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Quelque chose de pourri dans la masculinité

 

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Juste un « rapide » article pour évoquer l’affaire de la « Ligue du LOL » (qui est quand même, au-delà de son aspect tragique, du pain bénit pour la réflexion féministe…)

Pour celles et ceux qui auraient réussi à passer à côté (!), voici un bref rappel des faits :

La ligue du LOL est au départ un groupe Facebook privé, créé en 2009 par un journaliste. Il réunissait « une trentaine de personnes, pour la plupart issues de nombreuses rédactions parisiennes, du monde de la publicité ou de la communication », selon le journal Libération qui a révélé l’affaire. Les membres de ce groupe ne se contentaient pas d’échanger en privé : ils organisaient aussi des blagues téléphoniques et des « raids » de harcèlement, sur Twitter notamment, et envoyaient des insultes, des railleries et des commentaires dégradants à leurs nombreuses cibles (des femmes en majorité, mais aussi quelques hommes). Cela a duré plusieurs années, au cours desquelles les victimes ont souvent été « contraintes » de quitter les réseaux sociaux, sans parler des conséquences parfois dévastatrices sur leur estime d’elles-mêmes.

Ces faits de harcèlement n’auraient rien « d’exceptionnel ». Suite à ces révélations, des étudiantes de l’école de journalisme de Grenoble ont témoigné de l’existence d’un groupe Facebook privé dans lequel certains de leurs camarades postaient du contenu à caractère sexiste (photos, commentaires dégradants, insultes, etc), visant principalement les femmes de l’école – élèves et professeures.

Des faits similaires ont également été dévoilés au sein des médias Vice et Huffington Post.

Mais le milieu du journalisme n’est pas le seul à être en cause. Ne nous leurrons pas : des « ligues du LOL », il en existe partout – dans les médias, les grandes écoles, les entreprises, la politique, et tous les lieux de pouvoir en général. Elles ne sont que l’expression d’une domination masculine qui entend bien résister à la mixité et à la prise de pouvoir des femmes. Une sorte de « backlash » organisé, qui compte sur la force du groupe pour mieux régner.

Au-delà d’une possible réflexion sur la classe sociale (il y aurait sans doute des choses à dire sur les milieux privilégiés, sur le sentiment de toute-puissance et d’impunité qu’éprouve « l’élite » intellectuelle de la société), cette affaire est surtout l’occasion de réfléchir à la domination masculine et à la façon dont elle s’organise.

À mon sens, l’affaire de la « ligue du LOL » met parfaitement en exergue la façon dont certains hommes utilisent l’oppression en bande organisée pour structurer une solidarité masculine qui leur permet :

  • De renforcer leurs liens et leur sentiment d’appartenance, en se regroupant autour de « valeurs » communes
  • De s’entraider pour gravir les échelons et monter dans la hiérarchie
  • D’exclure tous ceux qui ne leur ressemblent pas, c’est-à-dire qui ne correspondent pas à une masculinité perçue comme représentant le « neutre » et l’universel. Et, ce faisant, de conserver leurs privilèges.

Ce « boys club » permet donc aux hommes de se coopter, se promouvoir, se protéger, et bien sûr de monter dans la hiérarchie – un système particulièrement efficace, puisqu’il ne se fonde ni sur le mérite ni sur les compétences.

Ainsi, la domination masculine est pyramidale. Ce sont des hommes qui se font la courte échelle, s’aident mutuellement à grimper, se recommandent les uns les autres, tissent une toile autour de leurs « adversaires » (les femmes, les gays, les « minorités ») pour mieux les exclure des sphères qu’ils entendent être les seuls à occuper.

Si la forme diffère (sexisme insidieux ou harcèlement, mépris voilé ou hostilité manifeste), le fond reste toujours le même. Le but est de créer et de nourrir un entre soi permettant d’obtenir (et, par la suite, de conserver) des privilèges, d’avancer dans sa carrière, d’infiltrer les sphères de pouvoir, de briguer les postes de direction, mais aussi – et c’est peut-être là sa fonction principale – d’attester de son adhésion aux codes de la masculinité traditionnelle. Et, ce faisant, d’affirmer son appartenance au groupe des dominants. 

L’identité masculine se construit encore et toujours sur l’esprit de corps, qui lui-même se fonde sur la dévalorisation de ce qui est « autre » – c’est à dire de ce qui n’est pas viril.  

Les homos ne sont pas virils, les femmes ne sont pas viriles, les hommes qui ne correspondent pas au modèle classique de la masculinité (conquérante, dure, exclusive, dominatrice, égocentrée) ne sont pas virils. Autant « d’ennemis » à combattre, que ce soit par la moquerie, l’insulte, l’exclusion et/ou le harcèlement.

Cette dynamique de groupe est particulièrement pernicieuse, puisqu’elle suggère qu’on ne peut devenir homme (et pas n’importe lequel : un homme, un vrai) qu’en exerçant une domination sur les autres. C’est cette virilité moutonnière, à la définition étroite et aux conséquences potentiellement destructrices qu’il faut aujourd’hui s’atteler à déconstruire.

On a beaucoup parlé ces derniers temps de masculinité toxique, en se représentant cette dernière comme le fait d’une poignée de ploucs mal éduqués, biberonnés au foot, à la bière, au rap misogyne et à la castagne à la sortie des boites de nuit.  Mais qu’on ne s’y trompe pas : celle-ci infuse aussi les milieux aisés, « intellectuels », éduqués, a priori ouverts d’esprit et sensibilisés aux questions de discriminations. Même si elle est capable de s’exprimer de manière adroite, voire châtiée, elle est basée sur la même idée archaïque : celle d’une supériorité masculine intrinsèque. De fait, elle est décorrélée de l’âge, de la profession et de la classe sociale. Seule son expression change.

La masculinité toxique, loin d’être nécessairement caricaturale, explicite et stéréotypée, avance donc aussi masquée sous les traits d’hommes progressistes, éveillés, voire même pro-féministes. Ne nous leurrons pas. Il en faut peu pour réveiller le sexisme latent, inoculé dès l’enfance. Il en faut peu pour que des hommes « normaux » se transforment en sentinelles médiocres de la domination masculine, le fiel aux lèvres et la volonté d’en découdre avec toutes celles et ceux qui aspirent aux mêmes chances, au même pouvoir, à la même considération qu’eux. Il en faut peu pour que l’effet de groupe, particulièrement fort lorsqu’il s’agit de « prouver » sa virilité, ne réveille les ardeurs misogynes de certains hommes.

*

S’il reste encore des gens pour affirmer que le sexisme n’existe plus, que l’égalité entre les femmes et les hommes est entérinée, cette triste affaire vient montrer tout le chemin qu’il reste à parcourir. Toutes les couches de masculinité purulente qu’il reste à arracher, tout le sexisme crasse qu’il faut encore désamorcer, toute l’éducation qu’il faut encore faire. L’entièreté d’un système à rebâtir.

Quelques jours après les premières révélations, plusieurs licenciements à l’encontre d’anciens membres de cette « ligue » ont déjà été prononcés. Les rédactions ne veulent plus prendre de risques : aujourd’hui, le sexisme, ça fait mauvais genre. Le mouvement #MeToo est bel et bien passé par là. Sans la puissance de cette lame de fond, et sans la prise de conscience collective qui a suivi, il y a fort à parier que cette affaire de harcèlement sexiste aurait été reléguée dans un fond de tiroir entre les onglets « blague potache » et « trucs de mecs immatures » – voire, serait restée tue à jamais.

Mais aujourd’hui, l’espoir est là.

L’espoir d’une société plus inclusive, dans laquelle le pouvoir est équitablement partagé et non plus concentré entre les mains de quelques mâles blancs qui se couvrent les uns les autres pour garder leur pré carré.

L’espoir d’un monde qui voit dans le sexisme, le racisme et l’homophobie, non plus des « blagues de gamin » ou des signes « d’immaturité » sans grande incidence, mais l’expression d’une bêtise crasse. 

L’espoir de pouvoir un jour abolir les codes de la virilité, pour qu’au-delà de l’adhésion contrainte à des normes de genre, il ne reste plus que la liberté d’être qui l’on veut.

L’espoir, aussi, que les rédactions dans lesquelles ces mecs ont proliféré comme des cafards engagent enfin un travail de diversification des profils recrutés et promus. Plus que jamais, nous avons besoin du talent et de la vision des femmes. Plus que jamais, nous avons besoin d’elles dans les postes de direction. Plus que jamais, nous avons besoin de pulvériser ce « boy’s club » qui agit en toute impunité – dans combien de sphères encore ?

L’espoir, enfin, que les milieux « intellectuels » cessent d’être gouvernés par une cohorte grouillante de petits caïds qui n’ont de brillant que leurs fronts apeurés maintenant que les langues se délient.

Maintenant que les femmes parlent.   

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Pourquoi les hommes ne peuvent pas être victimes de sexisme

 

 

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Depuis peu, je travaille dans le service « diversité » d’une grande entreprise – j’aurais peut-être l’occasion d’en reparler, il est possible que ce poste me fournisse de la matière pour de futurs articles… À cette occasion, donc, j’ai pris connaissance du fait que certains hommes exprimaient « leur difficulté d’être un homme au milieu de plein de femmes dans une entreprise » (NB : l’entreprise dont on parle compte… 23% de femmes dans ses effectifs) et leur « regret qu’on ne parle jamais des « hommes qui sont eux aussi victimes de sexisme ».

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Bon. Reprenons donc les bases – c’est l’heure de la fiche mémo féministe.

Passons sur l’individu qui éprouve des « difficultés à être un homme » dans une entreprise dont les effectifs ne comptent même pas un tiers de femmes, et concentrons-nous sur l’allégation selon laquelle les hommes seraient eux aussi victimes de sexisme.

En réalité, les choses sont très simples : non, les hommes ne peuvent pas être victimes de sexisme, tout comme les poissons ne peuvent pas voler. En premier lieu, il est important de savoir de quoi on parle, car les mots ont du sens. Qu’est-ce que le sexisme ? C’est une attitude discriminatoire fondée sur le sexe. Or, les hommes ne peuvent pas être discriminés sur la base de leur sexe puisque nous vivons dans un système patriarcal, c’est à dire créé par et pour les hommes, et encore largement dirigé par ces derniers. En tant que groupe social dominant les sphères politiques, économiques et culturelles, les hommes ne peuvent pas faire l’objet d’oppressions systémiques – cela paraît finalement logique.

Quelques exemples très concrets :

Un homme ne sera jamais écarté d’un processus de recrutement parce qu’il « est un homme ».

Un homme ne verra jamais sa légitimité remise en cause à cause de son sexe.

Un homme ne subira jamais le plafond de verre.

Un homme ne sera jamais réduit à son apparence physique et/ou son âge, au mépris de ses talents et compétences.

Un homme ne sera jamais discriminé parce qu’il a des enfants (au contraire  : en anglais, on appelle cela le « fatherhood bonus », soit le bonus de paternité), ou qu’il est susceptible d’en avoir.

Un homme qui monte son entreprise n’obtiendra jamais de financements moindres parce qu’il est un homme.

Un homme ne se fera jamais harceler sexuellement dans la rue ou le métro.

Un homme ne gagnera jamais moins d’argent qu’une femme à cause de son sexe.

Un homme n’aura jamais besoin d’adapter sa tenue en fonction de ses déplacements (« je dois prendre le métro tard ce soir ? alors je vais éviter de mettre ce pantalon qui me moule un peu trop les fesses »)

Un homme ne se verra jamais dire qu’il ne peut pas faire telle ou telle chose parce qu’il est un homme.

Etc, etc.

Tout cela ne signifie évidemment pas que les hommes ne peuvent pas être discriminés. Ils peuvent l’être sur la base de leur âge, de leur milieu social, de leurs origines, de leur apparence, etc, mais pas sur la base de leur sexe (et que l’on ne vienne pas me sortir le couplet habituel sur les malheureux hommes qui doivent payer un droit d’entrée en boite et sur les sites de rencontre : si c’est la seule « discrimination » dont vous pouvez vous prévaloir, estimez-vous heureux).

Si l’on parle plus spécifiquement de sexisme au travail, il me semble – corrigez-moi si je me trompe – que les ambiances délétères avec option attitudes discriminatoires et blagues sexistes à la machine à café ne ciblent que les femmes (1 sur 3 a déjà été victime de harcèlement sexuel au travail). Déjà, les blagues sexistes sur les hommes n’existent quasiment pas, et pour cause : les stéréotypes masculins sont considérés dans notre société comme « positifs » (les hommes sont courageux, forts, déterminés, résistants…), ce qui donne peu de matière pour les blagues dégradantes. En revanche, les stéréotypes et préjugés sur le genre féminin étant « négatifs » (les femmes sont frivoles, stupides, vénales, faibles, pleurnicheuses…), il est facile de les utiliser comme prétexte à des attitudes discriminatoires et d’en tirer matière à plaisanteries.

En réfléchissant deux secondes, je peux me souvenir d’une bonne dizaine de blagues sur les blondes, mais aucune blague sur les hommes ne me vient à l’esprit (si ce n’est cette blague misandre probablement très peu connue au-delà des cercles militants, dont je vous fais cadeau en cette période de Noël : quelle est la différence entre un homme cis et une boite de pâtée pour chien ? Dans la pâtée pour chien, il y a du cœur et de la cervelle). Voilà voilà.

Ce qui est vrai en revanche, c’est que les hommes peuvent être victimes des codes de genre… ceux-là même qui forment l’ossature du système patriarcal. Il ne faut donc pas parler de sexisme mais de masculinité toxique, ce concept théorique qui définit ce que sont les hommes – « les vrais ». La masculinité toxique regroupe tous ces codes de virilité délétères qui interdisent aux hommes de manifester de la tendresse et de la vulnérabilité, de pleurer, de s’écarter du chemin balisé de l’hétérosexualité, de demander de l’aide, d’avoir une vie en dehors de leur boulot, d’aller chercher leurs gamins à l’école, d’être pères au foyer, d’aimer le rose, les comédies romantiques et les bougies parfumées, etc. L’équation est simple : non viril = femme. Femme = ridicule. Et voilà où se niche le sexisme dans notre société : dans l’exaltation d’un genre (le genre masculin) au profit de l’autre (le genre féminin). Le jour où le genre féminin sera considéré comme le genre « supérieur », dans la théorie comme dans la pratique, alors nous pourrons commencer à évoquer l’existence d’un sexisme anti-hommes. Mais pour l’instant, nous en sommes très loin.

Les normes de « masculinité » (tout comme les normes de « féminité ») n’existent que parce que nous vivons dans un système qui exalte la binarité homme-femme, en prêtant à chaque genre des caractéristiques propres. Or, en contraignant les individus à se ranger dans des cases étroites, elles les empêchent d’être pleinement eux-mêmes, les amputent d’une partie de leur liberté d’être humain. Quand un homme souffre des attentes qui pèsent sur son genre, il n’est pas victime de sexisme, mais des normes genrées. Et ce sont deux choses tout à fait différentes.

D’ailleurs, le féminisme, en se battant contre les stéréotypes de genre, se bat aussi pour la liberté des hommes à être qui ils veulent. Vous pouvez nous dire merci, les mecs, de faire le sale boulot à votre place !

*

Les hommes doivent cesser de nous faire croire qu’eux aussi sont les victimes systémiques des violences sexuelles (les statistiques les contredisent aisément), qu’ils se sentent mal à l’aise, diminués et dégradés lorsqu’ils sont en présence d’une majorité de femmes, qu’ils souffrent de discrimination, de remarques libidineuses, de drague confinant au harcèlement, bref, qu’ils sont devenu le sexe vulnérable, leurs couilles recroquevillées face à la terrifiante puissance féminine. Ils doivent cesser de nous faire croire qu’il existe un équivalent chez les hommes du sexisme subi par les femmes, une symétrie parfaite du système de hiérarchisation des genres célébré par le patriarcat.

Car lorsqu’un homme est discriminé, humilié, agressé, frappé, menacé, harcelé, il ne l’est pas parce qu’il est un homme, c’est-à-dire à cause de la supposée infériorité de son genre. Et c’est là une différence nette avec les violences subies par les femmes, qui ne se perpétuent que parce qu’elles sont encore, à bien des égards, normalisées et légitimées par la société.

Bien sûr, un homme peut être violé, agressé et/ou harcelé sexuellement. Bien sûr, un homme peut être la victime de violences physiques ou morales. Aucun individu, quel que soit son sexe, n’est immunisé contre la violence d’autrui. En revanche, si l’on se place dans une perspective systémique, la violence commise à l’encontre des hommes n’est pas sous-entendue par un impératif de genre : c’est là la grande différence avec les violences faites aux femmes. C’est là, aussi, la variable qui fait du sexisme une discrimination dont seules les femmes peuvent être les récipiendaires.

Qu’est-ce que les hommes cherchent à dire, alors, lorsqu’ils se prétendent victimes de discriminations ? Quel message cherchent-ils à faire passer, quel ressenti expriment-ils ?

En réalité, il ne faut pas voir autre chose dans ces prises de parole que la traduction d’une gêne face à la perspective de l’égalité – perçue collectivement comme une menace. Cette parole n’est que le symptôme du refus des hommes de céder du terrain, une tentative de (re)prendre un pouvoir qu’ils pensent confisqué. Elle n’illustre pas autre chose que leur agacement face à l’ampleur croissante que prennent la parole, le pouvoir et la colère des femmes.

Le féminisme n’empêche aucunement les hommes de dénoncer les violences qu’ils ont subies, ni les normes de genre et injonctions à la masculinité qui les pénalisent. Bien au contraire : il leur laisse toute latitude pour le faire ! Mais le fait qu’ils ne prennent la parole qu’à l’instant où les femmes dénoncent les inégalités qu’elles subissent, comme par un jeu de miroir, laisse à penser que leurs intentions sont ailleurs. En somme, ces hommes ne parleraient pas tant pour défendre leurs intérêts… que pour décrédibiliser la parole des femmes.

Si le sexisme anti-hommes n’existe pas, quid alors de la misandrie ? Là encore, il convient de distinguer les deux. Comme nous l’avons vu, le sexisme est une attitude discriminatoire envers une personne en raison de son sexe et des stéréotypes qui s’y rattachent. La misandrie, en revanche, est une attitude de défiance, de haine et /ou de mépris envers les hommes. Les différentes entre ces deux notions sont nettes :

Le sexisme est collectif, c’est un système, une structure ; la misandrie est individuelle.

Le sexisme est répandu ; la misandrie est anecdotique.

Le sexisme oppresse ; la misandrie ne produit aucun effet systémique.

Autre différence, et pas des moindres : le sexisme et la misogynie tuent, au contraire de la misandrie qui évite les hommes la plupart du temps.

Par ailleurs, la misandrie naît souvent d’un vécu, d’un traumatisme ou d’une succession d’expériences négatives avec les hommes. Elle se développe très rarement ex nihilo, c’est-à-dire sans raison.

*

Le refus des hommes de prendre acte des inégalités de genre dit quelque chose de la façon dont s’exerce aujourd’hui la domination masculine. Elle n’est plus dans la revendication explicite, dans le rejet hostile, dans le cri sonore et violent. Non, le paradigme a changé : elle passe désormais par l’implicite, le déni souriant, la discussion plaisante, le sophisme aimable.

Qu’est-ce qui anime ces hommes ? Il y a la peur de l’égalité, en premier lieu. Mais aussi le manque de temps et de volonté pour s’éduquer sur la question, qui va de pair avec l’inconfort procuré par le fait de regarder la réalité en face. Et puis, soyons honnêtes : la plupart des hommes n’en ont surtout rien à foutre. C’est simple, ils ne sont pas (directement) concernés. Beaucoup plus facile alors, et plus rapide aussi, de nier l’existence du sexisme ou de décentrer le débat en s’en prétendant aussi victimes.

Quand je discute avec un homme non sensibilisé aux questions de genre (et ils sont hélas nombreux), je peux être certaine qu’il va réfuter tous mes arguments pour m’opposer que « la situation n’est pas si dramatique », « faut pas trop exagérer non plus », « dans mon entreprise on est paritaire », « je connais une femme qui gagne plus que son mari », etc. A chaque fois, on s’écarte de l’analyse politique et sociale pour gloser sur sa petite situation personnelle, son aveuglement confortable et obstiné, sa vision du monde qui ne signifie rien. On quitte le territoire du débat, de l’étude, du discours, pour entrer dans un rade médiocre où l’on donne son avis sur des sujets qu’on ne maîtrise pas autour d’une bière tiède et de cacahuètes molles.

Ce qui ne cessera jamais de me surprendre, c’est l’assurance avec laquelle ces hommes tiennent leur position, alors même qu’ils n’y connaissent que dalle, n’ont jamais lu sur le sujet, ne connaissent du féminisme que les seins des Femen, n’ont jamais déconstruit leurs propres stéréotypes, n’ont aucune notion en sociologie de genre. Or, le féminisme, ce n’est pas seulement revendiquer l’égalité entre les femmes et les hommes : c’est aussi une véritable discipline (1), qui mêle politique, sociologie, histoire et psychologie, et s’appuie sur une multitude d’études, de chiffres, d’articles, de statistiques, de données officielles. Ce n’est pas pour rien, d’ailleurs, qu’il existe aujourd’hui de nombreux masters et doctorats en études de genre.

On croit qu’on en sait assez sur le sujet, qu’on a lu suffisamment de livres et ingurgité assez de théorie, que nos connaissances sont à jour. Mais c’est faux : il y a toujours quelque chose à apprendre, toujours quelque chose à découvrir. C’est un véritable puits sans fond.

Il n’y a rien de mal à n’être pas renseigné sur un sujet, ou à ignorer certaines réalités crues. Notre expérience de la société est, par définition, subjective et incomplète. A-t-on pour autant le droit de nier sciemment une réalité rapportée par des personnes qui la vivent au quotidien ? Est-ce que l’on n’enfreint pas son devoir de citoyen-ne lorsque l’on refuse de prendre la mesure du monde autour de soi, lorsque l’on s’entête à voir dans les contours étrécis de son existence une réalité objective et universelle ?

Bien sûr que ma situation est plus confortable que celle de bien des hommes. Mais je ne suis pas devenue féministe pour mon seul compte. Je le suis devenu pour toutes celles qui ne sont pas moi, je le suis devenu pour toutes celles dont je me suis approprié l’histoire, le passé, le vécu, la rage, la tristesse et le dénuement.

Quand je parle des femmes, je ne parle pas uniquement de moi en tant que femme.

Quand je parle de discriminations, je ne parle pas nécessairement de celles que je subis ou suis susceptible de subir. Je parle pour toutes celles qui n’ont pas ma chance, je parle pour toutes celles qui n’ont pas ma voix. Bien sûr que moi, je n’ai pas – pour l’instant – à me plaindre. Mais je ne me bats pas uniquement pour moi : je me bats pour toutes. Parce que quand une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint, c’est à mon genre que l’on s’en prend. Parce que quand une femme se fait insulter dans la rue, c’est moi que l’on insulte. Parce que quand une femme se heurte au plafond de verre, c’est mon avenir et toutes ses potentialités que l’on condamne.

Parce que je suis, par la force des choses, concernée par tout cela. Parce que toute la société est concernée.

Les luttes politiques en général et le féminisme en particulier demandent que nous regardions au-delà de notre expérience, notre avis, notre vision. Pour les êtres égocentriques que nous sommes, c’est une difficulté certaine. Elles demandent que nous ouvrions les yeux – et l’esprit, que nous écoutions les autres, que nous prenions acte de notre impuissance. Elles sont un véritable exercice d’humilité et de modestie.

*

Lors de ma dernière année d’études, j’ai présenté en cours d’anglais un exposé sur le plafond de verre. À la fin de celui-ci, le prof, manifestement gêné par ma terrible audace, a alors demandé à la classe :

– Quel est le métier que vous n’aimeriez faire pour rien au monde ?

Après un silence – personne ne semblait voir le rapport avec la choucroute –, celui-ci a repris :

– Vous pensez certainement à des métiers comme celui-ci : éboueur, ouvrier dans un abattoir, mineur… Eh bien, ces métiers sont exclusivement occupés par des hommes. Ce sont aussi les hommes qui partent à la guerre.

Je ne me souviens plus ce qu’il a ajouté, mais c’était probablement quelque chose comme : « je crois qu’il est donc important de nuancer ce propos », ou bien « les hommes aussi sont désavantagés sur certains aspects, ne l’oublions pas ». Pas un mot sur mon exposé, qui rendait pourtant compte d’une réalité factuelle. Non : ce qui a jailli comme un réflexe, c’est la réaction de base du mâle qui se sent menacé. Le déni. La défense de son territoire de dominant. La tentative d’établir une impossible symétrie des causes.

Parlez des femmes, ils évoqueront les hommes. Discutez des inégalités de genre, et ils viendront se plaindre qu’eux aussi en souffrent.

Mais mon gars, les femmes aussi ont des métiers de merde. Le soin à la personne, le ménage, les temps partiels, la précarité, les salaires et les retraites tronquées, tu crois que c’est pour qui ? Certaines font même l’esclave ménagère, assignée à domicile, et gratuitement avec ça.

Il faut s’interroger sur cette réticence des hommes à réfléchir aux inégalités de genre. Il faut s’interroger sur leur inconfort, leur gêne, leur déni, leurs ruades contrariées, leur colère aussi parfois. Ce totalitarisme de l’aveuglement satisfait dans lequel ils se complaisent, ce promontoire sur lequel ils se dressent lorsque les femmes font entendre leurs revendications. Car toutes ces réactions en disent plus long que les mots, plus long que tous les beaux discours.

Et légitiment, par leur âpreté, l’existence même du féminisme.

 

(1) Il faut cependant noter qu’en France, les études de genre n’ont commencé à véritablement émerger qu’il y a une dizaine d’années. Un retard intellectuel certain par rapport au monde anglo-saxon, qui a vu les gender studies se développer à partir des années 70, jusqu’à devenir une discipline académique à part entière.

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Pourquoi les hommes ont-ils peur de l’égalité ?

 

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Crédit illustration : Eugenia Loli ©

 

Le féminisme peut se définir comme la lutte pour l’amélioration et l’extension du rôle et des droits des femmes dans la société, et l’obtention d’une égalité de fait avec les hommes.

Une revendication qui, en soi, paraît on ne peut plus légitime. Pourtant, plus de 150 ans après les débuts du féminisme moderne, l’égalité entre les femmes et les hommes n’est toujours pas acquise. Certes, elle a bien été entérinée par le droit. Mais lorsqu’on se penche sur les faits, qui restent nettement plus parlants qu’un corpus de lois, on se rend compte que la place des femmes n’est toujours pas égale à celle des hommes, que ce soit dans la sphère publique ou privée.

Les progrès de ces cinquante dernières années ont été fulgurants, c’est un fait. Néanmoins, les femmes se heurtent encore et toujours à de nombreuses inégalités en matière de carrière, de rémunération, de répartition des tâches domestiques, de choix reproductif, de distribution du pouvoir. Sans parler des violences physiques, sexuelles, psychologiques dont elles restent les principales victimes, et de la complaisance des institutions judiciaires face aux manifestations les plus abruptes de la domination masculine.

Pourquoi, alors la société aurait logiquement dû évoluer sur la question de l’égalité entre les femmes et les hommes au gré des batailles féministes, le système patriarcal se maintient-il si fermement ? S’il n’existe pas une seule et unique réponse à cette question, l’une des clés se trouve peut-être dans la résistance de nombreux hommes face à l’idée que les femmes puissent être leur égale dans tous les domaines. On a déjà vu que les femmes aussi pouvaient être misogynes et s’opposer à l’émancipation de leur propre genre  – il est désormais temps de s’intéresser à la question de la résistance masculine à l’idée d’une égalité pleine et entière entre les sexes.

Quand l’égalité devient une menace

Si les réacs ne cessent de geindre sur la « féminisation » de la société (en réalité, elle a simplement accordé aux femmes le rôle qui aurait dû leur revenir depuis toujours) et l’hypothétique transformation des hommes en baudruches dégonflées, ce n’est pas tant qu’ils s’interrogent sur une dévaluation du masculin. Ils savent au fond d’eux que la domination masculine se porte toujours fièrement : il suffit de regarder autour de soi pour s’en apercevoir. Non – ce qui les chagrine, c’est simplement que les femmes ont commencé à gagner en puissance. Qu’elles font tous les jours la démonstration de leur pouvoir, de leur intelligence, de leurs compétences, et donc de leur parfaite égalité théorique avec les hommes. De nombreuses femmes exercent le même métier que les hommes, font état d’un même niveau de ressources (matérielles, financières, intellectuelles), voire PIRE, réussissent mieux qu’eux. Inconcevable, pour ces intégristes de la masculinité « traditionnelle » à qui l’on a appris que leur rôle était de protéger les femmes, ces êtres éternellement faibles. Voilà donc où se trouve la menace : dans l’égalité.

Mais pourquoi, vous demanderez-vous, ces pauvres hommes la craignent-ils tant ? L’égalité n’est pas la domination : c’est simplement un partage paritaire de prérogatives, de droits et de privilèges. Autrement dit, on ne retire à personne sa part du gâteau – on ne fait que proposer à un nombre plus élevé de personnes d’y goûter. Alors ?

Pour mieux comprendre ce mécanisme de pensée, il faut revenir à la racine et s’intéresser à la façon dont les hommes sont élevés. Très tôt, les petits garçons sont incités à développer des compétences telles que le courage, la ténacité, la responsabilité, l’autonomie et à se construire en opposition aux petites filles, qui sont censées représenter la vulnérabilité, la délicatesse, la dépendance et l’émotivité. Soit l’antithèse de ce qu’on leur inculque. Les hommes grandissent dans un environnement qui ne cesse de leur répéter qu’ils sont le « sexe fort ». Or, s’il y a un sexe fort, il y a nécessairement un sexe faible. Les hommes construisent donc leur identité sur la façon dont ils « dominent » les femmes, que ce soit physiquement, intellectuellement, ou socialement. Plus ils les dominent, et plus ils sont des hommes, des vrais.

Cette idée est éminemment toxique, et pourtant : elle est nécessaire pour la pérennisation du système patriarcal. On fait donc comprendre aux garçons, dès leur plus jeune âge, que c’est dans les brèches de l’altérité femme-homme que se niche leur puissance, leur virilité – pour ne pas dire leur supériorité. D’ailleurs, les « pick-up artists » et autres « incels » ne se définissent pas autrement que par rapport aux femmes – celles qu’ils ont réussi à séduire, celles qu’ils projettent de séduire, et celles qu’ils ne parviennent pas à séduire. C’est dans leur rapport aux femmes que se construit (ou pas) leur identité virile, c’est-à-dire leur pouvoir.

Voilà pourquoi tant d’hommes – et de femmes ayant intériorisé les normes du système patriarcal – tiennent autant à cette idée de « sexes complémentaires ». C’est en effet cette assise théorique qui permet de justifier la hiérarchisation des sexes, et donc la domination masculine.

L’égalité représente donc une menace pour les hommes – du moins, ceux qui ont construit leur identité masculine sur la domination (ou l’illusion de la domination) des femmes. Elle est une menace parce qu’elle attente aux fondations mêmes de leur identité. S’ils ne dominent plus personne, qui sont-ils ? Que reste-t-il d’eux-mêmes ?
Si les femmes ont les mêmes d’opportunités professionnelles, le même niveau d’indépendance financière, la même autonomie, les mêmes avantages sociaux et politiques, la même considération et le même pouvoir que les hommes, alors ces derniers ne peuvent plus dominer – dans toutes les dimensions que cette domination comporte. Ils ne peuvent plus harceler, agresser, violer sans devoir en subir les conséquences, ils ne peuvent plus s’accaparer le pouvoir, ils ne peuvent plus prendre des décisions de manière unilatérale, ils ne peuvent plus s’approprier la main-d’œuvre féminine dans la sphère domestique, ils ne peuvent plus se gorger de l’illusion de leur supériorité, celle-là même qui constitue le fondement de leur identité. Si les femmes n’ont plus besoin d’eux, ils perdent non seulement une partie de leur identité « virile », mais aussi l’intégralité ou presque de leurs privilèges.

C’est un fait : une femme à égalité parfaite avec son conjoint (en matière de carrière, de rémunération et de perspectives, pour ne parler que de la sphère professionnelle) fera beaucoup moins souvent le « choix » de rester à la maison pour s’occuper des gosses et/ou prendre en charge l’intégralité des tâches domestiques. Or, de nombreux hommes ne peuvent avoir une carrière et des responsabilités prenantes que parce qu’ils bénéficient du soutien logistique, domestique et affectif de leur compagne. Enlevez-la du tableau, que reste-t-il ? Une pile de machines à faire tourner, d’enfants à élever, de ménage et des courses à faire, de chemises à repasser, et fatalement, beaucoup moins de temps disponible pour diriger le monde.

La question de l’hypergamie

Autrefois, la tendance consistait pour les femmes à choisir un partenaire qui leur était « supérieur » en termes de niveau d’études, de profession et de classe sociale (en sciences sociales, on nomme cela l’hypergamie). Le corollaire logique était que les hommes choisissaient plutôt comme partenaire une femme qui leur était « inférieure » dans les domaines susmentionnés (ce que l’on appelle l’hypogamie).

Cette tendance peut sans doute être lue comme une manifestation subtile de la domination masculine, c’est-à-dire un besoin (conscient ou non) des hommes de se sentir supérieurs à leur conjointe. En effet, comme on l’a vu plus haut, cette sensation de supériorité est directement corrélée à la virilité. Plus un homme se sent « dominant » (parce que c’est lui qui ramène l’argent au foyer, ou parce qu’il a une carrière plus prestigieuse que celle de sa compagne), plus il se sent viril. C’est ainsi qu’on lui a appris à considérer les choses. Cela ne signifie pas que les hommes qui recherchent la supériorité dans le couple sont nécessairement toxiques, malsains ou violents. Cela signifie en revanche que cela fait très peu de temps qu’on a commencé à décorréler le couple des logiques de domination. Fatalement, les vestiges de notre ancien système perdurent.

Je me rappelle mon incrédulité d’adolescente lorsque, observant les couples d’adultes autour de moi, j’ai constaté qu’ils étaient très souvent composés d’un homme pourvu d’une profession et d’un statut social relativement prestigieux et d’une femme dotée d’un emploi moins qualifié, d’un niveau d’études inférieur et/ou d’une classe sociale moins élevée. Cela semblait être la norme. L’expression « chef de famille » (pour désigner le mari) a beau avoir été effacée du Code civil en 1970, l’idée de l’homme qui représenterait le membre « dominant » de la cellule familiale perdure dans les faits.

Si aujourd’hui cette tendance s’efface au profit de relations plus égalitaires, certains hommes continuent à préférer prendre pour compagnes des femmes qui leur sont intellectuellement et socialement « inférieures ». Parce qu’il s’agit là, sans doute, du seul outil qu’ont trouvé ces hommes pour pouvoir briller, à la manière d’un phare qui clignote faiblement dans la nuit. Combien de fois a-t-on entendu ce tropisme sexiste de la femme « trop » intelligente, « trop » ambitieuse qui ferait peur aux hommes ?

L’exemple de Me Too, ou pourquoi les hommes craignent pour leurs privilèges

La raison pour laquelle on a entendu tant d’hommes s’émouvoir des conséquences possibles du mouvement Me Too est simple : ils craignent l’avènement d’une égalité réelle, et non plus seulement théorique. Ces hommes savent pertinemment que la probabilité que leur monde s’effondre en cas d’accusations de violences sexuelles est faible, voire nulle – du moins en France, où la complaisance avec les agresseurs semble plus forte qu’aux Etats-Unis.

En France donc, aucune affaire de ce genre, qu’elle ait été statuée ou ait résulté en un non-lieu, n’a brisé durablement la vie de l’agresseur (et ne parlons même pas de ces hommes anonymes qui, après avoir harcelé et/ou agressé l’une de leurs collaboratrices, continuent à évoluer pépère dans la hiérarchie de leur entreprise pendant que leur victime se voit contrainte de démissionner, quand elle n’est pas tout simplement limogée). Dans la grande majorité des cas, les violences faites aux femmes sont tout simplement impunies. La vie de la victime, en revanche, est durablement impactée.

Tout cela, les hommes le voient bien – personne ne peut être aveugle à ce point. La complaisance de la Justice (qui est à distinguer du droit, lequel doit lui-même être distingué de la morale individuelle) avec les hommes auteurs de violences n’est plus à démontrer. De nombreuses ressources, études et statistiques sont disponibles sur le sujet. Ce que ces hommes craignent, ce n’est donc pas d’être la « victime » de fausses accusations (tout cela n’est qu’un fantasme maculé de mauvaise foi), mais bien qu’on leur confisque des privilèges dont ils jouissent depuis des milliers d’années. Des privilèges financiers, sociaux, politiques, des privilèges de sexe, des privilèges de violence, des privilèges de domination, le tout dans un système qui ferme opportunément les yeux sur les conséquences de la domination masculine.

Voilà pourquoi le retour de bâton n’a pas tardé à apparaître, quelques mois à peine après cette fameuse « libération » de l’écoute des femmes. Il n’y a que des hommes effrayés, inquiets pour leurs privilèges et leurs passe-droits pour venir expliquer aux femmes dans quel cadre doit s’exercer leur prise de parole. Si elles parlent trop fort, si elles racontent tout, si on les écoute trop, le système patriarcal tel que nous le connaissons aujourd’hui commencera à s’ébranler. Et c’est précisément cette échéance qu’ils repoussent.

Conclusion

Pour toutes ces raisons, le mouvement féministe ne peut aujourd’hui faire l’économie d’une déconstruction de la masculinité. Exiger que les droits des femmes progressent, oui, évidemment : mais un travail de remise en cause de la virilité telle que nous l’entendons aujourd’hui doit aussi être entrepris, car ces deux thématiques sont indissociables l’une de l’autre. Lorsque les hommes n’auront plus besoin de dominer pour se sentir pleins et entiers, et lorsque les femmes prendront conscience qu’elles sont complètes même sans un homme à leur côté, alors nous aurons fait un pas en avant. L’idée d’une prétendue complémentarité des sexes doit être enterrée : les hommes ne complètent pas les femmes, et les femmes ne complètent pas les hommes. Il est temps de se libérer des entraves du genre et de la structure immuable, sclérosée, dans laquelle il se forme depuis des milliers d’années. Il est temps, aussi, que les hommes cessent de se nourrir de la chair et du sang des femmes pour se sentir exister.

Osons dire cette vérité qui dérange : si l’égalité réelle existait, aucune femme n’accepterait de tenir compagnie à des hommes médiocres. De fait, l’appropriation par les hommes du temps, de la main-d’œuvre et du soutien émotionnel des femmes, sur laquelle repose notre système actuel, ne serait plus envisageable. Ce sont les fondations mêmes de notre société qui seraient impactées. De quoi éprouver quelques frissons, n’est-ce pas ?

Mais il y a aussi la vérité suivante : si l’égalité réelle existait, chacun et chacune serait bien plus heureux.se et épanoui.e. Et non, aucun homme ne serait privé de son pouvoir – si ce n’est celui de dominer. Et c’est bien là le nœud du problème. Ces derniers mois nous ont donné à voir un triste spectacle, celui d’une caste masculine qui ne peut supporter de se voir spoliée de ses privilèges de domination. On déplore ainsi la fin d’une culture qui permettait aux hommes non pas de cohabiter paisiblement avec les femmes, mais d’exercer leur pouvoir avec l’assentiment d’une majorité silencieuse.

Voilà pourquoi l’égalité fait si peur. La lutte ne fait que commencer.

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Sexe et domination masculine

Disclaimer : Cet article se focalise uniquement sur la sexualité hétérosexuelle.

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Crédit illustration : Julia Geiser ©

 

La sexualité est l’une des grandes inconnues de la théorie féministe. En dehors du discours béat selon lequel le sexe est – ou peut être – un outil d’émancipation pour les femmes, point de salut. On nous répète qu’il faut se réapproprier nos corps, se concentrer sur nos orgasmes, s’éclater au lit. On ne s’appesantit jamais sur le fait que le sexe est considéré (et utilisé) par un certain nombre d’hommes comme un instrument de domination. Que la sexualité hétérosexuelle, loin de libérer les femmes, peut aussi les enfermer, les diminuer, les dégrader.

Bien sûr, avec le bon partenaire, le sexe peut être une formidable aventure. Mais même dans un endroit aussi intime, nous ne pouvons jamais nous débarrasser totalement de notre héritage patriarcal. Les conséquences en sont multiples.

Au travers de trois angles différents (la dissociation entre sexe « sale » et sexe convenable ; la violence dans le sexe ; l’obsession de la pureté), analysons donc la façon dont le système patriarcal a fait de la sexualité féminine un objet de honte et du sexe un vecteur de domination.

La maman et la putain

A la source de la fameuse dichotomie entre la maman (que l’on respecte) et la putain (que l’on salit), se trouve l’idée hélas répandue que le sexe dégrade les femmes. Plus une femme a de partenaires, plus elle est « souillée ». C’est une salope, toute la ville lui est passée dessus, son vagin est béant d’avoir été trop visité, etc. En revanche, plus un homme a de partenaires, plus il est respectable et respecté. Le sexe ne le salit pas : il le virilise, donc le grandit. Judicieuse invention du patriarcat que ce double standard pour contrôler le corps des femmes, tout en s’assurant qu’elles n’acquièrent pas trop d’expérience sexuelle – ce qui pourrait, entre autres, leur donner matière à comparaison…

C’est parce qu’ils ont intégré l’idée que le sexe est déshonorant pour les femmes que certains hommes ne parviennent pas à se lancer dans des pratiques sexuelles qui sortent du répertoire adéquat (le missionnaire dans un lit aux draps propres) avec leur conjointe officielle. La justification la plus souvent utilisée est qu’ils auraient l’impression, en s’éloignant du schéma sexuel dit classique, de lui « manquer de respect ». Les pratiques sexuelles moins ordinaires, moins socialement acceptées (sodomie, BDSM, éjaculation faciale, sexe en extérieur…) sont alors réservées à un imaginaire secret, ou bien à une amante passagère. Ce besoin de dissocier le sexe respectable du sexe « sale » est symptomatique de la misogynie qui structure notre société.
Il y a pourtant une faille dans ce « raisonnement » (si j’ose employer ce terme). Si les femmes sont salies lorsqu’elles couchent avec des hommes, cela ne signifie-t-il pas, en toute logique, que les hommes sont… sales ?

Sémantique de la violence sexuelle

Baiser, niquer, fourrer, pilonner, défoncer… Le champ lexical du sexe est souvent dépréciatif et mâtiné de violence, comme si la pénétration avait vocation à souiller les femmes. A les humilier, à leur faire du mal. D’ailleurs, et ce n’est pas un hasard, on utilise les expressions « se faire baiser » ou « se faire niquer » pour dire qu’on s’est fait avoir, pour signifier qu’on nous a pris quelque chose.

Certains hommes, parce qu’ils ont été biberonnés au porno ou parce qu’ils ont grandi dans une société sexiste (voire les deux en même temps, ce qui n’arrange pas nos affaires), sont ainsi incapables de dissocier le sexe de la domination. Ils ne font pas l’amour : ils baisent. Pour frimer auprès des potes, pour se prouver quelque chose à eux-mêmes, pour se sentir plus « homme », pour répondre à une injonction sociale, pour tenter de correspondre aux canons contemporains d’une virilité axée sur la performance sexuelle. Performance qui doit se traduire par la quantité, et non par la qualité. Ces hommes ne cherchent pas à apporter du plaisir ni même de la considération à leur partenaire : au contraire, ils cherchent à lui soutirer quelque chose. Ils ne partagent pas un moment : ils se l’accaparent pour eux tout seuls, que ce soit pour se sentir plus « viril » ou tout simplement pour jouir. Leur partenaire est objectifiée, accessoire à leur plaisir. Elle ne représente pas plus qu’un vulgaire territoire à conquérir – vite, et sans gloire.

Certaines pratiques ont d’ailleurs explicitement vocation à nuire. C’est le cas par exemple du stealthing, « tendance » qui consiste à retirer son préservatif pendant un rapport sexuel sans prévenir sa ou son partenaire. Les motivations des hommes qui le pratiquent sont quelque peu obscures (désir mégalomane de « répandre sa semence », volonté de se sentir en position de pouvoir, etc.) mais elles sont assimilables à la satisfaction ressentie par les violeurs, qui voient dans le fait d’imposer quelque chose à leur partenaire une manière d’asseoir leur domination. Au-delà des risques sanitaires évidents (grossesse non désirée, VIH, infections sexuellement transmissibles…), l’acte est symboliquement violent, et potentiellement traumatisant pour la personne qui le subit. D’autres hommes « s’amusent » également à cacher la contraception de leur compagne, voire même à substituer – à son insu – ses pilules contraceptives par des comprimés neutres.

Les femmes aussi intériorisent ce lien entre sexualité et domination. Une étude australienne sur la pratique du BDSM a ainsi démontré qu’une grande majorité de femmes occupait le rôle de « soumis.e », tandis que les hommes occupaient en majorité le rôle de dominant. Précédées par les inégalités qu’elles subissent dans la vie « réelle », les femmes semblent avoir du mal à se sentir à l’aise dans un rôle de dominante, comme si elles avaient intégré l’idée qu’elles ne pouvaient pas avoir le dessus – dans tous les sens du terme.

Idem pour la violence au lit, que de nombreuses femmes ont intégré comme faisant partie du schéma sexuel « normal ». Voire ont appris à réclamer. Il en va ainsi des insultes, pratique depuis longtemps banalisée. Mais le fait qu’une pratique soit « courante » ne la dépouille pas pour autant de son sexisme originel. Si les insultes au lit sont quasi-exclusivement dirigées vers les femmes, ce n’est pas un hasard. Les salope, chienne, petite pute, etc. peuvent bien être un jeu pour celui qui les prononce et celle qui les reçoit, ils n’en demeurent pas moins des termes dégradants, visant à signifier à la personne auxquels ils s’adressent son infériorité présumée. Idem pour les gestes violents comme les claques, le tirage de cheveux et les mains autour du cou pour mimer un étranglement. Ces gestes, tout consentis qu’ils soient, ne sont-ils pas l’expression (conscientisée ou non) d’une éducation au mépris des femmes ?

Certes, certain-e-s diront que le sexe est un « monde à part », et que les fantasmes n’ont pas de prise avec la vie réelle. Que la seule chose qui importe est le consentement mutuel des partenaires. Ce n’est qu’à moitié vrai, car le sexisme ne s’arrête pas à la porte de la chambre à coucher – nos gestes, nos fantasmes, nos paroles ne débarquent jamais de nulle part. Nous avons grandi et nous vivons dans une société sexiste qui a conditionné tous les aspects de notre vie, y compris notre sexualité. Un homme ne pense peut-être pas à mal lorsqu’il traite sa partenaire de « salope » pendant un rapport sexuel, mais il perpétue malgré lui l’idée que la sexualité féminine doit être méprisée. D’ailleurs, on aura beau s’en défendre, le fait même d’érotiser des insultes sexistes et d’être sexuellement stimulé-e par la violence (quand bien même elle est jouée, donc artificielle) n’est pas anodin.

On peut bien sortir la carte du jeu, du fantasme, de l’irréel, il est difficile de ne pas voir dans le sexe hétérosexuel une réplique à peine voilée de la vie sociale et politique, au sein de laquelle règne une inégalité de genre encore prégnante. Et un lieu de reproduction de ces rôles sociaux auxquels nous ne réfléchissons même plus tant ils nous semblent aller de soi, femmes soumises et objectifiées, hommes décisionnaires et dominants.

Sois vierge et tais-toi

Les injonctions auxquelles sont soumises les femmes en matière de sexualité ont beaucoup à voir avec la « pudeur », la « préservation » de soi – comme si la sexualité était une souillure, une pratique infamante. Les femmes vierges sont ainsi considérées comme « pures », un élément de langage qui n’a rien d’anodin puisqu’il suppose que la non-virginité est une vilenie. Bien que le mythe de la virginité soit de moins en moins prégnant dans nos sociétés occidentales, nous avons toujours tendance à fétichiser les femmes vierges, comme si le simple fait qu’elles n’aient jamais eu de rapport sexuel leur conférait une aura, une valeur particulière. De même, il n’est pas rare de se heurter aux éloges discrets de la virginité féminine : « ça veut dire que tu te respectes » (comme si faire l’amour traduisait un manque de respect à son propre égard), « c’est important de ne pas faire sa première fois avec n’importe qui », « c’est bien aussi de se préserver » (de quoi ? des mauvais coups ?), etc. L’obsession patriarcale de la virginité se cristallise sur l’hymen, cette fine membrane située à l’entrée du vagin dont la rupture est censée provoquer des saignements. Ces dernières années ont d’ailleurs vu une inquiétante recrudescence des hymenoplasties, ces opérations chirurgicales visant à reconstruire un hymen assoupli par les rapports sexuels – et même à « restaurer la virginité » (sic), selon le site Internet d’une clinique parisienne peu scrupuleuse. Une aberration, puisque de nombreuses femmes ne saignent pas lors de leur premier rapport sexuel.

Si l’on n’est plus vierge, il faut au moins prétendre que le sexe ne nous intéresse pas plus que ça. Le magazine Marie-Claire, en 2011, a ainsi tenté de résoudre cet épineux dilemme en proposant à ses lectrices un article intitulé « Aimer le sexe sans passer pour une fille facile ». Ce titre honteux mais toujours d’actualité résume toutes les contradictions de notre société patriarcale. Être un bon coup, oui ; être un bon coup enthousiaste, non. Car assumer ses désirs ne fait pas partie de la panoplie de la femme convenable. Les comportements attendus des femmes visent à prouver qu’elles n’aiment pas vraiment le sexe ; en effet, plus leur degré de résistance aux avances sexuelles est élevé, plus leur valeur augmente. Le but est donc de faire croire que leur sexualité fonctionne naturellement sur un mode chasseur/proie, le sexe étant une concession faite au mâle qui l’aurait réclamé, un abandon de soi à demi consenti, presque un sacrifice. Ne pas coucher trop vite, ne pas montrer trop de peau, ne pas montrer trop d’enthousiasme au lit, ne pas en réclamer plus, ne pas se mettre en avant, ne pas exprimer ouvertement ses désirs. Les femmes marchent en permanence sur un fil d’équilibriste, sommées d’avoir une sexualité épanouie tout en voyant l’expression de celle-ci réprimée par le corps social.

Et les hommes, dans tout cela ? Il y a un paradoxe édifiant dans la façon dont ils sont sommés de considérer le sexe. Ces derniers sont en effet censés vouloir des relations sexuelles avec les femmes – et n’en avoir jamais assez, à tel point qu’ils « doivent » parfois faire appel à des prostituées. Prostituées qui, malgré le fait qu’elles leur fournissent un service supposément nécessaire, continuent à être humiliées, battues, violées, considérées comme des sous-êtres. Comme si le fait même de fournir du sexe – ce qui arrange pourtant bien les hommes qui en bénéficient – méritait une punition. On peut faire un parallèle avec le cliché de la femme rejetée par l’homme avec lequel elle vient de coucher, comme si, après un rapport sexuel, elle avait soudain perdu tout intérêt. Cela n’a rien à voir avec le sexe en lui-même : c’est de pouvoir dont il s’agit. Dans le jeu de la séduction, les hommes sont en effet incités à considérer l’acte « final » (le rapport sexuel) comme un signe de reddition de leur partenaire. Celle-ci ayant cédé, elle ne présente plus d’intérêt notable ; voire même, elle est à blâmer.

Pour ces hommes, le sexe n’est pas un partage : c’est un vecteur de domination. Leur virilité est légitimée chaque fois que l’une de leur partenaire cède (c’est ainsi qu’ils voient la chose) à leurs avances. Cependant, comme le sexe déshonore les femmes en même temps qu’il anoblit les hommes, chacune des partenaires avec lesquelles ils ont eu un rapport sexuel doit être punie – par le mépris, l’ignorance, l’irrespect ou le manque de considération. Cela aboutit à ce système ubuesque dans lequel la sexualité des femmes est désirée, recherchée, poursuivie par les hommes, tout en étant fermement désapprouvée par ceux-ci.

Il est d’ailleurs étonnant de constater que les hommes (au sens de groupe social) méprisent à ce point des personnes dont ils recherchent pourtant avidement la présence, à tel point qu’ils sont prêts à les payer. Les hommes ne méprisent pas le sexe en tant que tel : ils méprisent les personnes avec lesquelles ils ont des rapports sexuels, c’est-à-dire les femmes. Peut-être faut-il lire dans ce paradoxe l’idée, intégrée par beaucoup d’hommes, que le sexe est une affaire essentiellement masculine. Une affaire de testostérone, de puissance, de virilité, dans laquelle les femmes sont certes nécessaires mais cependant importunes, comme toute personne faisant effraction sur un territoire qui lui est interdit (doit-on rappeler que, de la Grèce antique jusqu’au début du 19e siècle, les femmes étaient réputées pour leur appétit sexuel insatiable, au contraire des hommes qui étaient censés avoir la pleine maîtrise de leurs désirs ?). Et pourtant, ils continuent à vouloir baiser avec des femmes, et à rejeter avec véhémence tout ce qui a trait à l’homosexualité. La contradiction est forte. De quoi est-elle le nom ? Que dit-elle sur notre rapport malade à la sexualité, sur l’influence délétère du discours patriarcal, pornographique et religieux sur nos représentations sociales ?

Conclusion

Le contrôle du corps et de la sexualité féminine est l’un des outils les plus avidement utilisés par le système patriarcal pour entraver l’émancipation des femmes. Comment est-il possible d’agir librement, en effet, lorsque nos corps sont pris dans les rets d’injonctions perpétuelles ? Peut-on vivre une sexualité épanouie lorsqu’il faut aimer le sexe sans le montrer, suivre ses envies sans pouvoir les nommer, perdre sa virginité pas trop tôt mais pas trop tard, montrer son corps mais pas trop, coucher mais sans le dire, entre autres sommations limitantes et contradictoires ?

Evidemment, cet article ne prétend pas qu’il est impossible d’avoir une sexualité saine dans un système patriarcal, ni que tous les hommes sont des tyrans sexuels avides de domination et toutes les femmes des victimes sans défenses. En revanche, il est intéressant d’analyser les mécanismes de domination parfois subtils qui sont à l’œuvre dans la sexualité hétérosexuelle. Non pas nécessairement pour s’en prémunir : on peut consentir avec joie à sa propre domination dans un cadre intime, et cela ne regarde que nous-même. Néanmoins, en avoir conscience nous laisse libre de choisir comment nous voulons vivre notre sexualité.

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Tu seras un connard, mon fils

AAAA

L’autre jour, j’écoutais un podcast sur les relations entre les femmes et les hommes (pourquoi je fais ça ? je ne sais pas). Je ne me rappelle plus le sujet – c’est dire à quel point il était intéressant, ce podcast – mais je me rappelle en revanche avoir soupiré quand l’une des animatrices a dévoilé qu’elle n’aimait pas les « canards » et qu’il lui fallait « un homme qui lui résiste un minimum ».

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Agacement : une allégorie

Les canards ? Non, point de sympathique palmipède ici : en langage familier, le mot « canard » désigne de manière péjorative un homme romantique et sentimental. C’est aussi plus ou moins une insulte, que l’on réserve aux hommes qui ont l’outrecuidance de se montrer respectueux et attentionnés envers leur partenaire. Parce que traiter les gens que l’on aime comme de la merde, c’est tellement plus viril. Un signe de masculinité forte et conquérante, au même titre qu’une imposante paire de couilles.

Le canard de 2018 représente en réalité l’antithèse de la masculinité toxique, c’est-à-dire un homme suffisamment bien dans sa peau pour envisager les relations amoureuses autrement qu’au travers du prisme de la domination. Un homme qui accorde de l’importance à son couple et veut faire plaisir à sa copine, parce que ce sont des choses qui arrivent, parfois. Et un juste retour des choses aussi, puisque l’on attend la même chose des femmes en couple depuis environ un millénaire. Mais le canard a mauvaise presse, particulièrement chez les 15-25 ans (semble-t-il). Et pour cause : il n’est pas viril.
Les critères de la virilité contemporaine (n’oublions pas qu’elle change de visage selon les époques) englobent notamment la force, l’autorité, la détermination, le courage, la tendance à la domination, la confiance en soi. Y a-t-il la place, dans cette liste certes non exhaustive, pour des dîners aux chandelles, des lettres d’amour et des croissants chauds le dimanche matin ? Apparemment non. (On me souffle dans l’oreillette que faire livrer des fleurs au bureau de sa copine ne marche pas non plus).

En réalité, le spectre de la virilité étant particulièrement étroit, tous les comportements qui semblent s’en éloigner sont considérés comme une preuve de faiblesse, un manquement aux règles tacites qui régissent la masculinité. D’autant que le romantisme (acheter des fleurs, organiser un dîner, envoyer des SMS d’amour, se préoccuper des sentiments de son/sa partenaire…) est censé appartenir, sans dérogation possible, au répertoire féminin. Les hommes ne sont pas éduqués à s’adonner librement à ce type de comportements, pas plus qu’ils ne sont « socialisés à l’amour », contrairement aux femmes. Le refoulement des émotions, l’indifférence, la nonchalance, voire le cynisme sont en revanche encouragés, et ce dès le plus jeune âge. « Ne pleure pas comme une fillette », « Sois fort comme un homme », « Arrête de faire ton trouillard », « Montre-leur qui est le plus courageux » : les injonctions au désengagement émotionnel fleurissent très tôt, dans le but de faire des petits garçons de futurs hommes – des vrais. Les codes du genre sont très vite intériorisés, et toute déviance ne manque jamais d’être pointée du doigt.

Plus tard, les hommes qui se rendent « coupables » d’emprunts au monde féminin sont donc ostracisés, punis par leurs pairs pour avoir trahi leur genre. Si le romantisme a un sexe, il n’est certainement pas masculin.

 

Du côté des femmes

On répète aux femmes, depuis leur plus jeune âge, qu’un homme qui leur fait du mal est un homme qui exprime son amour pour elles. Cela commence dans la cour de récré, quand les petits garçons tirent les cheveux ou soulèvent les jupes des petites filles (« ils cherchent simplement à attirer ton attention, ma chérie ») et cela se poursuit à l’âge adulte, quand la jalousie maladive et la volonté du contrôle du compagnon sont justifiées par « la puissance de ses sentiments ».

On leur apprend à désirer les expressions les plus toxiques de la masculinité (l’autorité, la jalousie, la possessivité…), à rechercher chez les hommes une altérité poussée à son comble, une virilité stéréotypée qui s’oppose à ce qu’est censée être la féminité. On leur apprend à chercher non pas un partenaire égal mais quelqu’un qui devra les « protéger », leur « tenir tête », leur montrer le droit chemin. Parce qu’elles sont des femmes, et donc des êtres faibles.

On leur apprend à voir dans des comportements abusifs des preuves d’amour, ou bien des symptômes d’une fragilité existentielle qu’elles seront les seules à pouvoir réparer.
On leur apprend à trouver l’inégalité sexy et désirable. Et ça marche : le système patriarcal se maintient ainsi avec la complicité de ses victimes.
Ainsi, la légendaire préférence des femmes pour les « connards » n’a rien de naturel – si toutefois elle existe. Il ne s’agit que d’un puissant conditionnement social, qui commence dès la petite enfance et se poursuit tout au long de la vie.

 

Du côté des hommes

Les différences d’éducation entre hommes et femmes aboutissent à la production de comportements spécifiques à chaque genre, sources de nombreuses incompréhensions et manne financière inépuisable (combien de magazines, de livres, d’ateliers, de formations bidon, de séances chez le psy ont-elles été refourguées dans le but de « mieux aider les hommes et les femmes à se comprendre » ?) En réalité, les hommes ne viennent pas de Mars : ils sont simplement éduqués différemment des femmes.

Ainsi, l’indépendance est une valeur très tôt encouragée chez les garçons. On les incite à partir à l’aventure, à faire preuve de courage, à ne compter que sur eux-mêmes. Leurs jeux d’enfant sont tournés vers « l’extérieur » : jeux d’aventure, de stratégie, de guerre… A l’inverse, tout ce qui a trait aux sentiments, à l’amour, au romantisme est très vite intégré comme étant un « truc de fille ». Après tout, c’est à elles que sont destinées les comédies romantiques, les diadèmes de princesse, les cahiers roses couverts de petits cœurs et les jeux de cour de récré du type « papa et maman », qui reproduisent la vie quotidienne d’un couple qui s’occupe de ses enfants. Quant aux qualités que sont l’empathie, la prévenance, l’attention à l’autre (« le care »), elles sont très tôt considérées comme étant des traits féminins. Et pour cause : elles sont presque exclusivement inculquées aux petites filles.

Dès l’enfance, on prépare les petits garçons à leur futur rôle, celui d’un mâle dominant, « protecteur » (quoi que cela puisse signifier), intrépide, un brave petit soldat coupé de ses émotions. On apprend aux petits garçons que « les filles, c’est nul », que les émotions et les pleurs sont des « trucs de filles », que l’amour « c’est pour les filles », l’élément féminin représentant, vous l’avez compris, la pire déchéance qui soit.

Quelques années plus tard, à l’adolescence, les codes de genre sont parfaitement intériorisés. A tel point que toute incursion hors des territoires restreints de la masculinité est vue comme une déviance, une insupportable trahison.
Et en matière de relations amoureuses, les stéréotypes de genre sont encore si prégnants que le fait qu’un homme puisse faire preuve de romantisme, de gentillesse, de prévenance nous paraît totalement incongru. Si incongru qu’il a fallu lui trouver un surnom, pour l’isoler du clan respectable des hommes qui se comportent comme des vrais mecs, eux.

Mais rire d’un homme attentionné envers sa copine légitime l’idée selon laquelle il est normal que les hommes se comportent comme des connards avec les femmes (c’est dans leur nature, après tout) et que les relations hommes-femmes doivent nécessairement fonctionner sur un modèle dominant/dominé. Cela normalise le manque de respect, les comportements abusifs, et dans le pire des cas la violence des hommes envers les femmes. Nous avons toutes et tous déjà entendu ce type de discours : Il ne veut plus que je sorte avec mes amies parce qu’il a peur de me perdre. A cause de ses sentiments pour moi, il est devenu très jaloux. Il est violent avec moi parce qu’il m’aime trop/parce que c’est un homme/parce qu’il n’arrive pas à se gérer. Il ne fait pas attention à moi et ne respecte pas mes besoins mais c’est normal, c’est un mec… Etc.

Ou comment, sous couvert d’essentialisme, nous légitimons massivement la violence masculine.

 

Conclusion

C’est un fait : beaucoup d’hommes se sentent encore obligés de se comporter comme des trous du cul pour prouver leur virilité. Mais peut-on vraiment leur en vouloir, dans la mesure où c’est ce que l’on attend encore d’eux ?

D’autre part, les femmes sont préparées dès leur plus jeune âge à une future vie de couple, censée représenter l’acmé de leur existence, le pilier sur lequel s’adosse leur identité. Comme un sortilège qui ne s’efface pas en dépit des progrès de l’égalité, on les destine encore et toujours à la vie intérieure, à la sphère intime, à l’ombre d’une tierce personne. Par corollaire, les hommes sont éduqués à chercher l’épanouissement dans la sphère publique, que ce soit au travers de leurs loisirs ou de leur activité professionnelle. La vie de couple apparaît donc pour eux comme une contingence, un accessoire qui vient éventuellement compléter leur existence mais ne les définit pas en tant que personne.

Dès lors, faut-il s’étonner du fait que les hommes soient stigmatisés lorsqu’ils sont trop « romantiques », trop « sentimentaux », et que les femmes persistent à trouver sexy la virilité traditionnelle – même lorsqu’elle est problématique ?
Ne sous-estimons pas l’importance de l’éducation. L’empowerment des femmes est un premier pas, mais cela ne suffit pas : dans la construction d’un monde égalitaire, il est tout aussi crucial d’apprendre aux hommes à devenir des êtres humains décents, loin des stéréotypes archaïques sur la masculinité.

Si personne ne sait vraiment ce que signifie être un homme, il est à peu près certain que se comporter comme un gros naze n’a rien de « viril ». Et promis, organiser un dîner aux chandelles pour votre copine ne vous enlèvera pas vos précieuses couilles.