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Pour ou contre le patriarcat ?

Parfois, à la manière d’un vieux chien endormi, le patriarcat chancelant est pris d’un sursaut soudain. Il se réveille alors, se dresse sur ses papattes tremblantes et s’en va fouiller, de sa truffe humide et froide, les décombres (relatives) de son règne finissant. 

“Qu’est-ce que je pourrais bien faire ?” se lamente t-il, tout perturbé. C’est que, ces dernières années, sa marge de manœuvre s’est considérablement réduite. C’est alors qu’une idée de génie lui vient : et s’il allait emmerder les femmes à propos de leurs tenues ? C’est novateur, c’est inédit, et puis ça leur apprendra à réclamer l’égalité, tiens. Le voilà qui commande alors un sondage à l’IFOP sur (je cite) “L’autorisation du port des divers types de vêtements féminins pour les filles dans les lycées publics”.

C’est vrai, ça ! On n’en parle pas assez. Et puis, c’est un sujet de la plus haute importance, surtout en pleine pandémie mondiale. Et le voilà donc qui s’enquiert de l’avis de la population sur des thématiques aussi essentielles que le port du crop-top ou l’absence du port du soutien-gorge chez les lycéennes françaises. A ce moment-là, on a bien envie de lui dire de se mêler de ce qu’il y a dans son slip.  

Car, en somme, le voilà qui remet sur la table un débat qu’on espérait périmé depuis la fin des années 50 : acceptez-vous que les femmes soient libres de leur corps, oui ou non ? 

Viles tentatrices

Imaginerait-on la publication d’un sondage demandant aux Français-es s’ils ou elles autorisent le port du short court et moulant pour les garçons ? Ou s’ils ou elles acceptent que les hommes se meuvent dans l’espace public avec un paquet apparent ? 

La question est rhétorique, bien sûr : cela ne s’est jamais vu, pour la simple et bonne raison que l’autonomie corporelle des hommes est un dû. En tant que telle, elle ne peut être remise en cause. Les hommes peuvent se balader torse nu dans la rue sans que cela n’offense personne ; ils peuvent porter des micro-shorts, avoir les tétons qui pointent, ou exhiber fièrement un renflement évocateur au niveau de l’entrejambe. 

Le genre de sondage que vous ne verrez jamais

Les femmes, en revanche ? Leur corps est scruté, soumis à autorisations diverses, érotisé même quand il ne devrait pas l’être, systématiquement soupçonné des intentions les plus viles. 

Si une jeune fille porte un crop top, ce n’est pas simplement qu’elle veut porter un crop top : c’est qu’elle a bien l’intention de séduire tous les hommes faibles et désespérés qu’elle croisera sur son chemin, eux qui n’attendent que le passage d’une vicieuse séductrice pour sombrer dans l’abîme. 

On peut s’interroger sur cette nécessité perpétuelle de devoir brider la liberté des femmes, dans ce qu’elles ont de plus intime (leur corps). Mais après tout, nous connaissons déjà les réponses. Ce sont les mêmes qui sous-tendent  l’interdiction de l’IVG, l’interdiction de la contraception ou encore l’interdiction de pratiquer certains sports. Le but reste identique : assujettir les femmes, en les touchant dans leur chair, et en les réprimant dans leur autonomie de décision.

Mais on peut aussi et surtout s’interroger sur notre propension à sexualiser de (très) jeunes filles, et à imputer nos pensées corrompues à des gamines qui veulent juste vivre en paix, dans une stratégie bien peu subtile de renversement de la culpabilité. Le saviez-vous ? Un.e adulte n’a pas à plaquer l’érotisme de son regard sur des adolescentes. On sait que la France a une longue tradition de connivence avec la pédophilie, mais enfin, tout de même. Le problème n’est pas la tenue, quelle que soit la longueur du mini-short invoqué ou l’ampleur des tétons pointant au travers du tee-shirt, et quel que soit l’âge de la femme qui les porte. Le problème, c’est le regard que l’on pose sur ces tenues. 

Autrement dit, ce ne sont pas les tenues portées qui sont incorrectes : c’est notre vision qui est inappropriée. 

*

Lorsque j’avais 15 ans, à la veille des vacances de Noël, ma meilleure amie et moi avions souhaité nous rendre au lycée déguisées en Mère Noël : notre déguisement était simplement constitué d’un bonnet rouge, et d’une jupe courte assortie. Son père, qui avait eu vent de notre “projet”, nous avait alors mises en garde : nous risquions d’attirer sur nous des regards inappropriés, de nous faire draguer, et pire encore, d’envoyer le message que nous “cherchions” quelque chose (quoi ? je l’ignore). Il semblait réellement inquiet à l’idée que nous puissions renvoyer une image qui “échapperait” à notre contrôle.  

Pourtant, nous avions 15 ans, et nous n’avions pas d’autres intentions que celle de porter une mini-jupe (ce que nous avons finalement fait, sans écouter le papa réac). Cette anecdote, banale, m’est restée en mémoire, sans doute parce qu’elle est symptomatique du regard problématique que la société pose sur les adolescentes, puis les femmes, qui sont sexualisées à leur insu en s’entendant dire que ce sont elles, les fauteuses de trouble. 

La figure de la vile tentatrice ne date pas d’hier – et, malheureusement, elle ne semble pas prêt de s’éteindre. Elle a été fomentée par les religions monothéistes, qui ont fait des femmes le danger suprême, et la justification ultime à tous les mauvais comportements des hommes. 

Il en est resté la nécessité pour les femmes de ne pas exposer les parties de leur corps considérées comme “immodestes”, et d’endosser la responsabilité des méfaits des hommes, concept qu’on a plus tard théorisé sous l’appellation “culture du viol” (“elle a été violée par Untel ? c’est normal, on voyait ses jambes” ou encore “son frère est un agresseur sexuel ? c’est donc elle qu’on va harceler”). 

S’il est soumis à la honte, le corps des femmes est dans le même temps exploité jusqu’à la moindre parcelle de chair pour faire vendre, et fantasmer. Combien de sombres réacs s’indignent-ils le matin des tenues des lycéennes qui auraient vocation à les déconcentrer, pour consommer le soir même du porno dans lequel des femmes souvent mineures sont réduites à de vulgaires objets sexuels ? 

Nous n’avons aucun problème à foutre des femmes à poil partout, qu’il s’agisse de vendre des pneus neige ou des tondeuses pour poils de nez, mais il convient de s’offusquer à grands cris dès lors que les femmes en question décident de ce qu’elles veulent porter (ou ne pas porter). 

Cette hypocrisie nauséabonde ne trahirait-elle pas tout simplement une évidente volonté de contrôle des hommes sur les femmes ? Et ne serait-il pas temps, en 2020, de la trouver indigne de notre époque supposément éclairée ? 

Pour ou contre ? 

La France étant le pays des droits de l’homme mais toujours pas celui des droits de la femme, on attend avec impatience la publication des sondages suivants : 

“Pour ou contre le viol ?”, “Personnellement, autoriseriez-vous le droit de vote des femmes ?” ou encore “Êtes-vous pour ou contre les féminicides ?” 

Même si, à dire vrai, j’attends surtout le jour où l’IFOP demandera aux femmes ce qu’elles pensent du fait que le patriarcat s’immisce jusque dans leur soutif… 

6 réflexions sur “Pour ou contre le patriarcat ?

  1. Ce qui est encore plus choquant c’est que ce sondage a été commandé par Marianne dont la rédaction est tenue par… une femme. Absolument navrant. Et encore plus navrant en 2020 que des journalistes commandent ce genre de sondages.
    Moi je portais des crop top étant ados dans les années 90, et ça ne dérangeait personne. En tout cas je n’ai aucun souvenir de remarques désobligeantes.
    Et là plus que d’accord : c’est le regard porté sur ces jeunes filles qui est vulgaire et plus que déplacé.
    Enfin, moi j’attends avec impatience le sondage : « pour ou contre le sourire du maçon » 😉

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    1. Haha ! Moi aussi j’attends avec impatience qu’on s’intéresse autant au corps des hommes qu’à celui des femmes. Et pour le fait que Marianne soit dirigée par une femme, malheureusement… ça se saurait si être une femme immunisait contre le sexisme :p Certaines sont de véritables amies du patriarcat.

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  2. Ma fille de 7 ans cet été me demandait pourquoi les hommes n’ont pas besoin de haut de maillot de bain et les femmes oui car sinon elles sont plus regardées. Elle trouvait déjà cela injuste !
    Le pantalon était auparavant réservé aux hommes car le fait de les interdire aux femmes les limitaient dans leur mouvements (cheval donc déplacement)…

    J’aime bien le slogan qui a circulé sur les réseaux sociaux : « Si une femme qui aime les femmes c’est bien se comporter devant une jupe, alors le problème ce n’est pas la jupe » CQFD.

    Il y a encore du boulot sur le fait de se vêtir librement mais je ne lâcherai pas.

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  3. En fait il faudrait dénoncer ce sondage pour discrimination, car la question est odieuse (ce que vous montrez bien en inversant le sondage dans votre illustration très chouette). Elle ne peut donc donner que des réponses odieuses. Et il était frappant que toutes les propositions de vêtement étaient acceptées par les jeunes (or c’est eux que cela concerne !).

    Aimé par 1 personne

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