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Pourquoi les hommes ne s’occupent-ils toujours pas des tâches ménagères ?

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Au début du confinement, tous les espoirs étaient permis. Les hommes, enfermés dans cette sphère domestique à laquelle ils échappent d’habitude, allaient enfin se rendre compte de la charge de travail que représente la gestion d’un foyer. Ils allaient voir que les repas ne se cuisinent pas tous seuls, que les frigos ne se remplissent pas par eux-mêmes, que les toilettes ne sont pas récurées par un lutin magique, que les enfants sont des êtres exigeants qui doivent être maintenus en vie, etc, etc. Les hommes, tout autant confinés que les femmes, n’allaient plus avoir d’excuses pour ne pas lever le petit doigt chez eux. Plus de « mais je rentre tard, moi ! » Plus de présentéisme opportun, plus de réunions à rallonge, plus de virées entre potes au café du coin.

Las : la révolution ne semble pas avoir eu lieu. De nombreuses femmes rapportent, au contraire, se sentir plus débordées que jamais, et avoir une charge mentale de la taille d’un stade de foot.

Une enquête Harris Interactive destinée à mesurer l’impact du confinement sur les inégalités a même révélé que « 54% des femmes consacrent plus de deux heures par jour aux tâches domestiques ou éducatives, contre seulement 35% des hommes ». 63% des femmes interrogées rapportent par ailleurs être celles qui « préparent le plus souvent les repas », et elles sont 56% à estimer passer plus de temps sur l’aide aux devoirs.

Et à côté de ça, aux Etats-Unis, le monde de la recherche voit ses membres masculins soumettre 50% de publications en plus que d’ordinaire, comme s’ils bénéficiaient soudain d’un excès de temps libre.

« J’ai l’impression de vivre la vie d’une femme au foyer des années 1950, entièrement dévouée et dédiée à la maison et aux enfants », rapporte Carole, 38 ans, dans un article publié sur Madame Figaro.

Les femmes interrogées par les médias sont nombreuses à partager ce ressenti : l’impression de crouler sous les tâches domestiques, de voir leur profession passer au second plan, et plus globalement de ne plus avoir une minute à elles – alors même que le temps devrait, en cette période inédite, revenir enfin en leur possession.

*

Depuis trente ans, les chiffres en matière d’inégalités domestiques ne bougent pas. Les femmes réalisent toujours 72% des tâches domestiques et 65% des tâches parentales. En onze ans, le temps moyen consacré par les femmes aux tâches ménagères a baissé de 22 minutes (il est passé de 3h48 en 1999 à 3h26 en 2010), alors que celui des hommes n’a augmenté que d’une minute, passant de 1h59 à 2h.

Et c’est là que se pose la question. LA grande question.

Mais que foutent les hommes ? (OK, j’attrape mes pincettes : la majorité des hommes). Comment se fait-il qu’ils ne prennent toujours pas leur part, même lorsqu’ils passent leurs journées à la maison ? Comment peut-on expliquer le fait que, même retranchés chez eux, ils continuent à dédaigner des tâches domestiques et éducatives qui leur reviennent pourtant de manière égale ?

Face à ce térébrant mystère, voici quelques éléments de réponse. 

I – Nous n’éduquons pas les hommes aux tâches domestiques

Depuis des siècles, il a été décidé que la sphère domestique serait le royaume des femmes. Celles-ci ont été assignées aux tâches ménagères et au soin des enfants, sous la justification bien commode que c’est « dans leurs gènes ». Leurs compétences ainsi naturalisées, il n’est guère étonnant qu’elles se retrouvent assignées d’office aux tâches domestiques au moment de la mise en couple. Des siècles de conditionnement patriarcal nous contemplent…

A l’opposé, les hommes grandissent dans l’idée que leur « place » ne se trouve pas à l’intérieur du foyer, mais à l’extérieur. Le travail, l’esprit, l’aventure, voilà qui est leur domaine – ce à quoi ils sont voués. Bien joué les gars, il est vrai que la sphère publique est un peu plus excitante que la salle à manger ! Le foyer familial est le lieu de reproduction de cette division sociale. Quand on grandit dans un environnement dit « traditionnel » – papa au boulot, maman aux fourneaux – comment ne pas reproduire ensuite le même schéma ? Comment élargir une vision de l’ordre social qui a été cultivée dès la prime enfance ? 

Et d’ailleurs… pourquoi décideraient-ils de changer les choses ? 

Cette attitude n’est finalement que pragmatique. Personne n’aurait idée de remettre en cause un système qui lui confère de confortables prérogatives. Certes, les hommes n’ont pas été éduqués à prendre en charge l’intendance domestique et se retrouvent donc dépourvus des compétences attenantes (1). Mais qu’importe, puisqu’il est attendu que leur compagne s’en chargera à leur place ?

Je ne pense pas que les hommes démissionnaires ne fassent pas exprès, ne se rendent pas compte, ni qu’ils soient, au fond, de bonne volonté. Je pense, au contraire, qu’ils ont parfaitement conscience de la charge qu’ils représentent pour leur conjointe. A moins d’être complètement aveugle, il est facile de voir quand un partage des tâches est inégalitaire – ou qu’il n’y a pas de partage du tout.

La question est : pourquoi modifieraient-ils leur comportement, puisque personne n’attend d’efforts de leur part ? Pourquoi abandonneraient-ils leurs privilèges, quand les femmes de leur vie acceptent – même à contrecœur – de les pérenniser ?

J’ai longtemps été un homme démissionnaire, ce qui fait que je les comprends d’autant mieux. J’ai en effet été éduquée à ne rien faire. Jusqu’à mes 18 ans, âge où j’ai quitté le foyer familial, je ne savais pas me nourrir seule. Je n’avais jamais touché ni machine à laver, ni balai, ni serpillière : la sphère domestique était pour moi une terre inconnue.

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Moi, fut un temps.

 

J’ai tout appris par moi-même. Ce fut long, et fastidieux.

Et si je n’aime toujours pas faire le ménage, j’en suis désormais au point où je cuisine mon propre granola – une magnifique progression, incontestablement.

Mais aurais-je eu la volonté d’acquérir ces compétences si j’avais su que, un jour, quelqu’un se chargerait de cuisiner, balayer, nettoyer, ranger, organiser pour moi ? Si je m’étais dit que cette période n’était que transitoire, jusqu’à ce que je puisse de nouveau mettre les pieds sous la table… ?

(1) Oui, ce sont bien des compétences qui s’acquièrent au fil d’un apprentissage plus ou moins long : personne ne naît avec le gène des courses, de l’aspirateur et du récurage de chiottes.

II- On accepte qu’ils soient des boulets

On connaît toutes et tous le cliché de l’emmanché incapable de faire cuire des pâtes sans mettre le feu à son lotissement, et de laver son gamin sans le noyer dans la baignoire.

C’est un ressort comique usé jusqu’à la corde, que la culture populaire continue pourtant d’exploiter ad nauseam – récemment, nous avons eu droit au film « 10 jours sans maman », dans lequel un DRH campé par Frank Dubosc se retrouve à gérer sa maison et ses quatre enfants pendant 10 jours (terrible – rendez-vous compte !). Capable de mener sa carrière d’une main de maître mais pas de laver ses slips, le pauvre se retrouve démuni devant l’ampleur de la tâche à accomplir. C’est qu’il n’a jamais eu à lever le petit doigt dans son foyer ! Là où une femme aussi incompétente se ferait immoler sur la place publique (monstre ! égoïste ! sorcière !), le papa abruti n’inspire qu’une tendresse amusée. La preuve : on en fait des films – supposément – comiques.

Les hommes bénéficient d’une incroyable indulgence de la société quand il est question de responsabilités domestiques. Certes, ils subissent un autre type de pression, dont il n’est pas question de nier le caractère délétère : ils sont en effet enjoints à jouer les mâles alpha, à surenchérir une virilité surannée qui s’accomplit dans le travail et les gros sous, et à étouffer leur vulnérabilité. Mais là où les hommes sont « uniquement » sommés de travailler, les femmes doivent travailler et faire tourner le foyer et s’occuper des enfants – c’est la fameuse « double journée ». Des injonctions multiples et un empilement des responsabilités qui les mènent parfois droit au burn-out. 

Là encore, pourquoi les hommes décideraient-ils d’endosser leurs responsabilités domestiques quand leur incompétence dans ce domaine est non seulement acceptée, mais aussi encouragée ? Pire encore : quand le travail invisible et gratuit des femmes leur bénéficie directement, en termes de carrière et de finances ? 

Et puis, quel meilleur alibi qu’une nullité supposément génétique pour continuer… à ne rien foutre ?

III- Les compétences « domestiques » sont dévalorisées

Un travail déconsidéré

Les compétences que réclame le travail domestique ont toujours été dévalorisées, précisément parce qu’elles sont considérées comme intrinsèquement « féminines ». Or, si les femmes savent d’instinct préparer les repas et plier le linge, pourquoi attacher une quelconque valeur à ce travail ? D’autant que ce dernier n’a pas vocation à produire quoi que ce soit et doit être répété tous les jours, perpétuant de ce fait un cycle éternel.

Sans aller jusqu’à exalter le travail ménager – chiant, mais nécessaire – nous pourrions au moins nous accorder sur le fait qu’il s’agit d’un savoir-faire indispensable à tout être humain. Je ne parle pas ici de la survie qui consiste à se nourrir quotidiennement de pizzas surgelées et à nettoyer son appartement juste assez pour ne pas mourir enfoui sous la crasse. Je parle de savoir maintenir un espace de vie propre et respirable, cuisiner des repas équilibrés, laver son linge et anticiper les événements de la vie quotidienne – les courses, le paiement des factures, les rendez-vous médicaux, le passage à la Poste, etc.

Car, tout aussi prosaïque qu’il soit, le travail domestique n’en demeure pas moins indispensable. Et c’est bien pour cette raison que de nombreuses personnes le sous-traitent : quelle que soit notre profession et notre position dans la hiérarchie sociale, nous ne pouvons fonctionner sans repas pris à heures régulières, sans draps ni vêtements propres, sans structure et/ou personnel pour gérer nos enfants.

Ce travail est l’ossature invisible de notre existence. Il ne nous sert pas uniquement à survivre, mais bien à vivre, dans les meilleures conditions possibles.

Le prestige de la chaussette sale 

Ce n’est pas nouveau : il existe une division culturelle entre ce qui est « féminin » (considéré comme terre à terre, banal, quotidien) et ce qui est « masculin » (vu à l’inverse comme technique, complexe, élevé).

Prenons l’exemple du père qui change son enfant ou lui cuisine une purée de carottes maison. Alors que, réalisées par des mains féminines, ces activités restent bêtement prosaïques, elles se parent de vertus jusqu’alors insoupçonnées lorsque c’est papa qui s’y colle.

De la même manière, les femmes qui cuisinent tous les jours dans l’intimité de leur foyer n’impressionnent personne : elles ne font que remplir la « fonction » qui leur est dévolue. En revanche, le regard posé sur les hommes qui mitonnent de bons petits plats est bien plus enthousiaste, voire admiratif. Le secteur de la cuisine « professionnelle » reste à cet égard un bastion essentiellement masculin : 75% des cuisiniers professionnels sont des hommes, et seulement 10% de femmes officient dans la restauration gastronomique.

Mais dans l’intimité du foyer, elles sont celles qui préparent les repas.

N’y a t-il pas là un éclatant paradoxe ? Si les hommes cuisinent vraiment mieux que les femmes, pourquoi ne mettent-ils pas leurs compétences à profit au sein de leur foyer ?

Ce serait oublier que deux règles président à la répartition inégale des tâches :

  • toute activité se pare d’un soudain prestige social dès lors qu’elle est exercée par des hommes mais demeure triviale tant qu’elle reste pratiquée par des femmes,
  • les hommes veulent (et peuvent) bien prendre en charge certaines tâches… mais uniquement si cela s’inscrit dans une trajectoire professionnelle socialement valorisée et rémunérée, comme la cuisine. 

Or, on retire bien peu de gloire (et encore moins d’argent) à vider le lave-vaisselle et à ramasser les chaussettes sales. Pourquoi donc investir le champ de la vie domestique – invisible, gratuit, méprisé – quand tant de lauriers attendent ailleurs ?

IV – Education genrée oblige, les femmes partent avec une longueur d’avance

Enfin, les femmes apprennent beaucoup plus tôt que les hommes à s’occuper de l’intendance domestique : dès l’enfance, elles sont plus souvent incitées à débarrasser, faire le ménage, cuisiner ou s’occuper de leurs frères et sœurs. « Surentraînées », conditionnées, elles apprennent très tôt à effectuer les gestes du quotidien et à les considérer comme étant de leur ressort.

Mais au-delà de l’éducation genrée, une autre composante entre en jeu, et elle a tout à voir avec la masculinité toxique

En effet, les hommes ne sont pas incités à prendre soin d’eux, de leur santé, de leur alimentation, de leur intérieur – ce n’est pas « viril », c’est un truc de « fille », donc un sujet de moqueries.

Une négligence qu’ils paient cher : leur espérance de vie est inférieure de 6 ans à celle des femmes, et lorsqu’ils sont célibataires – donc livrés à eux-mêmes – ils se suicident deux fois plus que leurs homologues en couple, tout en étant beaucoup plus exposés aux risques de dépression et de maladie mentale

Il n’y a rien de glorieux à ne pas savoir prendre soin de soi et des autres. La crise que nous traversons en ce moment en est le glaçant rappel : nous avons toutes et tous besoin de vivre dans des conditions décentes, de nous nourrir, de nous soigner, de protéger notre santé, mais aussi de savoir veiller sur nos proches.

Le travail du care n’a rien de cosmétique : si aucun prestige social ne lui est rattaché, il n’en demeure pas moins essentiel puisqu’il est celui qui nous maintient en vie.

Aussi, nous devons à tout prix « dégenrer » ces compétences dont tout être humain a besoin pour vivre décemment.

J’aurais aimé que cette crise nous montre des hommes qui investissent massivement le champ du care – que ce soit pour coudre des masques, cuisiner pour leur famille, s’occuper de leurs enfants ou faire les courses pour leurs voisin-es. Je ne doute pas que ces hommes existent. Mais à l’échelle de la société, ils sont encore trop peu nombreux.

Oui, j’aurais aimé que la solidarité, le soin, le confort, l’intendance ne nous montrent pas qu’un visage féminin. Il nous faudra apprendre de cette épreuve. Commençons par éduquer filles et garçons de la même manière. Cessons de croire à un prétendu « ordre naturel », d’essentialiser les femmes pour obtenir leur soumission. Cessons de reproduire des schémas inégalitaires. Refusons la fatalité.

Un autre monde est possible.

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Backlash : l’inévitable retour de bâton

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Alors que les coutures du vieux monde craquellent de partout, et que ses habitants s’accrochent avec désespoir à leur trône branlant (en décernant des Césars à un pédophile multirécidiviste, par exemple), les femmes qui appellent de leurs vœux un monde plus égalitaire, plus respirable et plus ouvert ne peuvent constater qu’une chose : leurs revendications font peur.

Plus que la domination masculine, plus que le viol, plus que l’abus de pouvoir.

A chaque avancée féministe, puisque c’est de cela qu’il s’agit, certains hommes (mais aussi certaines femmes) ruent dans les brancards, affolés par la perspective de devoir abandonner leur position de dominants, leurs privilèges indus, leurs fantasmes de puissance.

C’est ce qu’on appelle le backlash (ou retour de bâton en bon français). Dans son ouvrage éponyme, paru en 1991, l’autrice Susan Faludi écrivait qu’il s’agit d’un phénomène récurrent, qui « revient à chaque fois que les femmes commencent à progresser vers l’égalité, un gel apparemment inévitable des brèves floraisons du féminisme ». A cette époque, les droits des femmes subissaient une contre-offensive visant à faire croire que l’égalité avait déjà été atteinte et que « le chemin qui conduit les femmes vers les sommets ne fait que les précipiter, en réalité, au fond de l’abîme ». 

Parce qu’ils ne supportent pas l’idée d’un monde non polarisé, non fondé sur des logiques de domination (hommes/femmes, forts/faibles…), les tenant-es de l’ordre ancien n’hésitent pas à sortir les larmes de crocodile et à dégainer une rhétorique qui vise à museler les ardeurs égalitaires des femmes. On le verra, les arguments et éléments de langage auxquels ils recourent sont les mêmes depuis des décennies : consubstantiels à l’émergence du féminisme, ils n’ont jamais changé.

« On est en train de détruire l’amour et les relations hommes/femmes !

C’est la famille qu’on assassine !

Les hommes sont perdus, dépossédés d’eux-mêmes !

On ne peut plus rien dire ! »

La rhétorique anti-féministe est solidement ancrée ; elle ne varie pas d’une époque à une autre. De tous temps, les femmes aspirant à l’égalité ont été accusées de vouloir détruire les hommes, la famille, l’amour, le sexe, la paix  dans le monde (sacré pouvoir qu’on leur confie là). Qu’elles demandent le droit de vote ou le droit de pouvoir avorter, elles ont à chaque fois été accusées de nourrir des velléités de vengeance et de destruction.

La citation de l’évangéliste américain Pat Robertson, en 1992, est à cet égard devenue culte : « Le féminisme est un mouvement politique socialiste et anti-famille, qui encourage les femmes à quitter leurs maris, à tuer leurs enfants, à pratiquer la sorcellerie, à détruire le capitalisme et devenir lesbiennes ».

N’oublions pas que les droits qui nous paraissent « normaux », voire évidents aujourd’hui – voter, disposer de son propre compte en banque, pouvoir travailler sans l’accord d’un quelconque chaperon, avoir librement accès à la contraception – étaient considérés il y a quelques décennies comme une monstruosité, une défiance à l’ordre (supposément) naturel, une menace pour la société tout entière. Les affiches de propagande qui émaillent l’article en sont le douloureux témoin.

Les droits que les femmes s’acharnent désormais à conquérir – le droit de ne pas subir de violences sexistes et sexuelles, de ne pas être harcelée au travail, d’être payée autant que les hommes, d’avoir accès aux mêmes postes que les hommes, etc – se voient opposer la même résistance que celle qui avait cours autrefois pour le droit de vote, le droit d’avorter, le droit de travailler, etc.

L’Histoire se répète inlassablement ; le retour de bâton est toujours fidèle au rendez-vous.

Voyons alors, au travers des « arguments » les plus couramment usités, comment les femmes (et le féminisme en général) deviennent des boucs émissaires dès lors qu’elles commencent à revendiquer leurs droits.

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Où l’on apprend que le patriarcat est un « fantasme », que préférer le foot féminin est une tare, et où l’on ressort l’argument made in 18e siècle de la folie. 

1) LE FÉMINISME DÉTRUIT LA FAMILLE

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Selon cette affiche de propagande américaine contre le suffrage féminin, le droit de vote des femmes serait un « danger » pour le foyer, le commerce et l’emploi des hommes. Pire qu’une épidémie mondiale, en somme. Les antiféministes ont décidément le sens de la mesure

Néanmoins, il est certain que les idéaux patriarcaux d’une famille centrée sur un chef qui détient les cordons de la bourse et l’autorité (ce qui va généralement de pair), et dans laquelle la femme est assimilée aux enfants qu’elle met au monde avec la régularité d’un métronome, est plus que menacée par les revendications féministes. Mais peut-on vraiment regretter la disparition progressive de cette configuration… ?

(Question purement rhétorique. Enfin, j’espère).

Dans « The feminine mystique », paru en 1963, l’autrice américaine Betty Friedan évoquait ces foyers de banlieue que la publicité et la propagande post-Seconde Guerre Mondiale cherchaient à faire apparaître comme éminemment désirables, et dans lesquels se mouraient des millions de mères au foyer désœuvrées, shootées aux médicaments et à l’ennui. La destruction de ces poches de désespoir, où l’épouse n’était dans la plupart des cas qu’une ménagère interchangeable, me paraît être l’une des meilleures choses qui soit arrivée au 20 siècle.

A titre personnel, je remercie les combats féministes sans lesquels j’aurais probablement été condamnée à la même vie que ma grand-mère – mariée à 19 ans, mère de trois enfants à 21 ans, un avortement illégal qui a failli la tuer, et les murs de la cuisine pour seul horizon.

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Et rappelons à tous ceux qui geignent que le féminisme « éloigne les femmes de leur famille et/ou de leurs enfants », qu’il leur permet simplement de pouvoir choisir la vie qu’elles veulent mener. Le pack « mari et enfants » n’étant aucunement indispensable au bonheur, il se peut que parfois celui-ci passe à la trappe (encore plus fou : il se peut que certaines femmes ne soient pas hétérosexuelles). De plus, une famille se construit à deux et la démission des hommes en matière domestique et parentale n’est désormais plus considérée comme « naturelle », mais comme une carence. On ne peut que se réjouir que les conjoints et pères fictifs reçoivent de moins en moins d’indulgence.

Et pour cause : on sait désormais que l’absence des pères produit des effets négatifs sur le développement des enfants, mais aussi que les enfants dont les parents sont tous deux actifs sont plus heureux et réussissent mieux que les enfants dont la mère ne travaille pas. 

Oh, et les couples dans lesquels les deux membres se partagent équitablement les tâches sont les plus heureux – bonus non négligeable, ils ont aussi la vie sexuelle la plus épanouie.

Bref : si quelque chose détruit les familles (et l’amour en général), c’est surtout le système patriarcal. 

 

2) LE FÉMINISME DÉTRUIT LES RELATIONS ENTRE LES FEMMES ET LES HOMMES 

C’est l’argument classique par excellence, qui revient dans la bouche des antiféministes avec la même constance que la gastro-entérite au mois de décembre. Est généralement suivi par : « aux États-Unis, on ne peut plus prendre l’ascenseur avec une femme ! » (spoiler : c’est un mythe. Laissez les ascenseurs en dehors de tout ça).

Cet argument est d’autant plus énigmatique qu’il est souvent employé lors des discussions sur les violences faites aux femmes, comme si l’amour et la violence avaient quelque chose à voir l’un avec l’autre.

Ne nous leurrons pas : il ne s’agit ni plus ni moins que d’une tentative de faire taire les femmes, parce qu’on se sent concerné et/ou parce qu’on craint de perdre d’antiques privilèges fondateurs de la masculinité traditionnelle.

On peut s’interroger sur le fait que beaucoup d’hommes ne se sentent pleins et entiers que par l’exercice de leur domination, envisagée comme une démonstration de virilité. Je vous renvoie vers cet article sur la masculinité toxique, qui explique comment la masculinité s’appréhende et se construit en tant qu’outil de pouvoir.

Quoi qu’il en soit, les rapports femmes-hommes sont bien plus menacés par les violences que commettent les hommes sur les femmes que par la dénonciation de celles-ci. Notre indignation devrait plutôt se diriger vers l’incurie de la justice, qui transforme les victimes en coupables et punit un seul violeur (dénoncé) sur dix. 

Je ne sais pas vous, mais un monde sans domination ni violences me paraît bien plus propice à l’amour et au sexe, et plus largement aux rapports (fraternels, amicaux…) entre les femmes et les hommes.

 

 

3) LES HOMMES SONT EN CRISE A CAUSE DES REVENDICATIONS DES FEMMES

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Pour les antiféministes, les femmes ne revendiqueraient pas seulement l’égalité et la possibilité de choisir pour elles-mêmes : elles voudraient aussi prendre la place des hommes. Ce raisonnement sous-entend que les hommes et les femmes disposent d’une essence propre, d’une place spécifique et immuable qui rendrait impossible le « mélange » des genres tels qu’ils sont codifiés. 

Parce que les hommes représentent la norme dans l’inconscient collectif, le fait que les femmes manifestent le désir d’obtenir les mêmes droits – et donc de se placer au centre à leur tour – apparaît comme une défiance. Cela entraînerait de facto un brouillage des frontières qui remet en question l’ordre social tel qu’ils le conçoivent : un changement de paradigme insupportable.

Selon cette grille de lecture, les femmes ne réclament donc pas la possibilité d’être des sujets de droit : elles veulent devenir des hommes.

Les hommes se féminisent !

Les femmes se transforment en hommes !

Éjectés de leur trône, désormais inaptes à dominer, les hommes perdent leur raison d’être. L’égalité devient une menace parce qu’elle attente aux fondations mêmes de leur identité. S’ils ne peuvent plus se prévaloir d’une quelconque supériorité, qui sont-ils réellement, et à quoi servent-ils ? S’il n’y a pas de « place » attitrée pour chaque sexe, alors les fondations sur lesquelles leur vie s’est construite ne seraient-elles finalement que des mensonges ?

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Comme le démontre brillamment l’autrice Olivia Gazalé dans son ouvrage « Le mythe de la virilité », l’argument de la crise de la masculinité existe depuis des siècles. C’est une antienne bien connue, qu’on entend depuis l’époque de la Rome antique et qui a fait entendre son chant plaintif aussi bien à l’époque de la Révolution de 1789 que dans l’entre-deux guerres et les États-Unis des années 1950 – et dans le monde occidental au XXIe siècle, donc.

Si le malaise masculin existe, il est surtout l’illustration d’une impossibilité, pour certains hommes de décorréler la masculinité de la domination sur les femmes. Maintenant que la virilité n’est plus (systématiquement) synonyme de supériorité ni de privilèges, quelle place les hommes doivent-ils occuper ?

La réponse devrait être simple (celles qu’ils veulent), mais dans un monde où tout est normé, structuré, hiérarchisé, elle se heurte à de nombreuses résistances.

 

4) L’AVORTEMENT VA ETRE UTILISÉ COMME UN MOYEN DE CONTRACEPTION (OU : LES FEMMES SONT TROP STUPIDES POUR FAIRE UNE UTILISATION RATIONNELLE DE LEURS DROITS)

 

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Irrationnelles, irresponsables (oserais-je ajouter le désormais célèbre hystériques ?), les femmes ont longtemps été affublées des pires maux, censés justifier leur mise à l’écart de la vie publique.

A cet égard, la légalisation de l’avortement menacerait directement la société, puisque les femmes se transformeraient soudain en « tueuses d’enfants » (une activité sympa à caler le week-end, entre la piscine et le ciné) et utiliseraient la pilule abortive comme on gobe des Smarties.

Cet argument laborieux ne cache en réalité que la volonté de ceux qui l’emploient de contrôler la sexualité des femmes, et donc d’entraver l’autonomie de ces dernières.

Le corps féminin a en effet de tous temps été utilisé comme un outil d’asservissement par les maternités consécutives, le viol comme arme de guerre, ou encore l’impossibilité d’avorter dans de bonnes conditions sanitaires.

Si l’on regarde les chiffres, on constate que la tendance du nombre d’avortements est toujours la même, quel que soit le seuil retenu après une baisse de la fréquence des avortements au début des années 1980, les chiffres sont désormais stables. 

En France, depuis le début des années 2000, le nombre d’IVG est compris entre 215 000 et 230 000 chaque année. Avant la loi Veil de 1975, le nombre d’IVG était estimé à plus de 200 000 chaque année (difficile néanmoins d’en faire une estimation exacte, faute de données officielles). Il a donc peu varié. Mais une chose est sûre : que l’IVG soit illégale ou autorisée, les femmes ne cessent jamais d’avorter parce qu’un accident est vite arrivé, parce que le risque 0 n’existe pas, parce qu’aucun moyen de contraception n’est entièrement fiable. Pénaliser l’avortement n’a donc aucun effet, si ce n’est celui de mettre les femmes en danger.

Par ailleurs, c’est avoir une vision bien fantasmée de l’avortement que de croire qu’il peut être utilisé comme un « moyen de contraception ». D’abord, la contraception vise à rendre les rapports sexuels inféconds, et non à interrompre une grossesse déjà engagée. Ensuite, subir une IVG n’a rien d’une balade de santé : c’est une procédure qui nécessite de se rendre à l’hôpital, et qui est souvent douloureuse. A moins d’être complètement maso, aucune raison, donc, d’utiliser l’avortement comme un « moyen de contraception »… 

Il est intéressant de noter que les opposants à la légalisation de la contraception (eh oui : la contraception a été interdite jusqu’en 1967) utilisaient les mêmes arguments, arguant qu’une contraception en libre accès transformerait le pays en baisodrome géant. « Nous n’allons pas sacrifier la France à la bagatelle », tonnait alors le général de Gaulle. Plus de 50 ans plus tard, force est de constater que le pays n’a pas irrémédiablement sombré dans la luxure et la débauche, mais que la légalisation de la contraception a permis aux femmes – et aux couples en général – de choisir si et quand elles auraient des enfants. Et ça, c’est un progrès.

 

5 ) LE FÉMINISME REND LES FEMMES MALHEUREUSES (ET MOCHES, ET SEULES, ET STÉRILES)

 

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Des femmes libérées… mais à quel prix ?

C’est l’antienne préférée des médias conservateurs, qui s’entêtent à nous faire croire qu’il est impossible d’être à la fois indépendante, épanouie dans son travail et heureuse dans son couple (si on l’est en couple, ce qui n’est pas un gage de bien-être pour les femmes hétérosexuelles).

Comme si le fait d’être une femme « libre » venait nécessairement avec un prix à payer – une sorte de punition, version soft du bûcher des sorcières.

Dans les années 1980, le backlash antiféministe s’est cristallisé sur le célibat des femmes, conséquence supposée de leur quête d’indépendance. De nombreux médias se sont emparé du sujet, titrant en couverture : « La plupart des femmes célibataires de plus de 35 ans peuvent oublier le mariage » (People Magazine) ou encore « Les femmes de 40 ans ont plus de chances de mourir dans une attaque terroriste que de se marier » (Newsweek). Bien entendu, ce célibat serait source d’infinies souffrances, puisque le mariage est la seule et unique aspiration des femmes.

Depuis, les réacs ont refourbi leurs armes, probablement conscients du ridicule de leurs allégations. Mais les articles sur les femmes « surdiplômées et célibataires » ou sur les « difficultés d’être une femme indépendante » continuent de fleurir, semant l’air de rien un délicat vent de panique dans la population féminine. Le message sous-jacent est toujours le même : surtout, ne faites pas trop d’études et ne soyez pas trop intelligente, ou vous risqueriez de passer à côté de votre destin naturel. Surtout, assurez-vous de ne pas trop repousser vos projets de mariage et de maternité (et c’est là que l’horloge biologique, concept inventé dans les années 1980, entre en scène). 

Il y a quelques décennies, de nombreuses affiches de propagande dépeignaient les suffragettes comme des monstres ambulants. « Voulez-vous que les femmes deviennent comme ça ? » interroge cette affiche allemande contre le vote féminin, sur laquelle on peut voir une sorte de créature mi-femme mi-épouvantail. Le féminisme n’aurait pas seulement la faculté de détruire les foyers et d’affaiblir les hommes : il rendrait également les femmes particulièrement repoussantes.

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Au début du 20e siècle, les théories en vogue affirmaient qu’un effort mental trop intense représentait un danger pour la fertilité des femmes. Le vote risquait donc d’atrophier leurs ovaires… et de les rendre stériles.

De nos jours, on ne peut que rire de cette théorie consternante ; cependant, l’idée que le féminisme serait nocif pour les femmes, qu’il rendrait au choix infertiles, laides, malheureuses ou célibataires à vie – voire tout ça en même temps – infuse encore notre inconscient collectif.

L’assimilation des femmes indépendantes aux sorcières ne date évidemment pas d’hier. On sait que des milliers de femmes ont été brûlées à la Renaissance pour avoir manifesté des velléités d’indépendance, qu’il s’agisse de s’affranchir du mariage et de la maternité, ou d’empiéter sur le territoire professionnel des hommes.

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Qu’on les accuse de manger leurs enfants, de pratiquer la sorcellerie, de détruire la cellule familiale, de fragiliser les hommes ou n’importe quelle autre allégation fantaisiste, les féministes portent en tout cas de lourdes responsabilités sur leurs épaules.

Dommage, car l’autonomie des femmes a de réelles vertus (ah, écrire cette phrase en 2020...). On peut notamment évoquer le fait que plus les entreprises comptent de femmes dans leurs instances de direction, et plus elles sont performantes, que les femmes non mariées et sans enfants sont les plus heureuses, et que les femmes diplômées divorcent moins que les autres. 

Si les créateurs de ces jolies affiches avaient su tout ça...

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La journaliste et autrice Benoîte Groult le rappelait très justement : le féminisme n’existe qu’en réaction à la misogynie. Il n’existe pas en soi ; il n’est ni hors sol, ni décorrélé de tout contexte. La « folie » et l’agressivité qu’on prête aux féministes n’est que l’expression d’une peur, celle des hommes de devoir abandonner leurs privilèges. Cela a toujours été ainsi, en 1890 comme en 2020.

A nous, alors, de nous souvenir de cette phrase de Simone de Beauvoir : « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant ».

Elle est plus que jamais d’actualité. 

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Pères absents : quand le mal(e) est fait

 

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Crédit illustration : Giuliajrosa ©

 

Le 18 septembre dernier, à l’occasion de la Journée internationale du Pardon (oui, ça existe), l’animateur Benjamin Castaldi présentait dans l’émission Touche pas à mon poste ses excuses à ses fils pour n’avoir pas été « assez présent ». « Quand on vit ses histoires d’amour, il y a forcément des victimes, parce qu’on pense à soi, on est égoïste. (…) C’est évident qu’ils ont senti que je n’étais pas présent, mais maintenant ça va mieux, je suis content », a t-il déclaré, très ému. Des larmes (de crocodile ?) qui ont touché certain.es téléspectateurs et téléspectatrices, et qui en ont agacé d’autres.

 

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Benjamin Castaldi sur le plateau de TPMP, le 18 septembre 2019

Qu’elles soient sincères ou savamment mises en scène, les larmes de Benjamin Castaldi permettent en tout cas de mettre sur la table un problème politique dont on parle peu, et qui a pourtant une importance cruciale dans la lutte pour l’égalité des sexes.

Et ce problème, ce sont les pères démissionnaires.

 

Ça s’en va, et ça revient

Les statistiques nous le disent : de manière générale, les pères ne modifient guère l’organisation de leur vie (qu’il s’agisse de leur activité professionnelle ou de leurs loisirs) à la naissance d’un enfant. Après tout, pourquoi le feraient-ils ? La société n’entretient aucune exigence particulière à leur égard, si ce n’est d’assurer la subsistance du foyer.

En revanche, une femme sur deux réduit ou cesse temporairement son activité professionnelle après une naissance (les statistiques de l’INSEE n’évoquent pas la charge mentale, mais cet élément est également à prendre en compte, même s’il est difficile de le quantifier…).

Beaucoup de mères se retrouvent donc seules (ou presque) à gérer l’éducation des enfants, pendant que papa continue à grimper les échelons professionnels et à jouer au tennis le samedi matin. Il travaille beaucoup. Il n’est pas souvent là. Sa carrière lui prend beaucoup de temps. Etc, etc.

Air connu. Schéma classique.

Pourtant, nombre de pères se montrent (étonnamment) plus disponibles une fois que les gamins ont grandi, et qu’il devient possible de partager avec eux des activités enrichissantes : voyages, sport, visites au musée, etc. Comme Benjamin Castaldi, ils se félicitent alors, l’œil humide, de « rattraper le temps perdu ».

Facile.

Oui, facile de réintégrer la parentalité une fois que tous les obstacles (sommeil fragmenté, crises de nerfs, couches pleines, réunions parents-profs à honorer, etc) ont été balayés, et qu’il ne reste que le meilleur à prendre. Facile de pleurer sur la culpabilité que l’on ressent de n’avoir pas été « assez présent » … Tout en ayant, à l’époque, volontairement décliné la possibilité de l’être.

Car il faudrait être de mauvaise foi pour dire le contraire : passer du temps avec un.e ado de 17 ans n’est pas la même chose que de s’occuper d’un.e enfant de 4 ans. Et oui, disons-le, jouer au football avec son fils ou faire visiter le musée d’Orsay à sa fille est plus exaltant que de changer une couche ou faire avaler sa purée de carottes à un enfant qui pleure.

Facile, donc, de revenir quand le plus gros du travail a été réalisé. Qu’il ne reste que les week-ends à Madrid, les parties de tennis ou de cerf-volant, les déjeuners au restaurant (sans grumeaux dans les cheveux), les concerts, la piscine, le shopping, le bricolage, bref, la partie « fun » de la parentalité.

Par qui ce fameux « temps perdu » a t-il été géré ? Qui a comblé les interstices, qui a assuré le travail d’éducation, qui a mis sa carrière entre parenthèses pour rester disponible, qui a bravé les inévitables tempêtes ? Bingo : les mères. Avec, à la clé, son lot de sacrifices et de renoncements : carrières morcelées (et donc, à la fin du parcours, retraites insuffisantes), absence de temps pour soi et ses loisirs, salaires tronqués, dépendance économique… Ainsi, la désertion des pères (et, par conséquent, l’engloutissement des femmes dans la maternité) constitue l’une des sources les plus évidentes de l’inégalité des sexes.

Quand les pères s’éclipsent, ce ne sont pas seulement les enfants qui trinquent : les mères aussi.

Certes, mieux vaut tard que jamais : un père retardataire vaut certainement mieux que pas de père du tout. Mais l’indisponibilité des pères (notamment lorsque les enfants sont petits, et en particulière demande d’attention) engendre pour les femmes une situation où elles se trouvent contraintes de se sacrifier. Or, a t-on vraiment envie de continuer à vivre dans un monde où la moitié des habitant.es est entravée ?

Et surtout, osons poser la question qui fâche : aurait-on eu les mêmes réactions attendries face à une mère qui avouerait, entre deux sanglots, ne pas s’être occupée de ses enfants lorsqu’ils étaient petits… ?

 

Papa, où t’es : une absence préjudiciable

Nombre de réacs estomaqués que les femmes puissent revendiquer leur autonomie (et leur droit à vivre pleinement leur vie, sans sacrifices ni concessions) recourent souvent à « l’argument » selon lequel un enfant privé de sa mère, parce qu’elle a l’audace de travailler ou d’avoir des activités extérieures, aurait toutes les chances de mal tourner. Et de renchérir sur le déclin de notre civilisation, forcément causé par la libération des femmes et leurs égoïstes désirs d’indépendance (lire à ce sujet le brillant essai Backlash de Susan Faludi).

Cet argument est évidemment fallacieux. Pour commencer, les études prouvent que les enfants dont les deux parents travaillent sont plus heureux et réussissent mieux que ceux dont la mère ne travaille pas.

Et cela semble logique : quoi de mieux pour un enfant que de voir ses parents s’épanouir en dehors du foyer, et d’avoir sous les yeux des modèles d’adultes menant une vie autonome ?

Mais ce n’est pas où je veux en venir. En réalité, l’absence de n’importe quel parent (qu’il s’agisse du père ou de la mère) dans un couple de deux personnes est préjudiciable pour les enfants. Par « absence », je n’entends pas seulement l’absence physique prolongée, mais aussi et surtout l’indisponibilité émotionnelle. Le fait de ne rien partager, de ne pas se tenir au courant de la vie de l’enfant, de ne pas s’en occuper au quotidien, de ne pas prendre le temps nécessaire à la construction d’un lien filial.

Et l’excuse du travail (« je travaille dur pour rapporter de l’argent à ma famille ») a bon dos : pour de nombreux hommes, elle masque surtout l’absence de volonté de s’investir dans la vie familiale et domestique, avec son invariable lot de contraintes et d’agacements.

*

Plusieurs études ont montré que l’absence des pères (j’imagine néanmoins que cela vaut pour tout parent, peu importe son sexe et son « statut ») avait de nombreuses conséquences sur le développement des enfants :

♦ Déficiences en matière de confiance en soi et de sécurité émotionnelle, peur accrue de l’abandon

♦ Problèmes scolaires

♦ Délinquance

♦ Risques accrus de consommation d’alcool et/ou de drogues

♦ Effets négatifs sur la santé mentale (risques accrus d’anxiété, de dépression et de suicide)

♦ Difficultés à établir des relations amoureuses stables et pérennes,
Etc.

Bien évidemment, il ne s’agit que de tendances générales : tous les enfants ayant grandi sans la présence d’un de leurs parents ne vont pas mal.

Mais c’est avant tout une question de logique : peut-on vraiment s’étonner qu’un enfant ayant bénéficié d’une présence et d’une attention (à peu près) égales de la part de ses deux parents soit plus heureux et équilibré qu’un enfant dont l’un des parents a été démissionnaire ?

Je le constate autour de moi. Né-es de pères eux-mêmes nés dans les années 50/60, nous sommes nombreux et nombreuses à avoir grandi dans l’ombre d’un père physiquement et émotionnellement lointain, incapable d’effectuer la moindre tâche se rapportant à ses enfants et de suivre le lent déroulé de leurs vies, avec ses rappels de vaccin, ses achats de fournitures scolaires, ses inscriptions au judo, ses maillots de bain mouillés à étendre, ses rendez-vous à honorer.

Parfois, ils pensaient se racheter en nous emmenant à la plage, le samedi matin, ou en nous ramenant une peluche de l’aéroport de Londres. Mais comme toutes les choses partielles, rares, intermittentes, qui ne s’inscrivent pas dans une temporalité suivie, elles n’avaient pas vraiment d’effets. Elles ne créeront à la fin qu’un lien étrange et distendu, échouant à nourrir notre mémoire d’adulte, à la parsemer de souvenirs réconfortants – à nous fournir le socle auquel nous pourrons amarrer nos corps qui ont grandi.

Ces demi-présences créent de nombreux dysfonctionnements, rancœurs et frustrations à peines enfouies, et des adultes qui peinent à s’épanouir sans trop savoir pourquoi ils sont bancals, hésitants – comme une chaise à qui il manquerait un pied.

Seul-es gagnant-es dans cette affaire : les psys, qui plus tard les voient débarquer en grand nombre dans leurs cabinets

 

*

Oui, c’est vrai, élever des enfants n’est pas toujours une partie de plaisir. Oui, c’est exact, la vie de famille est loin d’être une succession de délices ininterrompus. Mais en même temps, personne n’a jamais forcé qui que ce soit à fonder une famille. Réfléchissons à ce que nous voulons vraiment. Avons-nous la volonté de nous rendre disponibles pour nos (futurs) enfants ? Une potentielle vie de famille peut-elle s’accorder avec notre mode de vie – et surtout, nos envies ? Nous vivons à une époque où nous avons le choix. Où les trajectoires de vie peuvent prendre des formes multiples. A nous de choisir celle qui nous convient le mieux.

Et, surtout, n’oublions pas l’aspect politique du sujet. L’égalité entre les femmes et les hommes ne peut advenir tant que les pères continuent à déserter. Tant que l’un des parents peut se faire porter pâle en toute impunité. Nous vivons dans une société qui accepte, voire encourage ce déséquilibre. Mais cela ne signifie pas pour autant que nous devons l’admettre, et encore moins le perpétuer.

Puissent, alors, les nouvelles générations de pères prendre conscience des bienfaits de l’égalité.

 

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Pères encensés, mères épuisées

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360brain ©

 

Papa, maman : un double standard particulièrement prégnant

L’idée de cet article m’est venue alors que je lisais Voici dans la salle d’attente du dentiste sur mon canapé. En une du magazine, des photos du comédien Gad Elmaleh se promenant au parc avec son fils : « Gad Elmaleh : un papa solo qui assure ». Jusque-là, tout va bien.

Mais en lisant cet article dithyrambique, une sensation d’agacement a commencé à m’envahir. Déjà, l’expression « papa solo » est à relativiser puisque G.E n’a pas la charge exclusive de son fils, et qu’il vit en plus… à 9000 km de celui-ci. Mais la véritable question est celle-ci : est-on si en retard que nous en sommes encore à nous extasier d’un père qui emmène jouer son fils au parc ? A-t-on jamais vu un magazine people tomber en pâmoison devant une star qui emmènerait sa fille manger une glace ?

Je n’ai rien contre Gad Elmaleh, mais il est temps de dénoncer ce double standard parental qui consiste à glorifier les pères qui font une fois ce que les mères font tous les jours. 

Loue-t-on fréquemment la dévotion des mères qui préparent des purées de carotte à leur enfant ? A-t-on l’habitude de se pâmer devant une femme qui promène un landau dans la rue ? (diantre ! elle s’occupe de son enfant !) Qualifie-t-on « d’héroïnes » ces femmes qui mènent tout de front à la maison, de la préparation des repas à l’aide aux devoirs, en passant par les trajets école-maison et le récurage de la salle de bains ? (alors même que leur conjoint, pourtant tout aussi responsable en théorie, sirote tranquillement son café sur le canapé) (désolée pour le cliché) (qui se vérifie souvent)

Bien sûr, ces questions sont purement rhétoriques. Dans l’inconscient collectif, l’idée que les femmes doivent se vouer à leurs enfants est une évidence, tandis qu’il n’est attendu des hommes en la matière qu’un investissement minimal.

*

Pour illustrer ce double standard, prenons un exemple simple. Imaginons un couple lambda, doté de deux charmants enfants, et mettons les en situation. Supposons que le travail de papa l’emmène en voyage professionnel pour quelques jours : personne ne s’extasiera sur le fait que sa conjointe s’occupe entièrement des mômes pendant ce temps-là. En fait, tout le monde considérera cette situation comme normale, bêtement évidente. C’est son rôle, après tout, non ?

Maintenant, inversons les rôles. Imaginons que maman parte en voyage d’affaires ou pire ! en week-end entre copines. Le pauvre papa écope de la charge des enfants, et les réactions se font tout d’un coup différentes, allant de la pitié (elle le laisse seul avec les gamins ?) à l’admiration (il a réussi à survivre à une soirée couches et coquillettes ?). À la fin, le bonhomme se fait acclamer par la foule en délire comme s’il venait de mettre au point un vaccin contre le sida.

« Si je sors une fois en la laissant à son père, c’est un père courage, et moi je suis une mère pas assez impliquée (pensez-vous : je suis sortie sans mon enfant pour aller au cinéma !) » écrit ainsi une jeune mère sur Internet…

 

Oui, nous en sommes encore là : une mère qui s’absente une ou deux soirées par semaine pour se consacrer à ses loisirs est un monstre en puissance, mais un père qui s’occupe de son nourrisson une fois par mois mérite une médaille. C’est qu’il est un homme, voyez-vous, et les hommes ont autre chose à faire que de torcher des fesses pleines de caca (tandis que les femmes accèdent à une forme de transcendance en manipulant de la merde, c’est bien connu).

Et de fait, ils sont nombreux, ces hommes, à s’absenter dans la semaine ou à rentrer très tard du travail, laissant leur compagne se débrouiller avec l’intendance domestique et enchaîner les « doubles journées » comme une coureuse de marathon. Une situation qui peut vite conduire à des rancœurs larvées et des conflits… puis à l’explosion.

La « faute » ne revient pas aux hommes pris dans leur individualité (même si certains profitent à n’en pas douter d’une situation dans laquelle ils sont de facto avantagés), mais à un système inégalitaire qui infériorise, dans la théorie comme dans la pratique, le féminin.

L’équation est simple à résoudre : si les femmes sont globalement moins payées, si leurs carrières sont considérées comme moins importantes, si l’option « rester à la maison » leur revient par une sorte d’automatisme alors même qu’elle n’est jamais conçue comme une possibilité pour leur conjoint, si l’éducation des enfants continue d’être vue comme une tâche naturellement « féminine », alors il n’est guère étonnant que les femmes continuent à prendre en charge les deux tiers du temps parental (un déséquilibre qui s’accroît avec le nombre d’enfants).

Avant d’être un problème individuel, c’est un problème sociétal et systémique.

 

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Mon père, ce héros

L’existence de ce double standard se révèle particulièrement dans la sémantique : un homme qui s’occupe de ses enfants est un héros, une femme qui fait la même chose est juste… une mère.

Et les petites phrases du quotidien en disent long sur nos représentations collectives des rôles parentaux :

« Mon mari garde les enfants ce soir » (variante : « mon mari fait du baby-sitting »)

« Je culpabilise de lui avoir laissé les enfants pour le week-end » (comme s’il s’agissait de lui refourguer un colis encombrant dont il n’avait jamais fait la commande)

« Il ne m’aide pas beaucoup à la maison » (le verbe « aider » sous-entendant qu’il revient aux femmes de se taper l’ensemble des tâches ménagères et que les hommes n’ont qu’une fonction accessoire dans l’affaire : or, un homme n’a pas à « aider », mais simplement à faire sa part, celle qui lui revient de fait)

 

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L’héroïsme à géométrie variable

 

Papa change les couches ? Cuisine des petits pots maison ? Se lève la nuit pour donner le biberon ? C’est un HÉROS.

Mais quand maman fait la même chose, point de regards attendris. Elle ne fait qu’accomplir son « devoir » : la société n’attend pas autre chose de sa part. En revanche, qu’elle faillisse à sa mission, ne serait-ce que pour un jour, et le monde entier lui tombera dessus.

Il y a tout de même quelque chose de fascinant dans ce système patriarcal qui se débrouille toujours pour retourner les choses à son avantage. Ainsi, les activités estampillées « féminines » comme la cuisine, la couture ou l’éducation des enfants sont dévalorisées quand elles sont exercées par des femmes, mais elles gagnent instantanément en prestige dès lors que des hommes s’en emparent.

 

(Dé)charge mentale

L’investissement des pères, même minimal, même gratifiant – j’emmène ma fille jouer au cerf-volant plutôt que de me taper la réunion parents-profs – est donc un peu comme certains mots au Scrabble : il compte triple. De fait, il reste considéré comme une singularité qu’il convient de pointer du doigt et de récompenser, alors même que l’investissement des mères est considéré comme allant de soi. 

Le problème vient du fait que nous continuons à genrer la parentalité au féminin.

Ironie de l’histoire, cependant, plus la tâche à effectuer est intéressante et/ou valorisante (partager des loisirs, régler un conflit, imposer son autorité, inculquer des savoirs …), plus nous consentons à inclure les pères.

Selon une étude de 2013 de la DREES (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques), les activités parentales restent une prérogative féminine : les femmes passent 2,1 fois plus de temps que les hommes à s’occuper des enfants. Mais il n’y a pas qu’une différence de durée : les activités réalisées ne sont pas non plus les mêmes.

Ainsi, les temps parentaux liés aux soins et aux déplacements sont plutôt réalisés par les femmes, tandis que les temps parentaux liés aux loisirs incombent plutôt aux hommes.

En résumé, les mères s’occupent de la logistique pénible du quotidien (prendre les rendez-vous médicaux, donner à manger, changer les couches, faire la lessive, etc) tandis que les pères écopent de la partie plus « fun » de la parentalité, à savoir les jeux, la détente et la transmission des savoirs.

Sans oublier la fameuse charge mentale, ce nuage invisible qui vient se greffer à l’intendance tangible du foyer et dont les femmes écopent en grande majorité : penser aux courses à faire, au rendez-vous à prendre, au pantalon à recoudre, au dîner à préparer, au rappel de vaccin à faire, aux cadeaux d’anniversaire à acheter, etc.

 

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« Fallait demander », Emma ©

 

Cette division inégalitaire des tâches n’est pas le fruit d’un processus « naturel ». Ce qui est en cause, c’est un modèle culturel séculaire qui fait de la mère le parent et référent principal et du père un élément accessoire, presque décoratif. Une sorte d’arrière-plan aux lignes floues : on sait qu’il est là, on sait qu’il existe, mais son rôle reste indéfini. Plusieurs éléments sont à blâmer :

  • L’absence de représentations des pères dans les médias – ou en tout cas le manque de variété de celles-ci, le modèle « standard » restant le père occupé par sa carrière et peu impliqué dans l’éducation de ses enfants
  • Le peu d’informations disponibles sur la paternité, qu’il s’agisse de livres, de magazines, de sites Internet ou d’émissions télé
  • L’encadrement insuffisant des pères à la maternité
  • La durée ridiculement courte du congé paternité.

Mais aussi une culture et une tradition sexiste bien ancrée, qui associe les femmes à une maternité omnipotente, totale et instinctive, comme si celles-ci avaient le maniement de la couche Pampers et l’expertise en prise de rendez-vous médicaux dans le sang.

Ainsi, lorsque j’étais enfant, dans les années 90/2000, la fin de la journée d’école était nommée « l’heure des mamans ». J’ignore ce qu’il en est désormais, mais lorsque je passe devant l’école de mon quartier, les personnes qui attendent devant sont quasiment toutes… des femmes.

Cette inégale répartition de la charge parentale se traduit notamment par l’existence de nombreux forums et blogs de « mamans » et par une avalanche de magazines, livres et manuels d’éducation qui ne s’adressent pas aux parents, mais aux mères.

Comment s’étonner que les hommes se n’investissent pas dans leur rôle de père, si on omet de les inclure dans les discussions sur la parentalité ? Nous avons un effort colossal à faire pour apposer un caractère neutre à la parentalité, et redonner aux pères la place qui leur incombe. 

 

La soumission consentie des femmes à un destin maternel

Un problème demeure : la soumission volontaire des femmes à leur (unique) rôle de mère. Beaucoup se complaisent en effet dans cette fonction, y trouvant une identité pour laquelle elles seront socialement reconnues et valorisées.

Si les femmes sont toujours perdantes à ce jeu, et si d’ailleurs beaucoup souffrent des sacrifices qu’elles ont dû faire à la naissance de leurs enfants, il reste qu’endosser le rôle de la « mère de famille parfaite », le nez dans ses petits pots maison et sa poussette high-tech, est souvent l’option la plus facile – plus facile, en tout cas, que de revendiquer son droit à une carrière épanouissante, du temps pour soi ET une vie de famille.

La pression sociale, ce monstre aux crocs acérés, veille en effet au grain…

 

A l’occasion de la Fête des mères, la marque Playtex – pensant sans doute faire une bonne action – a publié sur son compte Facebook la phrase suivante : « Maman (n.f) : Femme accomplissant bénévolement les tâches de 20 personnes au quotidien »

Dans les commentaires, personne ou presque n’a relevé le fait que cette phrase en apparence innocente contribuait à banaliser l’exploitation domestique des femmes, celle-ci étant supposée, en plus, faire tendrement sourire – ah ! être une esclave, dans la joie et la bonne humeur

De manière tout à fait sournoise, ce genre de petite phrase peut en effet passer pour une valorisation émue des « qualités » dites féminines, comme l’esprit de sacrifice, la dévotion, la patience et la minutie. Qu’on ne tombe pas dans le piège : la fameuse glorification de « l’essence féminine » ne sert qu’à nous asservir un peu plus.

En effet, ces qualités ne sont pas innées : elles sont savamment inculquées, au travers d’une éducation qui prépare les femmes à leur futur rôle d’épouse et de mère. En outre, l’assignation des femmes au travail domestique ne peut fonctionner sans son corollaire, à savoir l’exclusion de ces dernières des sphères du pouvoir.

Tant que les femmes continueront à consentir avec bonne humeur à leur propre servitude, rien ne changera – les lois pourront nous aider, mais sans le changement de mentalité qui doit les accompagner, elles resteront d’un piètre secours.

Prenons conscience de ceci : romantiser ou même tourner en dérision l’exploitation domestique des femmes n’apportera jamais rien, si ce n’est toujours plus d’exploitation.

 

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*

Plus je lis à ce sujet, plus je suis convaincue que la maternité est la principale entrave à l’égalité réelle entre les femmes et les hommes. La première étape est donc de changer les mentalités : la seconde, de modifier les structures existantes.

Le but étant que les hommes et les femmes s’occupent des enfants et des tâches ménagères à part égale, et que les femmes, en conséquence, ne souffrent plus d’un « malus maternité » sur leur carrière (et leur temps de loisir, et leur liberté) en mettant au monde un enfant.

C’est pour cela que nous devons militer pour une modification substantielle du congé paternité (il s’élève aujourd’hui à 11 misérables jours et n’est pas obligatoire). Las, le gouvernement paraît s’en tamponner comme de son premier conseil des ministres : Emmanuel Macron s’est récemment opposé à un projet de directive européenne prévoyant d’instaurer dans chaque pays membre un congé parental de quatre mois, dont deux non transférables d’un parent à l’autre.

En attendant, la naissance d’un enfant continue à creuser les inégalités dans les couples hétérosexuels – et par extension, entre les femmes et les hommes. Comment lutter aujourd’hui contre l’asservissement progressif des jeunes mères, elles qui se retrouvent très souvent seules à la maison pendant plusieurs semaines ou mois, tandis que leur conjoint retourne vaquer à ses occupations extérieures ? Une fois que les premières habitudes sont prises, une fois que chaque parent s’est installé dans son rôle « traditionnel » (avec le manque de temps, de sommeil, d’énergie, il est en effet plus facile d’aller vers le stéréotype), il est difficile d’impulser un changement de dynamique.

En 1981, l’écrivaine Annie Ernaux décrivait déjà dans « La femme gelée » sa condition de femme et de mère enchaînée au travail domestique.

Trente-huit ans plus tard, quels progrès avons-nous réellement fait ?

 

Nota Bene : Évidemment, il existe aussi de nombreux de pères impliqués, qui ne se reposent pas éhontément sur leur compagne et prennent leur part de manière égale.  Certains font même le choix de rester au foyer. Et pour ces hommes, un autre problème se pose : le mépris social qu’engendre leur « inactivité », et les soupçons de « démasculinité » qui pèsent sur eux, faute de correspondre au modèle archaïque de l’homme alpha qui sue toute la journée pour ramener le bifteck à la maison. Mais c’est encore un autre sujet…
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Cette étrange absence du corps des hommes

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On parle beaucoup du corps des femmes.

C’est toute une mystique qui l’entoure.  Il fait peur, ce corps, il fascine, il obsède, il dérange, il scandalise. On le dénigre, on l’insulte, on le jauge, on le contrôle, on l’enferme, on le cache, on l’exhibe. Parfois, dans un étrange moment d’accalmie, on le porte aux nues. Il y a là bien plus qu’une véritable contradiction : une obsession collective.

Le corps des femmes est partout : dans les médias, dans la rue, dans les publicités, les livres, les films, sur les trottoirs, dans les conversations, dans les lois. Il n’est jamais comme il faut, trop gros, trop maigre, trop vieux, trop excitant, trop pudique, trop présent ; dégoûtant lorsqu’il saigne, lorsqu’il donne la vie, lorsqu’il prend de la place, lorsqu’il exhibe ses poils, sa chair, son sang ; outrageant lorsqu’il se montre, lorsqu’il fait l’amour, lorsqu’il exprime de l’ambition, lorsqu’il refuse d’être limité à ses fonctions biologiques, lorsqu’il se tient fièrement.

Cela lui laisse bien peu d’occasions d’être regardé avec tendresse.

Liberté sexuelle, liberté de se vêtir, désir, virginité, natalité, reproduction, IVG… Le corps des femmes se trouve à l’entrecroisement d’un grand nombre de sujets sociétaux. Partout on le commente, on l’analyse, on le scrute. On l’apprécie (de temps en temps), on le réprimande (beaucoup). On chante ses louanges lorsqu’il se conforme aux normes esthétiques et morales édictées par le patriarcat ; on le décrie dès qu’il s’en écarte. Pour les femmes, c’est un véritable exercice d’équilibriste. On l’utilise pour vendre, on l’exploite jusqu’à la dernière goutte de sang, tout en blâmant l’impertinence du procédé. On inspecte ses contours, on légifère sur ses droits, ses non-droits, ses limites ; on le traîne même, à certains endroits du monde, dans les prétoires.

Mais quelque chose ne va pas.

Partout où l’on regarde, nous ne pouvons que constater l’absence du corps des hommes. Ce corps qui n’est ni examiné, ni contrôlé, ni même regardé. Son esthétique, sa morale qui échappent à toute codification. Il n’est pas seulement silencieux : il est aussi inexistant. Impensé. C’est un fantôme qui plane sur nos représentations mentales.

À côté du corps des femmes, à l’endroit où devrait se trouver celui des hommes, il n’y a qu’un trou béant.

Une question de désir

La récente « affaire » Yann Moix nous a fait prendre conscience d’une chose : si les hommes ont toute latitude pour se penser comme sujets désirants, leur statut de dominant leur permet d’oublier qu’eux-mêmes ont un corps. 

Cette asymétrie se retrouve logiquement dans nos schémas amoureux : les femmes sont désirables (et doivent tout faire pour le rester), les hommes sont désirants. Les unes sont passives et objectifiées par le regard de l’autre, les autres sont actifs et centrés sur leurs envies. Elles sont sommées de tendre en permanence vers un certain seuil de désirabilité (et de s’y maintenir), ils sont dispensés de cet effort.

Il est frappant de constater que, dans l’imaginaire collectif, les femmes restent des coquilles vides, des réceptacles au désir des hommes auxquels la notion de consentement – et encore moins de désir actif – ne s’applique pas. Le cinéma, la littérature, le porno nous montrent des femmes dont le propre désir importe si peu qu’elles peuvent baiser avec des hommes de 60 ans lorsqu’elles-mêmes en ont 17.

Tout se passe comme si elles n’étaient pas des sujets pensants, dotés d’envies et de préférences propres, mais des automates programmés pour le désir (et le plaisir) des autres.

Virginie Despentes dénonce cette inégalité de regard dans son essai « King Kong Théorie » : […] les hommes, en tout cas ceux de mon âge et plus, n’ont pas de corps. Pas d’âge, pas de corpulence. N’importe quel connard rougi à l’alcool, chauve à gros bide et look pourri, pourra se permettre des réflexions sur le physique des filles, des réflexions désagréables s’il ne les trouve pas assez pimpantes, ou des remarques dégueulasses s’il est mécontent de ne pas pouvoir les sauter ».

L’important pour les hommes n’est pas ce qu’ils valent, mais ce qu’ils veulent. De fait, leur désirabilité n’est jamais une question : mais le désir qu’ils éprouvent en est une, et elle est capitale. 

Si les femmes apprennent très tôt à questionner leur propre désirabilité, les hommes apprennent quant à eux à interroger leur propre désir. De quoi ont-ils envie ? De qui ont-ils envie ? C’est là une différence fondamentale dans la construction des genres : les hommes apprennent à être autonomes dans la détermination de leur désir, les femmes à dépendre de celui des autres.

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Personne n’exige des hommes qu’ils soient désirables, au contraire des femmes à qui cette injonction est martelée dès le plus jeune âge.

Dès l’enfance, on dresse les femmes à la nécessité de la beauté, on les pousse à s’envisager uniquement au travers de ce prisme – une façon d’assurer, entre autres, leur soumission au regard masculin. Elles ont donc une conscience particulièrement aiguisée de leur corps, de ce qu’il représente dans le monde, de la valeur qu’on lui confère, des gains qu’il peut leur apporter, de la manière dont il faut le surveiller pour qu’il continue à être « comme il faut ». Cette conscience échappe aux hommes, qui sont habitués à se définir avant tout par leurs qualités intrinsèques et/ou leurs activités. Il leur est donc possible de dissocier leur corps de leur personnalité, leur apparence de leur « valeur », voire même d’oublier complètement leur enveloppe corporelle, de n’en faire qu’un détail sans incidence. Et d’avoir de leur corps une utilisation purement pragmatique : aller d’un point A à un point B, manger, dormir, courir…

Cependant, les hommes sont soumis à une autre injonction : celle de séduire, et plus particulièrement de multiplier les conquêtes. Et même si l’on pourrait penser qu’il existe nécessairement un lien entre désirabilité et séduction, leur apparence n’entre que rarement dans l’équation. Habitués à oublier leur corps, les hommes peuvent « exiger » des femmes de 25 ans quand eux-mêmes en ont 50, des ventres plats et des fesses rebondies quand eux-mêmes se trimballent avec leurs trois poils sur le caillou et leurs bides à bière. Si ce schéma fonctionne, c’est aussi parce que les femmes ont été éduquées à accorder plus d’importance au désir qu’elles suscitent qu’au désir qu’elles ressentent.

L’âge, les caractéristiques physiques, « la beauté » en général jouent un rôle strict dans la mesure de la désirabilité des femmes, mais celle des hommes est décorrélée du corps. Elle se situe plutôt dans leurs attributs extérieurs : statut social, personnalité, talent, pouvoir…

Dans les clivages de genre que nous avons institués, les hommes ont pour eux la spiritualité, l’intellectualisation des concepts, la production d’idées et d’opinions, tandis que les femmes sont cantonnées à la chair, ramenées sans cesse à leur enveloppe corporelle et à toutes les limites que cela comporte.

Voilà pourquoi il existe tant de couples désassortis ; tant de femmes jeunes et belles aux bras d’hommes vieux et laids. Voilà pourquoi des hommes hideux peuvent se permettre de juger l’apparence des femmes qui les entourent, et pourquoi des hommes de 50 ans peuvent affirmer tranquillement que les femmes de leur âge sont « trop vieilles ». Voilà pourquoi un homme qui ressemble à une gargouille peut se sentir légitime à créer Facemash (l’ancêtre de Facebook), un site permettant de comparer les photos de plusieurs étudiantes et de voter pour la plus « sexy ».

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Le système patriarcal autorise les hommes à oublier leur apparence, à évacuer la question – ô combien terre à terre et limitante – de la désirabilité, à se penser en tant qu’individu à part entière et non comme simple objet de désir. On leur dit et leur répète que leurs désirs prévalent, qu’ils n’ont qu’à l’exprimer pour provoquer une réaction chez les femmes qu’ils convoitent. Vous vous souvenez ? Elles sont désirables, ils sont désirants.  De fait, leur désir n’a aucunement besoin de s’inscrire dans une logique de réciprocité – c’est du moins le message qu’on leur répète depuis toujours.

Mais ce n’est pas seulement le corps des hommes qui est absent : c’est aussi leur sensualité. On sait ce qui les « fait monter au septième ciel », grâce aux magazines féminins qui nous abreuvent de conseils pour bien réussir nos fellations. Mais tout cela reste très technique. S’ils sont sexualisés, c’est uniquement pour parler de ce vers quoi tend leur désir ; de ce qu’ils préfèrent ; de ce qui les excite. En d’autres termes, l’érotisation du corps des hommes lorsqu’elle advient n’a vocation qu’à servir leurs propres intérêts. 

On note que les corps masculins sont cruellement absents des médias et de la culture – en tant qu’objets de désir, du moins. Ensemble, ils échappent au regard collectif, à l’imaginaire fantasmatique, aux photographies langoureuses, aux descriptions romancées. Comme s’ils ne pouvaient pas, eux aussi, susciter le désir. Comme s’ils ne devaient pas susciter le désir – peut-être parce que cela leur ôterait une forme de pouvoir, d’assise. Parce que s’exposer au regard d’autrui, c’est se rendre vulnérable. Et la vulnérabilité n’est pas le fait des hommes.

Et puis, l’érotisation du masculin demeure suspecte. En ligne de mire, se trouve la « menace » de l’homosexualité, donc de l’effémination… et donc de la perte de pouvoir.

De la chair

Mais l’absence du corps masculin dans nos sociétés est aussi symbolique.

Encore aujourd’hui, les hommes sont massivement exclus des discussions sur la reproduction, la contraception et l’IVG – sauf, bien sûr, lorsqu’il s’agit de légiférer sur ces sujets. 

Ils sont pourtant directement concernés par ces questions. En effet, à défaut de les porter, les hommes peuvent bel et bien faire des enfants. Et même – incroyable ! – les élever. À partir du moment où l’enfant sort du corps de sa mère (et on me souffle dans l’oreillette que cela survient assez rapidement, après une période de neuf mois en général), il est sous la responsabilité de ses deux parents. Dans d’autres circonstances, les réacs n’insistent-ils pas lourdement sur l’importance d’avoir un papa et une maman ?

Mais si on exclut les hommes de ces sphères, c’est avant tout parce que la parentalité n’est pas constitutive de leur identité. La reproduction et la charge parentale ont été instituées comme étant une affaire de femmes – par conséquent, c’est à elles qu’en incombe la responsabilité. Et c’est bien commode : non seulement les hommes s’épargnent encore majoritairement les corvées de couches sales, mais ils s’excluent aussi des discours difficiles (et souvent culpabilisants) sur la reproduction. Une capote qui craque ? Un enfant non désiré qui s’annonce ? Silence : ils sont déjà loin. Comme s’ils n’avaient eu aucun rôle à jouer dans l’affaire.

Il est ainsi frappant de constater que les discussions sur l’avortement n’incluent jamais les hommes. Certes, ce sont bien les femmes qui tombent enceintes – elles sont, de fait, concernées dans leur chair. Mais la responsabilité des hommes dans la procréation est bien égale à celle des femmes : il n’y a pas de fécondation possible sans spermatozoïdes. Un rapport sexuel fécondant n’est jamais le fait d’une seule personne, pas plus qu’un embryon n’est censé être une punition (d’ailleurs, n’est-il pas inquiétant que nous en soyons encore à rappeler que le sexe n’est pas forcément corrélé à une volonté de reproduction… ?)

La réalité, c’est qu’il faut être deux pour faire un enfant, mais il faut être une femme pour en subir toutes les conséquences.

Les conservateurs qui protestent avec force contre le droit à l’IVG oublient un peu vite que les femmes ne font pas des enfants seules. Pourtant, c’est sur leurs corps que l’on exprime publiquement un désir de mainmise. Ce sont leurs corps que l’on veut contrôler et punir. Ce sont sur elles que l’on crache parce qu’elles ne se sont pas « protégées », parce qu’elles n’ont pas « fait attention », parce qu’elles ont osé faire l’amour. Ce sont elles que l’on culpabilise, elles que l’on couvre de remontrances lorsqu’elles se retrouvent enceintes et qu’elles veulent avorter : « quand on a des relations sexuelles, on assume », « fallait pas écarter les cuisses ».

Et l’homme, dans l’histoire ? Est-il grondé pour n’avoir pas su garder son pénis dans son caleçon ? Est-il sermonné pour avoir fait preuve d’inattention ? N’essayez pas de retrouver sa trace : le bienheureux n’est jamais mentionné. Il n’existe pas. N’a jamais existé. Quand on est un homme, on peut faire ce qu’on veut avec ses organes génitaux. On peut être négligent dans la contraception, et irresponsable partout ailleurs. Quoi que l’on fasse, on s’épargnera la culpabilisation des bigots anti-IVG qui voient dans l’enfant à naître un châtiment pour avoir eu – horreur ! – une relation sexuelle potentiellement fécondante.

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On constate cette même absence du corps masculin dans les discussions sur la reproduction « volontaire ».

L’obsession des états pour la natalité se cristallise ainsi sur le ventre des femmes, comme si ces dernières faisaient les enfants seules. Le rôle du père est savamment écarté, tant dans la reproduction que dans l’éducation du futur enfant.

De même, si l’on n’a de cesse de mesurer et commenter l’âge des mères (et de s’affoler du fait qu’il est de plus en plus avancé), l’âge des pères reste une donnée obscure, qui reste encore peu étudiée.

« L’horloge biologique » (qui, on le rappelle, est une pure construction sociale) est toujours évoquée sous l’angle féminin, tout comme le sujet de la parentalité « tardive ». Un homme de 60 ans peut bien devenir père, cela ne choquera jamais autant qu’une femme de 45 ans qui décide de se reproduire. D’ailleurs, la littérature scientifique consacrée à ce sujet en est encore à ses balbutiements. On attend encore la version masculine de l’article « Grossesse tardive » sur Wikipedia…

Même constat pour les discours sur l’infertilité et les fausses couches, qui sont toujours abordés du point de vue féminin. Ce sont uniquement les femmes que l’on exhorte à faire des enfants « tôt » (quoi que cela veuille dire) et à surveiller leur hygiène de vie pour « mettre toutes les chances de leur côté ». Pourtant, la fertilité masculine baisse aussi avec l’âge, et des études commencent à mettre en évidence un lien entre mauvaise qualité du sperme et problèmes de fertilité, notamment en ce qui concerne les fausses couches à répétition

Concernant le déclin progressif de la fertilité des hommes, plusieurs études commencent tout juste à remettre en cause nos idées reçues.

Extrait de l’article « Stérilité, fertilité : la part des hommes » : « Pour l’homme, la fertilité est maximum à 30-34 ans (indice à 100), puis elle diminue lentement. À 55-59 ans, l’homme a une fertilité deux fois plus faible (indice à 47) que celle observée à 30-34 ans« .

Pourquoi, alors, ne pousse-t-on pas les hommes à prendre soin d’eux et de leur hygiène de vie, comme nous le faisons – avec tant d’insistance – auprès des femmes ? Pourquoi leur laissons-nous toute latitude pour ignorer le vieillissement de leur corps, l’inéluctable altération de leurs capacités ?

La réponse est – à mon sens – double : non seulement les hommes échappent aux injonctions à la procréation parce qu’ils n’ont pas besoin d’être maintenus dans la sphère domestique (1), mais ils bénéficient, en plus, d’un mythe très ancien qui pose le corps masculin comme infaillible et parfait. (2)

De manière générale, la propension que nous avons à ignorer le corps des hommes, à absoudre ces derniers de toute responsabilité lorsque cela leur est profitable, est la marque d’un système qui stigmatise le féminin pour mieux déresponsabiliser le masculin.

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Le corps des femmes s’est très vite imposé dans l’histoire comme un parfait vecteur de domination. C’est bien pour cela qu’il cristallise toutes les obsessions misogynes : atteindre l’autre dans sa chair, c’est un moyen facile de le placer – et le maintenir – dans une position de sujétion. Car on n’est rien sans la liberté de disposer de son propre corps.

De fait, l’interdiction de l’IVG et/ou de la congélation des ovocytes pour toutes les femmes, la codification des comportements sexuels, le contrôle de l’apparence, l’infantilisation médicale (notamment par un contrôle régulier des organes sexuels féminins), l’obsession de la virginité, la culpabilisation des femmes qui font ce qu’elles veulent de leur corps… tout participe de la même entreprise de domination. Les hommes surveillent, contrôlent, instrumentalisent l’apparence, le corps et les fonctions reproductives des femmes parce que ce sont des endroits qu’il est facile d’atteindre et  de saisir, au contraire de l’esprit. Et parce que l’autonomie corporelle est à la base de tout. Ne pas avoir de contrôle sur son corps, c’est ne pas avoir de contrôle sur sa vie.

Globalement, on constate que la sexualité est un domaine où le corps des femmes est omniprésent, tandis que celui des hommes est relégué à l’état de simple contingence.

Il n’est pas seulement symboliquement absent : il est aussi concrètement, tangiblement, réellement absent. Et ce n’est pas un hasard : pouvoir oublier son corps, dans quelque domaine et à quelque instant que ce soit, c’est bien un luxe de dominant. Être autonome, avoir le choix, pouvoir décider d’avoir un enfant ou de ne pas en avoir, savoir que notre corps nous appartient, mais qu’il ne nous définit pas pour autant et qu’il ne nous freine pas dans nos entreprises personnelles, c’est un aspect fondamental de la liberté individuelle.

Il y a bien une asymétrie criante dans la façon dont nous considérons le corps des femmes et celui des hommes. Or, l’égalité des sexes commence par l’égalité des corps. Sans cela, aucune avancée féministe au long cours ne sera possible.

 

(1) On remarque d’ailleurs que les hommes sont très peu mis en avant dans les études et articles consacrés au non-désir d’enfant, comme si leur « défection » face à une parentalité socialement imposée questionnait moins que celle des femmes.

(2) Au contraire de celui des femmes qui serait par opposition imparfait, voire pathologique. Dans l’imaginaire collectif façonné – notamment – par les religions, nous continuons à voir le corps féminin comme une annexe à celui de l’homme. Comme tout ce qui est accessoire, il serait fragile, faillible. L’hystérie, la nymphomanie, les « vapeurs », le syndrome de l’utérus vagabond… Le corps des femmes a longtemps été accablé des pires maux, même s’ils n’étaient la plupart du temps qu’une projection des croyances sexistes de l’époque. Tout cela a achevé de façonner l’image d’un corps féminin pathologique par essence, dont il est nécessaire de surveiller les débordements.