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La rhétorique réactionnaire : comment parlent les dominants lorsqu’ils craignent pour leurs privilèges

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Illustration : Eugenia Loli ©

Ces dernières semaines, deux événements n’ayant – a priori – aucun rapport l’un avec l’autre se sont télescopés. 

Tout d’abord, les révélations de Médiapart sur les dîners fastueux organisés aux frais du contribuable par François de Rugy, qui a depuis démissionné de son poste de Ministre de la transition écologique.

Puis la venue de Greta Thunberg, la jeune militante écologiste suédoise, à l’Assemblée nationale le 23 juillet dernier.

Chacun de ces deux événements a « libéré » une parole réactionnaire. La première niait avec véhémence les abus et la corruption ayant cours dans la vie politique. La seconde s’insurgeait du fait qu’une adolescente de seize ans puisse s’emparer du discours politique, au motif que celle-ci serait « trop jeune », « incompétente », « manipulée » – les pleurnicheries, insultes et tweets rageurs s’accompagnant parfois d’appels au boycott.

On pourrait se contenter de fustiger le vieuxconnisme flamboyant de nos politiques, mais je trouvais intéressant d’analyser ces discours, car ils mettent en exergue la rhétorique habituellement utilisée par les dominants lorsqu’ils vacillent de leur piédestal.

Comme on le verra, les méthodes employées sont toujours les mêmes. Pour contrer la justice et le progrès social, les conservateurs emploient des armes qu’ils espèrent tranchantes, mais qui s’avèrent désespérément rouillées.

 

Dévoyer le sens des mots : l’exemple de la « délation »

La délation, ce mot sombre qui évoque les pires heures de l’Histoire, est définie comme une « dénonciation intéressée, méprisable, inspirée par la vengeance, la jalousie ou la cupidité » (Larousse). Elle consiste à fournir des informations concernant un individu, en général à l’insu de ce dernier, pour un motif généralement contraire à la morale ou à l’éthique.

Mot fort et lourd de symboles, il a fait son grand retour médiatique à l’occasion du mouvement « Me too », lorsque les agresseurs, acculés, ont tenté de se raccrocher aux branches en se faisant passer pour les victimes d’un terrible complot.

Ainsi, les femmes qui dénoncent les violences dont elles ont été victimes feraient quelque chose de honteux et de méprisable, et leur volonté de trouver justice serait éthiquement condamnable.

Mais cette technique qui consiste à inverser les rôles (et donc la culpabilité), tout aussi grotesque qu’elle soit, n’a rien de très surprenant.

Lorsque les dominants se font épingler pour des actes juridiquement répréhensibles (violences, corruption, abus de pouvoir, etc), l’un des seuls mécanismes de défense qu’ils peuvent actionner est celui qui consiste à se dire victime d’une cabale.

C’est, par exemple, Denis Baupin qui attaque en diffamation les femmes qu’il a agressées sexuellement (fort heureusement, le karma existe : il a été débouté ).

Et donc, le terme de « délation » (un acte motivé par la vengeance) est devenu dans la bouche des dominant.es pris.es la main dans le sac un synonyme de « dénonciation » (un acte visant à faire justice). Un glissement sémantique dont personne ne semble s’émouvoir.

Dans l’affaire de Rugy, alors que Mediapart n’a fait que révéler des faits moralement et juridiquement condamnables (exerçant ainsi sa mission, qui est d’informer), les accusations de délation n’ont pas tardé à faire leur come-back (on les attendait : elles reviennent toujours). « Il y a encore dans notre pays le droit de la défense, la possibilité de réponse, sinon ça devient la République de la délation », a ainsi répliqué Emmanuel Macron, lorsqu’il fut sommé de s’expliquer.

Donc, quiconque révélerait des faits moralement et/ou juridiquement condamnables ferait de la « délation ». Drôle de conception de l’éthique et de la justice – d’autant que cela ne supprime aucunement à la personne dénoncée son droit à se défendre.

François de Rugy a quant à lui évoqué un « journalisme de démolition », se comparant à une « cible [qu’on] crible de flèches ».
Mais quelle est la différence entre le « journalisme de démolition », si tant est qu’une telle chose existe, et le journalisme d’investigation ? A moins que le droit d’informer, pilier essentiel de toute démocratie, ne devienne soudainement incriminable lorsqu’il révèle les abus de pouvoir des puissant.es ?

 

Rhétorique de la mauvaise foi : quand les puissant.es tentent de défendre leurs privilèges

Dans l’exercice de mauvaise foi auquel semblent se livrer nombre de dominant.es, le recours aux sophismes est particulièrement prisé.

L’un des plus connus est « l’épouvantail » (dit aussi « homme de paille »), technique qui consiste à travestir les arguments de son adversaire ou à les présenter de manière erronée, de sorte qu’il devient facile de les ridiculiser.

Mais l’exagération est une autre technique fréquemment utilisée. Voyons ainsi cet extrait d’un article concernant la venue de Greta Thunberg à l’Assemblée nationale, publié sur le site Agoravox :

« La défense de notre environnement ne mérite-t-elle pas mieux qu’un gourou instrumentalisé, jouant sur les peurs et les émotions collectives à des fins de culpabilisation individuelle ? » […] Ou comment une militante écologiste de 16 ans se transforme en leader d’une secte dangereuse, qui cherche à manipuler l’opinion pour mieux répandre son idéologie dévastatrice.

Je ne résiste d’ailleurs pas à vous partager cet autre extrait, tout à fait savoureux :
« Le monde attendait un leader écologique charismatique, légitime et compétent. On vient de lui servir un grand chaman de l’écolo-catastrophisme »

Cet argument est d’une mauvaise foi confondante, car les messages écologistes, même prononcés par de grands « leaders » bardés de diplômes, provoquent la même irritation chez les réacs. Et pour cause : l’urgence écologique se heurte violemment au dogme capitaliste, sur lequel repose nos sociétés modernes. Inutile de faire semblant d’attendre un grand messie qui nous sensibilisera intelligemment à la question (le rapport du GIEC, publié en octobre 2018 et sur lequel s’appuie d’ailleurs Greta Thunberg, remplit parfaitement cet office) : le discours écologiste a toujours provoqué des réactions de rejet, quelle que soit la source dont il émane.

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Greta Thunberg à l’Assemblée Nationale, le 23 juillet 2019

Mais intéressons-nous maintenant à ce stratégème rhétorique qui consiste à tenter de délégitimer son adversaire à grands recours d’attaques ad personam. Dans le cas de Greta Thunberg, rien de plus facile : son jeune âge, son manque d’expérience et son syndrome d’Asperger sont des cibles toutes trouvées.

Ainsi, ce qui met en rage les tenanciers du pouvoir traditionnel – le fait que Greta Thunberg ne soit pas un homme de cinquante ans, doté d’un diplôme de l’ENA et d’une carrière politique bien rôdée – va être utilisé comme un argument pour l’attaquer. Puisqu’elle ne correspond pas à la norme, son discours est nécessairement illégitime.

L’avantage, c’est que les attaques sur la personne permettent d’éviter soigneusement le fond du débat. Et les mâles encravatés n’ont peur de rien – après tout, selon l’adage, plus c’est gros, plus ça passe. « Le message de Greta Thunberg est catastrophiste ; il aggrave le réchauffement climatique », professe ainsi l’un de ses détracteurs, qui va jusqu’à prédire « une vraie révolution, qui serait vraisemblablement d’extrême droite » en cas de victoire idéologique des idées de Greta Thunberg. Il l’accuse ensuite d’être « instrumentalisée par les ayatollahs écolo-catastrophistes qui veulent imposer aux jeunes une réduction massive de leurs libertés » (celles que nous confèrent le réchauffement climatique, sans doute ?).

« Non à la terreur par la peur », se lamente un autre de ses contempteurs, sans qu’on sache trop ce que signifie cette phrase (un indice : rien).

Il est intéressant de noter que les arguments avancés par les détracteurs de Greta Thunberg pourraient aisément être retournés contre eux-mêmes : eux non plus ne sont pas de « grand scientifiques », eux aussi sont instrumentalisés (par les lobbies industriels), eux aussi sont obsédés par une seule chose (conserver le pouvoir). Qu’ont fait les élu.es ces 20 dernières années pour enrayer le changement climatique ? Qui s’est seulement intéressé à ce sujet ?

Il est également fascinant de voir à quel point la prise de parole d’une jeune fille politisée puisse déclencher autant de violence, d’animosité, de rejet. Le pluralisme des opinions n’est-il pas l’un des fondements de la démocratie ? Par ailleurs, doit-on attendre d’être adulte pour avoir des opinions fortes, et l’envie de les exprimer ? (toute personne qui a déjà eu 16 ans un jour vous répondra non)

Greta Thunberg dérange parce qu’elle renvoie aux parasites de la vie politique leur propre inaction et incompétence. Elle dérange parce qu’elle prouve qu’il n’est nul besoin d’être un homme de cinquante ans pour avoir un discours politique influent. Elle dérange, enfin, parce qu’elle change complètement le paradigme habituel du pouvoir. Greta Thunberg a seize ans, elle n’a pas fait Sciences Po, elle n’a pas de réelle expérience professionnelle ou politique. Mais cela ne l’empêche guère d’être une actrice importante de la lutte écologique. Et de faire entendre sa voix.

Dans leurs prises de position outrées et leurs appels au boycott, les monsieurs tout rouges et tout colères qu’une adolescente leur vole la vedette n’ont rien fait de plus qu’exhiber leur masculinité fragile, eux qui tremblent d’effroi lorsque de nouvelles règles du jeu semblent se mettre en place – et avec elles, la possibilité d’un nouveau partage du pouvoir.

Certes, tous les détracteurs de Greta Thunberg ne sont pas des hommes. Mais ce sont eux que l’on a particulièrement entendus ces derniers jours.

Ce sont eux, également, qui en 2016 s’étaient insurgés contre la venue de Pamela Anderson à l’Assemblée nationale pour parler du gavage des oies et des canards (la star américaine est une militante de la cause animale). « Dinde gavée au silicone », « degré zéro de la politique », « elle n’y connaît rien », a t-on alors pu entendre. Le message sous-jacent est toujours le même : la parole politique appartient aux hommes, et n’est légitime que lorsqu’elle correspond à un modèle ultra-codifié.

Toutes ineptes qu’elles soient, ces lamentations permettent aux dominants (qui se sentent) menacés de continuer à occuper le terrain médiatique, et donc d’exister. De dire « je suis toujours là ». Et par là-même, de réaffirmer leur pouvoir.

 

Au commencement, la peur

En réalité, quel que soit le sujet auquel elle s’attaque, la rhétorique réactionnaire ne cache qu’une seule et même chose : la peur.

La peur de perdre son statut de dominant, et donc ses privilèges.
La peur de se faire remplacer, la peur de devoir céder sa place à des personnes que l’on n’envisageait pas autrefois comme des adversaires : les femmes, les jeunes, les écolos, les progressistes.
La peur de l’égalité.
La peur, consubstantielle, du changement.

Cette peur n’est pas nécessairement conscientisée, et les réactions de rejet qu’elle engendre ne sont pas toujours rationnelles.

Mais une chose demeure : les dominant.es construisent leur identité sur l’idée même du pouvoir, et la façon dont s’exerce celui-ci. Or, s’ils ne peuvent plus – ou moins – dominer, c’est toute leur identité qui s’effondre.

En 1991, la féministe américaine Susan Faludi publiait « Backlash », un essai dans lequel elle décrit le « retour de bâton » consécutif à chaque petite avancée pour les droits des femmes.

Cette offensive réactionnaire est valable pour le mouvement féministe, mais elle peut également être étendue à toute forme de progrès social. Lorsque les fondations de l’ancien monde commencent à trembler, les personnes qui en récoltaient les fruits tremblent avec elles.

Toutes ces levées de boucliers, qu’elles soient masquées derrière des arguments grotesques ou une rhétorique plus mesurée (1), ne sont finalement qu’un symptôme : celui d’une peur des dominant.es de voir le pouvoir leur échapper.

Mais les signes de résistance ne sont pas forcément un mauvais présage. Lorsque la parole des puissant.es cherche désespérément à se faire (ré)entendre, c’est le signe que la société a entamé sa mue. Lentement, mais sûrement.

(1) Leur seul point commun étant qu’elles ne sont jamais proportionnelles à la « menace » perçue.
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L’amour et la violence

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Illustration : Julia Geiser ©

À l’heure où j’écris ces lignes, en France, depuis le début de l’année, 75 femmes ont péri sous les coups de leur conjoint ou ex-conjoint.
Terrible décompte, qui marque le paroxysme d’une domination masculine à l’œuvre jusque dans les relations amoureuses.

La partie immergée de l’iceberg, ce sont ces centaines de milliers de femmes qui subissent, chaque année, des violences conjugales (en 2017, 219 000 femmes majeures ont déclaré avoir été victimes de violences physiques et/ou sexuelles par leur conjoint ou ex-conjoint sur une année).

En Île de France, 88% des victimes de violences commises par le partenaire enregistrées par les services de police sont des femmes ; 96% des personnes condamnées pour des faits de violences (de toute nature) entre partenaires sont des hommes.

Une femme sur huit est victime de violences psychologiques dans son couple (INSEE).

Les femmes sont ainsi plus exposées que les hommes au risque d’être l’objet de violences psychologiques. Elles sont aussi plus souvent victimes de violences physiques ou sexuelles, ces violences s’accompagnant plus fréquemment d’atteintes psychologiques ou d’agressions verbales.

Au-delà de ces froides statistiques, nous avons toutes et tous dans notre entourage des femmes malmenées (physiquement ou psychologiquement) par leur partenaire, et qui pourtant restent obstinément enfermées dans cette boucle de l’enfer. Nous connaissons toutes et tous cette femme qui ne tombe que sur des « connards » et enchaîne les relations toxiques ; cette femme qui souffre de dépendance affective, et préférera toujours être mal accompagnée plutôt que seule. Nous avons toutes et tous eu au moins une amie dont le partenaire contrôlait la tenue, les sorties, les loisirs, les horaires ; dont la laide jalousie passait pour une « preuve d’amour » ; dont les remarques froides et humiliantes ont laissé des traces profondes. Nous avons toutes et tous en tête ce stéréotype de la « femme blessée », qui n’a pas d’autre choix, croit-on, que d’accepter son sort avec fatalité.

Et parfois, cette femme, c’est nous.

*

Je ne suis pas une parfaite féministe – de toute façon, une telle chose n’existe pas. Ainsi, je l’avoue, je me pose souvent cette question : mais pourquoi tant de femmes sont-elles victimes de violences conjugales (violences psychologiques incluses) ? Pourquoi tant de femmes se retrouvent-elles sous l’emprise d’un conjoint qui les contrôle ou les maltraite ? Pourquoi, comble du pire, font-elles même parfois des enfants avec ?

Je ne me demande pas pourquoi les femmes restent – ça, je le sais. Je connais le phénomène d’emprise, la difficulté de partir quand on est dépendante financièrement et/ou quand on a des enfants, le danger qu’accompagne la fuite (la rupture étant l’un des principaux facteurs déclenchants du féminicide). Non : je me demande pourquoi elles acceptent, dès le départ, d’entrer dans ce type de relation.

Si le féminisme part du postulat que les femmes ne sont pas par nature plus faibles, plus timorées ni plus « soumises » que les hommes, alors il doit s’interroger sur la manière dont cette faiblesse se construit, sur la manière dont elle créé une porosité à la violence masculine, et surtout : sur la façon dont les femmes peuvent y échapper.
Car les chiffres des violences conjugales ne procèdent pas d’un malheureux hasard, ni d’une triste fatalité.

A la source, se trouvent la masculinité toxique mais aussi la féminité traditionnelle, cette construction sociale qui prépare et asservit les femmes à un destin prétendument inéluctable. Ce que nous avons fait du genre masculin est un problème, mais il n’est pas le seul. La construction du féminin, entre insatisfaction de soi, vulnérabilité et recherche permanente de protection, en est un autre.

Et ce que nous avons créé, nous pouvons maintenant le défaire.

 

La violence, une expression de la domination masculine

Les violences conjugales (1) sont un continuum. Elles ne commencent ni ne finissent pas toutes par des coups, des cris, du sang. Il faut avant tout les voir comme une échelle, une sorte de verre gradué qui commence avec la violence psychologique et/ou verbale.

Mais qu’est-ce que la violence psychologique ? Nous en avons souvent une image distordue, « fantasmée », alors même qu’elle possède de nombreux visages. Certaines manifestations peuvent à ce titre paraître anodines, parce qu’elles sont banalisées, voire romantisées par la société : par exemple, la jalousie, le contrôle de l’autre, le paternalisme ou la possessivité. Pourtant, elles s’inscrivent pleinement dans le cadre de la domination masculine – dont elles sont d’ailleurs l’un des symptômes. Ainsi, certains hommes commettent des violences parce qu’ils considèrent que les femmes (leurs femmes) sont des choses, qui peuvent à ce titre être contrôlées, muselées et mises sous tutelle.

Dévaloriser l’autre, le critiquer, l’humilier, lui imposer des contraintes (ne sors pas après telle heure, ne porte pas tel vêtement, n’achète pas tel objet, arrête de voir cette amie, ne parle pas aux hommes…), le tirer vers le bas, lui parler mal voire l’insulter, lui faire du chantage, outrepasser son consentement, contrôler ses allées et venues, ses conversations, son téléphone, son compte en banque, son historique Internet… constituent des violences psychologiques. Bien évidemment, un reproche ou un mot plus haut que l’autre ne constituent pas en tant que tels des violences. C’est la récurrence de la situation, notamment, qui permet de les qualifier.

Lisez cet article éclairant sur les cyberviolences, que l’on connaît finalement mal.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la violence psychologique procède du même mécanisme que la violence physique : toutes deux composent les facettes d’une même pièce. Même si la première ne débouche pas nécessairement sur la seconde, elles sont interdépendantes.

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Cartographie des comportements violents dans le couple

 

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Constat terrible, mais réel : les femmes sont conditionnées à tolérer la violence masculine. Par exemple, les romances auxquelles nous sommes biberonnées depuis le plus jeune âge nous donnent souvent à fantasmer sur des comportements problématiques, comme le contrôle et la possessivité – deux éléments qui n’ont rien à faire dans une relation saine. De Twilight à 50 nuances de Grey en passant par After, les romances pour adolescentes et jeunes adultes sont la plupart du temps coulées sur le même modèle hétéro-patriarcal, avec un héros « viril » qui domine de manière décomplexée sa partenaire, et une jeune femme naïve et inexpérimentée qui se soumet entièrement à lui – tout en étant censée aimer ça.

Ou comment notre environnement façonne des fantasmes et des désirs qui, sur le long terme, peuvent s’avérer dangereux.

(1) Les violences conjugales sont protéiformes : elles ne sont pas seulement physiques mais peuvent aussi être verbales, sexuelles, psychologiques, économiques… (voir tableau plus bas)

 

Victime, nom féminin

On rappelle souvent les chiffres des féminicides ou les statistiques des violences conjugales sans vraiment se préoccuper du cadre dans lesquelles elles s’exercent. Pourtant, les violences faites aux femmes sont indissociables du système patriarcal : elles n’existent que parce que la domination masculine a encore cours.

Depuis quelques années, nous remettons de plus en plus en cause la masculinité toxique et ses fruits pourris. C’est une excellente chose – et une première étape. Mais nous ne devons pas seulement éduquer les hommes. Nous devons aussi donner du pouvoir aux femmes.

J’entre maintenant sur un terrain miné. Le sujet est délicat, voire tabou. Et pourtant : impossible de dissocier le pouvoir exercé par les hommes sur les femmes de la soumission de celles-ci. Les hommes ne peuvent dominer que parce que les femmes acceptent, de manière tacite, d’être dominées. Et c’est particulièrement vrai dans le cadre du couple, lieu « sanctuarisé » s’il en est. 

Le but n’est évidemment pas de dire que de nombreuses femmes sont violentées parce qu’elles l’ont bien cherché ou parce qu’elles l’ont voulu. Il n’y a qu’un seul coupable, et ce sera TOUJOURS l’agresseur. Néanmoins, beaucoup trop de femmes « acceptent » encore d’être dominées au nom de l’amour. Comme s’il s’agissait d’une fatalité inhérente à leur condition de femme, une sorte d’héritage immatériel venu du fond des siècles. Subir. Se persuader que c’est « normal ». C’est comme ça. On finit par s’y habituer.

Les femmes n’entrent pas dans des relations abusives de manière consciente, parce qu’elles aiment être brimées, qu’elles sont naturellement soumises ou un peu maso sur les bords. Elles ne se disent pas : « chouette ! encore un sombre connard » lorsqu’elles se mettent en couple avec un homme toxique. Tout cela s’opère de manière inconsciente, parce que la société les a éduquées à avoir un seuil de tolérance particulièrement haut et un niveau d’exigence corollairement bas. À voir dans des comportements abusifs de l’amour. À être dépendante des autres – particulièrement des hommes. À se détester en silence. À ne pas pouvoir se suffire à elles-mêmes (la dépendance émotionnelle des femmes est une manne formidable pour le patriarcat). Et, par-dessous-tout, à considérer le célibat comme la pire des humiliations – tout, plutôt que d’être seule.

Et cela donne pléthore d’articles dans les magazines féminins (du style : « Pourquoi vous ne tombez que sur des connards » ou, version plus poétique, « Comment être enfin heureuse en amour »), faisant ainsi passer un problème politique pour une simple problématique individuelle.

 

Redonner du pouvoir

Nous ne saurions évoquer le système patriarcal (et ses conséquences) sans pointer du doigt l’une des branches sur lesquels il est assis : la dévalorisation du féminin.

À ce titre, la confiance en soi est un sujet politique pour les femmes.

Jusqu’à il y a peu, je levais les yeux au ciel lorsque j’entendais dire qu’il est « difficile d’avoir confiance en soi quand on est une femme ». Victimisation inutile, me disais-je. Je ne voyais pas le rapport. Et puis j’ai fini par comprendre. Quand l’élément féminin est dévalorisé par la société, quand les femmes sont sommées dès le plus jeune âge d’être belles, douces, minces, parfaites, quand leur physique est régulièrement scruté, quand elles reçoivent des remarques sexistes, quand leurs décisions sont remises en cause, leurs trajectoires strictement codifiées (quoi ? à 35 ans, tu n’es toujours pas mariée ?) ou leurs accomplissements dévalués (tu as obtenu une promotion ? c’est bien ma chérie, mais quand est-ce que tu fais un enfant ?), la confiance en soi peut être difficile à acquérir.

Dévalorisées par la société, les femmes finissent alors, par un effet miroir, à se dévaloriser elles-mêmes. À penser qu’elles ne sont pas assez, qu’elles ont peu de mérite, qu’elles ne doivent pas trop en demander. C’est dans cette vulnérabilité construite de toutes pièces que se trouve la faille.

Ne pas s’aimer est un risque. Il y a, j’en suis convaincue, une forte corrélation entre l’estime que l’on se porte et la qualité de nos relations amoureuses.

Le début de ma vie amoureuse fut à ce titre largement insatisfaisant : aucun abus (on en viendrait presque à se trouver chanceuse pour ça), mais une constellation de mini-relations ayant l’intérêt et la saveur d’un cornet de frites molles. Mes besoins, mes envies n’étaient pas respectées – par les autres, certes, mais avant tout par moi-même. J’étais cette fille qui tapait « comment faire tomber amoureux un homme » dans Google et prenait de bon cœur les miettes qu’un type médiocre consentait à lui offrir.
Est-ce un hasard si, à l’époque, encore conditionnée par les injonctions à la féminité traditionnelle, je manquais de confiance en moi ?

Je suis convaincue que non.

 

Amour, genre et violences

Par peur de culpabiliser les victimes, nous détournons le regard.

Nous le dirigeons uniquement vers les hommes – et c’est une nécessité puisqu’ils représentent l’immense majorité des auteurs de violence, mais ce n’est pas suffisant. La lutte restera vaine si nous ne donnons pas du pouvoir aux femmes ; si nous ne leur fournissons pas les outils pour s’émanciper. Si nous ne nous saisissons pas des attendus de la féminité traditionnelle, si nous ne concédons pas qu’ils puissent représenter un danger.

La masculinité et la féminité en tant que constructions sociales agissent comme des vases communicants. Nous apprenons aux hommes à être des agresseurs, et aux femmes à se faire proies. C’est dans cette « dualité » socialement construite que les genres se nourrissent l’un de l’autre. Et c’est pour cette raison que nous devons sortir de la rhétorique fataliste, qui sous-entend que nous sommes dépourvu.es de toute marge de manœuvre, pour nous intéresser à la façon dont nous devons enfin armer les femmes. De savoir ; de confiance ; de connaissances ; de pouvoir.

Car nous n’expliquons pas aux femmes ce qu’est une histoire d’amour « normale », c’est à dire saine et équilibrée.

Nous ne leur apprenons pas à repérer les signaux d’alarme dans une relation amoureuse. Nous les gavons dès la naissance d’une vision sexiste et distordue de l’amour hétérosexuel, censé justifier les pires comportements.

La complaisance de la société envers les hommes dominateurs et violents joue également un rôle : de manière collective, nous finissons par considérer des situations abusives comme des « histoires de couple » ou de banals conflits conjugaux. Ignorant les mécanismes systémiques – et réversibles – qu’il y a derrière.

Maintenir les femmes dans l’exaltation d’une féminité obéissante, désarmée, dépendante, dans cette vulnérabilité construite de toutes pièces, et dans l’ignorance de ce qu’est l’amour et le respect, permet la pérennisation de ces violences.

 

*

Que faire maintenant ?

Nous devons éduquer les femmes à prendre confiance et à trouver le pouvoir en elles, à repérer les « red flags » (drapeaux rouges, en anglais) qui annoncent une relation toxique, et à exiger le respect et le bonheur qu’elles méritent. Une relation amoureuse bascule très rarement dans la violence d’un seul coup, comme on actionnerait un interrupteur. Les signes « avant-coureurs » sont connus : apprenons aux femmes à les repérer. Et à les refuser.

Les normes sociales qui enferment les femmes dans des trajectoires rigides doivent également être remises en cause : cessons de faire du couple hétérosexuel l’aboutissement suprême, arrêtons d’abreuver les filles de contes de fées puis de romances toxiques, cessons de voir les femmes comme de futures épouses en puissance pour les considérer enfin comme des êtres à part entière, cessons de glorifier les relations amoureuses et le mariage, cessons d’en faire les indispensables jalons de toute vie de femme réussie. N’oublions pas que le couple ne met pas les femmes à l’abri : en fait, c’est même le contraire. Statistiquement, les femmes sont plus en danger dans leur propre foyer que partout ailleurs.

À ce titre, l’entourage a un rôle important à jouer : trop de proches des victimes les culpabilisent encore, les enjoignent à se montrer « plus conciliantes » et « moins exigeantes » lorsqu’elles rapportent des abus, balaient le problème en proposant des solutions stériles (« allez voir un psy », « essaye de rallumer la flamme avec de la lingerie sexy », « prenez du temps à deux »…), voire se montrent complaisants à l’égard des hommes violents.

Souvenons-nous enfin qu’il n’y a pas de déterminisme : la violence et la volonté de dominer ne sont pas intrinsèques aux hommes, tout comme la soumission n’est pas inhérente aux femmes. Nous ne faisons que reproduire des modèles genrés, fruits d’un conditionnement vieux de plusieurs milliers d’années.

Enfermer les femmes dans un rôle de victime « par essence » (impuissante, inerte, dépourvue de libre arbitre), comme le font de nombreux mouvements féministes, ne résoudra jamais rien – nous jouons cette partition depuis des années, et les chiffres des violences, tout comme ceux des féminicides, ne baissent pas. Les femmes ne tombent pas dans le piège des violences conjugales comme on tomberait dans un trou, sans préambule, sans conditionnement préalable, au gré d’un hasard inéluctable.

Éduquons donc les hommes à ne pas dominer, et les femmes à n’accepter aucun abus.

C’est certainement dans cette recherche d’un équilibre nouveau, que se niche l’un des combats contre les violences conjugales.

 

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Girls don’t kill

La violence féminine est-elle un oxymore ?

Elle reste, en tout cas, largement (pour ne pas dire uniquement) traitée sous le prisme de la pathologie. Les femmes violentes, meurtrières, infanticides, criminelles, ou tout simplement délinquantes, énervées, fermement politisées, ayant le poing et la répartie faciles, sont souvent vues comme des « anomalies ». Monstres de foires, objets de curiosité morbides, elles n’ont le choix que d’être folles, ou victimes.

 

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Jacqueline Sauvage, Véronique Courjeault (la fameuse affaire des « bébés congelés »), Cécile Bourgeon (mère de la petite Fiona, qui fut battue à mort avant d’être enterrée), Fabienne Kabou (qui abandonna son bébé sur une plage de Berck à la marée montante), Michelle Martin (ex-épouse et complice de Marc Dutroux), mais aussi les « filles » de la secte de Charles Manson…

Ces femmes tristement populaires, qui ont toutes en commun d’avoir tué, ont été décrites par les médias comme « instables », « fragiles », « influençables », souvent « sous emprise ». Leur violence fut présentée comme un effet collatéral, comme la résultante d’une pathologie qui les dépasse : elle ne peut pas exister pour elle-même, ni naître en réaction à un élément extérieur. En cela, elle doit nécessairement être précédée par leur psychisme fragile, leurs traumatismes passés, leur extrême vulnérabilité.

Victimes d’elles-mêmes, ou des autres.

Quand elles ne sont pas les jouets ni les extensions de la violence masculine, donc, les femmes violentes sont malades  – un mot fourre-tout, qui permet d’expliquer tout et n’importe quoi.

Leur violence est pathologisée, « justifiée » par des troubles divers, des traumatismes anciens, des enfances martyres. Leur monstruosité doit s’expliquer par des éléments parfaitement rationnels, pour contrer l’absence de sens qu’elle représente par son existence même.

Pourquoi cette absence de nuance ? Que dit de nos biais de genre la façon dont nous traitons la violence des femmes ?

Pour voir poindre une (toute petite) ébauche de réponse, commençons par analyser le traitement journalistique et/ou artistique de certaines affaires criminelles impliquant des femmes.

Prenons le cas Michelle Martin (ex-femme de Marc Dutroux), surnommée « la servante du diable ». Son surnom l’indique : elle ne fait que servir. Pour un peu, on pourrait presque la croire irresponsable. On s’aperçoit d’ailleurs, quand on lit les articles qui lui ont été consacrés, que les journalistes lui dénient toute autonomie, tout libre-arbitre en sous-entendant largement qu’elle ne mesurait pas la portée de ses actes. On dit d’elle qu’elle a foncé dans le tas sans réfléchir, sans se rendre compte de ce qu’elle faisait, folle amoureuse d’un diable et soumise à ses moindres désirs. Sous emprise.

Cécile Bourgeon, elle, est décrite comme étant une « compagne sous influence », une femme « fragile » qui n’avait plus son « libre-arbitre ». Ce qui ne l’a pas empêchée de commettre des maltraitances sur sa fille, puis d’enterrer son corps mort.

Quant aux adeptes de Charles Manson (responsables, avec un autre homme, du massacre de Sharon Tate en 1969), elles sont des « adolescentes paumées et immatures », des « vestales », qui « torturent et tuent en [son] nom et sur [son] ordre ». Deux livres sont récemment parus à ce sujet : « The girls », d’Emma Cline, et « California Girls » de Simon Liberati, qui contribuent – sans nécessairement le vouloir – à romantiser cette ignoble affaire. 

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Même dans le glauque, le sale, la barbarie la plus absolue, ne pas oublier de romancer la féminité, de la rendre vaguement rock, glamour et sexy – avec un soupçon de mythologie romaine, si possible –, de lui conférer un parfum de soufre, de l’associer à la soumission, la perdition, la servilité la plus crue. Ne pas émettre l’hypothèse que, peut-être, ces filles-là savaient parfaitement ce qu’elles faisaient.

Qu’elles étaient peut-être moins paumées que nous devant cette réalité qu’elles mettent au jour, à savoir que la violence n’a pas de genre.

 

 

Le cas des femmes parties en Syrie rejoindre Daech est à ce titre parlant. Celles-ci ont souvent été présentées dans les médias comme « les femmes des combattants de l’EI », un surnom qui les exonère discrètement de toute responsabilité individuelle, en plus de faire d’elles de simples accessoires dépendants de la pensée et de la volonté d’autrui.

Dans les articles qu’on leur consacre, elles sont généralement décrites comme des « proies faciles », des femmes « perdues », « à la personnalité fragile », « sous emprise de la propagande développée par les djihadistes ».

Vulnérables, ignorantes, incapables de saisir la portée de leurs actes. De funestes idiotes.

C’est oublier (ou à ne pas croire à) leur détermination, leur violence, le tranchant de leur pensée, la radicalité de leurs convictions.

Ces femmes bénéficient également d’une tolérance plus grande de la part de l’opinion publique, peut-être grâce à leurs enfants – desquels on peine à les dissocier – et à la vulnérabilité dont on les affuble : globalement, nous sommes plus prompts à voir dans leurs actes une cruelle erreur de jeunesse.

Et lorsqu’on découvre que certaines d’entre elles sont à l’origine d’un projet d’attentat (en septembre 2016, deux femmes de 29 et 19 ans ont tenté de mettre le feu à une voiture remplie de bonbonnes de gaz aux abords de Notre dame de Paris), on tombe des nues : quoi, comment ? Des femmes terroristes ?

On cherche l’homme qui, en arrière-plan, doit nécessairement tirer les ficelles. Ne le trouvant pas, on s’offusque alors de ce monde qui part à vau-l’eau, de ces filles qui se masculinisent (la seule et unique référence étant évidemment le masculin), se gorgent de violence, se modifient génétiquement.

Un mystère insondable.

 

 

Discours genrés

Globalement, le discours dominant consiste à exonérer –  ou a minima justifier par des éléments extérieurs – la responsabilité individuelle des femmes violentes, comme si leur essence même excluait chez elles toute velléité de violence. 

Quand on déroule le fil de leur vie, le scénario est presque toujours le même : enfants puis adolescentes fragiles, elles mènent une vie de tâtonnements avant de rencontrer leur futur partenaire. C’est là, rideau noir, que leur vie bascule. Elles n’étaient pourtant pas destinées à faire le mal. S’il n’y avait pas eu cette funeste rencontre, elles seraient restées dans le droit chemin, fidèles à ce que la société attend des femmes : bonnes citoyennes, bonnes épouses, bonnes mères, sages et bien peignées. Mais le destin en a voulu autrement, faisant d’elles les marionnettes de la folie d’autrui.

Dans ces récits, il y a presque toujours un mentor, un chef d’orchestre qui, à la faveur d’une rencontre, referme ses griffes sur une pauvre femme égarée et la modèle à son image, lave son cerveau de toute morale, l’éduque à la monstruosité. Le grand méchant loup et la brebis égarée. Le Mal qui pervertit le Bien.

Lorsque nous évoquons la violence des femmes (que nous dissocions soigneusement de la violence humaine, la femme étant l’Autre, le particulier), nous y apposons une éternelle vision genrée. Ainsi, nous sommes incapables de voir les criminelles autrement que comme les avatars des hommes violents, comme si elles ne pouvaient pas exister par et pour elles-mêmes.

*

Les hommes tuent parce qu’ils sont en colère, déçus, trahis, trompés. Leur fureur est légitime, socialement comprise et excusée. L’horreur qui surgit ne constitue aux yeux de la société qu’une réaction banale et prévisible face aux lâches manquements des autres : une femme qui se dérobe, un voisin qui fait du bruit, un enfant qui désobéit. L’abjecte expression « crime passionnel », qu’on rencontre encore souvent dans les rubriques faits divers, contient à elle seule toutes les justifications apportées par la société aux accès de violence, aux désirs de destruction des hommes.

Les femmes violentes, a contrario, forment une constellation de taches noires sur la ligne droite de la normalité sociétale, et tout particulièrement sur la normalité du genre. Lorsqu’elles tuent, c’est parce qu’elles sont en proie à la folie, au délire, à la maladie, ou parce qu’elles ont subi un lavage de cerveau. Lorsque les femmes manifestent de la violence, c’est soit un effet de leurs névroses, soit un effet de leur soumission, de leur dépendance à autrui, de leur faiblesse en fin de compte. Il lui a dit de tuer, et elle l’a fait. Il l’a poussé à commettre des actes terribles, elle s’est exécutée. Elle ne se rendait pas compte. Elle était prise dans ses filets. Il la manipulait.

Dans tous les cas, elles ne sont pas « normales », puisqu’elles contreviennent aux prescriptions genrées qui voient les femmes uniquement comme des victimes, et non comme des bourreaux.  

Certes, la violence naît souvent sur le terreau de la souffrance psychique. Mais « déresponsabiliser » les femmes de leurs actes, en invoquant la folie, la maladie, l’emprise, revient aussi à leur nier tout libre-arbitre, toute maîtrise d’elles-mêmes, toute indépendance dans les actes comme dans les idées. À faire de la violence une prérogative exclusivement masculine. Comme si les femmes ne pouvaient faire preuve de violence, de cruauté, de barbarie que lorsqu’elles y sont contraintes – par un tiers, ou par un jeu malheureux de circonstances.

Comme si la violence ne pouvait pas naître dans un système féminin.

Une étude française de 2012 a d’ailleurs montré que les juges sont plus indulgent.e.s avec les femmes, en comparant les sanctions prononcées en comparutions immédiates à l’encontre de 1228 prévenu.e.s (hommes et femmes confondus).

La conclusion est claire : en prenant en compte quatre critères (infraction commise, antécédent judiciaire, situation professionnelle et nationalité), les femmes sont moins condamnées, ou bien condamnées à des peines moins lourdes que leurs homologues masculins. A situation comparable, elles bénéficient plus souvent d’une relaxe ou d’une peine de prison assortie d’un sursis.

« Cette indulgence vis-à vis des femmes se vérifie d’autant plus que le délit est perçu comme ‘masculin‘, a expliqué l’un des auteurs de l’enquête, Thomas Léonard. « Moins une femme est crédible dans l’infraction qui lui est reprochée, plus elle sera jugée de manière clémente ». Ainsi, « les délits avec violences sont, dans l’imaginaire collectif, associés aux hommes ».

*

En réalité, les magistrat-e-s ne font que calquer leurs propres biais de genre sur des réalités aussi complexes que disparates. Nous pensons aux femmes comme des êtres doux, inoffensifs, empathiques, maternels (où que l’on se place, la sempiternelle figure de la mère n’est jamais très loin). L’idée même qu’elles puissent être animées de mauvaises intentions, qu’elles puissent tuer, violenter, torturer sans y avoir été précédemment contraintes dépasse notre système de pensée.  La violence des femmes, pourtant bien réelle, se heurte à la vision archaïque que nous entretenons du féminin.

Même les milieux féministes tendent à nier la violence des femmes ou à l’excuser, contribuant ainsi à renforcer les stéréotypes de genre : Elle n’a jamais voulu aller aussi loin. Elle ne se rendait pas compte de ce qu’elle faisait. C’était une femme fragile et abîmée par la vie. 

Pourtant, vouloir défendre les femmes à tout prix parce qu’elles sont femmes ne sert pas la cause féministe : bien au contraire.

 

 

 

Politique de la violence

Enfin, il y a le cas de la « violence ordinaire ».

Quand les femmes descendent dans la rue, quand elles manifestent, quand elles crient, quand elles protestent, quand elles cognent, on s’étonne ainsi de les trouver là, dans cette agora où elles sont d’habitudes si peu visibles.

On les observe alors d’un œil circonspect, tentant de disséquer leurs motivations, se lançant à corps perdu dans de grandes analyses sur l’élan qui les anime. Que veulent-elles ? Pourquoi crient-elles ? La femme politisée est toujours objet de curiosités, parce qu’elle transcende sa condition millénaire : en refusant d’être cantonnée à l’ombre et au silence, elle rejoint la lumière, le mouvement, la cité, les clameurs, autant d’éléments qui ont longtemps été réservés aux hommes.

Ainsi, il y a les gilets jaunes, et il y a les femmes gilets jaunes. Tout comme il y a le peuple algérien (sous-entendu : les hommes) qui proteste, et il y a les Algériennes qui protestent.

Une division (pas si) subtile, qui renvoie à la différenciation sexuée et sexiste que nous opérons entre les hommes (l’universel, le neutre) et les femmes (l’autre, l’additionnel, le particulier).

Mais opposer les femmes aux hommes dans le champ des revendications politiques revient à opérer une scission qui n’a plus lieu d’être. Il est acté, dans la loi et dans les mœurs, que les femmes appartiennent tout autant à la sphère publique que les hommes ; à cet égard, la citoyenneté, la politique, les idées ne sont plus l’apanage du masculin depuis longtemps. Et d’ailleurs, les différences biologiques entre femmes et hommes ne les ont jamais empêché.e.es de se rejoindre dans cette chose universelle qu’est la colère.

Dans « La violence des femmes : occultations et mises en récit », publié en 2011, les sociologues Coline Cardi et Geneviève Pruvost écrivent très justement :

« L’un des moyens de préserver la distinction entre les sexes, puisque tel est l’un des ressorts de l’invisibilisation des femmes violentes par les institutions du contrôle social, peut être à l’inverse de réduire la focale à quelques cas spectaculaires, en associant la violence féminine à des figures, significativement dotées d’un prénom, d’un nom propre qui les particularisent, et à un répertoire d’action typiquement féminin : sans décliner la variété des classifications qui traversent les époques et des mondes sociaux, on se contentera de citer l’infanticide, le crime passionnel, l’empoisonnement, l’avortement. Ces crimes seraient le domaine réservé des femmes. Parce qu’ils sont liés à la scène domestique et conjugale, ils ne contreviennent pas aux stéréotypes de sexe. »

Elles démystifient également la violence féminine, en rappelant que sa rareté relative ne doit pas pour autant nous inciter à nier son existence ou à l’enrober de jolis atours.  En effet, si elle est bien « soumise à davantage d’obstacles organisationnels et symboliques », la violence féminine n’en est pas moins possible. Et réelle. 

Et de rappeler, de manière fort à propos, que « les femmes violentes sont [en effet] doublement déviantes : déviantes par rapport à la loi ou aux règlements qui proscrivent l’usage de la violence, déviantes par rapport aux frontières de genre qu’elles transgressent en usant d’un attribut masculin : la violence ».

Et c’est vrai que la violence des femmes semble beaucoup moins bien digérée que celle des hommes : peut-être parce qu’elle apparaît, dans l’inconscient collectif, comme « contre-nature ».

Quoique cela n’ait pas valeur d’étude sociologique, il suffit pour s’en rendre compte de lire les commentaires sous les articles traitant des femmes criminelles – le « pire » sort étant réservé aux mères infanticides : des tombereaux d’insultes, d’appels à un retour de la peine de mort, de crachats envenimés. Elles engendrent une rage incandescente, une haine aveugle, comme si leur faute ne se situait pas seulement dans le fait d’avoir enfreint la morale et donc la loi, mais aussi d’avoir outrepassé leur « place » de femme.

De s’être aventurées au-delà des frontières du genre, en se dressant violemment contre la sagesse, la douceur et la réserve que l’on prescrit aux femmes.

Et transgressant, par là, l’un des plus vieux tabous du monde. 

 

NB : en cherchant des images libres de droit pour illustrer cet article, les mots clés « femme violente » ne m’ont menée qu’à des images de femmes terrifiées, roulées en boule, courbées sous la menace d’un poing masculin. Une preuve de plus que, si la violence des hommes est acceptée voire banalisée [en particulier lorsqu’elle s’exerce sur les femmes], celle des femmes reste aujourd’hui un impensé.
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Victoire de l’obscur

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Quelque chose est en train de se passer.

Il y a eu l’élection de Trump en 2016 aux Etats-Unis, suivie par celle de Bolsanaro au Brésil en 2018, et à côté, toute une nébuleuse d’extrême droite qui prend lentement racine en Europe – en Hongrie, en Pologne, en Autriche, en Italie.

En France, c’est le Rassemblement National – ex Front National – (un changement de nom qui fait l’effet d’un pansement sur une jambe de bois) qui, le 26 mai dernier, est arrivé en tête des élections européennes.

Inquiétante époque où les partis nationalistes et d’extrême droite prolifèrent plus vite dans les sondages – et les hémicycles – que des cafards dans une pièce humide.

Certes, si l’on recontextualise, l’extrême droite ne sera pas majoritaire au Parlement européen – et l’on peut, en outre, trouver un certain optimisme dans la percée des écologistes.

Il n’empêche que le résultat de ces élections est une mauvaise nouvelle pour l’avenir.

À chaque nouveau scrutin, l’extrême droite grignote un peu plus de place, engrange un peu plus de voix, s’installe un peu plus confortablement, lisse un peu plus son image. Jusqu’à devenir un parti lambda, qu’on invite à la table des négociations pour causer démocratie, futur de l’Union Européenne et libertés individuelles. Le suprématisme blanc, la xénophobie, la misogynie, l’ignorance, les mensonges, le mépris pour la justice emballés dans du papier à bonbon, pour faire un peu plus joli, pour faire moins peur. Et ça glisse tout seul : même pas besoin de lubrifiant.

Jusqu’où iront-ils ? À ce rythme-là, ne peut-on pas imaginer l’extrême droite au pouvoir dans 15, 20, 30 ans ?

C’est vrai qu’ils ne font plus vraiment peur, maintenant. Jean-Marie le Pen et son œil de verre, les chambres à gaz qui ne seraient qu’un « détail de l’histoire », la violence crue, les accointances avec les néo-nazis… tout ça c’est fini, terminé (ou, en tout cas, ça se passe désormais en privé, loin du regard des votant.e.s).

Désormais, on se la joue sympathiques et souriants, à la bonne franquette, en amis – voire pire, en sauveurs – du petit peuple. Le fait que les dirigeant.e.s du FN n’aient jamais fait partie du petit peuple et que l’attrait du pouvoir soit la seule chose qui les guide importe peu : ils et elles obtiennent de plus en plus de suffrages.

On pourrait juste se dire, avec colère et mauvaise foi, que de toute façon les gens sont cons et balayer le problème d’un revers de la main, avant de remonter dans sa tour de verre. Mais c’est loin d’être si simple. La stratégie de dédiabolisation du RN a parfaitement fonctionné, puisque de plus en plus d’électeurs et d’électrices votent pour eux – sans même adhérer à l’ensemble de leurs idées ni connaître leur histoire, semble t-il.

Ou comment l’extrême droite est peu à peu devenue synonyme d’espérance : faut-il vraiment que notre société soit au bout du rouleau. 

En 2019, on n’a plus besoin d’être raciste, sexiste, antisémite, homophobe, négationniste ou xénophobe pour glisser un bulletin RN dans l’urne. D’ailleurs, je l’avoue – même si j’en ai honte aujourd’hui : après les attentats du 13 novembre à Paris, ma rage était telle que je m’étais promis de leur donner ma voix aux prochaines élections. Je n’écoutais que leurs discours sur la sécurité, l’immigration, la cohésion nationale, et à l’époque, l’écho de ces paroles avait du sens, elles qui résonnaient entre les blessures froides d’un pays encore occupé à compter ses morts. Et puis, le temps passant, la brûlure et l’angoisse diminuant, j’ai compris que je ne pourrais jamais faire ça. Je me suis trouvée stupide d’avoir ne serait-ce qu’envisagé cette idée ; j’ai ri de mon ignorance. Mais combien de personnes sont restées coincées dans l’œil noir de la colère ?

Aujourd’hui, on vote RN parce qu’on est dans la merde, parce qu’on est en colère, parce qu’on veut protester contre la sclérose d’un système incapable de se renouveler, d’aller vers le mieux. Ça, l’extrême-droite l’a très bien compris en élaborant une stratégie d’opposition au gouvernement en place en tant que seule et unique alternative possible. Si vous voulez exprimer votre mécontentement, votez pour nous ! disent-ils en substance. Et ça marche.

Mais quand on glisse un bulletin RN dans l’urne, il faut savoir pour quelle histoire, quelles valeurs, quelles pensées, quelle idéologie on donne sa voix. Il faut avoir conscience qu’on ne vote pas seulement pour la défense de ses propres intérêts, pour la mise en valeur de sa belle colère, pour le refus de la politique actuelle, pour dire « dégage » à Emmanuel Macron et son arrogance.

Voilà contre quelles mesures a voté le RN durant la mandature précédente (Le Monde en fait un résumé très clair) :

♦ La baisse de 55 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030

♦ L’adoption d’un texte qui fixe un socle de droits sociaux dans l’Union Européenne (grands principes non contraignants pour inciter les Etats à améliorer leurs règles sociales)

♦ L’harmonisation des sanctions pénales contre le blanchiment d’argent

♦ La condamnation des dérives et menaces contre l’Etat de droit du gouvernement hongrois

♦ Un texte réclamant un renforcement des obligations légales en matière de vaccination

♦ Le rapport Noichl sur l’égalité entre les femmes et les hommes, qui promeut notamment une lutte contre les stéréotypes, contre les discriminations anti-LGBT et une ouverture de la PMA à tous/toutes.

Et quelle surprise, elle s’est en majorité abstenue lors du vote d’un texte protégeant la liberté et le pluralisme des médias.

Sachez-le : c’est pour tout cela que vous donnez votre voix.

 

*

L’extrême droite (parce que le Rassemblement National est un parti d’extrême droite, bien qu’ils s’en défendent mollement désormais) est une « famille idéologique de partis, mouvements et groupuscules qui ont en commun une critique radicale de la démocratie au nom d’une idéologie autoritaire, raciste et nationaliste tendant à exclure une partie des individus de la nation […] Leurs discours, plus ou moins violents, expriment à des degrés divers et selon les cas la dénonciation de la « décadence » actuelle en parallèle avec la nostalgie d’un âge d’or, l’apologie des sociétés élitaires et de la force virile, la peur du métissage, la censure des mœurs, notamment sexuelles (homosexualité), et le rejet des intellectuels » (j’emprunte ici l’excellente définition du Monde diplomatique).

On sait très bien à quoi ressemblent les États dans lesquels l’extrême droite est au pouvoir : il suffit pour cela d’ouvrir un livre d’histoire. On connaît de ces politiques les tristes contours, le goût de brûlé, la vilenie stérile. Plus encore, on sait à quelles issues elles mènent. Et si l’on préfère la contemporanéité, il suffit de jeter un œil aux systèmes en place (en Pologne et en Hongrie notamment) pour se délecter de ce qu’il s’y passe : autoritarisme, restrictions au droit à l’avortement, valorisation d’un modèle familial archaïque, menaces sur la liberté de la presse et des médias, remise en cause de l’indépendance de la justice, distribution de manuels scolaires officiels dans lesquels on peut lire que « le rôle des femmes est de s’occuper de la maison et de faire des enfants » (en Hongrie)…

Haro donc sur les droits des femmes, qui sont réduites dans ces systèmes à de vulgaires poules pondeuses (la flippante dystopie de « La servante écarlate » transposée dans le réel), mais pas seulement. Car l’extrême-droite représente aussi l’opposition à la culture, à l’éducation, à la liberté de la presse, à l’ouverture d’esprit, au progrès, à l’écologie, aux libertés individuelles. Et, par un triste corollaire, le retour nauséeux de la religion et de son insupportable étau, de l’ordre moral traditionnel, de l’obscurantisme, de tout ce que nous avons tenté de fuir au gré des avancées de l’Histoire.

Bêtise crasse, misogynie ordurière, restrictions des libertés, mépris de la culture et de l’éducation.

C’est donc vers cela que la France tend amoureusement les bras ? C’est donc à ça que rêve le peuple ?

Mon pays mérite bien mieux.

 

*

Nous n’avons pas fait tout ce chemin intellectuel, tous ces progrès en matière sociale, en matière de paix, de droits des femmes, de droits humains tout court, d’intelligence collective pour revenir subitement en arrière. Ça n’a pas de sens.

Il n’y a pas de logique à contester le système politique actuel tout en souhaitant le remplacer par quelque chose de pire. Bien d’autres partis sont contre le libéralisme sauvage, contre la casse sociale, sans prescrire dans le même temps un obscurantisme crasse.

Étrange paradoxe que cette société qui évolue à vitesse grand V, tout en se repliant sur elle-même comme un nourrisson démuni. Assisterait-on aux préludes d’un backlash général ?

Je ne peux m’empêcher de penser que l’espèce humaine est tout de même fascinante. Elle est la seule qui consent à sa propre servitude, sa propre destruction, la seule qui évolue pour ensuite revenir cent pas en arrière, la seule qui allume la lumière pour finalement décider de l’éteindre, la seule capable d’assister à l’horreur et au chaos et de ne pas en tirer les leçons nécessaires. D’y retourner.

De recommencer, tel Sisyphe poussant obstinément son rocher. Lentement, mais sûrement.

Un cycle sans cesse renouvelé. 

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Championnes de l'(in)égalité

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Depuis le 1er mars 2019, les entreprises françaises de plus de 1000 salarié.e.s doivent publier sur leur site Internet leur « index de l’égalité homme-femme », un outil créé par la loi du 5 septembre 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel, qui permet d’évaluer les différences de rémunération dans chaque entreprise – et de les corriger, le cas échéant. Il s’agit de passer d’une obligation de moyen à une obligation de résultat en matière d’égalité salariale.

Cet index attribue une note globale sur 100 qui se base sur cinq critères différents : écart de rémunération entre les femmes et les hommes, écart dans les augmentations annuelles et dans les promotions, augmentation des salariées au retour de congé maternité et présence d’au moins 4 femmes parmi les plus 10 hautes rémunérations de l’entreprise. La note minimum à atteindre est de 75/100 : en dessous de ce seuil, les entreprises disposent d’un délai de 3 ans pour résorber les écarts.  

Parmi les entreprises qui ont dévoilé leur note, on constate avec surprise que la majorité brille par ses superbes résultats : la Maif obtient par exemple une note de 99/100, Sodexo Hygiène et Propreté 100/100, Alstom 95/100, L’Oréal 90/100 et Monoprix, 98/100. Étonnant, dans une société où les inégalités au travail sont une réalité minutieusement documentée. 

Tout irait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Nous serions-nous rapproché.e.s de l’égalité pleine et entière ces dernières années, sans même nous en être rendu compte ?

Eh bien en fait… non.

Tout d’abord, si les notes affichées paraissent aussi exemplaires, c’est parce que l’index  de l’égalité hommes-femmes présente des biais importants :

  • L’existence de seuils de pertinence de 5 points pour le calcul des écarts de rémunération. Si l’écart est de 15 % entre les femmes et les hommes cadres dans une entreprise donnée, on n’en retiendra donc que 10 %. Et à âge et poste comparable, un écart de 5% entre les femmes et les hommes sera considéré comme inexistant (!).
  • Un manque de transparence : en effet, les entreprises sont uniquement tenues de publier la note globale de leur index, et non le calcul détaillé. Des contrôles sont certes prévus par l’inspection du travail, mais cela n’empêchera probablement pas quelques petits arrangements avec la réalité… Par ailleurs, pour avoir vu de l’intérieur comment une entreprise calcule son index, je peux affirmer qu’elle ne le fait pas en se demandant comment elle pourrait profiter de l’occasion pour résorber les écarts de salaire existants, mais comment elle pourrait bidouiller pour obtenir le plus haut score possible et s’éviter ainsi 1) de payer une pénalité financière, 2) de se taper la honte auprès du grand public.
  • Il n’existe pas de critère sur le nombre de femmes dirigeantes. Or, le plafond de verre est une réalité tenace, qui constitue le paroxysme des inégalités au travail et participe – entre autres – de la moindre rémunération des femmes sur le marché du travail. Les femmes ne veulent pas seulement des salaires égaux : elles veulent aussi, et cela va avec, des évolutions de carrière égales.
  • Comme dit plus haut, le score minimum à atteindre est de 75/100 (en dessous, les entreprises s’exposent à une pénalité financière pouvant aller jusqu’à 1% de la masse salariale). Ces dernières ne sont donc pas incitées à atteindre l’égalité réelle, le 100/100 qui ne s’accommode d’aucun seuil de « tolérance » –  comme si l’on pouvait tolérer un petit peu d’inégalités. L’égalité salariale n’aurait-elle qu’une importance relative, puisque certaines insuffisances sont acceptables en la matière ?

Enfin, cet index est également biaisé en ce qu’il ne propose aucun outil pour mesurer – et corriger – la division sexuée du travail, c’est-à-dire le cloisonnement des filières par genre. Il se contente de mesurer des niveaux de « responsabilité » équivalents. Or, certains postes ne sont pas comparables, tant en termes de contenu que d’évolution de carrière. Par exemple, un poste de technicien de maintenance ne saurait être comparé à un poste d’assistante administrative (je genre volontairement au masculin et au féminin), même si les niveaux de responsabilité sont en théorie similaires. On sait que la division sexuée du travail contribue fortement à la persistance des inégalités salariales. Tant que les femmes resteront majoritairement cantonnées aux fonctions les moins valorisées et les moins rémunératrices des entreprises, l’égalité restera un vain mot.

Une fois qu’on a dit tout cela, on se rend compte que même des entreprises « bien notées » pourront donc, en réalité, cacher des disparités de salaire – et de carrière – importantes.

Prenons le cas de LVMH, par exemple, qui affiche une note de 90/100 à l’index de l’égalité hommes-femmes. Au premier abord, on pourrait avoir envie de saluer la performance –  d’autant que 65 % de ses cadres sont des femmes.

Mais quelle est la réalité en interne ? Que cachent ces chiffres – a priori – positifs ?

Il suffit de se pencher sur la composition des instances dirigeantes de l’entreprise pour déchanter : son conseil d’administration ne compte que 40 % de femmes (elles étaient 23,5% en 2015) et son comité exécutif, haut lieu de décision stratégique par excellence, ne compte que deux femmes sur douze membres. En matière d’égalité, on a vu mieux.

Quant à l’entreprise Alstom, qui se targue d’avoir obtenu une note de 95/100, elle ne compte pourtant qu’une seule femme sur les 17 membres de son équipe de direction !

Y a t-il vraiment de quoi se féliciter ? Est-ce cela qu’on entend par « égalité entre les femmes et les hommes au travail » ?

À moins, bien sûr, que notre société n’ait de cette égalité une conception particulière – qui serait satisfaisante même sous la forme d’une égalité relative, partielle, incomplète (liste d’oxymores non exhaustive), il est difficile de se réjouir du tableau offert par le paysage des entreprises françaises.

Et si l’idée de départ était intéressante, force est de constater que ce nouvel index fait flop. Incomplet et paresseux dans ses ambitions, instrumentalisé par les entreprises à des fins de communication, il n’engendre pour l’instant que des discussions superficielles et des distributions de bons points non mérités – tout en évitant les profondeurs d’un débat qui mériterait pourtant plus de sérieux.

 

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Une entreprise dont le conseil d’administration est présidé par un homme, dont 2 vice-président.e.s sur 3 sont des hommes, tout comme les 3 administrateurs délégués auprès du président, obtient un score « maximal »

 

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Que ferions-nous sans cet acteur majeur, dont l’équipe de direction ne compte qu’une femme sur 8 membres ¯\_(ツ)_/¯

 

*

Ouvrons le débat, justement.

On justifie souvent les inégalités au travail par l’autocensure des femmes, qui « n’oseraient pas », « limiteraient leurs ambitions », « manqueraient de confiance en elles ». Assurément, l’autocensure (et le manque d’assurance) des femmes est une réalité, qui découle en partie de la façon dont elles sont éduquées. Mais elle ne saurait justifier à elle seule l’ensemble des inégalités au travail. Rejeter la responsabilité d’une domination structurelle sur les sujets dominés (en l’occurrence les femmes) est certes commode – rien de mieux pour clore la discussion – mais c’est aussi particulièrement malhonnête.

Il suffit de se pencher sur les études qui ont été menées sur le sujet des inégalités professionnelles pour s’en rendre compte : ce qui est à l’œuvre, ce n’est pas une timidité féminine « naturelle » ou un manque d’appétence des femmes pour les postes de pouvoir, mais bien un système de domination qui dépasse largement la sphère de la responsabilité individuelle.

Par exemple, plusieurs études ont montré que les femmes sont aussi ambitieuses que les hommes lorsqu’elles débutent leur carrière et ce, quel que soit le poste qu’elles occupent. Mais leur ambition décroît au fil des années à cause des obstacles auxquels elles doivent faire face au travail. Fatiguées de composer avec les aléas de la misogynie ordinaire, les femmes finissent (souvent) par se décourager. La professeure de psychologie sociale Michelle Ryan, qui a longuement travaillé sur le sujet, explique que la baisse graduelle d’ambition des femmes serait due « au manque de soutien, de mentors ou de modèles féminins auxquels s’identifier, mais aussi aux préjugés auxquels [les femmes] sont régulièrement confrontées ».  Fait intéressant : par comparaison, l’ambition des hommes… augmente avec le temps !

Dans la même veine, le cabinet de conseil Bain & Company a interrogé plus de 1000 femmes et hommes sur leurs ambitions futures, en leur posant les questions suivantes : « Aspirez-vous à obtenir un haut poste dans une grande entreprise ? » et « Avez-vous confiance dans le fait d’obtenir un jour un tel poste ? ». Les femmes ayant moins de 2 ans d’expérience professionnelle répondaient positivement, leurs ambitions dépassant même légèrement celles des hommes. Mais les femmes ayant plus de 2 ans d’expérience voyaient leurs aspirations et leur confiance chuter de respectivement 60 et 50%, ce déclin étant indépendant des changements personnels comme le mariage ou la maternité. Par comparaison, les hommes voyaient leurs ambitions baisser de 10% seulement.

De là à dire que seules 2 années d’expérience professionnelle suffisent pour saper l’ambition et la confiance des femmes en leurs capacités… il n’y a qu’un pas !

 

 « Oui mais quand même, les femmes ont tendance à manquer d’assurance », nous rétorquera-t-on. « Elles osent moins, demandent moins d’augmentations et de promotions que les hommes. Au travail, il faut savoir s’imposer ».

Eh bien, permettez-moi de vous suggérer d’aller jeter un œil à cette étude parue en 2018  dans la Harvard Business Review. 

On y apprend que, contrairement à une idée reçue tenace, les femmes demandent autant d’augmentations que les hommes… mais sont moins susceptibles de les obtenir que leurs homologues masculins.

Une autre étude confirme ces résultats, tout en montrant que les femmes tendent à être jugées (et récompensées) pour leurs résultats effectifs, tandis que les hommes le sont pour leur potentiel présumé.

De quoi mettre à mal ce cliché qu’on nous ressert souvent comme une mauvaise soupe, selon lequel les inégalités au travail trouveraient leur source principale dans les innombrables « manques » (de confiance, de volonté, d’assurance, d’ambition…) des femmes. 

 

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La rhétorique égalitaire des entreprises – qui procède avant tout d’un certain opportunisme, comme une leçon apprise par cœur – ne doit pas nous faire oublier que de nombreuses inégalités perdurent en matière de qualification des emplois, de carrière, de rémunération, de temps et de conditions de travail.

En France, aucune femme n’est PDG d’une entreprise du CAC 40, et l’on continue à parler des « grands patrons », une précision langagière qui, pour paraître anodine, n’en demeure pas moins révélatrice. Seules Isabelle Kocher et Sophie Bellon, qui sont respectivement directrice générale d’Engie et présidente du conseil d’administration de Sodexo, dirigent de grandes entreprises. Fait notable, cette dernière est aussi la fille de Pierre Bellon, fondateur du groupe Sodexo. Sans remettre en cause ses compétences, ne peut-on pas s’interroger sur le fait que le népotisme soit souvent l’une des seules portes d’accès des femmes à des postes de pouvoir ?

À l’autre bout du spectre hiérarchique, les postes d’assistante et de secrétaire restent très majoritairement occupés par des femmes. Le schéma archaïque des petites mains féminines qui soutiennent et épaulent le travail réalisé par les hommes demeure, comme gravé dans la pierre. À quand une généralisation des hommes assistant des femmes de pouvoir ?

C’est ce que l’on appelle la ségrégation verticale. Ainsi, dans les plus hautes strates de ce mille-feuilles qu’est l’entreprise, les femmes sont comme l’oxygène au sommet : elles se raréfient.  Leur part dans les instances de direction des grandes entreprises est en effet très faible : au total, elles représentent 13,9 % des membres de ces instances et 11,9% des membres des comités exécutifs.

Historiquement, le pouvoir a toujours été considéré comme intrinsèquement masculin. De fait, l’incursion massive des femmes dans le monde professionnel, bien qu’elle soit aujourd’hui socialement acceptée, ne va pas sans rencontrer de résistances. Des résistances individuelles, bien sûr, mais aussi collectives et structurelles. Invisibles, elles sont plus difficiles à discerner – et donc à combattre.

Mais il n’est plus possible aujourd’hui de trouver normale la (relative) absence des femmes aux plus hauts postes et lieux de décisions ; plus possible de croire que leur mise à l’écart des instances dirigeantes n’est qu’un malheureux hasard, alors même qu’elles sont statistiquement plus diplômées que les hommes. Comment ne pas voir dans cette « éviction » de la moitié de la population mondiale un acte délibéré, qui s’inscrit dans l’héritage consenti d’un système global de domination des hommes sur les femmes ?

En 2019, nous ne pouvons plus trouver « normal » que des entreprises du CAC 40 ne comptent aucune femme au sein de leur comité exécutif (Airbus, Arcelor Mittal, Bouygues, Solvay, STMicroelectronics, Vinci et Vivendi pour ne pas les nommer). Qu’est-ce que cette situation nous dit du pouvoir, et de la façon dont nous le concevons ? Qu’est-ce qu’elle nous dit de nos représentations des femmes ?

Nous devons enfin comprendre que ce différentiel grossier n’est pas la conséquence inévitable d’un ordre « naturel », ni d’un déterminisme qui nous dépasse fâcheusement, mais bien une construction sociale et sexiste qu’il ne tient qu’à nous de renverser.

Non, la rareté des femmes aux postes de pouvoir n’a rien d’une fatalité, ni d’un malheureux concours de circonstances. Elle n’est que l’un des fruits du système patriarcal, qui a donné lieu à cet insidieux mécanisme qu’on appelle « plafond de verre » – soit les barrières invisibles qui excluent les femmes des niveaux hiérarchiques les plus élevés des organisations. Autrement dit, la responsabilité revient aux entreprises de mettre fin à cette phallocratie organisée.

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Nous avons beaucoup parlé du plafond de verre, mais quelles sont les autres inégalités subies par les femmes sur le marché du travail ?    

Tout d’abord, elles occupent plus souvent que les hommes des emplois en CDD (12,9 % contre 8,8 %) et à temps partiel (30 % contre 8,3 % pour les hommes). Elles constituent aussi 80% des travailleurs pauvres.

En France, elles touchent en moyenne un salaire inférieur de 19 % à celui des hommes (en équivalent temps plein). Un écart qui s’élève à 9% à poste et compétences égales, chiffre considéré comme l’application directe de la discrimination.

On impute souvent les inégalités de salaire aux temps partiels subis, à la division sexuée du travail et à la maternité. Certes, ces éléments ont une influence évidente. Mais ce que l’on dit moins, c’est que le fossé des salaires se créé dès le début de la vie active.

Selon l’INSEE, pendant leurs six premières années de vie active, les hommes ont des salaires médians supérieurs de 10 % à ceux des femmes : 1 380 euros par mois, toutes primes comprises, pour les hommes contre 1 260 euros pour les femmes (chiffres de 2008).

Les écarts de salaire entre hommes et femmes débutants sont les plus élevés aux deux extrémités des niveaux de diplôme (sans diplôme et diplômés du supérieur). En moyenne entre 2003 et 2008, les hommes non diplômés gagnaient en début de vie active 23 % de plus que les femmes de même niveau.

À l’issue des masters et des thèses, enfin, les hommes touchent des salaires supérieurs de 16 % à ceux des femmes. Le temps partiel, peu fréquent chez les jeunes diplômé.e.s, ne peut pas expliquer à lui seul cet écart.

Et les femmes n’ont pas seulement des salaires inférieurs à ceux des hommes : elles sont aussi plus susceptibles d’effectuer dans le cadre de leur travail des tâches « subalternes » ou du moins sans rapport avec leurs compétences professionnelles, comme prendre des notes pendant une réunion, ranger la salle après un pot de départ, poster le courrier ou préparer le café. Il y a comme une transposition de la (supposée) domesticité féminine dans le cadre du travail, comme si l’essence même des femmes les condamnait à la réalisation de tâches accessoires, et ce même lorsqu’elles n’ont pas été embauchées pour ça.

Petite anecdote désespérante :

En poste dans un grand groupe français (pourtant très à cheval sur l’égalité homme-femme, comme quoi), je devais recruter un.e assistant.e juridique. Alors que je proposais le CV d’un candidat à la DRH, celle-ci m’a arrêtée en me disant d’un air gêné : « ah non, on ne peut pas prendre un garçon pour ce poste, il y a des missions d’assistanat, il va s’ennuyer ».  Après une pause de quelques secondes, elle a repris : « quoique, un garçon, ça changerait pour une fois ! », avant d’écarter à nouveau le CV du candidat.

consterné

Et c’est bien sûr une femme – dotée d’un diplôme d’avocate, comme le candidat écarté ! – qui fut embauchée.

Ce micro-évènement est symptomatique de notre culture sexiste, qui ne cesse de cantonner les femmes – même brillantes, même surdiplômées – à des postes subalternes, où elles « aident », « assistent », « secondent », « soulagent ». Elle a un vagin ? Elle fera le café. Sera payée 20% de moins que son homologue masculin. Puis, le moment venu, se heurtera le crâne avec fracas contre le plafond de verre, qui joue les videurs invisibles de cet insupportable boy’s club à la sauce corporate. Un homme, à l’inverse, possède aux yeux de la société un potentiel de leader supposément naturel qui l’exclut de l’assistanat et des tâches élémentaires. Il n’a rien à prouver, quand bien même il serait d’une nullité crasse : son genre le légitime de facto. Cette présomption de légitimité du masculin explique sans doute en partie les carrières plus rapides et plus « ascendantes » des hommes.

Mais la naturalisation des compétences que nous opérons – et reproduisons – avec automatisme ne doit pas nous enfermer dans un fatalisme primaire : elle reste un construit social, tenace certes, mais auquel il est possible de mettre fin.

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Recours au temps partiel, autocensure, maternité (voire même soupçon de maternité)… On aura beau tenter de justifier les inégalités au travail par une pluralité d’éléments exogènes, il reste que nos propres stéréotypes produisent une part importante des discriminations genrées. Faisons notre examen de conscience, même si c’est inconfortable : toutes et tous autant que nous sommes, nous avons une responsabilité dans la reproduction des inégalités au travail.

Certes, nous vivons au cœur d’un système de domination qui nous dépasse en tant qu’individu. Mais si les obstacles rencontrés par les femmes sur le marché du travail sont structurels, cela ne nous dispense pas d’une réflexion sur nos comportements individuels.

En attendant, ne soyons pas dupes face au feminism washing (1) opéré par les entreprises : si certaines, plus vertueuses que d’autres, ont effectivement à cœur de promouvoir l’égalité entre les femmes et les hommes, d’autres n’y voient qu’une occasion facile de redorer leur image.

Méfions-nous des belles annonces : entre ce qui est affiché et la réalité en interne, le fossé est parfois immense.

 

(1) Récupération du féminisme par opportunisme et/ou à des fins mercantiles, sans qu’il n’y ait de conviction réelle sur le sujet.

 

 Un podcast à écouter pour aller plus loin