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Tu seras un connard, mon fils

AAAA

L’autre jour, j’écoutais un podcast sur les relations entre les femmes et les hommes (pourquoi je fais ça ? je ne sais pas). Je ne me rappelle plus le sujet – c’est dire à quel point il était intéressant, ce podcast – mais je me rappelle en revanche avoir soupiré quand l’une des animatrices a dévoilé qu’elle n’aimait pas les « canards » et qu’il lui fallait « un homme qui lui résiste un minimum ».

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Agacement : une allégorie

Les canards ? Non, point de sympathique palmipède ici : en langage familier, le mot « canard » désigne de manière péjorative un homme romantique et sentimental. C’est aussi plus ou moins une insulte, que l’on réserve aux hommes qui ont l’outrecuidance de se montrer respectueux et attentionnés envers leur partenaire. Parce que traiter les gens que l’on aime comme de la merde, c’est tellement plus viril. Un signe de masculinité forte et conquérante, au même titre qu’une imposante paire de couilles.

Le canard de 2018 représente en réalité l’antithèse de la masculinité toxique, c’est-à-dire un homme suffisamment bien dans sa peau pour envisager les relations amoureuses autrement qu’au travers du prisme de la domination. Un homme qui accorde de l’importance à son couple et veut faire plaisir à sa copine, parce que ce sont des choses qui arrivent, parfois. Et un juste retour des choses aussi, puisque l’on attend la même chose des femmes en couple depuis environ un millénaire. Mais le canard a mauvaise presse, particulièrement chez les 15-25 ans (semble-t-il). Et pour cause : il n’est pas viril.
Les critères de la virilité contemporaine (n’oublions pas qu’elle change de visage selon les époques) englobent notamment la force, l’autorité, la détermination, le courage, la tendance à la domination, la confiance en soi. Y a-t-il la place, dans cette liste certes non exhaustive, pour des dîners aux chandelles, des lettres d’amour et des croissants chauds le dimanche matin ? Apparemment non. (On me souffle dans l’oreillette que faire livrer des fleurs au bureau de sa copine ne marche pas non plus).

En réalité, le spectre de la virilité étant particulièrement étroit, tous les comportements qui semblent s’en éloigner sont considérés comme une preuve de faiblesse, un manquement aux règles tacites qui régissent la masculinité. D’autant que le romantisme (acheter des fleurs, organiser un dîner, envoyer des SMS d’amour, se préoccuper des sentiments de son/sa partenaire…) est censé appartenir, sans dérogation possible, au répertoire féminin. Les hommes ne sont pas éduqués à s’adonner librement à ce type de comportements, pas plus qu’ils ne sont « socialisés à l’amour », contrairement aux femmes. Le refoulement des émotions, l’indifférence, la nonchalance, voire le cynisme sont en revanche encouragés, et ce dès le plus jeune âge. « Ne pleure pas comme une fillette », « Sois fort comme un homme », « Arrête de faire ton trouillard », « Montre-leur qui est le plus courageux » : les injonctions au désengagement émotionnel fleurissent très tôt, dans le but de faire des petits garçons de futurs hommes – des vrais. Les codes du genre sont très vite intériorisés, et toute déviance ne manque jamais d’être pointée du doigt.

Plus tard, les hommes qui se rendent « coupables » d’emprunts au monde féminin sont donc ostracisés, punis par leurs pairs pour avoir trahi leur genre. Si le romantisme a un sexe, il n’est certainement pas masculin.

 

Du côté des femmes

On répète aux femmes, depuis leur plus jeune âge, qu’un homme qui leur fait du mal est un homme qui exprime son amour pour elles. Cela commence dans la cour de récré, quand les petits garçons tirent les cheveux ou soulèvent les jupes des petites filles (« ils cherchent simplement à attirer ton attention, ma chérie ») et cela se poursuit à l’âge adulte, quand la jalousie maladive et la volonté du contrôle du compagnon sont justifiées par « la puissance de ses sentiments ».

On leur apprend à désirer les expressions les plus toxiques de la masculinité (l’autorité, la jalousie, la possessivité…), à rechercher chez les hommes une altérité poussée à son comble, une virilité stéréotypée qui s’oppose à ce qu’est censée être la féminité. On leur apprend à chercher non pas un partenaire égal mais quelqu’un qui devra les « protéger », leur « tenir tête », leur montrer le droit chemin. Parce qu’elles sont des femmes, et donc des êtres faibles.

On leur apprend à voir dans des comportements abusifs des preuves d’amour, ou bien des symptômes d’une fragilité existentielle qu’elles seront les seules à pouvoir réparer.
On leur apprend à trouver l’inégalité sexy et désirable. Et ça marche : le système patriarcal se maintient ainsi avec la complicité de ses victimes.
Ainsi, la légendaire préférence des femmes pour les « connards » n’a rien de naturel – si toutefois elle existe. Il ne s’agit que d’un puissant conditionnement social, qui commence dès la petite enfance et se poursuit tout au long de la vie.

 

Du côté des hommes

Les différences d’éducation entre hommes et femmes aboutissent à la production de comportements spécifiques à chaque genre, sources de nombreuses incompréhensions et manne financière inépuisable (combien de magazines, de livres, d’ateliers, de formations bidon, de séances chez le psy ont-elles été refourguées dans le but de « mieux aider les hommes et les femmes à se comprendre » ?) En réalité, les hommes ne viennent pas de Mars : ils sont simplement éduqués différemment des femmes.

Ainsi, l’indépendance est une valeur très tôt encouragée chez les garçons. On les incite à partir à l’aventure, à faire preuve de courage, à ne compter que sur eux-mêmes. Leurs jeux d’enfant sont tournés vers « l’extérieur » : jeux d’aventure, de stratégie, de guerre… A l’inverse, tout ce qui a trait aux sentiments, à l’amour, au romantisme est très vite intégré comme étant un « truc de fille ». Après tout, c’est à elles que sont destinées les comédies romantiques, les diadèmes de princesse, les cahiers roses couverts de petits cœurs et les jeux de cour de récré du type « papa et maman », qui reproduisent la vie quotidienne d’un couple qui s’occupe de ses enfants. Quant aux qualités que sont l’empathie, la prévenance, l’attention à l’autre (« le care »), elles sont très tôt considérées comme étant des traits féminins. Et pour cause : elles sont presque exclusivement inculquées aux petites filles.

Dès l’enfance, on prépare les petits garçons à leur futur rôle, celui d’un mâle dominant, « protecteur » (quoi que cela puisse signifier), intrépide, un brave petit soldat coupé de ses émotions. On apprend aux petits garçons que « les filles, c’est nul », que les émotions et les pleurs sont des « trucs de filles », que l’amour « c’est pour les filles », l’élément féminin représentant, vous l’avez compris, la pire déchéance qui soit.

Quelques années plus tard, à l’adolescence, les codes de genre sont parfaitement intériorisés. A tel point que toute incursion hors des territoires restreints de la masculinité est vue comme une déviance, une insupportable trahison.
Et en matière de relations amoureuses, les stéréotypes de genre sont encore si prégnants que le fait qu’un homme puisse faire preuve de romantisme, de gentillesse, de prévenance nous paraît totalement incongru. Si incongru qu’il a fallu lui trouver un surnom, pour l’isoler du clan respectable des hommes qui se comportent comme des vrais mecs, eux.

Mais rire d’un homme attentionné envers sa copine légitime l’idée selon laquelle il est normal que les hommes se comportent comme des connards avec les femmes (c’est dans leur nature, après tout) et que les relations hommes-femmes doivent nécessairement fonctionner sur un modèle dominant/dominé. Cela normalise le manque de respect, les comportements abusifs, et dans le pire des cas la violence des hommes envers les femmes. Nous avons toutes et tous déjà entendu ce type de discours : Il ne veut plus que je sorte avec mes amies parce qu’il a peur de me perdre. A cause de ses sentiments pour moi, il est devenu très jaloux. Il est violent avec moi parce qu’il m’aime trop/parce que c’est un homme/parce qu’il n’arrive pas à se gérer. Il ne fait pas attention à moi et ne respecte pas mes besoins mais c’est normal, c’est un mec… Etc.

Ou comment, sous couvert d’essentialisme, nous légitimons massivement la violence masculine.

 

Conclusion

C’est un fait : beaucoup d’hommes se sentent encore obligés de se comporter comme des trous du cul pour prouver leur virilité. Mais peut-on vraiment leur en vouloir, dans la mesure où c’est ce que l’on attend encore d’eux ?

D’autre part, les femmes sont préparées dès leur plus jeune âge à une future vie de couple, censée représenter l’acmé de leur existence, le pilier sur lequel s’adosse leur identité. Comme un sortilège qui ne s’efface pas en dépit des progrès de l’égalité, on les destine encore et toujours à la vie intérieure, à la sphère intime, à l’ombre d’une tierce personne. Par corollaire, les hommes sont éduqués à chercher l’épanouissement dans la sphère publique, que ce soit au travers de leurs loisirs ou de leur activité professionnelle. La vie de couple apparaît donc pour eux comme une contingence, un accessoire qui vient éventuellement compléter leur existence mais ne les définit pas en tant que personne.

Dès lors, faut-il s’étonner du fait que les hommes soient stigmatisés lorsqu’ils sont trop « romantiques », trop « sentimentaux », et que les femmes persistent à trouver sexy la virilité traditionnelle – même lorsqu’elle est problématique ?
Ne sous-estimons pas l’importance de l’éducation. L’empowerment des femmes est un premier pas, mais cela ne suffit pas : dans la construction d’un monde égalitaire, il est tout aussi crucial d’apprendre aux hommes à devenir des êtres humains décents, loin des stéréotypes archaïques sur la masculinité.

Si personne ne sait vraiment ce que signifie être un homme, il est à peu près certain que se comporter comme un gros naze n’a rien de « viril ». Et promis, organiser un dîner aux chandelles pour votre copine ne vous enlèvera pas vos précieuses couilles.

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La domination masculine dans le couple (Partie II) : La différence d’âge dans le couple, un vestige patriarcal encore prégnant

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N’importe quelle femme ayant déjà été inscrite sur un site de rencontres peut en témoigner : beaucoup d’hommes n’hésitent pas à draguer des femmes plus jeunes qu’eux de 10, 15, 20, 25 ans, parfois plus. Certains excluent même volontairement de leurs « recherches » les femmes de leur âge, pour se concentrer uniquement sur des femmes jeunes – étant entendu que chacun a sa conception toute personnelle de la jeunesse. A 25 ans, brièvement inscrite sur un site de rencontres très connu, j’en ai fait l’expérience : les trois quarts des hommes qui m’envoyaient des messages avaient entre 10 et 20 ans de plus que moi. Marie-Claire (la source vaut ce qu’elle vaut) en a même fait un article, sobrement intitulé Pourquoi les hommes préfèrent les jeunes ? 

De l’autre côté du spectre, de nombreuses femmes affirment leur préférence pour les hommes plus âgés, qui seraient supposément « plus matures », « plus posés » et « plus responsables » que leurs jeunes homologues.
Les statistiques semblent aller dans ce sens. Ainsi, selon l’INSEE, l’homme est plus âgé que la femme dans 56% des couples : il s’agit donc du modèle dominant. En moyenne, l’homme a deux ans et demi de plus que sa compagne. Et si le modèle inverse – la femme plus âgée que l’homme – est de plus en plus courant, il reste encore mal accepté dans notre société, et ce d’autant plus que l’écart d’âge entre les partenaires est important.
Ainsi, le couple Emmanuel et Brigitte Macron (24 ans d’écart) ne cesse d’être commenté, moqué, tourné en ridicule… tandis que le couple Donald et Melania Trump (même différence d’âge, à ce détail près que l’homme est le plus âgé) échappe curieusement aux sarcasmes des commentateurs.

On entend souvent les femmes en couple avec un partenaire plus âgé affirmer que la différence d’âge n’a aucune importance, que l’âge de leur compagnon n’est qu’un détail sans intérêt qui n’a eu aucune influence sur leur choix amoureux – d’ailleurs, c’est sa personnalité (ou autre chose…) qui les a d’abord séduites. Pourtant, le fait que de nombreuses femmes aient un compagnon plus âgé (de quelques années ou de 10, 20, 30 ans), ou soient a minima attirées par les hommes plus vieux qu’elles n’est pas anodin. Il ne s’agit pas d’un banal hasard mais d’un phénomène social, qu’il est intéressant d’analyser au travers du prisme du genre.

Car le fait que tant de femmes soient attirées, inconsciemment ou non, par des hommes plus âgés (et que, par corollaire, tant d’hommes soient attirés par des femmes plus jeunes) est une construction sociale, qui tire directement sa source du patriarcat.

Tout d’abord, il ne faut pas sous-estimer l’influence sur nos schémas amoureux des représentations culturelles et des modèles dont nous bénéficions via notre entourage proche. Or, la configuration conjugale homme plus âgé – femme plus jeune demeure encore la norme. De plus, les hommes dits « matures » bénéficient d’une aura certaine, car ils sont supposés détenir une forme d’assise et de pouvoir – social, économique et/ou culturel. Autrement dit, ils cochent de nombreuses cases du bingo de la virilité. Une « virilité » que l’on a appris très tôt aux femmes à désirer, et à considérer comme la pièce manquante de leurs existences lacunaires. Si les femmes n’ont ni pouvoir économique, ni pouvoir de décision, ni pouvoir politique, il est normal qu’elles soient enclines à le chercher ailleurs, via leurs partenaires amoureux par exemple.

Rappelez-vous vos années collège/lycée, lorsque le summum du cool consistait à sortir avec un garçon plus âgé (l’apogée étant atteinte lorsque ledit garçon avait un travail, une voiture et gagnait de l’argent). Il n’était pas rare, à l’époque où j’étais adolescente, que des filles de 15, 16, 17 ans entament une relation avec des hommes de 10 voire 20 ans de plus qu’elles. « Il est plus mature », « Il a un travail », « Il est posé dans sa vie », « C’est pas un gamin » : les raisons ne manquaient pas pour justifier de ces idylles. Il s’agissait alors – et c’est toujours le cas aujourd’hui – d’un schéma à la banalité tiède, presque rassurante.

Maintenant, inversez les rôles et imaginez des cortèges de femmes de 30, 40, 50 ans parader au bras d’adolescents de 16, 17, 18 ans. Cela vous paraît étrange, voire dérangeant ? Vous vous demandez ce qu’une adulte a priori bien installée dans sa vie pourrait bien avoir comme atomes crochus avec un gamin à peine sorti du lycée ? (on écarte ici l’expérience individuelle pour se concentrer sur l’aspect systémique). Alors pourquoi l’inverse est-il rentré dans les mœurs, jusqu’à devenir d’une affligeante banalité, d’une indolente… normalité ?

 

La femme jeune, cet éternel trophée

Ce phénomène de la « femme plus jeune » est en réalité un symptôme flamboyant de notre système sexiste. Si le privé est politique, le politique influence nécessairement le privé. Sans nier la légitimité ni la sincérité de ces couples, on est en droit de se demander s’ils seraient si prévalents au sein d’une société égalitaire, où la jeunesse des femmes ne constitue ni un trophée ni une valeur cardinale et où la maturité des hommes n’est pas portée aux nues ni collectivement envisagée comme source de fantasmes. Car il persiste encore ce schéma séculaire de la femme qui n’est pas complète sans un protecteur ; et quoi de mieux qu’un homme plus âgé (supposé plus expérimenté, plus instruit, plus « installé ») pour lui monter la voie, à elle qui ne sait rien ?

Dans ce système nourri en permanence par de puissantes représentations sociales et culturelles, les hommes sont attirés par la jeunesse et la candeur des femmes (autant de totems qui les mettent, eux, en valeur et attestent de leur « virilité ») et les femmes sont attirées par le pouvoir des hommes, un élément dont elles sont souvent privées, le seul moyen d’en bénéficier étant par le biais d’autrui.

 

La différence d’âge en faveur de l’homme comme outil de domination

Si de nombreux hommes « préfèrent » les femmes jeunes, c’est tout simplement parce que la société leur a appris que seules celles-ci sont désirables. D’ailleurs, on voit bien que si les hommes « d’âge mur » peuplent les médias, les femmes à partir de 45 ans sont complètement invisibilisées. A la télé, par exemple, si l’on trouve des Michel Drucker, des Patrick Sébastien et des Jean-Pierre Pernaut à la pelle, leurs homologues femmes n’ont pas droit de cité. Sur les plateaux de télévision comme dans tant d’autres endroits, on les veut lisses, belles, pimpantes et dépourvues de marques de vieillesse. Or, le désir est un apprentissage continu : comment désirer ce que l’on ne voit pas ? Comment désirer ce à quoi on n’est jamais exposé ?

La jeunesse (des femmes) a donc été instituée par notre société comme un totem, et plus encore : un emblème de la virilité des hommes. Plus la femme avec laquelle ils s’exposent est jeune et jolie, plus les hommes se trouvent confirmés dans leur virilité. On dit qu’il a « décroché le gros lot », ou plutôt un « beau petit lot », qu’il s’est « bien débrouillé », qu’il a « réussi son coup ».
Et on le félicite pour sa trouvaille, à grands renforts de bourrades amicales et de réflexions potaches. La femme jeune est l’équivalent du coupé sport, de la montre de luxe, de la carte Gold, autant d’extensions visibles d’une masculinité qui a besoin de paraître pour exister. D’ailleurs, elle n’existe pas en tant qu’être humain : seule sa jeunesse, sa « fraîcheur » lui confèrent une existence. Elle est objectifiée, définie uniquement par cette caractéristique volatile qu’est son âge.

Mais ne nous leurrons pas : il ne s’agit pas simplement d’une question d’attirance physique. De nombreux hommes sont également excités par les possibilités de domination offertes par ce genre de relation. Si toutes les relations où l’homme est plus âgé que la femme ne sont évidemment pas abusives ni teintées de paternalisme, ce type de configuration peut vite se transformer en un jeu de pouvoir malsain. Il est en effet facile, quand on détient le pouvoir économique et culturel dans son couple, d’abuser de celui-ci.

Comme je l’ai dit dans mon précédent article, le patriarcat a inculqué aux hommes que la vulnérabilité des femmes était désirable puisqu’elle leur permet d’endosser les habits du sauveur et ainsi de mettre en exergue leur « virilité ». Parce qu’ils ont grandi dans une société sexiste, beaucoup d’hommes ont du mal à concevoir les relations amoureuses autrement que sous le prisme du pouvoir et de l’ascendance, loin du schéma binaire et stéréotypé de l’homme fort qui vient au secours de la femme sans défenses (la fameuse « demoiselle en détresse »). Cela n’est pas forcément conscient : ces modèles de couple font partie de la psyché collective depuis des siècles.

Toujours est-il qu’avoir une compagne plus jeune, plus inexpérimentée, et donc plus « modelable », est aussi une façon d’asseoir son pouvoir. Il est facile en effet de se complaire dans cette altérité qui met d’autant plus en exergue la masculinité – c’est-à-dire la supposée supériorité – de l’homme. Facile, aussi, de profiter du jeune âge de sa partenaire pour prendre l’ascendant dans la relation et instaurer une dynamique de pouvoir inégalitaire.

Quoi qu’on en dise, une relation entre une jeune fille de 17 ans et un homme de 30 ans et plus est nécessairement déséquilibrée, ne serait-ce que par le différentiel d’expériences, de savoir, et la probable différence de conditions de vie et de revenus entre les parties. Cela ne signifie pas que ce type de relation ne peut pas être sincère, ni qu’il sera forcément abusif, mais il faut tout de même s’interroger sur ce qui motive tant d’hommes à sortir avec des jeunes filles beaucoup plus jeunes qu’eux.

Car, soyons sérieux deux minutes : qu’est-ce qui peut bien justifier l’attirance d’un homme de 40 ou 50 ans pour une gamine à peine sortie de l’adolescence ? Si l’attrait de la jeunesse est la seule raison à ces configurations de couple, pourquoi ne voit-on pas plus de femmes quarantenaires avec des jeunes hommes de 15 ou 20 ans leur cadet ?

De manière tout à fait pragmatique, on peut considérer que ces attirances ne sont pas « naturelles » : elles sont simplement le produit du patriarcat.

Et avant que le débat ne surgisse sur le tapis, ce n’est pas faire de l’âgisme que de renvoyer dans les cordes un mec qui aurait l’âge de son père. Ni même de préférer les hommes de son âge. Les hommes n’ont aucun mal, eux, à assumer crânement leur goût pour les « jeunes femmes », comme s’il s’agissait d’appétissantes glaces au chocolat. Osons nous aussi assumer notre répulsion quand Patrick, 50 ans, nous invite à aller boire un verre.

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La domination masculine dans le couple (Partie I) : Sites de rencontre et sexisme

Cet article est le premier d’une série que je souhaite consacrer à la façon dont s’exprime la domination masculine dans les rapports entre les femmes et les hommes. Les liens que nous tissons avec des hommes dans notre vie privée peuvent-ils être exempts de sexisme ? L’amour, le sexe, la tendresse font-ils barrage à la misogynie, ou bien l’exacerbent-ils plus encore ? De manière plus globale, comment se manifeste la domination masculine dans les différentes strates de la rencontre amoureuse – de la phase de séduction à la réalité quotidienne du couple ?

Dans ce premier volet, abordons la question – éminemment contemporaine – des rencontres sur Internet, et de la façon dont elles réinventent le sexisme.

 

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Récemment créé, le compte Instagram Perles masculines (dont le titre, gentillet, ne rend pas hommage à son véritable contenu) répertorie, de manière bien évidemment non exhaustive, les messages sexistes reçus par les femmes sur Tinder.

« Je t’aurais bien enculée comme une salope ce soir », « Tu as une vraie tête de chienne », « T’es un peu grosse », « Je bouffe des chattes tu bouffes des huîtres », « Apprenez à remplir vos profils au lieu de montrer vos seins. Après ça s’étonne d’être prise pour un objet » … Ces phrases, tout aussi navrantes qu’elles soient, n’en sont pas moins tristement ordinaires. Elles ne sont qu’un condensé de ce que lisent et reçoivent les femmes inscrites sur des sites de rencontre, et un énième exemple de la façon dont la misogynie structure notre société. Jusque dans les rapports intimes, que l’on pourrait naïvement croire protégés d’un sexisme par ailleurs endémique. Pourtant, et ce sera le propos de cet article, les rapports homme-femme sont aussi (et surtout ?) un lieu privilégié pour l’exercice de la domination masculine.

Le compte « Perles Masculines » rappelle celui de datingafeminist (en anglais), sur lequel une jeune femme poste les messages sexistes qu’elle reçoit sur OKCupid, un site de rencontres. Et qui nous rappelle, de manière collective, que le sexisme n’est pas nécessairement une question de génération, mais bien de culture. En quoi les expériences vécues par les femmes sur les sites de rencontre peuvent-elles nous éclairer sur les rapports entre les hommes et les femmes ? Sur la façon dont les hommes – pris en tant qu’entité collective – considèrent les femmes, notamment dans leurs relations amoureuses et sexuelles ?

Séduction vs. Domination

La problématique des sites de rencontre est exactement la même que celle du harcèlement de rue. A l’instar de leurs homologues qui sifflent ou insultent les femmes dans la rue, les mecs qui envoient des messages dégradants sur Tinder ne s’inscrivent  pas dans un rapport de séduction, mais bien de domination. Certains montrent tout de suite leur véritable visage en envoyant un « tu ressembles à une salope » ou « tu suces ? », qui n’a de toute évidence pas pour but de séduire la femme à laquelle il s’adresse, mais simplement de la réduire à sa condition socialement inférieure, à la chosifier, à l’humilier. D’autres, cependant, semblent d’abord s’inscrire dans un rapport de séduction « normal », jusqu’à ce que la situation leur échappe (la femme à laquelle ils s’adressent ne répond pas à leurs messages, se montre insensible à leur charme, agit différemment de la façon dont ils estiment qu’une femme doit se comporter, ou bien refuse leur proposition d’aller boire un verre…). C’est à cet instant précis que le sexisme latent de ces tristes mecs se réveille, car il leur est insupportable que le script du genre qu’on leur a inculqué (l’homme mène la danse ; la femme se plie à ses sollicitations) puisse être bouleversé. Il leur est insupportable de constater que les femmes ne sont pas des choses à la libre disposition des hommes, mais bien des êtres humains dotés d’un libre-arbitre, de préférences personnelles et d’une capacité à consentir. Leur système de pensée ne peut même pas enregistrer le fait qu’une femme puisse ne pas s’intéresser à eux et manifester une volonté propre, car cela contredit tout ce qu’ils voient, entendent et croient depuis toujours.

Ces messages sont l’expression la plus crasse de la misogynie ordinaire, et d’une conception sexiste des rapports entre les femmes et les hommes. La société dans laquelle nous vivons ne nous a pas appris à envisager les rapports entre les femmes et les hommes au travers du prisme de l’égalité. Si les femmes et les hommes sont égaux en théorie, ils ne le sont pas en pratique, et cela se traduit directement par une asymétrie dans les rapports amoureux et sexuels. Les codes de la masculinité enjoignent ainsi les hommes à se montrer « virils », c’est-à-dire dominants, tandis que les femmes sont incitées à faire preuve de tolérance, d’humilité, de soumission. Les uns se positionnent donc comme des « conquérants », c’est-à-dire des agresseurs, tandis que les unes sont placées dans la posture de la proie que l’on chasse, et à qui l’on ne demande pas son avis.
Quand un sexe acquiert sa légitimité par la domination, l’autre l’obtient par la subordination. Si l’on se base sur ce script de genre, lequel est en outre supposé inflexible, les rapports sont donc nécessairement déséquilibrés.

Avant que les grognons de tous poils ne viennent prétendre que les sites de rencontre ont un rôle à jouer dans ce phénomène, en ce qu’ils auraient « marchandisé » les relations amoureuses et contribué à objectifier les personnes qui s’y inscrivent en les transformant en produits, rappelons qu’il n’y a aucune différence avec la façon dont les hommes abordent les femmes en vrai et sur les sites de rencontre. Les hommes sexistes n’attendent pas d’être derrière un écran pour pouvoir balancer des « t’es bonne » ou des « salope », même si le virtuel a forcément un côté désinhibant. Le sexisme n’est pas exacerbé par ce genre de sites ; un connard restera un connard qu’il se trouve dans la rue, au travail ou sur Tinder ; un homme non sexiste restera non sexiste même s’il s’inscrit sur une application de rencontres. Ce que l’on constate donc, c’est simplement la transposition d’un sexisme structurel à un espace virtuel… qui n’en demeure pas moins bien réel.

Humilier les femmes pour se sentir homme

A quel moment ces hommes se sentent-ils légitimes à envoyer des messages insultants, dégradants à des femmes qu’ils ne connaissent pas ? Comment peuvent-ils considérer cela comme « normal », dans une société où la politesse envers les inconnu.e.s est une règle de base ?
Se sentent-ils protégés par leurs écrans ? Les sites de rencontre contribuent-ils à déshumaniser les personnes, bien réelles, qui s’y trouvent ? Peut-être ; mais l’existence du harcèlement de rue nous le prouve, les hommes n’ont pas attendu les sites de rencontre pour gratifier une inconnue d’un « salope ! » ou d’un « je te baise » gratuits. Tinder n’a pas inventé le sexisme : il lui a simplement offert une énième plate-forme où se déployer.

Avant qu’on ne nous bassine avec des histoires de « séduction maladroite », de jeux « un peu immatures », de propos « graveleux mais pas bien graves », de « liberté d’importuner » et de « on ne peut plus rien dire », il convient de dissocier la séduction, une entreprise basée sur le respect mutuel et le désir sincère de découvrir l’autre, de l’agression sexiste, qui a pour seul but d’exercer une forme de domination sur une personne que l’on perçoit comme inférieure. Et la différence est nette.

La réalité, c’est que ces types n’ont aucune velléité de séduction vis-à-vis des femmes auxquelles ils s’adressent. Il suffit d’avoir un QI supérieur à celui d’un topinambour pour se rendre compte qu’une phrase d’approche telle que « tête de chienne » ou « je te baiserais bien » a statistiquement peu de chances de mener à une histoire d’amour – même pas à une relation sexuelle vite consommée dans une ruelle glauque. Leurs insultes, quasiment toujours à connotation sexuelle, et leur façon de renvoyer les femmes à leur corps, leur physique, leur sexualité, témoignent en revanche d’une volonté d’asseoir leur domination, d’assujettir l’autre à ce qu’ils considèrent être leur « pouvoir » : celui d’être un homme. Il s’agit d’une façon de nier non pas l’existence, mais la légitimité de l’autre en tant qu’être humain. De le réduire à l’état de chose, de jouet, d’outil. On s’amuse avec lui (elle, en l’occurrence) pour établir et confirmer sa domination, pour se sentir puissant, masculin, « viril ». C’est un jeu de pouvoir, dans tout ce qu’il a de plus cru et pathétique.

Leur incapacité à envisager la « séduction » autrement que comme un vecteur de domination, un moyen d’humilier l’autre, en dit long sur la façon dont notre société « fabrique » les hommes et les dresse au sexisme.

Car les injonctions à la masculinité dont on abreuve les mecs n’ont pas seulement pour but de leur expliquer comment doit se comporter un vrai mâle, mais aussi de leur expliquer comment se positionner par rapport aux femmes pour être confirmé dans leur virilité. Opprimer et humilier les femmes, leur rappeler qu’elles ne sont que des objets, c’est une façon pour eux de consacrer l’altérité, et ce faisant de se sentir homme. De nombreuses analyses sociologiques sur les « pick-up artists », ces navrants techniciens de la séduction, ont été faites en ce sens (voir notamment l’ouvrage de Mélanie Gourarier). En effet, leur but n’est pas de séduire les femmes comme on pourrait d’abord le croire, mais bien d’utiliser celles-ci comme un moyen de transcendance, un vecteur pour se sentir confirmé dans sa masculinité, pour se sentir homme. Et comment se sent-on homme, dans une société sexiste qui fait de la « valence différentielle des sexes » (selon la célèbre expression de Françoise Héritier) une valeur cardinale ? Réponse : en dominant les femmes.

L’égalité pour les nuls

On est donc face à une double problématique : le fait que ces mecs soient incapables de voir les femmes autrement que comme des objets à leur disposition, et la prévalence des injonctions à la masculinité qui incitent les hommes à entrer dans un rôle de connard pour prouver leur virilité. Car si le patriarcat dans sa forme la plus toxique leur a appris une leçon, c’est bien celle-ci : être respectueux, c’est un truc de naze. Traiter les femmes comme des égales, c’est bon pour les tarlouzes – et ça tombe bien : elles ne sont pas égales. L’égalité dans la séduction et les rapports amoureux, c’est pas un truc de mec, c’est pas viril, ça manque de courage, de testostérone, de puissance, de sueur ! Un homme, un vrai, c’est comme un éléphant dans un magasin de porcelaine : ça doit se faire remarquer, faire du bruit, mettre le bazar, montrer ses grosses couilles, et surtout ne jamais s’excuser.

Et si les hommes, les vrais, doivent nécessairement dominer et contrôler, le corollaire logique réside dans la passivité des femmes. La culture populaire nous en donne régulièrement des exemples : dans de nombreuses œuvres, qu’il s’agisse de livres, de chansons, de films ou de séries, les femmes ne sont là que pour se laisser « cueillir » par le héros masculin, pour servir de trophées, de décors, de bonbons acidulés. Cela tend à changer, bien sûr. Il n’en reste pas moins que les femmes sont encore majoritairement dépeintes comme des accessoires au désir de l’homme, des objets décoratifs dépourvus de caractère propre et de libre-arbitre. Elles sont annexes, passives, soumises au regard et au désir de l’autre. On les prend – au sens littéral comme au figuré – quand on en a envie. Elles sont là, souriantes et disponibles. Il y a juste à se servir.

Tout ceci concorde à créer un script social dans lequel les hommes et les femmes sont tenus d’endosser des rôles rigides : l’un devient celui qui poursuit, qui choisit et qui s’impose ; l’autre devient celle qui attend, qui subit et qui se rend. C’est parce que l’on nie aux femmes leur capacité à désirer et à choisir (donc leur autonomie dans le désir) que les rapports homme-femme sont encore si déséquilibrés. On ne respecte pas les objets. On les prend, on les manipule, on leur impose nos souhaits. Leur libre-arbitre importe peu, tout simplement… parce qu’il n’a pas vocation à exister.

Tant que la virilité sera uniquement admise dans son acception toxique, tant que les femmes seront considérées comme des « cibles », des « proies » qu’il faut capturer, des trophées qu’il faut exhiber, alors les rapports entre hommes et femmes resteront inégalitaires. Si le propre de l’homme est d’être « dominant », quelles que soient les conneries toxiques que l’on attache à cette notion, alors le propre de la femme sera d’être « dominée » : or, aucune relation saine ne peut se construire sur de pareilles bases. On sait depuis la deuxième vague féministe que le privé est politique.

Plus que toutes autres choses, la façon dont se rencontrent les femmes et les hommes, la façon dont ils échangent, se jaugent, se jugent, se regardent, se mesurent, se désirent, et avancent ensemble, le respect qu’ils s’accordent l’un à l’autre, la valeur qu’ils prêtent au lien qui les unit, quelle que soit la nature de celui-ci, sont un excellent indicateur de la situation politique en matière d’égalité des sexes.

La solution, comme souvent, réside dans l’éducation. Il ne faut pas éduquer les hommes : il faut éduquer les petits garçons. Prévenir et non guérir. Il faut leur apprendre le respect, l’importance du consentement, l’importance de l’autre, et surtout les élever à l’abri des stéréotypes de genre. Après ? Il est souvent trop tard.

La bonne nouvelle pour les femmes inscrites sur des sites de rencontre, c’est que les hommes épinglés par le compte « Perles Masculines » sont des filtres anti-déchets à eux tout seuls. Même pas besoin de se creuser la tête pour savoir si la personne avec qui vous échangez vaut vraiment le coup : avec eux, on sait déjà à quoi s’en tenir, et on peut les bazarder tout de suite. Car, spoiler : un homme qui envoie des messages sexistes sur un site de rencontres a 100% de chances d’être un gros con sexiste dans la « vraie vie ». Et vous savez ce que donnent les relations avec des gros cons sexistes ?

Personnellement, je ne peux qu’imaginer – et cela suffit à me donner des frissons dans le dos.

 

Emmanuel Macron, ou l’instrumentalisation politique de l’égalité femme-homme

Emmanuel Macron, ou l’instrumentalisation politique de l’égalité femme-homme

C’est un fait : le féminisme ne fait plus peur. Mieux encore, il s’impose de plus en plus comme un objet de désir pour de nombreux acteurs politiques et économiques (voir mon article à ce sujet). La prise de conscience est loin d’être toujours motivée par un intérêt sincère, mais les faits sont là : il faut aujourd’hui compter avec les femmes, qui représentent 52% de la population mondiale. Des femmes qui consomment, qui observent, qui agissent, qui se renseignent, qui votent, qui peuvent faire ou défaire une élection. Pour ces raisons notamment, il n’est plus possible aujourd’hui d’ignorer les questions relatives aux droits des femmes. Ainsi la sphère politique, haut lieu de récupération des préoccupations contemporaines, ne pouvait décemment pas tourner le dos à la révolution qui est en train de se produire. C’est pour cette raison que Marine le Pen, candidate FN malheureuse au deuxième tour de l’élection présidentielle de 2017, n’a pas hésité à se qualifier de « féministe », malgré le ridicule évident de cette déclaration.

De même, pendant la campagne présidentielle, l’actuel Président Emmanuel Macron n’a pas hésité à dévoiler au grand public sa (prétendue) conscience féministe. « I am a feminist », a-t-il ainsi lancé le 2 décembre 2016, lors du Women’s Forum for the Economy & Society. Aveu sincère ou simple manipulation politique ? A quoi ressemble donc le féminisme d’Emmanuel Macron ?

Dans cet article, je ne souhaite pas revenir point par point sur les différents engagements pris par le président (pour cela, je vous renvoie vers cet article très complet : https://www.deuxiemepage.fr/2017/12/04/le-feminisme-opportuniste-d-emmanuel-macron/), mais plutôt sur son attitude générale au regard de l’égalité femme-homme. Car, tout autant que les actes (ou l’absence d’actes), les gestes comptent lorsqu’on s’attelle à ce difficile travail qu’est la déconstruction des inégalités de genre.

Le 25 novembre 2017, journée consacrée à l’élimination des violences faites aux femmes, Emmanuel Macron a déclaré l’égalité entre les femmes et les hommes grande cause nationale du quinquennat. Une excellente nouvelle, a priori, supposée annoncer la prise de mesures politiques longtemps attendues. Réforme du congé parental, mise en place de séances de sensibilisation aux stéréotypes de genre et aux violences sexistes dans les écoles, moyens supplémentaires alloués à la Justice, mise en place d’un plan national pour l’égalité salariale, mise en place d’actions de sensibilisation aux violences faites aux femmes auprès des magistrat.e.s et des agent.e.s de police… Enfin, peut-être, nous allions voir le début d’un frémissement au plus haut sommet de l’Etat. Nous avions confiance : sans attendre une révolution, nous espérions au moins un glissement ferme vers les terres promises de l’égalité.

Hélas, un an après son élection, l’intérêt que porte Emmanuel Macron aux droits des femmes semble déjà dégonflé comme un ballon de baudruche après la fête. Démasqué ! Par-delà les promesses et les belles déclarations, la vision qui s’impose n’est en effet pas des plus réjouissantes, car le féminisme autoproclamé de notre Président… semble surtout être un bel effet d’optique.

Analyse d’une habile récupération politique.

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The boy’s club

C’est un fait que l’on ne peut pas nier : au gouvernement, la parité est respectée. En outre, deux femmes ont été nommées à la tête de ministères régaliens : Nicole Belloubet à la Justice et Florence Parly aux Armées. Pas de Première Ministre, cependant, malgré ce qu’avait laissé entendre Emmanuel Macron avant d’être élu. La révolution, mais pas trop quand même ?
A l’Assemblée Nationale, il y a du mieux également. La part des femmes députées est ainsi passée de 27% à 39%, ce qui constitue une évidente amélioration.

Voilà pour les bons points. Car le reste n’est pas à l’avenant : les postes clés restent occupés par des hommes, qu’il s’agisse du Premier Ministre, du porte-parole du Gouvernement, du président de l’Assemblée Nationale ou du président du groupe majoritaire LREM. Sur sept groupes constitués à l’Assemblée, sept hommes en sont présidents. Les ministères les plus exposés médiatiquement sont occupés par des hommes : Intérieur, Education Nationale, Affaires Etrangères, Economie…

Quant à l’actuel Premier Ministre, Edouard Philippe, à qui le secrétariat d’Etat chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes est ironiquement rattaché, il ne brille pas par son engagement envers les droits des femmes – et c’est un euphémisme. Député de la 7e circonscription de Seine-Maritime élu en 2012 sous la présidence Hollande, Edouard Philippe s’est abstenu de voter la loi du 4 août 2014 sur l’égalité réelle entre les femmes et les hommes. Cette loi prévoyait, entre autres, le renforcement de la protection des femmes victimes de violences conjugales, l’instauration de protections minimales pour les mères isolées subissant des impayés de pension alimentaire, le conditionnement de l’accès aux marchés publics par les entreprises au respect de l’égalité professionnelle, ainsi que certaines modifications au congé parental. Il s’est également abstenu sur la loi pour le « mariage pour tous », et s’est publiquement opposé à la PMA pour les couples homosexuels féminins. Enfin, il s’est fait épingler pour ses écrits sexistes dans son roman « Dans l’ombre », publié en 2011 : « Elle avait en elle cette imperceptible sécheresse des femmes qui ne seraient jamais mères, ce qui en faisait, assurément, une redoutable politique : un cœur d’homme dans un corps de femme », ou encore, à propos d’une femme que le narrateur tente de séduire « Tout le monde se demandait quel serait le premier député à pouvoir faire état de ce trophée ». La grande classe, non ?

Ce n’est pas tout. La garde rapprochée d’Emmanuel Macron est en effet à grande majorité masculine : sur les 53 membres de son cabinet, on compte seulement 13 femmes, soit un piteux 22%. On est bien loin de la parité qui semble si chère – au moins publiquement – au Président. Une situation dénoncée le 8 mars dernier, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, par la sénatrice LR Céline Boulay-Espéronnier.

Enfin, comment ne pas évoquer les deux interviews officielles accordées par le Président en avril dernier ? Jean-Pierre Pernaut d’un côté, Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel de l’autre : ce sont trois hommes blancs sexagénaires qui ont été choisis pour orchestrer les deux grand-messes des 12 et 15 avril. Pour la diversité et le renouveau, on repassera. Bien que l’égalité femme-homme ait été érigée en « grande cause du quinquennat », aucune femme n’a donc pu bénéficier de l’immense privilège d’interviewer le Président. Une occasion volontairement manquée ? 

Toujours est-il que le malaise aurait peut-être été moins important si ces interviews officielles ne s’étaient pas fait l’énième symbole d’un ordre séculaire dans lequel le pouvoir et la visibilité médiatique sont dévolues aux hommes. Mises en scène de l’entre-soi masculin, démonstrations de virilité traditionnelle, elles n’ont fait que mettre en exergue – de manière bien peu subtile – la véritable vision qu’a Emmanuel Macron des rapports entre les hommes et les femmes. Est-il d’ailleurs utile de préciser que, lors de ces deux interviews, quasiment aucun mot n’a été prononcé sur la « grande cause du quinquennat » ? Cela laisse à s’interroger sur l’intérêt véritable que lui porte Emmanuel Macron.

Si le discours de Macron sur l’égalité entre les femmes et les hommes peut paraître novateur (a-t-on jamais vu auparavant un Président de la République se qualifier de féministe, avec toute l’odeur de soufre que charrie ce terme ?), ses actes ne font que perpétuer un ordre vieux de plusieurs siècles, où les hommes devisent entre eux, prennent des décisions importantes et occupent le devant de la scène pendant que les femmes restent dans l’ombre. Un ordre structurel où les hommes détiennent la plus grosse part du gâteau, tout en daignant parfois, grand princes, offrir à leurs collègues féminines les miettes restantes. Et faire semblant que tout est normal.

La litanie des occasions manquées

A la grande cause du quinquennat, Emmanuel Macron a décidé d’allouer de petits moyens. Le budget du secrétariat d’Etat à l’égalité entre les femmes et les hommes – qui, on le rappelle, devait être un Ministère de plein droit – est en effet passé de 26,9 million d’euros en 2016 à 19,4 millions d’euros en 2017, soit une coupe de 7,5 millions d’euros. Certes, le budget a progressé en 2018, jusqu’à atteindre les 30 millions d’euros. Il n’en reste pas moins que l’Etat ne consacre que 0,0066% de son enveloppe annuelle à la lutte pour l’égalité entre les sexes.

Au-delà du manque de moyens financiers, on lit au travers d’une certaine inertie – d’actes et de paroles – la mollesse des convictions du gouvernement en ce qui concerne l’égalité femme-homme. Si la secrétaire d’Etat Marlène Schiappa bénéficie d’une importante présence médiatique, sa liberté de parole est nécessairement limitée par les usages de sa profession. Son mutisme initial sur les affaires Darmanin et Hulot, tous deux accusés de viol, en est le symptôme éclatant. Pour rappel, Gérald Darmanin, ministre de l’Action et des Comptes publics, a été visé en début d’année par deux plaintes, l’une pour viol, l’autre pour abus de faiblesse. Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique, a quant à lui été visé par des accusations de viol et de harcèlement sexuel. Maintien des deux hommes à leur poste et silence déterminé du gouvernement, qui a préféré laisser la secrétaire d’Etat à l’égalité femme-homme essuyer les plâtres face à la fronde. D’où la publication par celle-ci d’une tribune dans le JDD, dans laquelle elle reproche étrangement aux accusateurs de Nicolas Hulot de « bafouer la parole des femmes ». Et à déplorer que la justice se rende dans les médias, et non dans les tribunaux. Tout en avouant que « ce que cherche le gouvernement, c’est à faire condamner les 9 violeurs sur 10 qui actuellement ne le sont pas ». Parce que les tribunaux peinent à rendre la justice, sans doute ?

Autre occasion manquée, plus récente celle-ci : l’opposition d’Emmanuel Macron au projet de directive européenne dite « Vie privée – Vie professionnelle » ayant pour but d’élargir le cadre des congés parentaux dans les pays membres. Une directive qui permettrait notamment d’équilibrer le recours aux congés parentaux entre les hommes et les femmes en prévoyant plusieurs mesures, notamment l’instauration d’un congé parental de quatre mois pour chaque parent indemnisé sur la base d’un arrêt maladie (soit 50% du salaire journalier de base, un montant nettement plus élevé qu’aujourd’hui). Si les inégalités (de salaires, de responsabilités parentales, de répartition des tâches ménagères, de développement des carrières) se creusent entre les femmes et les hommes à l’arrivée d’un enfant, et si ce projet de directive permettrait justement de combattre les inégalités à la source, Emmanuel Macron s’y oppose : « J’en approuve le principe, a-t-il précisé au Parlement Européen le 18 avril dernier. Mais les modalités ont un coût qui est potentiellement explosif ». C’est un argument recevable. Mais pourquoi ne pas profiter de cette belle occasion pour engager la discussion sur une potentielle réforme du congé parental, et plus encore du congé paternité ? Pourquoi clore le débat de manière aussi péremptoire – circulez, on s’en fout ?

Sur ce front, les progrès se font donc attendre… Et l’attente risque fort de se prolonger puisque Marlène Schiappa s’est, de manière tout à fait incompréhensible, opposée au fait de rendre obligatoire le congé paternité (d’une durée de 11 jours calendaires, il est aujourd’hui facultatif). Une telle mesure serait pourtant extrêmement bénéfique pour l’égalité des sexes.

Soit. Il reste un front sur lequel il est crucial – et urgent – d’agir, à savoir l’éducation. Alors, va-t-on enfin proposer des modules d’éducation sexuelle et de sensibilisation aux stéréotypes de genre dans les écoles ? Va-t-on déployer un plan national contre les violences sexistes dont sont victimes de plus en plus de jeunes filles au sein même des lieux républicains que sont les collèges et les lycées ?
Sur ce point, Marlène Schiappa a proposé « de créer des référents égalité dans tous les établissements scolaires à partir de la rentrée prochaine » et « de veiller à ce que les trois séances d’éducation par année scolaire prévues par la loi, consacrées, notamment, à l’égalité, soient bien mises en œuvre ». Par quels moyens ? Cela n’est pas précisé. Pendant que les effets d’annonce et les propositions pour un hypothétique futur se multiplient, le sexisme creuse toujours impunément sa voie.

Le véritable « féminisme » d’Emmanuel Macron

Et si, finalement, la conception de l’égalité femme-homme du Président se trouvait résumée dans son discours du 25 novembre 2017, consacrée aux violences faites aux femmes ? Morceaux choisis :
« Il ne s’agit pas à mes yeux de nier la différence entre les sexes ou de vouloir tout confondre, mais il s’agit que cette altérité profonde à laquelle je crois, et qui est notre richesse, ne se traduise pas en une inégalité insupportable qui, elle, est un déterminisme culturel et une construction insupportable de nos histoires. Donc de préserver toute la part féconde d’une altérité réelle entre hommes et femmes pour à chaque fois rappeler, se battre et inculquer l’égalité absolue et non négociable entre les deux sexes. »
« On se met à tout confondre dans ce tourbillon et à dire celui-ci en est, celui-ci en est, passant d’une société en quelque sorte de l’oubli à une société de la délation généralisée. »
« Je ne veux pas d’une société de la délation »

Altérité. Oubli. Délation.

Avec ces trois mots simples, Macron expose sa conception bien à lui de l’égalité des sexes. Tout d’abord, l’emploi du terme « altérité » fait écho à une vision essentialiste des hommes et des femmes, dans laquelle chaque sexe se voit échoir un rôle prédéfini. La fameuse « complémentarité », qui fait depuis des siècles le nid de l’inégalité.
Passons sur l’emploi de l’expression « société de l’oubli », qui sous-entendrait que les actes des agresseurs portent en eux la possibilité d’une irrévocable amnistie. Pas vu, pas pris, en quelque sorte. Une étrange conception de la justice.

La délation, enfin. Beaucoup a déjà été dit sur l’emploi éhonté de ce terme, bien malvenu dans une discussion sur les violences faites aux femmes. Dénoncer son agresseur et demander justice, est-ce cela, la délation ? Soucieux comme toujours de ménager les intérêts divergents, Emmanuel Macron n’hésite pas, à l’intérieur même d’un discours qui se veut féministe, à caresser dans le sens du poil les réactionnaires de tous bords. Et à utiliser, sans ciller, une rhétorique justement construite dans le but de décrédibiliser les combats féministes. Quel message cela renvoie-t-il aux agresseurs ?

On notera le caractère schizophrène de ce discours, puisque Macron affirme également :
« Et c’est pourquoi il est indispensable que la honte change de camp, que la République fasse ce qu’elle doit pour laver la sienne, que les criminels du quotidien qui harcèlent, injurient, touchent, agressent, ne soient plus jamais excusés mais repérés, vilipendés, traduits en justice, condamné avec toute la fermeté requise, sans aucune complaisance, sans aucune excuse ».

On est bien d’accord. Comment, toutefois, « repérer, vilipender et traduire en justice » des agresseurs que l’on protège à mots couverts en sous-entendant qu’ils seraient victimes de « délation » ? N’y a t-il pas là une forme de paradoxe insupportable ?

La grande illusion

Ne nous leurrons pas : malgré sa posture pro-égalité, Emmanuel Macron est l’essence même de la tradition viriliste. Il représente, par sa façon d’être et d’agir, un paradigme ancien voire archaïque, qui sait cependant faire jouer les apparences pour paraître progressiste. C’est la virilité conventionnelle, l’entre-soi comme barricade invisible, la domination masculine satisfaite d’elle-même et qui refuse pourtant de s’assumer. Qui préfère se cacher, avec quelques pirouettes, derrière la tentation du « renouveau ». Parce qu’elle n’a aucunement l’intention, au fond, de réformer un système qui lui est favorable.

En public, le Président affiche une posture égalitariste relativement bien tournée. La parité est respectée dans son gouvernement (même si, on l’a déjà dit, les postes clés restent dévolus aux hommes), le langage inclusif est soigneusement employé, la rhétorique est brillante, la communication est maîtrisée. Dans l’ombre, en revanche, ses véritables convictions se déploient sans honte : les hommes s’exposent, s’expriment, dirigent, pendant que les femmes, au loin, tournent en orbite autour d’eux.

Une nouvelle forme de masculinité dominante est ainsi mise en exergue : la masculinité pacifique, modérée, égalitaire, à l’écoute, loin des débordements autoritaires des mâles « alpha », dont la violence est aujourd’hui regardée avec mépris. Le changement paraît salutaire. Mais qu’on ne s’y laisse pas prendre : si les apparences, si les codes changent, la structure reste exactement la même. Dans ce tableau, les femmes jouent en effet toujours les figures de l’ombre. Or, l’égalité se joue nécessairement sur plusieurs terrains. Ensemble. Si l’on modifie le paradigme de la masculinité sans s’attaquer au paradigme de la féminité, si l’on se contente, pour l’exemple, de saupoudrer quelques femmes sur nos institutions politiques, sans s’attaquer à la structure même de nos schémas de pensée, alors les choses resteront vouées à l’échec.

Sur le terrain de l’égalité entre les femmes et les hommes, la flaccidité des convictions d’Emmanuel Macron se traduit donc sans surprise par un déficit dans l’action.
Si ses promesses électorales en la matière étaient effectivement séduisantes, en ce qu’elles laissaient entrevoir une rupture avec l’ordre ancien, les illusions n’ont mis que peu de temps à se dissiper. En quelques mois seulement, le Président a en effet réussi à dévoiler son vrai visage : celui d’un homme peu concerné par la question des droits des femmes, qui a su toutefois en saisir la puissance évocatrice pour en faire un outil de promotion de soi. Car le « féminisme » de Macron est un féminisme purement marketing, un féminisme d’apparat, de paroles, d’illusions, sorte de ventre mou d’un dogme politique par ailleurs déterminé.

L’opportunisme politique est une réalité qui a toujours existé. Mais dans une ère post-Weinstein, peut-on encore s’emparer d’un sujet aussi grave pour l’instrumentaliser à des fins électorales et politiques ? Alors que le sexisme tue des centaines de femmes chaque année en France – et bien plus dans le monde entier – peut-on d’un point de vue éthique se prétendre concerné par la cause, tout en la laissant prendre la poussière dans un recoin oublié de l’Elysée ? Jusqu’où ira Emmanuel Macron dans son instrumentalisation de la lutte pour le droit des femmes, et combien de temps durera la pantomime ?

Ne nous leurrons pas : il est très facile de se laisser avoir.
A la manière de certains hommes qui ont compris que l’étiquette « féministe » leur rapporterait des points auprès des femmes, Emmanuel Macron a parfaitement su flairer non pas la tendance mais le changement dans l’air, l’atmosphère électrisée par les mutations de la société, le renversement graduel des convictions anciennes.
Mais les masques ne mettent jamais longtemps à tomber. Car ce ne sont pas les paroles qui comptent, mais bien les actes. Et sur ce point précis, le Président s’est jusqu’ici montré défaillant.

S’engager pour l’égalité entre les femmes et les hommes, ce n’est pas seulement affecter, une fois l’an, l’air grave et contrit de celui qui voudrait que les choses changent. Ce n’est pas seulement recourir au langage inclusif : « Bonjour à toutes et tous ! ». Ce n’est pas seulement se parer de belles intentions, comme un paon fait la roue dans une silencieuse velléité de séduction. Ce n’est pas non plus promettre de légiférer, ni même effectivement légiférer, ajoutant à un arsenal législatif déjà obèse des lois supplémentaires qui seront peu ou pas appliquées.

C’est aussi et surtout agir. Donner l’exemple.
C’est être cohérent, dans ses actes et dans ses paroles.
C’est mettre en lumière, promouvoir, aider, encourager, écouter, considérer les femmes.
C’est refuser de voir en elles « l’Autre », par opposition à une supposée universalité masculine.
C’est condamner les agresseurs, et se ranger du côté des victimes.
C’est ne faire aucune concession aux tenants d’un ordre ancien, même quand votre maintien au pouvoir dépend en partie de ces derniers. C’est avancer vers la ligne que l’on s’est fixée, en restant ferme, fidèle et déterminé.
C’est œuvrer pour un changement des mentalités, mais aussi pour une modification de la structure de notre société.
C’est aussi savoir, quand cela est nécessaire, avouer ses manquements.
L’égalité entre les femmes et les hommes est un sujet éminemment politique, qui ne souffre aucune approximation. En la matière, les véritables convictions se révèlent au travers d’une constellation de faits qui échappent parfois à toute maîtrise. Ce sont des mots, des gestes, des regards, des états de fait qui lentement trahissent. Qui disent dans le silence ce qui ne sera jamais dit à voix haute.

« I am a feminist » : sache, cher Emmanuel, que la façon dont tu te qualifies importe peu. Un homme politique ne sera jamais jugé à l’aune de ce qu’il dit, mais bien de ce qu’il fait – et plus encore, de ce qu’il ne fait pas.

Pendant les quatre années à venir, nous resterons vigilantes.

Masculinité toxique : quand il faut baiser pour être un homme

Masculinité toxique : quand il faut baiser pour être un homme

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L’attentat de Toronto du 23 avril 2018, au cours duquel un homme conduisant un camion bélier a renversé une vingtaine de personnes, faisant 10 mort-e-s dont 8 femmes, a mis en lumière une communauté dont on aurait préféré ne jamais entendre parler, les « incels » (contraction de « involutary celibate », célibataire involontaire). Le conducteur faisait en effet partie de ces groupes d’hommes qui se réunissent sur des forums virtuels pour discuter de leur célibat, mais aussi et surtout de leur haine des femmes, qu’ils tiennent pour responsables de leur situation.

Ces groupuscules préconisent notamment d’organiser des viols collectifs pour soulager leur frustration, propageant ainsi des idées fausses, dangereuses et pourtant déjà communément acceptées par la société selon lesquelles le viol est une réponse à une pulsion irrépressible ou une insondable frustration sexuelle. Rectification : le viol est un outil de domination, qui répond à une volonté du violeur d’asseoir sa supériorité sur la victime.

A bien des égards, les incels partagent des points communs avec les bien mal nommés « pick up artists », ces hommes qui se réunissent (majoritairement sur Internet) pour apprendre l’art de la drague. Plus que la volonté d’apprendre à séduire, ce qui pourrait être leur dénominateur commun, le dessein de ces groupes d’apprentis « séducteurs » semble être de se réunir entre hommes et de propager leurs idées rigides sur ce qu’est la masculinité. On retrouve au sein de ces groupuscules l’idée rance selon laquelle la société se serait « trop féminisée » et les hommes auraient conséquemment perdu une grande partie de leur puissance. Ainsi, la haine des femmes et la séduction (deux notions semble-t-il opposées) servent à ces hommes de vecteurs de validation virile, seul but réellement recherché dans leurs entreprises respectives.

Depuis quelques temps, le terme de « masculinité toxique » s’impose de plus en plus dans le paysage médiatique, dans le but de déconstruire ces injonctions à la masculinité responsables de bien des maux. Le récent attentat de Toronto est l’occasion (regrettable) de se pencher une fois de plus sur le versant nuisible et mortifère de la masculinité, entendue ici comme construction culturelle, et plus particulièrement sur les injonctions sexuelles qui la composent.

Baiser. Pour être un homme, il faut baiser. C’est d’ailleurs l’une des seules inquiétudes qui est ressortie des débats post-Weinstein, avec des hommes terrifiés non pas à l’idée que tant de femmes subissent des violences sexuelles, mais que l’effondrement du patriarcat leur confisque à jamais la possibilité de séduire, c’est-à-dire baiser.

Et pour baiser, beaucoup, tout le temps, avec des partenaires sans cesse renouvelées (car l’Homme, le vrai, ne saurait se contenter d’une seule femme), il est nécessaire de s’enfermer dans un système où les femmes, en tant qu’objets sexuels, sont à la disposition des hommes et n’ont pas besoin de manifester leur consentement pour être « utilisées » ; où la douleur engendrée par des semaines, des mois ou des années sans baise confine à l’insupportable ; où l’unique dessein des hommes consiste à baiser, baiser et encore baiser, car telle est, semble-t-il, la mission qui leur a été confiée. Mais attention, il ne s’agit pas de coucher avec n’importe qui : ce serait bien trop facile. Les femmes hors des canons de beauté habituels sont ainsi disqualifiées d’office. Les femmes « baisables », pour reprendre leur rhétorique déshumanisante, sont quant à elles disponibles pour le tout-venant, telles d’appétissantes marchandises attendant d’être consommées.

Ces hommes imputent leur malheur à leur insuccès auprès de la gent féminine, d’autant plus vécu comme profondément inique que la société leur a inculqué dès le plus jeune âge que les femmes étaient par nature disponibles. Qu’importe l’âge, la beauté, la condition physique ou la personnalité de l’homme qui les convoite : ces critères, s’ils ont de l’importance dans le sens inverse, n’existent pas pour les femmes qui n’ont pas d’autre choix que d’accepter les avances du premier mâle venu, comme une plante verte « accepte » passivement d’être arrosée.

Les anglophones ont un mot pour qualifier cette attitude typiquement masculine qui consiste à croire que les femmes ne sont pas autre chose que des objets disponibles pour le tout-venant : entitlement. En français, on pourrait grossièrement traduire cette notion par l’expression « croire que tout vous est dû ». L’entitlement masculin appliqué aux relations amoureuses se traduit donc par le comportement d’un homme qui, de manière tout à fait autocentrée, va exiger d’une femme qu’elle lui « donne » du sexe, de l’attention et/ou de l’affection. « J’ai été gentil », « je lui ai payé le resto », « je lui ai fait des compliments », « j’ai appliqué toutes les techniques trouvées dans un obscur Ebook sur la séduction trouvé sur Internet » : les raisons ne manqueront jamais pour que l’homme entitled pense que la chose qu’il désire (du sexe, donc) lui revient de droit. Le fait que la femme sur laquelle il a jeté son dévolu puisse ne pas vouloir de lui, pour quelque raison que ce soit, ne lui traverse même pas l’esprit. Parce que dans notre société sexiste, le postulat est simple : les femmes ne sont pas des êtres humains disposant d’un libre arbitre et de préférences personnelles, mais des objets, des « cibles » résolument passives qu’il revient au mâle viril de conquérir.

Une question se pose alors : comment la société a-t-elle pu fabriquer de tels monstres ?

La réponse n’est malheureusement pas si simple, car le système sexiste dans lequel nous vivons est fait de racines multiples. La publicité, les médias, la pornographie, le cinéma, les jeux vidéo… ces diverses composantes, prises dans leur ensemble, concourent à forger une certaine vision de l’homme et de la femme et des rapports qui les lient entre eux. Ce qu’il faut dénoncer aujourd’hui, c’est un système solidement ancré, composé d’une multitude d’éléments qui peuvent être isolés les uns des autres mais non tenus individuellement pour responsables.

Il en est ainsi de la pop culture, qui infuse nos vies au quotidien pour y déverser son lot de représentations et de tropismes sexistes, ce qui contribue à la normalisation d’une inexorable asymétrie entre femmes et hommes. Romances littéraires gorgées de stéréotypes de genre, films mettant en scène des relations femme-homme largement asymétriques (comment ne pas évoquer ici le très problématique 50 nuances de Grey ?) et légitimant les violences sexuelles, émissions de télé où les femmes sont reléguées au rang de faire-valoir, imagerie porno disponible en deux clics sur Internet… Face à l’abondance de ces messages, nos subconscients n’ont pas d’autre choix que d’intérioriser la différence homme-femme, au travers de laquelle se trouvent légitimés de nombreuses inégalités et clichés de genre.

La perpétuation du fameux mythe de la « misère sexuelle » est également problématique. Si l’envie d’aimer, d’être aimé-e et d’avoir des rapports sexuels est bien évidemment humaine, le sexe n’est pas un droit, ni même un devoir.
Certes, l’existence du marché prostitutionnel et la sexualisation du corps féminin à des fins mercantiles pourrait faire croire aux hommes que le sexe – et donc les femmes – peut s’acheter, comme n’importe quel bien ou service. Mais il n’y a pas plus de misère sexuelle qu’il n’existe de droit inaliénable à baiser, ou de besoin irrépressible de baiser. On peut avoir des orgasmes, même – et surtout ? – sans partenaire. Certes, la frustration sexuelle et/ou amoureuse existent, il n’est pas question ici de le nier. Mais qui ne l’a jamais connue ? Les femmes aussi peuvent en être victimes, et elles ne fomentent pas pour autant des actes terroristes contre ces salopards d’hommes qui refusent de les pénétrer.

Le besoin irrépressible de sexe (dont les femmes seraient miraculeusement préservées – comme c’est étonnant) n’est pas une réalité biologique, mais une construction sociale et culturelle. Ainsi, de la Grèce antique jusqu’au début du 19e siècle, les femmes étaient vues comme des créatures dotées d’irrépressibles besoins sexuels, au contraire des hommes qui représentaient la maîtrise de soi et la pondération. Le stéréotype a fini par se renverser vers les années 1890, pour des raisons quelque peu nébuleuses (voir cet article à ce sujet).

L’idée contemporaine selon laquelle les hommes auraient des « besoins » (notamment celui de se vider régulièrement, comme s’il était possible de mourir d’un trop-plein de sperme) sert surtout d’excuse aux comportements prédatoires, parmi lesquels les agressions sexuelles et les viols. Ce que l’on ne dit pas, c’est que la grande majorité des violeurs ont des rapports sexuels réguliers. Ils ne violent pas parce qu’ils sont acculés par un besoin biologique qui les dépasse, mais parce qu’ils sont mus par la volonté consciente de dominer, d’écraser, d’anéantir leur victime.

Ceci posé, précisons s’il est encore besoin que personne n’est mort-e de n’avoir pas baisé pendant X années ou d’être resté-e vierge jusqu’à 35 ans : de ce fait, le sexe ne peut décemment être comparé à un besoin primaire, au même titre que le besoin de manger ou de boire. En revanche, les hommes sont socialisés pour vouloir du sexe, car le sexe est le moyen par lequel ils doivent prouver leur valeur – donc leur virilité. Le sexe étant entendu comme un rapport sexuel avec pénétration vaginale, Saint-Graal absolu à l’aune duquel se mesure la réussite dudit rapport.

Les injonctions à la masculinité changent au gré de l’Histoire. Aujourd’hui, il s’avère qu’il faut coucher avec des femmes pour être un homme. La virilité telle que prescrite par la société contemporaine est en effet hétérosexuelle, vigoureuse et dominatrice. Elle s’exprime par le biais du corps, et plus précisément par la pénétration vaginale. Comme toutes les normes, celles qui encadrent la virilité sont aléatoires, donc nécessairement absurdes. Pour les hommes, le sexe est donc un moyen, et non une fin en soi. Ils ne désirent pas du sexe pour le plaisir ou le sentiment de liberté que cela peut leur procurer. Ils désirent du sexe parce qu’il s’agit d’un des biais par lesquels ils peuvent, par lesquels ils doivent s’affirmer en tant qu’hommes. Ainsi, désobéir à cette injonction revient à nier la validité de sa propre existence.

L’injonction à baiser, donc. Elle est profondément toxique, et ceci à plusieurs égards : non seulement elle stigmatise les hommes qui ne s’y conforment pas (par contrainte ou par choix), mais elle créé en outre une asymétrie de fait dans les rapports amoureux entre femmes et hommes. L’intériorisation de cette injonction peut en effet conduire les hommes à ne plus considérer leurs partenaires potentielles comme des êtres humains dignes d’intérêt, mais comme des « cibles » de chair qu’il convient d’accrocher à son tableau de chasse. La dimension humaine et émotionnelle des rapports amoureux, qui créé pourtant toute leur richesse et leur complexité, est occultée au profit d’un utilitarisme sinistre, peu apte à procurer de l’épanouissement.

De plus, l’injonction à baiser est un terreau propice aux violences et coercitions sexuelles, dont sont victimes de très nombreuses femmes. Elle infuse les rapports entre femmes et hommes de stéréotypes nocifs et les structure selon une hiérarchie uniquement profitable au sexe masculin. Dans notre configuration actuelle, aux hommes la « conquête » amoureuse (et donc le choix), aux femmes la passivité docile (et donc l’attente). Aux hommes l’injonction à prouver sa virilité au travers d’une succession d’actions gravées dans le marbre de l’inconscient collectif, comme payer l’addition au restaurant, prendre l’initiative du premier baiser ou du premier rapport sexuel, bander fort lors dudit rapport sexuel. Aux femmes de suivre, dans une acceptation tacite, les « règles » édictées par l’homme dans le rapport de séduction ; d’être prises en charge et protégées ; d’être donc passives, inertes, sans maîtrise de leurs désirs. Ces rôles prédéfinis lèsent les femmes tout autant que les hommes, en ce qu’ils et elles se retrouvent enfermé-e-s dans un compartiment étroit dont il est très difficile de s’échapper.

Il découle en somme de cette injonction virile à avoir des rapports sexuels, en filigrane de laquelle se lit l’injonction à dominer (et donc à se comporter comme un homme, un vrai), de nombreux comportements genrés que l’on impute injustement à la biologie : l’infidélité, le désintérêt pour la vie de couple, l’appétit sexuel intarissable, l’incapacité à percevoir les femmes comme des êtres à part entière, etc. Ces codes genrés font des ravages, sur les individus en particulier et sur la façon dont ils appréhendent leurs relations amoureuses en général.

Et si les hommes avaient été socialisés pour croire que le sexe est accessoire, ou du moins sans rapport direct avec leur valeur en tant qu’être humain ? Si les hommes avaient été socialisés pour voir les femmes autrement qu’à travers le prisme corporel et sexuel ? Et si le sexe n’était pas une valeur cardinale de notre société, ni un marché sur lequel les femmes s’offrent languissamment, sans que personne ne se soucie de leur consentement ? Et si nos sociétés n’étaient pas infusées par le sexe, si les injonctions à baiser n’existaient pas, si les corps n’étaient pas des monnaies d’échange, si la sexualité (ou l’absence de) de chacun-e n’appartenait pas à la sphère publique ?
Ces groupuscules existeraient-ils seulement ? La réponse est : probablement pas.

Nous n’avons pas à en vouloir aux hommes qui sont victimes d’un système qui les empêche d’être simplement eux-mêmes. En revanche, nous devons dire non à la culture du viol et aux injonctions genrées, non à cette mouvance sectaire qui semble gagner chaque jour un peu plus de terrain, non à ces hommes endoctrinés, confits dans leur haine d’eux-mêmes et de l’autre, persuadés que l’unique salut de leurs vies misérables viendra d’une pénétration vaginale.

Il paraît inutile de devoir le préciser, mais répétons-le tout de même : les femmes ne sont pas responsables du célibat durable de certains hommes. La violence, bien que non nécessaire, devrait ainsi être retournée contre le système patriarcal, celui-là même qui a donné naissance aux injonctions toxiques dont ces hommes sont victimes. La violence devrait être utilisée pour déconstruire la masculinité. Pourtant, peu d’hommes s’y attellent, tout simplement parce qu’ils regardent dans la mauvaise direction.

Dans un système sexiste, il est en effet si facile de blâmer les femmes.