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La belle et la bête : réflexions sur l’indispensable beauté des femmes dans le couple hétérosexuel

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Il est un droit que le système patriarcal confère à tous les hommes : celui de scruter, jauger, juger le corps des femmes. Le fait que ces hommes ne soient objectivement pas en position de le faire n’a aucune incidence sur leur « droit » à inspecter des corps qui ne leur appartiennent pas et à exiger de leurs partenaires un soin de leur apparence qu’eux-mêmes ne s’accordent pas.

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Balance ton Porc : plusieurs mois après, rien n’a changé

Balance ton Porc : plusieurs mois après, rien n’a changé

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Plusieurs mois ont passé depuis le mouvement Me Too et son pendant français Balance ton Porc, et les femmes et les hommes continuent à coucher ensemble, à se regarder dans la rue, à aller boire des verres, à se parler, à rire ensemble, à se séduire. La rumeur dit même qu’ils continueraient à prendre l’ascenseur ensemble, mais je ne suis pas allée vérifier si c’était bel et bien le cas.

En clair, que les hommes accrochés à leurs privilèges comme une moule à son rocher se rassurent : rien n’a changé. La révolution dévastatrice, le matriarcat sanglant qu’on nous annonçait se font toujours attendre. L’écart salarial est resté le même, le nombre de viols et d’agressions envers les femmes se porte toujours bien, les femmes sont toujours en charge de la majorité des tâches ménagères et du soin aux enfants, les postes de direction n’ont pas été massivement arrachés aux hommes par une foule de Furies aux seins bandés, et la division sexuelle du travail a toujours cours.

Rien d’étonnant, puisqu’on a passé plus de temps à gloser sur le bien-fondé des « mouvements de libération de la parole » qu’à réfléchir aux moyens d’action que nous pourrions mettre en place. Encore aujourd’hui, les réactions effrayées des mâles souffreteux (comment ça ? on n’aurait plus le droit de harceler les femmes ?!) prouvent qu’un tel mouvement était nécessaire, et continuera à l’être pendant de longues années. En attendant, le débat est monopolisé par les geignements sans intérêt des « intellectuels » hommes qui n’ont, en réalité, rien à dire sur la question. Leurs pépiements interminables sont comme autant de freins à l’avancement des luttes féministes, ce qui relève d’une stratégie parfaitement rationnelle. C’est qu’ils craignent pour leurs privilèges, ces hommes-là, comme si l’Egalité était un délicieux gâteau au chocolat et qu’il n’y avait pas assez de parts pour tout le monde.

Et si on passait maintenant à une profondeur de débat supérieure ? Si on laissait les principales concernées s’exprimer, raconter ce qu’elles vivent ou ont vécu, si l’on cessait de penser qu’elles mentent dès qu’elles dénoncent une agression ou un viol (pour rappel, les fausses accusations de viol ne concerneraient que 2% des plaintes), si l’on osait enfin dégager les harceleurs, les agresseurs, les violeurs de leur confortable promontoire, de manière stricte, ferme et non équivoque ? Si l’on se lançait dans un débat constructif, sans que les misogynes inquiets pour leurs menus privilèges ne s’y greffent à chaque fois comme des tiques pour monopoliser la parole, rendant la discussion inaudible et surtout inutile ?

La rengaine est connue, depuis des années. Les féministes exagéraient quand elles ont réclamé le droit de vote, puis le droit d’avorter, puis le droit d’avoir un salaire égal à celui des hommes. Aujourd’hui, elles exagèrent parce qu’elles veulent la fin de la domination masculine. Demander que cesse l’oppression d’un sexe par l’autre : en voilà une exigence farfelue !

On ne sort pas de milliers d’années d’oppressions sans remous : les revendications des femmes dérangent, et c’est la raison pour laquelle la résistance s’organise, les supposés « abus » sont pointés du doigt, les luttes sont délégitimées à l’aide d’arguments spécieux et d’éléments de langage uniformes. On ne peut plus rien dire. Censure. Société puritaine. Attention à ce que la France ne devienne pas comme les Etats-Unis. Pays de la galanterie, culture de la séduction, blablabla. Vous connaissez la (médiocre) rengaine, inutile de continuer.

Que s’est-il donc passé, depuis qu’on a commencé à balancer les porcs au mois de novembre ? Une terrible ségrégation entre les sexes s’est-elle mise en place ? Les hommes et les femmes osent-ils encore se regarder dans les yeux, et plus encore, se fréquenter ? Les hommes sont-ils massivement victimes de fausses accusations de harcèlement et/ou de viol, mis au ban de la société, crucifiés sur l’autel de la délation ?

La réponse tient en un mot : non.

Présumée coupable

Ainsi, la récente affaire « Koh Lanta » a prouvé que les femmes n’étaient toujours pas prises au sérieux lorsqu’elles dénoncent des violences sexuelles. Pour rappel, le tournage de la saison 19 a été annulé suite aux accusations portées par une candidate à l’encontre d’un autre participant, qui l’aurait agressée sexuellement. Après les nombreuses discussions qui ont suivi la déferlante #Me Too, on avait l’espoir que les femmes, à qui l’on reproche paradoxalement de ne pas parler lorsqu’elles subissent des violences, seraient enfin écoutées. Que nenni : les réactions qui ont suivi la révélation de l’affaire ont toujours des relents d’obscurantisme crasse. Tout d’abord, voici ce que l’un des candidats présents sur l’île a confié à la presse : « Candide, c’est une belle petite nana. Sur le bateau, avant de sauter pour rejoindre la rive, elle était vêtue d’un fuseau orange assez moulant, on devinait ses sous-vêtements. Ça m’a choqué […] Quand on vient sur Koh-Lanta, on est pudique ». La bêtise abyssale de ces propos mérite-t-elle d’être commentée ? Je ne crois pas.

Ensuite, c’est l’agresseur présumé qui se répand dans la presse pour « livrer sa vérité » et clamer son innocence. Une prise de parole particulièrement déplacée, qui prouve néanmoins que les agresseurs (présumés) ont conscience de l’indulgence dont fait preuve la société à leur égard. Puis c’est cet autre candidat qui publie une petite blague de son cru sur Instagram : « Agression sexuelle sur Koh-Lanta. Le candidat s’explique. ‘On m’a demandé d’aller remplir la gourde, j’ai dû mal comprendre’ ». Et ce journaliste de La Dépêche qui publie un édito nauséabond sur l’affaire, dont je vous livre non sans peine les plus médiocres extraits : « Reste à savoir maintenant le poids des faits, leur réalité, la frontière ténue entre ce que l’on appelait il y a peu les « gestes déplacés » et les accusations de viol ayant éclaté au fil des nombreuses affaires révélées ces derniers mois dans le monde du cinéma, du spectacle, du sport et, bien sûr, de la politique. Une jolie fille en maillot n’est pas moins tentante qu’une femme de chambre, ce sera peut-être le titre d’un film, à succès bien sûr dans quelques années…Sauf accord toujours possible et défaut de plainte, la compétition risque fort de se poursuivre dans le cadre plus feutré mais pas moins dangereux d’un tribunal. Il y sera question de cet « élément extérieur au jeu » [l’agression présumée], de responsabilité et de dédommagements. L’argent a le pouvoir de tout sécher, même les larmes ».

Enfin, ce sont les hommes (mais aussi les femmes) qui ont cru bon d’y aller de leur indispensable commentaire, décortiquant le passé de la victime présumée, remettant en cause sa parole, tentant de trouver la faille qui mettrait à mal ses dénonciations. C’est aussi l’avocat de l’agresseur présumé, qui n’a pas hésité à exposer ses extrapolations vaseuses dans les médias : « dans n’importe quel Koh-Lanta, dans n’importe quel Secret Story […] à partir du moment où une fille accusera un garçon d’avoir tenté de l’embrasser, alors qu’elle n’était pas d’accord, on arrête le tournage ? ».
Une belle démonstration d’indécence qui prouve, si besoin était, que la parole des victimes est toujours considérée comme étant mensongère par défaut. Présumées coupables, quoi qu’il arrive.

Les tenants du « pourquoi elle n’a rien dit / pourquoi elle n’a pas porté plainte ? » ont ici leur réponse : parce que quand elle parle, on ne la croit pas. Quand elle parle, on la pense affabulatrice, capricieuse, manipulatrice, en manque d’attention. Quand elle parle, on cherche par tous les moyens à décrédibiliser sa parole.

Léthargie collective

Quant à la délation (je cite) tant crainte par nos brillants commentateurs, on attend toujours qu’elle produise ses effets délétères. Contrairement aux Etats-Unis, où quelques têtes sont bel et bien tombées – et à juste titre, la France s’accroche à ses agresseurs. Ainsi, Frédéric Haziza, présentateur suspendu de la chaîne LCP suite à la plainte d’une journaliste pour agression sexuelle, a finalement été réintégré à la chaîne sans autre forme de procès. Sans que cela ne provoque de grands émois. C’est également Eric Monier, visé par une plainte pour harcèlement sexuel et moral lorsqu’il dirigeait la rédaction de France 2, qui a été nommé directeur de la rédaction de TF1. Un bel exemple de la façon dont nos structures recyclent les déchets.

Même son de cloche pour les affaires Gérald Darmanin et Nicolas Hulot, tous deux visés par des accusations de viol (la plainte contre Hulot a été classée sans suite il y a plusieurs années). Alors que l’occasion était belle pour le Président de la République de rappeler son intransigeance vis-à-vis des agresseurs, celui-ci a superbement ignoré l’affaire. Pas un seul mot, pas un seul regard pour la prétendue « grande cause nationale du quinquennat » qu’est l’égalité femme-homme. Les deux ministres sont bien entendu toujours en place, sans que leur implication actuelle ou passée dans des affaires de viol n’ait été discutée un seul millième de seconde.

C’est enfin Luc Besson, qui fait l’objet d’une plainte pour viol depuis le mois de mai. La plaignante est une actrice de 27 ans, qui accuse le réalisateur d’avoir abusé d’elle au cours d’un rendez-vous professionnel dans un palace parisien. Ça n’a pas loupé : le quotidien « 20 minutes » s’interroge sur une possible « répercussion de l’affaire Weinstein », écrivant que le « plus international des réalisateurs français, père de cinq enfants, est à son tour touché par l’onde de choc qui s’est propagée dans le monde depuis la chute du producteur américain Harvey Weinstein ». Touché. Comme si cette plainte lui était tombée dessus, à la manière d’un pigeon qui vous chie sur l’épaule au moment où vous vous y attendiez le moins.

Ces affaires ont en tout cas un dénominateur commun : l’indifférence du corps social. Le schéma est désespérément récurrent : l’affaire sort, quelques papiers complaisants sont publiés, puis on l’étouffe ni vu ni connu – non sans avoir au préalable tenté de discréditer la victime.

D’une manière globale, et alors qu’on aurait pu espérer le contraire, les quelques accusations de violences sexuelles qui ont été portées publiquement contre des hommes ces derniers mois ont fait plop. Elles se sont en effet soldées soit par un non-lieu, soit par un profond silence (voire les deux en même temps), pendant que la victime continuait à être allégrement traînée dans la boue.
On est bien loin de l’ouragan de dénonciations calomnieuses qu’on nous avait annoncé avec horreur.

Et si les plaintes pour viols et agressions sexuelles sont en hausse (+15% au premier trimestre 2018), cela ne signifie aucunement que les victimes sont aujourd’hui mieux traitées dans les commissariats de police, ni que leurs plaintes débouchent sur une réponse judiciaire concrète. Le cruel manque de moyens de la justice et l’embourbement des mentalités freinent le combat, laissant encore la plupart des victimes de violences sur le carreau.

En conclusion : les femmes peuvent bien balancer, on continue à ne pas les croire. Quant aux agresseurs, ils dorment toujours sur leurs deux oreilles. Huit mois après la déferlante Me Too, les oreilles sont toujours bouchées, et les mentalités toujours embourbées dans les ornières de la culture du viol. La nécessaire discussion sur les violences faites aux femmes est aujourd’hui confisquée par les adversaires du féminisme, rendant ainsi impossible toute avancée sociale. Comment espérer un changement de mentalité, lorsque les seules personnes qui s’expriment – et sont écoutées – sur le sujet sont justement les réactionnaires les plus médiocres ?

Artistes femmes : l’étrange disparition

Artistes femmes : l’étrange disparition

Vous êtes-vous déjà intéressé.e.s à l’histoire de l’art ? On a beau procéder aux plus minutieuses excavations, on peine à y retrouver plus que quelques traces d’une présence féminine – très – discrète. En réalité, l’absence relative de femmes dans l’histoire de l’art procède d’une amnésie volontaire : elles ont été délibérément effacées des archives. A-t-on vraiment besoin de se demander pourquoi la mémoire collective n’a fait entrer que des hommes au panthéon des grands artistes, lorsque l’on sait que ceux qui écrivent l’histoire sont… des hommes ?

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Les artistes femmes, les génies féminins existent et ont toujours existé. Leur nom a « simplement » été effacé de la mémoire collective, comme on rature un mot qui nous gêne, lorsqu’elles n’ont pas été purement et simplement empêchées de créer. Il est vrai que les obstacles à leur émancipation artistique ont longtemps été nombreux : dépendance économique, moindre accès à l’éducation, mariage, maternités, confinement au foyer… Comment trouver le temps, l’énergie de créer quand on est coincée chez soi avec des enfants dont il faut s’occuper et une pile de tâches ménagères à exécuter ? Comment trouver l’inspiration quand on ne vit rien et que son horizon se limite à une poignée restreinte de personnes et de paysages ? Les femmes n’ont pas seulement été empêchées de créer, elles ont aussi été amputées de leur potentiel artistique.

L’écrivaine Virginia Woolf le souligne dans son essai féministe Une chambre à soi (1929), dans lequel elle arrive à la conclusion que toute femme désireuse d’écrire a ultimement besoin « d’avoir de l’argent et une chambre à soi ». Et si le fantôme de quelques femmes artistes subsiste aujourd’hui, flottant avec peine dans l’océan froid des artistes dont on se souvient, elles sont bien souvent ramenées à leur genre et leur condition de femme.

Face au mythe du génie masculin érigé par les hommes, pour les hommes, on a institué la règle que les œuvres commises par des femmes sont accessoires. Une manière pour elles de s’amuser, de faire passer le temps ; un petit jeu sans conséquence, en somme. Pendant ce temps-là, les artistes masculins s’affairent, eux, à réaliser des chefs d’œuvres.

La dévalorisation séculaire du féminin a conduit à ce que les femmes artistes soient exclues d’office de la grandeur, privilège historiquement réservé aux hommes. Qui peut aujourd’hui citer le nom d’une femme peintre, à part Frida Kahlo ? Le nom d’une femme prix Nobel de littérature ? Le nom d’une grande réalisatrice de cinéma ? Le nom d’une femme compositrice, le nom d’une cheffe d’orchestre ?

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Marie Eléonore Godefroid, Portrait de Mme de Staël

Ce n’est pas que les femmes ne créent pas, ont moins de talent ou moins d’audace. C’est simplement qu’on ne leur a pas laissé la place, et qu’elles ont été volontairement effacées de la mémoire collective. Encore aujourd’hui, le monde de l’art reste dominé par les hommes, même si les choses tendent heureusement à changer. On ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec la fameuse rhétorique sur le manque de confiance des femmes comme barrière à leur émancipation : « s’il y a si peu de femmes aux postes de direction dans les entreprises et institutions publiques, c’est qu’elles sont moins souvent candidates / moins ambitieuses / moins proactives/ moins intéressées par les postes de pouvoir ». Mais le prétendu manque de confiance des femmes a bon dos. C’est bien pratique : on peut lui faire endosser la responsabilité de faits qui ne sont en réalité que des discriminations sexistes. Et ainsi se dispenser d’agir, parce que si les femmes ne prennent pas le pouvoir, c’est tout simplement parce qu’elles n’osent pas ou ne sont pas intéressées. Fin de la discussion !

Œuvres de femme

C’est un fait qui a été de nombreuses fois documenté : lorsqu’une femme créé, le regard collectif considère son travail avec moins de sérieux que s’il s’était agi d’un homme. Ce qu’elle produit est mineur, accessoire, spécifique à son sexe. Si le masculin représente l’universel, alors les femmes ne peuvent dessiner, écrire, peindre, filmer des histoires « de femme », qui n’ont pas vocation à saisir une vérité générale. C’est d’une absurdité sans nom : pourtant, le caractère historiquement supplétif des femmes les poursuit jusque dans la façon dont on considère leur production artistique. Elles « complètent » les hommes, elles ne peuvent donc créer que des œuvres secondaires.

Et c’est ainsi qu’un roman d’amour « magistral » écrit par un homme deviendra un roman de plage sympathique s’il est écrit par une femme ; c’est ainsi qu’une comédie filmée par un homme deviendra un « film de filles » s’il est réalisé par une femme ; c’est ainsi qu’un tableau de maître peint par un homme deviendra une œuvre délicate et poétique s’il est réalisé par une femme. On ne parle pourtant pas de « films de garçons » ou de « bro lit » lorsqu’une œuvre met uniquement en exergue des protagonistes masculins.

On m’a souvent répondu, lorsque je disais que j’écrivais : « ah oui, tu écris quoi ? des histoires d’amour ? » Car dans l’inconscient collectif, une femme qui écrit ne peut écrire que des bluettes stériles, des amuse-bouche frivoles, des textes sur la seule chose qui la concerne dans la société : l’amour. La séduction. Et les hommes, bien sûr, dont elle cherche le regard en permanence.

Je n’ai jamais écrit d’histoires d’amour. Non que je trouve ce genre dégradant, bien au contraire. Mais les gens qui me posaient cette question ne pensaient pas à Belle du Seigneur, plutôt aux romans Harlequin : quelque chose de facile, niais, superficiel. Féminin. J’ai fini par m’interroger sur la façon dont ces quelques personnes faisaient automatiquement le lien entre femme qui écrit et barbouillages de midinette qui s’essaye à quelque chose qui n’appartient pas à son genre. Il n’y avait aucune malveillance dans leur propos, simplement quelque chose d’automatique, une sorte de réflexe primaire. Car l’art, le vrai, n’est pas fait pour les femmes ; l’Histoire est d’ailleurs là pour nous le rappeler. D’ailleurs, le mot « génie » ne s’accorde-t-il pas uniquement au masculin ?

Les femmes dans l’art

Dans l’imaginaire collectif, l’art est un domaine réservé aux hommes pour les qualités qu’il requiert : obstination, énergie, force mentale, esprit, réflexion, indépendance. Des qualités culturellement assignées au genre masculin. Les femmes, « vautrées dans l’immanence » pour citer Simone de Beauvoir, sont reléguées au domaine privé, aux tâches matérielles, au prosaïsme de la vie quotidienne. Elles n’ont pas vocation à réfléchir sur le monde, à créer, à partir à l’aventure, à prendre l’univers à bras le corps. Car ce serait trahir leur genre, et ce à quoi le patriarcat les a assignées.

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Rosa Bonheur, Lion couché

La morsure des stéréotypes de genre n’épargne aucun domaine. Ils s’appliquent aussi, sans surprise, à l’entreprise artistique. Les femmes artistes sont généralement considérées avec une bienveillance subtilement teintée de condescendance : on feint de s’extasier sur la façon dont elles exercent leur art, avec douceur, minutie, délicatesse, romantisme. On s’ébahit de leur singularité, elles qui proposent quelque chose de si différent. Ces louanges dont on abreuve les femmes artistes témoignent d’une vision essentialiste du monde.

Les femmes ont été assignées à produire des œuvres subsidiaires, mineures, loin de l’éclat et des fulgurances qui sont réservées aux hommes. En outre, les œuvres qu’elles créent doivent être inspirées de leurs préoccupations : l’intérieur, la maternité, la nature, l’amour, les rêves, la séduction (mais surtout pas le sexe). Car si l’on autorise les femmes à créer, c’est uniquement au nom de leur féminité : elles n’ont pas prétention à capturer l’universel.

Les grands romans ne peuvent être écrits que par des hommes car ils sont censés représenter la norme, le tout, lorsque les femmes ne peuvent écrire que sur leur expérience de femme, une expérience complémentaire et nécessairement limitée.

De fait, dès qu’une femme créé, elle est frappée du sceau de son genre. Ce qu’elle produit est intrinsèquement moins bon, moins fédérateur que ce que produit un homme. Qu’importe que nous représentions aujourd’hui 52% de la population mondiale : les femmes artistes sont encore souvent condamnées au particulier.

Lunettes filtrantes

Les biais de genre, dont nous sommes toutes et tous affecté-e-s pour avoir grandi dans une société sexiste, infusent jusqu’à nos jugements artistiques. Ces biais de genre nous font percevoir les œuvres masculines comme meilleures qu’elles ne sont en réalité, et les œuvres féminines comme moins qualitatives. Ce processus cognitif n’est pas conscient : il résulte simplement d’un puissant conditionnement social. Notre œil est entraîné à juger plus sévèrement les œuvres créées par des femmes, parce qu’on nous répète depuis toujours qu’elles valent moins que celles des hommes.

Oui mais les choses ont changé, me direz-vous. Ce qui était valable au 19e siècle ne l’est plus aujourd’hui. Pourtant, nul besoin de remonter loin dans le temps pour trouver des exemples de la discrimination qu’ont subie les femmes artistes ou écrivaines. J.K Rowling, l’auteure de Harry Potter, ne s’est-elle pas vue conseillée par son agent de n’utiliser que ses initiales comme nom d’auteure, au motif que les lecteurs et lectrices n’auraient pas envie d’acheter un livre de fantasy écrit par une femme ? On pense également à cette auteure qui, n’ayant reçu aucune réponse de la part des éditeurs à qui elle avait envoyé son manuscrit, a décidé de proposer à nouveau son travail sous un nom d’emprunt masculin. Cette fois-ci, les réponses ne se sont pas fait attendre, sous la forme de propositions d’entretiens ou de mises en relation, mais aussi de lettres de refus dans lesquelles on la complimentait toutefois pour son écriture et son « travail intelligent ».

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Suzanne Valadon, La chambre bleue

Les femmes qui sortent des carcans étonnent, dérangent, agressent encore. Ce sont les femmes qui réalisent d’autres œuvres que des comédies ou des films d’amour, ce sont les chanteuses qui crient un peu trop fort, sur des paroles un peu trop militantes, ce sont les écrivaines qui se frottent à la guerre, au sang, à la violence, ce sont les actrices qui apparaissent fatiguées, moches, mal fagotées, sans maquillage à l’écran. Souvent, elles sont frappées de réprobation pour avoir osé franchir les limites assignées à leur sexe. Le patriarcat n’attend pas des femmes qu’elles soient intelligentes, rebelles, violentes, imaginatives ; qu’elles aient un point de vue, une vision à partager, un message à faire passer ; qu’elles soient actives, têtues, ambitieuses ; qu’elles se consacrent à elles-mêmes au lieu de se sacrifier pour les autres.

Le cas du génie masculin

Le mythe du génie masculin est une construction sociale qui permet, entre autres, d’invisibiliser le travail des femmes artistes. Mais elle a également pour conséquence malheureuse de légitimer les actes répréhensibles des artistes masculins.

Ainsi, Roman Polanski a violé plusieurs mineures mais ce n’est pas grave : on ferme les yeux, puisque c’est un génie du cinéma. Woody Allen est accusé de violences sexuelles par sa fille adoptive mais qu’importe, c’est un grand artiste, il faut savoir dissocier l’œuvre de la personne. Le photographe de mode Terry Richardson est accusé par d’innombrables mannequins de viols et agressions sexuelles ? Il a simplement une façon un peu brutale de travailler, et puis de toute façon, c’est un artiste torturé. Dans de pareils cas, le talent supposé de l’agresseur lui permet d’échapper à la répression sociale et judiciaire. Les crimes ou délits dont il est l’auteur meurent avant même d’avoir été révélés, effacés par le glacis de l’indulgence collective, excusés d’office par son génie pourvoyeur de passe-droits. La figure du citoyen tenu au respect des règles est dissociée de celle de l’artiste, que son statut privilégié libère de toute contrainte.

Deux problématiques s’affrontent ici : la culture du viol, dont tous les hommes bénéficient sans qu’il n’y ait besoin d’être reconnu comme un génie, et les représentations et mythes collectifs. Dans l’art, comme dans bien d’autres domaines, c’est le fameux schéma binaire de la complémentarité des sexes qui prévaut. On a ainsi d’un côté l’homme artiste, représenté comme un individu décadent, visionnaire, affranchi des règles, et d’un autre côté la femme, représentée comme une muse, un modèle, un élément passif sur lequel se greffent les projections et réalisations du créateur. La femme dans l’art est un support, propre à inspirer le créateur par sa beauté, par son essence mystérieuse. Elle n’agit pas, ne créé pas, ne produit pas : elle est. On retrouve ici la fameuse dichotomie féminin objet et masculin sujet.

Et puisque la femme dans l’art est un porte-manteau, un support aux fantasmes du créateur, on s’offusque peu de savoir qu’elle ait pu être violentée ou utilisée comme un objet. Et puisque l’homme artiste est un prodige à qui les règles dévolues au commun des mortels ne s’appliquent pas, on s’indigne peu du fait qu’il puisse aussi être un agresseur, un violeur, un pédophile. Cela fait partie du package de l’artiste maudit, n’est-ce pas ?

Où sont les femmes ?

L’art (le vrai) étant donc considéré comme intrinsèquement masculin, il n’est pas étonnant que l’on continue à proposer uniquement des œuvres créées par des hommes dans les programmes scolaires. Il a fallu attendre jusqu’à… aujourd’hui, soit l’année 2018, pour qu’une auteure (Mme de Lafayette) soit enfin au programme du bac L !
Une auteure. Pendant que les Molière, Balzac, Zola, Maupassant continuent de voir leur œuvre étudiée et leurs propos figés dans une misogynie vieille de plusieurs siècles soigneusement analysés, les auteures peinent à sortir du cloaque dans lequel elles ont été reléguées. Quel message cela renvoie-t-il aux élèves ? Il ne suffit sans doute pas de leur apprendre que le masculin l’emporte sur le féminin : après avoir énoncé la règle, il faut joindre l’exemple !

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Mary Cassatt, Summertime

Le manque de modèles féminins est un problème qui se retrouve dans tous les domaines. En matière d’art, il est hélas particulièrement prégnant : les groupes de musique les plus mis en avant sont composés d’hommes, les tableaux exposés dans les musées sont peints par des hommes, les prix littéraires sont décernés en majorité aux hommes (par des jurys masculins…), la plupart des longs-métrages sont réalisés par des hommes. Bien sûr, les choses changent, et les femmes prennent de plus en plus de place dans le paysage artistique. Il y a de quoi être optimiste pour la suite.

Mais les faits sont là : l’histoire de l’art s’est jusqu’ici conjuguée au masculin. Et peu d’efforts ont été faits pour repêcher les femmes de l’oubli dans lequel elles ont été injustement plongées.

Or, le manque de représentations et de modèles est un poison pour les femmes, et a fortiori les petites filles. Il n’est pas acceptable qu’en 2018, les enfants et adolescent-e-s continuent à n’étudier que des œuvres créées par des hommes.

J’ai remarqué quelque chose, un jour, qui m’a fait réfléchir. Depuis toujours, je préfère en effet « consommer » des œuvres produites par des femmes, comme si j’avais un besoin presque vorace de modèles auxquels je pourrais m’identifier, desquels je pourrais m’inspirer. Comme si j’essayais de combler la désespérante absence de modèles féminins à laquelle sont confrontées les filles pendant leur scolarité. Ou, tout simplement, parce que j’avais envie de lire, regarder, écouter des œuvres auxquelles je pourrais m’identifier en tant que petite fille, puis jeune femme. Rien que de très normal, finalement. Mais la normalité que l’on continue de proposer aux filles et aux femmes est celle d’une hégémonie masculine qui serait légitime et inéluctable. Dans la création, mais aussi la représentation.

C’est pourquoi il est important, aujourd’hui, de sortir les artistes femmes de l’ombre et du silence dans lesquels elles ont longtemps été confinées. Nous devons offrir aux femmes et aux filles des modèles qui leur permettent de voir plus loin que l’horizon traditionnel, basique de la féminité. Il est important qu’elles sachent que, en dépit de ce que le discours dominant voudrait nous faire croire, la grandeur, le génie, l’intelligence créatrice n’ont pas de genre.

 

 

Les copines du patriarcat

Les copines du patriarcat

Pinnacle Realtors

 

« Alors la femme glissa dans la résignation. Et, pour éviter la blessure, dans la complicité. […] Le sort des femmes n’échappait pas à la règle qui perpétue les grandes oppressions de l’Histoire : sans le consentement de l’opprimé – individu, peuple, ou moitié de l’humanité – ces oppressions ne pourraient s’étendre, ou même durer. » Gisèle HALIMI, « La cause des femmes », 1973

L’asservissement volontaire (des femmes) est une notion peu discutée dans les cercles féministes. Parce qu’elle dérange. Parce qu’elle est peu intelligible. Parce qu’elle met à mal certaines théories.
Pourtant, l’acquiescement des femmes à leur propre servitude est une réalité. Bourdieu lui-même l’avait théorisé dans son livre « La domination masculine », en posant l’idée que les classes dominées ne peuvent l’être qu’avec leur accord tacite.

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Emmanuel Macron, ou l’instrumentalisation politique de l’égalité femme-homme

Emmanuel Macron, ou l’instrumentalisation politique de l’égalité femme-homme

C’est un fait : le féminisme ne fait plus peur. Mieux encore, il s’impose de plus en plus comme un objet de désir pour de nombreux acteurs politiques et économiques (voir mon article à ce sujet). La prise de conscience est loin d’être toujours motivée par un intérêt sincère, mais les faits sont là : il faut aujourd’hui compter avec les femmes, qui représentent 52% de la population mondiale. Des femmes qui consomment, qui observent, qui agissent, qui se renseignent, qui votent, qui peuvent faire ou défaire une élection. Pour ces raisons notamment, il n’est plus possible aujourd’hui d’ignorer les questions relatives aux droits des femmes. Ainsi la sphère politique, haut lieu de récupération des préoccupations contemporaines, ne pouvait décemment pas tourner le dos à la révolution qui est en train de se produire. C’est pour cette raison que Marine le Pen, candidate FN malheureuse au deuxième tour de l’élection présidentielle de 2017, n’a pas hésité à se qualifier de « féministe », malgré le ridicule évident de cette déclaration.

De même, pendant la campagne présidentielle, l’actuel Président Emmanuel Macron n’a pas hésité à dévoiler au grand public sa (prétendue) conscience féministe. « I am a feminist », a-t-il ainsi lancé le 2 décembre 2016, lors du Women’s Forum for the Economy & Society. Aveu sincère ou simple manipulation politique ? A quoi ressemble donc le féminisme d’Emmanuel Macron ?

Dans cet article, je ne souhaite pas revenir point par point sur les différents engagements pris par le président (pour cela, je vous renvoie vers cet article très complet : https://www.deuxiemepage.fr/2017/12/04/le-feminisme-opportuniste-d-emmanuel-macron/), mais plutôt sur son attitude générale au regard de l’égalité femme-homme. Car, tout autant que les actes (ou l’absence d’actes), les gestes comptent lorsqu’on s’attelle à ce difficile travail qu’est la déconstruction des inégalités de genre.

Le 25 novembre 2017, journée consacrée à l’élimination des violences faites aux femmes, Emmanuel Macron a déclaré l’égalité entre les femmes et les hommes grande cause nationale du quinquennat. Une excellente nouvelle, a priori, supposée annoncer la prise de mesures politiques longtemps attendues. Réforme du congé parental, mise en place de séances de sensibilisation aux stéréotypes de genre et aux violences sexistes dans les écoles, moyens supplémentaires alloués à la Justice, mise en place d’un plan national pour l’égalité salariale, mise en place d’actions de sensibilisation aux violences faites aux femmes auprès des magistrat.e.s et des agent.e.s de police… Enfin, peut-être, nous allions voir le début d’un frémissement au plus haut sommet de l’Etat. Nous avions confiance : sans attendre une révolution, nous espérions au moins un glissement ferme vers les terres promises de l’égalité.

Hélas, un an après son élection, l’intérêt que porte Emmanuel Macron aux droits des femmes semble déjà dégonflé comme un ballon de baudruche après la fête. Démasqué ! Par-delà les promesses et les belles déclarations, la vision qui s’impose n’est en effet pas des plus réjouissantes, car le féminisme autoproclamé de notre Président… semble surtout être un bel effet d’optique.

Analyse d’une habile récupération politique.

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The boy’s club

C’est un fait que l’on ne peut pas nier : au gouvernement, la parité est respectée. En outre, deux femmes ont été nommées à la tête de ministères régaliens : Nicole Belloubet à la Justice et Florence Parly aux Armées. Pas de Première Ministre, cependant, malgré ce qu’avait laissé entendre Emmanuel Macron avant d’être élu. La révolution, mais pas trop quand même ?
A l’Assemblée Nationale, il y a du mieux également. La part des femmes députées est ainsi passée de 27% à 39%, ce qui constitue une évidente amélioration.

Voilà pour les bons points. Car le reste n’est pas à l’avenant : les postes clés restent occupés par des hommes, qu’il s’agisse du Premier Ministre, du porte-parole du Gouvernement, du président de l’Assemblée Nationale ou du président du groupe majoritaire LREM. Sur sept groupes constitués à l’Assemblée, sept hommes en sont présidents. Les ministères les plus exposés médiatiquement sont occupés par des hommes : Intérieur, Education Nationale, Affaires Etrangères, Economie…

Quant à l’actuel Premier Ministre, Edouard Philippe, à qui le secrétariat d’Etat chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes est ironiquement rattaché, il ne brille pas par son engagement envers les droits des femmes – et c’est un euphémisme. Député de la 7e circonscription de Seine-Maritime élu en 2012 sous la présidence Hollande, Edouard Philippe s’est abstenu de voter la loi du 4 août 2014 sur l’égalité réelle entre les femmes et les hommes. Cette loi prévoyait, entre autres, le renforcement de la protection des femmes victimes de violences conjugales, l’instauration de protections minimales pour les mères isolées subissant des impayés de pension alimentaire, le conditionnement de l’accès aux marchés publics par les entreprises au respect de l’égalité professionnelle, ainsi que certaines modifications au congé parental. Il s’est également abstenu sur la loi pour le « mariage pour tous », et s’est publiquement opposé à la PMA pour les couples homosexuels féminins. Enfin, il s’est fait épingler pour ses écrits sexistes dans son roman « Dans l’ombre », publié en 2011 : « Elle avait en elle cette imperceptible sécheresse des femmes qui ne seraient jamais mères, ce qui en faisait, assurément, une redoutable politique : un cœur d’homme dans un corps de femme », ou encore, à propos d’une femme que le narrateur tente de séduire « Tout le monde se demandait quel serait le premier député à pouvoir faire état de ce trophée ». La grande classe, non ?

Ce n’est pas tout. La garde rapprochée d’Emmanuel Macron est en effet à grande majorité masculine : sur les 53 membres de son cabinet, on compte seulement 13 femmes, soit un piteux 22%. On est bien loin de la parité qui semble si chère – au moins publiquement – au Président. Une situation dénoncée le 8 mars dernier, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, par la sénatrice LR Céline Boulay-Espéronnier.

Enfin, comment ne pas évoquer les deux interviews officielles accordées par le Président en avril dernier ? Jean-Pierre Pernaut d’un côté, Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel de l’autre : ce sont trois hommes blancs sexagénaires qui ont été choisis pour orchestrer les deux grand-messes des 12 et 15 avril. Pour la diversité et le renouveau, on repassera. Bien que l’égalité femme-homme ait été érigée en « grande cause du quinquennat », aucune femme n’a donc pu bénéficier de l’immense privilège d’interviewer le Président. Une occasion volontairement manquée ? 

Toujours est-il que le malaise aurait peut-être été moins important si ces interviews officielles ne s’étaient pas fait l’énième symbole d’un ordre séculaire dans lequel le pouvoir et la visibilité médiatique sont dévolues aux hommes. Mises en scène de l’entre-soi masculin, démonstrations de virilité traditionnelle, elles n’ont fait que mettre en exergue – de manière bien peu subtile – la véritable vision qu’a Emmanuel Macron des rapports entre les hommes et les femmes. Est-il d’ailleurs utile de préciser que, lors de ces deux interviews, quasiment aucun mot n’a été prononcé sur la « grande cause du quinquennat » ? Cela laisse à s’interroger sur l’intérêt véritable que lui porte Emmanuel Macron.

Si le discours de Macron sur l’égalité entre les femmes et les hommes peut paraître novateur (a-t-on jamais vu auparavant un Président de la République se qualifier de féministe, avec toute l’odeur de soufre que charrie ce terme ?), ses actes ne font que perpétuer un ordre vieux de plusieurs siècles, où les hommes devisent entre eux, prennent des décisions importantes et occupent le devant de la scène pendant que les femmes restent dans l’ombre. Un ordre structurel où les hommes détiennent la plus grosse part du gâteau, tout en daignant parfois, grand princes, offrir à leurs collègues féminines les miettes restantes. Et faire semblant que tout est normal.

La litanie des occasions manquées

A la grande cause du quinquennat, Emmanuel Macron a décidé d’allouer de petits moyens. Le budget du secrétariat d’Etat à l’égalité entre les femmes et les hommes – qui, on le rappelle, devait être un Ministère de plein droit – est en effet passé de 26,9 million d’euros en 2016 à 19,4 millions d’euros en 2017, soit une coupe de 7,5 millions d’euros. Certes, le budget a progressé en 2018, jusqu’à atteindre les 30 millions d’euros. Il n’en reste pas moins que l’Etat ne consacre que 0,0066% de son enveloppe annuelle à la lutte pour l’égalité entre les sexes.

Au-delà du manque de moyens financiers, on lit au travers d’une certaine inertie – d’actes et de paroles – la mollesse des convictions du gouvernement en ce qui concerne l’égalité femme-homme. Si la secrétaire d’Etat Marlène Schiappa bénéficie d’une importante présence médiatique, sa liberté de parole est nécessairement limitée par les usages de sa profession. Son mutisme initial sur les affaires Darmanin et Hulot, tous deux accusés de viol, en est le symptôme éclatant. Pour rappel, Gérald Darmanin, ministre de l’Action et des Comptes publics, a été visé en début d’année par deux plaintes, l’une pour viol, l’autre pour abus de faiblesse. Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique, a quant à lui été visé par des accusations de viol et de harcèlement sexuel. Maintien des deux hommes à leur poste et silence déterminé du gouvernement, qui a préféré laisser la secrétaire d’Etat à l’égalité femme-homme essuyer les plâtres face à la fronde. D’où la publication par celle-ci d’une tribune dans le JDD, dans laquelle elle reproche étrangement aux accusateurs de Nicolas Hulot de « bafouer la parole des femmes ». Et à déplorer que la justice se rende dans les médias, et non dans les tribunaux. Tout en avouant que « ce que cherche le gouvernement, c’est à faire condamner les 9 violeurs sur 10 qui actuellement ne le sont pas ». Parce que les tribunaux peinent à rendre la justice, sans doute ?

Autre occasion manquée, plus récente celle-ci : l’opposition d’Emmanuel Macron au projet de directive européenne dite « Vie privée – Vie professionnelle » ayant pour but d’élargir le cadre des congés parentaux dans les pays membres. Une directive qui permettrait notamment d’équilibrer le recours aux congés parentaux entre les hommes et les femmes en prévoyant plusieurs mesures, notamment l’instauration d’un congé parental de quatre mois pour chaque parent indemnisé sur la base d’un arrêt maladie (soit 50% du salaire journalier de base, un montant nettement plus élevé qu’aujourd’hui). Si les inégalités (de salaires, de responsabilités parentales, de répartition des tâches ménagères, de développement des carrières) se creusent entre les femmes et les hommes à l’arrivée d’un enfant, et si ce projet de directive permettrait justement de combattre les inégalités à la source, Emmanuel Macron s’y oppose : « J’en approuve le principe, a-t-il précisé au Parlement Européen le 18 avril dernier. Mais les modalités ont un coût qui est potentiellement explosif ». C’est un argument recevable. Mais pourquoi ne pas profiter de cette belle occasion pour engager la discussion sur une potentielle réforme du congé parental, et plus encore du congé paternité ? Pourquoi clore le débat de manière aussi péremptoire – circulez, on s’en fout ?

Sur ce front, les progrès se font donc attendre… Et l’attente risque fort de se prolonger puisque Marlène Schiappa s’est, de manière tout à fait incompréhensible, opposée au fait de rendre obligatoire le congé paternité (d’une durée de 11 jours calendaires, il est aujourd’hui facultatif). Une telle mesure serait pourtant extrêmement bénéfique pour l’égalité des sexes.

Soit. Il reste un front sur lequel il est crucial – et urgent – d’agir, à savoir l’éducation. Alors, va-t-on enfin proposer des modules d’éducation sexuelle et de sensibilisation aux stéréotypes de genre dans les écoles ? Va-t-on déployer un plan national contre les violences sexistes dont sont victimes de plus en plus de jeunes filles au sein même des lieux républicains que sont les collèges et les lycées ?
Sur ce point, Marlène Schiappa a proposé « de créer des référents égalité dans tous les établissements scolaires à partir de la rentrée prochaine » et « de veiller à ce que les trois séances d’éducation par année scolaire prévues par la loi, consacrées, notamment, à l’égalité, soient bien mises en œuvre ». Par quels moyens ? Cela n’est pas précisé. Pendant que les effets d’annonce et les propositions pour un hypothétique futur se multiplient, le sexisme creuse toujours impunément sa voie.

Le véritable « féminisme » d’Emmanuel Macron

Et si, finalement, la conception de l’égalité femme-homme du Président se trouvait résumée dans son discours du 25 novembre 2017, consacrée aux violences faites aux femmes ? Morceaux choisis :
« Il ne s’agit pas à mes yeux de nier la différence entre les sexes ou de vouloir tout confondre, mais il s’agit que cette altérité profonde à laquelle je crois, et qui est notre richesse, ne se traduise pas en une inégalité insupportable qui, elle, est un déterminisme culturel et une construction insupportable de nos histoires. Donc de préserver toute la part féconde d’une altérité réelle entre hommes et femmes pour à chaque fois rappeler, se battre et inculquer l’égalité absolue et non négociable entre les deux sexes. »
« On se met à tout confondre dans ce tourbillon et à dire celui-ci en est, celui-ci en est, passant d’une société en quelque sorte de l’oubli à une société de la délation généralisée. »
« Je ne veux pas d’une société de la délation »

Altérité. Oubli. Délation.

Avec ces trois mots simples, Macron expose sa conception bien à lui de l’égalité des sexes. Tout d’abord, l’emploi du terme « altérité » fait écho à une vision essentialiste des hommes et des femmes, dans laquelle chaque sexe se voit échoir un rôle prédéfini. La fameuse « complémentarité », qui fait depuis des siècles le nid de l’inégalité.
Passons sur l’emploi de l’expression « société de l’oubli », qui sous-entendrait que les actes des agresseurs portent en eux la possibilité d’une irrévocable amnistie. Pas vu, pas pris, en quelque sorte. Une étrange conception de la justice.

La délation, enfin. Beaucoup a déjà été dit sur l’emploi éhonté de ce terme, bien malvenu dans une discussion sur les violences faites aux femmes. Dénoncer son agresseur et demander justice, est-ce cela, la délation ? Soucieux comme toujours de ménager les intérêts divergents, Emmanuel Macron n’hésite pas, à l’intérieur même d’un discours qui se veut féministe, à caresser dans le sens du poil les réactionnaires de tous bords. Et à utiliser, sans ciller, une rhétorique justement construite dans le but de décrédibiliser les combats féministes. Quel message cela renvoie-t-il aux agresseurs ?

On notera le caractère schizophrène de ce discours, puisque Macron affirme également :
« Et c’est pourquoi il est indispensable que la honte change de camp, que la République fasse ce qu’elle doit pour laver la sienne, que les criminels du quotidien qui harcèlent, injurient, touchent, agressent, ne soient plus jamais excusés mais repérés, vilipendés, traduits en justice, condamné avec toute la fermeté requise, sans aucune complaisance, sans aucune excuse ».

On est bien d’accord. Comment, toutefois, « repérer, vilipender et traduire en justice » des agresseurs que l’on protège à mots couverts en sous-entendant qu’ils seraient victimes de « délation » ? N’y a t-il pas là une forme de paradoxe insupportable ?

La grande illusion

Ne nous leurrons pas : malgré sa posture pro-égalité, Emmanuel Macron est l’essence même de la tradition viriliste. Il représente, par sa façon d’être et d’agir, un paradigme ancien voire archaïque, qui sait cependant faire jouer les apparences pour paraître progressiste. C’est la virilité conventionnelle, l’entre-soi comme barricade invisible, la domination masculine satisfaite d’elle-même et qui refuse pourtant de s’assumer. Qui préfère se cacher, avec quelques pirouettes, derrière la tentation du « renouveau ». Parce qu’elle n’a aucunement l’intention, au fond, de réformer un système qui lui est favorable.

En public, le Président affiche une posture égalitariste relativement bien tournée. La parité est respectée dans son gouvernement (même si, on l’a déjà dit, les postes clés restent dévolus aux hommes), le langage inclusif est soigneusement employé, la rhétorique est brillante, la communication est maîtrisée. Dans l’ombre, en revanche, ses véritables convictions se déploient sans honte : les hommes s’exposent, s’expriment, dirigent, pendant que les femmes, au loin, tournent en orbite autour d’eux.

Une nouvelle forme de masculinité dominante est ainsi mise en exergue : la masculinité pacifique, modérée, égalitaire, à l’écoute, loin des débordements autoritaires des mâles « alpha », dont la violence est aujourd’hui regardée avec mépris. Le changement paraît salutaire. Mais qu’on ne s’y laisse pas prendre : si les apparences, si les codes changent, la structure reste exactement la même. Dans ce tableau, les femmes jouent en effet toujours les figures de l’ombre. Or, l’égalité se joue nécessairement sur plusieurs terrains. Ensemble. Si l’on modifie le paradigme de la masculinité sans s’attaquer au paradigme de la féminité, si l’on se contente, pour l’exemple, de saupoudrer quelques femmes sur nos institutions politiques, sans s’attaquer à la structure même de nos schémas de pensée, alors les choses resteront vouées à l’échec.

Sur le terrain de l’égalité entre les femmes et les hommes, la flaccidité des convictions d’Emmanuel Macron se traduit donc sans surprise par un déficit dans l’action.
Si ses promesses électorales en la matière étaient effectivement séduisantes, en ce qu’elles laissaient entrevoir une rupture avec l’ordre ancien, les illusions n’ont mis que peu de temps à se dissiper. En quelques mois seulement, le Président a en effet réussi à dévoiler son vrai visage : celui d’un homme peu concerné par la question des droits des femmes, qui a su toutefois en saisir la puissance évocatrice pour en faire un outil de promotion de soi. Car le « féminisme » de Macron est un féminisme purement marketing, un féminisme d’apparat, de paroles, d’illusions, sorte de ventre mou d’un dogme politique par ailleurs déterminé.

L’opportunisme politique est une réalité qui a toujours existé. Mais dans une ère post-Weinstein, peut-on encore s’emparer d’un sujet aussi grave pour l’instrumentaliser à des fins électorales et politiques ? Alors que le sexisme tue des centaines de femmes chaque année en France – et bien plus dans le monde entier – peut-on d’un point de vue éthique se prétendre concerné par la cause, tout en la laissant prendre la poussière dans un recoin oublié de l’Elysée ? Jusqu’où ira Emmanuel Macron dans son instrumentalisation de la lutte pour le droit des femmes, et combien de temps durera la pantomime ?

Ne nous leurrons pas : il est très facile de se laisser avoir.
A la manière de certains hommes qui ont compris que l’étiquette « féministe » leur rapporterait des points auprès des femmes, Emmanuel Macron a parfaitement su flairer non pas la tendance mais le changement dans l’air, l’atmosphère électrisée par les mutations de la société, le renversement graduel des convictions anciennes.
Mais les masques ne mettent jamais longtemps à tomber. Car ce ne sont pas les paroles qui comptent, mais bien les actes. Et sur ce point précis, le Président s’est jusqu’ici montré défaillant.

S’engager pour l’égalité entre les femmes et les hommes, ce n’est pas seulement affecter, une fois l’an, l’air grave et contrit de celui qui voudrait que les choses changent. Ce n’est pas seulement recourir au langage inclusif : « Bonjour à toutes et tous ! ». Ce n’est pas seulement se parer de belles intentions, comme un paon fait la roue dans une silencieuse velléité de séduction. Ce n’est pas non plus promettre de légiférer, ni même effectivement légiférer, ajoutant à un arsenal législatif déjà obèse des lois supplémentaires qui seront peu ou pas appliquées.

C’est aussi et surtout agir. Donner l’exemple.
C’est être cohérent, dans ses actes et dans ses paroles.
C’est mettre en lumière, promouvoir, aider, encourager, écouter, considérer les femmes.
C’est refuser de voir en elles « l’Autre », par opposition à une supposée universalité masculine.
C’est condamner les agresseurs, et se ranger du côté des victimes.
C’est ne faire aucune concession aux tenants d’un ordre ancien, même quand votre maintien au pouvoir dépend en partie de ces derniers. C’est avancer vers la ligne que l’on s’est fixée, en restant ferme, fidèle et déterminé.
C’est œuvrer pour un changement des mentalités, mais aussi pour une modification de la structure de notre société.
C’est aussi savoir, quand cela est nécessaire, avouer ses manquements.
L’égalité entre les femmes et les hommes est un sujet éminemment politique, qui ne souffre aucune approximation. En la matière, les véritables convictions se révèlent au travers d’une constellation de faits qui échappent parfois à toute maîtrise. Ce sont des mots, des gestes, des regards, des états de fait qui lentement trahissent. Qui disent dans le silence ce qui ne sera jamais dit à voix haute.

« I am a feminist » : sache, cher Emmanuel, que la façon dont tu te qualifies importe peu. Un homme politique ne sera jamais jugé à l’aune de ce qu’il dit, mais bien de ce qu’il fait – et plus encore, de ce qu’il ne fait pas.

Pendant les quatre années à venir, nous resterons vigilantes.