Balance ton Porc : plusieurs mois après, rien n’a changé

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Plusieurs mois ont passé depuis le mouvement Me Too et son pendant français Balance ton Porc, et les femmes et les hommes continuent à coucher ensemble, à se regarder dans la rue, à aller boire des verres, à se parler, à rire ensemble, à se séduire. La rumeur dit même qu’ils continueraient à prendre l’ascenseur ensemble, mais je ne suis pas allée vérifier si c’était bel et bien le cas.

En clair, que les hommes accrochés à leurs privilèges comme une moule à son rocher se rassurent : rien n’a changé. La révolution dévastatrice, le matriarcat sanglant qu’on nous annonçait se font toujours attendre. L’écart salarial est resté le même, le nombre de viols et d’agressions envers les femmes se porte toujours bien, les femmes sont toujours en charge de la majorité des tâches ménagères et du soin aux enfants, les postes de direction n’ont pas été massivement arrachés aux hommes par une foule de Furies aux seins bandés, et la division sexuelle du travail a toujours cours.

Rien d’étonnant, puisqu’on a passé plus de temps à gloser sur le bien-fondé des « mouvements de libération de la parole » qu’à réfléchir aux moyens d’action que nous pourrions mettre en place. Encore aujourd’hui, les réactions effrayées des mâles souffreteux (comment ça ? on n’aurait plus le droit de harceler les femmes ?!) prouvent qu’un tel mouvement était nécessaire, et continuera à l’être pendant de longues années. En attendant, le débat est monopolisé par les geignements sans intérêt des « intellectuels » hommes qui n’ont, en réalité, rien à dire sur la question. Leurs pépiements interminables sont comme autant de freins à l’avancement des luttes féministes, ce qui relève d’une stratégie parfaitement rationnelle. C’est qu’ils craignent pour leurs privilèges, ces hommes-là, comme si l’Egalité était un délicieux gâteau au chocolat et qu’il n’y avait pas assez de parts pour tout le monde.

Et si on passait maintenant à une profondeur de débat supérieure ? Si on laissait les principales concernées s’exprimer, raconter ce qu’elles vivent ou ont vécu, si l’on cessait de penser qu’elles mentent dès qu’elles dénoncent une agression ou un viol (pour rappel, les fausses accusations de viol ne concerneraient que 2% des plaintes), si l’on osait enfin dégager les harceleurs, les agresseurs, les violeurs de leur confortable promontoire, de manière stricte, ferme et non équivoque ? Si l’on se lançait dans un débat constructif, sans que les misogynes inquiets pour leurs menus privilèges ne s’y greffent à chaque fois comme des tiques pour monopoliser la parole, rendant la discussion inaudible et surtout inutile ?

La rengaine est connue, depuis des années. Les féministes exagéraient quand elles ont réclamé le droit de vote, puis le droit d’avorter, puis le droit d’avoir un salaire égal à celui des hommes. Aujourd’hui, elles exagèrent parce qu’elles veulent la fin de la domination masculine. Demander que cesse l’oppression d’un sexe par l’autre : en voilà une exigence farfelue !

On ne sort pas de milliers d’années d’oppressions sans remous : les revendications des femmes dérangent, et c’est la raison pour laquelle la résistance s’organise, les supposés « abus » sont pointés du doigt, les luttes sont délégitimées à l’aide d’arguments spécieux et d’éléments de langage uniformes. On ne peut plus rien dire. Censure. Société puritaine. Attention à ce que la France ne devienne pas comme les Etats-Unis. Pays de la galanterie, culture de la séduction, blablabla. Vous connaissez la (médiocre) rengaine, inutile de continuer.

Que s’est-il donc passé, depuis qu’on a commencé à balancer les porcs au mois de novembre ? Une terrible ségrégation entre les sexes s’est-elle mise en place ? Les hommes et les femmes osent-ils encore se regarder dans les yeux, et plus encore, se fréquenter ? Les hommes sont-ils massivement victimes de fausses accusations de harcèlement et/ou de viol, mis au ban de la société, crucifiés sur l’autel de la délation ?

La réponse tient en un mot : non.

Présumée coupable

Ainsi, la récente affaire « Koh Lanta » a prouvé que les femmes n’étaient toujours pas prises au sérieux lorsqu’elles dénoncent des violences sexuelles. Pour rappel, le tournage de la saison 19 a été annulé suite aux accusations portées par une candidate à l’encontre d’un autre participant, qui l’aurait agressée sexuellement. Après les nombreuses discussions qui ont suivi la déferlante #Me Too, on avait l’espoir que les femmes, à qui l’on reproche paradoxalement de ne pas parler lorsqu’elles subissent des violences, seraient enfin écoutées. Que nenni : les réactions qui ont suivi la révélation de l’affaire ont toujours des relents d’obscurantisme crasse. Tout d’abord, voici ce que l’un des candidats présents sur l’île a confié à la presse : « Candide, c’est une belle petite nana. Sur le bateau, avant de sauter pour rejoindre la rive, elle était vêtue d’un fuseau orange assez moulant, on devinait ses sous-vêtements. Ça m’a choqué […] Quand on vient sur Koh-Lanta, on est pudique ». La bêtise abyssale de ces propos mérite-t-elle d’être commentée ? Je ne crois pas.

Ensuite, c’est l’agresseur présumé qui se répand dans la presse pour « livrer sa vérité » et clamer son innocence. Une prise de parole particulièrement déplacée, qui prouve néanmoins que les agresseurs (présumés) ont conscience de l’indulgence dont fait preuve la société à leur égard. Puis c’est cet autre candidat qui publie une petite blague de son cru sur Instagram : « Agression sexuelle sur Koh-Lanta. Le candidat s’explique. ‘On m’a demandé d’aller remplir la gourde, j’ai dû mal comprendre’ ». Et ce journaliste de La Dépêche qui publie un édito nauséabond sur l’affaire, dont je vous livre non sans peine les plus médiocres extraits : « Reste à savoir maintenant le poids des faits, leur réalité, la frontière ténue entre ce que l’on appelait il y a peu les « gestes déplacés » et les accusations de viol ayant éclaté au fil des nombreuses affaires révélées ces derniers mois dans le monde du cinéma, du spectacle, du sport et, bien sûr, de la politique. Une jolie fille en maillot n’est pas moins tentante qu’une femme de chambre, ce sera peut-être le titre d’un film, à succès bien sûr dans quelques années…Sauf accord toujours possible et défaut de plainte, la compétition risque fort de se poursuivre dans le cadre plus feutré mais pas moins dangereux d’un tribunal. Il y sera question de cet « élément extérieur au jeu » [l’agression présumée], de responsabilité et de dédommagements. L’argent a le pouvoir de tout sécher, même les larmes ».

Enfin, ce sont les hommes (mais aussi les femmes) qui ont cru bon d’y aller de leur indispensable commentaire, décortiquant le passé de la victime présumée, remettant en cause sa parole, tentant de trouver la faille qui mettrait à mal ses dénonciations. C’est aussi l’avocat de l’agresseur présumé, qui n’a pas hésité à exposer ses extrapolations vaseuses dans les médias : « dans n’importe quel Koh-Lanta, dans n’importe quel Secret Story […] à partir du moment où une fille accusera un garçon d’avoir tenté de l’embrasser, alors qu’elle n’était pas d’accord, on arrête le tournage ? ».
Une belle démonstration d’indécence qui prouve, si besoin était, que la parole des victimes est toujours considérée comme étant mensongère par défaut. Présumées coupables, quoi qu’il arrive.

Les tenants du « pourquoi elle n’a rien dit / pourquoi elle n’a pas porté plainte ? » ont ici leur réponse : parce que quand elle parle, on ne la croit pas. Quand elle parle, on la pense affabulatrice, capricieuse, manipulatrice, en manque d’attention. Quand elle parle, on cherche par tous les moyens à décrédibiliser sa parole.

Léthargie collective

Quant à la délation (je cite) tant crainte par nos brillants commentateurs, on attend toujours qu’elle produise ses effets délétères. Contrairement aux Etats-Unis, où quelques têtes sont bel et bien tombées – et à juste titre, la France s’accroche à ses agresseurs. Ainsi, Frédéric Haziza, présentateur suspendu de la chaîne LCP suite à la plainte d’une journaliste pour agression sexuelle, a finalement été réintégré à la chaîne sans autre forme de procès. Sans que cela ne provoque de grands émois. C’est également Eric Monier, visé par une plainte pour harcèlement sexuel et moral lorsqu’il dirigeait la rédaction de France 2, qui a été nommé directeur de la rédaction de TF1. Un bel exemple de la façon dont nos structures recyclent les déchets.

Même son de cloche pour les affaires Gérald Darmanin et Nicolas Hulot, tous deux visés par des accusations de viol (la plainte contre Hulot a été classée sans suite il y a plusieurs années). Alors que l’occasion était belle pour le Président de la République de rappeler son intransigeance vis-à-vis des agresseurs, celui-ci a superbement ignoré l’affaire. Pas un seul mot, pas un seul regard pour la prétendue « grande cause nationale du quinquennat » qu’est l’égalité femme-homme. Les deux ministres sont bien entendu toujours en place, sans que leur implication actuelle ou passée dans des affaires de viol n’ait été discutée un seul millième de seconde.

C’est enfin Luc Besson, qui fait l’objet d’une plainte pour viol depuis le mois de mai. La plaignante est une actrice de 27 ans, qui accuse le réalisateur d’avoir abusé d’elle au cours d’un rendez-vous professionnel dans un palace parisien. Ça n’a pas loupé : le quotidien « 20 minutes » s’interroge sur une possible « répercussion de l’affaire Weinstein », écrivant que le « plus international des réalisateurs français, père de cinq enfants, est à son tour touché par l’onde de choc qui s’est propagée dans le monde depuis la chute du producteur américain Harvey Weinstein ». Touché. Comme si cette plainte lui était tombée dessus, à la manière d’un pigeon qui vous chie sur l’épaule au moment où vous vous y attendiez le moins.

Ces affaires ont en tout cas un dénominateur commun : l’indifférence du corps social. Le schéma est désespérément récurrent : l’affaire sort, quelques papiers complaisants sont publiés, puis on l’étouffe ni vu ni connu – non sans avoir au préalable tenté de discréditer la victime.

D’une manière globale, et alors qu’on aurait pu espérer le contraire, les quelques accusations de violences sexuelles qui ont été portées publiquement contre des hommes ces derniers mois ont fait plop. Elles se sont en effet soldées soit par un non-lieu, soit par un profond silence (voire les deux en même temps), pendant que la victime continuait à être allégrement traînée dans la boue.
On est bien loin de l’ouragan de dénonciations calomnieuses qu’on nous avait annoncé avec horreur.

Et si les plaintes pour viols et agressions sexuelles sont en hausse (+15% au premier trimestre 2018), cela ne signifie aucunement que les victimes sont aujourd’hui mieux traitées dans les commissariats de police, ni que leurs plaintes débouchent sur une réponse judiciaire concrète. Le cruel manque de moyens de la justice et l’embourbement des mentalités freinent le combat, laissant encore la plupart des victimes de violences sur le carreau.

En conclusion : les femmes peuvent bien balancer, on continue à ne pas les croire. Quant aux agresseurs, ils dorment toujours sur leurs deux oreilles. Huit mois après la déferlante Me Too, les oreilles sont toujours bouchées, et les mentalités toujours embourbées dans les ornières de la culture du viol. La nécessaire discussion sur les violences faites aux femmes est aujourd’hui confisquée par les adversaires du féminisme, rendant ainsi impossible toute avancée sociale. Comment espérer un changement de mentalité, lorsque les seules personnes qui s’expriment – et sont écoutées – sur le sujet sont justement les réactionnaires les plus médiocres ?

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