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Campagne contre les violences sexistes et sexuelles : une occasion manquée

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Ne pas agresser aussi.

 

Depuis le 30 septembre, le gouvernement a lancé une campagne pour sensibiliser aux violences sexistes et sexuelles, intitulée « Réagir peut tout changer ».
Jusqu’au 14 octobre, quatre spots seront diffusés à la télévision et sur Internet, pour illustrer la diversité des violences (physiques, sexuelles, verbales…) et du cadre dans lequel elles s’inscrivent (sphère privée, sphère professionnelle, espace public, etc).

Chaque spot met en scène une femme victime de violences sexistes et/ou sexuelles et un.e témoin qui vient à son secours, le but étant d’inciter les gens à réagir lorsqu’ils assistent à un tel incident, au lieu de simplement détourner le regard. « Dénoncer ne suffit plus, il faut désormais changer les comportements et inciter chacun à réagir », explique ainsi le communiqué officiel.

Inciter chacun à réagir face aux violences sexistes et sexuelles : c’est effectivement une bonne idée. Pour une fois qu’on parle de sexisme à la télé, ne faisons pas la fine bouche, n’est-ce pas ? Mais on ne règle pas un problème en évitant sa cible. En n’adressant son message qu’aux témoins, c’est-à-dire des personnes qui n’ont aucune responsabilité dans la commission de telles violences, le gouvernement donne un coup d’épée dans l’eau. Un peu comme s’il lançait une campagne contre la fraude fiscale en s’adressant aux enfants des fraudeurs et fraudeuses : « Attention ! Si vous voyez vos parents détourner du fric, surtout, réagissez ! ».

Depuis quelques années, on assiste à de nombreux tâtonnements en matière de prévention des violences sexistes. On pense par exemple à la récente campagne contre le harcèlement et les agressions sexuelles dans les transports en Ile-de-France, mettant en scène des femmes menacées par des ours ou des loups.

 

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Outre un manque de crédibilité évident, cette campagne péchait par son refus de s’adresser directement aux agresseurs. Victimes ou témoins, donnez l’alerte ! Le message est identique à celui de la campagne actuelle, et s’accompagne du même déplacement de la responsabilité des agresseurs vers les (potentiels) témoins. En 2018 encore, on marche sur la pointe des pieds, on hésite, on tâtonne, on tourne autour du pot, comme si s’adresser directement aux personnes concernées  – les hommes auteurs de violences – n’était pas une solution envisageable. Regarder la réalité en face ? Prendre acte du fait que, dans un système patriarcal, les violences sont en majorité commises par des hommes, et qui plus est des hommes normaux ? Expliquer à ces mêmes hommes que leur comportement est intolérable ? On n’y arrive toujours pas. Parce que le sujet gêne, irrite, parce qu’il a une dimension un peu trop militante, un peu trop féministe peut-être, parce que les violences sexistes et sexuelles sont encore largement admises dans notre société (le coup de la main aux fesses qu’il faudrait prendre comme un compliment, du « joli petit cul » de Michel de la compta qui est censé être un éloge et du pauvre frotteur victime de sa misère sexuelle), il est encore manié avec force maladresse. Ainsi, l’on continue à proposer des visuels à côté de la plaque, à faire croire que les violences sexuelles ne peuvent être le fait que de quelques individus marginaux et échevelés (1), et à décharger la responsabilité des agresseurs sur les hypothétiques témoins de leurs agissements.

Est-il si compliqué de dire aux agresseurs… qu’il ne faut pas agresser ? Bien entendu, le gouvernement n’est pas le seul acteur influent dans ce combat – loin s’en faut. C’est aussi toute notre culture populaire, tous nos mythes culturels, tous nos stéréotypes souterrains qu’il faut réformer. Mais quitte à lancer une campagne de sensibilisation aux violences sexistes et sexuelles : pourquoi ne pas s’adresser en premier lieu à ceux qui les commettent ?

Nous aurons progressé lorsque nous oserons enfin dire, de manière claire et non équivoque, que certains comportements ne sont pas tolérables. Lorsque nous nous adresserons pour cela aux agresseurs et non à ceux qui les entourent. Lorsque nous cesserons de tourner autour du pot, de trouver des excuses, de s’emberlificoter dans des messages confus et sans résonance.

Les violences faites aux femmes ne cesseront pas si l’on se contente de demander aux témoins de « réagir ». C’est leur faire porter une responsabilité qu’ils et elles n’ont pas, tout en excusant discrètement les agresseurs – et les défaillances de notre système judiciaire. De la même manière qu’on n’éradique pas une maladie en agissant uniquement sur ses symptômes, on ne peut prétendre combattre les violences sexistes et sexuelles en agissant uniquement sur ses conséquences.

Cette manière de faire est d’autant plus inefficace qu’une réaction n’entraîne en aucun cas la garantie pour la victime de trouver réparation. Combien de plaintes pour violences sont-elles classées sans suite ? Combien de femmes sont-elles ignorées, snobées, humiliées, lorsqu’elles se décident enfin à pousser la porte d’une gendarmerie ? Combien d’agresseurs sont-ils effectivement condamnés chaque année ? (réponse : très peu)

Ce n’est pas comme si l’on pouvait se targuer d’avoir une justice efficace, impartiale et sensibilisée à la problématique des violences faites aux femmes. Pour bien des femmes, une confrontation avec le système judiciaire ne sera rien d’autre qu’une énième occasion de se prendre dans la gueule le sexisme endémique de notre société. 

Le message que le gouvernement aurait dû faire passer est un message simple, que l’on considère pourtant avec une étrange frilosité : le respect dû aux femmes doit être exactement le même que celui dû aux hommes. Point barre.

Ce que vous ne feriez pas à un homme, ne le faites pas à une femme. Ce n’est pas compliqué. Quant aux témoins, s’ils existent, ils ne sont pas là pour réparer les erreurs des hommes sexistes et/ou violents : c’est à ces hommes, et à eux seuls, qu’incombe la responsabilité de modifier leur comportement.

(1) Pourtant, les agresseurs, les harceleurs sexuels, les violeurs, et d’une manière générale les auteurs de violences sexistes (qu’elles soient physiques ou verbales, explicites ou souterraines) sont la plupart du temps des Monsieur Tout le monde. Ce sont nos employeurs, nos voisins, nos pères, nos frères, nos amis, nos collègues. Ainsi, dans 8 cas sur 10, l’auteur d’un viol fait partie de l’entourage de la victime. Il est donc temps de tordre le cou au mythe de l’agresseur marginal et désocialisé, qui erre à la recherche de ses prochaines victimes entre rues sombres et rames de métro bondées.