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Comment l’industrie de la minceur prend les femmes pour des connes

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Illustration : Cécile Dormeau ©

 

Alors que 70% des femmes françaises aimeraient perdre du poids (le chiffre est de 58% chez les femmes ayant un poids « normal »), le marché de la minceur ne cesse, lui, de grossir : en 2018, il pesait 4 milliards d’euros.

Il faut dire que les injonctions à la beauté, mais aussi les magazines féminins et leurs comptes à rebours anxiogènes à chaque retour de printemps (« Plus que 3 mois avant l’épreuve du maillot ! », « Les meilleurs régimes avant l’été« …) sont pour les femmes une véritable machine à complexes.

A tel point qu’enfiler un maillot de bain pour aller à la plage, activité tout ce qu’il y a de plus agréable a priori, devient sous la plume des journalistes une « épreuve » qu’il convient de « redouter », et à laquelle il faut « se préparer » longuement.

L’industrie de la beauté, et plus particulièrement le marché de la minceur ne veut pas vous voir épanouie : il vous veut complexée, mal dans votre peau, persuadée que vos quelques kilos en trop et vos bras « pas assez fermes » vous empêchent de mener une vie meilleure.

Soins minceur en institut, cryothérapie, compléments alimentaires, salles de sport, cours de fitness, coaching en rééquilibrage alimentaire, crèmes « amincissantes », produits coupe-faim, yaourts prétendument allégés… Le marché de la minceur n’a jamais été aussi diversifié. S’il n’y a rien de mal à s’inscrire dans une salle de sport ou à vouloir manger plus sainement pour perdre du poids (au contraire), l’immense majorité des produits lancés sur le marché de la minceur n’ont pas d’autre vocation que de vous prendre… pour des pigeonnes. Et de se nourrir, goulûment, du contenu de votre portefeuille.

Etude de 3 produits phares de ce marché : les produits alimentaires « minceur », les régimes et les cosmétiques amincissantes.

 

Les produits alimentaires : on vous prend pour des jambons

Si vous avez déjà mis les pieds dans un supermarché, vous connaissez le fameux rayon « produits minceur ». A côté des tisanes « détox », « minceur » et « ventre plat » (de fausses allégations, aucune tisane, aussi saine soit-elle, n’ayant le pouvoir de faire maigrir), on y trouve de nombreux produits censés vous faire perdre du poids.

Première duperie : la plupart de ces produits sont placés juste à côté du rayon bio au supermarché, ce qui peut laisser penser qu’ils sont plus sains que les autres et/ou dotés d’une composition impeccable. Et pourtant : ce n’est pas le cas. Prenons un exemple avec les barres chocolatées de la marque Gerlinéa.

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Cette barre ne vous veut PAS du bien

La barre encas framboise-chocolat, qui cherche à se faire passer pour un produit minceur (« équilibrer sa pause », clame l’emballage sur lequel une femme sourit rêveusement), est composée des ingrédients suivants :

Chocolat noir de couverture 20% (pâte de cacao, sucre, beurre de cacao, matière grasse de lait, émulsifiant : lécithines de soja, arôme naturel de vanille), sirop de fructooligosaccharides, polydextrose, protéines de soja (émulsifiant : lécithines de soja), gluten de blé, stabilisant : glycérol d’origine végétale, fructooligosaccharides en poudre, stabilisant : sorbitols, fructose, sucre, cranberries 1,4% (soit 4.1% en équivalent fruit), amidon de maïs, framboises déshydratées 0,6% (soit 5,7% en équivalent fruit), acidifiant : acide citrique, arôme, colorant : carmins (gélatine de poisson), vitamine C, amidon de blé.

Miam, miam les bons ingrédients qui font maigrir ! Du sucre et une foule d’additifs : voilà tout ce que vous allez ingérer en voulant rééquilibrer votre pause.

A côté, les barres repas fourrées pomme-myrtille promettent quant à elles un « repas équilibré et savoureux ». Mais si l’on regarde la composition, on tombe de sa chaise :

Sucre, farine de blé , sirop de glucose-fructose, purée de pommes 12,1%, gluten de blé, purée de myrtilles 7,7%, huile de colza, protéines de soja , protéines de blé, protéines de pois, stabilisant : glycérol, minéraux (potassium, calcium, magnésium, zinc, fer, cuivre, manganèse, iode, sélénium), , amidon de tapioca, acidifiant : acide citrique, jus concentré de citron, arômes naturels, gélifiant : pectines, levure désactivée, cannelle, vitamines A, B1, B2, B5, B6, B9, B12, C, D, H, PP et E ( lactose , protéines de lait ), sel, poudre à lever : carbonates de sodium, correcteur d’acidité : citrates de calcium.

Le sucre figure en premier dans la (longue) liste des ingrédients, et les additifs se succèdent dangereusement. Or, savez-vous que le sucre, en plus d’être nocif pour l’organisme… fait grossir ?

Peut-être aura t-on plus de chance avec les « repas minceur complets » (des crèmes au chocolat), alors ? Non plus : une liste d’ingrédients transformés longue comme le bras, dont plusieurs additifs suspectés de perturber l’équilibre de la flore intestinale et le développement du diabète. De quoi mettre à mal l’argumentaire de la marque : « Depuis plus de 25 ans, Gerlinéa prend soin de la silhouette des femmes » (il leur soutire surtout beaucoup d’argent pour leur vendre des produits bourrés de cochonneries)…

Allons maintenant voir du côté des yaourts, produits estampillés « femme » et « minceur » par excellence (on connaît toutes ces fameuses pubs qui mettent en scène des femmes au bord de l’orgasme après avoir avalé une pauvre cuillerée de yaourt nature). L’une des marques les plus emblématiques du marché est Taillefine, du groupe Danone. Peu de chances que vous gardiez la taille fine si vous en consommez régulièrement, étant donné le nombre d’additifs que ces yaourts contiennent. Quant aux yaourts Activia à la cerise, malgré leur belle image « minceur » et la mention « bifidus » sur l’emballage, ils contiennent surtout du sucre, du lait écrémé concentré ou en poudre de provenance inconnue et des additifs…

Mais la palme de la plus grosse carotte revient à la marque Perle de Lait de Yoplait, qui joue sur une imagerie éthérée et « féminine » pour nous refourguer des yaourts que l’on pourrait croire sains et légers mais regorgent en réalité d’additifs industriels. La composition des yaourts saveur vanille est la suivante :

Lait écrémé – Crème – Sucre 9.5% – Eau – Amidon transformé de riz et de manioc – Poudre de Lait écrémé – Aromes – Correcteurs d’acidité : Acide citrique, citrates de sodium – Gousses de vanille épuisées – Colorant : Caroténoides – Ferments Lactiques – Décor : Ecorces de vanille.

Autant dire qu’il vaut mieux être biologiste si l’on veut pouvoir déchiffrer la liste des ingrédients !

Par ailleurs, les yaourts sont loin d’être un produit minceur, a fortiori si on les consomme tous les jours (sans parler des effets nocifs du lait de vache, mais c’est un autre débat). Mais les industriels et le lobby du lait ont su, à coup de campagnes publicitaires habiles, en donner une image de produit sain – voire d’aliment santé.
Quant aux céréales (autres produits transformés que les industriels ont réussi à faire passer pour des aliments santé), les marques ne sont pas plus vertueuses. Je me souviens de la mère d’une amie qui mangeait religieusement un bol de Special K chaque soir, persuadée que cela la ferait maigrir.

Or, malgré leur image d’aliment minceur, les Special K apportent autant de calories… que les céréales Frosties ! Quant au taux de graisses saturées, il est 5 fois plus élevé dans les Special K que dans les Frosties pour une même portion. Ces céréales, très transformées, sont par ailleurs très riches en sucres.

Pour perdre du poids, on repassera…

 

Des régimes pour les quiches

A l’approche de l’été, impossible d’ouvrir un magazine féminin sans tomber sur un article qui vante le nouveau régime à la mode. Qu’il s’agisse de se nourrir exclusivement de légumes crus ou de ne boire que des jus soi-disant « détox » pendant une semaine (vos toilettes vont adorer…), la promesse est toujours la même : perdre du poids, affiner sa silhouette, et pouvoir ainsi affronter dignement la sacro-sainte épreuve du maillot de bain.

Ainsi, « faire un régime » (l’hiver, pour perdre les kilos post-bûche aux marrons, et l’été, pour afficher sur la plage un corps conforme aux standards de la beauté) est devenu l’une des injonctions esthétiques les plus communes. Manger n’est plus un besoin naturel et un plaisir nécessaire mais un danger vecteur d’angoisse, auquel il convient de remédier en se privant. Et le corps n’est plus un véhicule qu’il convient de chérir, mais un ennemi à qui il faut faire la guerre.

A chaque saison, donc, son nouveau régime plus ou moins farfelu. C’est que le marché de la minceur rapporte gros – sans mauvais jeu de mot…

Une des nouveautés de l’industrie des régimes est la « box minceur », qui consiste à recevoir chez soi des plats déjà préparés. Vous connaissez sans doute Comme j’aime, l’une des marques phares.

 

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Chez Comme j’aime, le programme coûte 500 euros par mois, soit presque un demi-SMIC. Les repas – principalement cuisinés au micro-ondes – sont composés de produits ultra-transformés [soupes lyophilisées, entremets en poudre, barres protéinées, compotes…]. « Même les céréales ou les pâtes ne sont pas complètes, c’est vraiment une aberration et cela va contre tous les principes d’une alimentation saine », indique Nicolas Guggenbühl, diététicien-nutritionniste interrogé dans le cadre d’une « enquête » publiée sur le site belge RTBF. Le journaliste-cobaye a d’ailleurs vu son taux de fer s’effondrer, conduisant son médecin à lui demander d’arrêter son régime rapidement.

Une autre journaliste de l’Est Républicain, qui a également testé ce régime, s’est aperçue que les plats Comme j’aime sortaient des mêmes usines où sont préparés les plats tout faits qu’on trouve en supermarché, et qui sont tout sauf « sains et naturels ».

Par ailleurs, il est bien difficile de ne pas reprendre de poids à la fin du programme, celui-ci ne permettant pas d’adopter de nouveaux réflexes alimentaires. L’éducation à la nourriture saine ne se fait pas avec des plats tout prêts à réchauffer au micro-ondes… Quant au prix, il est ridiculement élevé : quitte à dépenser 500 euros de nourriture dans le mois, autant acheter des produits de qualité, frais et bio, et apprendre à cuisiner soi-même !
En somme : une belle arnaque.

Mais hélas, il n’y a pas que les régimes : il y a aussi les gélules coupe-faim, ou « brûle-graisse ». On pense par exemple aux gélules de la marque Anaca3 et à son marketing agressif. Sur Internet, la grande majorité des commentaires client s’accordent cependant sur son inefficacité. « Je n’ai pas perdu 1 seul kilo », écrivent de nombreuses clientes, tandis que d’autres rapportent des effets indésirables allant des fuites urinaires aux douleurs musculaires…

En effet, les produits dits « amaigrissants » sont rarement efficaces et comportent souvent des effets secondaires. « Il n’existe aucun produit miracle. Aucune des méthodes généralement proposées pour faire perdre du poids ne peut se vanter d’obtenir un amaigrissement significatif et surtout durable », souligne ainsi l’Agence du médicament dans un rapport publié en 2015. Certains produits vendus sur Internet seraient même carrément dangereux, en ce qu’ils peuvent contenir des substances interdites ou toxiques (comme la sibutramine, qui augmente le risque d’accident cardiaque, les laxatifs ou certains métaux lourds).

Vous pouvez garder vos précieux euros, car les régimes font grossir. 75 % des personnes qui désirent perdre du poids y réussissent dans les premiers mois, mais 80 à 95 % auront tout repris, voire plus, quelques années plus tard.

Lorsqu’une perte de poids est déclenchée par une restriction alimentaire importante, le métabolisme de base (consommation d’énergie nécessaire au bon fonctionnement du corps) diminue automatiquement. Ayant besoin de nourriture pour vivre, le corps déclenche son mécanisme de survie en cas de privations. Lorsque le régime est fini, il va chercher à refaire le plein de réserves adipeuses pour se protéger d’une éventuelle famine. Ou, comme l’explique simplement le docteur Jean-Michel Lecerf, chef du service nutrition de l’Institut Pasteur de Lille : « L’organisme met en place des mécanismes pour récupérer ce dont il a été privé. »

Ainsi, les régimes sont au mieux inefficaces, au pire nocifs. Méthode Atkins, régime Dukan, cure de « jus », mono-diète de pommes, cure protéinée en sachets, régime « soupe au chou », régime hyper-protéiné… non seulement ils peuvent entraîner carences, fatigue, réduction de masse osseuse, hausse du risque de fracture, mais ils assurent aussi… une reprise de poids quasi-certaine dès la fin du régime ! Un rapport de l’Agence de sécurité sanitaire alimentation, environnement et travail (Anses), publié en 2010, apporte confirmation de la nocivité de ces régimes.

 

Les cosmétiques minceur : à prendre par-dessus la jambe

Gels minceur, crèmes anti-cellulite, compléments alimentaires « brûleurs de graisse », wraps minceur… Les industriels redoublent d’imagination pour mettre sur le marché des produits cosmétiques censés aider à (re)trouver une silhouette svelte. « Réduit le tour de taille jusqu’à 2,6 cm en 2 semaines ! », « Résultats visibles en seulement 7 nuits »… Mais peut-on vraiment maigrir avec une simple crème pour le corps ?

En 2018, l’association UFC – Que choisir a testé neuf produits de neuf marques différentes en laboratoire.

Le résultat est sans appel : « Les crèmes ne sont pas efficaces », et « la solution pour lutter contre la cellulite ne passe pas par la case cosmétique » (on s’en doutait un peu…). Ces crèmes n’ont de toute évidence qu’un effet placebo, qui ne justifie pas leur coût. L’association belge Test-achats qui a testé six produits anti-cellulite, est arrivée à la même conclusion.

« Il n’y a pas de solutions miracles pour se débarrasser de la cellulite. La seule façon de maigrir, c’est d’agir sur les cellules graisseuses et le seul principe actif qui agit dans ce domaine – et sur lequel nous avons un niveau de preuves scientifiques élevé – c’est la caféine. Toutefois, il faut être réaliste, en général, un tube de 90 ml n’en contient que 3% », explique ainsi le médecin phlébologue Philippe Blanchemaison. Quid des crèmes « ventre plat » ?

« Là, nous ne sommes plus dans le domaine du bon sens. Comment peut-on imaginer avoir un ventre plat sous la seule influence d’une crème amincissante ? Les fabricants de cosmétiques tapent fort dans leurs intitulés car aucun texte de lois ne l’interdit. Ce n’est donc pas malhonnête mais dans les faits, pour perdre du ventre, il faut arrêter de manger des aliments riches en graisses et en sucres, un point c’est tout. »

Quant aux intitulés riches en promesses des fabricants, du type « Efficacité cliniquement prouvée », « cela n’a bien évidemment rien à voir avec une étude clinique », poursuit-il. « C’est juste un interrogatoire, et en général les volontaires sont déjà séduites par la marque qu’elles testent, donc elles disent que ça marche. En plus, elles repartent avec de nombreux échantillons. Résultat : tout ça est biaisé. »

 

Conclusion

Les industriels jouent sur les complexes des femmes et la tyrannie de la minceur pour mettre sur le marché des produits qui n’ont rien de sain, et encore moins « d’amincissant ». Ne nous leurrons pas : ils n’ont aucun intérêt à proposer des produits efficaces (cela permet ainsi de lancer régulièrement des nouveautés), ni à ce que les femmes aient confiance en elles et en leur beauté.

Les magazines féminins ont aussi un rôle important à jouer. Eux qui se font pourtant – non sans opportunisme – l’écho d’une « libération des femmes » ne cessent de relayer les nouveautés du marché de la minceur, nourrissant ainsi sa voracité, tout en enjoignant les femmes à « perdre quelques kilos pour se sentir mieux », « tonifier leurs abdos », « garder un ventre plat » et « raffermir leurs fesses ». Ils agissent ainsi comme les sbires de l’industrie de la beauté, qui ne peut prospérer qu’en construisant et en exploitant les fêlures des femmes. Maintenir les femmes dans une position vulnérable, où elles ne sont jamais « assez » (jamais assez minces, jamais assez fermes, jamais assez conformes ni assez désirables), permet ainsi de continuer à faire vivre le gigantesque marché de la minceur, avec son imagerie faussement glamour et ses promesses galvaudées.

Et à l’ère des réseaux sociaux, résister à cette pression est encore plus difficile. Si l’on peut aisément se passer de la lecture de Cosmopolitan, le culte du corps mis sur exergue sur Instagram aura tôt fait de nous rattraper : comment, alors, faire preuve de bienveillance envers soi-même lorsqu’on est entouré.es de photos de corps minces, huilés et impossiblement lisses ?

Il y a quelques semaines, une étude IFOP pour Naturavox (un site dédié… à la perte de poids) démontrait que seules 22% des Françaises se trouvent jolies.

« Ce sondage réalisé par l’Ifop nous montre, et ce n’est pas une surprise, que les femmes subissent encore et toujours une pression sociétale. La faible estime de soi des femmes est la conséquence des diktats et des stéréotypes de la beauté de nos jours », peut-on lire sur Naturavox. Assez ironique, sachant que ce site profite (dans tous les sens du terme) des injonctions à la beauté et des insécurités qu’elles engendrent chez les femmes. Autrement dit, il n’a aucun intérêt à ce que leur estime de soi se renforce…

Pour conclure, faut-il rappeler cette évidence ? Bannir – ou tout du moins limiter – les produits industriels, cuisiner soi-même au maximum, introduire plus de fruits et légumes dans son alimentation et avoir une activité physique régulière reste le seul moyen de rester en bonne santé et de rééquilibrer sa silhouette.

On ne mincit pas avec des barres Gerlinéa, ni avec des gélules coupe-faim : en revanche, et c’est bien le seul résultat garanti, on allège inutilement son porte-monnaie…

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Il faut sourire pour être belle

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@Trophy Wife Barbie ©

 

Souris !
Alors, on a perdu son sourire ?
Tu serais tellement plus jolie si tu souriais…

Quelle femme n’a jamais fait les frais de cette fameuse injonction à sourire, qu’elle émane d’un.e proche ou d’un.e inconnu.e ?

En tant qu’individus de sexe féminin, notre fonction première est esthétique. Nous devons être décoratives, avenantes, d’un abord agréable. Nous devons occuper l’espace avec grâce et harmonie, à la manière d’un philodendron astucieusement placé dans un coin de la salle à manger.

Au départ, personne n’attend de nous que nous fassions de grandes choses ; que nous nous réalisions par le travail, la passion, l’aventure ; que nous nous consacrions d’abord à nous-mêmes, à nos vies, à nos désirs et à nos ambitions. Personne n’attend de nous des réalisations, des opinions, des œuvres, des réflexions, des colères, des positions tenues fermement.

Nous naissons avec la lourde tâche de plaire, non pas à nous-mêmes mais aux autres – c’est-à-dire les hommes.

Et les hommes ne nous veulent pas seulement souriantes. Le sourire n’est pas une fin en soi, mais un moyen ; un symbole de la soumission, de l’obéissance et de la politesse servile qui est attendue de nous. Il est aussi, plus encore, un gage d’inoffensivité. L’assurance que nous resterons bien à « notre » place, sans causer de vagues ni brandir aucune revendication.

Quel signe d’obédience est en effet plus fort qu’un sourire, accroché aux lèvres en toutes circonstances, même lorsque la douleur et la colère sourdent ?

 

*

Le sourire des femmes se serait popularisé à la fin du 19ème siècle, lors de l’avènement de la publicité. Il était alors utilisé pour présenter et valoriser les produits, constituant ainsi un nouvel argument de vente. Avant cela, le sourire féminin était considéré comme suspicieux, voire immoral  – particulièrement lorsqu’il s’affichait dans l’espace public.

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Depuis, les sphères de la publicité, des médias et de la culture continuent gaiement sur cette lancée, en cantonnant les femmes à un rôle de bibelot destiné à égayer le paysage, et distraire un regard masculin conçu comme unité de mesure universelle.   

Mais les femmes ne doivent pas seulement être plaisantes à regarder : elles doivent aussi être accortes, serviables, dociles. On pense aux hôtesses d’accueil, déployées dans les entreprises, les salons et autres raouts médiatiques pour accueillir le visiteur avec un sourire décoratif. On pense également aux intelligences artificielles, qui sont la plupart du temps genrées au féminin. De Cortana (Microsoft) à Alexa (Amazon), en passant par le GPS programmé avec une voix féminine par défaut, les assistants vocaux renforcent les stéréotypes de genre en associant automatiquement le féminin à l’assistanat. Pensés et programmés par des ingénieurs, ces robots genrés sont la transcription matérielle du droit que les hommes pensent détenir sur les femmes : celui d’être assisté, bichonné et diverti par elles.

 

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Dans la « vraie vie », l’injonction à sourire nous dépouille pernicieusement de notre droit à être une personne à part entière, avec une humeur variable et des émotions propres. Elle nous contraint à délégitimer et mettre à distance nos sentiments, puisque nous ne serions de toute façon pas importantes – moins, en tout cas, que le bien-être et la satisfaction d’autrui.

Mais elle met aussi en exergue, peut-être plus encore que d’autres injonctions sexistes, la façon dont les femmes sont (encore) considérées.

Lorsque certains hommes se permettent d’exiger que de totales inconnues (ou même des proches) leur sourient, ils les réduisent au statut de biens publics, manœuvrables à loisir et disponibles pour le tout-venant. Elles ne sont pas des personnes à part entière, mais des objets ayant pour fonction première de divertir, enjoliver, décorer.

Imaginerait-on un homme se faire interpeller par un.e illustre inconnu.e pendant sa balade du dimanche, pour le sommer de « faire un p’tit sourire » ? Ce scénario paraît presque relever de la science-fiction, car personne n’attend des hommes qu’ils se montrent disponibles pour répondre aux exigences du premier péquenaud croisé dans la rue, ni qu’ils décorent agréablement l’espace.

En sommant les femmes de sourire, les hommes expriment publiquement le droit qu’ils pensent détenir sur le corps de celles-ci. Le corps : celui de toutes et de personne à la fois, une chose publique indifférenciée.

En réalité, l’injonction à sourire est une forme de contrôle social de la féminité, au même titre que ces artefacts esthétiques que sont le maquillage, les talons hauts ou les soutiens-gorges. Ce n’est pas un hasard si la poupée Barbie affiche un sourire XXL en toutes circonstances. Ni si les magazines féminins publient régulièrement des articles dans lesquels on peut lire que « le sourire, c’est l’accessoire le plus important ! » – assimilant ainsi une manifestation humaine de joie ou de bien-être à un sac à main en cuir souple. Enfin, ce n’est pas non plus un hasard si la publicité montre en permanence des femmes au bord de l’orgasme, confites dans une béatitude presque idiote, même lorsqu’elles ne font que manger un yaourt ou programmer une machine.

Le message sous-jacent est clair : sois belle et tais-toi.  

 

*

Il y a donc deux volets à cette problématique : l’injonction à sourire en tant que telle, mais aussi l’injonction plus globale à être agréable, accorte, divertissante. Prendre en charge, arrondir les angles, apaiser, soulager, adoucir, décorer, enjoliver. Prouver que l’on vient en paix, qu’on est par conséquent inoffensive, obéissante, dépourvue de griefs, de pouvoir, de colère. De toutes ces choses dont la société ne sait jamais que faire lorsqu’elles émanent des femmes.

Les métiers de service, souvent occupés par des femmes (hôtesses d’accueil, serveuse, opératrice en centre d’appel, hôtesse de l’air…) sont particulièrement touchés par l’injonction à afficher un sourire en toutes circonstances. La sociologue Arlie Hochschild a ainsi théorisé le concept de « charge émotionnelle », en étudiant les domaines professionnels dans lesquels les salarié.e.s doivent porter un masque et réprimer ou moduler leurs émotions pour favoriser le bien-être de leurs client.e.s.

Sur ce sujet, une étude américaine récente a d’ailleurs montré un lien entre consommation d’alcool et métiers nécessitant d’afficher un visage jovial en toutes circonstances. Selon cette étude, les personnes travaillant au contact du public – et devant passer une partie non négligeable de leur temps à sourire – consomment plus d’alcool que les autres, et ressentent plus le besoin de boire un verre ou plusieurs à la sortie du travail. En cause, notamment, le stress induit par le fait de devoir réprimer ses émotions et de porter un « masque » au travail.

Cette charge émotionnelle se retrouve aussi dans le couple, lorsque les femmes prennent en charge le bien-être physique et mental de leur partenaire… au détriment du leur.

Mais les injonctions à sourire et à être agréable ne touchent pas que les métiers de service. Quel que soit le poste qu’elles occupent, nous attendons de toutes les femmes qu’elles se montrent attentives, souriantes et pleines de sollicitude. Politiques, vendeuses,  artistes, dirigeantes ou employées de bureau, les femmes sont perpétuellement sommées d’afficher un visage affable, qu’importe que les circonstances s’y prêtent ou non : et si elles échouent à se conformer à ce code de la « bonne » féminité, les sanctions sociales ne tardent pas à tomber. 

Jennifer Pierce, une sociologue américaine, a ainsi démontré dans une étude que s’il est attendu des avocats qu’ils se montrent « dominants » et « agressifs », les avocates tendent à être pénalisées si elles adoptent le même comportement que leurs homologues masculins.

En somme, nous ne tolérons pas que les femmes sortent de ce carcan de la féminité traditionnelle fait de politesse, de charme et d’aménité, ni qu’elles transgressent le rôle de genre qui leur a été dévolu à la naissance. Les doubles standards sur la beauté nous le montrent bien : une femme, c’est fait pour être joli et accommodant, pas pour afficher des opinions fortes et des émotions propres.

Elle est sommée de paraître pour le bon plaisir et le divertissement des autres, mais sa liberté d’être passe en second.

À côté, les hommes ont toute latitude pour être qui ils veulent, dans les conditions qu’ils veulent, et cela inclut notamment de ressentir des émotions négatives, d’opposer au monde un visage neutre, ou tout simplement de faire la gueule.

« Les femmes, qui doivent se montrer polies à la fois dans leurs actes et dans leurs paroles, sont enjointes plus que les hommes à sourire. Quand elle écoute quelqu’un, une femme hochera souvent la tête en souriant pour exprimer son attention. Si elle ne sourit pas, elle pourra être perçue comme étant « en colère » explique ainsi l’historienne américaine Londa Schiebinger.

 

Dans un article du magazine Bustle, une femme témoigne de la mésaventure qu’elle a vécue à l’aéroport. Alors qu’elle venait d’écourter un voyage suite au décès de sa grand-mère, elle demande de l’aide à un agent… qui lui répond : « d’abord, vous devez me faire un sourire ».

« Je venais de prendre un vol de dernière minute, je voyageais depuis dieu sait combien de temps à ce moment-là, je voulais simplement me rendre à mon prochain vol sans me mettre à pleurer en public, et ce connard a exigé que je lui fasse un sourire avant même de répondre à ma question. […] Alors je lui ai fait un putain de sourire et j’ai pleuré dans le métro, parce que j’étais humiliée et en colère. J’avais des marques et des poches bien visibles sous les yeux après avoir passé des jours à pleurer, mais la seule chose dont se souciait cet homme, c’était que je ne lui avais pas demandé de l’aide assez gracieusement à son goût ». 

Personnellement, je ne compte plus les fois où l’on m’a demandé de sourire – fait intéressant, la requête provenait aussi bien d’hommes que de femmes (jamais les dernières quand il s’agit de sexisme intériorisé). Quand j’étais enfant, mon visage neutre n’était apparemment pas assez conforme à ce qu’on attend d’une petite fille – se montrer exquise, sémillante, perpétuellement rieuse – puisque j’étais très régulièrement rappelée à l’ordre… Jusqu’à ce que mon deuxième prénom devienne presque « Souris ». N’ayant pas conscience de la dimension sexiste de la chose, il m’arrivait de m’exécuter à contrecœur. Mais au fond de moi, je trouvais tout de même étrange que des personnes que je ne connaissais pas plus que ça puissent se permettre d’exiger de moi quelque chose d’aussi intime, subjectif et personnel qu’un sourire. Depuis que je suis adulte, ce genre de sommation s’est considérablement raréfié – bien qu’elle n’ait pas, rassurez-vous, totalement disparue. De là à établir un lien entre la malléabilité inhérente à l’enfance et l’exercice décomplexé du sexisme qu’elle permet, il n’y a qu’un pas… que je franchirais allégrement.

Et puisqu’on y est, le saviez-vous ? Marcher dans la rue, acheter des tampons au supermarché du coin ou manger une salade – aussi goûteuse soit-elle – ne sont pas des situations qui provoquent spontanément le sourire humain.

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Quoi qu’en dise ce genre de publicité débile.

 

Non, nous ne vous ferons pas un grand ni un petit sourire et non, vous ne demanderiez jamais la même chose à un homme.

Ce n’est pas un secret que le sexisme se cristallise largement sur le corps des femmes. En exigeant d’elles qu’elles se comportent en permanence comme des androïdes souriants,  on leur dénie le droit à la colère, aux émotions, à la liberté de disposer de soi-même. 

Le droit de faire la gueule, d’être moche, énervée, fatiguée, ou tout simplement de ne rien ressentir de spécial.

Le droit d’être une personne à part entière, dotée d’une autonomie et d’une volonté propres.

 

*

Votre sourire n’appartient qu’à vous : vous ne le devez à personne, que l’individu qui pense pouvoir l’exiger de vous soit un.e proche ou bien un.e illustre inconnu.e. Sachez que la seule réponse qu’amène un « souris ! » arbitraire, qui n’est rien de plus qu’une injonction sexiste à remplir convenablement votre rôle de femme, est un simple regard vide pouvant aisément se traduire par « je t’emmerde ».

Quant à vous, les mecs, sachez que la femme à laquelle vous tentez d’extorquer un sourire ne vous doit rien, si ce n’est la plus belle des indifférences.

 

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Droit à l’IVG : Indignons-nous !

 

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Une journée ordinaire au cœur du patriarcat.

Mardi 12 mars, le Syngof, 1er syndicat des gynécologues obstétricien-nes en France, a appelé dans un email adressé à ses 1600 membres à une grève des interruptions volontaires de grossesse : « Préparez-vous à ce que le syndicat vous donne l’ordre d’arrêter les IVG si la ministre de la Santé refuse de nous recevoir ».

La raison de ce chantage : des revendications liées au plafonnement des garanties du FAPDS (Fonds de garantie des dommages consécutifs à des actes de prévention, de diagnostic ou de soins dispensés par des professionnels de santé), une assurance professionnelle qui sert à indemniser les patient.es en cas de préjudice grave.

Si ce n’était pas si tragique, on aurait presque pu croire à une farce.

Dans quel monde des professionnels de santé dotés d’obligations éthiques et déontologiques, ainsi que d’un devoir de représentation, peuvent-ils se penser légitimes à bafouer le droit des femmes à disposer d’elles-mêmes pour faire entendre leurs petites revendications ? Quelques jours après la Journée internationale des droits des femmes, la moitié de la population française se voit donc prendre en otage par un syndicat composé de médecins dont l’activité première consiste à soigner et aider les femmes. Quelle douce ironie.

Passons sur le fait que ce syndicat soit composé pour majorité d’hommes, ce qui est à peu près aussi ridicule que si une majorité de femmes dirigeaient le syndicat des andrologues (qui n’existe pas, mais c’est une autre histoire), ou décidaient d’ordonner l’arrêt à grande échelle des vasectomies.

Passons également sur le fait que des hommes adultes, et a priori dotés d’une intelligence en bon état de marche, n’aient rien trouvé de mieux que de prendre les femmes pour otages symboliques de leurs doléances, un peu comme si celles-ci n’étaient pas des êtres humains mais des objets à hypothéquer.

Ces propos honteux sous-entendent que l’IVG serait un droit optionnel, accessoire, négligeable. Pas vraiment un droit, d’ailleurs, mais une concession péniblement faite aux femmes, susceptible d’être révoquée par la simple volonté d’autrui.

Ils démontrent également l’absence de considération qu’ont ces médecins pour leurs patientes, et tout le mépris paternaliste, la bêtise, la négligence et le sexisme crasse qui les animent. Rappelons que l’actuel président du Syngof, Bertrand de Rochambeau, s’était illustré pour ses propos anti-IVG (qu’il comparait avec force nuance à un homicide) au micro de Quotidien en septembre dernier.

Qu’est-ce qui ne va pas avec cette bande de guignols pour qu’ils trouvent normal de brandir avec désinvolture la menace d’un arrêt des IVG, un peu comme on menacerait de priver de dessert un enfant récalcitrant ? Nous ne parlons pas seulement d’un acte médical ordinaire, quoique cela serait suffisant pour s’indigner : nous parlons aussi et surtout d’un droit fondamental.

« Si on ne fait pas des menaces qui inquiètent la société, nous ne sommes pas entendus », s’est défendu Jean Marty, ancien président du Syngof, à France Info.

Alors OK mon gars, mais les droits des femmes ne sont pas un épouvantail que l’on agite en tapant du pied quand on veut être « entendu ». De par ta profession, tu devrais en avoir conscience mieux que quiconque. Aux dernières nouvelles, tu es un foutu professionnel de santé doté de responsabilités importantes, pas un gamin de 5 ans qui menace de piquer une crise quand il n’est pas content.

Pour information, sache que le corps des femmes n’est pas et ne sera jamais un support aux revendications politiques d’autrui. On ne peut pas faire grève en privant un groupe de personnes d’un droit fondamental dont elles ont la pleine jouissance : dans ton monde malade, c’est peut-être une possibilité attrayante, mais cela n’existe pas dans un Etat de droit comme le nôtre. Et puis enfin, menace-t-on d’émasculer les hommes à la scie sauteuse pour faire entendre nos revendications féministes ? Je ne crois pas.

Pour rappel, une femme meurt toutes les 9 minutes d’un avortement clandestin dans le monde. Cet appel à la grève des interruptions volontaires de grossesse est donc particulièrement malvenu, en plus d’être illégal. En France, le droit à l’avortement existe depuis 1975 : il est le fruit d’une histoire difficile et d’une lutte de longue haleine. Même entériné par la loi, il est hélas régulièrement menacé et remis en question. Et c’est précisément la raison pour laquelle le Syngof s’est cru légitime à pouvoir appeler ses adhérent.e.s à une « grève » des IVG. S’il est rentré dans la loi, ce droit n’est (toujours) pas rentré dans les mœurs. En témoigne la stigmatisation dont font l’objet les femmes qui y ont recours, même lorsqu’elles sont sûres de leur choix, même lorsqu’elles le vivent tout à fait bien, même lorsqu’elles en ressortent libres et soulagées.

Et qu’importe que le statut professionnel de ces médecins les soumette à certaines obligations déontologiques – dont celle, essentielle, de respecter la volonté des patient.e.s. Les droits des femmes sont si peu importants à leurs yeux qu’ils peuvent clamer haut et fort leur volonté de pratiquer le délit d’entrave à l’IVG de manière organisée, sans en ressentir aucune honte ni gêne.

C’est dire l’estime qu’ils portent à leurs patientes.

*

Puisque des professionnel.lle.s de santé peuvent apparemment exercer leur métier à la carte, et selon leurs desiderata, on attend donc avec impatience la grève des transplantations cardiaques, la grève des prises de sang, la grève des IRM et la grève des consultations de médecins généralistes.

Mais… OH, attendez ! Ce pourrait-il que le droit des femmes à disposer de leur propre corps soit le cœur même de cette sinistre affaire ? Pourquoi ne pas avoir plutôt réclamé une grève des frottis ou une grève des accouchements ?

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La réponse est simple : parce que l’IVG est encore et toujours le diable des actes médicaux, et qu’il n’est toujours pas considéré comme un droit « comme les autres », un droit « qui va de soi », mais plutôt comme une largesse concédée aux femmes, soumise à conditions et surtout à la bonne volonté de celui ou celle qui le pratique.

Une ambivalence légitimée par l’existence de la clause de conscience, qui permet aux médecins de refuser de pratiquer une interruption volontaire de grossesse (tout en contribuant à diaboliser cet acte médical pourtant « ordinaire »). N’y a t-il pas là une contradiction dérangeante ? Un droit fondamental peut-il être révoqué par la seule volonté d’un individu ?

Par ailleurs, si un.e gynécologue répugne à pratiquer des IVG de par ses « convictions », ne devrait-il/elle pas plutôt se diriger vers l’expertise-comptable ? Il paraît qu’on y fait également de très belles carrières.

*

Les mecs – je dis « les mecs » parce qu’il y a apparemment peu de femmes dans votre petit cénacle, ce qui est un peu ironique sachant qu’elles sont les premières concernées… mais vous nous direz quand on sera autorisées à prendre des décisions sur nos propres corps, hein ! –, sachez qu’aucun mot ne pourra jamais exprimer la force et l’intensité de mon mépris. Allez, du balai ! Il est temps que cette médecine de l’ancien monde disparaisse pour laisser enfin place à des professionnel.lle.s de santé dignes et engagé.e.s, qui ont à cœur de soigner et aider les femmes qui en ont besoin, et qui surtout ne voient pas dans leur profession l’opportunité d’occuper une position de pouvoir qui répond à leurs vieux fantasmes merdiques de domination.

Parce qu’il y en a assez.

Assez que les hommes aient la mainmise sur les corps des femmes.

Assez que le droit à l’IVG soit manipulé comme un vulgaire épouvantail. Un droit (durement) acquis n’a pas à être remis en cause, ni soumis à conditions.

Assez que des professionnels de santé décident des tâches qu’ils veulent bien accomplir dans le cadre de leur travail, comme si celui-ci était à la carte.

Assez que les femmes subissent jusque dans leur chair la misogynie crasse et la volonté de domination de certains hommes.

Assez que les décisions qui concernent le corps des femmes soient majoritairement prises par des hommes (âgés et – souvent – réactionnaires, pour ne rien arranger). Cette ingérence est aussi ridicule qu’insupportable.

Assez que les lieux où s’exerce le pouvoir et où se prennent les décisions ne laissent entrer que les femmes au compte-goutte, alors que celles-ci représentent 52% de la population mondiale.

Assez.

A l’heure où j’écris cet article, l’Ordre des médecins a fermement rappelé à l’ordre le Syngof dans un communiqué dénonçant une « contravention claire aux obligations déontologiques » des gynécologues. « Quelles que soient les revendications des médecins adhérents au Syngof quant à leur couverture assurantielle, ils ne sauraient à ce seul motif mettre en difficulté des femmes, en se retirant de soins auxquels la loi leur donne accès », précise-t-il.

La ministre de la santé Agnès Buzyn a quant à elle dénoncé le « caractère inadmissible de ces menaces ».

Et s’il n’est pas question de jeter le discrédit sur toute une profession, je ne saurais que trop vous encourager à consulter des sages-femmes, qui sont, rappelons-le, aptes à s’occuper du suivi gynécologique des femmes en bonne santé (dépistage, frottis, information sur la contraception, etc).

Une militante du Groupe F, Anaïs Leleux, a également conçu un formulaire qui permet d’envoyer un mail automatique enjoignant l’Ordre des médecins à prendre des mesures vis-à-vis des Dr Marty, de Rochambeau et de la Secrétaire générale du syndicat, Elisabeth Paganelli. À vos claviers !

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Cette étrange absence du corps des hommes

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On parle beaucoup du corps des femmes.

C’est toute une mystique qui l’entoure.  Il fait peur, ce corps, il fascine, il obsède, il dérange, il scandalise. On le dénigre, on l’insulte, on le jauge, on le contrôle, on l’enferme, on le cache, on l’exhibe. Parfois, dans un étrange moment d’accalmie, on le porte aux nues. Il y a là bien plus qu’une véritable contradiction : une obsession collective.

Le corps des femmes est partout : dans les médias, dans la rue, dans les publicités, les livres, les films, sur les trottoirs, dans les conversations, dans les lois. Il n’est jamais comme il faut, trop gros, trop maigre, trop vieux, trop excitant, trop pudique, trop présent ; dégoûtant lorsqu’il saigne, lorsqu’il donne la vie, lorsqu’il prend de la place, lorsqu’il exhibe ses poils, sa chair, son sang ; outrageant lorsqu’il se montre, lorsqu’il fait l’amour, lorsqu’il exprime de l’ambition, lorsqu’il refuse d’être limité à ses fonctions biologiques, lorsqu’il se tient fièrement.

Cela lui laisse bien peu d’occasions d’être regardé avec tendresse.

Liberté sexuelle, liberté de se vêtir, désir, virginité, natalité, reproduction, IVG… Le corps des femmes se trouve à l’entrecroisement d’un grand nombre de sujets sociétaux. Partout on le commente, on l’analyse, on le scrute. On l’apprécie (de temps en temps), on le réprimande (beaucoup). On chante ses louanges lorsqu’il se conforme aux normes esthétiques et morales édictées par le patriarcat ; on le décrie dès qu’il s’en écarte. Pour les femmes, c’est un véritable exercice d’équilibriste. On l’utilise pour vendre, on l’exploite jusqu’à la dernière goutte de sang, tout en blâmant l’impertinence du procédé. On inspecte ses contours, on légifère sur ses droits, ses non-droits, ses limites ; on le traîne même, à certains endroits du monde, dans les prétoires.

Mais quelque chose ne va pas.

Partout où l’on regarde, nous ne pouvons que constater l’absence du corps des hommes. Ce corps qui n’est ni examiné, ni contrôlé, ni même regardé. Son esthétique, sa morale qui échappent à toute codification. Il n’est pas seulement silencieux : il est aussi inexistant. Impensé. C’est un fantôme qui plane sur nos représentations mentales.

À côté du corps des femmes, à l’endroit où devrait se trouver celui des hommes, il n’y a qu’un trou béant.

 

Une question de désir

La récente « affaire » Yann Moix nous a fait prendre conscience d’une chose : si les hommes ont toute latitude pour se penser comme sujets désirants, leur statut de dominant leur permet d’oublier qu’eux-mêmes ont un corps. 

Cette asymétrie se retrouve logiquement dans nos schémas amoureux : les femmes sont désirables (et doivent tout faire pour le rester), les hommes sont désirants. Les unes sont passives et objectifiées par le regard de l’autre, les autres sont actifs et centrés sur leurs envies. Elles sont sommées de tendre en permanence vers un certain seuil de désirabilité (et de s’y maintenir), ils sont dispensés de cet effort.

Il est frappant de constater que, dans l’imaginaire collectif, les femmes restent des coquilles vides, des réceptacles au désir des hommes auxquels la notion de consentement – et encore moins de désir actif – ne s’applique pas. Le cinéma, la littérature, le porno nous montrent des femmes dont le propre désir importe si peu qu’elles peuvent baiser avec des hommes de 60 ans lorsqu’elles-mêmes en ont 17.

Tout se passe comme si elles n’étaient pas des sujets pensants, dotés d’envies et de préférences propres, mais des automates programmés pour le désir (et le plaisir) des autres.

Virginie Despentes dénonce cette inégalité de regard dans son essai « King Kong Théorie » : […] les hommes, en tout cas ceux de mon âge et plus, n’ont pas de corps. Pas d’âge, pas de corpulence. N’importe quel connard rougi à l’alcool, chauve à gros bide et look pourri, pourra se permettre des réflexions sur le physique des filles, des réflexions désagréables s’il ne les trouve pas assez pimpantes, ou des remarques dégueulasses s’il est mécontent de ne pas pouvoir les sauter ».

L’important pour les hommes n’est pas ce qu’ils valent, mais ce qu’ils veulent. De fait, leur désirabilité n’est jamais une question : mais le désir qu’ils éprouvent en est une, et elle est capitale. 

Si les femmes apprennent très tôt à questionner leur propre désirabilité, les hommes apprennent quant à eux à interroger leur propre désir. De quoi ont-ils envie ? De qui ont-ils envie ? C’est là une différence fondamentale dans la construction des genres : les hommes apprennent à être autonomes dans la détermination de leur désir, les femmes à dépendre de celui des autres.

 

*

Personne n’exige des hommes qu’ils soient désirables, au contraire des femmes à qui cette injonction est martelée dès le plus jeune âge.

Dès l’enfance, on dresse les femmes à la nécessité de la beauté, on les pousse à s’envisager uniquement au travers de ce prisme – une façon d’assurer, entre autres, leur soumission au regard masculin. Elles ont donc une conscience particulièrement aiguisée de leur corps, de ce qu’il représente dans le monde, de la valeur qu’on lui confère, des gains qu’il peut leur apporter, de la manière dont il faut le surveiller pour qu’il continue à être « comme il faut ». Cette conscience échappe aux hommes, qui sont habitués à se définir avant tout par leurs qualités intrinsèques et/ou leurs activités. Il leur est donc possible de dissocier leur corps de leur personnalité, leur apparence de leur « valeur », voire même d’oublier complètement leur enveloppe corporelle, de n’en faire qu’un détail sans incidence. Et d’avoir de leur corps une utilisation purement pragmatique : aller d’un point A à un point B, manger, dormir, courir…

Cependant, les hommes sont soumis à une autre injonction : celle de séduire, et plus particulièrement de multiplier les conquêtes. Et même si l’on pourrait penser qu’il existe nécessairement un lien entre désirabilité et séduction, leur apparence n’entre que rarement dans l’équation. Habitués à oublier leur corps, les hommes peuvent « exiger » des femmes de 25 ans quand eux-mêmes en ont 50, des ventres plats et des fesses rebondies quand eux-mêmes se trimballent avec leurs trois poils sur le caillou et leurs bides à bière. Si ce schéma fonctionne, c’est aussi parce que les femmes ont été éduquées à accorder plus d’importance au désir qu’elles suscitent qu’au désir qu’elles ressentent.

L’âge, les caractéristiques physiques, « la beauté » en général jouent un rôle strict dans la mesure de la désirabilité des femmes, mais celle des hommes est décorrélée du corps. Elle se situe plutôt dans leurs attributs extérieurs : statut social, personnalité, talent, pouvoir…

Dans les clivages de genre que nous avons institués, les hommes ont pour eux la spiritualité, l’intellectualisation des concepts, la production d’idées et d’opinions, tandis que les femmes sont cantonnées à la chair, ramenées sans cesse à leur enveloppe corporelle et à toutes les limites que cela comporte.

Voilà pourquoi il existe tant de couples désassortis ; tant de femmes jeunes et belles aux bras d’hommes vieux et laids. Voilà pourquoi des hommes hideux peuvent se permettre de juger l’apparence des femmes qui les entourent, et pourquoi des hommes de 50 ans peuvent affirmer tranquillement que les femmes de leur âge sont « trop vieilles ». Voilà pourquoi un homme qui ressemble à une gargouille peut se sentir légitime à créer Facemash (l’ancêtre de Facebook), un site permettant de comparer les photos de plusieurs étudiantes et de voter pour la plus « sexy ».

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Le système patriarcal autorise les hommes à oublier leur apparence, à évacuer la question – ô combien terre à terre et limitante – de la désirabilité, à se penser en tant qu’individu à part entière et non comme simple objet de désir. On leur dit et leur répète que leurs désirs prévalent, qu’ils n’ont qu’à l’exprimer pour provoquer une réaction chez les femmes qu’ils convoitent. Vous vous souvenez ? Elles sont désirables, ils sont désirants.  De fait, leur désir n’a aucunement besoin de s’inscrire dans une logique de réciprocité – c’est du moins le message qu’on leur répète depuis toujours.

Mais ce n’est pas seulement le corps des hommes qui est absent : c’est aussi leur sensualité. On sait ce qui les « fait monter au septième ciel », grâce aux magazines féminins qui nous abreuvent de conseils pour bien réussir nos fellations. Mais tout cela reste très technique. S’ils sont sexualisés, c’est uniquement pour parler de ce vers quoi tend leur désir ; de ce qu’ils préfèrent ; de ce qui les excite. En d’autres termes, l’érotisation du corps des hommes lorsqu’elle advient n’a vocation qu’à servir leurs propres intérêts. 

On note que les corps masculins sont cruellement absents des médias et de la culture – en tant qu’objets de désir, du moins. Ensemble, ils échappent au regard collectif, à l’imaginaire fantasmatique, aux photographies langoureuses, aux descriptions romancées. Comme s’ils ne pouvaient pas, eux aussi, susciter le désir. Comme s’ils ne devaient pas susciter le désir – peut-être parce que cela leur ôterait une forme de pouvoir, d’assise. Parce que s’exposer au regard d’autrui, c’est se rendre vulnérable. Et la vulnérabilité n’est pas le fait des hommes.

Et puis, l’érotisation du masculin demeure suspecte. En ligne de mire, se trouve la « menace » de l’homosexualité, donc de l’effémination… et donc de la perte de pouvoir.

 

De la chair

Mais l’absence du corps masculin dans nos sociétés est aussi symbolique.

Encore aujourd’hui, les hommes sont massivement exclus des discussions sur la reproduction, la contraception et l’IVG – sauf, bien sûr, lorsqu’il s’agit de légiférer sur ces sujets. 

Ils sont pourtant directement concernés par ces questions. En effet, à défaut de les porter, les hommes peuvent bel et bien faire des enfants. Et même – incroyable ! – les élever. À partir du moment où l’enfant sort du corps de sa mère (et on me souffle dans l’oreillette que cela survient assez rapidement, après une période de neuf mois en général), il est sous la responsabilité de ses deux parents. Dans d’autres circonstances, les réacs n’insistent-ils pas lourdement sur l’importance d’avoir un papa et une maman ?

Mais si on exclut les hommes de ces sphères, c’est avant tout parce que la parentalité n’est pas constitutive de leur identité. La reproduction et la charge parentale ont été instituées comme étant une affaire de femmes – par conséquent, c’est à elles qu’en incombe la responsabilité. Et c’est bien commode : non seulement les hommes s’épargnent encore majoritairement les corvées de couches sales, mais ils s’excluent aussi des discours difficiles (et souvent culpabilisants) sur la reproduction. Une capote qui craque ? Un enfant non désiré qui s’annonce ? Silence : ils sont déjà loin. Comme s’ils n’avaient eu aucun rôle à jouer dans l’affaire.

Il est ainsi frappant de constater que les discussions sur l’avortement n’incluent jamais les hommes. Certes, ce sont bien les femmes qui tombent enceintes – elles sont, de fait, concernées dans leur chair. Mais la responsabilité des hommes dans la procréation est bien égale à celle des femmes : il n’y a pas de fécondation possible sans spermatozoïdes. Un rapport sexuel fécondant n’est jamais le fait d’une seule personne, pas plus qu’un embryon n’est censé être une punition (d’ailleurs, n’est-il pas inquiétant que nous en soyons encore à rappeler que le sexe n’est pas forcément corrélé à une volonté de reproduction… ?)

La réalité, c’est qu’il faut être deux pour faire un enfant, mais il faut être une femme pour en subir toutes les conséquences.

Les conservateurs qui protestent avec force contre le droit à l’IVG oublient un peu vite que les femmes ne font pas des enfants seules. Pourtant, c’est sur leurs corps que l’on exprime publiquement un désir de mainmise. Ce sont leurs corps que l’on veut contrôler et punir. Ce sont sur elles que l’on crache parce qu’elles ne se sont pas « protégées », parce qu’elles n’ont pas « fait attention », parce qu’elles ont osé faire l’amour. Ce sont elles que l’on culpabilise, elles que l’on couvre de remontrances lorsqu’elles se retrouvent enceintes et qu’elles veulent avorter : « quand on a des relations sexuelles, on assume », « fallait pas écarter les cuisses ».

Et l’homme, dans l’histoire ? Est-il grondé pour n’avoir pas su garder son pénis dans son caleçon ? Est-il sermonné pour avoir fait preuve d’inattention ? N’essayez pas de retrouver sa trace : le bienheureux n’est jamais mentionné. Il n’existe pas. N’a jamais existé. Quand on est un homme, on peut faire ce qu’on veut avec ses organes génitaux. On peut être négligent dans la contraception, et irresponsable partout ailleurs. Quoi que l’on fasse, on s’épargnera la culpabilisation des bigots anti-IVG qui voient dans l’enfant à naître un châtiment pour avoir eu – horreur ! – une relation sexuelle potentiellement fécondante.

*

On constate cette même absence du corps masculin dans les discussions sur la reproduction « volontaire ».

L’obsession des états pour la natalité se cristallise ainsi sur le ventre des femmes, comme si ces dernières faisaient les enfants seules. Le rôle du père est savamment écarté, tant dans la reproduction que dans l’éducation du futur enfant.

De même, si l’on n’a de cesse de mesurer et commenter l’âge des mères (et de s’affoler du fait qu’il est de plus en plus avancé), l’âge des pères reste une donnée obscure, qui reste encore peu étudiée.

« L’horloge biologique » (qui, on le rappelle, est une pure construction sociale) est toujours évoquée sous l’angle féminin, tout comme le sujet de la parentalité « tardive ». Un homme de 60 ans peut bien devenir père, cela ne choquera jamais autant qu’une femme de 45 ans qui décide de se reproduire. D’ailleurs, la littérature scientifique consacrée à ce sujet en est encore à ses balbutiements. On attend encore la version masculine de l’article « Grossesse tardive » sur Wikipedia…

Même constat pour les discours sur l’infertilité et les fausses couches, qui sont toujours abordés du point de vue féminin. Ce sont uniquement les femmes que l’on exhorte à faire des enfants « tôt » (quoi que cela veuille dire) et à surveiller leur hygiène de vie pour « mettre toutes les chances de leur côté ». Pourtant, la fertilité masculine baisse aussi avec l’âge, et des études commencent à mettre en évidence un lien entre mauvaise qualité du sperme et problèmes de fertilité, notamment en ce qui concerne les fausses couches à répétition

Concernant le déclin progressif de la fertilité des hommes, plusieurs études commencent tout juste à remettre en cause nos idées reçues.

Extrait de l’article « Stérilité, fertilité : la part des hommes » : « Pour l’homme, la fertilité est maximum à 30-34 ans (indice à 100), puis elle diminue lentement. À 55-59 ans, l’homme a une fertilité deux fois plus faible (indice à 47) que celle observée à 30-34 ans« .

Pourquoi, alors, ne pousse-t-on pas les hommes à prendre soin d’eux et de leur hygiène de vie, comme nous le faisons – avec tant d’insistance – auprès des femmes ? Pourquoi leur laissons-nous toute latitude pour ignorer le vieillissement de leur corps, l’inéluctable altération de leurs capacités ?

La réponse est – à mon sens – double : non seulement les hommes échappent aux injonctions à la procréation parce qu’ils n’ont pas besoin d’être maintenus dans la sphère domestique (1), mais ils bénéficient, en plus, d’un mythe très ancien qui pose le corps masculin comme infaillible et parfait. (2)

De manière générale, la propension que nous avons à ignorer le corps des hommes, à absoudre ces derniers de toute responsabilité lorsque cela leur est profitable, est la marque d’un système qui stigmatise le féminin pour mieux déresponsabiliser le masculin.

*

Le corps des femmes s’est très vite imposé dans l’histoire comme un parfait vecteur de domination. C’est bien pour cela qu’il cristallise toutes les obsessions misogynes : atteindre l’autre dans sa chair, c’est un moyen facile de le placer – et le maintenir – dans une position de sujétion. Car on n’est rien sans la liberté de disposer de son propre corps.

De fait, l’interdiction de l’IVG et/ou de la congélation des ovocytes pour toutes les femmes, la codification des comportements sexuels, le contrôle de l’apparence, l’infantilisation médicale (notamment par un contrôle régulier des organes sexuels féminins), l’obsession de la virginité, la culpabilisation des femmes qui font ce qu’elles veulent de leur corps… tout participe de la même entreprise de domination. Les hommes surveillent, contrôlent, instrumentalisent l’apparence, le corps et les fonctions reproductives des femmes parce que ce sont des endroits qu’il est facile d’atteindre et  de saisir, au contraire de l’esprit. Et parce que l’autonomie corporelle est à la base de tout. Ne pas avoir de contrôle sur son corps, c’est ne pas avoir de contrôle sur sa vie.

Globalement, on constate que la sexualité est un domaine où le corps des femmes est omniprésent, tandis que celui des hommes est relégué à l’état de simple contingence.

Il n’est pas seulement symboliquement absent : il est aussi concrètement, tangiblement, réellement absent. Et ce n’est pas un hasard : pouvoir oublier son corps, dans quelque domaine et à quelque instant que ce soit, c’est bien un luxe de dominant. Être autonome, avoir le choix, pouvoir décider d’avoir un enfant ou de ne pas en avoir, savoir que notre corps nous appartient, mais qu’il ne nous définit pas pour autant et qu’il ne nous freine pas dans nos entreprises personnelles, c’est un aspect fondamental de la liberté individuelle.

Il y a bien une asymétrie criante dans la façon dont nous considérons le corps des femmes et celui des hommes. Or, l’égalité des sexes commence par l’égalité des corps. Sans cela, aucune avancée féministe au long cours ne sera possible.

 

 

 

(1) On remarque d’ailleurs que les hommes sont très peu mis en avant dans les études et articles consacrés au non-désir d’enfant, comme si leur « défection » face à une parentalité socialement imposée questionnait moins que celle des femmes.

(2) Au contraire de celui des femmes qui serait par opposition imparfait, voire pathologique. Dans l’imaginaire collectif façonné – notamment – par les religions, nous continuons à voir le corps féminin comme une annexe à celui de l’homme. Comme tout ce qui est accessoire, il serait fragile, faillible. L’hystérie, la nymphomanie, les « vapeurs », le syndrome de l’utérus vagabond… Le corps des femmes a longtemps été accablé des pires maux, même s’ils n’étaient la plupart du temps qu’une projection des croyances sexistes de l’époque. Tout cela a achevé de façonner l’image d’un corps féminin pathologique par essence, dont il est nécessaire de surveiller les débordements.

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Le mythe de l’horloge biologique, ou la coercition à la maternité

 

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Et toi, quand est-ce que tu t’y mets ? Collègue de travail

Vous avez déjà 34 ans, si vous voulez un enfant c’est maintenant. Gynécologue

A ton âge, tu devrais commencer à y penser. Amie d’enfance

L’horloge biologique des femmes n’est pas un mythe. Elle fait réellement tic-tac ! Présente dans l’organisme, elle se régule à partir de l’hypothalamus, une glande du cerveau. Cet élément corporel nous dicte nos actes et nos réactions. Avant 35 ans, vous avez plus de chances de tomber enceinte. Votre corps en a conscience. Site Internet sur la « co-parentalité »

Bon, quand est-ce que vous nous faites un petit ?  Tante relou lors d’un repas de famille

***

Ces petites phrases, toute femme ayant atteint le seuil fatidique des 30 ans les a probablement déjà entendues. Car il n’y a pas – semble-t-il – de norme plus prégnante, plus impérieuse et plus infusée dans le corps social que celle de la maternité.

L’expression « horloge biologique » s’invite souvent à la table des grands débats sur la fertilité des femmes, sans qu’on sache vraiment ce que recouvre cette notion. De quel mécanisme parle-t-on, in fine ? Cette fameuse horloge est-elle un fait scientifique avéré ou bien une invention destinée à faire naître chez les femmes la peur (celle de ne pas réussir à avoir d’enfants) et la culpabilité (celle de n’en avoir pas voulu au moment dit opportun) ?

A première vue, en tout cas, l’horloge biologique ressemble surtout… à la somme des injonctions à la maternité qui pèsent sur les femmes.

Ces injonctions commencent très tôt, de façon diffuse. Les filles sont éduquées à prendre soin des autres, dressées à s’intéresser très tôt au monde de la petite enfance. On leur offre des poupons à Noël, on leur confie le soin de s’occuper de leurs frères et sœurs, puis, plus tard, on leur permet de s’aventurer hors de la sphère familiale pour faire leurs premières heures de baby-sitting – petit boulot féminin par excellence. Ce chemin parfaitement jalonné doit leur permettre de faire progressivement l’apprentissage de la maternité, en prévision de leur futur rôle social.

Les femmes qui ne veulent pas d’enfants enfreignent donc les lois qui préexistent à leur destin. Leur refus est vécu comme une insurrection, comme la transgression d’une puissante loi tacite.

Non seulement le désintérêt pour la maternité (ou le regret de s’y être aventurée) demeure une terra incognita dans l’histoire de la pensée, mais le désir d’enfant est aussi le seul dans notre société à n’être jamais remis en cause, comme si celui-ci devait prévaloir sur toute considération logique. Pourtant, les maltraitances et violences sur enfants, et a fortiori les infanticides (qu’aucun outil statistique ne permet malheureusement de tracer en France) font état d’une réalité poisseuse : celle de parents qui n’auraient jamais dû le devenir.

Peut-être faudrait-il s’interroger, dans un premier temps, sur le caractère délétère que revêt la pression de la maternité sur les femmes, qui leur fait croire qu’il s’agit de la seule finalité possible de leur existence. Et les condamne à endosser une fonction qu’elles ne désirent pas toujours, mais dont la puissance mythologique continue d’exercer sa tyrannie.

Peut-être faudrait-il ensuite s’interroger sur le caractère éminemment social du désir d’enfant, lequel est précédé d’un tel conditionnement qu’il ne laisse guère la place à la volonté et à la réflexion individuelles.

Hélas, ce sujet éminemment tabou reste le grand impensé de nos sociétés contemporaines. Proposons donc ici une ébauche de réflexion sur l’injonction sociétale à la maternité et les conséquences délétères du mythe de l’horloge biologique.

Tu l’as vue, ma grosse natalité ?

Depuis des années, les Etats se battent à coups d’indicateurs de fécondité et de taux de natalité, dans une pantomime qui n’est pas sans rappeler les classiques concours de pénis. Dans cette course effrénée, c’est en effet à celui qui aura la plus grosse (natalité). Pourtant, alors que la planète semble sur le point d’imploser – et que les prévisions de l’ONU font état d’une population mondiale de 11,2 milliards habitant.e.s en 2100 –, les préoccupations natalistes, qui étaient certes légitimes après-guerre, semblent aujourd’hui ridiculement archaïques.

Considéré comme un indicateur de puissance (de virilité ?) étatique, le taux de natalité est devenu au fil du temps un enjeu géopolitique. Pourtant, n’est-il pas quelque peu dérangeant, d’un point de vue éthique, de faire du taux de natalité et de fécondité un indicateur que l’on soupèse, commente, analyse, compare et soumet à des objectifs chiffrés ? Les femmes – et les hommes – ne se reproduisent pas, a priori, pour des raisons politiques, ni pour aider leur pays à atteindre un quelconque objectif démographique…

Lorsque paraît un énième article catastrophiste sur la chute de la natalité dans les pays européens, que doit-on en conclure ? Est-on censée (j’accorde volontairement au féminin) se sentir responsable ? La maternité est-elle un devoir citoyen ou un droit personnel ? Le corps des femmes doit-il être utilisé à des fins politiques ? Peut-on décemment mesurer et commenter la fécondité des femmes, comme si celle-ci était au service de l’Etat ? Enfin : peut-on vraiment gérer la natalité d’un pays comme on gère une entreprise, avec toutes les potentielles dérives éthiques que cela comporte ?

C’est que le contrôle du corps des femmes, vieille tradition commune à presque toutes les nations, trouve dans la mesure de la natalité un lieu idéal pour se déployer et exercer sa mainmise. Le ventre des femmes est ainsi envisagé comme une propriété collective, un monopole public. Par ailleurs, la coercition à la maternité, qui s’exerce aussi bien par le corps social, médical et politique que par l’entourage proche est un moyen (pas nécessairement conscientisé) de maintenir les femmes dans une position subalterne. En effet, pendant que les femmes font des enfants, elles ont moins de temps pour pénétrer les sphères politiques, économiques et culturelles, construire leur carrière et prendre le pouvoir. Bien entendu, fonder une famille ne condamne pas à une vie domestique hermétique à tout élément extérieur. Mais sans un conjoint qui prend sa part, c’est indéniablement plus difficile… Or, en France, plus d’une mère sur deux d’enfants de moins de huit ans s’est arrêtée de travailler après la naissance de ses enfants ou a réduit temporairement son temps de travail.

Elle est aussi un moyen très efficace de maintenir les femmes et les hommes dans leurs rôles de genre traditionnels. Et, ainsi, d’empêcher tout bouleversement sociétal dans lequel les femmes prendraient (enfin) la part de pouvoir qui leur revient.

Les préoccupations natalistes permettent en tout cas de mettre en lumière une volonté d’appropriation collective du corps des femmes, qui se traduit – entre autres – par le contrôle de leur fécondité. Et l’incitation à procréer à tout prix, notamment quand vous correspondez au modèle-type de la bonne pondeuse : blanche, jeune, hétérosexuelle et éduquée. (1)

La peur comme vecteur de coercition

Depuis quelques temps, les études et articles catastrophistes se multiplient : effondrement de la natalité, terribles difficultés à concevoir après 35 ans, ne pas s’y mettre trop tôt mais surtout pas trop tard non plus, l’âge du premier enfant recule, les femmes préfèrent se consacrer à leur carrière (n’importe quoi !) ou même à leurs loisirs (encore pire !), important de ne pas attendre trop longtemps, fenêtre de fertilité, date de péremption, horloge biologique, tic-tac tic-tac, pensez-y entre la liste de courses, le dossier à rendre et le dîner à préparer. Et voici une pression de plus à mettre sur le dos des femmes, comme si la liste n’était pas déjà assez longue.

Une de mes connaissances ayant à peine dépassé le stade des 25 ans a fait les frais de cette « coercition » à la grossesse. Son gynécologue ayant décelé chez elle une anomalie au niveau des ovaires, il lui a presque intimé l’ordre de procréer dans les deux années à venir. « Déjà aujourd’hui, ça risque d’être difficile. Si vous attendez, vous risquez de ne jamais avoir d’enfant ». La peur au ventre, et bien que n’ayant pas le projet d’enfanter dans les années à venir, elle a alors arrêté la pilule. Elle est tombée enceinte presque instantanément.

« Aujourd’hui, on décide de faire des enfants de plus en plus tard. Attention, la fertilité des femmes commence à ralentir dès 30 ans. » (Doctissimo)
« Les probabilités de concevoir un bébé chutent significativement entre le début de la trentaine et l’approche de la quarantaine. Au fil des années, la fertilité d’une femme baisse énormément. C’est pourquoi les experts en fertilité conseillent aux femmes entre 30 et 39 ans de ne pas trop attendre […] » (Babycenter.fr)

C’est bien la peur qu’on nous accroche au ventre, à cet endroit même où la société étend son territoire et ensevelit ses racines. Et qu’on ne s’y trompe pas, ces perpétuelles incitations à la grossesse ne viennent pas d’une volonté d’œuvrer pour la santé publique en faisant de la prévention sur les problèmes de fertilité : même sans être forcément conscientisées, elles tirent bien leur source d’une volonté séculaire de contrôler le corps des femmes.

La maternité – qu’on a peint comme une suite de délices ininterrompus – est en réalité une parfaite excuse pour maintenir les femmes sous le joug de la société. En remplaçant le désir individuel par un désir social, construit et affiné avec les années, on s’assure d’une soumission consentie des femmes à leur destin procréateur, et donc à leur confinement dans la sphère privée.

À l’origine, l’horloge biologique, ou horloge interne, désigne l’ensemble des mécanismes qui génèrent chez l’être humain un certain nombre de réactions biologiques régulées par cycles (comme le sommeil). On parle aussi d’horloge circadienne, ou de cycles circadiens. Elle existe donc bel et bienmais elle n’est pas celle qu’on croit !

L’expression que nous employons pour parler de la fertilité féminine est récente : elle est apparue pour la première fois en 1978 dans un article intitulé « The Clock Is Ticking for the Career Woman » (« l’horloge tourne pour la femme qui fait carrière ») paru dans le Washington Post. Cet article – écrit par… un homme – avait pour but de dépeindre les difficultés rencontrées par les femmes à faire coïncider l’avancement de leur carrière avec leur volonté d’avoir une vie de famille. Elle a ensuite été reprise, jusqu’à devenir ce mythe populaire à mi-chemin entre la métaphore et le phénomène scientifique que nous connaissons aujourd’hui.

L’horloge biologique féminine, que l’on a fait passer au fil des années pour un phénomène scientifique avéré, n’est donc initialement qu’une figure de style destinée à évoquer la difficile conciliation entre vie professionnelle et vie privée.

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Désir d’enfant, entre nature et culture

Les soubresauts de « l’horloge biologique », que l’on dépeint souvent comme une bombe à retardement nichée dans le corps des femmes (mais où exactement ?), font donc partie des mythes populaires de notre culture. Il est temps désormais de mettre au jour son caractère fallacieux.

En effet, aucune étude scientifique n’a pu confirmer l’existence d’un phénomène biologique/hormonal qui conduirait les femmes à désirer un enfant de manière irrationnelle à partir d’un certain âge. Ce désir que l’on présente comme viscéral, insondable et ancré dans la chair serait en réalité une pure construction sociale.

Une étude conduite sur une décennie et publiée en 2011 dans la revue académique Emotion confirme que le désir d’enfant se réveille souvent de manière abrupte et imprévisible, chez les femmes comme chez les hommes. Sauf que ce ne sont pas « les hormones » qui sont en jeu, mais bien l’exposition aux enfants ainsi que le désir d’expérimenter la parentalité, en tant qu’étape fondatrice de la vie d’adulte. En résumé, plus les individus ont l’occasion d’interagir avec des enfants et/ou d’observer les personnes de leur entourage devenir parents, plus leur désir d’enfant devient fort. Une étude suédoise réalisée en 2010 a d’ailleurs révélé que les femmes étaient plus susceptibles de tomber enceintes au moment où leurs collègues de travail commençaient à avoir des enfants. Mimétisme social ou véritable envie suscitée par l’observation de ses pairs ?

Quoi qu’il en soit, ce n’est pas la « nature » qui est le facteur prédéterminant dans notre désir d’avoir des enfants, mais bien la culture.

Le psychologue américain Frederick Wyatt (1911-1993), dont les travaux portaient notamment sur la maternité, disait à ce sujet : « Quand une femme dit qu’elle ressent l’envie viscérale d’avoir un enfant, elle recourt au langage de la biologie pour mettre en mots ce qui relève de la psychologie ».

Le sociologue et ex-président de l’Association américaine de sociologie William Goode (1917-2003), lui, écrivait de son côté : « Il existe chez l’être humain des réflexes, comme le clignement des yeux, ou des besoins, comme le sexe. Mais il n’y a pas de besoin viscéral d’enfanter. Autrement, la pression sociale à se reproduire n’existerait pas. »

Forger la peur : des études biaisées

Si l’injonction sociale à procréer vise avant tout les femmes, c’est pour mieux les remettre à leur « place ». Et cette injonction va de pair avec la terreur distillée par les médias quant au déclin rapide de la fertilité féminine. Pourtant, les informations anxiogènes dont ils se font l’écho s’avèrent souvent inexactes.

Loin du catastrophisme ambiant, les chiffres font en effet état d’une réalité nettement plus positive.

La psychologue américaine Jean Twenge raconte dans cet article la stupeur qu’elle a ressentie en analysant un certain nombre d’études scientifiques portant sur le déclin de la fertilité féminine. Au fil de ses recherches, elle s’est rendu compte que ces études étaient la plupart du temps biaisées, basées sur des sources critiquables et/ou interprétées de manière incorrecte. Prenons par exemple cette étude parue en 2004 dans la revue Human Reproduction, qui conclut qu’une femme sur trois ayant entre 35 et 39 ans échouera à tomber enceinte au bout d’un an. Celle-ci a été reprise partout, contribuant à alimenter la paranoïa sur les (prétendues) difficultés à concevoir après 35 ans. Ce que cette étude ne précise pas, c’est que pour aboutir à un tel résultat, elle se base sur des calculs réalisés à partir d’actes de naissance français datant de 1670 à 1830. Des sources bancales et vieilles de 300 ans ? Pour la rigueur scientifique, on repassera.

Jean Twenge a également découvert que les études faisant état de résultats « optimistes » sur la fertilité des femmes étaient étonnamment peu citées, ou bien tout simplement réarrangées par les journalistes. Elle s’étonne ainsi que l’étude du statisticien David Dunson, conduite dans les années 2000 sur 780 femmes venant de sept pays européens différents, soit si peu citée dans les médias. Car les résultats de celle-ci sont bien plus rassurants : 82% des femmes âgées de 35 à 39 ans tomberaient enceintes naturellement en l’espace d’un an, contre 86% pour les femmes de la tranche d’âge 27-34 ans. La différence entre les deux groupes d’âge (4%) est minime, ce qui contredit l’idée reçue selon laquelle il serait particulièrement difficile de concevoir après 35 ans.

D’autres études récentes semblent corroborer ces résultats. Celle-ci, menée au Danemark sur 3000 participantes, rapporte ainsi que 72% des femmes de 35 à 40 ans tomberaient enceintes naturellement dans les douze mois (78% pour celles qui avaient pris soin de synchroniser leurs rapports sexuels sur leur période d’ovulation).

Dans son article, Jean Twenge raconte avoir eu 3 enfants, tous nés après ses 35 ans. Malgré ses craintes, nourries par ses lectures et par le pessimisme de son entourage, ils furent conçus de manière naturelle et sans difficultés particulières.

Il faut donc retenir de tout cela que la plupart des femmes ayant entre 35 et 40 ans (voire plus) peuvent tomber enceintes naturellement, sans rencontrer de difficultés spécifiques.

Car il semblerait en réalité que l’âge ne soit pas en cause chez la grande majorité des femmes qui peinent à tomber enceintes. Les coupables peuvent être une perturbation hormonale non liée à l’âge, une endométriose (souvent non diagnostiquée) ou bien des lésions utérines causées entre autres par d’anciennes infections sexuellement transmissibles non traitées. Sans oublier les facteurs externes, dont l’influence croissante n’est pas à négliger : pollution, pesticides, perturbateurs endocriniens, etc. En somme, une femme de 38 ans qui éprouve des difficultés à tomber enceinte aurait probablement eu les mêmes… à 28 ans.

Enfin, la moitié des problèmes de fertilité viendraient des hommes (c’est fou comme on a tendance à oublier que les femmes ne font pas des bébés toutes seules !). Si l’âge n’est pas le seul déterminant, il ne faut pas oublier que la qualité du sperme décline avec les années. Comme le souligne l’article Stérilité, fertilité : la part des hommes« pour l’homme, la fertilité est maximum à 30-34 ans (indice à 100), puis elle diminue lentement. À 55-59 ans, l’homme a une fertilité deux fois plus faible (indice à 47) que celle observée à 30-34 ans. La fertilité des couples diminue donc avec l’âge de l’homme, même si cette diminution est moins importante et plus tardive que celle observée avec l’âge de la femme ». 

Étrange que l’on n’exhorte pas autant les hommes à faire des enfants « jeunes », au moment où la qualité de leur sperme est à son apogée !

Ceci étant posé, il reste que la fertilité féminine n’est pas la même à 40 ans qu’à 25. Et qu’elle est, bien évidemment, limitée dans le temps. C’est une injustice biologique contre laquelle nous ne pouvons rien. Lorsque nous voyons des stars pouponner à 50 ans bien tassés, nous devons avoir conscience qu’il y a une entourloupe quelque part ! Par ailleurs, le risque de fausse couche et d’anomalies chromosomiques augmente avec l’âge (de la femme… et de l’homme). Est-ce pour autant qu’il faut absolument « se dépêcher » et planifier toute son existence autour de potentiels enfants à venir, quitte à passer à côté de certaines opportunités ? Est-ce pour autant qu’à partir de 35 ans, les dés sont jetés, et avec eux l’espoir de devenir mère un jour ? Les chiffres nous fournissent la réponse, et elle tient en trois lettres : non.

Trop tard

L’exaltation de la maternité et son corollaire, l’injonction à procréer « rapidement » ou du moins dans le temps imparti, tirent leurs racines d’une vision sexiste des femmes comme simples incubateurs. Le corps social ne voit d’elles que leur utérus et leur capacité à procréer. C’est pourquoi il exige leur soumission au cadre temporel dans lequel la maternité doit s’exercer – grosso modo, entre 25 et 33 ans.

Les femmes qui font des enfants « tard » par rapport à la norme sont donc sermonnées, punies par le corps médical et social pour leur négligence. « Faire un enfant à 40 ans, c’est irresponsable », « il fallait y penser plus tôt », « elle sera une vieille mère », chuchote-t-on avec désapprobation. Et c’est là qu’apparaît la réalité crue : la pression de l’horloge biologique est avant tout une pression sociale, utilisée contre les femmes pour les infantiliser et blâmer les choix qu’elles font en toute autonomie. La règle est valable dans tous les domaines : lorsqu’une femme dévie de la norme et tente d’échapper au contrôle social en traçant son propre chemin, elle est ostracisée.

Mais les femmes ne sont pas stupides. Celles qui font des enfants « sur le tard » le font généralement en toute connaissance de cause, soit parce qu’elles n’en avaient pas envie avant (et c’est une raison suffisante), soit parce qu’elles ont mis du temps avant de rencontrer le bon partenaire. L’injonction à la maternité – pas trop tôt, mais surtout pas trop tard – pose une question intéressante : est-ce qu’avoir « le bon âge » ou « la bonne situation » est une raison suffisante pour faire des enfants ? Plus généralement, doit-on faire passer la norme sociale avant ses propres désirs – si seulement nous sommes encore capables de les distinguer ?

Une des « excuses » les plus communément avancées pour justifier la tendance des maternités tardives est celle de la carrière. « Avec l’allongement des études, les femmes commencent leur carrière plus tard et repoussent donc en conséquence la maternité », peut-on lire dans les articles consacrés à ce sujet. Jamais, cependant, n’aborde-t-on le sujet autrement : envie de profiter de sa jeunesse, de voyager, non-désir d’enfant qui a perduré jusque tard, désintérêt pour la maternité, envie de se consacrer avant tout à soi-même ou à son couple. Non pas que les femmes qui ne veulent pas d’enfants aient à se justifier de quoi que ce soit : simplement, il est curieux d’opposer sans cesse la maternité à la carrière, comme si ces deux notions allaient nécessairement de pair, comme des briques de Lego. Vous n’êtes pas particulièrement ambitieuse et/ou vous n’avez pas de travail ? Faites un pas en avant et placez-vous sur la case « mère » : le champ est libre, il est temps de mettre votre utérus à profit ! A contrario, vous avez plutôt l’intention de vous consacrer à votre carrière ? Vous voilà placée d’office dans l’autre camp, celui des Wonder women montées sur stilettos, obsédées par la réussite, prêtes à prendre le premier avion pour aller faire congeler leurs ovocytes et renvoyer toute idée de grossesse aux calendes grecques.

Mais les choses sont évidemment bien plus complexes que cela. On peut n’avoir pas spécialement envie de se consacrer à sa carrière (ou préférer se consacrer à ses loisirs et ses voyages), sans désirer non plus avoir un enfant. À l’inverse, de fortes ambitions professionnelles ne sont pas incompatibles avec le fait de fonder une famille. Les intérêts des femmes ne sont pas réductibles à ce binarisme absurde qui oppose les langes à l’attaché-case. Comme s’il n’y avait que deux voies possibles, dans ce monde aux opportunités multiples.

Dans une société patriarcale qui voit avant tout dans les femmes des mères et des épouses, cette conception des choses est pourtant peu intelligible. Le désintérêt (ou, a minima, l’intérêt tardif) de certaines femmes pour la maternité doit nécessairement s’expliquer par des raisons concrètes, rationnelles et pragmatiques. Le fait que certaines femmes n’aient tout simplement pas envie d’avoir des enfants semble encore relever de la science-fiction. Notre cerveau collectif est resté bloqué au seuil du XXIe siècle, à une époque où les rôles de genre étaient strictement définis par la société… et où le bonheur et l’épanouissement individuel s’en trouvaient aussi, souvent, compromis.

Dans le champ de l’intime

S’il y a bien un champ dans lequel les influences extérieures ne devraient pas avoir de prise, c’est bien celui de l’intime. Le désir ou non-désir d’enfant (l’INED évalue à 5% de la population la proportion de femmes et d’hommes qui ne veulent pas devenir parents) ne devrait en aucun cas être contrôlé, observé, analysé, soupesé par des parties extérieures. Il n’y a pas d’ingérence qui soit acceptable en matière d’aspirations intimes. Et quoi de plus intime que le désir (ou non-désir) de devenir parent ?

Il m’a toujours semblé étrange, puis révoltant que la société s’immisce avec une telle impudence dans la vie privée des individus. Mais si le désir d’enfant existe par défaut chez les femmes, s’il est réellement constitutif de leur identité, pourquoi ce besoin de les rappeler sans cesse à l’ordre ?

Instinct maternel, horloge biologique… tous les mythes sont bons, en réalité, pour renforcer l’idée naturaliste de la maternité comme destin irrévocable. Si une femme exprime son indifférence ou pire, son hostilité à l’égard de la maternité, on cherchera à la psychanalyser pour mieux comprendre d’où vient cette terrible faille. On s’évertuera ensuite à poser un diagnostic permettant de justifier sa réticence (enfance dysfonctionnelle, traumatisme ancien, relations familiales douloureuses, peurs inconscientes…) puis, dans une ultime tentative pour la sauver, à lui trouver des substituts à la maternité (création artistique, écriture, travail avec des enfants, etc). C’est bien simple : l’inconscient collectif réfute l’idée qu’une femme puisse ne pas être mère, ne serait-ce que symboliquement.

Pourtant, il n’y a pas plus de raison(s) au désir d’enfant qu’au non-désir d’enfant. Il est ou il n’est pas : c’est tout. Et que de vies gâchées auraient pu être évitées sans les crochets empoisonnés de la pression sociale !

Doit-on accepter que les femmes continuent à être infantilisées par les discours alarmistes des « experts » en fertilité (presque tous des hommes, bizarrement), par les remontrances agacées du corps médical qui les presse de procréer dans les limites d’une fenêtre temporelle convenable, par les études angoissées sur la baisse de la natalité ? La société a-t-elle seulement une part à prendre dans l’intimité du corps des femmes ? Et si oui, dans quel but exactement ?

Mais dans ce débat, d’autres questions se posent aussi. Et celle-ci est éminemment politique : la société doit-elle se porter garante du désir d’enfant des individus ? Doit-elle être responsable de la capacité (ou incapacité) de chacun.e à procréer ?

Conclusion

L’horloge biologique féminine est bien un mythe, en ce qu’elle relève d’une construction imaginaire. En 40 ans d’existence, elle a su s’imposer comme un puissant vecteur de contrôle et de domination du corps féminin. A tel point que les femmes elles-mêmes ont fini par l’intérioriser, persuadées après de longues campagnes de terreur que leurs organes reproducteurs commencent à se nécroser dès l’âge canonique de 30 ans.

Mais ce mythe les dessert à plusieurs niveaux. Premièrement, il contribue à renforcer cette conception – sexiste – d’une femme irrationnelle, gouvernée par ses hormones, qui ne pense qu’à partir à la chasse au géniteur les babines retroussées. Deuxièmement, il abîme les relations entre les femmes et les hommes, qui à partir d’un certain âge se retrouvent entachées de cette ombre inconfortable. Qui n’a jamais entendu cette phrase cruelle : « moi, je ne sors pas avec des femmes de plus de 30 ans, elles ne pensent qu’à faire des gosses » ? De l’autre côté du spectre, qui n’a jamais vu de femme se ronger les sangs à propos de la date de péremption apposée sur sa fertilité, encouragée dans ses tourments par sa famille, ses ami.e.s, son gynécologue ? Enfin, il pose sur les femmes une intolérable pression, tout en les reléguant à leur seul rôle de mère potentielle. En effet, l’injonction à procréer rapidement sous-entend que les femmes ne peuvent être « conformes » et « honorables » qu’en devenant mères. Tout refus de remplir ce rôle, mais aussi tout retard dans l’accomplissement de cette mission les condamnera alors à un ostracisme social certain. C’est un constat désespérant qu’il nous est donné de faire là : plus d’un demi-siècle après les premières révolutions féministes, la place des femmes demeure circonscrite à un minuscule pré carré.

Et si nous donnions un (gros) coup de balai dans nos représentations mentales ? Si les femmes ne seront pas fécondes toute leur vie, il n’est sans doute pas nécessaire de faire peser sur elles seules le fardeau de la fertilité. Leur corps a beau fonctionner différemment, les hommes aussi ont une part à prendre.

Il est grand temps, aussi, que la société nous lâche l’utérus : nous aurons un enfant quand nous le voulons, mais surtout si nous le voulons.

A bon entendeur !

 

 

(1) Ce pan de l’histoire française est peu connu, mais des milliers d’avortements et de stérilisations non consenties ont été pratiquées dans les années 60-70 sur des femmes noires et pauvres de la Réunion. Ces procédures médicales étaient soutenues par les pouvoirs publics, qui poursuivaient dans les colonies françaises un objectif de décroissance démographique. Pendant ce temps-là, en France métropolitaine, l’avortement et la contraception étaient criminalisés. Deux poids, deux mesures…