Image

Le mythe des fausses accusations de viol

Le fantasme

C’est un bruit de fond bien connu, comme le bourdonnement d’un moustique agaçant. Comme un disque qu’on enclenche sitôt que la conversation dérive sur les violences sexuelles faites aux femmes. Presque un réflexe pavlovien.

Parlez de viol à la machine à café (non pas que je vous encourage à le faire), et vous verrez que dans 99% des cas, votre interlocuteur.trice vous répondra, comme par automatisme : « fausse accusation ». Attention, sale temps pour les hommes, grand complot féministe, danger à chaque coin de rue, hystérie collective, etc, etc. C’est un peu comme appuyer sur un interrupteur : dans la grande majorité des cas, on sait que la lumière va s’allumer.

Dans notre société, le viol est l’un des seuls crimes, si ce n’est LE seul crime pour lequel le poids de la culpabilité retombe presque systématiquement sur la victime. Qu’on la soupçonne de mentir, d’exagérer ou de vouloir briser la vie de son agresseur, elle subit la réprobation sociale pour avoir dénoncé… des faits incriminés par la justice.

Cela n’a pourtant pas plus de sens que d’ostraciser, stigmatiser, culpabiliser les victimes de tentatives d’homicide. Ou de vols aggravés.

De quoi, alors, cette inversion de la culpabilité est-elle le nom ? De notre système patriarcal, tout simplement. D’autant que le viol n’est pas n’importe quel crime. Loin d’être une réponse à une pulsion sexuelle impérieuse, il est un outil de contrôle et de domination des femmes.

Instiller l’idée que les fausses accusations de viol seraient répandues participe donc d’une stratégie pour maintenir en place le système patriarcal, en perpétuant l’idée que les femmes qui portent plainte pour viol ne le font pas pour des raisons évidentes de justice sociale, mais par vengeance et haine du sexe masculin. Les féministes ne chercheraient donc pas seulement l’égalité entre les sexes, mais aussi – et surtout – le chaos dans les rapports entre les hommes et les femmes.

C’est aussi une manière habile de faire taire les victimes, celles qui ont le courage de dénoncer la domination masculine. Celles qui parlent. Agiter le spectre des fausses accusations, aussi fallacieux soit-il, est un moyen de contrôler la parole des femmes. Mais aussi, peut-être, dans certains cas, un mécanisme psychologique pour tenir à distance une réalité qu’on ne veut pas voir. Nous sommes tant abreuvé.e.s de mythes sur le viol (qui serait le fait d’un déséquilibré caché dans un parking glauque et non d’un Monsieur Tout le monde bien inséré dans la société) que nous refusons de voir, de croire à une réalité qui est beaucoup plus crue et beaucoup moins fantasmatique. Dans ce cas, il est beaucoup plus simple de disqualifier la victime (« elle ment ») que de prendre acte de la réalité qu’elle met à nu. Une réalité qui est la suivante : les violeurs sont, la plupart du temps, des hommes tout à fait « normaux » et bien intégrés socialement. Ce sont nos voisins, nos collègues, nos amis, nos frères, nos maris. Des hommes a priori bien sous tous rapports. Le viol n’a pas besoin d’être accompagné d’un couteau tranchant, d’une musique de film d’horreur et d’une nuit de pleine lune pour être qualifié. Il peut parfaitement avoir lieu dans votre lit, un samedi matin par ailleurs agréable, avec votre conjoint. De fait, 85% des viols sont commis par une personne connue de la victime (enquête INED 2016).

Selon les derniers chiffres, plus d’une femme sur dix a été victime d’un ou plusieurs viols au cours de sa vie. 

Cela fait beaucoup de femmes. Et, fatalement, beaucoup de violeurs.
Statistiquement, nous connaissons forcément des femmes qui ont subi un viol. Nous connaissons donc aussi des violeurs – même s’ils ne correspondent pas du tout à l’idée que nous nous en faisons.

 

Les chiffres

Les fausses accusations de viol existent. Comme les fraudes à l’assurance, les fraudes à l’indemnisation pour les victimes d’attentats, les fausses déclarations de vol, les fausses accusations de maltraitance, etc.

Néanmoins, le fait de partir du principe qu’une victime ment forcément lorsqu’elle dénonce un viol n’est basé sur aucune logique – si ce n’est la logique patriarcale. L’idée communément admise selon laquelle il existerait des vagues de fausses accusations ne repose sur rien. C’est un fantasme qui se nourrit et s’engraisse tout seul comme un foie malade, à mille lieux d’une réalité beaucoup plus brute. Mais rentrons donc dans le vif du sujet.

Il existe peu d’études sur les fausses accusations de viol. Les statistiques existantes sont imprécises, souvent calculées sur de petits échantillons. En France, à ma connaissance, aucune étude n’a été menée sur le sujet. Pour trouver quelques chiffres, il faut surtout regarder du côté des Etats-Unis.

Commençons par une étude du National Sexual Violence Resource Center de 2012, qui estime que les fausses accusations de viol représentent 2 à 10% des accusations.

Cette étude précise que les chiffres des fausses accusations de viol tendent à être « gonflés », du en partie à des définitions peu claires et des protocoles lacunaires. Par exemple, un juge d’instruction peut très bien qualifier de « fausse » une plainte pour viol parce qu’il ne dispose pas de preuves suffisantes pour engager des poursuites, ou parce que les déclarations de la victime présentent des incohérences. Or, une plainte ayant résulté en un non-lieu ne signifie pas pour autant qu’elle est infondée, ni inventée de toutes pièces.

Dans son livre « Sans consentement », l’auteur Jon Krakauer rapporte les résultats d’une enquête qu’il a menée dans la ville universitaire de Missoula, située dans le Montana. 350 plaintes pour viols et/ou agressions sexuelles y ont été enregistrées entre 2010 et 2012. Un chiffre important. Or, sur ces centaines de plaintes, quelques-unes seulement feront l’objet d’une enquête, les autres étant opportunément classées sans suite – même en l’existence de preuves tangibles. En cause : la volonté pour les autorités judiciaires de préserver la tranquillité de cette petite ville, et surtout de protéger les agresseurs – principalement des étudiants, membres de la prestigieuse équipe de football américain « les Grizzly » et promis à une brillante carrière sportive. Edifiant ? Oui, mais surtout très parlant. Ce livre démontre avec brio qu’un « non-lieu » n’est pas nécessairement synonyme de « ces faits n’ont jamais été commis ». Ce peut être aussi le résultat d’une carence des autorités judiciaires, qui pour des raisons politiques préfèrent protéger les agresseurs.

Le FBI, quant à lui, estime à environ 8% le nombre « d’accusations infondées ». A noter tout de même que cette étude date de 1996.

Deux autres études basées sur des analyses quantitatives et qualitatives – toujours aux Etats-Unis – font respectivement état d’un taux de 5,9% de fausses accusations (Lisak et al., 2010) et de 2,1% (Heenan & Murray 2006).

Voilà pour les chiffres venus des Etats-Unis. En calculant le ratio entre le nombre d’hommes vivant sur le territoire américain et le pourcentage de fausses accusations de viol (en utilisant les estimations les plus élevées), on aboutit donc à un tonitruant pourcentage de 0,005% d’hommes américains faussement accusés chaque année. Un véritable complot, en effet.

Allons maintenant voir du côté du Royaume-Uni, où le Crown Prosecution Service a estimé qu’il existe un cas de poursuites judiciaires pour fausse accusation de viol pour 161 cas de poursuites judiciaires pour viol. Soit une estimation de 0,62% de fausses accusations.

Une étude menée en 2005 par le Home Office estime quant à elle que les fausses accusations de violences sexuelles seraient de 4%.

Du côté de l’Australie, une étude menée entre 2000 et 2003 par les services de police de Victoria a estimé que sur 850 plaintes pour viol enregistrées, 2,1% avaient été classées comme « fausses ».

Enfin, terminons par une étude de plus grande envergure qui estime entre 2% et 6% les fausses accusations de viol dans toute l’Europe.

 

TheEnlivenProject
Une infographie très parlante – The Enliven Project.

 

A noter qu’en l’absence de consensus sur ce qu’est une « fausse » accusation, il est difficile d’aboutir à des chiffres solides et précis. Dans certaines études, seules les plaintes qui s’avèrent fallacieuses (après enquête ou aveu de la plaignante) sont prises en compte. Dans d’autres études, en revanche, sont aussi prises en compte les affaires ayant résulté en un non-lieu faute d’éléments probatoires, mais aussi les plaintes ayant été retirées par les victimes présumées. Or, le fait qu’une plainte soit retirée ne signifie pas que les faits incriminés n’ont pas eu lieu. De nombreuses victimes retirent leur plainte parce qu’elles ont subi des pressions extérieures, ont été découragées par leurs proches ou parce qu’elles n’ont pas la force de se lancer dans une procédure judiciaire longue et difficile.

En consolidant ces chiffres, certes approximatifs, il faut donc retenir que 2 à 8% des accusations de viol reportées à la police seraient fausses.

Rapporté au nombre de viols effectivement commis (plus tous ceux qui n’ont jamais été dénoncés, car rappelons que plus d’un viol sur dix n’est pas reporté aux autorités judiciaires), c’est insignifiant.

La réalité

La réalité crue, celle que l’on préfère ignorer, c’est que les victimes n’ont aucun intérêt à porter plainte – même lorsque les faits ont bien été commis, c’est-à-dire dans l’immense majorité des cas. Et encore moins à porter de fausses accusations. Bien sûr, cela ne signifie pas qu’il ne faut pas porter plainte en cas de violences sexuelles : au contraire. Cela ne signifie pas non plus que les fausses accusations de viol n’existent pas. Mais la réalité actuelle est la suivante :

1) Un procès pour viol est très long, coûteux et éreintant psychologiquement. Du dépôt de plainte à un éventuel procès, il se passe en général plusieurs années, pendant lesquelles il faudra raconter et donc revivre son histoire des dizaines de fois, devant des dizaines de personnes différentes. Des personnes qui souvent doutent de ce que vous avancez, vous poussent dans vos retranchements et manient votre traumatisme avec la délicatesse d’un conducteur poids lourd. Pour les victimes, c’est une double peine. Mais la majorité des plaignantes n’iront pas jusqu’aux Assises, puisqu’on estime que 60 à 80% des viols sont requalifiés en délit – et donc jugés en correctionnelle, où la procédure est certes plus rapide, mais les peines prononcées bien moindres. Au total, seuls 3 % des viols ayant donné lieu à un dépôt de plainte débouchent sur un procès en cour d’assises.

2) Comme nous l’avons dit plus haut, le viol est l’un des seuls crimes où la victime est blâmée pour ce qu’elle a subi. Dénoncer un viol n’a rien d’une virée à Disneyland : c’est un parcours du combattant, qui commence dès le dépôt de plainte. Soyez-en sûr.e.s : personne n’a envie de s’infliger une telle épreuve, ni de devenir riche et célèbre pour avoir « dénoncé un viol ». De toute façon, ça tombe bien – ça n’est jamais arrivé. Il suffit de lire les commentaires sous les articles relatant des affaires de viol, ou d’engager la discussion avec Tonton Jean-Claude (quoique on peut aussi s’épargner cette épreuve) : la victime est quasiment toujours soupçonnée de mentir ou de vouloir attirer l’attention sur elle, au contraire de l’agresseur que l’on tient ironiquement à « préserver ». Le soupçon jeté sur la victime de chercher la « célébrité » est pourtant un fantasme d’une mauvaise foi crasse. Dans la quasi-totalité des cas, point de célébrité, de pognon en masse ni de félicitations collectives pour la victime, mais plutôt des intimidations, des insultes, des menaces, et un traumatisme ravivé. Aux Etats-Unis, la professeure Christine Ford, qui a récemment accusé le juge Brett Kavanaugh de tentative de viol, a été obligée de déménager avec sa famille après avoir reçu des menaces de mort. Elle a subi un harcèlement continu ; sa boite mail a été plusieurs fois piratée. Ça fait rêver, n’est-ce pas ? Qui ne voudrait pas vivre ça au moins une fois dans sa vie ?

3) Statistiquement, la justice est du côté des agresseurs. Je ne fais pas du « féminisme victimaire » en affirmant cela, je me range simplement du côté des chiffres. En France, chaque année, 84 000 femmes et 14 000 hommes disent avoir été victimes de viol ou de tentative de viol dans les enquêtes de victimation. Pourtant, les cours d’assises ne prononcent qu’environ 1 500 condamnations par an pour viol. Le reste sera classé sans suite (le cas le plus fréquent) ou résultera dans une condamnation pour agression sexuelle. Et cela ne va pas en s’arrangeant. Ainsi, le nombre de condamnations pour viol par la justice française a chuté de quelque 40 % en dix ans, selon le service statistiques de la chancellerie. Cela serait dû en partie au « phénomène » de la correctionnalisation des viols – le fait de déqualifier un viol (donc un crime), en agression sexuelle (c’est-à-dire un délit), très utilisé par les juges d’instruction pour éviter l’engorgement des tribunaux. On a donc la preuve que le viol reste majoritairement impuni… lorsqu’il est dénoncé. Or, neuf fois sur dix, il ne l’est même pas.

Le manque de moyens est un problème, mais ce n’est pas le seul. Il y a aussi le fait que la Justice a été créée pour les hommes, par les hommes. Les femmes sont aujourd’hui majoritaires à l’ENM (l’Ecole nationale de la Magistrature, qui forme les futur.e.s magistrat.e.s) et cela devrait être une bonne nouvelle, mais n’oublions pas que les femmes elles aussi intériorisent le système patriarcal. De fait, la misogynie et les préjugés sexistes ne s’arrêtent pas à la porte des tribunaux. On a tendance à imaginer une Justice éthérée, irréprochable, décorrélée des basses considérations et injustices de la vie réelle. Qui traiterait ses victimes avec respect et intégrité, punirait les agresseurs à la mesure de leurs actes, aurait toujours raison, ne ferait jamais d’erreur. N’oublions pas cependant que cette fameuse Justice n’est pas une entité désincarnée, mais un groupe d’hommes et de femmes tout aussi perclus de préjugés sexistes que le pékin ordinaire. Se reposer sur la « Justice » et attendre d’elle qu’elle répare toutes les injustices de la société est donc illusoire, puisqu’elle est la société.

En conclusion

Il n’y a donc pas, contrairement à une légende tenace, beaucoup de fausses accusations de viol. Il y a en revanche beaucoup trop de viols qui restent impunis, mais cet aspect est étrangement moins discuté.

Evoquer de manière systématique les « fausses accusations » quand une femme ose dénoncer un viol est donc non seulement faux d’un point de vue statistique, c’est aussi outrancier. Les faits sont là : les fausses accusations sont rares. Quant aux vrais violeurs, ils restent majoritairement impunis.

Nous ne sommes pas dans un système judiciaire où la parole des femmes compte autant que celle des hommes. En revanche, nous sommes bien dans un système patriarcal qui influence la manière dont est rendue – ou pas – la Justice. Où le manque de moyens, la crainte d’une erreur judiciaire, l’absence de sensibilisation à la problématique des violences faites aux femmes et le sexisme institutionnalisé imbibe une justice boiteuse qui peine à offrir réparation aux victimes.

Commençons déjà par nous occuper des centaines de milliers de victimes laissées sur le carreau chaque année. Après, seulement, nous pourrons nous concentrer sur le (faible) pourcentage restant de fausses accusations.

Image

Entre nos jambes

 

463540e51bb877483d68edb17649ba09
Crédit illustration : Meghan Willis©

 

Où est le sexe féminin ?

Si l’on voit des bites partout (griffonnées à la va-vite dans les toilettes publiques, taguées sur les murs de bâtiments désaffectés, dessinées sur les bureaux des écoliers, et parfois même, en gros plan sur l’écran de nos téléphones portables), nos sexes de femmes restent largement invisibles, silencieux, transparents.

On ne sait même pas quel nom leur donner.

Comment appelle-t-on le sexe féminin ? Le vagin ? La vulve ? Plus félin : la chatte ? Le minou ? Plus fruitier : l’abricot ? Plus enfantin : la foufoune ? Plus vulgaire : la teuch, la techa ? Je n’ai jamais vraiment su. Le mot « vulve » me fait penser à un escargot baveux, les sonorités austères et cliniques du mot « vagin » m’évoquent un instrument en métal. J’aime bien « clitoris », qui me fait penser à une fleur, mais il m’intimide quand je le prononce à voix haute. La société patriarcale a fait du sexe féminin un innommé.

Paradoxalement, le champ lexical des organes sexuels féminins semble infini, alors même qu’aucun mot réellement populaire n’existe pour les désigner dans leur totalité.

Certes, le sexe féminin a ceci de particulier qu’il est plusieurs choses en même temps. La vulve n’est pas le vagin, et le vagin n’est pas le clitoris. Mais l’existence de cette pénurie de mots pour nommer le sexe féminin est un symptôme, celui d’une méconnaissance du corps des femmes. Et d’un désintérêt collectif pour celui-ci – sauf lorsqu’il s’agit de le contrôler.

Adolescente, j’employais (avec certes un peu d’ironie) le mot « couille » pour désigner mon sexe. Oui. Couille. C’est une habitude que j’ai heureusement perdue aujourd’hui, mais qui continue de m’interroger.

Sommes-nous à ce point à court de mots que nous soyons obligé-e-s de désigner le sexe féminin par le nom d’un attribut… masculin ?

Encore aujourd’hui, je n’appelle pas mon sexe. Parfois, c’est une « chatte ». Souvent, il n’est tout simplement pas nommé. Alors même que le sexe masculin est convoqué et exhibé à tout bout de champ, sous diverses dénominations (zizi, bite et queue semblant tenir le haut du panier), le sexe féminin est tu. Comme s’il n’avait pas d’existence autonome. Comme s’il n’était qu’une salle d’attente, un élément passif, annexe, n’existait que par ses relations éventuelles avec un sexe masculin, et n’avait par conséquent pas besoin d’être désigné.

Voilà, c’est comme s’il était aux abonnés absents, condamné à une vie d’ombre et de silence, d’accueil, de réception, de bonnes manières – s’ouvrir en cas de sollicitation, et quand tout est fini, refermer doucement les vannes. Jusqu’à la prochaine fois.

Comment représente-t-on une vulve ? Comme dessine-t-on un sexe qui nous est inconnu ? Si nous n’avons même pas les mots pour parler de cette partie si intime de notre corps, comment peut-on savoir à quoi elle ressemble, et plus encore comment elle fonctionne ?

On peut parler de bite, de couilles, de sperme au restaurant, raconter par le menu comment on a niqué hier soir, mais les femmes sont priées de taire tout ce qui a un rapport avec leur anatomie. Prière de ne pas parler de règles à l’apéro, ou vous risquez de vous heurter à une vague de regards choqués. Pendant ce temps-là, le clitoris continue à être majoritairement représenté comme un « bouton minuscule »  – quand on prend la peine de le représenter ; les supermarchés regorgent de produits d’hygiène destinés à se décaper la vulve ; la fellation fait partie intégrante du répertoire sexuel, quand le cunnilingus reste le parent pauvre de la sexualité hétéro ; et les cabinets de chirurgie esthétique proposent aimablement aux femmes de raccourcir leurs lèvres, botoxer leur vagin et même « reconstruire » leur hymen.

Loin d’inculquer aux filles puis aux femmes la fierté de leur sexe, notre société les pousse à en tirer de la honte, de la gêne, de l’insatisfaction.

De fait, la chatte est mise de côté, reléguée au second plan, sa puissance délibérément ignorée. On ne sait trop qu’en faire, on ose à peine la regarder. Ça marche comment, ce truc ? On la veut lisse, propre, sans odeurs. Domptée. Sage et discrète, au contraire du phallus qui est enjoint à prendre le plus de place possible. A être vu. On explique encore aux petits garçons que les filles n’ont « rien » entre les jambes, on convoque encore parfois le spectre archaïque de Freud et sa ridicule « envie de pénis ». Mais en 2018, on ne peut plus croire qu’il manque quelque chose au corps des femmes.

Heureusement, nous sommes bel et bien arrivé-e-s à un point de bascule dans l’histoire du corps – et du féminisme. La révolution du corps féminin est tangible : de plus en plus il se montre, s’expose, se nomme, raconte sa réalité. Sans peur et sans excuses. Une déferlante de livres sur les règles a surgi l’année dernière, le clitoris sort enfin du bois, les Américaines défilent avec des pussy hat pour protester contre l’intronisation de Donald Trump, et les femmes commencent à exiger leur droit à la jouissance, à revendiquer leur droit d’avoir des poils, de baiser pendant les règles, de ne pas mettre de soutien-gorge ; en somme, de s’extirper des entraves créées par le système patriarcal pour dompter leurs corps. Il était plus que temps.

 

Puissance inconnue

Alors que les représentations collectives font du sexe féminin un endroit « caché », sorte de grotte humide et obscure qui ne serait qu’une annexe au saint pénis, la réalité est toute autre.

On sait maintenant que le clitoris, qui possède la même origine embryonnaire que le pénis, n’est pas qu’un petit gland surmonté d’un capuchon – sa partie visible. Composé d’une paire de corps caverneux et de deux bulbes qui forment une double arche entourant partiellement le vagin et l’urètre, il mesure en réalité une dizaine de centimètres (11 en moyenne) au repos. Doté d’une capacité érectile, gonflant sous l’effet de l’excitation, il concentre également 7000 à 8000 terminaisons nerveuses… soit plus que le sexe masculin !

On sait aussi que les femmes sont capables d’avoir des orgasmes multiples, c’est-à-dire de jouir plusieurs fois au cours d’un même rapport sexuel ou d’une même séance de masturbation.

3D-printed-clitoris-4_0
Représentation d’un clitoris en 3D, développé par la chercheuse Odile Fillod

En outre, loin de n’être qu’un réceptacle attendant passivement d’être rempli, le vagin est surtout un organe entouré de muscles qu’il est possible de renforcer. Plus les muscles du périnée (qui entourent une partie du vagin) sont fortifiés, plus la contraction musculaire est forte, et plus le plaisir sexuel est grand. En somme : on peut faire faire des abdos à son vagin !

Il est donc temps d’en finir avec cette idée que le désir des femmes serait complexe, spirituel, solidement rattaché aux « choses de l’esprit ». Ce cliché est surtout une manière pour les hommes d’ignorer qu’ils ne savent pas y répondre, ou du moins qu’ils le font de manière lacunaire. C’est un fait : il ne suffit pas de jouer au marteau-piqueur avec ses doigts tout en pinçant un sein pour provoquer une excitation féminine de qualité. Et encore moins un orgasme. Les « méthodes » mises en exergue par le porno ne résultent que de fantasmes masculins, qui tiennent plus de la mécanique que du désir et ignorent tout de la réalité du corps féminin. Car les femmes aussi bandent, mouillent, désirent, jouissent, à condition que l’on sache prendre en compte les spécificités de leur sexe – ce qui suppose, fatalement, de se détourner quelques minutes du sacro-saint pénis.

Notre conception phallocentrée des rapports sexuels, qui font de la pénétration puis de la jouissance masculine l’épicentre de toute sexualité hétérosexuelle, laisse malheureusement de côté le plaisir des femmes. Le clitoris, seul organe humain uniquement conçu pour le plaisir, ne sert littéralement à rien pendant une pénétration « simple ». Imaginerait-on une sexualité où les hommes seraient enjoints à ne pas utiliser leur pénis ?

De fait, le fameux « coup de bite curatif » (« elle aurait bien besoin d’être baisée » ; « c’est une mal-baisée », etc.) n’est qu’un fantasme de toute-puissance masculine, puisque les femmes jouissent mieux et plus vite… sans pénétration (sur mille femmes interrogées dans cette étude américaine, trois quarts d’entre elles affirment que la stimulation du clitoris est soit une condition sine qua none pour jouir, soit un moyen d’accéder plus facilement à la jouissance – en revanche, moins d’une femme sur cinq a un orgasme par la pénétration seule). C’est un fait que nos représentations sociales de la sexualité hétérosexuelle ignorent sciemment : le pénis est (souvent) accessoire à la jouissance des femmes.

 

Réhabiliter le sexe féminin

Selon un rapport du Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes de 2017, une fille de 15 ans sur quatre ignore qu’elle a un clitoris, et 84% des filles de moins de 13 ans ne savent pas comment représenter leur sexe. Pas très étonnant, dans une société obsédée par le phallus. D’ailleurs, il a fallu attendre 2017 (!) pour qu’un manuel de SVT daigne enfin représenter le clitoris sur les planches d’anatomie féminine. Et encore : sur huit maisons d’édition de manuels scolaires, Magnard est la seule à avoir représenté entièrement l’appareil génital féminin.

Considéré comme un simple « trou » (ou, dans sa version fantasmatique, un « dévoreur de pénis »), le sexe féminin a longtemps été sous-estimé, voire moqué. Pourtant, sa puissance est réelle, et ses potentialités multiples. Il suffit… d’en avoir conscience. Et c’est là, souvent, que le bât blesse.

On nous a confisqué nos sexes, mais nous pouvons – nous devons – nous les réapproprier. A commencer par leur nom. Comment s’appellent-ils ? A quoi ressemblent-ils ? Comment fonctionnent-ils ? Que nous font-ils ressentir ?

Nous devons être fières de nos vagins, de nos clitoris, de nos utérus. Nous devons en parler, d’eux-mêmes et de tout ce qui s’y rattache. Le plaisir comme la douleur, la puissance comme la faiblesse. Les fluides corporels, les règles, les odeurs, les poils, la chair, la beauté, la laideur, la jouissance, l’inconfort. Nous devons sortir nos chattes du silence gêné auquel une société sexiste et pudibonde les a condamnées.

Fini le temps – pas si lointain – où les femmes ignoraient tout de leur sexe et s’accommodaient d’une vie de silence et d’absence de plaisir. Si l’ombre de l’obscurantisme sexuel plane toujours au-dessus de nos têtes (hello, la Manif pour Tous), nos libertés de femmes passent aujourd’hui par la connaissance de nos corps, et la revendication de notre plaisir. A nous d’inventer de nouvelles sexualités, de nouvelles jouissances, de nouvelles fiertés, de nouvelles images et pourquoi pas de nouveaux mots, si le cœur nous en dit.

Le corps est politique, et la chair, à n’en pas douter, un chemin vers l’égalité.

Image

Pourquoi les hommes ont-ils peur de l’égalité ?

 

eugenia
Crédit illustration : Eugenia Loli ©

 

Le féminisme peut se définir comme la lutte pour l’amélioration et l’extension du rôle et des droits des femmes dans la société, et l’obtention d’une égalité de fait avec les hommes.

Une revendication qui, en soi, paraît on ne peut plus légitime. Pourtant, plus de 150 ans après les débuts du féminisme moderne, l’égalité entre les femmes et les hommes n’est toujours pas acquise. Certes, elle a bien été entérinée par le droit. Mais lorsqu’on se penche sur les faits, qui restent nettement plus parlants qu’un corpus de lois, on se rend compte que la place des femmes n’est toujours pas égale à celle des hommes, que ce soit dans la sphère publique ou privée.

Les progrès de ces cinquante dernières années ont été fulgurants, c’est un fait. Néanmoins, les femmes se heurtent encore et toujours à de nombreuses inégalités en matière de carrière, de rémunération, de répartition des tâches domestiques, de choix reproductif, de distribution du pouvoir. Sans parler des violences physiques, sexuelles, psychologiques dont elles restent les principales victimes, et de la complaisance des institutions judiciaires face aux manifestations les plus abruptes de la domination masculine.

Pourquoi, alors la société aurait logiquement dû évoluer sur la question de l’égalité entre les femmes et les hommes au gré des batailles féministes, le système patriarcal se maintient-il si fermement ? S’il n’existe pas une seule et unique réponse à cette question, l’une des clés se trouve peut-être dans la résistance de nombreux hommes face à l’idée que les femmes puissent être leur égale dans tous les domaines. On a déjà vu que les femmes aussi pouvaient être misogynes et s’opposer à l’émancipation de leur propre genre  – il est désormais temps de s’intéresser à la question de la résistance masculine à l’idée d’une égalité pleine et entière entre les sexes.

Quand l’égalité devient une menace

Si les réacs ne cessent de geindre sur la « féminisation » de la société (en réalité, elle a simplement accordé aux femmes le rôle qui aurait dû leur revenir depuis toujours) et l’hypothétique transformation des hommes en baudruches dégonflées, ce n’est pas tant qu’ils s’interrogent sur une dévaluation du masculin. Ils savent au fond d’eux que la domination masculine se porte toujours fièrement : il suffit de regarder autour de soi pour s’en apercevoir. Non – ce qui les chagrine, c’est simplement que les femmes ont commencé à gagner en puissance. Qu’elles font tous les jours la démonstration de leur pouvoir, de leur intelligence, de leurs compétences, et donc de leur parfaite égalité théorique avec les hommes. De nombreuses femmes exercent le même métier que les hommes, font état d’un même niveau de ressources (matérielles, financières, intellectuelles), voire PIRE, réussissent mieux qu’eux. Inconcevable, pour ces intégristes de la masculinité « traditionnelle » à qui l’on a appris que leur rôle était de protéger les femmes, ces êtres éternellement faibles. Voilà donc où se trouve la menace : dans l’égalité.

Mais pourquoi, vous demanderez-vous, ces pauvres hommes la craignent-ils tant ? L’égalité n’est pas la domination : c’est simplement un partage paritaire de prérogatives, de droits et de privilèges. Autrement dit, on ne retire à personne sa part du gâteau – on ne fait que proposer à un nombre plus élevé de personnes d’y goûter. Alors ?

Pour mieux comprendre ce mécanisme de pensée, il faut revenir à la racine et s’intéresser à la façon dont les hommes sont élevés. Très tôt, les petits garçons sont incités à développer des compétences telles que le courage, la ténacité, la responsabilité, l’autonomie et à se construire en opposition aux petites filles, qui sont censées représenter la vulnérabilité, la délicatesse, la dépendance et l’émotivité. Soit l’antithèse de ce qu’on leur inculque. Les hommes grandissent dans un environnement qui ne cesse de leur répéter qu’ils sont le « sexe fort ». Or, s’il y a un sexe fort, il y a nécessairement un sexe faible. Les hommes construisent donc leur identité sur la façon dont ils « dominent » les femmes, que ce soit physiquement, intellectuellement, ou socialement. Plus ils les dominent, et plus ils sont des hommes, des vrais.

Cette idée est éminemment toxique, et pourtant : elle est nécessaire pour la pérennisation du système patriarcal. On fait donc comprendre aux garçons, dès leur plus jeune âge, que c’est dans les brèches de l’altérité femme-homme que se niche leur puissance, leur virilité – pour ne pas dire leur supériorité. D’ailleurs, les « pick-up artists » et autres « incels » ne se définissent pas autrement que par rapport aux femmes – celles qu’ils ont réussi à séduire, celles qu’ils projettent de séduire, et celles qu’ils ne parviennent pas à séduire. C’est dans leur rapport aux femmes que se construit (ou pas) leur identité virile, c’est-à-dire leur pouvoir.

Voilà pourquoi tant d’hommes – et de femmes ayant intériorisé les normes du système patriarcal – tiennent autant à cette idée de « sexes complémentaires ». C’est en effet cette assise théorique qui permet de justifier la hiérarchisation des sexes, et donc la domination masculine.

L’égalité représente donc une menace pour les hommes – du moins, ceux qui ont construit leur identité masculine sur la domination (ou l’illusion de la domination) des femmes. Elle est une menace parce qu’elle attente aux fondations mêmes de leur identité. S’ils ne dominent plus personne, qui sont-ils ? Que reste-t-il d’eux-mêmes ?
Si les femmes ont les mêmes d’opportunités professionnelles, le même niveau d’indépendance financière, la même autonomie, les mêmes avantages sociaux et politiques, la même considération et le même pouvoir que les hommes, alors ces derniers ne peuvent plus dominer – dans toutes les dimensions que cette domination comporte. Ils ne peuvent plus harceler, agresser, violer sans devoir en subir les conséquences, ils ne peuvent plus s’accaparer le pouvoir, ils ne peuvent plus prendre des décisions de manière unilatérale, ils ne peuvent plus s’approprier la main-d’œuvre féminine dans la sphère domestique, ils ne peuvent plus se gorger de l’illusion de leur supériorité, celle-là même qui constitue le fondement de leur identité. Si les femmes n’ont plus besoin d’eux, ils perdent non seulement une partie de leur identité « virile », mais aussi l’intégralité ou presque de leurs privilèges.

C’est un fait : une femme à égalité parfaite avec son conjoint (en matière de carrière, de rémunération et de perspectives, pour ne parler que de la sphère professionnelle) fera beaucoup moins souvent le « choix » de rester à la maison pour s’occuper des gosses et/ou prendre en charge l’intégralité des tâches domestiques. Or, de nombreux hommes ne peuvent avoir une carrière et des responsabilités prenantes que parce qu’ils bénéficient du soutien logistique, domestique et affectif de leur compagne. Enlevez-la du tableau, que reste-t-il ? Une pile de machines à faire tourner, d’enfants à élever, de ménage et des courses à faire, de chemises à repasser, et fatalement, beaucoup moins de temps disponible pour diriger le monde.

La question de l’hypergamie

Autrefois, la tendance consistait pour les femmes à choisir un partenaire qui leur était « supérieur » en termes de niveau d’études, de profession et de classe sociale (en sciences sociales, on nomme cela l’hypergamie). Le corollaire logique était que les hommes choisissaient plutôt comme partenaire une femme qui leur était « inférieure » dans les domaines susmentionnés (ce que l’on appelle l’hypogamie).

Cette tendance peut sans doute être lue comme une manifestation subtile de la domination masculine, c’est-à-dire un besoin (conscient ou non) des hommes de se sentir supérieurs à leur conjointe. En effet, comme on l’a vu plus haut, cette sensation de supériorité est directement corrélée à la virilité. Plus un homme se sent « dominant » (parce que c’est lui qui ramène l’argent au foyer, ou parce qu’il a une carrière plus prestigieuse que celle de sa compagne), plus il se sent viril. C’est ainsi qu’on lui a appris à considérer les choses. Cela ne signifie pas que les hommes qui recherchent la supériorité dans le couple sont nécessairement toxiques, malsains ou violents. Cela signifie en revanche que cela fait très peu de temps qu’on a commencé à décorréler le couple des logiques de domination. Fatalement, les vestiges de notre ancien système perdurent.

Je me rappelle mon incrédulité d’adolescente lorsque, observant les couples d’adultes autour de moi, j’ai constaté qu’ils étaient très souvent composés d’un homme pourvu d’une profession et d’un statut social relativement prestigieux et d’une femme dotée d’un emploi moins qualifié, d’un niveau d’études inférieur et/ou d’une classe sociale moins élevée. Cela semblait être la norme. L’expression « chef de famille » (pour désigner le mari) a beau avoir été effacée du Code civil en 1970, l’idée de l’homme qui représenterait le membre « dominant » de la cellule familiale perdure dans les faits.

Si aujourd’hui cette tendance s’efface au profit de relations plus égalitaires, certains hommes continuent à préférer prendre pour compagnes des femmes qui leur sont intellectuellement et socialement « inférieures ». Parce qu’il s’agit là, sans doute, du seul outil qu’ont trouvé ces hommes pour pouvoir briller, à la manière d’un phare qui clignote faiblement dans la nuit. Combien de fois a-t-on entendu ce tropisme sexiste de la femme « trop » intelligente, « trop » ambitieuse qui ferait peur aux hommes ?

L’exemple de Me Too, ou pourquoi les hommes craignent pour leurs privilèges

La raison pour laquelle on a entendu tant d’hommes s’émouvoir des conséquences possibles du mouvement Me Too est simple : ils craignent l’avènement d’une égalité réelle, et non plus seulement théorique. Ces hommes savent pertinemment que la probabilité que leur monde s’effondre en cas d’accusations de violences sexuelles est faible, voire nulle – du moins en France, où la complaisance avec les agresseurs semble plus forte qu’aux Etats-Unis.

En France donc, aucune affaire de ce genre, qu’elle ait été statuée ou ait résulté en un non-lieu, n’a brisé durablement la vie de l’agresseur (et ne parlons même pas de ces hommes anonymes qui, après avoir harcelé et/ou agressé l’une de leurs collaboratrices, continuent à évoluer pépère dans la hiérarchie de leur entreprise pendant que leur victime se voit contrainte de démissionner, quand elle n’est pas tout simplement limogée). Dans la grande majorité des cas, les violences faites aux femmes sont tout simplement impunies. La vie de la victime, en revanche, est durablement impactée.

Tout cela, les hommes le voient bien – personne ne peut être aveugle à ce point. La complaisance de la Justice (qui est à distinguer du droit, lequel doit lui-même être distingué de la morale individuelle) avec les hommes auteurs de violences n’est plus à démontrer. De nombreuses ressources, études et statistiques sont disponibles sur le sujet. Ce que ces hommes craignent, ce n’est donc pas d’être la « victime » de fausses accusations (tout cela n’est qu’un fantasme maculé de mauvaise foi), mais bien qu’on leur confisque des privilèges dont ils jouissent depuis des milliers d’années. Des privilèges financiers, sociaux, politiques, des privilèges de sexe, des privilèges de violence, des privilèges de domination, le tout dans un système qui ferme opportunément les yeux sur les conséquences de la domination masculine.

Voilà pourquoi le retour de bâton n’a pas tardé à apparaître, quelques mois à peine après cette fameuse « libération » de l’écoute des femmes. Il n’y a que des hommes effrayés, inquiets pour leurs privilèges et leurs passe-droits pour venir expliquer aux femmes dans quel cadre doit s’exercer leur prise de parole. Si elles parlent trop fort, si elles racontent tout, si on les écoute trop, le système patriarcal tel que nous le connaissons aujourd’hui commencera à s’ébranler. Et c’est précisément cette échéance qu’ils repoussent.

Conclusion

Pour toutes ces raisons, le mouvement féministe ne peut aujourd’hui faire l’économie d’une déconstruction de la masculinité. Exiger que les droits des femmes progressent, oui, évidemment : mais un travail de remise en cause de la virilité telle que nous l’entendons aujourd’hui doit aussi être entrepris, car ces deux thématiques sont indissociables l’une de l’autre. Lorsque les hommes n’auront plus besoin de dominer pour se sentir pleins et entiers, et lorsque les femmes prendront conscience qu’elles sont complètes même sans un homme à leur côté, alors nous aurons fait un pas en avant. L’idée d’une prétendue complémentarité des sexes doit être enterrée : les hommes ne complètent pas les femmes, et les femmes ne complètent pas les hommes. Il est temps de se libérer des entraves du genre et de la structure immuable, sclérosée, dans laquelle il se forme depuis des milliers d’années. Il est temps, aussi, que les hommes cessent de se nourrir de la chair et du sang des femmes pour se sentir exister.

Osons dire cette vérité qui dérange : si l’égalité réelle existait, aucune femme n’accepterait de tenir compagnie à des hommes médiocres. De fait, l’appropriation par les hommes du temps, de la main-d’œuvre et du soutien émotionnel des femmes, sur laquelle repose notre système actuel, ne serait plus envisageable. Ce sont les fondations mêmes de notre société qui seraient impactées. De quoi éprouver quelques frissons, n’est-ce pas ?

Mais il y a aussi la vérité suivante : si l’égalité réelle existait, chacun et chacune serait bien plus heureux.se et épanoui.e. Et non, aucun homme ne serait privé de son pouvoir – si ce n’est celui de dominer. Et c’est bien là le nœud du problème. Ces derniers mois nous ont donné à voir un triste spectacle, celui d’une caste masculine qui ne peut supporter de se voir spoliée de ses privilèges de domination. On déplore ainsi la fin d’une culture qui permettait aux hommes non pas de cohabiter paisiblement avec les femmes, mais d’exercer leur pouvoir avec l’assentiment d’une majorité silencieuse.

Voilà pourquoi l’égalité fait si peur. La lutte ne fait que commencer.

Image

Voyage au féminin singulier

 

IMG_9724 - Copie
Un lever de soleil à Tulum, au Mexique

La première fois que j’ai vraiment voyagé seule, j’ai haï l’expérience, non pas tant à cause de la solitude que de l’absence de moyens qui me condamnait à dormir dans un dortoir glauque et à bouffer des chips à tous les repas. Pas de bol, je détestais également la ville dans laquelle j’avais échoué : Oslo, capitale scandinave ayant le charme d’un surgelé. Il faut dire que le voyage avait plutôt mal commencé, lorsqu’un groupe d’agents des douanes m’avait arrêtée à l’aéroport pour m’entraîner dans une petite pièce où ils entreprirent de fouiller ma valise.

– Qu’est-ce qui vous amène ici ? m’a-t-on demandé d’un ton faussement badin.
– Je viens visiter.
– Ah oui, visiter ! (ils ne me croyaient pas du tout). Visiter quoi ?
– Euh, je ne sais pas encore, je n’ai pas fait de programme.
– Vous avez des amis ici ?
– Non.
– Donc vous voyagez seule ?
– Oui.

Alerte rouge, une jeune femme de 22 ans voyageant seule ! Cela cache forcément quelque chose.

Après plusieurs minutes de réponses agacées (pour moi) et de fouilles improductives (pour eux), les douaniers durent se rendre à l’évidence : non, je ne transportais ni liasses de billets ni héroïne dans ma valise et oui, j’étais une honnête citoyenne. Ils finirent néanmoins par m’avouer, penauds, qu’ils m’avaient soupçonné d’être une prostituée. Voilà : vous êtes une femme jeune qui débarque seule dans un pays étranger, et pour la plupart des gens, vous ne pouvez pas être autre chose qu’une pute.

A l’issue de ces quelques jours sans joie, j’ai regagné l’aéroport pour passer la journée entière à attendre, comme une délivrance, l’avion qui me ramènerait chez moi. Cette expérience ne m’a pas découragée.

Quelques années plus tard, je suis partie seule à Rome, où j’ai marché une vingtaine de kilomètres par jour et mangé des gelati au Kinder dans la lumière de la fin d’été. Le studio que j’avais loué ressemblait à une cellule de prison, mais je l’avais pour moi toute seule : un progrès par rapport à mon premier voyage solo.

Et puis j’ai fini par traverser les océans. Plusieurs fois.

On commence petit, et puis ça ne manque jamais : on veut aller plus loin. A chaque fois pourtant, je bois l’angoisse à la petite cuillère. Je respire mal, j’ai mal au ventre, je me flagelle mentalement pour avoir eu cette idée stupide. Mais pourquoi je fais ça ? Pourquoi ? Mais il y a l’excitation, aussi. L’adrénaline. C’est ça qui vous accroche.

Je ne me suis jamais vraiment vue comme une femme qui voyage, dans toutes les limites que mon genre est censé comporter. Je n’ai pas peur. Je ne pense pas à toutes les choses horribles qui sont censées m’arriver, aux limitations que la société voudrait m’imposer. C’est vrai, lorsque des hommes viennent me parler, je les considère toujours avec méfiance. Quelle idée a-t-il en tête ? Qu’est-ce qu’il me veut ? Allez, barre-toi ! Toujours la peur, intégrée dès l’enfance, de l’agression sexuelle, du viol, du meurtre. Du caractère universel de la barbarie masculine. Les œuvres littéraires et cinématographiques, les mythes culturels, l’actualité : tout concourt à nous rappeler qu’il arrive des choses horribles aux femmes qui s’aventurent seules dans le monde. C’est le fameux mythe de la joggeuse, cette femme que le simple fait de se mouvoir, seule, expose aux plus terribles dangers.

Lorsque l’angoisse et le sentiment de solitude s’étiolent, c’est là que naissent ces fulgurances qui rendent le voyage solitaire si précieux. C’est un coucher de soleil rose sur le lac Ontario, ce sont des rencontres fugaces qui ne laissent rien d’autre qu’un sourire. C’est rouler sur des routes désertes, avoir peur et se sentir libre. La joie, la fierté, la puissance. C’est débarquer à 9h du matin sur une plage déserte du Mexique, et se prendre la beauté du monde en pleine gueule. Le sourire que j’ai esquissé à cet instant-là ne se perdra jamais : il est gravé en moi. C’est se féliciter dans l’avion du retour, remplie d’une incommensurable fierté. Je l’ai fait. Je n’ai besoin de personne. C’est vouloir aussi parfois avoir quelqu’un près de soi, devoir gérer seule l’angoisse des files d’aéroport, des chambres d’hôtel vides, des silences qui se prolongent, des nuits qui tombent trop tôt, de la solitude qui se referme comme un piège.

« – Tu pars avec qui ? » 
« – Toute seule. »

Je dois avouer n’avoir jamais vraiment eu de réaction négative à mes velléités de voyage en solitaire, si ce n’est le classique regard étonné. La lueur d’incompréhension dans le regard. Une femme ? Seule ? Mais pourquoi ? Cela défie la logique. Même si elle tend à se démocratiser, la figure de la femme indépendante étonne – et dérange – toujours.

La femme seule fait peur : elle est souvent brandie comme un épouvantail, une menace à l’encontre de celles qui refusent de rentrer dans le rang. On craint, souvent de manière inconsciente, sa désobéissance, son libre-arbitre, son pouvoir. Comme les sorcières que l’on « chassait » autrefois, elle ne dépend de personne et ne répond d’aucune autorité. Elle a tout le loisir de réfléchir, et donc de se rebeller. Dans une société où les femmes sont encore largement vues comme les extensions des hommes, le fait qu’elles puissent manifester une volonté propre et exister pleinement en dehors de ces derniers étonne. Voire suscite l’hostilité.

Aventures solitaires

Les femmes voyageant seules sont entourées de mythes tenaces. Autrefois, on les considérait comme des prostituées ou des inadaptées sociales. Celles qui manifestaient des velléités d’aventure étaient frappées du sceau de la réprobation – c’était particulièrement le cas pour les femmes mariées, dont l’existence dépendait de celle de leur époux. En France, jusqu’en 1938, elles ne pouvaient d’ailleurs pas obtenir de passeport sans l’autorisation de celui-ci. Il a fallu attendre le 19e siècle pour que les femmes sortent de leur foyer, en nombres infimes et toujours sous le regard désapprobateur de leurs pairs.

Dans un numéro du périodique l’Année littéraire de 1867, on trouve la phrase suivante au sujet des voyageuses en solitaire : « S’il leur arrive quelque mésaventure, la pitié que l’on ressent est moins grande : elles n’avaient qu’à rester chez elles ». Cent cinquante ans plus tard, les mentalités n’ont pas tellement changé. C’est la même culpabilisation qui a cours pour les femmes à qui il arrive des « mésaventures » : elles n’avaient qu’à faire attention, elles n’avaient qu’à s’habiller autrement, elles n’avaient qu’à pas laisser un homme entrer chez elles, elles n’avaient qu’à dire non, elles n’avaient qu’à pas se promener seule à cette heure-ci, oh et puis tant qu’à faire, elles n’avaient qu’à pas exister.

Aujourd’hui cependant, le mythe de la voyageuse a changé de visage. Si elle n’est plus vue comme une aberration, les motivations qui la poussent à partir sont encore réputées avoir quelque chose à voir avec sa vie privée : elle voyage pour fuir quelque chose, ou pour conjurer un évènement douloureux (rupture, deuil, etc.). Pas pour elle-même. Le voyage « féminin » serait une forme de transcendance, un moyen de se reconnecter à soi-même après des années passées dans le brouillard. En témoignent les très populaires récits de voyage « Wild » et « Mange, prie, aime », dans lesquels l’impulsion du départ est causée par des évènements personnels douloureux. Peu de femmes semblent voyager pour leur propre plaisir, par simple envie de découvrir le monde ou de se découvrir soi. Sans doute préfère-t-on croire que les femmes ne partent pas à l’aventure « naturellement ». Il faut que quelque chose les y contraigne, les y pousse avec insistance. Qu’elles n’aient, en somme, pas vraiment le choix. Pourtant, le voyage solo « plaisir » existe bel et bien : il est simplement peu documenté. De nombreuses femmes, dont je crois faire partie, ne voyagent ni pour fuir ni pour se consoler d’une quelconque blessure. Elles voyagent avant tout pour la beauté du geste, pour la beauté du monde, et par amour pour la liberté. Leur liberté.

Face à la figure universelle de l’aventurier (un homme, forcément), la voyageuse en solitaire dénote encore. En témoignent les rubriques dédiées aux « femmes seules » dans les guides touristiques, qui l’informent des mesures à prendre en matière de sécurité ou des tenues à éviter. Eviter de sortir le soir, ne pas dévoiler trop de peau, ne pas traîner seule dans certains quartiers, éviter les tenues « aguichantes », ne pas se montrer trop avenante avec les hommes, porter une fausse alliance… Ces injonctions à la peur, à la tempérance (sous forme de conseils bienveillants) entérinent l’idée selon laquelle les femmes seraient secondaires, supplétives, fragiles, par opposition aux hommes dont le caractère universel leur permet d’endosser tous les rôles. Dont celui bien connu de l’aventurier sans peurs et sans reproches. Bien évidemment, ces conseils peuvent s’avérer tout à fait pertinents selon les pays. Qu’on le veuille ou non, les femmes restent encore des proies à l’échelle globale. Mais il est faux de croire qu’elles sont forcément plus en sécurité chez elles qu’à l’autre bout du monde.

Les études le prouvent. On sait qu’en matière de violences sexuelles, l’agresseur est connu de la victime dans plus de 80% des cas. Le chiffre tombe à 74% pour ce qui concerne le viol en particulier. Dans la plupart des cas, il s’agit du conjoint, ex-conjoint ou d’un membre de la famille (source : Collectif Féministe contre le Viol). D’un point de vue statistique, il est donc beaucoup plus probable qu’une femme se fasse agresser dans son propre foyer qu’à 10 000 km de chez elle. Finalement, les conseils de « sécurité » et les invitations à ne pas prendre de risques inconsidérés, à éviter certains secteurs à la nuit tombée et à faire preuve de bon sens ne sont-ils pas valables partout dans le monde ? Peut-être faut-il simplement se faire confiance, d’autant plus qu’en tant que femmes dressées à la peur et à l’anticipation du pire, nous savons mieux que quiconque repérer les situations à risque.

Quel avenir pour le voyage en solitaire ? Au vu de la vitesse à laquelle grossissent les réseaux de voyageuses sur les réseaux sociaux (plus de 110 000 membres pour le groupe Facebook We are Backpackeuses), il semble en tout cas connaître un bel essor. Et il y a fort à parier que la « tendance » est partie pour durer.

Il n’y a pas si longtemps que les femmes ont découvert le plaisir de l’indépendance et de la liberté. En voyageant seules, en faisant fi des normes de genre et des injonctions à la peur, elles découvrent leur propre puissance. Le voyage en solitaire doit alors être vu comme une formidable manière de conquérir l’espace, mais aussi, de manière métaphorique, une manière de se saisir d’un pouvoir trop longtemps confisqué.
Loin de chez elles, les femmes découvrent que cette hypothétique essence féminine qui les tiendrait éloignées du monde, de l’extérieur, des risques, du pouvoir et de l’autonomie n’est qu’une absurde construction sociale. Elles ne laisseront personne leur couper les ailes : le voyage en solitaire est aujourd’hui un de leurs totems.

Image

Campagne contre les violences sexistes et sexuelles : une occasion manquée

Reagir-peut-tout-changer-Lutte-contre-les-violences-sexistes-et-sexuelles_large
Ne pas agresser aussi.

 

Depuis le 30 septembre, le gouvernement a lancé une campagne pour sensibiliser aux violences sexistes et sexuelles, intitulée « Réagir peut tout changer ».
Jusqu’au 14 octobre, quatre spots seront diffusés à la télévision et sur Internet, pour illustrer la diversité des violences (physiques, sexuelles, verbales…) et du cadre dans lequel elles s’inscrivent (sphère privée, sphère professionnelle, espace public, etc).

Chaque spot met en scène une femme victime de violences sexistes et/ou sexuelles et un.e témoin qui vient à son secours, le but étant d’inciter les gens à réagir lorsqu’ils assistent à un tel incident, au lieu de simplement détourner le regard. « Dénoncer ne suffit plus, il faut désormais changer les comportements et inciter chacun à réagir », explique ainsi le communiqué officiel.

Inciter chacun à réagir face aux violences sexistes et sexuelles : c’est effectivement une bonne idée. Pour une fois qu’on parle de sexisme à la télé, ne faisons pas la fine bouche, n’est-ce pas ? Mais on ne règle pas un problème en évitant sa cible. En n’adressant son message qu’aux témoins, c’est-à-dire des personnes qui n’ont aucune responsabilité dans la commission de telles violences, le gouvernement donne un coup d’épée dans l’eau. Un peu comme s’il lançait une campagne contre la fraude fiscale en s’adressant aux enfants des fraudeurs et fraudeuses : « Attention ! Si vous voyez vos parents détourner du fric, surtout, réagissez ! ».

Depuis quelques années, on assiste à de nombreux tâtonnements en matière de prévention des violences sexistes. On pense par exemple à la récente campagne contre le harcèlement et les agressions sexuelles dans les transports en Ile-de-France, mettant en scène des femmes menacées par des ours ou des loups.

 

http___o.aolcdn.com_hss_storage_midas_abe0d208bdc1858f681042eb8b84b399_206182370_harcelement+transports

 

Outre un manque de crédibilité évident, cette campagne péchait par son refus de s’adresser directement aux agresseurs. Victimes ou témoins, donnez l’alerte ! Le message est identique à celui de la campagne actuelle, et s’accompagne du même déplacement de la responsabilité des agresseurs vers les (potentiels) témoins. En 2018 encore, on marche sur la pointe des pieds, on hésite, on tâtonne, on tourne autour du pot, comme si s’adresser directement aux personnes concernées  – les hommes auteurs de violences – n’était pas une solution envisageable. Regarder la réalité en face ? Prendre acte du fait que, dans un système patriarcal, les violences sont en majorité commises par des hommes, et qui plus est des hommes normaux ? Expliquer à ces mêmes hommes que leur comportement est intolérable ? On n’y arrive toujours pas. Parce que le sujet gêne, irrite, parce qu’il a une dimension un peu trop militante, un peu trop féministe peut-être, parce que les violences sexistes et sexuelles sont encore largement admises dans notre société (le coup de la main aux fesses qu’il faudrait prendre comme un compliment, du « joli petit cul » de Michel de la compta qui est censé être un éloge et du pauvre frotteur victime de sa misère sexuelle), il est encore manié avec force maladresse. Ainsi, l’on continue à proposer des visuels à côté de la plaque, à faire croire que les violences sexuelles ne peuvent être le fait que de quelques individus marginaux et échevelés (1), et à décharger la responsabilité des agresseurs sur les hypothétiques témoins de leurs agissements.

Est-il si compliqué de dire aux agresseurs… qu’il ne faut pas agresser ? Bien entendu, le gouvernement n’est pas le seul acteur influent dans ce combat – loin s’en faut. C’est aussi toute notre culture populaire, tous nos mythes culturels, tous nos stéréotypes souterrains qu’il faut réformer. Mais quitte à lancer une campagne de sensibilisation aux violences sexistes et sexuelles : pourquoi ne pas s’adresser en premier lieu à ceux qui les commettent ?

Nous aurons progressé lorsque nous oserons enfin dire, de manière claire et non équivoque, que certains comportements ne sont pas tolérables. Lorsque nous nous adresserons pour cela aux agresseurs et non à ceux qui les entourent. Lorsque nous cesserons de tourner autour du pot, de trouver des excuses, de s’emberlificoter dans des messages confus et sans résonance.

Les violences faites aux femmes ne cesseront pas si l’on se contente de demander aux témoins de « réagir ». C’est leur faire porter une responsabilité qu’ils et elles n’ont pas, tout en excusant discrètement les agresseurs – et les défaillances de notre système judiciaire. De la même manière qu’on n’éradique pas une maladie en agissant uniquement sur ses symptômes, on ne peut prétendre combattre les violences sexistes et sexuelles en agissant uniquement sur ses conséquences.

Cette manière de faire est d’autant plus inefficace qu’une réaction n’entraîne en aucun cas la garantie pour la victime de trouver réparation. Combien de plaintes pour violences sont-elles classées sans suite ? Combien de femmes sont-elles ignorées, snobées, humiliées, lorsqu’elles se décident enfin à pousser la porte d’une gendarmerie ? Combien d’agresseurs sont-ils effectivement condamnés chaque année ? (réponse : très peu)

Ce n’est pas comme si l’on pouvait se targuer d’avoir une justice efficace, impartiale et sensibilisée à la problématique des violences faites aux femmes. Pour bien des femmes, une confrontation avec le système judiciaire ne sera rien d’autre qu’une énième occasion de se prendre dans la gueule le sexisme endémique de notre société. 

Le message que le gouvernement aurait dû faire passer est un message simple, que l’on considère pourtant avec une étrange frilosité : le respect dû aux femmes doit être exactement le même que celui dû aux hommes. Point barre.

Ce que vous ne feriez pas à un homme, ne le faites pas à une femme. Ce n’est pas compliqué. Quant aux témoins, s’ils existent, ils ne sont pas là pour réparer les erreurs des hommes sexistes et/ou violents : c’est à ces hommes, et à eux seuls, qu’incombe la responsabilité de modifier leur comportement.

(1) Pourtant, les agresseurs, les harceleurs sexuels, les violeurs, et d’une manière générale les auteurs de violences sexistes (qu’elles soient physiques ou verbales, explicites ou souterraines) sont la plupart du temps des Monsieur Tout le monde. Ce sont nos employeurs, nos voisins, nos pères, nos frères, nos amis, nos collègues. Ainsi, dans 8 cas sur 10, l’auteur d’un viol fait partie de l’entourage de la victime. Il est donc temps de tordre le cou au mythe de l’agresseur marginal et désocialisé, qui erre à la recherche de ses prochaines victimes entre rues sombres et rames de métro bondées.