Artistes femmes : l’étrange disparition

Vous êtes-vous déjà intéressé.e.s à l’histoire de l’art ? On a beau procéder aux plus minutieuses excavations, on peine à y retrouver plus que quelques traces d’une présence féminine – très – discrète. En réalité, l’absence relative de femmes dans l’histoire de l’art procède d’une amnésie volontaire : elles ont été délibérément effacées des archives. A-t-on vraiment besoin de se demander pourquoi la mémoire collective n’a fait entrer que des hommes au panthéon des grands artistes, lorsque l’on sait que ceux qui écrivent l’histoire sont… des hommes ?

autorretrato-collar-espinas

Les artistes femmes, les génies féminins existent et ont toujours existé. Leur nom a « simplement » été effacé de la mémoire collective, comme on rature un mot qui nous gêne, lorsqu’elles n’ont pas été purement et simplement empêchées de créer. Il est vrai que les obstacles à leur émancipation artistique ont longtemps été nombreux : dépendance économique, moindre accès à l’éducation, mariage, maternités, confinement au foyer… Comment trouver le temps, l’énergie de créer quand on est coincée chez soi avec des enfants dont il faut s’occuper et une pile de tâches ménagères à exécuter ? Comment trouver l’inspiration quand on ne vit rien et que son horizon se limite à une poignée restreinte de personnes et de paysages ? Les femmes n’ont pas seulement été empêchées de créer, elles ont aussi été amputées de leur potentiel artistique.

L’écrivaine Virginia Woolf le souligne dans son essai féministe Une chambre à soi (1929), dans lequel elle arrive à la conclusion que toute femme désireuse d’écrire a ultimement besoin « d’avoir de l’argent et une chambre à soi ». Et si le fantôme de quelques femmes artistes subsiste aujourd’hui, flottant avec peine dans l’océan froid des artistes dont on se souvient, elles sont bien souvent ramenées à leur genre et leur condition de femme.

Face au mythe du génie masculin érigé par les hommes, pour les hommes, on a institué la règle que les œuvres commises par des femmes sont accessoires. Une manière pour elles de s’amuser, de faire passer le temps ; un petit jeu sans conséquence, en somme. Pendant ce temps-là, les artistes masculins s’affairent, eux, à réaliser des chefs d’œuvres.

La dévalorisation séculaire du féminin a conduit à ce que les femmes artistes soient exclues d’office de la grandeur, privilège historiquement réservé aux hommes. Qui peut aujourd’hui citer le nom d’une femme peintre, à part Frida Kahlo ? Le nom d’une femme prix Nobel de littérature ? Le nom d’une grande réalisatrice de cinéma ? Le nom d’une femme compositrice, le nom d’une cheffe d’orchestre ?

Marie_Eléonore_Godefroid_-_Portrait_of_Mme_de_Staël
Marie Eléonore Godefroid, Portrait de Mme de Staël

Ce n’est pas que les femmes ne créent pas, ont moins de talent ou moins d’audace. C’est simplement qu’on ne leur a pas laissé la place, et qu’elles ont été volontairement effacées de la mémoire collective. Encore aujourd’hui, le monde de l’art reste dominé par les hommes, même si les choses tendent heureusement à changer. On ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec la fameuse rhétorique sur le manque de confiance des femmes comme barrière à leur émancipation : « s’il y a si peu de femmes aux postes de direction dans les entreprises et institutions publiques, c’est qu’elles sont moins souvent candidates / moins ambitieuses / moins proactives/ moins intéressées par les postes de pouvoir ». Mais le prétendu manque de confiance des femmes a bon dos. C’est bien pratique : on peut lui faire endosser la responsabilité de faits qui ne sont en réalité que des discriminations sexistes. Et ainsi se dispenser d’agir, parce que si les femmes ne prennent pas le pouvoir, c’est tout simplement parce qu’elles n’osent pas ou ne sont pas intéressées. Fin de la discussion !

Œuvres de femme

C’est un fait qui a été de nombreuses fois documenté : lorsqu’une femme créé, le regard collectif considère son travail avec moins de sérieux que s’il s’était agi d’un homme. Ce qu’elle produit est mineur, accessoire, spécifique à son sexe. Si le masculin représente l’universel, alors les femmes ne peuvent dessiner, écrire, peindre, filmer des histoires « de femme », qui n’ont pas vocation à saisir une vérité générale. C’est d’une absurdité sans nom : pourtant, le caractère historiquement supplétif des femmes les poursuit jusque dans la façon dont on considère leur production artistique. Elles « complètent » les hommes, elles ne peuvent donc créer que des œuvres secondaires.

Et c’est ainsi qu’un roman d’amour « magistral » écrit par un homme deviendra un roman de plage sympathique s’il est écrit par une femme ; c’est ainsi qu’une comédie filmée par un homme deviendra un « film de filles » s’il est réalisé par une femme ; c’est ainsi qu’un tableau de maître peint par un homme deviendra une œuvre délicate et poétique s’il est réalisé par une femme. On ne parle pourtant pas de « films de garçons » ou de « bro lit » lorsqu’une œuvre met uniquement en exergue des protagonistes masculins.

On m’a souvent répondu, lorsque je disais que j’écrivais : « ah oui, tu écris quoi ? des histoires d’amour ? » Car dans l’inconscient collectif, une femme qui écrit ne peut écrire que des bluettes stériles, des amuse-bouche frivoles, des textes sur la seule chose qui la concerne dans la société : l’amour. La séduction. Et les hommes, bien sûr, dont elle cherche le regard en permanence.

Je n’ai jamais écrit d’histoires d’amour. Non que je trouve ce genre dégradant, bien au contraire. Mais les gens qui me posaient cette question ne pensaient pas à Belle du Seigneur, plutôt aux romans Harlequin : quelque chose de facile, niais, superficiel. Féminin. J’ai fini par m’interroger sur la façon dont ces quelques personnes faisaient automatiquement le lien entre femme qui écrit et barbouillages de midinette qui s’essaye à quelque chose qui n’appartient pas à son genre. Il n’y avait aucune malveillance dans leur propos, simplement quelque chose d’automatique, une sorte de réflexe primaire. Car l’art, le vrai, n’est pas fait pour les femmes ; l’Histoire est d’ailleurs là pour nous le rappeler. D’ailleurs, le mot « génie » ne s’accorde-t-il pas uniquement au masculin ?

Les femmes dans l’art

Dans l’imaginaire collectif, l’art est un domaine réservé aux hommes pour les qualités qu’il requiert : obstination, énergie, force mentale, esprit, réflexion, indépendance. Des qualités culturellement assignées au genre masculin. Les femmes, « vautrées dans l’immanence » pour citer Simone de Beauvoir, sont reléguées au domaine privé, aux tâches matérielles, au prosaïsme de la vie quotidienne. Elles n’ont pas vocation à réfléchir sur le monde, à créer, à partir à l’aventure, à prendre l’univers à bras le corps. Car ce serait trahir leur genre, et ce à quoi le patriarcat les a assignées.

0718506001333226049
Rosa Bonheur, Lion couché

La morsure des stéréotypes de genre n’épargne aucun domaine. Ils s’appliquent aussi, sans surprise, à l’entreprise artistique. Les femmes artistes sont généralement considérées avec une bienveillance subtilement teintée de condescendance : on feint de s’extasier sur la façon dont elles exercent leur art, avec douceur, minutie, délicatesse, romantisme. On s’ébahit de leur singularité, elles qui proposent quelque chose de si différent. Ces louanges dont on abreuve les femmes artistes témoignent d’une vision essentialiste du monde.

Les femmes ont été assignées à produire des œuvres subsidiaires, mineures, loin de l’éclat et des fulgurances qui sont réservées aux hommes. En outre, les œuvres qu’elles créent doivent être inspirées de leurs préoccupations : l’intérieur, la maternité, la nature, l’amour, les rêves, la séduction (mais surtout pas le sexe). Car si l’on autorise les femmes à créer, c’est uniquement au nom de leur féminité : elles n’ont pas prétention à capturer l’universel.

Les grands romans ne peuvent être écrits que par des hommes car ils sont censés représenter la norme, le tout, lorsque les femmes ne peuvent écrire que sur leur expérience de femme, une expérience complémentaire et nécessairement limitée.

De fait, dès qu’une femme créé, elle est frappée du sceau de son genre. Ce qu’elle produit est intrinsèquement moins bon, moins fédérateur que ce que produit un homme. Qu’importe que nous représentions aujourd’hui 52% de la population mondiale : les femmes artistes sont encore souvent condamnées au particulier.

Lunettes filtrantes

Les biais de genre, dont nous sommes toutes et tous affecté-e-s pour avoir grandi dans une société sexiste, infusent jusqu’à nos jugements artistiques. Ces biais de genre nous font percevoir les œuvres masculines comme meilleures qu’elles ne sont en réalité, et les œuvres féminines comme moins qualitatives. Ce processus cognitif n’est pas conscient : il résulte simplement d’un puissant conditionnement social. Notre œil est entraîné à juger plus sévèrement les œuvres créées par des femmes, parce qu’on nous répète depuis toujours qu’elles valent moins que celles des hommes.

Oui mais les choses ont changé, me direz-vous. Ce qui était valable au 19e siècle ne l’est plus aujourd’hui. Pourtant, nul besoin de remonter loin dans le temps pour trouver des exemples de la discrimination qu’ont subie les femmes artistes ou écrivaines. J.K Rowling, l’auteure de Harry Potter, ne s’est-elle pas vue conseillée par son agent de n’utiliser que ses initiales comme nom d’auteure, au motif que les lecteurs et lectrices n’auraient pas envie d’acheter un livre de fantasy écrit par une femme ? On pense également à cette auteure qui, n’ayant reçu aucune réponse de la part des éditeurs à qui elle avait envoyé son manuscrit, a décidé de proposer à nouveau son travail sous un nom d’emprunt masculin. Cette fois-ci, les réponses ne se sont pas fait attendre, sous la forme de propositions d’entretiens ou de mises en relation, mais aussi de lettres de refus dans lesquelles on la complimentait toutefois pour son écriture et son « travail intelligent ».

dd2e724aa1d3db8e25a31572b21a802c
Suzanne Valadon, La chambre bleue

Les femmes qui sortent des carcans étonnent, dérangent, agressent encore. Ce sont les femmes qui réalisent d’autres œuvres que des comédies ou des films d’amour, ce sont les chanteuses qui crient un peu trop fort, sur des paroles un peu trop militantes, ce sont les écrivaines qui se frottent à la guerre, au sang, à la violence, ce sont les actrices qui apparaissent fatiguées, moches, mal fagotées, sans maquillage à l’écran. Souvent, elles sont frappées de réprobation pour avoir osé franchir les limites assignées à leur sexe. Le patriarcat n’attend pas des femmes qu’elles soient intelligentes, rebelles, violentes, imaginatives ; qu’elles aient un point de vue, une vision à partager, un message à faire passer ; qu’elles soient actives, têtues, ambitieuses ; qu’elles se consacrent à elles-mêmes au lieu de se sacrifier pour les autres.

Le cas du génie masculin

Le mythe du génie masculin est une construction sociale qui permet, entre autres, d’invisibiliser le travail des femmes artistes. Mais elle a également pour conséquence malheureuse de légitimer les actes répréhensibles des artistes masculins.

Ainsi, Roman Polanski a violé plusieurs mineures mais ce n’est pas grave : on ferme les yeux, puisque c’est un génie du cinéma. Woody Allen est accusé de violences sexuelles par sa fille adoptive mais qu’importe, c’est un grand artiste, il faut savoir dissocier l’œuvre de la personne. Le photographe de mode Terry Richardson est accusé par d’innombrables mannequins de viols et agressions sexuelles ? Il a simplement une façon un peu brutale de travailler, et puis de toute façon, c’est un artiste torturé. Dans de pareils cas, le talent supposé de l’agresseur lui permet d’échapper à la répression sociale et judiciaire. Les crimes ou délits dont il est l’auteur meurent avant même d’avoir été révélés, effacés par le glacis de l’indulgence collective, excusés d’office par son génie pourvoyeur de passe-droits. La figure du citoyen tenu au respect des règles est dissociée de celle de l’artiste, que son statut privilégié libère de toute contrainte.

Deux problématiques s’affrontent ici : la culture du viol, dont tous les hommes bénéficient sans qu’il n’y ait besoin d’être reconnu comme un génie, et les représentations et mythes collectifs. Dans l’art, comme dans bien d’autres domaines, c’est le fameux schéma binaire de la complémentarité des sexes qui prévaut. On a ainsi d’un côté l’homme artiste, représenté comme un individu décadent, visionnaire, affranchi des règles, et d’un autre côté la femme, représentée comme une muse, un modèle, un élément passif sur lequel se greffent les projections et réalisations du créateur. La femme dans l’art est un support, propre à inspirer le créateur par sa beauté, par son essence mystérieuse. Elle n’agit pas, ne créé pas, ne produit pas : elle est. On retrouve ici la fameuse dichotomie féminin objet et masculin sujet.

Et puisque la femme dans l’art est un porte-manteau, un support aux fantasmes du créateur, on s’offusque peu de savoir qu’elle ait pu être violentée ou utilisée comme un objet. Et puisque l’homme artiste est un prodige à qui les règles dévolues au commun des mortels ne s’appliquent pas, on s’indigne peu du fait qu’il puisse aussi être un agresseur, un violeur, un pédophile. Cela fait partie du package de l’artiste maudit, n’est-ce pas ?

Où sont les femmes ?

L’art (le vrai) étant donc considéré comme intrinsèquement masculin, il n’est pas étonnant que l’on continue à proposer uniquement des œuvres créées par des hommes dans les programmes scolaires. Il a fallu attendre jusqu’à… aujourd’hui, soit l’année 2018, pour qu’une auteure (Mme de Lafayette) soit enfin au programme du bac L !
Une auteure. Pendant que les Molière, Balzac, Zola, Maupassant continuent de voir leur œuvre étudiée et leurs propos figés dans une misogynie vieille de plusieurs siècles soigneusement analysés, les auteures peinent à sortir du cloaque dans lequel elles ont été reléguées. Quel message cela renvoie-t-il aux élèves ? Il ne suffit sans doute pas de leur apprendre que le masculin l’emporte sur le féminin : après avoir énoncé la règle, il faut joindre l’exemple !

738_09
Mary Cassatt, Summertime

Le manque de modèles féminins est un problème qui se retrouve dans tous les domaines. En matière d’art, il est hélas particulièrement prégnant : les groupes de musique les plus mis en avant sont composés d’hommes, les tableaux exposés dans les musées sont peints par des hommes, les prix littéraires sont décernés en majorité aux hommes (par des jurys masculins…), la plupart des longs-métrages sont réalisés par des hommes. Bien sûr, les choses changent, et les femmes prennent de plus en plus de place dans le paysage artistique. Il y a de quoi être optimiste pour la suite.

Mais les faits sont là : l’histoire de l’art s’est jusqu’ici conjuguée au masculin. Et peu d’efforts ont été faits pour repêcher les femmes de l’oubli dans lequel elles ont été injustement plongées.

Or, le manque de représentations et de modèles est un poison pour les femmes, et a fortiori les petites filles. Il n’est pas acceptable qu’en 2018, les enfants et adolescent-e-s continuent à n’étudier que des œuvres créées par des hommes.

J’ai remarqué quelque chose, un jour, qui m’a fait réfléchir. Depuis toujours, je préfère en effet « consommer » des œuvres produites par des femmes, comme si j’avais un besoin presque vorace de modèles à qui je pourrais m’identifier, desquels je pourrais m’inspirer. Comme si j’essayais de combler la désespérante absence de modèles féminins à laquelle sont confrontées les femmes pendant leur scolarité. Ou, tout simplement, parce que j’avais envie de lire, regarder, écouter des œuvres auxquelles je pourrais m’identifier en tant que petite fille, puis jeune femme. Rien que de très normal, finalement. Mais la normalité que l’on continue de proposer aux filles et aux femmes est celle d’une hégémonie masculine qui serait légitime et inéluctable. Dans la création, mais aussi la représentation.

C’est pourquoi il est important, aujourd’hui, de sortir les artistes femmes de l’ombre et du silence dans lesquels elles ont longtemps été confinées. Nous devons offrir aux femmes et aux filles des modèles qui leur permettent de voir plus loin que l’horizon traditionnel, basique de la féminité. Il est important qu’elles sachent que, en dépit de ce que le discours dominant voudrait nous faire croire, la grandeur, le génie, l’intelligence créatrice n’ont pas de genre.

 

 

2 réflexions sur “Artistes femmes : l’étrange disparition

  1. Il faudrait parler « d’artistes femmes » et non de « femmes artistes ». Car elles sont avant tout des artistes avant d’être des femmes. Utiliser votre terme revient à se tirer une balle dans le pied, vous les stigmatisez par rapport à leur genre !

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s