Pour en finir avec la « Maman »

Pour en finir avec la « Maman »

En cette veille de Fête des mères, créée dans les années 20 après la Première Guerre Mondiale pour soutenir la politique nataliste française et institutionnalisée par le maréchal Pétain en 1941 (il est bon de le rappeler…), questionnons-nous sur l’importance de la figure de la mère dans la société française. 71EuuTY5uhL._SL1000_

Identités de femmes, identités d’hommes

A 70 ans, Hillary Clinton peut se targuer d’avoir une impressionnante carrière à son actif. Après avoir été sénatrice de l’Etat de New York, puis secrétaire d’Etat pendant le second mandat de Barack Obama, de 2009 à 2013, elle s’est imposée comme un véritable role model pour de nombreuses jeunes filles en devenant en 2016 la première femme candidate du parti démocrate pour le poste de président.e des Etats-Unis et en remportant la majorité des suffrages populaires au plan national (sans toutefois emporter la présidentielle).

Sur sa biographie Twitter, elle se définit pourtant ainsi : « Wife, mom, grandma, women+kids advocate, FLOTUS, Senator, SecState, hair icon, pantsuit aficionado, 2016 presidential candidate ».

Aussi surprenant que cela puisse paraître, Hillary Clinton, femme politique d’expérience s’il en est, se perçoit donc avant tout comme une « épouse, mère, grand-mère et première dame ». Son plus grand accomplissement professionnel à ce jour (avoir été la première femme candidate du parti démocrate à la présidentielle des Etats-Unis), fait la grise mine en queue de peloton, s’excusant presque d’être mentionné.

Hillary Clinton est loin d’être la seule femme puissante à se définir en premier lieu par rapport à sa situation familiale et plus largement ses relations sociales. De nombreuses femmes brillantes, qu’elles soient politiques, artistes, entrepreneuses, militantes, affichent fièrement sur les réseaux sociaux leur statut de mère et d’épouse, souvent même avant leur activité professionnelle. Un léger parfum de régression – à moins que nous n’ayons en fait jamais réellement avancé ? Quoi qu’il en soit, à l’ère du digital, la mise en exergue de son statut personnel ressemble de plus en plus à un passage obligé pour les femmes publiques. On ne s’étonne plus de lire, sur les réseaux sociaux, des descriptions de cet acabit : « XXX, épouse et mère de 3 enfants – accessoirement Prix Nobel de Littérature 2018 et triple championne olympique de patinage artistique ».

On peine à imaginer un Bill Clinton, un Emmanuel Macron ou tout autre homme puissant se définir en premier lieu comme un « dad of 3 » ou un « époux comblé ». Et pour cause : les hommes tendent à se définir par leurs activités et leurs réalisations, et non par les relations qu’ils entretiennent.

La façon qu’ont les hommes et les femmes de s’envisager, de se décrire, de construire et de situer leur identité n’est pas l’œuvre du hasard ni de la biologie. Elle est le fruit de milliers d’années de conditionnement sociétal, pendant lesquelles les hommes ont été valorisés pour leurs accomplissements et leur capacité à faire, à se suffire à eux-mêmes, et les femmes louées pour leur capacité à incarner une essence, à être (une mère, une épouse, une fille de…). Ainsi, et même si cela tend heureusement à changer, les femmes ne sont pas socialement valorisées pour leurs réalisations personnelles, mais pour les liens qu’elles entretiennent dans la sphère privée. On le remarque notamment avec ces éléments de langage, certes datés mais caractéristiques : une femme « fait un beau mariage » quand un homme, lui, est un « bon parti ». Derrière la théorie de la « complémentarité des sexes » se cache en filigrane l’idée que les femmes sont des objets, par opposition aux hommes qui, eux, sont des sujets représentant l’universalité.

Dans les médias, les femmes sont encore souvent représentées en tant que « femmes de », figurines muettes et sacrificielles posant dans l’ombre d’un individu de sexe masculin, objets décoratifs de peu d’exigences et d’accomplissements. De la muse à la First Lady, en passant par la figure immémoriale de l’épouse (la fameuse « femme de »), les représentations sociales des femmes ont longtemps été uniformes. Elles apparaissaient en effet majoritairement comme les accessoires des hommes, et non comme des personnes à part entière. Il n’est pas étonnant dans ces conditions qu’elles aient fini par intérioriser leur fonction supplétive, leur statut d’objet rattaché à un sujet – un homme, des enfants, une famille. Et qu’elles n’aient d’autre choix que de mettre en avant l’une des seules identités pour lesquelles elles seront unanimement reconnues, admirées et valorisées.

Ainsi s’est construite la figure séculaire de la « maman ». De la vierge Marie à la figure mythique de la mère de famille, les modalités de représentation des femmes – dans l’art, les médias, la culture de masse – ont très longtemps été restreintes à leur seul statut de mères. Les choses changent depuis plusieurs années, et c’est tant mieux : mais il reste de cet héritage séculaire de nombreux résidus. Comme des traces de sang dans la neige, les milliers d’années d’histoire et d’oppression qui nous précédent ne s’effacent pas si aisément.

Aujourd’hui encore, certes dans une moindre mesure, on n’attend pas des femmes qu’elles deviennent des génies, des écrivaines, des exploratrices, des scientifiques, des voyageuses au long cours, des entrepreneures. On attend d’elles qu’elles deviennent des mères, et surtout qu’elles le restent. Le non-désir d’enfant est d’ailleurs collectivement observé et analysé – quand on veut bien en parler – comme s’il s’agissait d’une cocasserie doucement pathétique. En 2018, la réflexion sur ce sujet est au mieux timide et hésitante, au pire complètement absente du débat public.

« Maman, c’est mon plus beau rôle » ; « Tu comprendras quand tu auras des enfants » ; « La maternité a changé ma vie » ; « depuis que j’ai des enfants, je vois les choses différemment » ; « on ne touche pas aux mamans ».

La rhétorique sacralisante sur la maternité qui « transforme, bouleverse, ouvre les yeux, apaise, rend meilleure » n’est pas nouvelle. Au-delà de sa véracité individuelle qu’il n’est pas question de remettre en cause, ce discours a priori innocent demeure le produit d’un système patriarcal qui essentialise les femmes et porte aux nues leurs qualités supposément « naturelles » pour mieux les dissuader de s’aventurer sur les plates-bandes des hommes, réputés si différents. En somme : à chacun son pré carré. Une stratégie plutôt fine puisqu’elle permet d’assurer, par la sacralisation d’un prétendu éthos féminin, la domination des femmes avec leur propre consentement.

C’est que la maternité reste pour l’instant la seule identité dont les femmes peuvent se prévaloir avec l’assentiment général. Dans nos sociétés sexistes, la maternité nimbe d’une aura particulière, et de nombreuses femmes s’emparent avec soulagement de cette identité qui leur confère, peut-être pour la première fois de leur vie, une importance.

Comme le souligne en effet la féministe américaine Andrea Dworkin dans son fort déprimant – mais non pas moins pertinent – ouvrage « Les femmes de droite« , « avoir des enfants demeure la seule contribution sociale créditée aux femmes – c’est l’assise même de leur valeur sociale ». Si les lignes sont indéniablement en train de bouger, il n’en reste pas moins que mettre en avant ses ambitions professionnelles, ses compétences ou ses accomplissements de toute nature ne va pas de soi pour les femmes, que le corps social se figure plus aisément en madones entourées de tendres enfants qu’en cheffes d’entreprise féroces. Le fait est là : appliqué à une femme, le mot « ambition » perd ses beaux atours pour se muer en un qualificatif peu louangeur.

Et si les modèles féminins mis en avant par les médias sont de plus en plus variés, la réalité dans laquelle nous vivons est toujours celle d’un monde qui repose sur les clivages de genre. Il est alors facile voire même logique qu’après des années de combat, les femmes décident de se rabattre sur le seul et unique bastion sur lequel elles ont le plein contrôle – et le pouvoir : la maternité.

S’il y a bien une question sur laquelle les féminismes peinent à s’accorder, c’est celle-ci. Comme tout ce qui touche au charnel, au corps, à la vie dans son aspect le plus organique, le plus férocement intime, primal, le sujet de la maternité est épidermique, et difficile à approcher. Il n’en demeure pas moins passionnant, en ce qu’il est au cœur même de la réflexion féministe et des questions qui s’y rattachent. Deux principaux courants s’affrontent à ce sujet : les féministes universalistes, dont Simone de Beauvoir est la figure de proue, qui postulent que la maternité est un levier de la domination des hommes sur les femmes, et les féministes différencialistes (aussi appelées essentialistes), pour qui la capacité des femmes à mettre au monde touche au sacré, et doit être célébrée en tant que tel. Pour la modeste féministe que je suis, il en va du mythe de la « maman » comme du mythe de la vierge, ces figures féminines censées représenter un idéal patriarcal de pureté docile. La sacralisation de la maternité nage maladroitement contre les avancées du féminisme, en ce qu’elle met en exergue une essence féminine qui n’a rien de naturel, et contribue insidieusement à légitimer les inégalités de genre.

 

Avoir (ou pas) des enfants : la glorification de la maternité comme vecteur de sexisme

La maternité comme identité féminine fondamentale est ainsi l’une des allégories les plus puissantes du sexisme bienveillant. Cette forme de sexisme, à l’opposé du sexisme hostile que l’on connaît tous et toutes, est une attitude subjectivement positive, qui semble différencier les femmes de manière favorable mais ne fait en réalité que « maintenir les inégalités sociales entre les genres » (voir à ce sujet l’étude de Marie Sarlet et Benoît Dardenne). C’est une forme de contrôle social, qui avance masqué pour mieux opérer. La célébration de la nature « féminine », supposément douce et maternante, et du rôle capital de la mère de famille est donc un piège dans lequel les femmes sautent à pieds joints. Forums, magazines, comptes Facebook et Instagram dédiés exclusivement aux « mamans » … l’existence de ces multiples canaux sans réels équivalents masculins en témoigne : devenir mère confine un statut particulier aux femmes. Mais de la mère mystifiée au sexisme ordinaire (« tu vas demander une promotion ? mais qui va garder les enfants ? »), il n’y a souvent qu’un pas.

D’ailleurs, il convient de respecter les règles patriarcales en la matière pour que la valorisation sociale opère, comme une mayonnaise bien tournée. Si vous continuez à travailler à un rythme effréné, vous avez perdu : vous n’êtes pas la « maman » idéale, celle dont raffole Instagram et ses filtres irisés. La maternité n’est glorifiée que dans la mesure où elle correspond aux canons patriarcaux de sujétion, de douceur, de dépendance et de sacrifice. Elle n’a vocation à être un vecteur d’épanouissement pour les femmes que si elle s’opère dans un cadre parfaitement normé, structuré, en un mot : prédéfini.

Il n’est pas question ici de nier la dose de courage et d’énergie nécessaires à l’éducation d’un ou plusieurs enfants, mais plutôt d’interroger les fondements ce « culte » moins innocent qu’il n’en a l’air. Encore aujourd’hui, la maternité demeure le prisme universel au travers duquel sont perçues les femmes, qu’elles souhaitent devenir mères ou non. Comme un liquide incolore, le sexisme se niche aussi dans cette contrainte au fatalisme biologique, qu’il est bien utile de convoquer lorsqu’on souhaite remettre les femmes à « leur place » – c’est-à-dire dans la sphère privée. L’essentialisation des caractéristiques féminines n’est en effet pas sans conséquences, puisqu’elle offre une justification facile et catégorique à l’existence des inégalités structurelles entre les sexes. Le plafond de verre ? C’est parce que les femmes ne sont pas aussi ambitieuses que les hommes et qu’elles préfèrent rester chez elles à s’occuper de leurs gosses. La division sexuée du travail ? C’est la nature, enfin ! L’assistanat sied bien mieux aux femmes que les postes de direction du fait de leur nature douce et obligeante. Quant aux inégalités de salaire, pourquoi payerait-on une femme autant qu’un homme, puisqu’elle va très certainement s’arrêter en milieu de carrière pour élever ses enfants ?

Il n’est pas toujours facile de débusquer les pièges du sexisme bienveillant, ni d’en comprendre les implications profondes : et c’est là toute sa force. Pourtant, nous devons entreprendre cet important travail de déconstruction si nous voulons atteindre un jour – et non pas seulement effleurer – l’égalité réelle entre les sexes, dans tous les domaines.
Dont la parentalité.

Les femmes ne sont probablement pas plus enclines génétiquement à désirer avoir des enfants – et à savoir s’en occuper – que les hommes. Là où l’on convoque la nature, c’est en réalité la culture qui s’exprime. Les femmes sont en effet socialisées depuis leur plus jeune âge à s’envisager comme des mères potentielles, au travers de jeux qui leur sont spécifiquement dédiés (poupées, dînette, etc.) et de discours réitérés sur la nature du rôle qui leur est dévolu dans la société. Il n’est jamais aisé de différencier le désir pur, intime du désir façonné par le conditionnement social. Mais il est possible de déconstruire les mythes qui façonnent notre société, afin d’assurer à chacun la capacité d’être libre, épanoui et de faire des choix éclairés.

 

Papa, où t’es ?

Une question se pose : où sont les pères, dans tout ça ? La parentalité ne réserverait-elle son fabuleux effet rédempteur qu’aux seules femmes ? Non : si ces dernières (sur)investissent la maternité, c’est avant tout parce que c’est accessible, confortable, attendu, et qu’elles seront valorisées socialement pour cela. Elles endossent le rôle gratifiant de la « maman » qu’on les a conditionnées à devenir depuis leur plus tendre enfance, lorsqu’elles jouaient avec des poupées, des dînettes et des chauffe-biberons miniatures. Elles se revêtent de cette identité comme on se love dans un plaid après une dure journée, poussées par la conscience qu’il s’agit de ce que l’on attend d’elles, convaincues après des années de contrôle social que leur accomplissement passe nécessairement par ce chemin ; que leurs réussites passées ne seront jamais rien à côté de leur nouveau statut de mère, collectivement envisagé comme une forme d’adoubement.

Etre fière de ses enfants, de la famille qu’on s’est créée est un sentiment naturel. Il n’est pas question ici de questionner les ressorts intimes de la maternité et du désir d’enfant, mais plutôt d’observer les implications de ce mythe au travers du prisme social et politique. Car n’envisager les femmes qu’au travers de leur seul statut de mère est un problème – encore plus lorsque les femmes elles-mêmes se repaissent de cette identité comme on se barbouille de chantilly, avidement, joyeusement, candidement, participant ainsi sans le savoir à leur propre oppression. Là où l’on glorifie la mère, on efface l’individu dans tout ce qui le compose, tout ce qui le rend unique : son histoire, ses désirs, ses réussites, ses échecs, ses talents, ses failles, ses forces, ses blessures, son potentiel, son avenir. On le relègue dans une pièce aveugle dont il ne pourra jamais sortir malgré tous ses efforts, on l’élague, le réduit, le comprime.

Cette réification des femmes au travers de leur utérus créé, en outre, une ligne de démarcation fortement clivante entre celles dont le glorieux organe s’est déjà fait terre d’accueil et celles qui, de manière délibérée ou non, n’ont jamais connu la maternité. Celles qui savent, et celles qui ignorent. Celles qui ont réussi, et celles qui ont perdu. Le mythe de la maternité est puissant, parce qu’il a fait sienne cette devise martiale : diviser [les femmes] pour que [les hommes puissent] mieux régner.

J’ai parlé plus haut du danger que constitue le fait de circonscrire son identité à celle des autres, de se voir comme une contingence, un trait d’union et non comme une personne à part entière. Il ne faut pas non plus oublier qu’à trop accorder d’importance aux « mamans », on finit par en oublier les « papas ». Or, c’est un fait indéniable que l’égalité des sexes n’est pas soluble dans les stéréotypes de genre. Offrir un traitement différencié à l’un ou l’autre sexe, c’est légitimer en filigrane les inégalités femmes-hommes. Soit l’on reconnaît aux femmes des qualités spécifiques que n’ont pas les hommes – au risque encore une fois d’offrir une justification aux inégalités de genre, soit l’on concède une bonne fois pour toutes que, au-delà du fait biologique, les hommes et les femmes ne possèdent de différences que celles que les stéréotypes de genre leur accordent. En somme : que les mères ne sont pas plus importantes que les pères, et que les hommes ne sont pas moins « sachants » que les femmes en matière de parentalité. Qu’il n’y a que des individus aussi curieux, égarés et émus les uns que les autres face à ce vaste tableau blanc.

 

Construire librement son identité

Je ne suis pas certaine de vouloir des enfants un jour, comme des milliers d’autres jeunes femmes qui revendiquent aujourd’hui leur non-désir ou leur indifférence sur la question. A la place de cet instinct, de ce désir viscéral que je serais supposée ressentir, il n’y a qu’un grand silence. Un silence qui n’est pas le néant : un silence dans lequel il y a tout simplement autre chose.

Pour cette raison, je revendique mon souhait d’évoluer dans un monde où les femmes ne sont pas sans cesse ramenées à leur condition biologique, où la maternité n’est pas communément présentée comme l’apogée de toute une vie, où les modèles et représentations sociales des femmes vont bien au-delà d’une déclinaison d’identités restreintes : la « maman qui travaille », la « maman au foyer », la « mompreneur », la « jeune femme pas encore maman mais qui se demande déjà comment elle va concilier ses ambitions professionnelles avec les futures exigences de sa vie personnelle » et enfin la « femme qui ne veut pas être maman ». Et si l’on exigeait des horizons plus vastes ?

Sans nier les désirs de chacun.e, nous devons faire un effort d’imagination pour voir les femmes au-delà de ce qu’elles doivent être, au-delà des stéréotypes et des normes sociétales qui ont dessiné au fil du temps les pourtours d’une identité féminine prétendument universelle qui gêne comme un vêtement trop petit. Nous ne pouvons trouver acceptable le fait d’amputer 52% de la population mondiale d’une partie de son identité, en lui faisant endosser des attributs et/ou des aspirations qui ne sont pas nécessairement les siennes.

C’est un fait : la grande majorité des femmes seront mères un jour. Mais d’autres ne le deviendront jamais, par contrainte ou par choix. Pour que ce choix reste intime, individuel et non influencé, et parce que la maternité doit être affaire de désir et non de contrainte sociale, cessons enfin d’assimiler les femmes à des « mamans » – celles qu’elles sont, celles qu’elles deviendront un jour, celles qu’elles ne veulent pas être, ou bien celles qu’elles ne seront jamais.

 

Féminisme pro-sexe : un bel emballage pour un cadeau empoisonné

Féminisme pro-sexe : un bel emballage pour un cadeau empoisonné

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On assiste depuis quelques années à l’émergence d’un discours dit « pro sexe », du nom d’une branche particulière du féminisme. Le féminisme pro sexe est défini comme suit par la réalisatrice et journaliste (et ancienne actrice porno) Ovidie : « Le féminisme pro-sexe part du principe que les femmes doivent s’assumer en tant que femmes et non en imitant les hommes, et qu’il est important de déculpabiliser leur rapport à leur corps. Et dans ce sens, la question du sexe positif et de la pornographie est centrale, et les métiers du sexe ont donc un rôle à jouer pour que les femmes s’amusent sexuellement. Le sexe, c’est important ; on ne peut pas espérer une société égalitaire là où il y a répression du sexe. »

De manière schématique, ce courant de pensée pose le postulat que les femmes doivent réinvestir leur sexualité, le sexe étant considéré comme un instrument de pouvoir pour celles qui s’en emparent. Il est, de façon plutôt logique, favorable à un certain laisser-faire en matière de pornographie et de prostitution.
Après avoir été corseté pendant des années, le corps féminin se libère, conquiert enfin son indépendance. Une libération qui, pour les féministes « pro-sexe », passe par la nécessité de se réapproprier sa sexualité, et d’en faire aussi bien un motif de fierté qu’un outil de pouvoir.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, je tiens à préciser que je crois bien évidemment au bien-fondé d’une libération des corps. Le sexe étant un endroit exclusif, intime, profondément subjectif, chacun.e doit pouvoir le vivre comme il ou elle le souhaite. Il ne sera pas question ici de dénier aux individus le pouvoir ou l’épanouissement qu’ils peuvent retirer de leurs activités sexuelles, mais bien de questionner l’influence globale du marché du sexe sur les relations entre les femmes et les hommes et les mécanismes de domination qui y sont afférents. Et de remettre en question les idées avancées par le féminisme pro-sexe, qui sous couvert de libérer les femmes, ne fait que les enfermer dans le rôle auquel le patriarcat les a dévolues.

Pro-sexe… anti-sexe ?

Le premier problème du féminisme pro-sexe … n’est rien moins que son nom. Il sous-entend en effet que tous les autres courants féministes sont, par corollaire, « anti-sexe ». Il renforce, même sans le vouloir, la vieille idée selon laquelle les féministes représenteraient l’antithèse du plaisir, du désir, de la liberté, du charnel. Or, il est faux de croire qu’il y aurait d’un côté les féministes « pro-sexe », qui militeraient pour la libération des corps, et d’un autre les féministes « anti-sexe », hostiles à toute tentative des femmes de jouir de leur sexualité. Les féministes dans leur globalité militent justement pour l’accession de chacun-e à une vie sexuelle et amoureuse libre et épanouie, dépouillée de toute contrainte, injonction et danger. Le terme « pro sexe » en lui-même ne signifie rien. Qui est « contre » le sexe ? Qui (mouvements réactionnaires mis à part) s’oppose encore au droit des individus à investir leur corps et à mener leur vie sexuelle comme ils l’entendent ? Le féminisme dit « pro sexe » est, en réalité, un féminisme qui voit dans la pornographie et la prostitution de possibles vecteurs de libération des femmes.

Or, le sexe n’a rien à voir avec le porno ni avec la prostitution. C’est de pouvoir, dans sa forme la plus néfaste, dont il s’agit.

Non, le marché du sexe ne libère pas les femmes. Non, la marchandisation des corps ne va pas dans le sens du progrès. Non, ni le porno ni la prostitution ne sont des vecteurs d’émancipation féminine. Et c’est là que l’argument du « choix » est généralement brandi, certain-e-s arguant que de nombreuses actrices porno et/ou travailleuses du sexe ont choisi leur activité librement. Or, évoquer la notion de choix dans ce contexte, c’est faire preuve d’une grande malhonnêteté intellectuelle.

Comment en effet parler de choix individuel, dans un monde où la marchandisation des corps féminins est considérée comme une normalité insignifiante ? Dans une société où les femmes sont nettement plus à même de souffrir de précarité économique que les hommes – et donc, de recourir à des moyens « extrêmes » pour gagner de l’argent ? Posons-nous les bonnes questions : dans un monde égalitaire, où l’accès aux ressources matérielles et au pouvoir serait aussi facile pour les femmes que les hommes, les travailleuses du sexe existeraient-elles seulement ? Pourquoi les prostituées sont-elles en grande majorité des femmes ? Si la prostitution est une activité librement choisie, pourquoi est-elle si rarement choisie… par les hommes ? En somme, la question qu’il faut se poser est la suivante : derrière ce que l’on considère comme un choix libre et éclairé, se cache-t-il une envie ou un besoin ?

Le choice feminism, ce courant de pensée qui affirme que les choix individuels de chaque femme sont intrinsèquement féministes parce qu’ils sont le fruit de son libre-arbitre, est certes à la mode. Sans doute parce qu’il est rassurant ; parce qu’il permet, aussi, d’éviter des discussions qui dérangent. Pourtant, il n’est qu’un leurre. Les choix que nous faisons portent le poids de la société dans laquelle nous avons grandi : ils ne sont pas neutres. Même si nous sommes persuadé-e-s de pouvoir faire des choix libres et éclairés, le système dans lequel nous vivons, avec son lot de normes, d’injonctions, de codes culturels et sociaux, de rôles préétablis, nous barre la route. Il nous influence, nous contraint, nous pousse dans des directions prédéterminées. Un homme fait rarement le choix de se prostituer, parce qu’il vit dans une société qui le dispense de devoir faire ce choix. Il vit dans une société où le corps des hommes ne s’achète pas ; dans une société où le pouvoir économique lui est plus facilement accessible ; dans une société où l’esclavagisme sexuel a un genre – le genre féminin. Le choix de « disposer de son corps librement » n’est en réalité pas un choix : c’est un besoin, voire, parfois, une cruelle nécessité.

Certaines autrices, comme Virginie Despentes, vont jusqu’à comparer le contrat marital au contrat prostitutionnel. Je pense fermement que, si la comparaison pouvait être pertinente dans les années 50, elle ne tient plus. Les mariages d’aujourd’hui sont, a priori, des mariages d’amour. Les femmes sont indépendantes : elles n’appartiennent plus à leur conjoint. Les couples sont de plus en plus égalitaires, les rôles genrés de plus en plus flous : le temps où les hommes et les femmes se mariaient pour en retirer des avantages mutuels est révolu.

L’imaginaire glamour diffusé par certains films et séries (je pense notamment à Jeune et jolie de François Ozon, où une jeune et belle étudiante tombe dans l’engrenage de la prostitution sans que son aspect scabreux ne soit jamais abordé), et les paillettes des documentaires sur les riches escort-girls dont la vie ne serait qu’une longue balade de santé entre voyages lointains, sacs de marque et dîners dans des grands restaurants, concourent effectivement à renforcer l’idée selon laquelle le travail du sexe peut être un vecteur de puissance.

Cependant, la réalité de quelques rares personnes ne représente en aucun cas la réalité d’un système global. Dans l’immense majorité des cas, les prostitué-e-s travaillent au sein d’un réseau. Outre le fait que cette situation est probablement loin d’être un choix et encore moins une source d’amusement pour les concerné-e-s, il est bon de rappeler que le cœur du sujet n’est même pas le sexe, mais bien la traite des êtres humains et l’impunité dont elle bénéficie. De manière logique, la prostitution est à l’origine d’importants troubles psychotraumatiques et de comportements à risque (consommation de drogue, alcool…) chez les concerné-e-s. Le corps s’abîme, et l’esprit avec. Les blessures sont auto-infligées, ou bien causées par un tiers : ainsi, 71% des personnes prostituées ont subi des violences physiques avec dommages corporels (de la part de clients ou proxénètes), 63% ont subi des viols, 64% ont été menacées avec des armes,75% ont été SDF à un moment de leur parcours, et 89% veulent sortir de la prostitution (Melissa Farley, Prostitution and Trafficking in Nine Countries, 2003).

Pourquoi passer cette réalité sous silence ? Pourquoi vouloir faire d’un outil d’asservissement et de marchandisation des corps un vecteur de puissance – la puissance d’avoir fait un choix, et la puissance de l’exercer librement ? La prétendue liberté de se prostituer n’est en réalité que la liberté des hommes de contrôler et de dominer le corps des femmes. Ceux qui les exploitent, et ceux qui les achètent.

Du côté du porno

Le porno, avec son imaginaire basé sur des mécanismes éculés de domination masculine (l’homme prend, l’homme joue, puis l’homme jouit), ne fait que transposer à l’image la structure inégalitaire de notre société. Ce faisant, elle joue un rôle dans sa pérennisation. Au-delà de la violence intrinsèque à cette industrie, nous devons parler de la violence qu’elle engendre, comme une éclaboussure. Bien loin de libérer les corps, le porno les enferme dans des rôles rigides, l’homme nécessairement viril et puissant s’opposant à la femme nécessairement passive, inerte et objectifiée. Le premier est sujet (il agit), la seconde est objet (elle reçoit, ou subit). Les corps sont filmés par des hommes, pour des hommes, dans des mises en scène qui relaient un imaginaire structuré autour de la domination masculine.

Certes, certaines vidéos renversent les rôles en proposant des scénarios où les femmes sont « dominatrices », mais ces dernières sont l’exception à la règle. Ne parlons même pas du contrôle exercé sur le corps des actrices porno, qui peut se lire comme une seconde forme de violence : épilation intégrale, maquillage, blanchiment de l’anus (oui, ça existe !), chirurgie esthétique… Les corps doivent être esthétiquement « parfaits », performants et prêts à tout encaisser. Lisses. Mécaniques. Dépouillés de leur dimension humaine.

De nombreux hommes hétérosexuels ont témoigné de la façon dont le porno avait façonné leur imaginaire fantasmagorique ainsi que leur appréhension des relations amoureuses et sexuelles. Sans surprise, ces derniers évoquent l’influence négative qu’a eue leur consommation de porno sur leur vie sexuelle, et la façon dont cela les a amenés à considérer leurs partenaires féminines. Hégémonie du plaisir masculin, jouissance par la domination, corps féminin réduit à un objet masturbatoire, non prise en compte du consentement de sa partenaire, difficulté à jouir lors d’une relation sexuelle « normale », attentes disproportionnées sur le physique de ses partenaires… Les séquelles d’une éducation sexuelle faite avec le porno peuvent être lourdes, non pas tant pour les hommes (même si elle peut avoir des conséquences malheureuses) que pour… les femmes. Ce sont elles, les grandes perdantes de la massification du porno. Elles qui seront objectivées dans leurs corps à corps. Elles dont le plaisir sera laissé de côté, parce que considéré comme sans importance. Elles dont le consentement sera, parfois, arraché de force. Elles qui devront se plier aux injonctions esthétiques prescrites par l’industrie du porno. Elles qui courront un plus grand risque d’être forcées, agressées ou violées.

Si l’on considère que les violences faites aux femmes sont un continuum, on doit accepter l’idée que ce qui se passe dans la chambre à coucher de chaque individu est intrinsèquement politique. Car la dévalorisation du féminin dans le sexe entraîne, par un effet rebond, la dévalorisation du féminin dans les autres domaines. Les hommes eux-mêmes le reconnaissent. Comment envisager les relations amoureuses sous un prisme égalitaire lorsque son imaginaire s’est construit sur le plaisir de contempler des femmes se faire dominer, maîtriser, humilier ? Comment voir les femmes comme des êtres humains à part entière lorsque le porno nous a appris à ne les envisager que comme des objets, des vecteurs de plaisir passifs et secondaires ?

Le porno ne serait pas tant un problème s’il se contentait de montrer des individus engagés dans des rapports sexuels consentants, dans quelque configuration qu’ils souhaitent ; mais le système d’exploitation et de domination qu’il met en exergue représente un réel danger. De fait, la pornographie – tout comme la prostitution – concourt à renforcer un système de domination masculine déjà bien solidement ancré.

Que dit le système prostitutionnel, si ce n’est qu’il est possible d’acheter le corps d’une femme ? Que le consentement d’une femme peut être outrepassé par de l’argent ? Que le sexe n’est pas la rencontre de deux individus libres et consentants, mais une transaction monétaire ?
Que dit le porno, si ce n’est que les femmes sont de simples objets dont le rôle est de servir le plaisir masculin ?
Que fait le porno, si ce n’est concourir à normaliser la violence et la coercition sexuelle ?

La libération sexuelle a du plomb dans l’aile

Au-delà de ces deux sujets particuliers que sont la pornographie et de la prostitution, il faut aussi évoquer la « hook-up culture », expression sans réel équivalent en français qui désigne la prévalence des relations sans attaches et autres coups d’un soir. Une composante nécessaire de la liberté sexuelle et une révolution bienvenue, pour le mouvement pro-sexe. Il est vrai que, après des années de contrôle social du corps des femmes, ce souffle de liberté apparaît comme positif. Les femmes doivent, au même titre que les hommes, pouvoir coucher avec qui elles veulent, quand elles veulent… avec autant de personnes qu’elles veulent. Pour autant, la liberté sexuelle prônée par les féministes pro sexe est-elle vraiment un progrès ? Et surtout : à qui profite-t-elle réellement ? Réfléchissez-y, à travers le prisme de vos propres expériences ou de celles de votre entourage.

Combien de personnes s’abîment dans des relations superficielles qui les font se sentir encore plus seules, simplement parce qu’elles croient qu’il s’agit de ce que la société attend d’elles ? Combien de personnes vivent-elles une sexualité qui n’est pas la leur, mais celle que les codes sociétaux ont défini comme étant cool ? Combien de personnes sont exclues du plaisir, de l’échange, de l’intimité, de la satisfaction que permet le sexe, simplement parce qu’elles ne l’abordent pas sous un angle personnel mais normatif ?
De plus, nous ne pouvons ignorer cet état de fait : la sexualité hétérosexuelle reste, d’une manière générale, un lieu de reproduction de la domination masculine. Elle n’est pas coupée du reste du monde et elle n’est pas « sans danger », en témoignent le nombre ahurissant de femmes ayant subi des coercitions sexuelles, des agressions et des viols de la part de leurs partenaires. Elle n’est pas un lieu neutre, débarrassé des oppressions sexistes qui ont cours dans la sphère publique.

Le privé est politique, même sous la couette. Prétendre que le sexe est forcément joyeux, libérateur et épanouissant est un mensonge. Le sexe peut être quelque chose de génial, comme il peut être quelque chose d’horrible, de dégueulasse et de traumatisant. Tout dépend d’une infinité de paramètres, qu’il ne suffit pas d’ignorer pour prétendre qu’un rapport sexuel est nécessairement source de plaisir. D’ailleurs, si le sexe était si formidable que ça pour les femmes, pourquoi seraient-elles majoritairement insatisfaites de leur vie sexuelle ? (Selon une étude réalisée en 2011 sur 3400 Françaises vivant en couple hétérosexuel, 76,8% d’entre elles se déclaraient en manque de sexe ou du moins insatisfaites sexuellement).

Le féminisme « pro-sexe », s’il part d’une excellente intention, rajoute à la liste des injonctions faites aux femmes une énième sommation : pour être une femme libre, il faut baiser. Il faut avoir des coups d’un soir, il faut « explorer sa sexualité », il faut « tester des choses », il faut « en profiter ». Fort bien. Et où est l’envie, dans tout ça ? Tout le monde n’aborde pas la sexualité de la même manière – c’est tout bonnement impossible, puisqu’il existe autant de sexualités différentes qu’il existe d’individus. Tout le monde n’est pas capable de dissocier sexe et sentiment. Tout le monde n’a pas une appétence uniforme pour les coups d’un soir, ni même pour le sexe. Tout le monde n’associe pas le sexe à la liberté ou à la puissance. Tout le monde n’a pas envie de coucher avec un chapelet sans cesse renouvelé de partenaires. Tout le monde n’a pas envie de se « libérer » (se libérer de quoi, d’ailleurs ?) par le sexe. Sur cette question, le féminisme pro sexe ne « libère » finalement que les personnes capables d’aborder la sexualité avec désinvolture, ou d’envisager cette dernière sous un angle plus quantitatif que qualitatif. Ce faisant, il exclut de son spectre ou du moins stigmatise toutes les autres.

Lorsque Ovidie affirme que « […] les métiers du sexe ont donc un rôle à jouer pour que les femmes s’amusent sexuellement. Le sexe, c’est important ; on ne peut pas espérer une société égalitaire là où il y a répression du sexe. », elle associe des notions qui n’ont rien à voir les unes avec les autres. Associer « l’amusement » aux métiers du sexe est un terrible contre-sens, pour toutes les raisons que nous avons mentionnées ci-dessus. Prétendre que les prostitué-e-s ou les actrices porno « s’amusent » dans leurs métiers, quand on sait la réalité qu’ils recouvrent, c’est leur faire affront. Par ailleurs, il est important de distinguer le sexe (une activité que l’on pratique a priori de manière volontaire, pour son simple plaisir personnel, et non pour en retirer quelque chose) des métiers du sexe (qui restent, comme leur nom l’indique, un travail, et n’existent que par la contrainte économique qui les précède).

De même, il y a un monde entre réprimer le sexe et le marché du sexe. On peut vouloir réguler le marché du sexe tout en enjoignant les femmes et les hommes à conquérir leur sexualité. Au niveau individuel, il est bien évident que le sexe ne doit pas être réprimé. Au niveau global, en revanche, les excès de cette industrie doivent pouvoir être nommés, puis combattus. Il est important de rappeler que dans une société égalitaire, le porno et la prostitution tels qu’on les connaît n’existeraient tout simplement pas. Et c’est donc vers l’égalité des sexes que nous devons tendre avant toute chose… même si l’entreprise est massive.

Conclusion

Si le porno et la prostitution sont deux sujets intrinsèquement différents, ils n’en demeurent pas moins les deux épines d’un seul et même mal. Ils sont en effet la personnification de la domination masculine. 

Ce ne sont pas des espaces de liberté mais des business dirigés par les hommes, pour les hommes. En servant les hommes, ils enferment les femmes, malgré ce que voudrait nous faire croire l’émergence d’un discours sur « l’empowerment » généré par le sexe.
Bien sûr que le sexe peut être une source d’empowerment (il ne l’est pas toujours). Bien sûr qu’il est important de libérer les corps. Mais c’est là qu’il faut distinguer le sexe de l’industrie du sexe. Ce n’est pas la même chose : nous ne pouvons plus faire l’amalgame entre les deux. L’industrie du sexe ne libère pas les corps. Elle les mutile, à l’intérieur comme à l’extérieur.

Il est temps de regarder enfin le porno et la prostitution pour ce qu’ils sont : de la violence, de la coercition, de l’exploitation, de la souffrance. Et plus encore, un terreau fertile pour les inégalités de genre. Cessons de les glamouriser. Cessons de croire que les femmes qui s’y jettent le font au nom de leur liberté, de leur libre-arbitre. Cessons de croire que ces femmes en sortiront indemnes, si seulement elles le veulent bien. Cessons de croire que leur existence n’est pas le symptôme de quelque chose de grave, et que leur influence ne dépasse pas la sphère individuelle.

Interdire ? Abolir ? C’est encore un autre sujet, ô combien épineux. En attendant, nous pouvons décider de poser un regard critique sur le marché du sexe. Nous pouvons décider de le condamner, de reconnaître les dégâts qu’il produit, de dire non, d’être fermes. Sans jamais oublier que les femmes qu’il exploite ne sont pas à blâmer. Que l’ennemi, tapi dans l’ombre, reste toujours le même : le système patriarcal.
Certaines féministes pro-sexe s’insurgent du fait qu’une position abolitionniste infantiliserait les femmes, et les empêcherait de faire des choix libres. Or, c’est précisément le système patriarcal qui infantilise les femmes et les contraint à faire des choix qui n’en sont pas.

Les féministes dont je suis ne veulent pas priver les individus de leur libre-arbitre, mais simplement les aider à s’épanouir dans un monde sans coercition ni violence sexuelle. Dans un monde où l’égalité n’est pas seulement théorique, mais aussi réelle. 

Oui, la révolution féministe doit passer par le corps. Mais elle ne doit pas se focaliser uniquement sur cet aspect-là. L’esprit doit aussi être réinvesti, avec des débats, des paroles, des pensées, des réflexions, des éclats de voix. Contrairement à la chair, dont le prisme est éphémère, il s’inscrit dans la durée.

Féminisme à vendre

Féminisme à vendre

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C’est indéniable : il y a quelque chose dans l’air.

Comme une mutation de l’atmosphère, un imperceptible vacillement. Depuis le détonateur de l’affaire Weinstein-qui-a-libéré-la-parole-des-femmes (à prononcer sans reprendre son souffle), la perception qu’a l’opinion publique du féminisme tend à changer. Ce dernier n’est plus cet épouvantail que l’on avait l’habitude de brandir pour effrayer les gens et les faire fuir en poussant de hauts cris. Il n’est plus cette idéologie supposément « radicale » menée par un cortège de Furies aux seins nus, forcément haineuses et forcément misandres. Il n’est plus ce mot gênant que l’on murmure du bout des lèvres, à la façon du nom de Voldemort dans Harry Potter, ce terme repoussoir que seul-e-s quelques initié-e-s osent prononcer à la lumière du jour. Le féminisme en lui-même n’a pas changé : il est toujours cet ensemble d’idées et de revendications politiques visant à atteindre l’égalité réelle entre les femmes et les hommes.

Ce qui a changé, c’est que de plus en plus d’acteurs et actrices s’y intéressent – et pas toujours les plus vertueux.euses. La libération non pas seulement de la parole, mais aussi de la puissance, du pouvoir, de la colère et de la détermination des femmes n’a échappé à personne. Les pros du marketing n’ont pas mis longtemps avant de voir dans ce tournant de l’histoire du féminisme une nouvelle tendance, sur laquelle ils surfent aujourd’hui jusqu’à l’écœurement.

C’est un fait : depuis quelques mois, le féminisme (souvent rebaptisé « empowerment des femmes », ça fait moins peur) est la nouvelle caution marketing à la mode. Le féminisme est in. Le féminisme est glamour – enfin, seulement quand il a du rouge sur les lèvres. Récupéré sans honte par des marques qui ont vu dans ce mouvement social une aubaine marketing, le féminisme s’affiche aujourd’hui en gros sur des tee shirts, des tasses, des tote bags, des petites culottes.

Girl Pwr, Feminist, Femme, The future is female, Girls… Il suffit de pénétrer dans n’importe quelle grande enseigne de prêt-à-porter pour s’en rendre compte : les slogans célébrant une puissance féminine nouvellement entérinée explosent avec fierté sur des vêtements aux couleurs pastel. Le féminisme infuse aussi désormais le monde de la publicité : le « femvertising » (néologisme provenant de la contraction des mots anglais feminism et advertising), qui désigne une pratique par laquelle des marques s’appuient sur un discours féministe pour faire passer un message publicitaire, est un procédé de plus en plus utilisé. Dove, Adidas, Always, H&M… les marques sont ainsi nombreuses à promouvoir l’émancipation des femmes, en engageant des mannequins qui ne correspondent pas aux stéréotypes de la féminité traditionnelle ou en mettant en avant des femmes fortes et indépendantes, loin des clichés habituels sur la féminité. Définitivement enterrés, les spots de pub où les femmes (forcément minces, forcément belles, forcément fragiles et forcément stupides) frôlent l’orgasme en mangeant un yaourt ?

Dans une moindre mesure, le discours féministe se voit également récupéré par les grandes entreprises qui se découvrent un intérêt soudain pour l’égalité femmes-hommes, « incroyable vecteur de croissance et de performance » (mais pas de justice sociale, apparemment). C’est un glissement auquel on assiste depuis plusieurs années : l’achat à peu de frais par les entreprises d’une crédibilité éthique dans les domaines de l’environnement, la responsabilité sociale et l’égalité femmes-hommes, rebaptisée « diversité » pour ne pas aller trop loin dans la revendication. En effet, il n’est plus possible aujourd’hui d’ignorer ces aspects sociétaux, sous peine de passer à côté de millions de consommateurs et consommatrices potentiel-les.

Même opportunisme du côté des partis politiques. Rares étaient ainsi les candidat-e-s, lors de la campagne présidentielle de 2017, à ne pas avoir inséré un volet « égalité homme-femme » dans leur programme. Le président actuel, Emmanuel Macron, a parfaitement compris l’intérêt de se présenter publiquement comme un défenseur des droits des femmes : il a d’ailleurs déclaré l’égalité entre les femmes et les hommes « grande cause du quinquennat ». Force est de constater, toutefois, que ses actions semblent contredire ses propos : si le gouvernement est effectivement paritaire, les « occasions manquées » ne cessent de s’accumuler. Aucune journaliste femme n’était ainsi présente lors des deux dernières grandes interviews du président au mois d’avril, interviews au cours desquelles presque aucun mot n’a été prononcé sur les problématiques relatives à l’égalité des sexes. La garde rapprochée du président, composée uniquement d’hommes, et l’absence de réaction suite aux accusations de viols portées contre les ministres Nicolas Hulot et Gérard Darmanin, semble signifier qu’en dépit d’un intérêt affiché pour les droits des femmes, le président préfère se complaire dans un classique entre soi masculin.

Où l’on voit qu’il est facile de se prétendre concerné par les droits des femmes, mais que la posture est vaine lorsqu’elle n’est pas suivie d’actions.

Le féminisme, une nouvelle mode ?

Les tendances se succèdent, ou se superposent : après le green washing (terme désignant le fait pour une entreprise d’utiliser abusivement des arguments écologiques et environnementaux pour soigner son image), voici venu le temps du feminism washing ! Au-delà de la volonté des entreprises de soigner leur image, ce soudain engouement pour les droits des femmes a aussi des raisons économiques. S’il est encore trop tôt pour le quantifier, le marché de l’empowerment féminin est en pleine expansion et pèse aujourd’hui un certain poids, qui ne pourra sans doute que croître au fur et à mesure que les consciences s’éveillent.

Hier idéologie politique de peu de visibilité, le féminisme s’infiltre donc aujourd’hui chez les plus grandes marques pour proposer à des jeunes femmes de vingt ans de porter en étendard ce qui apparaît comme la nouvelle tendance à suivre. Face à cet étrange glissement, on ne peut que s’interroger : le féminisme serait-il le nouveau Che Guevara (mais si, rappelez-vous ce symbole sérigraphié de vos années collège) ? Serait-il le nouveau logo à la mode, la nouvelle philosophie des filles cool, un nouvel emblème vidé de son sens ?

Alors que la parole des femmes prend de plus en plus de place dans l’espace public et que le féminisme se glamourise à vitesse grand V, notamment grâce à des figures publiques comme l’écrivaine Chimamanda Ngozie Adichie, la chanteuse Beyoncé ou l’actrice Emma Watson, les marques se voient obligées de surfer sur ce qu’elles perçoivent comme une « tendance » et de proposer de l’émancipation en tube, de l’égalité sur des morceaux de tissu et de l’empowerment sous plastique. Pourtant, combien de ces marques sont réellement vertueuses ? Combien se soucient sincèrement de l’égalité des sexes, combien appliquent de manière stricte des politiques d’égalité salariale entre femmes et hommes, combien proposent à leurs salarié-e-s des horaires flexibles, des congés paternités rémunérés, des formations à l’égalité et aux stéréotypes de genre, et combien disposent d’équipes de direction paritaires ? Combien ont réellement à cœur de proposer un discours qui promeut l’égalité des sexes et de remettre en question la représentation des femmes dans l’espace public ?

En outre, la récupération mercantile du féminisme n’est pas sans risque. Celui de voir s’ériger une nouvelle forme de féminisme « socialement acceptable », c’est-à-dire un féminisme délavé, policé, soigneusement poncé, auquel on aurait ôté les écailles… et la substantifique moelle. Un féminisme à paillettes, convenable, esthétique et perpétuellement béat. Un féminisme qui évite les sujets qui fâchent (l’avortement, les violences sexuelles et sexistes, les inégalités salariales, les injonctions à la beauté…) et ne dénonce pas les oppressions dont sont victimes les femmes ; qui ne se salit pas, ne revendique pas, ne prend pas parti. Un féminisme qui serait le partisan d’un statu quo mollasson. Un féminisme qui, comme les yaourts allégés, se serait débarrassé de sa couche de « gras » pour proposer aux masses une version de lui-même facilement digérable, et très vite oubliable.

Le problème du marketing féministe, au-delà de son hypocrisie, réside principalement dans le fait qu’il n’a pas pour but de remettre en question le système inégalitaire dans lequel nous vivons. Ses ambitions ne sont (bien souvent) que pécuniaires, donc superficielles. Il promeut un féminisme sans substance ni colonne vertébrale, sorte de limace idéologique qui ressemble à s’y méprendre à ce féminisme prôné par le magazine Glamour dans un édito publié en mars 2017, qui devrait être « doux et souriant, dénué d’agressivité, sans revanche à prendre » (sic) en attendant qu’un nouveau terme « moins lourd de clichés » fasse son apparition.

Il se contente (et l’on pourrait arguer que c’est déjà bien suffisant !) d’universaliser l’image d’une femme indépendante et responsable de ses propres choix. De glamouriser un mouvement qui ne peut pas toujours l’être, parce qu’il traite parfois de sujets difficiles, tout en invisibilisant ses combats les plus « litigieux ». De proposer une ligne de pensée simpliste, voire molle. L’égalité entre les femmes et les hommes : qui peut encore s’y opposer théoriquement ? Mais le féminisme – et ce qu’il revendique – est bien plus complexe qu’un simple message floqué sur un T-shirt.

Un discours marketing bien rodé pour de grands effets

Le marketing féministe propose un discours uniforme, selon lequel l’achat de tel produit ou tel service produirait un effet émancipateur immédiat. La notion d’« empowerment » est ainsi utilisée à toutes les sauces, pour vendre des yaourts, des tampons, du maquillage, des culottes et des maillots de bain. Achetez ce mascara et vous aurez enfin confiance en vous ! Portez notre lingerie et découvrez-vous irrésistible, prête à conquérir le monde ! Mangez ce yaourt aux fruits et vous découvrirez le pouvoir qui sommeille en vous ! Le business du féminisme voudrait faire croire aux femmes que leur salut se trouve dans la consommation, comme s’il n’existait aucun autre moyen de se libérer. Certes, on peut se sentir puissante grâce à un rouge à lèvres. Mais l’effet « émancipateur » est bien trop superficiel et limité dans le temps pour qu’il mérite d’être vanté.

Il est parfois dérangeant de voir un mouvement politique autrefois si contesté se transformer, tel un biscuit molli par l’humidité, en un vecteur marketing sans consistance, tout juste bon à refourguer des rouges à lèvres et des tee-shirts de mauvaise qualité. De constater que des idées politiques génératrices de résistance collective et de crispations individuelles puissent être récupérées sans autre forme de procès par des marques opportunistes. D’autant plus que, de manière tout à fait ironique, nombre de produits estampillés « féministes » sont des objets créés par le patriarcat : maquillage, vêtements sexy, épilateurs électriques, etc. Or, il ne suffit pas de déguiser les injonctions à la beauté en outils d’émancipation pour annuler leur effet délétère. Prétendre que des jambes parfaitement épilées et des serviettes hygiéniques parfumées libèrent les femmes envoie ainsi un message parfaitement inaudible, car justement basé sur des normes oppressives. Qu’importe les atours dont elle se pare, une marque ne peut se prétendre féministe quand elle vend des produits qui servent la cause du patriarcat.

Cependant, qu’on ne s’y trompe pas, les « vraies » marques féministes existent, et elles n’ont pas attendu l’affaire Weinstein pour sortir du bois. Parmi les médias, citons de manière non exhaustive le magazine Causette, qui après plusieurs mois de remous judiciaires et financiers vient de trouver un repreneur, les pure players Cheek et Retard Magazine, et la newsletter Les Glorieuses ; en mode, la marque française Meuf qui propose des tee-shirts aux slogans féministes et la marque américaine My Sister, qui reverse 10% de ses bénéfices à une association de lutte contre l’exploitation sexuelle des femmes. Toujours aux Etats-Unis, la marque Thinx, qui commercialise des culottes menstruelles, met en avant un discours féministe basé sur la libération des corps, tout en employant des mannequins aux physiques variés et aux vergetures apparentes.

Cette récupération marketing a, en outre, d’indéniables avantages. Premièrement, elle concourt à rendre visible un mouvement qui a longtemps été discrédité, voire condamné au silence. Si boire son café dans une tasse estampillée « Feminist » ne révolutionnera pas le monde, cela a au moins le mérite de normaliser un terme galvaudé depuis son apparition. C’est s’offrir (et offrir aux autres) la possibilité de se revendiquer avec fierté d’un mouvement qui ne cesse de se métamorphoser. Deuxièmement, elle permet de « normaliser » le féminisme, autrefois considéré comme une idéologie extrême (!), notamment auprès des plus jeunes ; de lui donner le visage joyeux, léger et fier qu’il aurait dû toujours avoir. Enfin, elle agit comme une caisse de résonance. Plus l’on parlera d’égalité entre les femmes et les hommes, de puissance féminine, de pouvoir, de liberté, et plus l’on donnera à voir aux jeunes femmes des modèles variés, loin des clichés de genre auxquels nous sommes tant habitué-e-s, plus vaste sera l’horizon des possibles. Qu’importe finalement que le dessein de ces marques soit purement mercantile : plus l’on expose les individus à une notion, plus grandes sont les chances que celle-ci devienne « mainstream », et donc accessible et désirable.

C’est aussi ouvrir la voie à des marques, entreprises et initiatives sincèrement motivées par l’envie de faire bouger les lignes en matière d’égalité femmes-hommes. Elles existent déjà, et ne cessent de faire des petits. Nul doute que la consommatrice éclairée saura séparer le bon grain de l’ivraie, et différencier l’entreprise qui lui veut du bien de celle qui s’intéresse uniquement à son pouvoir économique.

Qu’importe, finalement, que le féminisme soit devenu un argument de vente comme un autre. Les récupérations de mouvements sociaux et politiques à des fins mercantiles ont ceci de bénéfique qu’elles permettent d’exposer au grand public des notions autrefois confidentielles et de sensibiliser le plus grand nombre à une certaine idée de la justice sociale. Il en va de l’égalité des sexes comme il en va, par exemple, de la protection de l’environnement : ces idées politiques autrefois marginales se retrouvent aujourd’hui sur le devant de la scène, poussées par une importante lame de fond. Doit-on refuser que les marques s’en emparent, quels que soient leurs desseins, sous prétexte que la pureté du mouvement risque de s’en trouver galvaudée ?

Probablement pas : même si le « féminisme » de la marque Dove n’a évidemment rien à voir avec celui de Simone de Beauvoir, il offre aux consommatrices une nouvelle façon de s’envisager, à rebours des stéréotypes ordinaires. Si ce n’est certainement pas une révolution, c’est au moins un petit pas pour les femmes.

Féminicide : quand les mots tuent une seconde fois

Féminicide : quand les mots tuent une seconde fois

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Eugenia Loli ©

 

La victime était presque parfaite

« Crime affectif », « crime d’amour »
« Drame conjugal »
« Crime passionnel »
« Il la tue parce qu’il n’en peut plus »
« La violence, physique, verbale, posturale, est inévitable dans le couple [sic], car le couple est le lieu de sentiments nombreux, intenses et parfois contradictoires »
« Les hommes n’ont pas le même rapport à l’acte mortel, et peut-être aussi à la mort que les femmes. »
« Meurtre accidentel », « c’est un garçon formidable »
« Alexia avait une personnalité écrasante »
« Il faut se garder de tout jugement. On ne sait pas comment fonctionnait ce couple. On ne sait pas s’il n’y a pas eu une souffrance de son côté à lui. »

Le traitement médiatique du meurtre d’Alexia Daval est un symptôme, celui d’une société viciée par son sexisme ordinaire. Si ordinaire qu’elle ne le voit pas. Ne l’entend pas. Si ordinaire que des termes comme « crime affectif », « drame conjugal » ou des tentatives de justifications telles que « on ne sait pas s’il n’y a pas eu une souffrance de son côté à lui [Jonathann Daval] » ne dérangent personne, ou presque.

C’est aussi le symptôme d’une absence cruelle de réflexion sur la question des violences faites aux femmes, d’un refus aveugle de prendre en compte le caractère systémique de ces violences, de considérer que ces sinistres « faits divers » s’inscrivent dans un continuum de violences sexistes dont il faut enfin prendre la mesure, car ce que l’on refuse de voir et ce que l’on refuse de nommer ne peut décemment exister.
Un homme tue sa compagne, et le spectre du crime passionnel ne tarde pas à venir hanter le débat. Un homme tue sa femme, et les expert-e-s se réunissent autour d’une table ronde pour tenter de déterminer les raisons qui auraient pu le pousser à passer à l’acte. On dissèque les présumés défauts de la victime, l’historique de la vie de couple, on cherche avec frénésie des justifications à un acte qui n’en souffre aucune. On fouille le passé des amants jusqu’à s’en faire saigner les ongles, à la recherche de raisons qui justifieraient la mort de la victime puisque, dans l’inconscient collectif, une femme qui se fait tuer l’a forcément un peu cherché.

Une femme tue son compagnon, et c’est l’indignation collective. Les menaces de mort pleuvent, la condamnation sociétale s’abat telle une chape de plomb sur la meurtrière, quand bien même elle aurait subi au préalable des décennies de violences et d’abus (à ce titre, rappelons que sur les 28 hommes tués en 2016 par leur compagne, au moins 17, soit 60% d’entre eux étaient eux-mêmes auteurs de violences).

Il suffit de se rappeler le traitement médiatique réservé à l’affaire Jacqueline Sauvage, cette femme condamnée à dix ans de réclusion pour le meurtre de son mari violent avant d’être finalement graciée par François Hollande. Ici, la victime avait eu le mauvais goût de rester en vie. Elle avait même poussé l’indécence jusqu’à abattre son bourreau, après des décennies de maltraitance et de sévices en tous genres. A-t-on jamais parlé de « crime affectif » ou de « drame conjugal » dans l’affaire Jacqueline Sauvage ? A-t-on jamais, lorsqu’il s’agissait de gloser sur l’affaire, convoqué à la table des réflexions les justifications habituelles sur l’amour qui fait mal, la « violence inévitable du couple » et le désespoir qui emporte ? La réponse est non. Parce que Jacqueline Sauvage est une femme, la violence ne fait pas partie de ses prérogatives.

L’existence de ce sinistre double standard nous amène à nous poser deux autres questions : pourquoi la violence conjugale la plus commune se transforme-t-elle en crime passionnel lorsqu’elle est le fait des hommes ? Plus encore : d’où vient cette obstination collective à trouver des excuses aux meurtriers présumés dans les affaires de violences faites aux femmes ?

La réponse pourrait tenir en un seul mot : patriarcat. Mais il ne s’agit peut-être pas de la seule et unique raison. Selon la psychiatre américaine Judith Lewis Herman, auteure de « Trauma and Recovery », « il est tentant de prendre le parti du coupable. Ce dernier ne demande qu’une chose : de la passivité. Il parle à notre propension universelle à ne rien voir, dire ou entendre. La victime, au contraire, demande au spectateur de partager le fardeau de sa souffrance. Elle exige des actes, de l’engagement, de la mémoire. […] ». En outre, accepter le fait que le gentil voisin du 3e ou le collègue propre sur lui soit un agresseur potentiel suppose que nous remettions en question nos schémas de pensée et nos idées préconçues sur ce qu’est un meurtrier – un individu forcément échevelé, asocial, monstrueux, hors de la norme. Or, quand les coupables présumés sont des hommes a priori bien sous tous rapports, à mille lieux du stéréotype de l’agresseur marginal et patibulaire, il nous faut chercher des explications ailleurs. Comment pouvons-nous intégrer dans nos systèmes de pensée la survenue d’un meurtre sans aucun mobile apparent ? Nous nous lançons alors dans un vaste tricot mental, cherchant des justifications, des raisons concrètes au passage à l’acte du meurtrier – un processus qui suppose bien souvent le dénigrement de la victime. Ajoutons à cela le fait que les violences faites aux femmes soient culturellement banalisées, et nous comprendrons pourquoi l’opinion publique se montre souvent clémente face aux hommes coupables de violence conjugale.

 

Pour une reconnaissance sociale du féminicide

Le féminicide est le « meurtre d’une femme parce qu’elle est une femme », selon la définition de Diana Russell, écrivaine et activiste sud-africaine ayant longuement travaillé sur cette problématique. Cette définition n’est peut-être pas la plus nuancée, car elle pourrait laisser penser que tous les meurtres de femme sont des féminicides. Or, pour être qualifié comme tel, le meurtre doit avoir un caractère genré manifeste. Le meurtre d’une femme tuée par son compagnon après qu’elle ait décidé de le quitter rentre par exemple dans la catégorie de féminicide ; pas celui d’une femme tuée après avoir été renversée par une voiture.

Si la notion de féminicide a été introduite dans le Code pénal de certains pays, notamment d’Amérique Centrale et du Sud (Chili, Costa-Rica, Mexique, Brésil, Pérou…), elle n’est toujours pas reconnue par le droit français. Les indignes expressions « crime passionnel » (qui selon la page que lui consacre Wikipédia « désigne un meurtre ou une tentative de meurtre dont le mobile avancé par le tueur est la passion ou la jalousie amoureuse »), « crime d’amour », « crime affectif » sont souvent employées à la place, que ce soit par les médias ou par certain-e-s avocat-e-s, ce qui dénote une méconnaissance profonde des mécanismes à l’œuvre derrière les violences conjugales.

Notre Code pénal reconnaît toutefois depuis janvier 2017 le sexisme comme étant une circonstance aggravante d’un crime ou d’un délit. En outre, le meurtre commis par un-e conjoint-e ou concubin-e (sans distinction de sexe) constitue au regard de la loi une circonstance aggravante. Un premier pas, peut-être, vers la reconnaissance des meurtres genrés.

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« Ophélia », de John Everett Millais

Si certains féminicides ont un caractère « évident » (on pense par exemple à la tuerie de l’école Polytechnique de Montréal en 1989), ce n’est pas le cas pour tous – ce qui les rend parfois difficiles à identifier. Ainsi, Jonathann Daval et les centaines d’hommes qui tuent leur compagne chaque année n’ont probablement pas conscience du caractère sexiste qui dirige leurs actes. Ils ne se disent pas consciemment : « je vais tuer cette femme parce qu’elle est une femme ». Ils la tuent parce qu’ils sont les produits d’un système où le rôle de chaque individu lui est assigné dès la naissance en fonction de son sexe, un rôle qui se nourrit d’une inégalité déguisée en complémentarité : la force contre la faiblesse, le droit contre le devoir, la liberté contre l’asservissement. Ils sont les produits d’une société où les hommes comptent plus que les femmes, où les femmes appartiennent aux hommes, où la liberté d’une femme d’être et agir vaut moins que la liberté d’un homme de la tuer. Ils sont les produits d’une société qui condamne avec une tiède indifférence les violences conjugales, et ne les punit pas ou peu. Ils sont les produits d’une société où les femmes tuées par leurs compagnons sont reléguées aux pages faits divers, sous les caractères gras d’un titre souvent racoleur, comme s’il s’agissait là d’une normalité inévitable. Ils sont, enfin, les produits d’une culture qui définit la masculinité comme biologiquement violente, supérieure, dominante et débordée par ses propres pulsions – et ne peut qu’en excuser les « dérapages ».

Ils tuent leurs femmes parce qu’à leurs yeux, elles n’ont de valeur qu’à travers leur statut d’objet leur appartenant.
Ils tuent leurs femmes parce que la société les y autorise, parce que le vernis irisé de la passion contrite, de la jalousie romantique, de l’amour contrarié, sera aussitôt apposé sur leurs actes.
Ils tuent leurs femmes parce que la violence [des hommes envers les femmes] est solidement ancrée dans notre structure sociale.
Pour grandir, cette violence a besoin d’un terreau : l’inégalité des sexes. Cette inégalité est socialement construite, nourrie en partie par les stéréotypes de genre, et se loge au quotidien dans une succession de détails en apparence anodins. Le partenaire le plus faible sur l’échiquier social et économique devient de fait une proie facile, presque « autorisée ». On la tue non pas à cause de la passion ou d’un accès de désespoir, mais parce qu’on pense qu’elle ne mérite pas autre chose.

En France, tous les trois jours, une femme meurt sous les coups de son conjoint : voilà pourquoi il est nécessaire d’utiliser le terme de féminicide. Voilà pourquoi il est nécessaire de replacer chaque meurtre de femme commis par son partenaire dans le contexte spécifique dans lequel il s’inscrit, celui d’un système patriarcal où les hommes (au sens de catégorie sociale) s’arrogent le droit de vie et de mort sur les femmes. Si l’on veut lutter efficacement contre ce mal, il faut d’abord lui donner un nom.

Si l’on peut discuter de la nécessité de qualifier juridiquement le féminicide, il est temps que le terme se démocratise a minima dans la société. Il est temps que soit éradiquée la passion des prétoires, pour se concentrer enfin sur l’existence du seul et unique mobile des violences faites aux femmes : la misogynie. Il est temps de faire la peau aux expressions « crime passionnel » et « crime affectif » qui ne traduisent en rien le caractère systémique – et odieux – de ces violences. Il est temps que les journalistes prennent leurs responsabilités dans la façon dont ils couvrent ces meurtres, pour que le grand public comprenne qu’il ne s’agit pas là « d’affaires privées », mais de faits sociaux dont le caractère politique ne peut être occulté. Il est bon de rappeler que l’amour et la passion n’ont rien à voir avec la violence ; que la mort n’a rien de romantique. Quand on aime, on ne tue pas.

Les femmes violentées par leurs conjoints ne sont pas uniquement des statistiques sans nom et sans visage. Elles sont aussi et surtout des victimes d’une domination masculine qui se porte encore bien, en dépit des progrès certains de l’égalité. Il est donc temps de tordre le cou à ces croyances populaires selon lesquelles les femmes seraient en danger dès qu’elles mettent le pied dehors, pour faire leur jogging, pour aller au travail, pour voyager seules ou simplement flâner dans les rues. Le rôdeur qui les attend dans un parking sombre pour les égorger est un fantasme largement relayé : mais les chiffres font état d’une tout autre réalité, où les femmes sont statistiquement plus en danger chez elles qu’au-dehors, plus à même d’être violentées au sein de leur propre foyer que dans une forêt sombre. Rappelons ainsi qu’en matière de violences sexuelles, les femmes connaissaient leur agresseur dans 80% des cas. Des études réalisées en Afrique du Sud, en Australie, au Canada, aux États-Unis et en Israël ont également démontré qu’entre 40% et 70% des meurtres commis sur les femmes le sont par leur conjoint (source : OMS). Enfin, toujours selon l’OMS, plus de 35 % des femmes tuées dans le monde le seraient par leur partenaire.

Il n’est pas question, bien entendu, d’affirmer que toutes les femmes sont des victimes et que tous les hommes sont des monstres en puissance. Une telle assertion serait non seulement fausse, mais aussi préjudiciable.
Il n’est pas plus question d’affirmer que le meurtre d’une femme est plus « grave » ni plus « important » que le meurtre d’un homme.

Il est seulement question de reconnaître une dynamique, de relier entre eux une constellation d’événements que l’on pourrait croire isolés ; de regarder au travers d’une perspective systémique un fait social ayant un caractère par trop récurrent. De réinscrire dans un contexte donné des supposés « faits divers » qui, mis côte à côte, deviennent un phénomène social dévastateur. Pour les femmes qui en sont victimes, pour les gens qui les aimaient, et pour la société tout entière.
Il est question de mettre des mots sur ce mal silencieux, pour mieux le combattre. Il est question de nommer pour comprendre ; de désigner pour mieux lutter.

Pour qu’Alexia et ses consœurs d’infortune, passées, présentes et futures, dorment enfin en paix en sachant que ce n’est pas l’amour qui les a tuées.

 

Masculinité toxique : quand il faut baiser pour être un homme

Masculinité toxique : quand il faut baiser pour être un homme

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L’attentat de Toronto du 23 avril 2018, au cours duquel un homme conduisant un camion bélier a renversé une vingtaine de personnes, faisant 10 mort-e-s dont 8 femmes, a mis en lumière une communauté dont on aurait préféré ne jamais entendre parler, les « incels » (contraction de « involutary celibate », célibataire involontaire). Le conducteur faisait en effet partie de ces groupes d’hommes qui se réunissent sur des forums virtuels pour discuter de leur célibat, mais aussi et surtout de leur haine des femmes, qu’ils tiennent pour responsables de leur situation.

Ces groupuscules préconisent notamment d’organiser des viols collectifs pour soulager leur frustration, propageant ainsi des idées fausses, dangereuses et pourtant déjà communément acceptées par la société selon lesquelles le viol est une réponse à une pulsion irrépressible ou une insondable frustration sexuelle. Rectification : le viol est un outil de domination, qui répond à une volonté du violeur d’asseoir sa supériorité sur la victime.

A bien des égards, les incels partagent des points communs avec les bien mal nommés « pick up artists », ces hommes qui se réunissent (majoritairement sur Internet) pour apprendre l’art de la drague. Plus que la volonté d’apprendre à séduire, ce qui pourrait être leur dénominateur commun, le dessein de ces groupes d’apprentis « séducteurs » semble être de se réunir entre hommes et de propager leurs idées rigides sur ce qu’est la masculinité. On retrouve au sein de ces groupuscules l’idée rance selon laquelle la société se serait « trop féminisée » et les hommes auraient conséquemment perdu une grande partie de leur puissance. Ainsi, la haine des femmes et la séduction (deux notions semble-t-il opposées) servent à ces hommes de vecteurs de validation virile, seul but réellement recherché dans leurs entreprises respectives.

Depuis quelques temps, le terme de « masculinité toxique » s’impose de plus en plus dans le paysage médiatique, dans le but de déconstruire ces injonctions à la masculinité responsables de bien des maux. Le récent attentat de Toronto est l’occasion (regrettable) de se pencher une fois de plus sur le versant nuisible et mortifère de la masculinité, entendue ici comme construction culturelle, et plus particulièrement sur les injonctions sexuelles qui la composent.

Baiser. Pour être un homme, il faut baiser. C’est d’ailleurs l’une des seules inquiétudes qui est ressortie des débats post-Weinstein, avec des hommes terrifiés non pas à l’idée que tant de femmes subissent des violences sexuelles, mais que l’effondrement du patriarcat leur confisque à jamais la possibilité de séduire, c’est-à-dire baiser.

Et pour baiser, beaucoup, tout le temps, avec des partenaires sans cesse renouvelées (car l’Homme, le vrai, ne saurait se contenter d’une seule femme), il est nécessaire de s’enfermer dans un système où les femmes, en tant qu’objets sexuels, sont à la disposition des hommes et n’ont pas besoin de manifester leur consentement pour être « utilisées » ; où la douleur engendrée par des semaines, des mois ou des années sans baise confine à l’insupportable ; où l’unique dessein des hommes consiste à baiser, baiser et encore baiser, car telle est, semble-t-il, la mission qui leur a été confiée. Mais attention, il ne s’agit pas de coucher avec n’importe qui : ce serait bien trop facile. Les femmes hors des canons de beauté habituels sont ainsi disqualifiées d’office. Les femmes « baisables », pour reprendre leur rhétorique déshumanisante, sont quant à elles disponibles pour le tout-venant, telles d’appétissantes marchandises attendant d’être consommées.

Ces hommes imputent leur malheur à leur insuccès auprès de la gent féminine, d’autant plus vécu comme profondément inique que la société leur a inculqué dès le plus jeune âge que les femmes étaient par nature disponibles. Qu’importe l’âge, la beauté, la condition physique ou la personnalité de l’homme qui les convoite : ces critères, s’ils ont de l’importance dans le sens inverse, n’existent pas pour les femmes qui n’ont pas d’autre choix que d’accepter les avances du premier mâle venu, comme une plante verte « accepte » passivement d’être arrosée.

Les anglophones ont un mot pour qualifier cette attitude typiquement masculine qui consiste à croire que les femmes ne sont pas autre chose que des objets disponibles pour le tout-venant : entitlement. En français, on pourrait grossièrement traduire cette notion par l’expression « croire que tout vous est dû ». L’entitlement masculin appliqué aux relations amoureuses se traduit donc par le comportement d’un homme qui, de manière tout à fait autocentrée, va exiger d’une femme qu’elle lui « donne » du sexe, de l’attention et/ou de l’affection. « J’ai été gentil », « je lui ai payé le resto », « je lui ai fait des compliments », « j’ai appliqué toutes les techniques trouvées dans un obscur Ebook sur la séduction trouvé sur Internet » : les raisons ne manqueront jamais pour que l’homme entitled pense que la chose qu’il désire (du sexe, donc) lui revient de droit. Le fait que la femme sur laquelle il a jeté son dévolu puisse ne pas vouloir de lui, pour quelque raison que ce soit, ne lui traverse même pas l’esprit. Parce que dans notre société sexiste, le postulat est simple : les femmes ne sont pas des êtres humains disposant d’un libre arbitre et de préférences personnelles, mais des objets, des « cibles » résolument passives qu’il revient au mâle viril de conquérir.

Une question se pose alors : comment la société a-t-elle pu fabriquer de tels monstres ?

La réponse n’est malheureusement pas si simple, car le système sexiste dans lequel nous vivons est fait de racines multiples. La publicité, les médias, la pornographie, le cinéma, les jeux vidéo… ces diverses composantes, prises dans leur ensemble, concourent à forger une certaine vision de l’homme et de la femme et des rapports qui les lient entre eux. Ce qu’il faut dénoncer aujourd’hui, c’est un système solidement ancré, composé d’une multitude d’éléments qui peuvent être isolés les uns des autres mais non tenus individuellement pour responsables.

Il en est ainsi de la pop culture, qui infuse nos vies au quotidien pour y déverser son lot de représentations et de tropismes sexistes, ce qui contribue à la normalisation d’une inexorable asymétrie entre femmes et hommes. Romances littéraires gorgées de stéréotypes de genre, films mettant en scène des relations femme-homme largement asymétriques (comment ne pas évoquer ici le très problématique 50 nuances de Grey ?) et légitimant les violences sexuelles, émissions de télé où les femmes sont reléguées au rang de faire-valoir, imagerie porno disponible en deux clics sur Internet… Face à l’abondance de ces messages, nos subconscients n’ont pas d’autre choix que d’intérioriser la différence homme-femme, au travers de laquelle se trouvent légitimés de nombreuses inégalités et clichés de genre.

La perpétuation du fameux mythe de la « misère sexuelle » est également problématique. Si l’envie d’aimer, d’être aimé-e et d’avoir des rapports sexuels est bien évidemment humaine, le sexe n’est pas un droit, ni même un devoir.
Certes, l’existence du marché prostitutionnel et la sexualisation du corps féminin à des fins mercantiles pourrait faire croire aux hommes que le sexe – et donc les femmes – peut s’acheter, comme n’importe quel bien ou service. Mais il n’y a pas plus de misère sexuelle qu’il n’existe de droit inaliénable à baiser, ou de besoin irrépressible de baiser. On peut avoir des orgasmes, même – et surtout ? – sans partenaire. Certes, la frustration sexuelle et/ou amoureuse existent, il n’est pas question ici de le nier. Mais qui ne l’a jamais connue ? Les femmes aussi peuvent en être victimes, et elles ne fomentent pas pour autant des actes terroristes contre ces salopards d’hommes qui refusent de les pénétrer.

Le besoin irrépressible de sexe (dont les femmes seraient miraculeusement préservées – comme c’est étonnant) n’est pas une réalité biologique, mais une construction sociale et culturelle. Ainsi, de la Grèce antique jusqu’au début du 19e siècle, les femmes étaient vues comme des créatures dotées d’irrépressibles besoins sexuels, au contraire des hommes qui représentaient la maîtrise de soi et la pondération. Le stéréotype a fini par se renverser vers les années 1890, pour des raisons quelque peu nébuleuses (voir cet article à ce sujet).

L’idée contemporaine selon laquelle les hommes auraient des « besoins » (notamment celui de se vider régulièrement, comme s’il était possible de mourir d’un trop-plein de sperme) sert surtout d’excuse aux comportements prédatoires, parmi lesquels les agressions sexuelles et les viols. Ce que l’on ne dit pas, c’est que la grande majorité des violeurs ont des rapports sexuels réguliers. Ils ne violent pas parce qu’ils sont acculés par un besoin biologique qui les dépasse, mais parce qu’ils sont mus par la volonté consciente de dominer, d’écraser, d’anéantir leur victime.

Ceci posé, précisons s’il est encore besoin que personne n’est mort-e de n’avoir pas baisé pendant X années ou d’être resté-e vierge jusqu’à 35 ans : de ce fait, le sexe ne peut décemment être comparé à un besoin primaire, au même titre que le besoin de manger ou de boire. En revanche, les hommes sont socialisés pour vouloir du sexe, car le sexe est le moyen par lequel ils doivent prouver leur valeur – donc leur virilité. Le sexe étant entendu comme un rapport sexuel avec pénétration vaginale, Saint-Graal absolu à l’aune duquel se mesure la réussite dudit rapport.

Les injonctions à la masculinité changent au gré de l’Histoire. Aujourd’hui, il s’avère qu’il faut coucher avec des femmes pour être un homme. La virilité telle que prescrite par la société contemporaine est en effet hétérosexuelle, vigoureuse et dominatrice. Elle s’exprime par le biais du corps, et plus précisément par la pénétration vaginale. Comme toutes les normes, celles qui encadrent la virilité sont aléatoires, donc nécessairement absurdes. Pour les hommes, le sexe est donc un moyen, et non une fin en soi. Ils ne désirent pas du sexe pour le plaisir ou le sentiment de liberté que cela peut leur procurer. Ils désirent du sexe parce qu’il s’agit d’un des biais par lesquels ils peuvent, par lesquels ils doivent s’affirmer en tant qu’hommes. Ainsi, désobéir à cette injonction revient à nier la validité de sa propre existence.

L’injonction à baiser, donc. Elle est profondément toxique, et ceci à plusieurs égards : non seulement elle stigmatise les hommes qui ne s’y conforment pas (par contrainte ou par choix), mais elle créé en outre une asymétrie de fait dans les rapports amoureux entre femmes et hommes. L’intériorisation de cette injonction peut en effet conduire les hommes à ne plus considérer leurs partenaires potentielles comme des êtres humains dignes d’intérêt, mais comme des « cibles » de chair qu’il convient d’accrocher à son tableau de chasse. La dimension humaine et émotionnelle des rapports amoureux, qui créé pourtant toute leur richesse et leur complexité, est occultée au profit d’un utilitarisme sinistre, peu apte à procurer de l’épanouissement.

De plus, l’injonction à baiser est un terreau propice aux violences et coercitions sexuelles, dont sont victimes de très nombreuses femmes. Elle infuse les rapports entre femmes et hommes de stéréotypes nocifs et les structure selon une hiérarchie uniquement profitable au sexe masculin. Dans notre configuration actuelle, aux hommes la « conquête » amoureuse (et donc le choix), aux femmes la passivité docile (et donc l’attente). Aux hommes l’injonction à prouver sa virilité au travers d’une succession d’actions gravées dans le marbre de l’inconscient collectif, comme payer l’addition au restaurant, prendre l’initiative du premier baiser ou du premier rapport sexuel, bander fort lors dudit rapport sexuel. Aux femmes de suivre, dans une acceptation tacite, les « règles » édictées par l’homme dans le rapport de séduction ; d’être prises en charge et protégées ; d’être donc passives, inertes, sans maîtrise de leurs désirs. Ces rôles prédéfinis lèsent les femmes tout autant que les hommes, en ce qu’ils et elles se retrouvent enfermé-e-s dans un compartiment étroit dont il est très difficile de s’échapper.

Il découle en somme de cette injonction virile à avoir des rapports sexuels, en filigrane de laquelle se lit l’injonction à dominer (et donc à se comporter comme un homme, un vrai), de nombreux comportements genrés que l’on impute injustement à la biologie : l’infidélité, le désintérêt pour la vie de couple, l’appétit sexuel intarissable, l’incapacité à percevoir les femmes comme des êtres à part entière, etc. Ces codes genrés font des ravages, sur les individus en particulier et sur la façon dont ils appréhendent leurs relations amoureuses en général.

Et si les hommes avaient été socialisés pour croire que le sexe est accessoire, ou du moins sans rapport direct avec leur valeur en tant qu’être humain ? Si les hommes avaient été socialisés pour voir les femmes autrement qu’à travers le prisme corporel et sexuel ? Et si le sexe n’était pas une valeur cardinale de notre société, ni un marché sur lequel les femmes s’offrent languissamment, sans que personne ne se soucie de leur consentement ? Et si nos sociétés n’étaient pas infusées par le sexe, si les injonctions à baiser n’existaient pas, si les corps n’étaient pas des monnaies d’échange, si la sexualité (ou l’absence de) de chacun-e n’appartenait pas à la sphère publique ?
Ces groupuscules existeraient-ils seulement ? La réponse est : probablement pas.

Nous n’avons pas à en vouloir aux hommes qui sont victimes d’un système qui les empêche d’être simplement eux-mêmes. En revanche, nous devons dire non à la culture du viol et aux injonctions genrées, non à cette mouvance sectaire qui semble gagner chaque jour un peu plus de terrain, non à ces hommes endoctrinés, confits dans leur haine d’eux-mêmes et de l’autre, persuadés que l’unique salut de leurs vies misérables viendra d’une pénétration vaginale.

Il paraît inutile de devoir le préciser, mais répétons-le tout de même : les femmes ne sont pas responsables du célibat durable de certains hommes. La violence, bien que non nécessaire, devrait ainsi être retournée contre le système patriarcal, celui-là même qui a donné naissance aux injonctions toxiques dont ces hommes sont victimes. La violence devrait être utilisée pour déconstruire la masculinité. Pourtant, peu d’hommes s’y attellent, tout simplement parce qu’ils regardent dans la mauvaise direction.

Dans un système sexiste, il est en effet si facile de blâmer les femmes.