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Le mythe de l’horloge biologique, ou la coercition à la maternité

 

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Et toi, quand est-ce que tu t’y mets ? Collègue de travail

Vous avez déjà 34 ans, si vous voulez un enfant c’est maintenant. Gynécologue

A ton âge, tu devrais commencer à y penser. Amie d’enfance

L’horloge biologique des femmes n’est pas un mythe. Elle fait réellement tic-tac ! Présente dans l’organisme, elle se régule à partir de l’hypothalamus, une glande du cerveau. Cet élément corporel nous dicte nos actes et nos réactions. Avant 35 ans, vous avez plus de chances de tomber enceinte. Votre corps en a conscience. Site Internet sur la « co-parentalité »

Bon, quand est-ce que vous nous faites un petit ?  Tante relou lors d’un repas de famille

***

Ces petites phrases, toute femme ayant atteint le seuil fatidique des 30 ans les a probablement déjà entendues. Car il n’y a pas – semble-t-il – de norme plus prégnante, plus impérieuse et plus infusée dans le corps social que celle de la maternité.

L’expression « horloge biologique » s’invite souvent à la table des grands débats sur la fertilité des femmes, sans qu’on sache vraiment ce que recouvre cette notion. De quel mécanisme parle-t-on, in fine ? Cette fameuse horloge est-elle un fait scientifique avéré ou bien une invention destinée à faire naître chez les femmes la peur (celle de ne pas réussir à avoir d’enfants) et la culpabilité (celle de n’en avoir pas voulu au moment dit opportun) ?

A première vue, en tout cas, l’horloge biologique ressemble surtout… à la somme des injonctions à la maternité qui pèsent sur les femmes.

Ces injonctions commencent très tôt, de façon diffuse. Les filles sont éduquées à prendre soin des autres, dressées à s’intéresser très tôt au monde de la petite enfance. On leur offre des poupons à Noël, on leur confie le soin de s’occuper de leurs frères et sœurs, puis, plus tard, on leur permet de s’aventurer hors de la sphère familiale pour faire leurs premières heures de baby-sitting – petit boulot féminin par excellence. Ce chemin parfaitement jalonné doit leur permettre de faire progressivement l’apprentissage de la maternité, en prévision de leur futur rôle social.

Les femmes qui ne veulent pas d’enfants enfreignent donc les lois qui préexistent à leur destin. Leur refus est vécu comme une insurrection, comme la transgression d’une puissante loi tacite.

Non seulement le désintérêt pour la maternité (ou le regret de s’y être aventurée) demeure une terra incognita dans l’histoire de la pensée, mais le désir d’enfant est aussi le seul dans notre société à n’être jamais remis en cause, comme si celui-ci devait prévaloir sur toute considération logique. Pourtant, les maltraitances et violences sur enfants, et a fortiori les infanticides (qu’aucun outil statistique ne permet malheureusement de tracer en France) font état d’une réalité poisseuse : celle de parents qui n’auraient jamais dû le devenir.

Peut-être faudrait-il s’interroger, dans un premier temps, sur le caractère délétère que revêt la pression de la maternité sur les femmes, qui leur fait croire qu’il s’agit de la seule finalité possible de leur existence. Et les condamne à endosser une fonction qu’elles ne désirent pas toujours, mais dont la puissance mythologique continue d’exercer sa tyrannie.

Peut-être faudrait-il ensuite s’interroger sur le caractère éminemment social du désir d’enfant, lequel est précédé d’un tel conditionnement qu’il ne laisse guère la place à la volonté et à la réflexion individuelles.

Hélas, ce sujet éminemment tabou reste le grand impensé de nos sociétés contemporaines. Proposons donc ici une ébauche de réflexion sur l’injonction sociétale à la maternité et les conséquences délétères du mythe de l’horloge biologique.

Tu l’as vue, ma grosse natalité ?

Depuis des années, les Etats se battent à coups d’indicateurs de fécondité et de taux de natalité, dans une pantomime qui n’est pas sans rappeler les classiques concours de pénis. Dans cette course effrénée, c’est en effet à celui qui aura la plus grosse (natalité). Pourtant, alors que la planète semble sur le point d’imploser – et que les prévisions de l’ONU font état d’une population mondiale de 11,2 milliards habitant.e.s en 2100 –, les préoccupations natalistes, qui étaient certes légitimes après-guerre, semblent aujourd’hui ridiculement archaïques.

Considéré comme un indicateur de puissance (de virilité ?) étatique, le taux de natalité est devenu au fil du temps un enjeu géopolitique. Pourtant, n’est-il pas quelque peu dérangeant, d’un point de vue éthique, de faire du taux de natalité et de fécondité un indicateur que l’on soupèse, commente, analyse, compare et soumet à des objectifs chiffrés ? Les femmes – et les hommes – ne se reproduisent pas, a priori, pour des raisons politiques, ni pour aider leur pays à atteindre un quelconque objectif démographique…

Lorsque paraît un énième article catastrophiste sur la chute de la natalité dans les pays européens, que doit-on en conclure ? Est-on censée (j’accorde volontairement au féminin) se sentir responsable ? La maternité est-elle un devoir citoyen ou un droit personnel ? Le corps des femmes doit-il être utilisé à des fins politiques ? Peut-on décemment mesurer et commenter la fécondité des femmes, comme si celle-ci était au service de l’Etat ? Enfin : peut-on vraiment gérer la natalité d’un pays comme on gère une entreprise, avec toutes les potentielles dérives éthiques que cela comporte ?

C’est que le contrôle du corps des femmes, vieille tradition commune à presque toutes les nations, trouve dans la mesure de la natalité un lieu idéal pour se déployer et exercer sa mainmise. Le ventre des femmes est ainsi envisagé comme une propriété collective, un monopole public. Par ailleurs, la coercition à la maternité, qui s’exerce aussi bien par le corps social, médical et politique que par l’entourage proche est un moyen (pas nécessairement conscientisé) de maintenir les femmes dans une position subalterne. En effet, pendant que les femmes font des enfants, elles ont moins de temps pour pénétrer les sphères politiques, économiques et culturelles, construire leur carrière et prendre le pouvoir. Bien entendu, fonder une famille ne condamne pas à une vie domestique hermétique à tout élément extérieur. Mais sans un conjoint qui prend sa part, c’est indéniablement plus difficile… Or, en France, plus d’une mère sur deux d’enfants de moins de huit ans s’est arrêtée de travailler après la naissance de ses enfants ou a réduit temporairement son temps de travail.

Elle est aussi un moyen très efficace de maintenir les femmes et les hommes dans leurs rôles de genre traditionnels. Et, ainsi, d’empêcher tout bouleversement sociétal dans lequel les femmes prendraient (enfin) la part de pouvoir qui leur revient.

Les préoccupations natalistes permettent en tout cas de mettre en lumière une volonté d’appropriation collective du corps des femmes, qui se traduit – entre autres – par le contrôle de leur fécondité. Et l’incitation à procréer à tout prix, notamment quand vous correspondez au modèle-type de la bonne pondeuse : blanche, jeune, hétérosexuelle et éduquée. (1)

La peur comme vecteur de coercition

Depuis quelques temps, les études et articles catastrophistes se multiplient : effondrement de la natalité, terribles difficultés à concevoir après 35 ans, ne pas s’y mettre trop tôt mais surtout pas trop tard non plus, l’âge du premier enfant recule, les femmes préfèrent se consacrer à leur carrière (n’importe quoi !) ou même à leurs loisirs (encore pire !), important de ne pas attendre trop longtemps, fenêtre de fertilité, date de péremption, horloge biologique, tic-tac tic-tac, pensez-y entre la liste de courses, le dossier à rendre et le dîner à préparer. Et voici une pression de plus à mettre sur le dos des femmes, comme si la liste n’était pas déjà assez longue.

Une de mes connaissances ayant à peine dépassé le stade des 25 ans a fait les frais de cette « coercition » à la grossesse. Son gynécologue ayant décelé chez elle une anomalie au niveau des ovaires, il lui a presque intimé l’ordre de procréer dans les deux années à venir. « Déjà aujourd’hui, ça risque d’être difficile. Si vous attendez, vous risquez de ne jamais avoir d’enfant ». La peur au ventre, et bien que n’ayant pas le projet d’enfanter dans les années à venir, elle a alors arrêté la pilule. Elle est tombée enceinte presque instantanément.

« Aujourd’hui, on décide de faire des enfants de plus en plus tard. Attention, la fertilité des femmes commence à ralentir dès 30 ans. » (Doctissimo)
« Les probabilités de concevoir un bébé chutent significativement entre le début de la trentaine et l’approche de la quarantaine. Au fil des années, la fertilité d’une femme baisse énormément. C’est pourquoi les experts en fertilité conseillent aux femmes entre 30 et 39 ans de ne pas trop attendre […] » (Babycenter.fr)

C’est bien la peur qu’on nous accroche au ventre, à cet endroit même où la société étend son territoire et ensevelit ses racines. Et qu’on ne s’y trompe pas, ces perpétuelles incitations à la grossesse ne viennent pas d’une volonté d’œuvrer pour la santé publique en faisant de la prévention sur les problèmes de fertilité : même sans être forcément conscientisées, elles tirent bien leur source d’une volonté séculaire de contrôler le corps des femmes.

La maternité – qu’on a peint comme une suite de délices ininterrompus – est en réalité une parfaite excuse pour maintenir les femmes sous le joug de la société. En remplaçant le désir individuel par un désir social, construit et affiné avec les années, on s’assure d’une soumission consentie des femmes à leur destin procréateur, et donc à leur confinement dans la sphère privée.

À l’origine, l’horloge biologique, ou horloge interne, désigne l’ensemble des mécanismes qui génèrent chez l’être humain un certain nombre de réactions biologiques régulées par cycles (comme le sommeil). On parle aussi d’horloge circadienne, ou de cycles circadiens. Elle existe donc bel et bienmais elle n’est pas celle qu’on croit !

L’expression que nous employons pour parler de la fertilité féminine est récente : elle est apparue pour la première fois en 1978 dans un article intitulé « The Clock Is Ticking for the Career Woman » (« l’horloge tourne pour la femme qui fait carrière ») paru dans le Washington Post. Cet article – écrit par… un homme – avait pour but de dépeindre les difficultés rencontrées par les femmes à faire coïncider l’avancement de leur carrière avec leur volonté d’avoir une vie de famille. Elle a ensuite été reprise, jusqu’à devenir ce mythe populaire à mi-chemin entre la métaphore et le phénomène scientifique que nous connaissons aujourd’hui.

L’horloge biologique féminine, que l’on a fait passer au fil des années pour un phénomène scientifique avéré, n’est donc initialement qu’une figure de style destinée à évoquer la difficile conciliation entre vie professionnelle et vie privée.

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Désir d’enfant, entre nature et culture

Les soubresauts de « l’horloge biologique », que l’on dépeint souvent comme une bombe à retardement nichée dans le corps des femmes (mais où exactement ?), font donc partie des mythes populaires de notre culture. Il est temps désormais de mettre au jour son caractère fallacieux.

En effet, aucune étude scientifique n’a pu confirmer l’existence d’un phénomène biologique/hormonal qui conduirait les femmes à désirer un enfant de manière irrationnelle à partir d’un certain âge. Ce désir que l’on présente comme viscéral, insondable et ancré dans la chair serait en réalité une pure construction sociale.

Une étude conduite sur une décennie et publiée en 2011 dans la revue académique Emotion confirme que le désir d’enfant se réveille souvent de manière abrupte et imprévisible, chez les femmes comme chez les hommes. Sauf que ce ne sont pas « les hormones » qui sont en jeu, mais bien l’exposition aux enfants ainsi que le désir d’expérimenter la parentalité, en tant qu’étape fondatrice de la vie d’adulte. En résumé, plus les individus ont l’occasion d’interagir avec des enfants et/ou d’observer les personnes de leur entourage devenir parents, plus leur désir d’enfant devient fort. Une étude suédoise réalisée en 2010 a d’ailleurs révélé que les femmes étaient plus susceptibles de tomber enceintes au moment où leurs collègues de travail commençaient à avoir des enfants. Mimétisme social ou véritable envie suscitée par l’observation de ses pairs ?

Quoi qu’il en soit, ce n’est pas la « nature » qui est le facteur prédéterminant dans notre désir d’avoir des enfants, mais bien la culture.

Le psychologue américain Frederick Wyatt (1911-1993), dont les travaux portaient notamment sur la maternité, disait à ce sujet : « Quand une femme dit qu’elle ressent l’envie viscérale d’avoir un enfant, elle recourt au langage de la biologie pour mettre en mots ce qui relève de la psychologie ».

Le sociologue et ex-président de l’Association américaine de sociologie William Goode (1917-2003), lui, écrivait de son côté : « Il existe chez l’être humain des réflexes, comme le clignement des yeux, ou des besoins, comme le sexe. Mais il n’y a pas de besoin viscéral d’enfanter. Autrement, la pression sociale à se reproduire n’existerait pas. »

Forger la peur : des études biaisées

Si l’injonction sociale à procréer vise avant tout les femmes, c’est pour mieux les remettre à leur « place ». Et cette injonction va de pair avec la terreur distillée par les médias quant au déclin rapide de la fertilité féminine. Pourtant, les informations anxiogènes dont ils se font l’écho s’avèrent souvent inexactes.

Loin du catastrophisme ambiant, les chiffres font en effet état d’une réalité nettement plus positive.

La psychologue américaine Jean Twenge raconte dans cet article la stupeur qu’elle a ressentie en analysant un certain nombre d’études scientifiques portant sur le déclin de la fertilité féminine. Au fil de ses recherches, elle s’est rendu compte que ces études étaient la plupart du temps biaisées, basées sur des sources critiquables et/ou interprétées de manière incorrecte. Prenons par exemple cette étude parue en 2004 dans la revue Human Reproduction, qui conclut qu’une femme sur trois ayant entre 35 et 39 ans échouera à tomber enceinte au bout d’un an. Celle-ci a été reprise partout, contribuant à alimenter la paranoïa sur les (prétendues) difficultés à concevoir après 35 ans. Ce que cette étude ne précise pas, c’est que pour aboutir à un tel résultat, elle se base sur des calculs réalisés à partir d’actes de naissance français datant de 1670 à 1830. Des sources bancales et vieilles de 300 ans ? Pour la rigueur scientifique, on repassera.

Jean Twenge a également découvert que les études faisant état de résultats « optimistes » sur la fertilité des femmes étaient étonnamment peu citées, ou bien tout simplement réarrangées par les journalistes. Elle s’étonne ainsi que l’étude du statisticien David Dunson, conduite dans les années 2000 sur 780 femmes venant de sept pays européens différents, soit si peu citée dans les médias. Car les résultats de celle-ci sont bien plus rassurants : 82% des femmes âgées de 35 à 39 ans tomberaient enceintes naturellement en l’espace d’un an, contre 86% pour les femmes de la tranche d’âge 27-34 ans. La différence entre les deux groupes d’âge (4%) est minime, ce qui contredit l’idée reçue selon laquelle il serait particulièrement difficile de concevoir après 35 ans.

D’autres études récentes semblent corroborer ces résultats. Celle-ci, menée au Danemark sur 3000 participantes, rapporte ainsi que 72% des femmes de 35 à 40 ans tomberaient enceintes naturellement dans les douze mois (78% pour celles qui avaient pris soin de synchroniser leurs rapports sexuels sur leur période d’ovulation).

Dans son article, Jean Twenge raconte avoir eu 3 enfants, tous nés après ses 35 ans. Malgré ses craintes, nourries par ses lectures et par le pessimisme de son entourage, ils furent conçus de manière naturelle et sans difficultés particulières.

Il faut donc retenir de tout cela que la plupart des femmes ayant entre 35 et 40 ans (voire plus) peuvent tomber enceintes naturellement, sans rencontrer de difficultés spécifiques.

Car il semblerait en réalité que l’âge ne soit pas en cause chez la grande majorité des femmes qui peinent à tomber enceintes. Les coupables peuvent être une perturbation hormonale non liée à l’âge, une endométriose (souvent non diagnostiquée) ou bien des lésions utérines causées entre autres par d’anciennes infections sexuellement transmissibles non traitées. Sans oublier les facteurs externes, dont l’influence croissante n’est pas à négliger : pollution, pesticides, perturbateurs endocriniens, etc. En somme, une femme de 38 ans qui éprouve des difficultés à tomber enceinte aurait probablement eu les mêmes… à 28 ans.

Enfin, la moitié des problèmes de fertilité viendraient des hommes (c’est fou comme on a tendance à oublier que les femmes ne font pas des bébés toutes seules !). Si l’âge n’est pas le seul déterminant, il ne faut pas oublier que la qualité du sperme décline avec les années. Comme le souligne l’article Stérilité, fertilité : la part des hommes« pour l’homme, la fertilité est maximum à 30-34 ans (indice à 100), puis elle diminue lentement. À 55-59 ans, l’homme a une fertilité deux fois plus faible (indice à 47) que celle observée à 30-34 ans. La fertilité des couples diminue donc avec l’âge de l’homme, même si cette diminution est moins importante et plus tardive que celle observée avec l’âge de la femme ». 

Étrange que l’on n’exhorte pas autant les hommes à faire des enfants « jeunes », au moment où la qualité de leur sperme est à son apogée !

Ceci étant posé, il reste que la fertilité féminine n’est pas la même à 40 ans qu’à 25. Et qu’elle est, bien évidemment, limitée dans le temps. C’est une injustice biologique contre laquelle nous ne pouvons rien. Lorsque nous voyons des stars pouponner à 50 ans bien tassés, nous devons avoir conscience qu’il y a une entourloupe quelque part ! Par ailleurs, le risque de fausse couche et d’anomalies chromosomiques augmente avec l’âge (de la femme… et de l’homme). Est-ce pour autant qu’il faut absolument « se dépêcher » et planifier toute son existence autour de potentiels enfants à venir, quitte à passer à côté de certaines opportunités ? Est-ce pour autant qu’à partir de 35 ans, les dés sont jetés, et avec eux l’espoir de devenir mère un jour ? Les chiffres nous fournissent la réponse, et elle tient en trois lettres : non.

Trop tard

L’exaltation de la maternité et son corollaire, l’injonction à procréer « rapidement » ou du moins dans le temps imparti, tirent leurs racines d’une vision sexiste des femmes comme simples incubateurs. Le corps social ne voit d’elles que leur utérus et leur capacité à procréer. C’est pourquoi il exige leur soumission au cadre temporel dans lequel la maternité doit s’exercer – grosso modo, entre 25 et 33 ans.

Les femmes qui font des enfants « tard » par rapport à la norme sont donc sermonnées, punies par le corps médical et social pour leur négligence. « Faire un enfant à 40 ans, c’est irresponsable », « il fallait y penser plus tôt », « elle sera une vieille mère », chuchote-t-on avec désapprobation. Et c’est là qu’apparaît la réalité crue : la pression de l’horloge biologique est avant tout une pression sociale, utilisée contre les femmes pour les infantiliser et blâmer les choix qu’elles font en toute autonomie. La règle est valable dans tous les domaines : lorsqu’une femme dévie de la norme et tente d’échapper au contrôle social en traçant son propre chemin, elle est ostracisée.

Mais les femmes ne sont pas stupides. Celles qui font des enfants « sur le tard » le font généralement en toute connaissance de cause, soit parce qu’elles n’en avaient pas envie avant (et c’est une raison suffisante), soit parce qu’elles ont mis du temps avant de rencontrer le bon partenaire. L’injonction à la maternité – pas trop tôt, mais surtout pas trop tard – pose une question intéressante : est-ce qu’avoir « le bon âge » ou « la bonne situation » est une raison suffisante pour faire des enfants ? Plus généralement, doit-on faire passer la norme sociale avant ses propres désirs – si seulement nous sommes encore capables de les distinguer ?

Une des « excuses » les plus communément avancées pour justifier la tendance des maternités tardives est celle de la carrière. « Avec l’allongement des études, les femmes commencent leur carrière plus tard et repoussent donc en conséquence la maternité », peut-on lire dans les articles consacrés à ce sujet. Jamais, cependant, n’aborde-t-on le sujet autrement : envie de profiter de sa jeunesse, de voyager, non-désir d’enfant qui a perduré jusque tard, désintérêt pour la maternité, envie de se consacrer avant tout à soi-même ou à son couple. Non pas que les femmes qui ne veulent pas d’enfants aient à se justifier de quoi que ce soit : simplement, il est curieux d’opposer sans cesse la maternité à la carrière, comme si ces deux notions allaient nécessairement de pair, comme des briques de Lego. Vous n’êtes pas particulièrement ambitieuse et/ou vous n’avez pas de travail ? Faites un pas en avant et placez-vous sur la case « mère » : le champ est libre, il est temps de mettre votre utérus à profit ! A contrario, vous avez plutôt l’intention de vous consacrer à votre carrière ? Vous voilà placée d’office dans l’autre camp, celui des Wonder women montées sur stilettos, obsédées par la réussite, prêtes à prendre le premier avion pour aller faire congeler leurs ovocytes et renvoyer toute idée de grossesse aux calendes grecques.

Mais les choses sont évidemment bien plus complexes que cela. On peut n’avoir pas spécialement envie de se consacrer à sa carrière (ou préférer se consacrer à ses loisirs et ses voyages), sans désirer non plus avoir un enfant. À l’inverse, de fortes ambitions professionnelles ne sont pas incompatibles avec le fait de fonder une famille. Les intérêts des femmes ne sont pas réductibles à ce binarisme absurde qui oppose les langes à l’attaché-case. Comme s’il n’y avait que deux voies possibles, dans ce monde aux opportunités multiples.

Dans une société patriarcale qui voit avant tout dans les femmes des mères et des épouses, cette conception des choses est pourtant peu intelligible. Le désintérêt (ou, a minima, l’intérêt tardif) de certaines femmes pour la maternité doit nécessairement s’expliquer par des raisons concrètes, rationnelles et pragmatiques. Le fait que certaines femmes n’aient tout simplement pas envie d’avoir des enfants semble encore relever de la science-fiction. Notre cerveau collectif est resté bloqué au seuil du XXIe siècle, à une époque où les rôles de genre étaient strictement définis par la société… et où le bonheur et l’épanouissement individuel s’en trouvaient aussi, souvent, compromis.

Dans le champ de l’intime

S’il y a bien un champ dans lequel les influences extérieures ne devraient pas avoir de prise, c’est bien celui de l’intime. Le désir ou non-désir d’enfant (l’INED évalue à 5% de la population la proportion de femmes et d’hommes qui ne veulent pas devenir parents) ne devrait en aucun cas être contrôlé, observé, analysé, soupesé par des parties extérieures. Il n’y a pas d’ingérence qui soit acceptable en matière d’aspirations intimes. Et quoi de plus intime que le désir (ou non-désir) de devenir parent ?

Il m’a toujours semblé étrange, puis révoltant que la société s’immisce avec une telle impudence dans la vie privée des individus. Mais si le désir d’enfant existe par défaut chez les femmes, s’il est réellement constitutif de leur identité, pourquoi ce besoin de les rappeler sans cesse à l’ordre ?

Instinct maternel, horloge biologique… tous les mythes sont bons, en réalité, pour renforcer l’idée naturaliste de la maternité comme destin irrévocable. Si une femme exprime son indifférence ou pire, son hostilité à l’égard de la maternité, on cherchera à la psychanalyser pour mieux comprendre d’où vient cette terrible faille. On s’évertuera ensuite à poser un diagnostic permettant de justifier sa réticence (enfance dysfonctionnelle, traumatisme ancien, relations familiales douloureuses, peurs inconscientes…) puis, dans une ultime tentative pour la sauver, à lui trouver des substituts à la maternité (création artistique, écriture, travail avec des enfants, etc). C’est bien simple : l’inconscient collectif réfute l’idée qu’une femme puisse ne pas être mère, ne serait-ce que symboliquement.

Pourtant, il n’y a pas plus de raison(s) au désir d’enfant qu’au non-désir d’enfant. Il est ou il n’est pas : c’est tout. Et que de vies gâchées auraient pu être évitées sans les crochets empoisonnés de la pression sociale !

Doit-on accepter que les femmes continuent à être infantilisées par les discours alarmistes des « experts » en fertilité (presque tous des hommes, bizarrement), par les remontrances agacées du corps médical qui les presse de procréer dans les limites d’une fenêtre temporelle convenable, par les études angoissées sur la baisse de la natalité ? La société a-t-elle seulement une part à prendre dans l’intimité du corps des femmes ? Et si oui, dans quel but exactement ?

Mais dans ce débat, d’autres questions se posent aussi. Et celle-ci est éminemment politique : la société doit-elle se porter garante du désir d’enfant des individus ? Doit-elle être responsable de la capacité (ou incapacité) de chacun.e à procréer ?

Conclusion

L’horloge biologique féminine est bien un mythe, en ce qu’elle relève d’une construction imaginaire. En 40 ans d’existence, elle a su s’imposer comme un puissant vecteur de contrôle et de domination du corps féminin. A tel point que les femmes elles-mêmes ont fini par l’intérioriser, persuadées après de longues campagnes de terreur que leurs organes reproducteurs commencent à se nécroser dès l’âge canonique de 30 ans.

Mais ce mythe les dessert à plusieurs niveaux. Premièrement, il contribue à renforcer cette conception – sexiste – d’une femme irrationnelle, gouvernée par ses hormones, qui ne pense qu’à partir à la chasse au géniteur les babines retroussées. Deuxièmement, il abîme les relations entre les femmes et les hommes, qui à partir d’un certain âge se retrouvent entachées de cette ombre inconfortable. Qui n’a jamais entendu cette phrase cruelle : « moi, je ne sors pas avec des femmes de plus de 30 ans, elles ne pensent qu’à faire des gosses » ? De l’autre côté du spectre, qui n’a jamais vu de femme se ronger les sangs à propos de la date de péremption apposée sur sa fertilité, encouragée dans ses tourments par sa famille, ses ami.e.s, son gynécologue ? Enfin, il pose sur les femmes une intolérable pression, tout en les reléguant à leur seul rôle de mère potentielle. En effet, l’injonction à procréer rapidement sous-entend que les femmes ne peuvent être « conformes » et « honorables » qu’en devenant mères. Tout refus de remplir ce rôle, mais aussi tout retard dans l’accomplissement de cette mission les condamnera alors à un ostracisme social certain. C’est un constat désespérant qu’il nous est donné de faire là : plus d’un demi-siècle après les premières révolutions féministes, la place des femmes demeure circonscrite à un minuscule pré carré.

Et si nous donnions un (gros) coup de balai dans nos représentations mentales ? Si les femmes ne seront pas fécondes toute leur vie, il n’est sans doute pas nécessaire de faire peser sur elles seules le fardeau de la fertilité. Leur corps a beau fonctionner différemment, les hommes aussi ont une part à prendre.

Il est grand temps, aussi, que la société nous lâche l’utérus : nous aurons un enfant quand nous le voulons, mais surtout si nous le voulons.

A bon entendeur !

 

 

(1) Ce pan de l’histoire française est peu connu, mais des milliers d’avortements et de stérilisations non consenties ont été pratiquées dans les années 60-70 sur des femmes noires et pauvres de la Réunion. Ces procédures médicales étaient soutenues par les pouvoirs publics, qui poursuivaient dans les colonies françaises un objectif de décroissance démographique. Pendant ce temps-là, en France métropolitaine, l’avortement et la contraception étaient criminalisés. Deux poids, deux mesures…

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Peut-on être féminine et féministe ?

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Les termes « féminine » et « féministe » ont longtemps été antinomiques, comme si l’on ne pouvait pas revendiquer l’égalité des sexes sans arborer une apparence négligée (et des aisselles poilues, forcément). Le monde semblait alors se diviser en deux camps : les femmes « féminines » (c’est-à-dire qui se conforment aux codes de beauté édictés par le patriarcat) et les femmes « négligées » (celles qui refusent de s’y plier).

Si le débat n’est toujours pas clos, aujourd’hui, les choses sont heureusement plus nuancées. La plupart des milieux féministes s’accordent à dire que les choix faits par les femmes ne doivent pas être remis en cause, même lorsque ceux-ci sont influencés par la société et son héritage patriarcal. De nombreuses féministes revendiquent ainsi leur désir de prendre soin de leur apparence, voire même de s’approprier des normes de beauté a priori aliénantes. Oui, on peut être intellectuelle, féministe et ultra-féminine, tant qu’il s’agit d’un choix librement consenti : c’est le sens du discours de l’écrivaine féministe Chimamanda Ngozie Adichie, qui n’hésite pas à vanter en interview son amour du make-up. En effet, pourquoi considérer l’esthétisme comme une frivolité inutile ? Le mépris des « choses du corps » ne ferait-il pas justement le jeu du patriarcat, en contribuant à entériner l’idée que tout ce qui ne concerne pas l’esprit est superficiel et vain ?

Pourtant, ce n’est pas si simple.

Il faut en effet se poser la question suivante : notre choix de suivre les codes de beauté féminine est-il vraiment libre et éclairé ? Dans un monde dépouillé de l’infernale pression à « être belle », les femmes feraient-elles le choix de s’épiler les grandes lèvres à la cire, de se réveiller plus tôt le matin pour se maquiller, de sangler leurs pieds dans des chaussures inconfortables ou de subir des opérations de chirurgie esthétique douloureuses ? Si la beauté féminine n’était pas un vecteur de réussite sociale, professionnelle ou amoureuse, si elle n’offrait aucun privilège, ou a minima aucun semblant de paix sociale, les femmes s’emmerderaient-elles à apprendre les techniques du contouring ou à porter des soutiens-gorges rembourrés ? Si les femmes n’étaient pas enfermées dans ce corset invisible qu’est la coercition à la beauté, feraient-elles vraiment les mêmes choix ? Auraient-elles tant de mal à assumer leur visage nu et leurs jambes non épilées, bref à s’aimer sans fards ni ornements ?

Il est vrai qu’il est difficile de faire la balance entre contrainte à la beauté et désir naturel de s’embellir. Le maquillage, l’épilation, les vêtements et accessoires qui entravent (mini-jupes, talons hauts, soutien-gorge rembourrés, strings ficelle…) sont clairement des inventions patriarcales, dont la simple existence sous-entend que les femmes qui n’y ont pas recours ne sont pas des vraies femmes. Ou ne font pas suffisamment d’efforts. Pour autant, éprouver l’envie de se sentir belle/beau est un sentiment naturel. Les modifications corporelles et l’utilisation de fards, poudres, peintures et autres ornements ont presque toujours existé – chez les femmes comme chez les hommes. Le souci de l’esthétique n’est pas une particularité de notre époque : il s’agit d’une pratique séculaire, qui a traversé les âges et les continents. Les Egyptiens et Egyptiennes utilisaient du maquillage et arboraient des bijoux, pour ne citer qu’un exemple bien connu. C’est donc une inclination qui se retrouve chez de nombreux peuples, et qui doit être décorrélée des discussions féministes.

Alors, qu’est-ce qui relève de l’aliénation patriarcale et qu’est-ce qui relève de l’inclination individuelle ? A partir de combien d’heures passées devant son miroir et de combien d’euros dépensés mensuellement peut-on se considérer comme esclave des codes de la beauté ? Où commence le libre-arbitre, le choix individuel, et où commence la contrainte induite par la norme sociale ?

Ces questions en amènent d’autres, plus en lien avec l’époque contemporaine. Les femmes peuvent-elles s’envisager librement – et avec plaisir – comme objet sexuel ? La sexualisation, l’exhibition, voire l’utilisation de son propre corps peut-elle être considérée comme une forme de pouvoir, comme une conquête de sa propre liberté, alors même que les femmes restent largement réduites à leur enveloppe corporelle ? En somme, peut-on reprendre à son propre compte les injonctions esthétiques et corporelles édictées par une société patriarcale ? (Et pour parler beaucoup plus vulgairement : montrer son cul peut-il être un acte féministe ?)

Ces questionnements peuvent paraître superficiels, au regard notamment des autres combats féministes, mais la question du corps (et de l’apparence en général) est politique. Notre physique est le premier élément que perçoivent d’emblée les personnes avec lesquelles nous interagissons : il constitue en quelque sorte notre carte de visite. Les choix esthétiques que nous faisons (ou ne faisons pas) ne sortent pas de nulle part : ils s’inscrivent dans une société et une culture donnée, pour répondre à des injonctions ou au contraire montrer sa résistance à celles-ci. Les modifications physiques nous servent à délivrer des messages, affirmer notre personnalité, montrer qui nous sommes et d’où nous venons. C’est une manière ancestrale de communiquer sur la personne que nous sommes. Mais c’est aussi, parfois, l’expression d’une forme de contrôle social, d’oppression tacite (exemple : l’épilation).

De fait, la question qui se pose est la suivante : peut-on se targuer d’être libre dans un monde qui nous impose une vision aussi étroite de la beauté ?

*

Si je me pose toutes ces questions, c’est parce que ma relation avec mon physique n’a pas toujours été un long fleuve tranquille.

De la fin de mon adolescence à mes 25 ans environ, j’ai été très soucieuse de mon apparence – ce n’était probablement pas une inclination naturelle, mais plutôt une résultante de mon conditionnement patriarcal. Je ne sortais pas sans talons hauts ni maquillage, j’achetais beaucoup de produits de beauté et de vêtements, je « m’apprêtais » même pour aller à ces cours magistraux de 8h du mat où tout le monde dormait sur son ordinateur. Alors que bordel, ça aurait changé quoi si j’y étais allée en jogging ? Comble de l’absurde, je me souviens être allée à un partiel en robe rouge moulante et talons hauts. Je croyais à l’époque que faire tous ces efforts m’aidait à me sentir bien dans mon corps, mais c’est l’inverse qui se produisait : je me mettais une pression inutile, et me surveillais en permanence.

Et puis j’ai commencé à conscientiser mes positions féministes, j’ai lu, beaucoup lu, jusqu’à cette lecture qui m’a fait l’effet d’une claque : Beauté fatale, de Mona Chollet.

J’ai pris conscience de la façon dont le système patriarcal avait façonné la relation que j’entretenais avec mon apparence, mais aussi et surtout mes insécurités.

J’ai pris conscience que le rapport que nous entretenons avec notre corps n’est pas tout à fait intime et subjectif. Il est aussi et surtout construit, puisque largement pénétré d’influences extérieures. Nous ne sommes jamais seul.e.s avec notre propre corps : les normes sociales, la culture, le regard des autres (et la crainte de celui-ci) s’y inscrivent en filigrane, compagnons invisibles mais encombrants.

J’ai également pris conscience du cynisme de l’industrie de la beauté, qui capitalise sur les insécurités des femmes pour mieux leur vendre des produits dont elles n’ont (souvent) pas besoin. J’ai pris conscience de la façon dont le système patriarcal « contraint » les femmes à courir après la beauté, pour mieux les dissuader de faire autre chose – une forme subtile de contrôle social. J’ai pris conscience de la façon dont ma vie en général était influencée par la relation que j’entretenais avec mon apparence. J’ai pris conscience de la façon dont cette relation souvent bancale déteignait sur ma vie, sur les choix que je faisais et les limites que je me posais. J’ai mis à nu ces peurs irrationnelles que j’avais (me montrer sans maquillage, apparaître non apprêtée dans l’espace public ou sur les réseaux sociaux, etc), des peurs construites de toutes pièces par la société. J’ai pris conscience que la relation que j’entretenais avec mon apparence n’était pas privée, mais publique : il y a moi, mon corps, et la société.

Tout cela m’a fait remettre en cause beaucoup de choses que je tenais pour évidentes. Pourquoi est-ce que je me sens obligée d’être jolie, en tout temps et en toutes circonstances ? Pourquoi est-ce que je devrais faire tous ces efforts ? Pourquoi est-ce que mon apparence devrait compter plus que tout le reste ?
Je suis tellement plus que ça.

*

Il y a donc un moment où la quête de la beauté et le soin accordé à sa propre apparence, préoccupations somme toute humaines, dépasse le cadre intime. Et devient une forme d’aliénation.

À partir de 15 ans, on constate davantage de troubles psychologiques chez les filles que chez les garçons : estime de soi fluctuante, anxiété, dépression, troubles du comportement alimentaire… Contrôlées par le regard masculin (notamment dans l’espace public) les femmes vont progressivement intégrer ce regard extérieur sur leur propre corps et commencer à s’auto-objectiver, c’est-à-dire à s’envisager elles-mêmes comme objets. Elles vont commencer à se soucier du regard des autres sur leur apparence, à l’anticiper dans tous les moments de leur vie. En effet, l’auto-objectivation peut se définir comme le fait de dissocier sa personne de son corps, en considérant celui-ci comme un objet pouvant être mesuré et évalué par autrui. Dans leur théorie de l’objectivation développée en 1997, les chercheuses Barbara Fredrickson et Tomi-Ann Roberts tentent d’expliquer l’impact de l’objectivation sexuelle sur la santé des femmes. Elles indiquent que l’auto-objectivation pousse les femmes à contrôler leur apparence, par exemple à travers le maquillage, la tenue vestimentaire ou le contrôle de son alimentation. Mais elle contribue également à une dégradation de leur santé mentale, en favorisant certains troubles comme la dépression, l’anxiété, les conduites sexuelles à risque ou les troubles du comportement alimentaire. Quelle femme n’a jamais ressenti la peur de n’être « pas assez belle », ou l’angoisse de sortir dans la rue sans maquillage ?

Si l’on accorde une importance capitale à la beauté féminine, on admet alors qu’il s’agit de la seule caractéristique essentielle pour une femme, niant ainsi ce qui fait d’elle un être humain complexe : sa personnalité, ses rêves, ses talents, ses compétences, son expérience, ses opinions. Dès lors, le soin de son apparence ne peut plus être librement choisi, puisqu’il est en quelque sorte imposé par la société. Il devient un prérequis pour être considérée, estimée et validée par autrui.

*

Oui, on peut être une pro du maquillage et aimer s’épiler les jambes tout en étant féministe. C’est un débat qui n’a plus lieu d’être.

D’autant que la beauté peut aussi être une forme d’empowerment. N’importe quelle femme s’étant déjà sentie puissante après avoir mis du rouge à lèvres ou être allée chez le coiffeur le sait : se sentir belle et désirable augmente la confiance en soi. Oui, il est regrettable que nous n’éprouvions pas tout à fait la même sensation après avoir réussi un examen difficile ou être venue à bout d’un livre de 1000 pages. Mais nous vivons dans une société qui survalorise l’apparence physique, particulièrement chez les femmes, et il reste difficile de se défaire de ce conditionnement. Si la beauté (ou du moins la perception que nous en avons) peut nous apporter ce boost de confiance et de bien-être, pourquoi le rejeter par principe ?

De même, on peut trouver une certaine forme de satisfaction et d’apaisement à embellir et adorner son corps, à le voir se transformer sous nos doigts. Le soin de soi peut être vu comme une manière de se reconnecter à son corps, de signifier à ce dernier qu’il est important. Présenter au reste du monde une apparence soignée est aussi une manière de signifier son respect – le respect d’autrui, et le respect de soi. Alors, pourquoi continuer à opposer la féminité et le féminisme, comme si ces deux notions étaient forcément incompatibles ? Pourquoi considérer d’office le maquillage comme une forme d’oppression sexiste ?

En réalité, le problème réside dans le fait que nombre de nos « gestes » beauté résultent d’une contrainte sociale implicite. Lorsque le souci de l’apparence se mue en injonctions extérieures et que l’apparat se fait entrave, la quête de la beauté n’a plus rien de léger ni de délibéré. Quid de la chirurgie esthétique, de l’épilation intégrale, de l’angoisse générée par la perspective de sortir sans maquillage, du port imposé du soutien-gorge (pourtant inutile), entre autres pratiques douloureuses, inconfortables et/ou chronophages ? Qui sait à quoi le temps et l’argent que nous avons dépensé pour nous épiler la chatte aurait pu servir ? A quoi le temps et les ressources mentales utilisées pour penser à notre apparence auraient pu être consacrées ?

Un autre problème réside dans le fait que nous ne sommes pas libres de définir ce qu’est la beauté. Nous ne sommes pas libres de juger beau ce que la société a qualifié de laid. Nous ne sommes pas libres dans la construction de notre rapport à notre apparence. Nous devons suivre un script déjà écrit et rentrer dans un moule déjà formé, qui ne nous laisse pas le temps de penser nos propres envies.

C’est un fait que les femmes au cours de leur vie se voient contraintes de contrôler leur corps, comme si celui-ci était honteux dans sa forme « naturelle ». Et les injonctions commencent très tôt, parfois bien avant la puberté. Notre société façonne donc des femmes « domestiquées », qui parce qu’elles ont intériorisé les codes de beauté contemporains se sentent obligées de porter des soutiens-gorges (les tétons qui pointent, c’est mal), de faire des régimes (les bourrelets, c’est pas joli), de s’épiler tout le corps (les poils, c’est pas féminin), de se teindre les cheveux (les mèches blanches, ça fait négligé), etc. Le côté vicieux de tout cela, c’est que nous finissons par croire que nous faisons tout ça de notre propre chef.

Dans le même temps, on continue à leur faire croire que c’est à elles et elles seules qu’il revient de faire des efforts pour entretenir le désir dans leur couple. C’est un véritable gâchis de ressources intellectuelles et financières. Car « prendre soin de son apparence » pour « entretenir le désir » a un double coût : un coût matériel évident, et un coût émotionnel caché. Non seulement les strings en dentelle, porte-jarretelles et autres rouges à lèvres ne sont pas gratuits, mais en plus ils requièrent de mobiliser du temps : le temps d’y penser, le temps de faire du shopping, le temps de faire des essayages, le temps d’angoisser devant son miroir, le temps de se demander si l’on est assez désirable.
C’est ainsi que la beauté se fait tyrannie et se mue au fil des années en une industrie dévoreuse et dévorante, qui ne cesse de faire des petits jusqu’à la nausée (j’ai récemment découvert l’existence de cette marque qui propose des enlumineurs pour vagin et des kits pour faire une « manucure » à ses parties intimes…). Cette industrie créé chez les femmes des complexes qu’elles n’auraient jamais eus autrement et instille en elles des peurs infondées, celle de sentir mauvais, de n’être pas assez belle, pas assez jeune, pas assez lisse, pas assez « féminine ». Dans sa forme la plus obscure, elle est génératrice d’angoisse, de mal-être et d’inhibitions.

*

En épilogue de cet article, je vais faire une confession : je suis incapable d’avoir un avis tranché sur ces questions.

Je ne sais toujours pas comment concilier mon féminisme et ma « féminité ». J’en ai délaissé, des injonctions à la beauté. J’ai dit fuck aux soutiens-gorges, fuck à L’Oréal et ses produits à la composition dégueulasse, fuck aux talons hauts pour sortir acheter du pain, fuck à la traque aux poils. Dans un sens, je me suis libérée. Mais à chaque fois que je me maquille alors que j’ai la flemme, à chaque fois que je m’empêche d’aller à la piscine pour cause de jambes un peu trop poilues, à chaque fois que je dépense de l’argent dans des produits, vêtements ou accessoires visant à me rendre plus belle, je vois bien que je ne suis pas vraiment libre dans mon rapport à mon propre corps.

Alors, comment clore le débat une bonne fois pour toutes ? L’important, je crois, est de prendre conscience du caractère oppressif des normes de beauté féminines. Tout en sachant qu’il est possible d’y déroger ou de se les réapproprier, en trouvant dans le soin accordé à son apparence un vecteur de pouvoir, une manière de se sentir bien.

Il est aussi important d’apprendre à se « désobjectiver », c’est-à-dire à poser sur nous-mêmes – et sur les autres femmes – un regard global, entier, et bienveillant. Nous devons prendre conscience que nous sommes des êtres humains à part entière, et non pas une simple enveloppe. Apprendre à voir au-delà du corps, qui n’est que la porte d’entrée sur un être pluriel, complexe et protéiforme. Un être dont nous devons nous soucier dans sa totalité. Si l’on met tant de soin à embellir notre extérieur, pourquoi ne pas réserver le même sort à notre « intérieur » ? Pourquoi ne pas nourrir notre esprit de la même façon que nous nourrissons notre corps ? Finalement, nous devons apprendre à ne plus dissocier notre corps de notre esprit, car c’est à ce moment-là que l’on tombe dans l’auto-objectivation.

Mais nous devons aussi changer la façon dont nous éduquons les petites filles. Les tenir écartées, autant que possible, des injonctions à la beauté. Valoriser, aussi, leur personnalité et leurs compétences, pour qu’elles n’aient pas la tentation de se focaliser sur leur corps, et de mesurer leur valeur à l’aune de celui-ci. Ainsi, la « ravissante petite fille » aura toute latitude pour devenir avant tout une femme libre et entière.

 

♣ Et vous, qu’en pensez-vous ? ♣

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Entre nos jambes

 

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Crédit illustration : Meghan Willis©

 

Où est le sexe féminin ?

Si l’on voit des bites partout (griffonnées à la va-vite dans les toilettes publiques, taguées sur les murs de bâtiments désaffectés, dessinées sur les bureaux des écoliers, et parfois même, en gros plan sur l’écran de nos téléphones portables), nos sexes de femmes restent largement invisibles, silencieux, transparents.

On ne sait même pas quel nom leur donner.

Comment appelle-t-on le sexe féminin ? Le vagin ? La vulve ? Plus félin : la chatte ? Le minou ? Plus fruitier : l’abricot ? Plus enfantin : la foufoune ? Plus vulgaire : la teuch, la techa ? Je n’ai jamais vraiment su. Le mot « vulve » me fait penser à un escargot baveux, les sonorités austères et cliniques du mot « vagin » m’évoquent un instrument en métal. J’aime bien « clitoris », qui me fait penser à une fleur, mais il m’intimide quand je le prononce à voix haute. La société patriarcale a fait du sexe féminin un innommé.

Paradoxalement, le champ lexical des organes sexuels féminins semble infini, alors même qu’aucun mot réellement populaire n’existe pour les désigner dans leur totalité.

Certes, le sexe féminin a ceci de particulier qu’il est plusieurs choses en même temps. La vulve n’est pas le vagin, et le vagin n’est pas le clitoris. Mais l’existence de cette pénurie de mots pour nommer le sexe féminin est un symptôme, celui d’une méconnaissance du corps des femmes. Et d’un désintérêt collectif pour celui-ci – sauf lorsqu’il s’agit de le contrôler.

Adolescente, j’employais (avec certes un peu d’ironie) le mot « couille » pour désigner mon sexe. Oui. Couille. C’est une habitude que j’ai heureusement perdue aujourd’hui, mais qui continue de m’interroger.

Sommes-nous à ce point à court de mots que nous soyons obligé-e-s de désigner le sexe féminin par le nom d’un attribut… masculin ?

Encore aujourd’hui, je n’appelle pas mon sexe. Parfois, c’est une « chatte ». Souvent, il n’est tout simplement pas nommé. Alors même que le sexe masculin est convoqué et exhibé à tout bout de champ, sous diverses dénominations (zizi, bite et queue semblant tenir le haut du panier), le sexe féminin est tu. Comme s’il n’avait pas d’existence autonome. Comme s’il n’était qu’une salle d’attente, un élément passif, annexe, n’existait que par ses relations éventuelles avec un sexe masculin, et n’avait par conséquent pas besoin d’être désigné.

Voilà, c’est comme s’il était aux abonnés absents, condamné à une vie d’ombre et de silence, d’accueil, de réception, de bonnes manières – s’ouvrir en cas de sollicitation, et quand tout est fini, refermer doucement les vannes. Jusqu’à la prochaine fois.

Comment représente-t-on une vulve ? Comme dessine-t-on un sexe qui nous est inconnu ? Si nous n’avons même pas les mots pour parler de cette partie si intime de notre corps, comment peut-on savoir à quoi elle ressemble, et plus encore comment elle fonctionne ?

On peut parler de bite, de couilles, de sperme au restaurant, raconter par le menu comment on a niqué hier soir, mais les femmes sont priées de taire tout ce qui a un rapport avec leur anatomie. Prière de ne pas parler de règles à l’apéro, ou vous risquez de vous heurter à une vague de regards choqués. Pendant ce temps-là, le clitoris continue à être majoritairement représenté comme un « bouton minuscule »  – quand on prend la peine de le représenter ; les supermarchés regorgent de produits d’hygiène destinés à se décaper la vulve ; la fellation fait partie intégrante du répertoire sexuel, quand le cunnilingus reste le parent pauvre de la sexualité hétéro ; et les cabinets de chirurgie esthétique proposent aimablement aux femmes de raccourcir leurs lèvres, botoxer leur vagin et même « reconstruire » leur hymen.

Loin d’inculquer aux filles puis aux femmes la fierté de leur sexe, notre société les pousse à en tirer de la honte, de la gêne, de l’insatisfaction.

De fait, la chatte est mise de côté, reléguée au second plan, sa puissance délibérément ignorée. On ne sait trop qu’en faire, on ose à peine la regarder. Ça marche comment, ce truc ? On la veut lisse, propre, sans odeurs. Domptée. Sage et discrète, au contraire du phallus qui est enjoint à prendre le plus de place possible. A être vu. On explique encore aux petits garçons que les filles n’ont « rien » entre les jambes, on convoque encore parfois le spectre archaïque de Freud et sa ridicule « envie de pénis ». Mais en 2018, on ne peut plus croire qu’il manque quelque chose au corps des femmes.

Heureusement, nous sommes bel et bien arrivé-e-s à un point de bascule dans l’histoire du corps – et du féminisme. La révolution du corps féminin est tangible : de plus en plus il se montre, s’expose, se nomme, raconte sa réalité. Sans peur et sans excuses. Une déferlante de livres sur les règles a surgi l’année dernière, le clitoris sort enfin du bois, les Américaines défilent avec des pussy hat pour protester contre l’intronisation de Donald Trump, et les femmes commencent à exiger leur droit à la jouissance, à revendiquer leur droit d’avoir des poils, de baiser pendant les règles, de ne pas mettre de soutien-gorge ; en somme, de s’extirper des entraves créées par le système patriarcal pour dompter leurs corps. Il était plus que temps.

 

Puissance inconnue

Alors que les représentations collectives font du sexe féminin un endroit « caché », sorte de grotte humide et obscure qui ne serait qu’une annexe au saint pénis, la réalité est toute autre.

On sait maintenant que le clitoris, qui possède la même origine embryonnaire que le pénis, n’est pas qu’un petit gland surmonté d’un capuchon – sa partie visible. Composé d’une paire de corps caverneux et de deux bulbes qui forment une double arche entourant partiellement le vagin et l’urètre, il mesure en réalité une dizaine de centimètres (11 en moyenne) au repos. Doté d’une capacité érectile, gonflant sous l’effet de l’excitation, il concentre également 7000 à 8000 terminaisons nerveuses… soit plus que le sexe masculin !

On sait aussi que les femmes sont capables d’avoir des orgasmes multiples, c’est-à-dire de jouir plusieurs fois au cours d’un même rapport sexuel ou d’une même séance de masturbation.

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Représentation d’un clitoris en 3D, développé par la chercheuse Odile Fillod

En outre, loin de n’être qu’un réceptacle attendant passivement d’être rempli, le vagin est surtout un organe entouré de muscles qu’il est possible de renforcer. Plus les muscles du périnée (qui entourent une partie du vagin) sont fortifiés, plus la contraction musculaire est forte, et plus le plaisir sexuel est grand. En somme : on peut faire faire des abdos à son vagin !

Il est donc temps d’en finir avec cette idée que le désir des femmes serait complexe, spirituel, solidement rattaché aux « choses de l’esprit ». Ce cliché est surtout une manière pour les hommes d’ignorer qu’ils ne savent pas y répondre, ou du moins qu’ils le font de manière lacunaire. C’est un fait : il ne suffit pas de jouer au marteau-piqueur avec ses doigts tout en pinçant un sein pour provoquer une excitation féminine de qualité. Et encore moins un orgasme. Les « méthodes » mises en exergue par le porno ne résultent que de fantasmes masculins, qui tiennent plus de la mécanique que du désir et ignorent tout de la réalité du corps féminin. Car les femmes aussi bandent, mouillent, désirent, jouissent, à condition que l’on sache prendre en compte les spécificités de leur sexe – ce qui suppose, fatalement, de se détourner quelques minutes du sacro-saint pénis.

Notre conception phallocentrée des rapports sexuels, qui font de la pénétration puis de la jouissance masculine l’épicentre de toute sexualité hétérosexuelle, laisse malheureusement de côté le plaisir des femmes. Le clitoris, seul organe humain uniquement conçu pour le plaisir, ne sert littéralement à rien pendant une pénétration « simple ». Imaginerait-on une sexualité où les hommes seraient enjoints à ne pas utiliser leur pénis ?

De fait, le fameux « coup de bite curatif » (« elle aurait bien besoin d’être baisée » ; « c’est une mal-baisée », etc.) n’est qu’un fantasme de toute-puissance masculine, puisque les femmes jouissent mieux et plus vite… sans pénétration (sur mille femmes interrogées dans cette étude américaine, trois quarts d’entre elles affirment que la stimulation du clitoris est soit une condition sine qua none pour jouir, soit un moyen d’accéder plus facilement à la jouissance – en revanche, moins d’une femme sur cinq a un orgasme par la pénétration seule). C’est un fait que nos représentations sociales de la sexualité hétérosexuelle ignorent sciemment : le pénis est (souvent) accessoire à la jouissance des femmes.

 

Réhabiliter le sexe féminin

Selon un rapport du Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes de 2017, une fille de 15 ans sur quatre ignore qu’elle a un clitoris, et 84% des filles de moins de 13 ans ne savent pas comment représenter leur sexe. Pas très étonnant, dans une société obsédée par le phallus. D’ailleurs, il a fallu attendre 2017 (!) pour qu’un manuel de SVT daigne enfin représenter le clitoris sur les planches d’anatomie féminine. Et encore : sur huit maisons d’édition de manuels scolaires, Magnard est la seule à avoir représenté entièrement l’appareil génital féminin.

Considéré comme un simple « trou » (ou, dans sa version fantasmatique, un « dévoreur de pénis »), le sexe féminin a longtemps été sous-estimé, voire moqué. Pourtant, sa puissance est réelle, et ses potentialités multiples. Il suffit… d’en avoir conscience. Et c’est là, souvent, que le bât blesse.

On nous a confisqué nos sexes, mais nous pouvons – nous devons – nous les réapproprier. A commencer par leur nom. Comment s’appellent-ils ? A quoi ressemblent-ils ? Comment fonctionnent-ils ? Que nous font-ils ressentir ?

Nous devons être fières de nos vagins, de nos clitoris, de nos utérus. Nous devons en parler, d’eux-mêmes et de tout ce qui s’y rattache. Le plaisir comme la douleur, la puissance comme la faiblesse. Les fluides corporels, les règles, les odeurs, les poils, la chair, la beauté, la laideur, la jouissance, l’inconfort. Nous devons sortir nos chattes du silence gêné auquel une société sexiste et pudibonde les a condamnées.

Fini le temps – pas si lointain – où les femmes ignoraient tout de leur sexe et s’accommodaient d’une vie de silence et d’absence de plaisir. Si l’ombre de l’obscurantisme sexuel plane toujours au-dessus de nos têtes (hello, la Manif pour Tous), nos libertés de femmes passent aujourd’hui par la connaissance de nos corps, et la revendication de notre plaisir. A nous d’inventer de nouvelles sexualités, de nouvelles jouissances, de nouvelles fiertés, de nouvelles images et pourquoi pas de nouveaux mots, si le cœur nous en dit.

Le corps est politique, et la chair, à n’en pas douter, un chemin vers l’égalité.

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Les réseaux sociaux libèrent-ils les femmes ?

 

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Alors qu’Internet était censé ouvrir le champ des possibles pour les femmes, Youtube, Instagram et consorts les ont renvoyées à la maison pour faire des cupcakes, créer des compositions florales, perfectionner leur maîtrise de l’eye-liner et s’occuper de leurs enfants. Tutos maquillage et décoration intérieure, recettes de cuisine, « vlogs » documentant au détail près leur grossesse… Les « influenceuses », aux apparences si modernes, semblent hélas bloquées dans les ornières d’une féminité traditionnelle et passéiste.

A l’heure de la massification des réseaux sociaux, c’est un triste constat qu’il nous est donné de faire. Alors que la liberté (supposée) offerte par Internet aurait pu aider à donner un coup de pied aux stéréotypes de genre et offrir un boulevard aux femmes – comme aux hommes – désireuses de s’aventurer hors des « domaines » auxquels leur genre les assigne, chacun-e s’est sagement installé-e dans sa case traditionnellement réservée. Aux hommes les contenus sur les jeux vidéo, les sciences, la culture, la politique et les sujets de société, pendant que les femmes se chargent de la beauté, de la mode, de la nutrition (avec la perte de poids comme horizon) et l’éducation des enfants. Il existe bien évidemment des exceptions ; mais cela ne change rien au fait que chaque sexe a (ré)investi sur Internet les domaines auxquels il est socialement et culturellement assigné.

Les plus optimistes objecteront que les réseaux sociaux offrent un espace unique de parole pour les femmes (quand elles ne sont pas obligées de fermer leurs comptes pour cause de cyber-harcèlement – j’y reviendrai plus bas).

Mais doit-on voir cela comme un progrès, quand on constate à quoi elles en sont réduites ?

Une exaltation de la féminité normative

La multiplication des comptes « fitness » ou « body positive » (certes consacrés à la célébration de tous les corps féminins, ils n’en traduisent pas moins une obsession collective des femmes pour leur poids, leur corps, et leur apparence en général) sur Instagram pose à ce titre une vraie question. D’un côté, on peut se réjouir du fait que les femmes investissent un domaine – l’activité physique – traditionnellement dévolu aux hommes. Mais le fait que des femmes acquièrent du pouvoir (c’est-à-dire une popularité, une influence et un capital financier) en exploitant un diktat sexiste et notoirement néfaste est-il un progrès ?

Plus encore, doit-on se réjouir de voir des millions d’adolescentes rivées à leurs écrans, captivées par des vidéos de femmes qui, derrière leur posture « libérée », reproduisent et exploitent des normes patriarcales (se maquiller et faire du shopping pour être la plus belle possible, passer en revue les meilleures astuces, pratiques sportives et régimes pour maigrir, documenter sa grossesse au détail tout en célébrant la maternité comme étant l’apogée de la vie de toute femme, etc.) ? Que peut-on déduire de cette « division sexuelle » des domaines d’intérêt à l’heure du virtuel ?

La réalité, c’est que l’apparente modernité des réseaux sociaux et la liberté que ceux-ci promettent aux femmes ne sont qu’une jolie illusion. On ne se défait pas de milliers d’années de conditionnement patriarcal si facilement : même dans des lieux virtuels a priori exempts des normes sexistes « de la vraie vie », le conservatisme rôde, prêt à reprendre la main à tout moment. Ainsi, les codes de la féminité ne s’arrêtent pas à la porte d’Internet. Le virtuel n’est finalement qu’une extension du réel, et c’est pour cette raison que les injonctions sexistes et la division sexuelle du travail et des tâches ne sauraient se diluer dans l’eau trouble des réseaux sociaux.
De plus, l’audience à laquelle on s’adresse sur Internet (nécessairement plus large que son cadre privé) et la pression de se savoir potentiellement scruté.e par de nombreuses personnes engendrent une forte pression, à laquelle il est aisé de répondre en se conformant aux codes sociétaux en vigueur. Est-ce un hasard si les « influenceuses » les plus connues correspondent toutes aux standards de la féminité conventionnelle ? Elles sont jeunes, minces, soigneusement maquillées, coiffées, habillées, épilées : la femme parfaite telle que décrite par le patriarcat. Non pas que se maquiller ou s’intéresser à la mode soit un mal : c’est l’aspect systémique et l’absence de diversité dans les modèles proposés aux jeunes filles qui doit être considéré comme un problème.

Quel message cette exhibition de modèles uniformes (censés représenter l’acmé de la réussite féminine) renvoie-t-il aux femmes ? Hors d’une féminité conventionnelle exacerbée, point de salut ?

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La blogueuse beauté et entrepreneure Huda Kattan

On peut également s’interroger sur l’envers du décor. Derrière les images léchées des réseaux sociaux, derrière cette vitrine alléchante d’une vie a priori parfaite, ne peut-on pas imaginer la pression monumentale que les « influenceuses » portent sur leurs épaules pour être tout le temps belles, minces, apprêtées, heureuses, épanouies ? Les ravages de la chirurgie esthétique, des troubles alimentaires, de l’anxiété, de la pression sociale existent aussi (et surtout ?) chez ces femmes que l’on pense intouchables, car supposément parfaites.

Chasse gardée

Si le nombre de blogueuses beauté et « lifestyle » donne le tournis, les femmes influentes dans la sphère virtuelle de la culture, des sciences, de la politique, de l’économie (des domaines traditionnellement considérés comme « masculins ») se font rares. Pourtant, Internet – et la société en général – aurait tout à gagner à voir des femmes exposer leur savoir plutôt que leur corps sculpté par de nombreuses heures de gym et leur maquillage parfaitement exécuté. Les rares qui s’y attellent sont souvent, hélas, rappelées à l’ordre pour occuper une place qui ne leur revient pas. Quoi qu’elles disent, et quelle que soit la pertinence de leurs propos, c’est souvent leur physique que l’on commente en premier lieu. Elles sont ainsi ramenées à leur condition de femme, nécessairement inférieure. Importune, intruse, indésirable. De fait, si elles ne sont pas jolies, elles n’ont pas le « droit » de s’exposer ; et si elles sont au contraire trop jolies, elles manquent cruellement de crédibilité.

Le fait que le script du genre se répète et se rejoue à l’infini, même dans des espaces neutres, a priori affranchis de nos normes sociétales, témoigne de son importance souveraine. Et de la difficulté qu’il y a à s’en échapper, même juste un peu. Le genre est un territoire, qui obéit à une cartographie stricte. Ses frontières sont résolument étanches. Ses règles inflexibles.

Les femmes ont fièrement investi les réseaux sociaux, et elles y sont plus visibles que jamais : ce devrait être un progrès. Mais le fait qu’elles affluent massivement vers les champs du corps, de la beauté, du soin témoigne aussi d’une forme de résignation face aux contraintes du genre. Et d’une forte léthargie de la société, peu prompte à faire la révolution quand il s’agit d’égalité des sexes et de stéréotypes genrés.

On peut aussi voir cette mise en exergue sur les réseaux sociaux d’une féminité normative – et donc forcément restreinte, dans le fond comme dans la forme – comme un retour en arrière. Ou, du moins, comme un statu quo mortifère. Car pendant que les femmes louent leurs qualités de bonnes ménagères sur Instagram, le patriarcat se frotte les mains : nul besoin de propagande pour les convaincre de rester à la place qui leur a été assignée, elles s’en chargent elles-mêmes ! Les mécanismes de mimétisme social s’occupent du reste, et l’acceptation collective de ce que doit être la féminité « standard » fait boule de neige.

Le retour en force de la maternité

L’avènement des réseaux sociaux a aussi remis au goût du jour la vieille figure traditionnelle de la « maman » (ou « mom » en anglais, car s’exprimer en anglais sur Facebook ou Instagram fait toujours plus chic), qu’on croyait pourtant enterrée dans sa cuisine sous une pile de marmites refroidies. Las : les injonctions à la maternité n’ont paradoxalement jamais été aussi fortes que depuis la popularisation des réseaux sociaux, vitrines pailletées d’une vie arrangée, maquillée, frelatée. Pour prétendre à une vie remplie et digne d’intérêt quand on est une femme, il faut donc être enceinte ou avoir des enfants (ça tombe bien : c’est la suite logique). Dans ce cas, il convient de partager les images de son bonheur (la maternité est uniquement synonyme de bonheur sur les réseaux sociaux) à coups de hashtags agressifs qui se déclinent à l’infini : #mom, #momlife, #motherhood, #maternity, #kids, #momstyle, #momtobe, etc. Les enfants sont ainsi instrumentalisés pour exposer à sa communauté un bonheur sans failles et une vie épanouie, tous les aspects moins glamour de la chose étant savamment occultés.

Sur Instagram, point de cuisine sale, de fatigue, de gastro hivernale, de poches sous les yeux, de chaussettes qui traînent, d’émotions négatives, de disputes qui tournent mal : si on n’en parle pas, c’est donc que cela n’existe pas. La vie domestique, nécessairement dévolue aux femmes, ressemble à un havre de paix brodé de fil d’or.
Le danger ? La diffusion massive d’un modèle rétrograde et culpabilisant de ce que doit être la « bonne » féminité. Et un retour en arrière qui se pare d’atouts glamour, après tant d’années de lutte pour avancer vers des horizons moins restreints. Comme si les injonctions à la domesticité n’étaient pas déjà suffisamment fortes pour les femmes hors du cadre virtuel. Comme s’il n’était possible d’être une femme, une vraie, qu’en la possession de tout un attirail normatif fait d’enfants aux joues roses, de petits fours colorés et de bouquets de fleurs luxuriants.

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Mince, enceinte et sportive : la femme idéale selon Instagram

Le risque, c’est que les réseaux sociaux renvoient sournoisement les femmes à la maison, en mettant en exergue une conception rétrograde – et faussement glamour – de la féminité.

S’exposer mais pas trop : la menace du cyber-harcèlement

Les journalistes Nadia Daam, Anaïs Condomines et Marion Séclin, la gameuse Kayane…. Ces dernières années, de nombreuses femmes publiques se sont vues prises à partie par des trolls dont la violence – et la misogynie crasse – n’a hélas rien de virtuel. Leur « tort » ? Avoir osé exprimer des opinions féministes peu populaires, ou – sacrilège ! – s’être aventurées sur des territoires traditionnellement réservés aux hommes. Les insultes, menaces, commentaires et photomontages dégradants publiés sur Internet se prolongent bien souvent dans « la vie réelle » par des actes de harcèlement concrets, ce qui accentue encore le sentiment d’insécurité de la victime.

Le cyberharcèlement ne concerne pas uniquement les femmes exerçant un métier public, bien que leur visibilité accrue les expose tout particulièrement : n’importe quelle femme, de n’importe quel âge et n’importe quel statut est susceptible d’être prise à partie. Car Internet tolère les femmes, à condition qu’elles correspondent aux codes édictés par le système patriarcal : si elles sont grosses, si elles ne s’épilent pas, si elles ne correspondent pas aux canons de beauté actuels, si elles tiennent un discours un peu trop innovant, si elles s’emparent d’un sujet traditionnellement réservé aux hommes (et leur font l’affront d’être meilleures qu’eux), si elles sont féministes, elles n’ont pas droit de cité et les nombreux trolls présents sur la Toile le leur feront savoir à coups de menaces de viol et de mort. Dans une relative impunité, jusqu’à présent.

En somme, la situation des femmes sur le Net n’est qu’une extension de celle de la « vraie vie », où les femmes peuvent théoriquement circuler librement, exercer n’importe quelle profession, s’habiller comme elles le souhaitent, mais restent soumises à une liste d’injonctions et de codes normatifs très rigides. S’exposer, mais uniquement dans un cadre prédéfini. S’exprimer, mais pas trop. S’assumer, mais dans la retenue et la pudeur. Partager son point de vue, mais seulement s’il correspond à ce qui est socialement acceptable pour une femme. Empiéter sur les territoires masculins que sont le Savoir, l’Expression et l’Exposition publique, mais sans trop de panache, d’ambition, de fierté, et surtout pas dans un esprit de conquête.

Doit-on, dès lors, s’étonner que les femmes qui ont le courage – car il en faut – de s’exposer sur Internet préfèrent rester dans les cases rassurantes qui leur ont été assignées ? Doit-on s’étonner de la présence massive des femmes dans les domaines traditionnels de la beauté, la maternité, la décoration, la lecture (de romance ou de chick lit, forcément), lorsqu’on connaît le prix à payer pour s’écarter des normes de genre ? La division sexuelle du travail sur les réseaux sociaux est-elle si surprenante, au regard de la pression qui pèse sur les femmes à se conformer à ce que doit être la « bonne » féminité ?

Finalement, les réseaux sociaux et Internet en général ne sont rien de moins qu’une réplique exacte de notre société structurée par des codes sexistes : une Agora où les hommes sont visibles et libres de s’exprimer sur une variété de sujets, pendant que les femmes, ces citoyennes de seconde zone, occupent les recoins qu’on a bien voulu leur accorder.

Féminisme pro-sexe : un bel emballage pour un cadeau empoisonné

Féminisme pro-sexe : un bel emballage pour un cadeau empoisonné

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On assiste depuis quelques années à l’émergence d’un discours dit « pro sexe », du nom d’une branche particulière du féminisme. Le féminisme pro sexe est défini comme suit par la réalisatrice et journaliste (et ancienne actrice porno) Ovidie : « Le féminisme pro-sexe part du principe que les femmes doivent s’assumer en tant que femmes et non en imitant les hommes, et qu’il est important de déculpabiliser leur rapport à leur corps. Et dans ce sens, la question du sexe positif et de la pornographie est centrale, et les métiers du sexe ont donc un rôle à jouer pour que les femmes s’amusent sexuellement. Le sexe, c’est important ; on ne peut pas espérer une société égalitaire là où il y a répression du sexe. »

De manière schématique, ce courant de pensée pose le postulat que les femmes doivent réinvestir leur sexualité, le sexe étant considéré comme un instrument de pouvoir pour celles qui s’en emparent. Il est, de façon plutôt logique, favorable à un certain laisser-faire en matière de pornographie et de prostitution.
Après avoir été corseté pendant des années, le corps féminin se libère, conquiert enfin son indépendance. Une libération qui, pour les féministes « pro-sexe », passe par la nécessité de se réapproprier sa sexualité, et d’en faire aussi bien un motif de fierté qu’un outil de pouvoir.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, je tiens à préciser que je crois bien évidemment au bien-fondé d’une libération des corps. Le sexe étant un endroit exclusif, intime, profondément subjectif, chacun.e doit pouvoir le vivre comme il ou elle le souhaite. Il ne sera pas question ici de dénier aux individus le pouvoir ou l’épanouissement qu’ils peuvent retirer de leurs activités sexuelles, mais bien de questionner l’influence globale du marché du sexe sur les relations entre les femmes et les hommes et les mécanismes de domination qui y sont afférents. Et de remettre en question les idées avancées par le féminisme pro-sexe, qui sous couvert de libérer les femmes, ne fait que les enfermer dans le rôle auquel le patriarcat les a dévolues.

Pro-sexe… anti-sexe ?

Le premier problème du féminisme pro-sexe … n’est rien moins que son nom. Il sous-entend en effet que tous les autres courants féministes sont, par corollaire, « anti-sexe ». Il renforce, même sans le vouloir, la vieille idée selon laquelle les féministes représenteraient l’antithèse du plaisir, du désir, de la liberté, du charnel. Or, il est faux de croire qu’il y aurait d’un côté les féministes « pro-sexe », qui militeraient pour la libération des corps, et d’un autre les féministes « anti-sexe », hostiles à toute tentative des femmes de jouir de leur sexualité. Les féministes dans leur globalité militent justement pour l’accession de chacun-e à une vie sexuelle et amoureuse libre et épanouie, dépouillée de toute contrainte, injonction et danger. Le terme « pro sexe » en lui-même ne signifie rien. Qui est « contre » le sexe ? Qui (mouvements réactionnaires mis à part) s’oppose encore au droit des individus à investir leur corps et à mener leur vie sexuelle comme ils l’entendent ? Le féminisme dit « pro sexe » est, en réalité, un féminisme qui voit dans la pornographie et la prostitution de possibles vecteurs de libération des femmes.

Or, le sexe n’a rien à voir avec le porno ni avec la prostitution. C’est de pouvoir, dans sa forme la plus néfaste, dont il s’agit.

Non, le marché du sexe ne libère pas les femmes. Non, la marchandisation des corps ne va pas dans le sens du progrès. Non, ni le porno ni la prostitution ne sont des vecteurs d’émancipation féminine. Et c’est là que l’argument du « choix » est généralement brandi, certain-e-s arguant que de nombreuses actrices porno et/ou travailleuses du sexe ont choisi leur activité librement. Or, évoquer la notion de choix dans ce contexte, c’est faire preuve d’une grande malhonnêteté intellectuelle.

Comment en effet parler de choix individuel, dans un monde où la marchandisation des corps féminins est considérée comme une normalité insignifiante ? Dans une société où les femmes sont nettement plus à même de souffrir de précarité économique que les hommes – et donc, de recourir à des moyens « extrêmes » pour gagner de l’argent ? Posons-nous les bonnes questions : dans un monde égalitaire, où l’accès aux ressources matérielles et au pouvoir serait aussi facile pour les femmes que les hommes, les travailleuses du sexe existeraient-elles seulement ? Pourquoi les prostituées sont-elles en grande majorité des femmes ? Si la prostitution est une activité librement choisie, pourquoi est-elle si rarement choisie… par les hommes ? En somme, la question qu’il faut se poser est la suivante : derrière ce que l’on considère comme un choix libre et éclairé, se cache-t-il une envie ou un besoin ?

Le choice feminism, ce courant de pensée qui affirme que les choix individuels de chaque femme sont intrinsèquement féministes parce qu’ils sont le fruit de son libre-arbitre, est certes à la mode. Sans doute parce qu’il est rassurant ; parce qu’il permet, aussi, d’éviter des discussions qui dérangent. Pourtant, il n’est qu’un leurre. Les choix que nous faisons portent le poids de la société dans laquelle nous avons grandi : ils ne sont pas neutres. Même si nous sommes persuadé-e-s de pouvoir faire des choix libres et éclairés, le système dans lequel nous vivons, avec son lot de normes, d’injonctions, de codes culturels et sociaux, de rôles préétablis, nous barre la route. Il nous influence, nous contraint, nous pousse dans des directions prédéterminées. Un homme fait rarement le choix de se prostituer, parce qu’il vit dans une société qui le dispense de devoir faire ce choix. Il vit dans une société où le corps des hommes ne s’achète pas ; dans une société où le pouvoir économique lui est plus facilement accessible ; dans une société où l’esclavagisme sexuel a un genre – le genre féminin. Le choix de « disposer de son corps librement » n’est en réalité pas un choix : c’est un besoin, voire, parfois, une cruelle nécessité.

Certaines autrices, comme Virginie Despentes, vont jusqu’à comparer le contrat marital au contrat prostitutionnel. Je pense fermement que, si la comparaison pouvait être pertinente dans les années 50, elle ne tient plus. Les mariages d’aujourd’hui sont, a priori, des mariages d’amour. Les femmes sont indépendantes : elles n’appartiennent plus à leur conjoint. Les couples sont de plus en plus égalitaires, les rôles genrés de plus en plus flous : le temps où les hommes et les femmes se mariaient pour en retirer des avantages mutuels est révolu.

L’imaginaire glamour diffusé par certains films et séries (je pense notamment à Jeune et jolie de François Ozon, où une jeune et belle étudiante tombe dans l’engrenage de la prostitution sans que son aspect scabreux ne soit jamais abordé), et les paillettes des documentaires sur les riches escort-girls dont la vie ne serait qu’une longue balade de santé entre voyages lointains, sacs de marque et dîners dans des grands restaurants, concourent effectivement à renforcer l’idée selon laquelle le travail du sexe peut être un vecteur de puissance. Cependant, la réalité de quelques rares personnes ne représente en aucun cas la réalité d’un système global. Dans l’immense majorité des cas, les prostitué-e-s travaillent au sein d’un réseau. Outre le fait que cette situation est probablement loin d’être un choix et encore moins une source d’amusement pour les concerné-e-s, il est bon de rappeler que le cœur du sujet n’est même pas le sexe, mais bien la traite des êtres humains et l’impunité dont elle bénéficie. De manière logique, la prostitution est à l’origine d’importants troubles psychotraumatiques et de comportements à risque (consommation de drogue, alcool…) chez les concerné-e-s. Le corps s’abîme, et l’esprit avec. Les blessures sont auto-infligées, ou bien causées par un tiers : ainsi, 71% des personnes prostituées ont subi des violences physiques avec dommages corporels (de la part de clients ou proxénètes), 63% ont subi des viols, 64% ont été menacées avec des armes,75% ont été SDF à un moment de leur parcours, et 89% veulent sortir de la prostitution (Melissa Farley, Prostitution and Trafficking in Nine Countries, 2003).

Pourquoi passer cette réalité sous silence ? Pourquoi vouloir faire d’un outil d’asservissement et de marchandisation des corps un vecteur de puissance – la puissance d’avoir fait un choix, et la puissance de l’exercer librement ? La prétendue liberté de se prostituer n’est en réalité que la liberté des hommes de contrôler et de dominer le corps des femmes. Ceux qui les exploitent, et ceux qui les achètent.

Du côté du porno

Le porno, avec son imaginaire basé sur des mécanismes éculés de domination masculine (l’homme prend, l’homme joue, puis l’homme jouit), ne fait que transposer à l’image la structure inégalitaire de notre société. Ce faisant, elle joue un rôle dans sa pérennisation. Au-delà de la violence intrinsèque à cette industrie, nous devons parler de la violence qu’elle engendre, comme une éclaboussure. Bien loin de libérer les corps, le porno les enferme dans des rôles rigides, l’homme nécessairement viril et puissant s’opposant à la femme nécessairement passive, inerte et objectifiée. Le premier est sujet (il agit), la seconde est objet (elle reçoit, ou subit). Les corps sont filmés par des hommes, pour des hommes, dans des mises en scène qui relaient un imaginaire structuré autour de la domination masculine. Certes, certaines vidéos renversent les rôles en proposant des scénarios où les femmes sont « dominatrices », mais ces dernières sont l’exception à la règle. Ne parlons même pas du contrôle exercé sur le corps des actrices porno, qui peut se lire comme une seconde forme de violence : épilation intégrale, maquillage, blanchiment de l’anus (oui, ça existe !), chirurgie esthétique… Les corps doivent être esthétiquement « parfaits », performants et prêts à tout encaisser. Lisses. Mécaniques. Dépouillés de leur dimension humaine.

De nombreux hommes hétérosexuels ont témoigné de la façon dont le porno avait façonné leur imaginaire fantasmagorique ainsi que leur appréhension des relations amoureuses et sexuelles. Sans surprise, ces derniers évoquent l’influence négative qu’a eue leur consommation de porno sur leur vie sexuelle, et la façon dont cela les a amenés à considérer leurs partenaires féminines. Hégémonie du plaisir masculin, jouissance par la domination, corps féminin réduit à un objet masturbatoire, non prise en compte du consentement de sa partenaire, difficulté à jouir lors d’une relation sexuelle « normale », attentes disproportionnées sur le physique de ses partenaires… Les séquelles d’une éducation sexuelle faite avec le porno peuvent être lourdes, non pas tant pour les hommes (même si elle peut avoir des conséquences malheureuses) que pour… les femmes. Ce sont elles, les grandes perdantes de la massification du porno. Elles qui seront objectivées dans leurs corps à corps. Elles dont le plaisir sera laissé de côté, parce que considéré comme sans importance. Elles dont le consentement sera, parfois, arraché de force. Elles qui devront se plier aux injonctions esthétiques prescrites par l’industrie du porno. Elles qui courront un plus grand risque d’être forcées, agressées ou violées.
Si l’on considère que les violences faites aux femmes sont un continuum, on doit accepter l’idée que ce qui se passe dans la chambre à coucher de chaque individu est intrinsèquement politique. Car la dévalorisation du féminin dans le sexe entraîne, par un effet rebond, la dévalorisation du féminin dans les autres domaines. Les hommes eux-mêmes le reconnaissent. Comment envisager les relations amoureuses sous un prisme égalitaire lorsque son imaginaire s’est construit sur le plaisir de contempler des femmes se faire dominer, maîtriser, humilier ? Comment voir les femmes comme des êtres humains à part entière lorsque le porno nous a appris à ne les envisager que comme des objets, des vecteurs de plaisir passifs et secondaires ?

Le porno ne serait pas tant un problème s’il se contentait de montrer des individus engagés dans des rapports sexuels consentants, dans quelque configuration qu’ils souhaitent ; mais le système d’exploitation et de domination qu’il met en exergue représente un réel danger. De fait, la pornographie – tout comme la prostitution – concourt à renforcer un système de domination masculine déjà bien solidement ancré.

Que dit le système prostitutionnel, si ce n’est qu’il est possible d’acheter le corps d’une femme ? Que le consentement d’une femme peut être outrepassé par de l’argent ? Que le sexe n’est pas la rencontre de deux individus libres et consentants, mais une transaction monétaire ?
Que dit le porno, si ce n’est que les femmes sont de simples objets dont le rôle est de servir le plaisir masculin ?
Que fait le porno, si ce n’est concourir à normaliser la violence et la coercition sexuelle ?

La libération sexuelle a du plomb dans l’aile

Au-delà de ces deux sujets particuliers que sont la pornographie et de la prostitution, il faut aussi évoquer la « hook-up culture », expression sans réel équivalent en français qui désigne la prévalence des relations sans attaches et autres coups d’un soir. Une composante nécessaire de la liberté sexuelle et une révolution bienvenue, pour le mouvement pro-sexe. Il est vrai que, après des années de contrôle social du corps des femmes, ce souffle de liberté apparaît comme positif. Les femmes doivent, au même titre que les hommes, pouvoir coucher avec qui elles veulent, quand elles veulent… avec autant de personnes qu’elles veulent. Pour autant, la liberté sexuelle prônée par les féministes pro sexe est-elle vraiment un progrès ? Et surtout : à qui profite-t-elle réellement ? Réfléchissez-y, à travers le prisme de vos propres expériences ou de celles de votre entourage.

Combien de personnes s’abîment dans des relations superficielles qui les font se sentir encore plus seules, simplement parce qu’elles croient qu’il s’agit de ce que la société attend d’elles ? Combien de personnes vivent-elles une sexualité qui n’est pas la leur, mais celle que les codes sociétaux ont défini comme étant cool ? Combien de personnes sont exclues du plaisir, de l’échange, de l’intimité, de la satisfaction que permet le sexe, simplement parce qu’elles ne l’abordent pas sous un angle personnel mais normatif ?
De plus, nous ne pouvons ignorer cet état de fait : la sexualité hétérosexuelle reste, d’une manière générale, un lieu de reproduction de la domination masculine. Elle n’est pas coupée du reste du monde et elle n’est pas « sans danger », en témoignent le nombre ahurissant de femmes ayant subi des coercitions sexuelles, des agressions et des viols de la part de leurs partenaires. Elle n’est pas un lieu neutre, débarrassé des oppressions sexistes qui ont cours dans la sphère publique. Le privé est politique, même sous la couette. Prétendre que le sexe est forcément joyeux, libérateur et épanouissant est un mensonge. Le sexe peut être quelque chose de génial, comme il peut être quelque chose d’horrible, de dégueulasse et de traumatisant. Tout dépend d’une infinité de paramètres, qu’il ne suffit pas d’ignorer pour prétendre qu’un rapport sexuel est nécessairement source de plaisir. D’ailleurs, si le sexe était si formidable que ça pour les femmes, pourquoi seraient-elles majoritairement insatisfaites de leur vie sexuelle ? (Selon une étude réalisée en 2011 sur 3400 Françaises vivant en couple hétérosexuel, 76,8% d’entre elles se déclaraient en manque de sexe ou du moins insatisfaites sexuellement).

Le féminisme « pro-sexe », s’il part d’une excellente intention, rajoute à la liste des injonctions faites aux femmes une énième sommation : pour être une femme libre, il faut baiser. Il faut avoir des coups d’un soir, il faut « explorer sa sexualité », il faut « tester des choses », il faut « en profiter ». Fort bien. Et où est l’envie, dans tout ça ? Tout le monde n’aborde pas la sexualité de la même manière – c’est tout bonnement impossible, puisqu’il existe autant de sexualités différentes qu’il existe d’individus. Tout le monde n’est pas capable de dissocier sexe et sentiment. Tout le monde n’a pas une appétence uniforme pour les coups d’un soir, ni même pour le sexe. Tout le monde n’associe pas le sexe à la liberté ou à la puissance. Tout le monde n’a pas envie de coucher avec un chapelet sans cesse renouvelé de partenaires. Tout le monde n’a pas envie de se « libérer » (se libérer de quoi, d’ailleurs ?) par le sexe. Sur cette question, le féminisme pro sexe ne « libère » finalement que les personnes capables d’aborder la sexualité avec désinvolture, ou d’envisager cette dernière sous un angle plus quantitatif que qualitatif. Ce faisant, il exclut de son spectre ou du moins stigmatise toutes les autres.

Lorsque Ovidie affirme que « […] les métiers du sexe ont donc un rôle à jouer pour que les femmes s’amusent sexuellement. Le sexe, c’est important ; on ne peut pas espérer une société égalitaire là où il y a répression du sexe. », elle associe des notions qui n’ont rien à voir les unes avec les autres. Associer « l’amusement » aux métiers du sexe est un terrible contre-sens, pour toutes les raisons que nous avons mentionnées ci-dessus. Prétendre que les prostitué-e-s ou les actrices porno « s’amusent » dans leurs métiers, quand on sait la réalité qu’ils recouvrent, c’est leur faire affront. Par ailleurs, il est important de distinguer le sexe (une activité que l’on pratique a priori de manière volontaire, pour son simple plaisir personnel, et non pour en retirer quelque chose) des métiers du sexe (qui restent, comme leur nom l’indique, un travail, et n’existent que par la contrainte économique qui les précède). De même, il y a un monde entre réprimer le sexe et le marché du sexe. On peut vouloir réguler le marché du sexe tout en enjoignant les femmes et les hommes à conquérir leur sexualité. Au niveau individuel, il est bien évident que le sexe ne doit pas être réprimé. Au niveau global, en revanche, les excès de cette industrie doivent pouvoir être nommés, puis combattus. Il est important de rappeler que dans une société égalitaire, le porno et la prostitution tels qu’on les connaît n’existeraient tout simplement pas. Et c’est donc vers l’égalité des sexes que nous devons tendre avant toute chose… même si l’entreprise est massive.

Conclusion

Si le porno et la prostitution sont deux sujets intrinsèquement différents, ils n’en demeurent pas moins les deux épines d’un seul et même mal. Ils sont en effet la personnification de la domination masculine. 

Ce ne sont pas des espaces de liberté mais des business dirigés par les hommes, pour les hommes. En servant les hommes, ils enferment les femmes, malgré ce que voudrait nous faire croire l’émergence d’un discours sur « l’empowerment » généré par le sexe.
Bien sûr que le sexe peut être une source d’empowerment (il ne l’est pas toujours). Bien sûr qu’il est important de libérer les corps. Mais c’est là qu’il faut distinguer le sexe de l’industrie du sexe. Ce n’est pas la même chose : nous ne pouvons plus faire l’amalgame entre les deux. L’industrie du sexe ne libère pas les corps. Elle les mutile, à l’intérieur comme à l’extérieur.

Il est temps de regarder enfin le porno et la prostitution pour ce qu’ils sont : de la violence, de la coercition, de l’exploitation, de la souffrance. Et plus encore, un terreau fertile pour les inégalités de genre. Cessons de les glamouriser. Cessons de croire que les femmes qui s’y jettent le font au nom de leur liberté, de leur libre-arbitre. Cessons de croire que ces femmes en sortiront indemnes, si seulement elles le veulent bien. Cessons de croire que leur existence n’est pas le symptôme de quelque chose de grave, et que leur influence ne dépasse pas la sphère individuelle.

Interdire ? Abolir ? C’est encore un autre sujet, ô combien épineux. En attendant, nous pouvons décider de poser un regard critique sur le marché du sexe. Nous pouvons décider de le condamner, de reconnaître les dégâts qu’il produit, de dire non, d’être fermes. Sans jamais oublier que les femmes qu’il exploite ne sont pas à blâmer. Que l’ennemi, tapi dans l’ombre, reste toujours le même : le système patriarcal.
Certaines féministes pro-sexe s’insurgent du fait qu’une position abolitionniste infantiliserait les femmes, et les empêcherait de faire des choix libres. Or, c’est précisément le système patriarcal qui infantilise les femmes et les contraint à faire des choix qui n’en sont pas. Les féministes dont je suis ne veulent pas priver les individus de leur libre-arbitre, mais simplement les aider à s’épanouir dans un monde sans coercition ni violence sexuelle. Dans un monde où l’égalité n’est pas seulement théorique, mais aussi réelle. 

Oui, la révolution féministe doit passer par le corps. Mais elle ne doit pas se focaliser uniquement sur cet aspect-là. L’esprit doit aussi être réinvesti, avec des débats, des paroles, des pensées, des réflexions, des éclats de voix. Contrairement à la chair, dont le prisme est éphémère, il s’inscrit dans la durée.