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Touche pas à ma chatte

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On assiste, depuis plusieurs années, à la dénonciation par de nombreuses femmes des violences morales et physiques qu’elles ont subi lors de banals examens gynécologiques.

Le 29 juin dernier, le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE) a rendu public un rapport intitulé « Actes sexistes durant le suivi gynécologique et obstétrical ». Le caractère édifiant des cas de maltraitance qui y sont décrits (et dont la prévalence écarte toute tentative de justification selon laquelle il s’agirait d’évènements isolés) nous invite à nous poser la question suivante : comment la gynécologie est-elle devenue un outil d’asservissement des femmes ? Et d’ailleurs, ne l’a-t-elle pas toujours été ?

Au-delà du cas particulier des violences gynécologiques, il est en effet difficile de ne pas voir dans l’existence de certains actes prétendument médicaux une volonté collective de maintenir les femmes sous contrôle. Et en particulier les plus jeunes, qui sont pourtant, de manière tout à fait paradoxale, les moins « à risque ».

 

Hommes libres, femmes encagées

Si les hommes peuvent souffrir de mycoses, de MST, de problèmes de prostate, de testicules, de fertilité, d’érection, etc., et s’ils peuvent être porteurs du virus HPV (associé au développement de cancers, notamment du pénis et de l’anus), aucune norme sociale ne les contraint pourtant à consulter régulièrement un-e spécialiste pour s’assurer de leur bonne santé sexuelle.
Or, les codes de la masculinité incitent les hommes à avoir une sexualité active, avec des partenaires multiples, et à prendre des risques (ne pas se protéger lors des rapports sexuels, par exemple). Il serait donc plus logique que cette obsession du contrôle sexuel soit en premier lieu dirigée vers les hommes, plus prompts à prendre des risques qui pourraient mettre en danger leur santé sexuelle – et celle de leurs partenaires.

Cependant, c’est une toute autre logique qui s’applique. Ainsi, en dépit des risques accrus auxquels les expose leur sexualité, les hommes sont bel et bien exemptés du contrôle et de la domestication des corps que la médecine a réservé aux femmes. Cet état de fait trouve son origine dans la doctrine patriarcale, en vertu de laquelle le corps des hommes n’appartient qu’à eux-mêmes tandis que le corps des femmes est un bien public qu’il est nécessaire de surveiller (elles pourraient prendre un peu trop de liberté) et de contrôler (il est important de s’assurer qu’elles restent à la place qui leur a été assignée).

Au-delà de la volonté de « dompter » le corps féminin, on retrouve dans l’importance accordée par notre société au suivi de la santé sexuelle des femmes le mythe séculaire selon lequel le vagin serait une cavité mystérieuse, viciée, incapable de se défendre seule contre les affections extérieures. Cette représentation culturelle s’oppose à celle, tout aussi prégnante, d’un organe masculin qui incarnerait quant à lui la perfection. L’opposition séculaire entre une féminité lacunaire, entachée d’un vice, et une masculinité propre et souveraine trouve donc ici son point d’orgue.

 

L’appropriation institutionnalisée du corps des femmes

La gynécologie est donc devenue un vecteur de domination des femmes, qui trouve sa raison d’être dans une volonté collective de contrôler le corps féminin. Cette volonté se manifeste ainsi par divers moyens (la liste est non exhaustive) :

• Le fait de suivre avec une régularité de métronome la santé sexuelle des femmes, tout en dispensant les hommes d’un tel suivi. Pourtant, eux aussi courent des risques dans leur vie sexuelle ; eux aussi peuvent, en conséquence, contracter des maladies.

• Le fait d’amener de très jeunes femmes voir un.e gynécologue, dès que celles-ci ont leurs premières règles ou leurs premiers rapports sexuels. Cette sorte de « rite de passage » moderne, s’il est bien ancré dans notre culture, ne se justifie en rien. Une jeune fille n’est pas malade parce qu’elle a ses règles (au contraire !) et n’a aucunement besoin d’être auscultée ou de subir un examen invasif dès ses premiers saignements. De même, il n’y a aucune nécessité pour une jeune femme qui a ses premiers rapports sexuels de consulter un.e gynéco, sauf problème particulier. Pour le reste, les médecins généralistes et les sages-femmes sont parfaitement habilité-e-s à prescrire une contraception.

• Le fait de contraindre les femmes à se rendre chez leur gynécologue ou leur médecin tous les six mois pour un renouvellement de prescription de pilule contraceptive. Ces consultations à répétition sont inutiles car dans la majorité des cas, le ou la praticien.ne se contente de prendre la tension de la patiente et de lui poser deux ou trois questions sur la façon dont elle gère sa contraception. Insuffisant pour détecter de potentielles anomalies – mais bel et bien chronophage, coûteux et infantilisant pour la patiente.

• Le fait de faire subir, de manière presque systématique, des examens gynécologiques inutiles à des femmes qui n’en ont pas besoin (parce qu’elles ont moins de 25 ans, parce qu’elles sont vierges…) et/ou qui n’y ont pas consenti.

La puissance institutionnelle du contrôle des corps féminins a un sens politique. On considère en réalité que, dès qu’une femme est pubère et/ou a une vie sexuelle, son corps ne lui appartient plus. Il devient en quelque sorte une propriété collective, un bien public, une possession d’Etat. C’est à cet instant que le contrôle social et médical du corps féminin se met en branle, non pas tant dans un souci de santé publique que dans une volonté générale de resserrer l’emprise sur le corps des femmes.

Considéré dans l’inconscient collectif comme sali – mais aussi disponible pour le tout-venant – maintenant qu’il a été « défloré », le corps de la femme sexuellement active doit désormais être inspecté, contrôlé, supervisé de manière régulière. Elle a en effet perdu la perfection que représentait sa virginité : les examens gynécologiques à répétition qu’elle devra subir à partir de cet instant feront en quelque sorte office de châtiment, de mesure de rétribution, pour la punir de s’être aventurée sur un terrain – le sexe – qui ne lui appartient pas.

Les normes patriarcales et les dogmes religieux ont ainsi contribué à façonner l’idée d’un corps féminin pathologique par défaut. Comme si le fait pour les femmes d’avoir une sexualité, ou simplement d’être en âge d’en avoir une, représentait un danger qui justifiait l’appropriation collective de leurs corps.

La gynécologie est une spécialité qui a donc organisé et structuré la disponibilité du corps des femmes. Le rite de passage de la première consultation gynécologique (première d’une longue série) a vocation à entériner le corps de la femme comme propriété de la société, et à la préparer à une longue existence faite de contrôle et d’objectification.

Cette obsession française pour « le gynéco » pourrait être vue comme une particularité sociétale un peu absurde mais sans grandes conséquences, si tant de femmes n’avaient pas témoigné des violences morales et physiques qu’elles ont subies lors de banales consultations. Réflexions sur le poids et/ou le physique de la patiente, sur ses mœurs, sur sa sexualité, sur ses choix de vie, questions intrusives, injonctions à la maternité, actes non consentis et non expliqués (touchers vaginaux, palpations des seins…), commentaires graveleux, nudité imposée même lorsqu’elle ne se justifie pas, absence générale d’écoute et d’empathie… ces visites sont aussi l’occasion de juger et d’infantiliser les femmes, ce qui constitue la base même d’une société patriarcale. Le fait que la majorité des gynécologues soient elles-mêmes des femmes ne change rien à la donne, le sexisme (et les abus divers qu’il permet) n’étant en aucun cas une prérogative masculine.

Dans les cas de violences rapportés par les patientes sur des pages telles que Paye ton Gynéco ou Je n’ai pas consenti, la patiente est objectifiée, considérée comme un morceau de viande que l’on peut palper, retourner, toucher à sa guise. Elle est dépossédée de son corps, parce que son corps ne lui appartient pas. Le fait qu’elle possède un droit à consentir, une sensibilité à la douleur, une subjectivité en tant qu’être humain est annihilé par son statut de femme. Cette situation est rendue possible par le fait que la relation entre praticien.ne et patient.e est initialement entachée d’un lien de subordination implicite. Cette hiérarchie, inhérente à toute relation entre soignant-e et soigné-e, se double dans le cas de la gynécologie d’un sexisme et d’un paternalisme institutionnalisés. La raison en est simple : le féminin ayant toujours été dévalué, là où il y a des femmes, il y a inévitablement du sexisme.

Pour se rendre compte de la misogynie qui imprègne la gynécologie en particulier, il suffit de procéder à une hypothétique inversion des rôles. Verrait-on ainsi un andrologue enfoncer des doigts dans l’anus de son patient (homme) sans le prévenir ? Lui poser des questions intrusives sur son désir de paternité, sa vie sexuelle, le nombre de ses partenaires ? Lui palper les couilles sans son consentement ? L’enjoindre à perdre sa petite bedaine, ou au contraire le complimenter sur son torse vigoureux ? Cela paraît inconcevable.

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Recommandations

A toutes fins utiles, rappelons quelques faits importants :

• Selon les recommandations officielles, le frottis n’est nécessaire qu’à partir de 25 ans (puis une fois tous les trois ans). Le médecin Martin Winkler parle quant à lui de huit ans après le premier rapport, les lésions potentiellement pathologiques n’apparaissant que plusieurs années après et les anomalies d’avant étant « transitoires ». En l’absence de pathologie ou de symptômes particuliers, rien ne justifie donc une visite chez un.e gynécologue avant 25 ans. Ainsi que me l’avait expliqué une médecin dans un centre de prévention, cette recommandation se base sur l’hypothèse d’une femme ayant commencé sa vie sexuelle aux alentours de 17 ans, ce qui correspond à l’âge moyen du premier rapport sexuel en France. Ce qui signifie qu’il faut l’adapter à son propre cas. Toutes les femmes n’ont en effet pas la même expérience de la sexualité, ni la même santé gynécologique – elles ne constituent pas, de toute évidence, un bloc monolithique. Ainsi, il paraît évident qu’une femme qui a commencé sa vie sexuelle à 24 ans ou qui est encore vierge à 25 ans n’a pas besoin de subir un examen gynécologique.

• Aucune adolescente, aucune jeune fille n’a besoin de consulter un-e gynécologue en l’absence de problème particulier (avoir des rapports sexuels n’étant pas un problème particulier). Il est temps de mettre un coup de pied à cette idée bien ancrée selon laquelle il faut traîner les jeunes femmes pubères chez un-e gynéco pour les faire examiner. Ce rite culturel n’est rien d’autre que cela – un rite. Il ne possède aucun intérêt ni aucune utilité, en plus d’être potentiellement traumatisant.

• Les touchers vaginaux et palpations des seins sur des femmes vierges et/ou au début de leur début sexuelle sont inutiles.

• Un examen gynécologique ne peut jamais être imposé. En outre, il n’est pas nécessaire pour une simple prescription de pilule.

• Il n’est pas nécessaire de se mettre entièrement nue pour un examen gynécologique.

• Les médecins généralistes et les sages-femmes sont tout aussi aptes que les gynécologues à pratiquer des frottis de routine et à prescrire la pilule contraceptive.

• Enfin, la loi n° 2002-303 du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé dispose que « aucun acte médical ni aucun traitement ne peut être pratiqué sans le consentement libre et éclairé de la personne et ce consentement peut être retiré à tout moment ». Le/la médecin ne doit jamais outrepasser le consentement de son ou sa patient-e, dans quelque situation que ce soit.

 

Conclusion : le suivi gynécologique comme vecteur de subordination

Le fait d’asservir les femmes à un contrôle régulier de leur corps, mais aussi de leurs mœurs, de leur sexualité, de leur poids, de leur désir ou non désir de maternité, fait partie intégrante de la culture patriarcale dans laquelle nous vivons. Cette aliénation institutionnalisée est un héritage du temps où les femmes étaient d’éternelles mineures, en tout temps assujetties au pouvoir masculin (celui du père, du frère, du fils ou du mari). S’il ne s’assume pas comme tel, l’examen gynécologique vise non pas seulement à s’assurer de de la bonne santé sexuelle des femmes – ce serait un moindre mal ! – mais aussi à perpétuer ce contrôle séculaire de leur corps et de leurs choix.

La solution ne réside pas dans un boycott généralisé de la médecine et en particulier du suivi gynécologique. Celui-ci demeure nécessaire, dans les conditions détaillées plus haut : il n’est pas question pour les femmes de s’en passer parce que certain-e-s soignant-e-s ne respectent pas l’éthique de leur profession.

Il convient avant tout de se renseigner, de s’informer, d’apprendre à connaître son corps et ses besoins, car le savoir est une arme. Sachez ce que le ou la praticien.ne a le droit de faire ou non, et sachez poser vos propres limites. Votre consentement a une importance. Votre corps n’appartient qu’à vous.

L’appropriation collective et la pathologisation du corps des femmes, ces reliquats putrides du patriarcat, doivent cesser.

Le site utile : Un annuaire de soignant.e.s pratiquant des actes gynécologiques avec une approche féministe

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Le féminisme doit-il être « victimaire » ?

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Cet article commencera par une terrible confession : parfois, je ne me sens pas en phase avec la rhétorique féministe actuelle. Rassurez-vous, je ne suis pas en train de dérouler le laïus habituel des anti-féministes (vous savez, le fameux : « je réfute le fait que l’on considère toutes les femmes comme des victimes et les hommes comme des prédateurs » qu’on a beaucoup trop entendu ces derniers mois). Cependant, j’aimerais exposer un point de vue peu conventionnel sur la question.

J’ai longtemps hésité avant d’utiliser le terme « victimaire » dans le titre de mon article, car il est majoritairement utilisé par les ennemis du féminisme et a donc une connotation péjorative. C’est bien simple : ces deux termes accolés ensemble ressemblent à une formule magique pour attirer les réacs de tous bords, comme des mouches affolées par un pot de miel. Pourtant, je n’ai trouvé aucun synonyme vaguement approchant dans la langue française. Alors, même si ce terme est à prendre avec d’infinies pincettes, c’est bien lui qui sera utilisé.

L’impuissance féminine comme schéma narratif

De manière globale, le discours féministe le plus répandu (ou du moins le plus médiatiquement visible) se base sur le postulat que les femmes sont nécessairement et en toutes circonstances en position de faiblesse et de vulnérabilité. D’un point de vue systémique, c’est sans doute vrai. Qu’en est-il, pourtant, de l’individuel ? Si l’on est une femme, doit-on forcément se sentir en position d’infériorité ? Doit-on partir du principe que, quel que soit notre parcours, notre trajectoire, notre milieu social, notre entourage, nos ambitions personnelles, nous sommes et serons systématiquement discriminées par rapport aux hommes ? Doit-on accepter cette fatalité selon laquelle la féminité serait une entrave, même lorsque nous ne la vivons pas comme telle ?

Au-delà du ressenti individuel et de sa possible collision avec un discours collectif discordant, une autre question se pose : à force de présenter le féminin comme faible, vulnérable, sans défense, ne reprend-t-on pas à son compte le discours patriarcal ? Et surtout : à force de répétition, ne lui donne-t-on pas plus de force, de résonance, de légitimité ?

Pour commencer, prenons pour exemple l’expression « les femmes et les enfants », laquelle est utilisée aussi bien dans les milieux féministes que dans les milieux « traditionnels ». « On a laissé couler ce bateau alors qu’il y avait des femmes et des enfants à l’intérieur », « Les femmes et les enfants vont être les grands perdants de cette réforme », « Il faut protéger les femmes et les enfants en détresse », etc, etc. Cette manière d’associer systématiquement les femmes (des adultes capables) aux enfants (des êtres vulnérables et « incapables » au sens juridique du terme) m’a toujours agacée, d’autant plus lorsqu’elle est reprise par des groupes féministes. N’est-ce pas se tirer une balle dans le pied ? Passons sur la récurrence femme / maternité (un grand classique) et concentrons-nous plutôt sur le sous-entendu selon lequel les femmes seraient, à l’instar des enfants, intrinsèquement fragiles, vulnérables, en danger. Des poupées de verre que seule la protection des hommes peut venir sauver.

En 2018, nous en sommes encore là, à associer dès que l’occasion se présente les femmes à l’impuissance – sans nécessairement penser à mal. Mais cette récurrence a des répercussions négatives sur la perception déjà biaisée qu’a l’inconscient collectif du féminin. A force de répétitions, ce triste discours finit par s’imprimer dans les consciences. Et par légitimer, en filigrane, l’existence des inégalités entre les femmes et les hommes.

Insatisfactions récurrentes

Fin 2017, plusieurs associations féministes se sont insurgées d’une proposition de loi proposant d’instituer la garde alternée comme principe de base en cas de divorce : selon elles, cette réforme risquait d’engendrer « une paupérisation des femmes à la tête de familles monoparentales » et de créer un « droit d’ingérence dans la vie des couples ». Un autre argument était avancé, celui des violences conjugales : « de nombreuses violences ont lieu par l’emprise que certains hommes continuent d’avoir sur leur ex-conjointe au travers de leurs enfants ».

Une prise de position pour le moins paradoxale, quand on sait que le féminisme a (notamment) vocation à combattre l’assignation des femmes à l’éducation des enfants. La garde alternée permettrait ainsi de donner un bon coup de pelle sur le stéréotype de genre qui associe les femmes à la maternité, cette maternité hégémonique qui agit encore et toujours comme une entrave. Et plus encore, d’assurer aux pères séparés la possibilité de s’occuper de leurs enfants – à égalité avec les mères. Quant à l’argument des violences conjugales, il est illusoire de croire que la règle de la garde partagée amplifierait le phénomène, déjà bien installé en l’état actuel…

De nombreuses autres réformes ont été pareillement accusées (avant même qu’elles ne commencent à produire leurs effets) d’être un danger pour les femmes. La loi El Khomri, dite « loi Travail » ; la réforme du Code du travail, instituée par les ordonnances Macron ; la réforme des retraites en 2013 ; le divorce par consentement mutuel sans juge ; la semaine de 4 jours à l’école ; la pénalisation des clients de la prostitution : chaque annonce de réforme semble sonner le tocsin d’un péril grave et imminent pour les femmes.

Tout serait prompt, finalement, à pénaliser « les femmes » (mais qui met-on derrière ce terme fourre-tout ? de quelles femmes parle-t-on ?) : même des réformes dont le but est a priori d’assurer une meilleure égalité entre les sexes, comme la pénalisation des clients de la prostitution.

Parce qu’elles sont faibles, désarmées, acculées à l’impuissance. Qu’importe que les femmes les plus vulnérables représentent une minorité statistique : ce sont toujours elles que l’on convoque à la table des discussions, au risque de sous-entendre que toutes les femmes sont intrinsèquement faibles, que toutes les femmes souffrent des mêmes discriminations, que toutes les femmes sont précaires, discriminées, violentées, sans ressources.

Si ce discours repose sur une base théorique avérée, il n’en demeure pas moins dangereux en ce qu’il manque cruellement de nuances. En effet, le danger ne serait-il pas de présenter sans cesse les femmes comme des êtres faibles, vulnérables, qui seraient la proie de toutes les violences du monde ? De mettre un coup d’arrêt systématique à toute velléité de changement sociétal, alors que la société actuelle est loin d’être un modèle d’égalité ? Ne faut-il pas justement prendre le risque de réformer, quitte à faire des erreurs, pour que les choses commencent à bouger ?

Il faut également dénoncer l’uniformité sinistre du discours féministe « mainstream », qui ne montre que le versant sombre de la féminité. Le progrès doit venir aussi d’une diversification des discours, d’une mise en exergue de l’espoir et de l’optimisme, d’une amplification de la voix accordée aux femmes fortes, puissantes, indépendantes, d’un accroissement de la visibilité donnée aux parcours des femmes qui ont « réussi », quelle que soit leur définition personnelle de la réussite.

Car au lieu de réfléchir à un changement de paradigme sociétal, au lieu de donner un coup de balai à nos stéréotypes de genre, de changer nos représentations sociales, de faire en sorte que les structures et les schémas sociaux qui nous entravent soient enfin remplacés, on préfère aujourd’hui se complaire dans un statu quo mortifère : les femmes sont toujours lésées quoi qu’il advienne, et plutôt que de s’évertuer à changer cet état de fait, on répète cette vieille rengaine qui nous immobilise dans les ornières du combat pour l’égalité.

Or, il ne suffit pas de s’opposer par principe à toute réforme, ni de porter la vulnérabilité – réelle – des femmes en étendard pour faire avancer les choses. C’est, au mieux, un appel à l’immobilisme, au pire, un contresens.
On n’œuvre pas pour un nécessaire changement des mentalités en rappelant sans cesse que les femmes sont toujours perdantes, lésées, vulnérables. Qu’elles sont des victimes de fait, et que tout est prompt à leur faire du mal.
De plus, on rate sa cible en se concentrant uniquement sur le discours, au détriment de l’action. Le féminisme doit agir, et ne pas être dans une opposition de principe à chaque réforme, car le statu quo est l’ennemi des droits des femmes.

Le paradigme de la vulnérabilité

La plupart des médias et associations féministes utilisent pour communiquer la rhétorique de la femme vulnérable et sans défense, à la merci de la violence structurelle (celle des institutions) et de la violence individuelle (celle des hommes). Sans doute est-ce parfois nécessaire pour enfoncer le clou. Toutefois, selon moi, cette prévalence d’un discours catastrophiste nuit au combat féministe.

Il est donc temps, aujourd’hui, de changer de paradigme.

Mon propos n’est évidemment pas de dire que le féminisme est « victimaire » parce qu’il a le courage de dénoncer les violences systémiques que subissent les femmes, parce qu’il balance les porcs, parce qu’il dit et répète aux frotteurs, aux agresseurs, aux violeurs, aux salopards de tous bords que leurs actes sont intolérables. Ce discours-là m’insupporte. Car cette parole est nécessaire, et on ne l’entendra jamais assez. Oui, il faut continuer à dénoncer, rappeler les chiffres, les faits, la vérité crue ; la réalité dormante que de nombreuses personnes préfèrent ignorer. Et ce, dans tous les domaines.

Cependant. J’ose penser que nous n’avons pas besoin d’autant de discours alarmistes, de communication pessimiste, de discours désolés, de lamentations itératives. La cause féministe exige certes des cris, de la colère, de la violence parfois : on le sait, l’Histoire nous l’a appris, la modération tranquille n’a jamais fait bouger les choses. Mais nous avons aussi et surtout besoin de modèles positifs, de représentations sociales et culturelles qui bousculent les stéréotypes, de portraits de femmes fortes et indépendantes, d’un discours général qui ne met pas uniquement en exergue la fragilité des femmes, mais aussi la force et le pouvoir dont elles disposent. Pour insuffler de l’optimisme, de l’énergie, de la vigueur, autant d’ingrédients nécessaires à tout bonne révolution.

Car à force de prêcher la vulnérabilité des femmes, le discours féministe « mainstream » finit non seulement par s’émousser, mais aussi par légitimer la même vulnérabilité qu’il entend dénoncer. Il devient inaudible à force de répétition et de défaitisme. Les individus non acquis à la cause ne le seront pas plus si l’on se contente de rappeler à chaque occasion que les femmes « sont toujours perdantes », quoi qu’il arrive.

Il risque également de décourager les femmes – et notamment celles qui ne se reconnaissent pas dans le féminisme. A force de se voir rappeler que notre genre nous condamne à la précarité économique, aux violences sexistes et sexuelles, à la discrimination au travail, au mépris de la société, à d’infinis obstacles quoi que l’on entreprenne, comment ne pas se décourager ? Comment ne pas avoir envie de laisser tomber avant même d’avoir essayé, comment ne pas se considérer comme une victime de fait, comment ne pas avoir peur, partout, tout le temps, comment ne pas se sentir illégitime lorsqu’on nous répète avec insistance que les femmes sont avant tout des proies ? Finalement, les discours féministes qui placent au cœur de leur schéma narratif la vulnérabilité sociale et économique des femmes, n’agiraient-ils pas aussi comme des prophéties auto-réalisatrices ?

Les femmes souffrent de l’absence de modèles alternatifs, de discours confiants, de représentations fortes, et tout simplement de regards positifs sur la féminité. On peut difficilement se sentir fière d’être une femme quand tout le monde, jusqu’à nos alliées, nous répète qu’il s’agit là d’une condition désolante. La construction de sa propre féminité doit être une chose positive, et non une poussée bancale dans la peur et l’anticipation du pire.

En tant que femme, je veux pouvoir assister à la destruction du patriarcat, mais je veux aussi que l’on me propose des modèles badass qui me tirent vers le haut. Je veux que l’on me dise, et me répète, que mon genre ne m’empêchera jamais de monter ma boite, d’avoir du succès, de voyager seule, de gagner de l’argent, de réaliser mes rêves (insérez ici la mention souhaitée) d’être en somme une personne capable, forte et indépendante qui n’a besoin de personne pour se réaliser. Modèles forts à l’appui. Tout ceci ne change(rait) rien au fait que les femmes en tant que groupe social sont, effectivement, précarisées, discriminées et en proie à des dangers que ne connaissent pas les hommes.

Il faut le dire et le rappeler.

Mais il faut aussi proposer, en parallèle, un modèle alternatif. Pour que les femmes aient le choix, et ne soient pas condamnées d’avance à cette vulnérabilité qu’on leur promet depuis leur plus jeune âge. Pour qu’elles ne se mettent pas des bâtons dans les roues en anticipant les discriminations avant même de les avoir rencontrées ; pour qu’elles ne se découragent pas ; pour qu’elles poursuivent leurs ambitions sans peur, quelles qu’elles soient. Pour qu’elles ne s’enferment pas prématurément dans un rôle de victime, alors qu’elles pourraient ne jamais en être une. Les femmes n’ont pas besoin qu’on leur répète qu’elles vivent dans un monde hostile : elles le savent, l’expérimentent de manière régulière.

Laissons-les être fières, fortes, vigoureuses. Laissons-les choisir ce dont elles ont peur. Ne leur imposons jamais nos propres limites.

Toutes les femmes ne sont pas condamnées d’avance à la pauvreté, aux violences sexuelles, à une carrière tronquée, à des obstacles infinis. Le fatalisme est le découragement des faibles.

Il est bon, aussi, de le rappeler.