Image

Violences faites aux femmes : l’impunité des puissants

 

add
L’actrice Adèle Haenel

 

Le 4 novembre dernier, l’actrice Adèle Haenel témoignait dans une vidéo publiée sur le site de Mediapart des abus sexuels qu’elle a subis lorsqu’elle était adolescente, au moment où elle tournait son premier film.

Un témoignage puissant, presque aussitôt salué par la presse, ainsi qu’une partie du milieu du cinéma. « Fer de lance du mouvement Me Too en France », « La naissance d’une héroïne », « Fin de l’omerta dans le cinéma français », « Une icône de la liberté »… Les médias, d’habitude plutôt prompts à faire le silence sur les affaires de violences sexuelles, font preuve d’une solidarité nouvelle avec l’actrice. Quant à son agresseur, Christophe Ruggia, il est rapidement exclu de la Société des réalisateurs de films, laquelle a manifesté « son soutien total » à Adèle Haenel.

Soudain, les médias semblent touchés par une lumineuse épiphanie. Ils se demandent tout excités si le mouvement Me Too, qu’on pensait naïvement enterré, est « ravivé en France ». Ils s’interrogent sur les violences faites aux femmes dans le milieu du cinéma, ébahis par le continent qui s’ouvre devant eux, tel Christophe Colomb découvrant l’Amérique. 

Comme si, en réalité, aucune femme n’avait jamais dénoncé des actes similaires. Comme si le silence paisible qui régnait jusqu’alors était dû au fait que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, et pas à notre incapacité collective à écouter les femmes victimes de violences.

Reste que ce soutien massif est une (agréable) surprise.

D’habitude, les victimes sont des menteuses. Elles exagèrent. Elles distordent les faits. Elles sont animées des plus vils desseins. Elles veulent la gloire, l’argent, l’attention médiatique. Elles ne dénoncent pas comme il faut : trop tôt, trop tard, avec trop d’incohérences, sur les réseaux sociaux au lieu d’un commissariat de police. Elles parlent trop, elles nous bassinent avec leurs histoires d’agressions, c’est pas bientôt fini tout ça ?

D’habitude, les victimes retrouvent le silence aussi vite qu’elles ont tenté d’en sortir. Les médias les ignorent, le public les méprisent, la justice s’empresse de classer leur plainte sans suite. Une traînée de poudre et puis s’en va. Ainsi, les enquêtes pour viol et agressions sexuelles visant Gérard Depardieu, Luc Besson, Philippe Caubère (pour le milieu du cinéma), Gérald Darmanin, Nicolas Hulot (pour le milieu politique) et tant d’autres ont toutes été classées, « faute de preuves ».

Faute de preuves, ou par complicité désabusée avec des hommes qui représentent un certain pouvoir ?

Je me suis rendu compte que les violences sexuelles, si elles avaient évidemment un lien étroit avec le système patriarcal, avaient moins à voir avec les hommes et les femmes qu’avec le pouvoir.

C’est le pouvoir de la victime qui déterminera si elle sera entendue, et c’est le pouvoir de l’agresseur qui déterminera s’il sera collectivement absous. L’agresseur pouvant justement agresser parce qu’il exerce un pouvoir (hiérarchique, financier, émotionnel…) sur la victime, et les hommes étant généralement les détenteurs du pouvoir, on voit vite ce que ce cercle peut avoir de vicieux.

Mais cette fois-ci, voilà que les rôles s’inversent.

 

Le pouvoir du silence

Qu’est-ce qui a changé ? Pourquoi se range t-on cette fois-ci du côté de la victime (ce qui est, entendons-nous bien, on ne peut plus normal) et pas du côté de l’agresseur ?

Tout simplement : le pouvoir.

Pour la première fois la victime est plus visible, plus forte, plus influente socialement que son agresseur. Personne ne sait qui est Christophe Ruggia, tandis qu’Adèle Haenel est une actrice reconnue.

Son pouvoir est un totem : il lui confère une légitimité. L’actrice le reconnaît d’ailleurs sans problème : [son influence sociale], en l’espèce, « c’est la condition même de la parole ».

Le pouvoir intimide. Le pouvoir fait peur. Le pouvoir tient en respect. Le pouvoir des uns réduit les autres au silence.

Le milieu du cinéma n’a rien d’exceptionnel à cet égard. Il n’a pas le monopole des violences sexuelles. Il n’est probablement pas plus toxique ni plus misogyne que n’importe quel autre milieu. En tant que lieu où le pouvoir achète l’impunité, où l’influence génère le silence, où ceux qui dominent n’achètent pas seulement le silence des autres, mais aussi la peur, l’omission, la réticence et la résignation, il est en réalité d’une banalité confondante.

C’est comme ça : les individus se sont toujours rangés du côté du pouvoir. La nature pusillanime de l’être humain est ainsi faite que nous ne voulons rien avoir à faire avec les perdant.es, par crainte qu’ils ne nous contaminent, ou que notre solidarité ne nous désignent comme l’un.e des leurs.

De fait, l’omerta sur les violences faites aux femmes (et sur les violences du pouvoir en général) n’est pas spécifique à un milieu professionnel.

Au moment même où j’écris ces lignes, des milliers de salopards dans des milliers de structures différentes sont probablement en train d’exercer leur domination sur des personnes qu’ils savent incapables de répliquer, puisque dépourvues de pouvoir. C’est à dire dépourvues de parole. Dépourvues de légitimité. Dépourvues de valeur.

Ils le font parce qu’ils le peuvent. Ils le font parce qu’ils savent que leur pouvoir les immunise contre l’indignation d’abord, et la justice ensuite.

Mais qui sait comment aurait réagi l’opinion publique si l’agresseur d’Adèle Haenel avait été plus influent, plus puissant, plus connu que Christophe Ruggia ? Qui sait comment aurait réagi l’opinion publique si l’agresseur d’Adèle Haenel avait été… Roman Polanski ?

 

L’art et la violence

Dans le même temps, Roman Polanski sortait en effet son nouveau film, J’accuse. C’est à cette occasion que la photographe Valentine Monnier a décidé de dénoncer les violences dont elle a été victime de la part du réalisateur : elle l’accuse de l’avoir frappée et violée dans son chalet suisse, en 1975, alors qu’elle avait 18 ans. Des faits malheureusement prescrits par la loi. 

Cette accusation vient s’ajouter à une liste déjà longue (au moins six femmes accusent Polanski de viols et agressions sexuelles – la plus jeune avait 10 ans au moment des faits). Et à une condamnation effective aux États-Unis, en 1977, pour avoir drogué et violé une mineure de 13 ans, à la suite de laquelle le réalisateur a fui vers la France.

Disons-le clairement : Polanski est un pédocriminel qui n’a jamais répondu de ses actes. Pourtant, l’indignation reste tiède, et peine à dépasser le cercle féministe militant. Certes, la promotion de son film a été annulée. Mais le réalisateur peut toujours compter sur de nombreux soutiens – aucune personnalité ne l’a, du reste, publiquement désavoué. Par ailleurs, J’accuse a réalisé plus de 500 000 entrées en une semaine, soit un excellent démarrage.

Polanski a aujourd’hui 86 ans. Quelle que soit l’issue de cette affaire, il aura vécu son existence dans l’impunité la plus totale.

Car Polanski est puissant. Polanski a beaucoup plus de pouvoir – et, surtout, de visibilité – que ses victimes. Il n’a pas seulement le pouvoir de faire disparaître ses actes ignominieux derrière son statut d’artiste : il a aussi le pouvoir de s’entourer de courtisan.e.s qui, telle une chambre d’écho, clament à l’envi son innocence.

Dans son dernier essai « The mother of all questions », l’écrivaine américaine Rebecca Solnit (à qui l’on doit l’invention du terme « mansplaining ») écrit de très belles pages sur le silence. Celui auquel on condamne les victimes, et celui qui nourrit l’impunité des agresseurs.

« Silence is violence », écrit-elle, et tout semble contenu dans cette simple phrase. Le silence est la violence car le silence est la complicité, l’assentiment, la connivence, la solidarité de fait, l’acceptation tacite de ce qui ne devrait pas être acceptable. Il est aussi, pour les victimes, l’impossibilité de raconter leur histoire et de demander réparation pour les blessures qu’on leur a infligées. Il est négation de ce qui est arrivé et, par extension, négation de la personne à qui c’est arrivé.

 

Une révolte à géométrie variable

Ce que nous apprend les « affaires » Adèle Haenel et Roman Polanski, c’est que le facteur qui détermine si l’on vous écoutera (que vous soyez une victime ou un agresseur), c’est le pouvoir.

La parole d’Adèle Haenel n’aurait probablement pas eu un tel retentissement si cette dernière avait été une actrice de seconde zone. Opportunisme ! Elle veut de l’argent ! Elle cherche à se faire connaître ! se serait-on empressés de crier. D’autres actrices, moins connues, moins respectées, moins légitimes, ont déjà tenté de dénoncer les violences sexuelles dont elles avaient été victimes : mais elles se sont cassé les dents sur le mur du silence. Il n’y a pas de solidarité possible avec les personnes qui ne viennent de nulle part.

De même, il y a fort à parier que le cas Roman Polanski susciterait beaucoup moins la complaisance s’il n’était qu’un citoyen lambda, dépourvu de ces armes justificatrices que sont le talent et la renommée. 

En réalité, notre indignation est comme la météo en ce mois de novembre : étonnamment variable. Nous ne nous scandalisons des violences sexuelles que lorsque celles-ci sont perpétrées par des agresseurs qui ne comptent pas, n’ont pas de pouvoir, pas d’argent, pas de « circonstance atténuante ». Qui correspondent à l’archétype de l’agresseur tel que nous l’avons toujours conçu, un homme peu éduqué, socialement inapte, qui porte sa misère sur lui comme un étendard.

Personne ne s’opposera au fait que le viol et la pédocriminalité sont des crimes graves, très graves, abjects et répugnants. Mais ils le sont un petit peu moins lorsque l’agresseur est riche et célèbre. Lorsqu’il est un artiste talentueux, qu’il fait des films intelligents, des tableaux somptueux, des chansons d’une grande beauté, des livres passionnants. C’est un artiste torturé, dit-on alors. C’était il y a longtemps. C’était une autre époque – comme s’il y avait des époques « acceptables » pour droguer et sodomiser des gamines de 13 ans. Et puis merde, elle faisait beaucoup plus que son âge ! Argument imparable. Elle faisait plus que son âge, elle avait l’air majeure, il avait donc le droit de la violer.

Puis revient l’éternel débat sur la séparation entre l’homme et l’artiste. Peut-on lire, écouter, regarder avec plaisir les œuvres d’un criminel ? Peut-on admirer l’art d’un être qui, dans sa vie privée, commet les pires horreurs ? (Je crois qu’il est possible de le faire, mais en ayant pleinement conscience de l’ambivalence de son geste. En ne laissant pas le plaisir que l’on retire de la consommation d’une œuvre engendrer une quelconque sympathie pour l’être humain qui l’a créée. Et surtout, sans se chercher des excuses. Reste que, selon moi, la honte devrait surtout peser sur les instances qui facilitent la création de ces œuvres, en les subventionnant par exemple).

On peut concéder le fait que Polanski a fait de bons films. On peut reconnaître le fait que certaines chansons de Noir Désir sont magnifiques. Mais cela ne doit pas occulter les circonstances qui entourent la création de ces œuvres. Cela ne doit pas excuser. Cela ne doit pas nous rendre complices. Cela ne doit pas absoudre l’artiste – qui ne mène pas une existence séparée de l’homme – des crimes qu’il a commis. L’art n’est pas un expédient. Et la célébrité ne devrait en aucun cas être un passe-droit.

Nous ne pouvons plus accepter que le seul facteur qui détermine si une victime de violences sera entendue, c’est son pouvoir.

Arrêtons d’être complices. Arrêtons de nourrir le silence. Arrêtons de choisir nos victimes. Toutes méritent d’être écoutées, entendues, soutenues. Arrêtons de choisir nos agresseurs, aussi. Le talent, la richesse, la carrière, la respectabilité sociale, le temps qui passe, rien ne doit excuser l’inexcusable.

Et surtout, arrêtons de nous trouver des excuses. Arrêtons cette complaisance qui ne profite qu’aux puissants et à leur sentiment d’impunité. Arrêtons de dissocier le statut social de l’agresseur de ses méfaits. Arrêtons-en avec ces semi-indignations hésitantes et versatiles, comme si les violences pouvaient, dans certains cas limitatifs, être admissibles.

Il ne peut pas y avoir deux poids, deux mesures en matière de violences faites aux femmes.

Il faut briser ce putain de silence.

 

PS : Je me permets, pour finir, de faire un parallèle avec une « affaire » récente.

Le 20 novembre dernier, Solène Mauget, épouse du maire de Cabourg, a été condamnée en appel pour « violences volontaires », suite à la plainte qu’elle avait déposée contre son mari après que celui-ci l’ait frappée en pleine rue. 

Le tribunal de grande instance de Caen l’a condamnée à 1500 euros d’amende, dont 1000 euros avec sursis et 500 euros de dommages et intérêts pour préjudice moral. En première instance, son mari avait écopé de trois mois de prison avec sursis, sans aucune peine d’inéligibilité. Il exerce toujours ses fonctions de maire.

Les hommes violents sont-ils protégés par leur pouvoir ?

La justice se montre t-elle complice des puissants ?

Je vous laisse en juger par vous-mêmes.

75439551_3023306724363384_5792086985787047936_n

Image

Il faut qu’on parle (d’argent)

MONEY

En France, pays où le rapport à l’argent est trouble et complexe, les discussions financières sont souvent auréolées d’un sentiment de gêne.

Il y a là une de ces relations ambiguës, presque paradoxales, de celles que certain.es entretiennent avec le sexe. On le désire, et on le déteste. On en voudrait, mais on en a peur. C’est bon, mais c’est (considéré comme) sale.

Le contraste culturel avec les Etats-Unis est saisissant. Là-bas, et plus globalement dans les pays anglo-saxons, les médias destinés aux femmes abordent sans pudeur la question des finances personnelles. L’argent est dépouillé de sa composante genrée : il ne reste que sa capacité d’empowerment, exposée sans pudeur. On y explique comment se débrouiller avec un petit salaire ; où et comment placer son argent. Quels sont les métiers qui rapportent. Comment gérer un budget, comment rembourser ses dettes. Comment se constituer une épargne un peu plus conséquente que ces trois billets glissés dans une tirelire « pour partir en week-end à Barcelone ». Etc, etc.

La relative aisance avec laquelle les Américain-es parlent d’argent a sûrement à voir avec leur culture, fier mélange de protestantisme industrieux et de foi en la réussite individuelle. Nous ne possédons pas les mêmes bases. Mais le fait que nous observions le sujet avec une telle frilosité, en plus de l’exclure d’office des sujets de conversation dits « féminins« , est un problème.

Parce que les femmes ne sont pas éduquées à désirer le pouvoir que confère l’argent – ni même, et c’est peut-être pire, à s’imaginer en être les légitimes détentrices.
Or, le sujet de l’indépendance financière*, en tant que pilier de l’égalité entre les sexes, est d’une importance cruciale.

 

* le terme « indépendance financière » utilisé dans l’article renvoie uniquement au fait de pouvoir se suffire à soi-même d’un point de vue financier, c’est à dire de ne pas se trouver dans une situation de dépendance économique vis à vis d’une ou plusieurs personnes. 

 

I/ Les femmes et les finances

Sur son site Internet, la société France SCPI révèle avoir contacté un célèbre hebdomadaire féminin pour lui poser la question suivante : « Pourquoi n’y a-t-il pas de rubrique « argent » dans votre magazine ? ». Et voici la réponse que leur a fourni une journaliste résignée : « Les annonceurs, ceux qui payent la publicité, ne veulent pas que nous détournions la « cible » de potentiels achats mode qu’elles ne feraient pas si elles plaçaient leur argent ».

Que cette anecdote soit réelle ou inventée, le mot n’en reste pas moins jeté : acheter. Ciblées avec convoitise par les publicitaires, les femmes sont constamment incitées à dépenser. Que ce soit pour refaire leur garde-robe (avez-vous acheté le dernier jean tendance ?), adopter le nouveau mascara super allongeant, être tendance en total look cuir, découvrir le nouvel hôtel Machin Truc à Londres ou gagner du temps en cuisine (connaissez-vous le robot Thermomix ?), l’argent leur brûle les mains en permanence. Et, de fait, 65% des femmes seraient les principales responsables des achats dans leur foyer.

Certes, nous vivons dans un monde capitaliste où le consumérisme en tant que norme sociale fait loi. Le problème, c’est que les femmes sont plus vulnérables économiquement que les hommes, et l’écart se creuse d’autant plus qu’elles ne reçoivent aucune éducation financière et ne sont pas incitées à s’intéresser à l’argent – si ce n’est pour le dépenser.

Pour rappel, en France, les femmes touchent en moyenne un salaire inférieur de 19 % à celui des hommes, en équivalent temps plein. Un écart qui s’élève à 9% à poste et compétences égales, chiffre considéré comme l’application directe de la discrimination. Elles représentent aussi la majorité des salarié.es à temps partiel (82%) et des employé.es non qualifié.es (78%).

On pourrait donc trouver un intérêt à développer une culture financière chez les femmes, de sorte qu’elles ne se retrouvent pas en situation de double peine (salaire moindre et méconnaissance des systèmes permettant de maintenir son indépendance financière). Et pourtant…

Nous sommes soigneusement laissées dans l’ignorance, comme si l’autonomie financière revêtait un caractère accessoire. Un angle mort du féminisme ? Pourtant, dans Une chambre à soi, paru en 1929, Virginia Woolf évoquait déjà l’importance pour les femmes de disposer de leur propre argent. Une évidence quelque peu délaissée par le mouvement féministe face aux questions relatives à la liberté de disposer de son propre corps, érigées en priorités.

Mais la question est la suivante : peut-on disposer de soi-même (de sa vie, de son esprit, de son corps) sans être financièrement autonome ? En somme, peut-on vraiment dissocier l’émancipation féminine de l’indépendance financière ?

En attendant de trouver une réponse à cette épineuse question, le cliché de la femme frivole et dépensière, tenant ses sacs de shopping à bout de bras, reste incrusté dans les esprits. Et le système capitaliste a tout intérêt à faire perdurer cette norme culturelle : qu’importe que les femmes aient moins d’argent, l’important est qu’elles le dépensent.

*

Selon une étude menée en 2015 par le gestionnaire d’actifs Blackrock, les Françaises sont les championnes d’Europe de l’épargne (60% d’entre elles mettent de l’argent de côté). Un résultat a priori encourageant. Mais épargner et investir sont deux choses différentes. Et c’est là que le bât blesse : les femmes ne sont que 25% à investir, occupant l’avant dernière place de ce même classement.

Et si elles sont 85 % à être en charge de (ou à partager) la gestion des dépenses quotidiennes et des besoins à court terme, elles sont une majorité (58 %) à s’en remettre à leur conjoint pour ce qui concerne les « grosses » décisions financières, celles qui ont une influence sur le long terme.

Cette méconnaissance financière peut avoir de lourdes conséquences, notamment en cas de divorce ou de décès du conjoint. Une étude de la banque suisse UBS révèle ainsi que 76 % des femmes veuves ou divorcées interrogées auraient souhaité s’être davantage impliquées dans les décisions financières à long terme…

Quel dommage, quand on sait qu’en matière d’investissement, les performances obtenues par les femmes sont supérieures à celles de leurs homologues masculins ! Ces résultats s’expliqueraient par le fait que les hommes, par excès de confiance, prennent plus de risques, tandis que les femmes n’investissent que si elles sont sûres d’elles. (voir par exemple « Gender, Overconfidence, and Common Stock Investment », étude menée par l’Université de Californie sur une période allant de 1991 à 1997)

 

II/ Argent, nom masculin

Vous aurez sans doute constaté que la presse économique et financière (Capital, Challenges, Mieux vivre votre argent…) s’adressait par défaut aux hommes, en faisant notamment appel à une forme de connivence homosociale.
On se souvient notamment de l’enquête sur les start-up françaises publiée par le magazine Capital en 2017, illustrée par une couverture montrant onze entrepreneurs – tous mâles – en chemise blanche.

Idem pour les sites Internet et les livres consacrés aux finances personnelles (et aux sujets afférents, comme l’entrepreneuriat ou le management), qui s’adressent à un lectorat supposé masculin.

De manière globale, on observe la persistance d’une division genrée entre les hommes et les femmes au sujet de l’argent. Les hommes restent ainsi, dans notre imaginaire collectif buriné par des siècles de tradition sexiste, considérés comme les principaux pourvoyeurs – ceux qui ramènent l’argent à la maison et gèrent les finances « sérieuses ». A côté, si la notion de « salaire féminin » n’existe plus depuis 1946, les stéréotypes perdurent sur la vulnérabilité des femmes, qui devraient être prises en charge par un vaillant protecteur (qui ne manquera pas, notamment, de lui payer son plat au restaurant, l’inverse étant bien évidemment prohibé) et dont la carrière aurait toujours quelque chose d’accessoire.

Les médias ont un rôle à jouer dans la pérennisation de ces stéréotypes genrés.

Ainsi, les publicités relatives aux assurances et aux banques mettent en scène une majorité d’hommes, particulièrement lorsqu’il s’agit de montrer un.e entrepreneur.e qui cherche à contracter un prêt. Ils constituent 59 % des personnages principaux et 63% des personnages secondaires (en revanche, 44% des voix off sont féminines). Une étude du Ministère des Droits des Femmes de 2014 a pourtant montré que l’envie d’entreprendre était autant répandue chez les hommes que chez les femmes… Mais elle risque d’avoir du mal à se concrétiser chez ces dernières, si l’on continue à présenter la création d’entreprise comme une activité « masculine ».

Caisse-Epargne-Gestion-Privée-Utile-Banque-Assurance-Paris-France-2016-Pub-Publicité-Campagne-TV-Video-Ad-Advertising-TBTC-G-Commu
Une femme qui s’intéresserait aux marchés boursiers ? Vous n’y pensez pas…

Autre conséquence de cette « masculinisation » de la finance, les start-up fondées par des femmes reçoivent en moyenne 2,5 fois moins de fonds que celles fondées par des hommes (source : Boston Consulting Group). Au total, depuis 2008, les start-up fondées par des femmes n’ont levé que 2% du montant total levé par les jeunes pousses. Les investisseurs étant en grande majorité… des hommes, le chiffre n’a rien de surprenant.

A l’échelle de l’Histoire, cela fait bien peu de temps que les femmes peuvent gérer elles-mêmes leur argent.
En 1804, ce monument de misogynie qu’est le code civil français – dit « Code Napoléon »– consacrait l’incapacité juridique totale de la femme mariée, en lui interdisant notamment de gérer seule ses biens, de signer un contrat et de percevoir directement son salaire. Cette incapacité juridique n’a été supprimée qu’en 1938.

Mais il faudra attendre l’année 1965 (!) pour que les femmes puissent ouvrir un compte en banque ou travailler sans le consentement de leur mari.

Nous sommes les héritiers et héritières de cette époque là ; c’est ce passif inégalitaire et sexiste qui nous a été légué, et qui nous conduit à considérer les questions financières, et l’argent – symbole ultime du pouvoir – comme une prérogative masculine.

 

bpost-banque3
Une publicité pour une banque belge, (heureusement) brocardée pour son sexisme

 

III/ Le piège de la dépendance économique

Depuis quelques temps, le féminisme est devenu « cool ».

On vend aux femmes de l’empowerment sous plastique, de l’émancipation par le sexe, de la liberté par le rouge à lèvres. Comme si la révolution ne pouvait passer que par le corps, le désir, le charnel.

Et en effet, bien rares sont les fois où est évoqué le pouvoir conféré par l’indépendance financière. Comme si nous avions peur de l’argent, de sa symbolique, de sa connotation « capitaliste » et bassement utilitaire, de sa charge émotionnelle aussi. Pourtant, comment penser l’émancipation des femmes sans penser dans le même temps leur autonomie financière – et cet affranchissement du joug masculin qu’elle permet ?

Ce qui nous oblige à aborder la question du travail.

Oui, celui-ci est rarement une source d’épanouissement – et il est bien difficile de ne pas craindre pour l’avenir une détérioration accrue des conditions de travail. Mais l’idée ici n’est pas d’affirmer que le travail est un nécessaire lieu de réalisation de soi : simplement de rappeler qu’il est l’un des seuls moyens par lesquels les femmes peuvent conquérir leur autonomie, sans laquelle il ne peut y avoir d’égalité.

Dans « Le deuxième sexe« , paru en 1949, Simone de Beauvoir écrivait déjà que « c’est par le travail que la femme a en grande partie franchi la distance qui la séparait du mâle ; c’est le travail qui peut seul lui garantir une liberté concrète« . Tout en soulignant plus loin le paradoxe qui fait que si le travail constitue une forme d’aliénation, il permet également d’acquérir son autonomie. « Le travail d’aujourd’hui n’est pas la liberté », écrit de Beauvoir (et on peut affirmer que, 70 ans plus tard, les choses n’ont pas changé) ; « D’autre part, la structure sociale n’a pas été profondément modifiée par l’évolution de la condition féminine ; ce monde qui a toujours appartenu aux hommes conserve encore la figure qu’ils lui ont imprimée. »

En résumé, l’indépendance financière ne fait pas tout. Dans un monde fait par et pour les hommes, l’indépendance financière des femmes ne fera pas obstacle aux discriminations ni aux inégalités de genre. Elle n’en demeure pas moins le commencement de tout : comment imaginer, en effet, qu’une femme qui dépend d’un homme puisse se revendiquer – non en théorie, mais dans les faitsson égale ?

*

Certains courants de pensée affirment, en vertu d’une grande paresse intellectuelle, que tous les « choix » faits par les femmes seraient intrinsèquement féministes. Ainsi, faire « le choix » de rester au foyer serait un choix féministe, tout autant que se lancer dans une carrière scientifique ardue. C’est là un raisonnement fallacieux.

Qu’on s’entende bien : l’objectif pour le mouvement féministe n’est pas de décerner des médailles à ses plus fidèles disciples, mais de rappeler que certaines décisions, même prises de manière autonome, peuvent s’avérer néfastes sur le long terme et contrer nos propres intérêts.

D’autant que la plupart de nos choix n’en sont pas vraiment, particulièrement lorsqu’ils sont précédés par la contrainte économique – ou sont le fruit inconscient d’un conditionnement culturel et social. 

Nous devons donc réfléchir à l’origine de nos « choix » (d’où viennent-ils ?) et à l’influence qu’ils peuvent avoir sur le long-terme.

Si les hommes ont le pouvoir, c’est parce qu’ils disposent de la majorité des ressources. Les femmes ont beau accomplir 66% du travail mondial, elles ne perçoivent que 10% des revenus et détiennent 1% de la propriété, ce qui les maintient dans un état de forte vulnérabilité. C’est un fait : dans n’importe quelle situation, la personne qui détient l’argent détient le pouvoir.

L’égalité se joue donc aussi dans le porte-monnaie. Et si les obstacles structurels sont hélas toujours là (normes genrées, discriminations sur le marché de l’emploi, écarts de salaire, etc), le pouvoir individuel que confère l’autonomie financière doit être vu comme un premier pas.

*

Mais rentrons dans le vif du sujet. En 2011, 14% des femmes en âge de travailler étaient « au foyer » (une femme sur trois entre 55 et 59 ans). Par ailleurs, une femme sur deux réduit ou cesse temporairement son activité professionnelle après une naissance. Des statistiques qui doivent se lire comme la persistance d’une inégalité structurelle entre les femmes et les hommes, qui sont toujours en proie aux rôles genrés. Pourquoi cette situation est-elle préoccupante ?

Parce que ces périodes d’inactivité, a fortiori si elles durent dans le temps, créent des écarts de rémunération (voire une absence de rémunération tout court) qui peuvent mettre les femmes en danger, particulièrement si elles se retrouvent seules. En 2013, les hommes touchaient en moyenne 1 642 € de pension de retraite par mois, contre 993€ pour les femmes – une somme qui les place en dessous du seuil de pauvreté.

Mais la dépendance économique est aussi dangereuse en ce qu’elle prive l’individu de son autonomie et de son pouvoir de décision.

Elle catalyse également nombre de rancœurs, frustrations et dynamiques de pouvoir inégalitaires, qui peuvent être dévastatrices dans un couple. Quelles que soient nos intentions, quels que soient nos sentiments, la dépendance financière s’accommode très mal de l’égalité puisqu’elle induit une forme de subordination.

Les femmes, déjà globalement dénuées de pouvoir dans la sphère publique, veulent-elles vraiment voir cette situation dupliquée dans leur foyer ?

 

IV/ L’importance de l’autonomie financière dans l’émancipation des femmes

L’argent n’est donc pas seulement un symbole du pouvoir : il en est aussi un instrument. L’indépendance financière maintient le champ des possibles ouvert. La possibilité de dire oui, mais aussi – et c’est sans doute plus important encore – non. De rester ou de partir. De disposer librement de soi-même, de prendre des décisions, de faire entendre sa voix.

Il n’est alors guère étonnant que certains hommes s’en prennent au porte-monnaie de leur compagne, dans une volonté de les maintenir dans une situation de dépendance : c’est ce qu’on appelle les violences économiques. Ces violences peuvent prendre des formes différentes, qu’il s’agisse d’interdire à sa conjointe de travailler ou de retourner au travail après un congé parental, de contrôler ses dépenses, de confisquer sa carte bleue, de détourner son salaire, de l’enjoindre à fermer son compte bancaire, etc. Dans tous les cas, l’objectif est d’affaiblir voire annihiler l’autonomie de la personne, et de garder le contrôle sur elle.

 

Pour finir, mentionnons deux études qui attestent des bienfaits de l’indépendance financière pour les femmes.

Cette indépendance leur permet de prendre plus de décisions au sein du foyer, tout en les protégeant en cas de divorce et de décès du conjoint (Control over Money in Marriage, Cambridge University Press, 2003).

Quant au risque de divorce, il diminue de 50% quand la femme gagne la moitié des revenus du ménage, et l’homme réalise la moitié des tâches domestiques (« Doing Gender in Context : Household, bargaining and risk of divorce in Germany and the United States », American Journal of Sociology, 2006).

Toute femme devrait avoir une chambre à soi, oui ; mais aussi et surtout un revenu à soi. Plus facile à dire qu’à faire, dans une société où la précarité gagne du terrain. Mais commençons par en parler. Mettons, enfin, le sujet sur la table.

Parce qu’il est, à de nombreux égards, d’une importance capitale.

Image

Pères absents : quand le mal(e) est fait

 

giuila
Crédit illustration : Giuliajrosa ©

 

Le 18 septembre dernier, à l’occasion de la Journée internationale du Pardon (oui, ça existe), l’animateur Benjamin Castaldi présentait dans l’émission Touche pas à mon poste ses excuses à ses fils pour n’avoir pas été « assez présent ». « Quand on vit ses histoires d’amour, il y a forcément des victimes, parce qu’on pense à soi, on est égoïste. (…) C’est évident qu’ils ont senti que je n’étais pas présent, mais maintenant ça va mieux, je suis content », a t-il déclaré, très ému. Des larmes (de crocodile ?) qui ont touché certain.es téléspectateurs et téléspectatrices, et qui en ont agacé d’autres.

 

benjamin-castaldi-pleure-tpmp-1200x675
Benjamin Castaldi sur le plateau de TPMP, le 18 septembre 2019

Qu’elles soient sincères ou savamment mises en scène, les larmes de Benjamin Castaldi permettent en tout cas de mettre sur la table un problème politique dont on parle peu, et qui a pourtant une importance cruciale dans la lutte pour l’égalité des sexes.

Et ce problème, ce sont les pères démissionnaires.

 

Ça s’en va, et ça revient

Les statistiques nous le disent : de manière générale, les pères ne modifient guère l’organisation de leur vie (qu’il s’agisse de leur activité professionnelle ou de leurs loisirs) à la naissance d’un enfant. Après tout, pourquoi le feraient-ils ? La société n’entretient aucune exigence particulière à leur égard, si ce n’est d’assurer la subsistance du foyer.

En revanche, une femme sur deux réduit ou cesse temporairement son activité professionnelle après une naissance (les statistiques de l’INSEE n’évoquent pas la charge mentale, mais cet élément est également à prendre en compte…).

Beaucoup de mères se retrouvent donc seules (ou presque) à gérer l’éducation des enfants, pendant que papa continue à grimper les échelons professionnels et à jouer au tennis le samedi matin. Il travaille beaucoup. Il n’est pas souvent là. Sa carrière lui prend beaucoup de temps. Etc, etc.

Air connu. Schéma classique.

Pourtant, nombre de pères se montrent (étonnamment) plus disponibles une fois que les gamins ont grandi, et qu’il devient possible de partager avec eux des activités enrichissantes : voyages, sport, visites au musée, etc. Comme Benjamin Castaldi, ils se félicitent, l’œil humide, de « rattraper le temps perdu ».

Facile.

Oui, facile de réintégrer la parentalité une fois que tous les obstacles (sommeil fragmenté, crises de nerfs, couches pleines, réunions parents-profs à honorer, etc) ont été balayés, et qu’il ne reste que le meilleur à prendre. Facile, trop facile de pleurer sur la culpabilité que l’on ressent de n’avoir pas été « assez présent » … Tout en ayant, à l’époque, volontairement décliné la possibilité de l’être.

Car il faudrait être de mauvaise foi pour dire le contraire : passer du temps avec un.e ado de 17 ans n’est pas la même chose que de s’occuper d’un.e enfant de 4 ans. Et oui, disons-le, jouer au football avec son fils ou faire visiter le musée d’Orsay à sa fille est plus exaltant que de changer une couche ou faire avaler sa purée de carottes à un enfant geignard.

Facile, donc, de revenir quand le plus gros du travail a été réalisé. Qu’il ne reste que les week-ends à Madrid, les parties de tennis ou de cerf-volant, les déjeuners au restaurant (sans grumeaux dans les cheveux), les concerts, la piscine, le shopping, le bricolage, bref, la partie « fun » de la parentalité.

Par qui ce fameux « temps perdu » a t-il été géré ? Qui a comblé les interstices, qui a assuré le travail d’éducation, qui a mis sa carrière entre parenthèses pour rester disponible, qui a bravé les inévitables tempêtes ? Bingo : les mères. Avec, à la clé, son lot de sacrifices et de renoncements : carrières morcelées (et donc, à la fin du parcours, retraites insuffisantes), absence de temps pour soi et ses loisirs, salaires tronqués, dépendance économique… Ainsi, la désertion des pères (et, par conséquent, l’engloutissement des femmes dans la maternité) constitue l’une des sources les plus évidentes de l’inégalité des sexes.

Quand les pères s’éclipsent, ce ne sont pas seulement les enfants qui trinquent – les mères aussi.

Certes, mieux vaut tard que jamais : un père retardataire vaut certainement mieux que pas de père du tout. Mais l’indisponibilité des pères (notamment lorsque les enfants sont petits, et en particulière demande d’attention) engendre pour les femmes une situation où elles se trouvent contraintes de se sacrifier. Or, a t-on vraiment envie de continuer à vivre dans un monde où la moitié des habitant.es est entravée ?

Et surtout, osons poser la question qui fâche : aurait-on eu les mêmes réactions attendries face à une mère qui avouerait, entre deux sanglots, ne pas s’être occupée de ses enfants lorsqu’ils étaient petits… ?

 

Papa, où t’es : une absence préjudiciable

Nombre de réacs estomaqués que les femmes puissent revendiquer leur autonomie (et leur droit à vivre pleinement leur vie, sans sacrifices ni concessions) recourent souvent à « l’argument » selon lequel un enfant privé de sa mère, parce qu’elle a l’audace de travailler ou d’avoir des activités extérieures, aurait toutes les chances de mal tourner. Et de renchérir sur le déclin de notre civilisation, forcément causé par la libération des femmes et leurs égoïstes désirs d’indépendance (lire à ce sujet le brillant essai Backlash de Susan Faludi).

Cet argument est évidemment fallacieux. Pour commencer, les études prouvent que les enfants dont les deux parents travaillent sont plus heureux et réussissent mieux que ceux dont la mère ne travaille pas.

Et cela semble logique : quoi de mieux pour un enfant que de voir ses parents s’épanouir en dehors du foyer, et d’avoir sous les yeux des modèles d’adultes menant une vie autonome ?

Mais ce n’est pas où je veux en venir. En réalité, l’absence de n’importe quel parent (qu’il s’agisse du père ou de la mère) dans un couple de deux personnes est préjudiciable pour les enfants. Par « absence », je n’entends pas seulement l’absence physique prolongée, mais aussi et surtout l’indisponibilité émotionnelle. Le fait de ne rien partager, de ne pas se tenir au courant de la vie de l’enfant, de ne pas s’en occuper au quotidien, de ne pas prendre le temps nécessaire à la construction d’un lien filial.

Et l’excuse du travail (« je travaille dur pour rapporter de l’argent à ma famille ») a bon dos : pour de nombreux hommes, elle masque surtout l’absence de volonté de s’investir dans la vie familiale, avec son invariable lot de contraintes et d’agacements.

*

Plusieurs études ont montré que l’absence des pères (j’imagine néanmoins que cela vaut pour tout parent, peu importe son sexe et son « statut ») avait de nombreuses conséquences sur le développement des enfants :

♦ Déficiences en matière de confiance en soi et de sécurité émotionnelle, peur accrue de l’abandon

♦ Problèmes scolaires

♦ Délinquance

♦ Risques accrus de consommation d’alcool et/ou de drogues

♦ Effets négatifs sur la santé mentale (risques accrus d’anxiété, de dépression et de suicide)

♦ Difficultés à établir des relations amoureuses stables et pérennes,
Etc.

Bien évidemment, il ne s’agit que de tendances générales : tous les enfants ayant grandi sans la présence d’un de leurs parents ne vont pas mal.

Mais c’est avant tout une question de logique : peut-on vraiment s’étonner qu’un enfant ayant bénéficié d’une présence et d’une attention (à peu près) égales de la part de ses deux parents soit plus heureux et équilibré qu’un enfant dont l’un des parents a été démissionnaire ?

Je le constate autour de moi. Né-es de pères eux-mêmes nés dans les années 50/60, nous sommes nombreux et nombreuses à avoir grandi dans l’ombre d’un père physiquement et émotionnellement lointain, incapable d’effectuer la moindre tâche se rapportant à ses enfants et de suivre le lent déroulé de leurs vies, avec ses rappels de vaccin, ses achats de fournitures scolaires, ses inscriptions au judo, ses maillots de bain mouillés à étendre, ses rendez-vous à honorer.

Parfois, ils pensaient se racheter en nous emmenant à la plage, le samedi matin, ou en nous ramenant une peluche de l’aéroport de Londres. Mais comme toutes les choses partielles, rares, intermittentes, qui ne s’inscrivent pas dans une temporalité suivie, elles n’avaient pas vraiment d’effets. Elles ne créeront à la fin qu’un lien étrange et distendu, échouant à nourrir notre mémoire d’adulte, à la parsemer de souvenirs réconfortants – à nous fournir le socle auquel nous pourrons amarrer nos corps qui ont grandi.

Ces demi-présences créent de nombreux dysfonctionnements, rancœurs et frustrations à peines enfouies, et des adultes qui peinent à s’épanouir sans trop savoir pourquoi ils sont bancals, hésitants – comme une chaise à qui il manquerait un pied.

Seul-es gagnant-es dans cette affaire : les psys, qui plus tard les voient débarquer en grand nombre dans leurs cabinets

 

*

Oui, c’est vrai, élever des enfants n’est pas toujours une partie de plaisir. Oui, c’est exact, la vie de famille est loin d’être une succession de délices ininterrompus. Mais en même temps, personne n’a jamais forcé qui que ce soit à fonder une famille. Réfléchissons à ce que nous voulons vraiment. Avons-nous la volonté de nous rendre disponibles pour nos (futurs) enfants ? Une potentielle vie de famille peut-elle s’accorder avec notre mode de vie – et surtout, nos envies ? Nous vivons à une époque où nous avons le choix. Où les trajectoires de vie peuvent prendre des formes multiples. A nous de choisir celle qui nous convient le mieux.

Et, surtout, n’oublions pas l’aspect politique du sujet. L’égalité entre les femmes et les hommes ne peut advenir tant que les pères continuent à déserter. Tant que l’un des parents peut se faire porter pâle en toute impunité. Nous vivons dans une société qui accepte, voire encourage ce déséquilibre. Mais cela ne signifie pas pour autant que nous devons le perpétuer.

Puissent, alors, les nouvelles générations de pères prendre conscience des bienfaits de l’égalité.

Image

Comment le sacrifice des femmes profite aux hommes

71Lll4wGvRL._SX466_

Vous connaissez sans doute l’adage : « derrière chaque grand homme, il y a une femme ».
A première vue flatteuse, cette expression met pourtant en exergue une réalité peu amène : celle du sacrifice féminin.
Un sacrifice que l’on n’a eu de cesse de banaliser, voire romantiser, dans le but non avoué de le rendre désirable aux yeux des femmes.
Et pour cause : le renoncement féminin est l’un des piliers sur lesquels s’appuie le système patriarcal.

 

Les femmes de l’ombre

Dans la bande dessinée « I’m every woman », l’illustratrice Liv Stromquist fait la liste (non exhaustive) des « pires petits amis de l’histoire ». Parmi eux figure le réalisateur suédois Ingmar Bergman, qui a eu six épouses et neuf enfants. Chacune de ses compagnes était douée d’un talent artistique (elles étaient respectivement chorégraphe, pianiste, actrice…), mais la maternité les a condamnées à rester dans l’ombre de leur conjoint, qui pendant qu’elles s’occupaient des enfants avait toute latitude pour s’adonner à son art.
« Pendant que toutes ces femmes s’occupent des enfants d’Ingmar Bergman dans leurs maisons et appartements, Ingmar peut se consacrer à son travail« , écrit ainsi l’illustratrice.

0013

Nul besoin de s’appeler Ingmar Bergman pour bénéficier d’un tel privilège : le schéma de la femme qui sacrifie ses ambitions personnelles pour que son compagnon puisse réaliser les siennes est tout ce qu’il y a de plus classique.

C’est un fait : la plupart des « grands hommes », selon l’expression consacrée, ne peuvent conquérir le monde (ou partir en haute mer, ou écrire des livres, ou sauter d’un avion à un autre, ou peindre des tableaux, ou s’épuiser 12h par jour dans un travail qui leur permettra ensuite de monter dans la hiérarchie) qu’avec le soutien logistique et/ou émotionnel de leur compagne.

Ce soutien peut prendre différentes formes, qu’il s’agisse de prendre en charge l’intendance domestique (éducation des enfants, tâches ménagères et administratives…) (il est vrai que l’on conquiert plus facilement le monde quand on est repu et qu’on a des vêtements propres) ou de prendre une part active dans les réalisations du conjoint, contribuant ainsi à son succès tout en restant dans l’ombre.

Un exemple classique et bien connu est celui de la « femme de l’écrivain ».  Ainsi, l’épouse de l’écrivain colombien Gabriel Garcia Marquez, Mercedes, soutint financièrement leur famille pendant que ce dernier rédigeait son célèbre livre « Cent ans de solitude ». Lorsque le manuscrit fut rédigé, l’écrivain se rendit compte qu’il n’avait pas assez d’argent pour l’envoyer à un éditeur. Mercedes vendit alors plusieurs appareils ménagers pour permettre à son époux d’envoyer son manuscrit, et de devenir ensuite l’écrivain célèbre que l’on connaît.

Sophia, épouse de l’écrivain Léon Tolstoï, ne cessa quant à elle de soutenir son mari pendant toute sa carrière, jouant tour à tour les « manager, assistante personnelle, infirmière et éditrice ». Elle consacra sa vie à recopier et corriger les manuscrits de son époux – tout en élevant leurs 13 enfants, dont 4 morts en bas âge.

a82388983c8576ae0e7df1b689392b53
Sophia TolstoÏ

Qui a déjà entendu parler de Lee Miller ? Modèle et photographe de talent, l’histoire se souvient surtout d’elle comme la compagne, muse et assistante de Man Ray. Ses propres oeuvres ont été largement oubliées. Pourtant, de nombreuses photos prises à l’époque où le couple vivait à Paris et signées du nom de Man Ray, auraient en réalité été prises par Lee Miller…

Ce sont les femmes des « hommes d’affaires » et autres « capitaines d’industrie », toujours entre deux avions ; ce sont les épouses des artistes, qui sans calme ni silence ne pourraient créer ; ce sont aussi les premières dames, figures mythiques de ce qu’on appelle « la femme de l’ombre », qui consolent, soutiennent, conseillent et veillent sur leur puissant époux. Qui l’aident à se régénérer dans l’ombre, pour qu’il puisse mieux prendre la lumière.

Ce sont les femmes qui abandonnent leur carrière pour que leur conjoint puisse se consacrer pleinement à la sienne.

Ce sont les femmes qui encouragent, soutiennent, conseillent diverses oeuvres et lectures, se transforment en reines du shopping pour relooker leur époux, tapent lettres ou manuscrits à l’ordinateur, prennent les rendez-vous, s’occupent des enfants, gèrent l’intendance domestique, surveillent la santé, le repos et le régime alimentaire dudit époux, écoutent les plaintes et apaisent les blessures. Qui prodiguent ce qu’on a longtemps nommé « le repos du guerrier ». Qui « coachent » et dorlotent leur conjoint pour qu’il puisse recharger ses batteries dans le cocon intime et y puiser toute la force dont il a besoin dans son activité publique.

Ces femmes prennent une part active dans les réalisations de leur conjoint, mais elles ne reçoivent aucune gratification pour cela. Pourtant, peu d’hommes de pouvoir, de leur propre aveu, auraient pu réussir sans le soutien (émotionnel et/ou logistique) de leur compagne. Mais l’Histoire n’a que peu de considération pour celles qui, dans l’ombre, tirent vaillamment les ficelles.

Ainsi, le problème, c’est que les efforts et les talents de ces femmes ne leur profitent pas directement. Elles font offrande de leurs dons à une tierce personne ; elles acceptent tacitement que leur mémoire ne soit jamais célébrée. Pendant que leur conjoint bénéficie des soins qu’elles leur ont prodigué, prend la lumière et reçoit les éloges, elles restent confinées dans la case « femme de » dans laquelle on les a rangées.

En somme, elles vivent au travers d’un homme, à qui elles offrent leurs ambitions et leurs compétences. Elles restent dans l’ombre, dans le silence : leur nom, leurs talents et leur individualité ne seront jamais reconnus.

 

Le sacrifice comme destin

Le cliché sexiste veut que les femmes soient obsédées par le mariage. Mais en réalité, ce sont les hommes qui ont le plus à y gagner.

Des recherches ont en effet montré que les « bénéfices du mariage » (en termes de bonheur, de finances et de santé mentale) allaient tout particulièrement aux hommes. 

Les hommes mariés (note : l’étude a été menée sur une population américaine) sont ainsi en meilleure santé et vivent plus longtemps que les hommes célibataires. Plus un homme reste marié longtemps, plus son espérance de vie augmente. 

Par ailleurs, les hommes seuls se suicident deux fois plus que leurs homologues en couple et sont beaucoup plus exposés à la dépression et aux maladies mentales. Les femmes mariées, en revanche, ne sont pas mieux loties que les femmes célibataires sur le plan de la santé physique et mentale. Elles sont par ailleurs, en majorité, les initiatrices des divorces.

Ou comme écrivait le sociologue américain Jessie Bernard en 1982 dans « The future of marriage » : « Il n’est guère de résultat plus cohérent, plus net, plus convaincant que la supériorité parfois écrasante et toujours impressionnante des hommes mariés sur les hommes seuls dans la plupart des indices démographiques, psychologiques ou sociologiques. Malgré les innombrables plaisanteries et la longue liste de griefs que le mariage suscite chez les hommes, il est le plus grand bienfait qui puisse leur être accordé ».

En effet, dans la mesure où ce sont en grande majorité les femmes qui s’occupent des tâches ménagères et administratives et de l’éducation des enfants (charge mentale je crie ton nom), le mariage ou tout simplement la mise en couple est souvent une aubaine pour les hommes. Libérés des tracas administratifs et de l’intendance du quotidien, tout en étant soutenus émotionnellement, ils ont ainsi toute latitude pour se consacrer à leurs projets.

C’est une évidence : il est plus facile de se lancer dans la politique, l’art ou les affaires quand on est délesté des basses contraintes du quotidien (mine de rien, préparer ses repas, repasser ses chemises, nettoyer régulièrement la baignoire et s’occuper d’éventuels enfants prend du temps) et que l’on peut se permettre de passer de nombreuses nuits loin de chez soi. Quoi de mieux, alors, que de valoriser – ou a minima légitimer – la « nature sacrificielle » de « la femme » ? Les grandes religions monothéistes en ont fait leur cheval de bataille, au travers de textes exaltant le dévouement et l’abnégation féminines. Et la société a suivi.

D’un point de vue structurel, le système patriarcal (en tant que système dans lequel les hommes se partagent le pouvoir) se maintient ainsi sans heurts. Mieux encore, il se maintient avec le consentement de celles qu’il oppresse. Pratique, non ?

Mais pour les femmes, ce sacrifice a un coût. Carrières avortées, difficultés financières, retraites tronquées (en 2017, tous régimes confondus, les pensions des femmes étaient 30% inférieures à celles des hommes, un écart qui grimpe à 42% si on retranche les pensions de réversion versées en cas de décès de leurs maris), mais aussi fatigue, rancoeur, frustration… On connaît tous l’archétype du couple composé d’un homme « qui fait carrière » et d’une femme qui le suit dans ses aventures, au mépris de ses propres désirs et ambitions, ce qui résulte bien souvent en un ressentiment latent.

Pourquoi, alors, les femmes continuent-elles largement à se sacrifier ? Rappelons qu’en France, plus d’une mère sur deux d’enfants de moins de huit ans s’est arrêtée de travailler après la naissance de ses enfants ou a réduit temporairement son temps de travail, c’est-à-dire au moins un mois au-delà de son congé de maternité. Seulement 12 % des pères ont modifié leur temps d’activité au-delà de leur congé de paternité… Enfin, parmi les cinq millions d’emplois à temps partiel, 76% sont occupés par des femmes, qui espèrent ainsi mieux concilier vie de famille et vie professionnelle. Personne n’attend d’un nouveau père qu’il freine ou arrête son activité pour s’occuper de son enfant : en revanche, cette attente pèse lourd sur les femmes.

Il ne faut pas sous-estimer le poids des attentes et des normes sociales, qui diffèrent fortement selon le genre. Une femme avec enfants qui travaille 50h par semaine est une « carriériste » qui apportera misère et infortune à son foyer, mais un homme dans la même situation est un héros qui bosse dur pour le bien de sa famille. Par ailleurs, inégalités salariales et division sexuelle du travail obligent, les femmes sont souvent moins rémunérées que leur conjoint – ou n’ont tout simplement pas les mêmes perspectives de carrière. Le « choix » (qui, on l’aura compris, n’en est pas un) est donc vite fait lorsqu’il s’agit de réorganiser la cellule familiale…

Par ailleurs, on l’a évoqué plus haut, le sacrifice féminin est encore et toujours valorisé – quoique cela tend peu à peu à changer. En tout état de cause, le travail de care échoit encore majoritairement aux femmes qui ont appris depuis leur plus jeune âge à être « serviables » et à se soucier des autres. Nous offrons aux petites filles des poupons à cajoler et des aspirateurs miniatures, qui les préparent lentement mais sûrement à un destin domestique où l’ambition professionnelle est vue comme l’apanage de l’autre : le mari, le conjoint, le partenaire.

Nous apprenons aux femmes à préférer l’ombre à la lumière, à voir dans l’effacement et le sacrifice une preuve d’amour ou de respectabilité, à modérer leurs ambitions ou tout simplement à transcender celles-ci au travers de la vie des autres (leur conjoint, leurs enfants…). Le problème, c’est qu’en faisant cela, elles restent des citoyennes de seconde zone : elles ne se réalisent pas, ne s’émancipent que partiellement. Coincées dans une zone intermédiaire, elles ne disposent pas d’existence autonome. Et pendant ce temps-là, les hommes triomphent… sur le dos de la résignation féminine.

Qui sait ce que les femmes auraient accompli au cours de l’Histoire si les rôles avaient été inversés ? Ou si, à tout le moins, elles avaient aussi bénéficié de ce soutien émotionnel, psychologique et matériel qu’elles ont toujours prodigué aux hommes ?

 

Peut-être, alors, pourrait-on rappeler à nos amies, nos sœurs et nos filles que le sacrifice n’est en rien désirable lorsqu’il est unilatéral ; que dans le cadre du couple, il peut être nécessaire de faire des concessions parfois, à condition qu’elles soient réciproques et ne lèsent personne sur le long-terme.

Leur rappeler qu’elles sont des êtres pleins et entiers, et qu’elles méritent de se réaliser. Mais aussi et surtout, et c’est toute la difficulté dans un monde de plus en plus précaire, qu’il est nécessaire pour les femmes d’avoir cette « chambre à soi » dont parlait l’écrivaine Virginia Woolf dans son livre éponyme : c’est à dire de disposer, dans la limite du possible, de temps, d’argent et de projets personnels qui leur permettent de se réaliser en tant qu’individus.

Image

L’amour et la violence

julia_geiser_004
Illustration : Julia Geiser ©

À l’heure où j’écris ces lignes, en France, depuis le début de l’année, 75 femmes ont péri sous les coups de leur conjoint ou ex-conjoint.
Terrible décompte, qui marque le paroxysme d’une domination masculine à l’œuvre jusque dans les relations amoureuses.

La partie immergée de l’iceberg, ce sont ces centaines de milliers de femmes qui subissent, chaque année, des violences conjugales (en 2017, 219 000 femmes majeures ont déclaré avoir été victimes de violences physiques et/ou sexuelles par leur conjoint ou ex-conjoint sur une année).

En Île de France, 88% des victimes de violences commises par le partenaire enregistrées par les services de police sont des femmes ; 96% des personnes condamnées pour des faits de violences (de toute nature) entre partenaires sont des hommes.

Une femme sur huit est victime de violences psychologiques dans son couple (INSEE).

Les femmes sont ainsi plus exposées que les hommes au risque d’être l’objet de violences psychologiques. Elles sont aussi plus souvent victimes de violences physiques ou sexuelles, ces violences s’accompagnant plus fréquemment d’atteintes psychologiques ou d’agressions verbales.

Au-delà de ces froides statistiques, nous avons toutes et tous dans notre entourage des femmes malmenées (physiquement ou psychologiquement) par leur partenaire, et qui pourtant restent obstinément enfermées dans cette boucle de l’enfer. Nous connaissons toutes et tous cette femme qui ne tombe que sur des « connards » et enchaîne les relations toxiques ; cette femme qui souffre de dépendance affective, et préférera toujours être mal accompagnée plutôt que seule. Nous avons toutes et tous eu au moins une amie dont le partenaire contrôlait la tenue, les sorties, les loisirs, les horaires ; dont la laide jalousie passait pour une « preuve d’amour » ; dont les remarques froides et humiliantes ont laissé des traces profondes. Nous avons toutes et tous en tête ce stéréotype de la « femme blessée », qui n’a pas d’autre choix, croit-on, que d’accepter son sort avec fatalité.

Et parfois, cette femme, c’est nous.

*

Je ne suis pas une parfaite féministe – de toute façon, une telle chose n’existe pas. Ainsi, je l’avoue, je me pose souvent cette question : mais pourquoi tant de femmes sont-elles victimes de violences conjugales (violences psychologiques incluses) ? Pourquoi tant de femmes se retrouvent-elles sous l’emprise d’un conjoint qui les contrôle ou les maltraite ? Pourquoi, comble du pire, font-elles même parfois des enfants avec ?

Je ne me demande pas pourquoi les femmes restent – ça, je le sais. Je connais le phénomène d’emprise, la difficulté de partir quand on est dépendante financièrement et/ou quand on a des enfants, le danger qu’accompagne la fuite (la rupture étant l’un des principaux facteurs déclenchants du féminicide). Non : je me demande pourquoi elles acceptent, dès le départ, d’entrer dans ce type de relation.

Si le féminisme part du postulat que les femmes ne sont pas par nature plus faibles, plus timorées ni plus « soumises » que les hommes, alors il doit s’interroger sur la manière dont cette faiblesse se construit, sur la manière dont elle créé une porosité à la violence masculine, et surtout : sur la façon dont les femmes peuvent y échapper.
Car les chiffres des violences conjugales ne procèdent pas d’un malheureux hasard, ni d’une triste fatalité.

A la source, se trouvent la masculinité toxique mais aussi la féminité traditionnelle, cette construction sociale qui prépare et asservit les femmes à un destin prétendument inéluctable. Ce que nous avons fait du genre masculin est un problème, mais il n’est pas le seul. La construction du féminin, entre insatisfaction de soi, vulnérabilité et recherche permanente de protection, en est un autre.

Et ce que nous avons créé, nous pouvons maintenant le défaire.

 

La violence, une expression de la domination masculine

Les violences conjugales (1) sont un continuum. Elles ne commencent ni ne finissent pas toutes par des coups, des cris, du sang. Il faut avant tout les voir comme une échelle, une sorte de verre gradué qui commence avec la violence psychologique et/ou verbale.

Mais qu’est-ce que la violence psychologique ? Nous en avons souvent une image distordue, « fantasmée », alors même qu’elle possède de nombreux visages. Certaines manifestations peuvent à ce titre paraître anodines, parce qu’elles sont banalisées, voire romantisées par la société : par exemple, la jalousie, le contrôle de l’autre, le paternalisme ou la possessivité. Pourtant, elles s’inscrivent pleinement dans le cadre de la domination masculine – dont elles sont d’ailleurs l’un des symptômes. Ainsi, certains hommes commettent des violences parce qu’ils considèrent que les femmes (leurs femmes) sont des choses, qui peuvent à ce titre être contrôlées, muselées et mises sous tutelle.

Dévaloriser l’autre, le critiquer, l’humilier, lui imposer des contraintes (ne sors pas après telle heure, ne porte pas tel vêtement, n’achète pas tel objet, arrête de voir cette amie, ne parle pas aux hommes…), le tirer vers le bas, lui parler mal voire l’insulter, lui faire du chantage, outrepasser son consentement, contrôler ses allées et venues, ses conversations, son téléphone, son compte en banque, son historique Internet… constituent des violences psychologiques. Bien évidemment, un reproche ou un mot plus haut que l’autre ne constituent pas en tant que tels des violences. C’est la récurrence de la situation, notamment, qui permet de les qualifier.

Lisez cet article éclairant sur les cyberviolences, que l’on connaît finalement mal.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la violence psychologique procède du même mécanisme que la violence physique : toutes deux composent les facettes d’une même pièce. Même si la première ne débouche pas nécessairement sur la seconde, elles sont interdépendantes.

violences-couple-violentometre
Cartographie des comportements violents dans le couple

 

*

Constat terrible, mais réel : les femmes sont conditionnées à tolérer la violence masculine. Par exemple, les romances auxquelles nous sommes biberonnées depuis le plus jeune âge nous donnent souvent à fantasmer sur des comportements problématiques, comme le contrôle et la possessivité – deux éléments qui n’ont rien à faire dans une relation saine. De Twilight à 50 nuances de Grey en passant par After, les romances pour adolescentes et jeunes adultes sont la plupart du temps coulées sur le même modèle hétéro-patriarcal, avec un héros « viril » qui domine de manière décomplexée sa partenaire, et une jeune femme naïve et inexpérimentée qui se soumet entièrement à lui – tout en étant censée aimer ça.

Ou comment notre environnement façonne des fantasmes et des désirs qui, sur le long terme, peuvent s’avérer dangereux.

(1) Les violences conjugales sont protéiformes : elles ne sont pas seulement physiques mais peuvent aussi être verbales, sexuelles, psychologiques, économiques… (voir tableau plus bas)

 

Victime, nom féminin

On rappelle souvent les chiffres des féminicides ou les statistiques des violences conjugales sans vraiment se préoccuper du cadre dans lesquelles elles s’exercent. Pourtant, les violences faites aux femmes sont indissociables du système patriarcal : elles n’existent que parce que la domination masculine a encore cours.

Depuis quelques années, nous remettons de plus en plus en cause la masculinité toxique et ses fruits pourris. C’est une excellente chose – et une première étape. Mais nous ne devons pas seulement éduquer les hommes. Nous devons aussi donner du pouvoir aux femmes.

J’entre maintenant sur un terrain miné. Le sujet est délicat, voire tabou. Et pourtant : impossible de dissocier le pouvoir exercé par les hommes sur les femmes de la soumission de celles-ci. Les hommes ne peuvent dominer que parce que les femmes acceptent, de manière tacite, d’être dominées. Et c’est particulièrement vrai dans le cadre du couple, lieu « sanctuarisé » s’il en est. 

Le but n’est évidemment pas de dire que de nombreuses femmes sont violentées parce qu’elles l’ont bien cherché ou parce qu’elles l’ont voulu. Il n’y a qu’un seul coupable, et ce sera TOUJOURS l’agresseur. Néanmoins, beaucoup trop de femmes « acceptent » encore d’être dominées au nom de l’amour. Comme s’il s’agissait d’une fatalité inhérente à leur condition de femme, une sorte d’héritage immatériel venu du fond des siècles. Subir. Se persuader que c’est « normal ». C’est comme ça. On finit par s’y habituer.

Les femmes n’entrent pas dans des relations abusives de manière consciente, parce qu’elles aiment être brimées, qu’elles sont naturellement soumises ou un peu maso sur les bords. Elles ne se disent pas : « chouette ! encore un sombre connard » lorsqu’elles se mettent en couple avec un homme toxique. Tout cela s’opère de manière inconsciente, parce que la société les a éduquées à avoir un seuil de tolérance particulièrement haut et un niveau d’exigence corollairement bas. À voir dans des comportements abusifs de l’amour. À être dépendante des autres – particulièrement des hommes. À se détester en silence. À ne pas pouvoir se suffire à elles-mêmes (la dépendance émotionnelle des femmes est une manne formidable pour le patriarcat). Et, par-dessous-tout, à considérer le célibat comme la pire des humiliations – tout, plutôt que d’être seule.

Et cela donne pléthore d’articles dans les magazines féminins (du style : « Pourquoi vous ne tombez que sur des connards » ou, version plus poétique, « Comment être enfin heureuse en amour »), faisant ainsi passer un problème politique pour une simple problématique individuelle.

 

Redonner du pouvoir

Nous ne saurions évoquer le système patriarcal (et ses conséquences) sans pointer du doigt l’une des branches sur lesquels il est assis : la dévalorisation du féminin.

À ce titre, la confiance en soi est un sujet politique pour les femmes.

Jusqu’à il y a peu, je levais les yeux au ciel lorsque j’entendais dire qu’il est « difficile d’avoir confiance en soi quand on est une femme ». Victimisation inutile, me disais-je. Je ne voyais pas le rapport. Et puis j’ai fini par comprendre. Quand l’élément féminin est dévalorisé par la société, quand les femmes sont sommées dès le plus jeune âge d’être belles, douces, minces, parfaites, quand leur physique est régulièrement scruté, quand elles reçoivent des remarques sexistes, quand leurs décisions sont remises en cause, leurs trajectoires strictement codifiées (quoi ? à 35 ans, tu n’es toujours pas mariée ?) ou leurs accomplissements dévalués (tu as obtenu une promotion ? c’est bien ma chérie, mais quand est-ce que tu fais un enfant ?), la confiance en soi peut être difficile à acquérir.

Dévalorisées par la société, les femmes finissent alors, par un effet miroir, à se dévaloriser elles-mêmes. À penser qu’elles ne sont pas assez, qu’elles ont peu de mérite, qu’elles ne doivent pas trop en demander. C’est dans cette vulnérabilité construite de toutes pièces que se trouve la faille.

Ne pas s’aimer est un risque. Il y a, j’en suis convaincue, une forte corrélation entre l’estime que l’on se porte et la qualité de nos relations amoureuses.

Le début de ma vie amoureuse fut à ce titre largement insatisfaisant : aucun abus (on en viendrait presque à se trouver chanceuse pour ça), mais une constellation de mini-relations ayant l’intérêt et la saveur d’un cornet de frites molles. Mes besoins, mes envies n’étaient pas respectées – par les autres, certes, mais avant tout par moi-même. J’étais cette fille qui tapait « comment faire tomber amoureux un homme » dans Google et prenait de bon cœur les miettes qu’un type médiocre consentait à lui offrir.
Est-ce un hasard si, à l’époque, encore conditionnée par les injonctions à la féminité traditionnelle, je manquais de confiance en moi ?

Je suis convaincue que non.

 

Amour, genre et violences

Par peur de culpabiliser les victimes, nous détournons le regard.

Nous le dirigeons uniquement vers les hommes – et c’est une nécessité puisqu’ils représentent l’immense majorité des auteurs de violence, mais ce n’est pas suffisant. La lutte restera vaine si nous ne donnons pas du pouvoir aux femmes ; si nous ne leur fournissons pas les outils pour s’émanciper. Si nous ne nous saisissons pas des attendus de la féminité traditionnelle, si nous ne concédons pas qu’ils puissent représenter un danger.

La masculinité et la féminité en tant que constructions sociales agissent comme des vases communicants. Nous apprenons aux hommes à être des agresseurs, et aux femmes à se faire proies. C’est dans cette « dualité » socialement construite que les genres se nourrissent l’un de l’autre. Et c’est pour cette raison que nous devons sortir de la rhétorique fataliste, qui sous-entend que nous sommes dépourvu.es de toute marge de manœuvre, pour nous intéresser à la façon dont nous devons enfin armer les femmes. De savoir ; de confiance ; de connaissances ; de pouvoir.

Car nous n’expliquons pas aux femmes ce qu’est une histoire d’amour « normale », c’est à dire saine et équilibrée.

Nous ne leur apprenons pas à repérer les signaux d’alarme dans une relation amoureuse. Nous les gavons dès la naissance d’une vision sexiste et distordue de l’amour hétérosexuel, censé justifier les pires comportements.

La complaisance de la société envers les hommes dominateurs et violents joue également un rôle : de manière collective, nous finissons par considérer des situations abusives comme des « histoires de couple » ou de banals conflits conjugaux. Ignorant les mécanismes systémiques – et réversibles – qu’il y a derrière.

Maintenir les femmes dans l’exaltation d’une féminité obéissante, désarmée, dépendante, dans cette vulnérabilité construite de toutes pièces, et dans l’ignorance de ce qu’est l’amour et le respect, permet la pérennisation de ces violences.

 

*

Que faire maintenant ?

Nous devons éduquer les femmes à prendre confiance et à trouver le pouvoir en elles, à repérer les « red flags » (drapeaux rouges, en anglais) qui annoncent une relation toxique, et à exiger le respect et le bonheur qu’elles méritent. Une relation amoureuse bascule très rarement dans la violence d’un seul coup, comme on actionnerait un interrupteur. Les signes « avant-coureurs » sont connus : apprenons aux femmes à les repérer. Et à les refuser.

Les normes sociales qui enferment les femmes dans des trajectoires rigides doivent également être remises en cause : cessons de faire du couple hétérosexuel l’aboutissement suprême, arrêtons d’abreuver les filles de contes de fées puis de romances toxiques, cessons de voir les femmes comme de futures épouses en puissance pour les considérer enfin comme des êtres à part entière, cessons de glorifier les relations amoureuses et le mariage, cessons d’en faire les indispensables jalons de toute vie de femme réussie. N’oublions pas que le couple ne met pas les femmes à l’abri : en fait, c’est même le contraire. Statistiquement, les femmes sont plus en danger dans leur propre foyer que partout ailleurs.

À ce titre, l’entourage a un rôle important à jouer : trop de proches des victimes les culpabilisent encore, les enjoignent à se montrer « plus conciliantes » et « moins exigeantes » lorsqu’elles rapportent des abus, balaient le problème en proposant des solutions stériles (« allez voir un psy », « essaye de rallumer la flamme avec de la lingerie sexy », « prenez du temps à deux »…), voire se montrent complaisants à l’égard des hommes violents.

Souvenons-nous enfin qu’il n’y a pas de déterminisme : la violence et la volonté de dominer ne sont pas intrinsèques aux hommes, tout comme la soumission n’est pas inhérente aux femmes. Nous ne faisons que reproduire des modèles genrés, fruits d’un conditionnement vieux de plusieurs milliers d’années.

Enfermer les femmes dans un rôle de victime « par essence » (impuissante, inerte, dépourvue de libre arbitre), comme le font de nombreux mouvements féministes, ne résoudra jamais rien – nous jouons cette partition depuis des années, et les chiffres des violences, tout comme ceux des féminicides, ne baissent pas. Les femmes ne tombent pas dans le piège des violences conjugales comme on tomberait dans un trou, sans préambule, sans conditionnement préalable, au gré d’un hasard inéluctable.

Éduquons donc les hommes à ne pas dominer, et les femmes à n’accepter aucun abus.

C’est certainement dans cette recherche d’un équilibre nouveau, que se niche l’un des combats contre les violences conjugales.