Image

Le blues de la jeune diplômée

image360brain
Crédit photo : 360brain ©

 

Aujourd’hui, je voudrais proposer un article sans lien avec le féminisme, mais dans lequel certaines personnes pourront peut-être trouver un écho (vous pouvez vous faire un thé, voire deux, ça risque d’être long).

 

Voilà : j’ai le blues.

Le blues de la jeune diplômée.

Et à regarder autour de moi, je me rends bien compte que nombre de mes comparses, qu’ils aient 25, 30 ans ou plus, souffrent de la même affliction.

J’ai fait 6 ans d’études. C’était bien. C’était exigeant. C’était stimulant. Ce n’étaient pas seulement les cours, les dissertations, les mémoires, le savoir. C’étaient aussi les voyages, la découverte de soi, des autres, l’apprentissage de la vie. De la liberté. Les rares stages que j’ai fait avant mon entrée sur le marché du travail m’ont laissé un goût amer : « alors c’est à ça que je me prépare depuis des années ? » Envie de rester étudiante à perpétuité. « On verra bien, me disais-je alors, repoussant la question d’une pichenette mentale. Je trouverais une porte de sortie. J’écrirais. Je monterais ma boite. Blablablabla ».

Sauf que le temps passe, passe, passe, et arrive le moment fatidique où il faut bien commencer à gagner sa croûte.

La suite était donc (relativement) logique : travailler dans un bureau. Non pas que cela m’ait toujours fait rêver : au contraire, moi qui suis farouchement attachée à ma liberté, j’ai toujours associé le travail salarié à une forme d’emprisonnement. Pourtant, voilà que je m’y enferme de mon plein gré. Et en même temps, ai-je vraiment le choix ? Quand la contrainte financière prévaut, on choisit l’option la plus simple.

Depuis, pourtant, je déprime en contemplant ce qu’est devenue ma vie. Il faut dire que le décalage entre ce que l’on demande aux étudiant.e.s et aux jeunes diplômé.e.s lors de leur entrée sur le marché du travail a tout du grand écart latéral.

On pourrait se dire qu’après tout, les études n’ont vocation qu’à façonner un individu, à l’instruire, et qu’il faudrait les voir comme une antichambre à la vie adulte et non un préambule aux exigences de sa future vie professionnelle. Mais même en prenant ces précautions, comment ne pas tomber de haut ? Dans leur ouvrage The Stupidity Paradox, les chercheurs britannique et suédois André Spicer et Mats Alvesson ont pointé l’existence de ce paradoxe selon lequel les entreprises cherchent à recruter les diplômé.e.s les plus brillant.e.s pour leur demander, en fin de compte, de laisser leur cerveau sur le pas de la porte et de se consacrer à des tâches – souvent – abrutissantes et routinières.

La conclusion de cette étude est sans appel : pour survivre en entreprise, mieux vaut remiser son intelligence au fin fond de sa poche.

*

Alors, nous en sommes là. Je tourne en rond comme un lion en cage, je me désespère de l’uniformité de mes journées, des décors de ma vie et du caractère punitif qu’a désormais le temps (semaine : pénitence ; week-end : libération), j’échafaude de multiples tentatives d’évasion.

Et puis, lorsque je me décide enfin à tout plaquer pour reprendre des études de journalisme, je lis un énième témoignage de pigiste condamné.e à vivre avec 500 euros par mois et à bouffer des patates à l’eau (agrémentées de ketchup les jours de fête). Alors je retourne à mon asservissement volontaire en me disant que, au moins, je peux payer mon loyer.

Autour de moi, la même insatisfaction gronde. Démission, reconversion, burn-out, bore-out et autres tourments cachés derrière des anglicismes froids, rêves de grandeur qui s’écrasent sur la moquette d’un bureau encaustiqué…

Ce malaise n’est pas le signe que quelque chose ne va pas chez les « jeunes » – nous serions dans ce cas nombreux et nombreuses à souffrir de déficience. Il est plutôt le signe que le monde du travail, à force de mutations qui n’ont pas pris en compte le besoin croissant de sens, d’indépendance, d’utilité et d’autonomie des individus, n’est plus adapté au monde contemporain. Et qu’il ne peut désormais plus se prévaloir d’être un vecteur d’épanouissement personnel, si tant est qu’il l’ait jamais été.

Les entreprises ont beau sentir le vent tourner et soigner leur image à grands renforts de « communication institutionnelle », plus grand-monde n’est dupe. Et pour cause : le plateau serti d’épanouissement personnel, de stimulation intellectuelle, d’impact sur le monde et de réalisation de soi que l’on prétend nous servir n’est bien souvent qu’un mirage.

Un mirage qui ne dit rien des tâches abstraites et de l’ennui assommant qu’elles engendrent, des couches de processus absurdes qui s’empilent les unes sur les autres, du café froid, des supérieurs aussi pénibles qu’un ongle incarné, de la culture du présentéisme, des réunions qui ne servent qu’à fixer la prochaine réunion, des conversations stériles, de la sédentarité, des corps qui s’avachissent devant l’ordinateur, des regards en coin, des jalousies larvées, de la production de tableaux Excel, Powerpoint et autres documents qui finiront oubliés dans les entrailles d’un obscur serveur, et de l’impression de passer à côté de sa vie à force d’être exploité.e par quelqu’un autre. Ces images glacées montrant des salarié.e.s qui sourient devant leur ordinateur, une tasse de café à la main, ont beau être esthétiquement parfaites, elles ne reflètent pas la réalité de ce qu’est – souvent – le travail aujourd’hui : une aberration.  

L’entrée dans la vie adulte coïncide souvent avec l’entrée sur le marché du travail. C’est là que le champ des possibles se réduit soudain, l’existence se trouvant désormais circonscrite à un périmètre – physique et temporel – étroit. Immobilité, stagnation : l’horizon se fige lentement. Qu’y a-t-il au-delà ? La construction d’une « carrière » (et la possibilité de devenir un jour manager, c’est-à-dire de passer encore plus de temps dans des réunions qui ne servent à rien), le prêt immobilier, l’achat d’une voiture, la vie conjugale ? Est-ce vraiment ce qui nous fait vibrer ? Nos désirs ont-ils le temps d’éclore, et sont-ils bien les nôtres, ou n’appartiennent-ils qu’à la société ?

Après l’école, le collège, le lycée, puis éventuellement la fac, voilà que vous travaillez désormais dans une « boite » – la métaphore de l’enfermement est éloquente. La boucle est bouclée ! Mais à quel moment fait-on l’apprentissage, dans nos vies, de la liberté ? À quel moment se retrouve-t-on libre de tout engagement, de toute structure, de toute contrainte ? Quand avons-nous la possibilité d’expérimenter autre chose que la confiscation – de soi, du temps, du plaisir ?

À peine sortis d’un long cursus académique et à peine formé.e.s en tant qu’adultes, nous voilà de nouveau réduits au statut d’enfant soumis à l’autorité de ses encadrants. Entretiens d’embauche inquisitoires, contrôle des horaires, notation (les fameux « entretiens annuels »), sanctions en cas de mauvais comportements… Loin d’être une libération, notre entrée sur le marché du travail sonne le début d’un nouveau processus d’infantilisation. Une aliénation nécessaire pour « dompter » la population salariée, qui n’est jamais aussi efficace que lorsqu’elle obtempère sans poser de questions.

 

Un monde du travail sclérosé

En 2013, l’économiste et anthropologue David Graeber a fait sensation avec un article intitulé On the phenomenon of bullshit jobs Le phénomène des jobs à la con »).

En préambule, il rappelait la prophétie de l’économiste John Keynes, qui avait fait le pari en 1930 que les évolutions technologiques nous permettraient de faire des semaines de 15 heures d’ici la fin du siècle. Or, poursuit-il, c’est tout l’inverse qui s’est produit : la technologie, désormais au service du système capitaliste, a été manipulée pour nous faire travailler plus en créant une myriade de jobs inutiles, aliénants et dépourvus de sens. Ces jobs sont pour l’essentiel des métiers « de bureau » qui n’ont vocation qu’à manipuler de l’immatériel, et qui disposent d’une valeur sociale paradoxalement élevée.

David Graeber explique qu’au lieu « de permettre une réduction massive des heures de travail pour libérer la population mondiale afin qu’elle poursuive ses propres projets, plaisirs, visions et idées, nous avons pu observer le gonflement, non seulement des industries de « service », mais aussi du secteur administratif, et la création de nouvelles industries comme les services financiers, le télémarketing, ou l’expansion sans précédent de secteurs comme le droit corporatiste, les administrations universitaires et de santé, les ressources humaines ou encore les relations publiques ».

Le résultat ? Une insatisfaction grandissante des salarié.e.s (pour le « mieux ») et une explosion des pathologies liées au travail (pour le pire). Les jeunes diplômé.e.s se retrouvent aux premières loges de ce mécontentement général. Selon une étude Ipsos, 43% des jeunes actifs estiment que leur travail enrichit leur employeur mais qu’il ne leur apporte pas grand-chose à eux-mêmes, et 51% estiment manquer de reconnaissance au travail.

Par conséquent, de plus en plus de diplômé.e.s du supérieur se réorientent vers des métiers manuels, considérés comme plus utiles et porteurs de sens. Ces réorientations, sur lesquelles l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) a enquêté en 2015, constituent « un phénomène non négligeable » : 14% des jeunes diplômé.e.s de niveau bac+5 ou plus déclarent avoir vécu un changement d’orientation significatif dans les deux années suivant l’obtention de leur diplôme.

« Quel que soit le type de parcours, le dénominateur commun est la déception » rapporte Pierre Lamblin, directeur du département études de l’APEC.

Déception : le mot est lâché. Et il ressemble fort à un euphémisme.

Dans son livre « La révolte des premiers de la classe », le journaliste Jean-Laurent Cassely raconte les parcours de ces ultra-diplômés qui décident de troquer leur carrière de cadre pour un métier manuel, dans la pâtisserie, la boulangerie ou l’artisanat. Cet exode progressif vers des métiers « concrets », ancrés dans le réel (et paradoxalement peu valorisés par la société) doit se lire comme la traduction d’un malaise diffus, après que les jobs à la con aient fini par coloniser toutes les strates de l’entreprise.

Bureaucratisation rampante, parcellisation des tâches, règles et processus absurdes, couches de « métiers » aux titres ronflants qui s’empilent les unes sur les autres et divisent à l’infini des tâches dont la finalité finit par échapper complètement, existence d’une hiérarchie rigide faite de chef.fe.s, de sous- chef.fe.s et de sous-sous-chef.fe.s, modes de management dépassés, non-flexibilité des horaires… La souffrance spirituelle induite par le travail contemporain (lequel reste, dans sa forme, terriblement archaïque) ne doit pas être catégorisée comme un énième caprice des classes moyennes à aisées. S’il est évidemment préférable de passer ses journées derrière un bureau qu’au fond d’une mine, nous devons résister à la tentation d’établir une impossible hiérarchie des souffrances.

La douleur de l’esprit n’est certes pas comparable aux douleurs du corps, mais cela n’en invalide pas pour autant son caractère délétère. Qu’est-ce que la société peut bien attendre d’une population aliénée par le travail ? N’y a-t-il pas, au-delà de la problématique individuelle, un véritable enjeu sociétal ?

 

Le travail comme identité fondamentale

Le sociologue Max Weber écrivait : « l’idée du devoir professionnel erre dans notre vie comme un fantôme des croyances religieuses d’autrefois ». Il faisait ici référence à l’éthique protestante, qui considère le travail – dans sa dimension la plus sacrificielle – comme une fin en soi.

Aujourd’hui, dans une société en mal de valeurs et de repères, le travail a en quelque sorte remplacé la religion. Il est devenu l’instrument à l’aune duquel on mesure la légitimité, la valeur et la désirabilité d’un individu. 

Il faut « travailler », qu’importe ce que cela nous en coûte, qu’importe que ledit travail soit abrutissant et/ou parfaitement inutile, voire même nocif pour la société. Et si l’on n’a pas de travail, tous les moyens sont bons pour en trouver un – il suffirait, d’ailleurs, de « traverser la rue », peu importe la nature de ce qui nous attend de l’autre côté. Ce nivellement par le bas n’est possible que parce que dans notre société, les individus tirent leur seule légitimité de la fonction qu’ils exercent – alors même que la prolifération des jobs à la con et l’augmentation des maladies professionnelles tentent de nous rappeler que nous faisons fausse route.

L’asservissement volontaire des individus à ce qu’on appelle la « valeur travail », qui bien souvent n’est évoquée qu’en termes de temps passé au bureau et non de productivité effective, n’est possible que parce que le travail a été institué comme l’un des seuls éléments permettant à une personne de se définir.

À ce titre, le compte Twitter Disruptive Humans of Linkedin est particulièrement significatif. Ce dernier épingle les messages les plus « bullshit » postés sur le réseau social professionnel LinkedIn, écrits dans une novlangue faussement conviviale par des individus qui tentent désespérément de se persuader de leur utilité sociale.

On y croise une « experte en biodiversité des talents », des « réuniologues », des « digital evangelist & speaker », une « chief emotional officer », un « coach en stratégie de réussite humaine », ou encore un « gladiateur digital » (sic). L’un se vante de n’avoir pris que 4 semaines de vacances en 6 ans, l’une poste des maximes « inspirantes » sur le « capital bonheur au travail », l’autre enfin rapporte avec une fausse contrition les mots de sa fille de 6 ans qui lui demande pourquoi il « travaille tout le temps ».

Tout affligeant qu’il soit, ce compte est révélateur de la décrépitude d’un monde du travail où pullulent aujourd’hui les bullshit jobs. Plutôt que de laisser les individus maîtres de leur vie – et de leur temps, le système capitaliste s’est arrangé pour engendrer une kyrielle d’emplois stériles, qui n’ont vocation qu’à « occuper » une population à qui il serait sans doute dangereux d’accorder une trop grande liberté.

Mais la plus grande réussite de ce système est d’avoir convaincu les individus eux-mêmes de la valeur cardinale du travail, même lorsque celui-ci est inutile, absurde ou néfaste pour la société, et de l’importance de s’y vouer corps et âme, de s’y sacrifier dans le ravissement.    

Il faut dire que la société ne laisse pas le choix aux individus de se définir autrement que par le travail – celui qu’ils font, ou ne font pas. La question « qu’est-ce que tu fais dans la vie ? » est à cet effet éloquente : alors qu’une multitude de réponses seraient possibles (« j’ai un groupe de musique / j’écris / je fais du théâtre / je voyage/ j’élève mes trois enfants / je m’occupe de mon potager/ je me passionne pour la littérature américaine contemporaine… »), la seule réponse attendue concerne la fonction professionnelle exercée. Limité et limitant ? Certainement. Pas étonnant, dans ces conditions, que le travail soit devenu pour tant de personnes une case étroite et inconfortable, dont il est si délectable de s’extirper une fois le week-end venu.

Quant aux personnes qui n’ont pas de travail, les regards de pitié qu’elles rencontrent en disent long sur l’ostracisation sociale qui a cours lorsqu’on ne peut plus se prévaloir d’une identité « réglementaire », d’une case à occuper sur le grand échiquier de la société.

Pourtant, l’absence de possibilité laissée aux individus de se définir autrement que par le travail est un vrai danger. Travaille, ou tu ne seras personne ! Cette conception particulièrement réductrice de l’être humain provoque un réel nivellement par le bas en poussant les individus à accepter des conditions de travail dégradantes, voire parfois illégales, dans le simple espoir de rentrer enfin « dans le rang ». Elle est à l’origine de la valorisation sociale des maux du travail, comme le manque de sommeil, le fait d’être débordé.e ou de n’avoir « pas le temps » – pas le temps de lire un livre, pas le temps d’aller voir cette expo, pas le temps de cuisiner, pas le temps de profiter des bas plaisirs de la vie. On en arrive à l’avènement d’une société dans laquelle la souffrance, l’absence et le manque sont sublimés, et le bien-être et le plaisir considérés avec mépris. 

Tout cela donne une population qui prête volontairement le flanc aux vexations du travail, en acceptant de sacrifier sa vie personnelle et sa santé à sa fonction professionnelle.  Pourtant, il n’y a rien de glorieux dans le fait de se transformer en un automate servile et hébété, qui à force de privations oublie de se ressourcer, de nourrir ses centres d’intérêts, de se cultiver, de prendre soin de lui-même et des autres. Bref, de vivre.

L’année dernière, le patron d’une start-up s’est fait étriller sur Twitter après avoir publié un tweet dans lequel il déclarait avoir « décidé de passer à une alimentation équilibrée mais surtout qui me prenne moins de 120 secondes par repas de manière à gagner 30h par mois » : l’occasion de vanter les mérites d’une marque de repas en poudre à prendre sur le pouce, avec laquelle il avait manifestement conclu un partenariat. Ce tweet, tout navrant qu’il est, en dit long sur la façon dont notre société a fait de notre temps une denrée exploitable, et de nous des esclaves d’un capitalisme qui étend son territoire jusqu’à l’absurde.

Il est pourtant dangereux de réduire le « travail » au temps que nous passons dans nos bureaux. Combien de cadres passent l’essentiel de leur journée à surfer sur Facebook, en prenant l’air affecté de celui ou celle qui croule sous le boulot ? Il est bien dommage que les activités non rémunérées que nous effectuons pour notre propre compte ne soient pas incluses dans notre définition collective du « travail », que ce soit repeindre sa salle de bains, élaborer un repas pour plusieurs personnes, écrire un blog (clin d’œil appuyé) ou un roman, construire un meuble, composer de la musique, créer des bijoux, etc, etc. Car ces activités demandent bel et bien de produire un effort, qu’il soit physique ou intellectuel.

Il n’est pas question ici de nier la dimension identitaire que revêt parfois le travail, ni l’importance qu’il peut avoir pour certaines personnes – après tout, dans un monde idéal, le travail devrait être un vecteur d’épanouissement et non une corvée. En revanche, nous devons nous interroger sur ce totalitarisme du travail à tout prix, auquel nous devrions nous vouer corps et âme même lorsque celui-ci nous brise, nous use, nous assomme, nous tue à petit feu. Je pense ne pas trop m’avancer en affirmant que, sur leur lit de mort, la plupart des gens ne regretteront pas de ne pas avoir passé plus de temps dans les couloirs de leur entreprise… mais plutôt de ne pas avoir assez pris le temps de vivre, de voyager, de lire, de découvrir le monde, de s’occuper de ses proches, de cultiver ses centres d’intérêt, de se faire du bien. D’être heureux, tout simplement.

 

Statu quo

Si un nombre grandissant de personnes (particulièrement les jeunes) se trouvent désabusées par le monde du travail, c’est aussi parce que celui-ci ne nous laisse pas la possibilité d’être nous-mêmes.

Et parce qu’il n’évolue pas.

D’où cette impression, partagée par beaucoup, de devoir se battre en permanence contre des moulins à vent, tout en enfouissant ses valeurs sous mille couches de silence. C’est qu’en entreprise, tout devient politique et donc potentiellement fâcheux, même les sujets qui devraient a priori faire consensus : l’égalité des sexes, la diversité des profils, le refus des discriminations, etc. La simple évocation des agissements sexistes et/ou du harcèlement sexuel fait trembler. « Il n’y en a pas chez nous », « ce n’est pas un sujet », « il ne faut pas trop en faire non plus ». La plupart des entreprises ont beau se targuer d’être innovantes et disruptives, elles demeurent avant tout des environnements confits dans la peur du changement. Si l’on fait semblant de vouloir changer les choses – et on le fait bien, les réformes sont souvent vues comme une menace à l’ordre établi. Le souci de l’image dicte en effet les conduites et les décisions à prendre, ce qui favorise le règne d’un éternel statu quo.

L’entreprise est aussi un endroit où se reproduisent à l’envi les stéréotypes et les préjugés – et donc les inégalités. Un lieu où se jouent et se rejouent en permanence les mêmes scènes ; un lieu où se répètent les discours, au risque de barrer le passage à toute velléité de progrès social. Il est d’ailleurs intéressant de noter que des préoccupations sociales majeures comme l’écologie, la justice, la préservation des ressources naturelles, l’égalité femme-homme et plus globalement la lutte contre les discriminations aient tant de mal à pénétrer l’entreprise, comme si le progrès était une sorte de virus qui risquait de tout contaminer.  Le parallèle avec le monde politique est d’ailleurs frappant : même atemporalité, même rejet voilé du progressisme et des idées nouvelles.

Mais le travail dans des environnements plus modernes, comme les start-up, ne garantit pas pour autant l’accès à des valeurs plus progressistes ni même à un meilleur épanouissement. De nombreuses dérives ont déjà été pointées du doigt : fort recours aux contrats précaires, fausse bonne ambiance, charge de travail écrasante, management tyrannique…  Apparemment, les tables de ping-pong, le tutoiement convivial et les afterworks aux relents de bière tiède ne suffiraient pas à apporter aux individus le sens qu’ils et elles recherchent dans leur travail. Ce serait, avouons-le, un peu trop facile…

 

Par ailleurs, si l’on parle de plus en plus de « masculinité positive » et de déconstruction des mythes de la virilité, il me semble intéressant de noter que le monde du travail reste résolument campé sur une vision archaïque de la masculinité : blanche, hétérosexuelle, dominante, dépourvue de tout affect, ultra-disponible, voire zélée. Un homme, ça travaille jusque tard dans la soirée et ça ne s’occupe pas de ses enfants. Un homme, ça dirige, ça pilote, ça prend les décisions importantes. Un homme, ça sacrifie sa vie personnelle à son travail. Un homme, ça se fait assister – par une femme. Il y a les présidents et les directeurs  (fonctions que l’on peine encore à accorder au féminin), et de l’autre côté du spectre, les assistantes. Une division sexuelle que l’on retrouve dans presque tous les environnements, comme s’il s’agissait d’une fatalité.

Mais la génération Y, plus ouverte, plus militante, et surtout plus à l’aise avec les questions de genre, peine à se retrouver dans ce binarisme conservateur.

 

Et après ?

On parle beaucoup du chômage des jeunes diplômé.e.s, de l’obligation pour certains et certaines de prendre des jobs alimentaires en attendant mieux. Il n’est pas question de nier ce fléau. En revanche, il me semble important de mettre en avant une problématique afférente dont on ne parle pas assez (même si cela tend à changer), parce qu’elle est peu connue, peu comprise et surtout qu’elle fait honte. À une époque où avoir un emploi – a fortiori de cadre – est considéré comme un privilège, se plaindre du manque de sens de sa fonction et de l’ennui qu’elle génère fait lever les yeux. Quelle ingratitude ! Tu penses à ceux qui n’ont pas de travail ?

Oui, la sécurité financière est un élément important du bien-être. Mais elle ne fait pas tout. La frustration, l’ennui, le manque de sens et/ou l’impression d’être inutile rongent tout autant que l’inactivité professionnelle : il serait temps de le reconnaître.

*

Il reste à se demander pourquoi l’organisation du travail reste si archaïque (notamment sur la rigidité des horaires et la compartimentation des temps de travail), alors même que le digital a opéré dans nos vies des mutations profondes, qui pourraient nous libérer.

Je ne crois absolument pas que tous les métiers « de bureau » doivent absolument s’exercer au sein d’une fenêtre temporelle stricte, 5 jours sur 7, de 9h à 18h, selon une logique fordiste des plus primaires. Et si nous commencions par mesurer le travail produit, et non plus les heures passées au bureau ? Et si nous lâchions enfin la bride, si nous organisions notre temps librement ? Si la possibilité nous était donnée d’évoluer dans des environnements où confiance, autonomie, progrès et bienveillance sont les maîtres mots ? Si nous pouvions redonner au travail ses lettres de noblesse, au lieu d’affecter une masse croissante d’individus par ailleurs compétents et motivés à des tâches à la con ?

C’est à cet instant, et seulement à cet instant que nous retrouverons le sens que nous avons perdu.

*

On dit que cette insatisfaction est générationnelle : peut-être. Peut-être que nous ne voyons pas les choses de la même manière que nos parents, et encore moins nos grands-parents. Peut-être que nous avons fait du sens, de l’utilité, du bien-être, de l’enthousiasme les prérequis pour un travail qui implique nécessairement de sacrifier une part de sa liberté. Peut-être que nous avons compris, avant même d’en avoir fait l’expérience, que nos vies sont plus importantes que n’importe quel boulot, aussi valorisant socialement et bien payé fût-il. Et c’est une excellente chose.

Mais il faut également prendre en compte les profonds changements qu’a subi le travail ces dernières décennies. Nous n’évoluons plus dans le même contexte. Nous n’avons pas grandi dans le même monde, ni avec les mêmes perspectives. Par ailleurs, la technologie a tout révolutionné, tandis que les modes de management et d’organisation du travail sont restés les mêmes. Ce décalage absurde a contribué à creuser cette faille sur laquelle grandit l’insatisfaction des jeunes diplômé.e.s.

Devra-t-on attendre le point de non-retour ? 

Image

Peut-on être féminine et féministe ?

woman-586185_960_720

 

Les termes « féminine » et « féministe » ont longtemps été antinomiques, comme si l’on ne pouvait pas revendiquer l’égalité des sexes sans arborer une apparence négligée (et des aisselles poilues, forcément). Le monde semblait alors se diviser en deux camps : les femmes « féminines » (c’est-à-dire qui se conforment aux codes de beauté édictés par le patriarcat) et les femmes « négligées » (celles qui refusent de s’y plier).

Si le débat n’est toujours pas clos, aujourd’hui, les choses sont heureusement plus nuancées. La plupart des milieux féministes s’accordent à dire que les choix faits par les femmes ne doivent pas être remis en cause, même lorsque ceux-ci sont influencés par la société et son héritage patriarcal. De nombreuses féministes revendiquent ainsi leur désir de prendre soin de leur apparence, voire même de s’approprier des normes de beauté a priori aliénantes. Oui, on peut être intellectuelle, féministe et ultra-féminine, tant qu’il s’agit d’un choix librement consenti : c’est le sens du discours de l’écrivaine féministe Chimamanda Ngozie Adichie, qui n’hésite pas à vanter en interview son amour du make-up. En effet, pourquoi considérer l’esthétisme comme une frivolité inutile ? Le mépris des « choses du corps » ne ferait-il pas justement le jeu du patriarcat, en contribuant à entériner l’idée que tout ce qui ne concerne pas l’esprit est superficiel et vain ?

Pourtant, ce n’est pas si simple.

Il faut en effet se poser la question suivante : notre choix de suivre les codes de beauté féminine est-il vraiment libre et éclairé ? Dans un monde dépouillé de l’infernale pression à « être belle », les femmes feraient-elles le choix de s’épiler les grandes lèvres à la cire, de se réveiller plus tôt le matin pour se maquiller, de sangler leurs pieds dans des chaussures inconfortables ou de subir des opérations de chirurgie esthétique douloureuses ? Si la beauté féminine n’était pas un vecteur de réussite sociale, professionnelle ou amoureuse, si elle n’offrait aucun privilège, ou a minima aucun semblant de paix sociale, les femmes s’emmerderaient-elles à apprendre les techniques du contouring ou à porter des soutiens-gorges rembourrés ? Si les femmes n’étaient pas enfermées dans ce corset invisible qu’est la coercition à la beauté, feraient-elles vraiment les mêmes choix ? Auraient-elles tant de mal à assumer leur visage nu et leurs jambes non épilées, bref à s’aimer sans fards ni ornements ?

Il est vrai qu’il est difficile de faire la balance entre contrainte à la beauté et désir naturel de s’embellir. Le maquillage, l’épilation, les vêtements et accessoires qui entravent (mini-jupes, talons hauts, soutien-gorge rembourrés, strings ficelle…) sont clairement des inventions patriarcales, dont la simple existence sous-entend que les femmes qui n’y ont pas recours ne sont pas des vraies femmes. Ou ne font pas suffisamment d’efforts. Pour autant, éprouver l’envie de se sentir belle/beau est un sentiment naturel. Les modifications corporelles et l’utilisation de fards, poudres, peintures et autres ornements ont presque toujours existé – chez les femmes comme chez les hommes. Le souci de l’esthétique n’est pas une particularité de notre époque : il s’agit d’une pratique séculaire, qui a traversé les âges et les continents. Les Egyptiens et Egyptiennes utilisaient du maquillage et arboraient des bijoux, pour ne citer qu’un exemple bien connu. C’est donc une inclination qui se retrouve chez de nombreux peuples, et qui doit être décorrélée des discussions féministes.

Alors, qu’est-ce qui relève de l’aliénation patriarcale et qu’est-ce qui relève de l’inclination individuelle ? A partir de combien d’heures passées devant son miroir et de combien d’euros dépensés mensuellement peut-on se considérer comme esclave des codes de la beauté ? Où commence le libre-arbitre, le choix individuel, et où commence la contrainte induite par la norme sociale ?

Ces questions en amènent d’autres, plus en lien avec l’époque contemporaine. Les femmes peuvent-elles s’envisager librement – et avec plaisir – comme objet sexuel ? La sexualisation, l’exhibition, voire l’utilisation de son propre corps peut-elle être considérée comme une forme de pouvoir, comme une conquête de sa propre liberté, alors même que les femmes restent largement réduites à leur enveloppe corporelle ? En somme, peut-on reprendre à son propre compte les injonctions esthétiques et corporelles édictées par une société patriarcale ? (Et pour parler beaucoup plus vulgairement : montrer son cul peut-il être un acte féministe ?)

Ces questionnements peuvent paraître superficiels, au regard notamment des autres combats féministes, mais la question du corps (et de l’apparence en général) est politique. Notre physique est le premier élément que perçoivent d’emblée les personnes avec lesquelles nous interagissons : il constitue en quelque sorte notre carte de visite. Les choix esthétiques que nous faisons (ou ne faisons pas) ne sortent pas de nulle part : ils s’inscrivent dans une société et une culture donnée, pour répondre à des injonctions ou au contraire montrer sa résistance à celles-ci. Les modifications physiques nous servent à délivrer des messages, affirmer notre personnalité, montrer qui nous sommes et d’où nous venons. C’est une manière ancestrale de communiquer sur la personne que nous sommes. Mais c’est aussi, parfois, l’expression d’une forme de contrôle social, d’oppression tacite (exemple : l’épilation).

De fait, la question qui se pose est la suivante : peut-on se targuer d’être libre dans un monde qui nous impose une vision aussi étroite de la beauté ?

*

Si je me pose toutes ces questions, c’est parce que ma relation avec mon physique n’a pas toujours été un long fleuve tranquille.

De la fin de mon adolescence à mes 25 ans environ, j’ai été très soucieuse de mon apparence – ce n’était probablement pas une inclination naturelle, mais plutôt une résultante de mon conditionnement patriarcal. Je ne sortais pas sans talons hauts ni maquillage, j’achetais beaucoup de produits de beauté et de vêtements, je « m’apprêtais » même pour aller à ces cours magistraux de 8h du mat où tout le monde dormait sur son ordinateur. Alors que bordel, ça aurait changé quoi si j’y étais allée en jogging ? Comble de l’absurde, je me souviens être allée à un partiel en robe rouge moulante et talons hauts. Je croyais à l’époque que faire tous ces efforts m’aidait à me sentir bien dans mon corps, mais c’est l’inverse qui se produisait : je me mettais une pression inutile, et me surveillais en permanence.

Et puis j’ai commencé à conscientiser mes positions féministes, j’ai lu, beaucoup lu, jusqu’à cette lecture qui m’a fait l’effet d’une claque : Beauté fatale, de Mona Chollet.

J’ai pris conscience de la façon dont le système patriarcal avait façonné la relation que j’entretenais avec mon apparence, mais aussi et surtout mes insécurités.

J’ai pris conscience que le rapport que nous entretenons avec notre corps n’est pas tout à fait intime et subjectif. Il est aussi et surtout construit, puisque largement pénétré d’influences extérieures. Nous ne sommes jamais seul.e.s avec notre propre corps : les normes sociales, la culture, le regard des autres (et la crainte de celui-ci) s’y inscrivent en filigrane, compagnons invisibles mais encombrants.

J’ai également pris conscience du cynisme de l’industrie de la beauté, qui capitalise sur les insécurités des femmes pour mieux leur vendre des produits dont elles n’ont (souvent) pas besoin. J’ai pris conscience de la façon dont le système patriarcal « contraint » les femmes à courir après la beauté, pour mieux les dissuader de faire autre chose – une forme subtile de contrôle social. J’ai pris conscience de la façon dont ma vie en général était influencée par la relation que j’entretenais avec mon apparence. J’ai pris conscience de la façon dont cette relation souvent bancale déteignait sur ma vie, sur les choix que je faisais et les limites que je me posais. J’ai mis à nu ces peurs irrationnelles que j’avais (me montrer sans maquillage, apparaître non apprêtée dans l’espace public ou sur les réseaux sociaux, etc), des peurs construites de toutes pièces par la société. J’ai pris conscience que la relation que j’entretenais avec mon apparence n’était pas privée, mais publique : il y a moi, mon corps, et la société.

Tout cela m’a fait remettre en cause beaucoup de choses que je tenais pour évidentes. Pourquoi est-ce que je me sens obligée d’être jolie, en tout temps et en toutes circonstances ? Pourquoi est-ce que je devrais faire tous ces efforts ? Pourquoi est-ce que mon apparence devrait compter plus que tout le reste ?
Je suis tellement plus que ça.

*

Il y a donc un moment où la quête de la beauté et le soin accordé à sa propre apparence, préoccupations somme toute humaines, dépasse le cadre intime. Et devient une forme d’aliénation.

À partir de 15 ans, on constate davantage de troubles psychologiques chez les filles que chez les garçons : estime de soi fluctuante, anxiété, dépression, troubles du comportement alimentaire… Contrôlées par le regard masculin (notamment dans l’espace public) les femmes vont progressivement intégrer ce regard extérieur sur leur propre corps et commencer à s’auto-objectiver, c’est-à-dire à s’envisager elles-mêmes comme objets. Elles vont commencer à se soucier du regard des autres sur leur apparence, à l’anticiper dans tous les moments de leur vie. En effet, l’auto-objectivation peut se définir comme le fait de dissocier sa personne de son corps, en considérant celui-ci comme un objet pouvant être mesuré et évalué par autrui. Dans leur théorie de l’objectivation développée en 1997, les chercheuses Barbara Fredrickson et Tomi-Ann Roberts tentent d’expliquer l’impact de l’objectivation sexuelle sur la santé des femmes. Elles indiquent que l’auto-objectivation pousse les femmes à contrôler leur apparence, par exemple à travers le maquillage, la tenue vestimentaire ou le contrôle de son alimentation. Mais elle contribue également à une dégradation de leur santé mentale, en favorisant certains troubles comme la dépression, l’anxiété, les conduites sexuelles à risque ou les troubles du comportement alimentaire. Quelle femme n’a jamais ressenti la peur de n’être « pas assez belle », ou l’angoisse de sortir dans la rue sans maquillage ?

Si l’on accorde une importance capitale à la beauté féminine, on admet alors qu’il s’agit de la seule caractéristique essentielle pour une femme, niant ainsi ce qui fait d’elle un être humain complexe : sa personnalité, ses rêves, ses talents, ses compétences, son expérience, ses opinions. Dès lors, le soin de son apparence ne peut plus être librement choisi, puisqu’il est en quelque sorte imposé par la société. Il devient un prérequis pour être considérée, estimée et validée par autrui.

*

Oui, on peut être une pro du maquillage et aimer s’épiler les jambes tout en étant féministe. C’est un débat qui n’a plus lieu d’être.

D’autant que la beauté peut aussi être une forme d’empowerment. N’importe quelle femme s’étant déjà sentie puissante après avoir mis du rouge à lèvres ou être allée chez le coiffeur le sait : se sentir belle et désirable augmente la confiance en soi. Oui, il est regrettable que nous n’éprouvions pas tout à fait la même sensation après avoir réussi un examen difficile ou être venue à bout d’un livre de 1000 pages. Mais nous vivons dans une société qui survalorise l’apparence physique, particulièrement chez les femmes, et il reste difficile de se défaire de ce conditionnement. Si la beauté (ou du moins la perception que nous en avons) peut nous apporter ce boost de confiance et de bien-être, pourquoi le rejeter par principe ?

De même, on peut trouver une certaine forme de satisfaction et d’apaisement à embellir et adorner son corps, à le voir se transformer sous nos doigts. Le soin de soi peut être vu comme une manière de se reconnecter à son corps, de signifier à ce dernier qu’il est important. Présenter au reste du monde une apparence soignée est aussi une manière de signifier son respect – le respect d’autrui, et le respect de soi. Alors, pourquoi continuer à opposer la féminité et le féminisme, comme si ces deux notions étaient forcément incompatibles ? Pourquoi considérer d’office le maquillage comme une forme d’oppression sexiste ?

En réalité, le problème réside dans le fait que nombre de nos « gestes » beauté résultent d’une contrainte sociale implicite. Lorsque le souci de l’apparence se mue en injonctions extérieures et que l’apparat se fait entrave, la quête de la beauté n’a plus rien de léger ni de délibéré. Quid de la chirurgie esthétique, de l’épilation intégrale, de l’angoisse générée par la perspective de sortir sans maquillage, du port imposé du soutien-gorge (pourtant inutile), entre autres pratiques douloureuses, inconfortables et/ou chronophages ? Qui sait à quoi le temps et l’argent que nous avons dépensé pour nous épiler la chatte aurait pu servir ? A quoi le temps et les ressources mentales utilisées pour penser à notre apparence auraient pu être consacrées ?

Un autre problème réside dans le fait que nous ne sommes pas libres de définir ce qu’est la beauté. Nous ne sommes pas libres de juger beau ce que la société a qualifié de laid. Nous ne sommes pas libres dans la construction de notre rapport à notre apparence. Nous devons suivre un script déjà écrit et rentrer dans un moule déjà formé, qui ne nous laisse pas le temps de penser nos propres envies.

C’est un fait que les femmes au cours de leur vie se voient contraintes de contrôler leur corps, comme si celui-ci était honteux dans sa forme « naturelle ». Et les injonctions commencent très tôt, parfois bien avant la puberté. Notre société façonne donc des femmes « domestiquées », qui parce qu’elles ont intériorisé les codes de beauté contemporains se sentent obligées de porter des soutiens-gorges (les tétons qui pointent, c’est mal), de faire des régimes (les bourrelets, c’est pas joli), de s’épiler tout le corps (les poils, c’est pas féminin), de se teindre les cheveux (les mèches blanches, ça fait négligé), etc. Le côté vicieux de tout cela, c’est que nous finissons par croire que nous faisons tout ça de notre propre chef.

Dans le même temps, on continue à leur faire croire que c’est à elles et elles seules qu’il revient de faire des efforts pour entretenir le désir dans leur couple. C’est un véritable gâchis de ressources intellectuelles et financières. Car « prendre soin de son apparence » pour « entretenir le désir » a un double coût : un coût matériel évident, et un coût émotionnel caché. Non seulement les strings en dentelle, porte-jarretelles et autres rouges à lèvres ne sont pas gratuits, mais en plus ils requièrent de mobiliser du temps : le temps d’y penser, le temps de faire du shopping, le temps de faire des essayages, le temps d’angoisser devant son miroir, le temps de se demander si l’on est assez désirable.
C’est ainsi que la beauté se fait tyrannie et se mue au fil des années en une industrie dévoreuse et dévorante, qui ne cesse de faire des petits jusqu’à la nausée (j’ai récemment découvert l’existence de cette marque qui propose des enlumineurs pour vagin et des kits pour faire une « manucure » à ses parties intimes…). Cette industrie créé chez les femmes des complexes qu’elles n’auraient jamais eus autrement et instille en elles des peurs infondées, celle de sentir mauvais, de n’être pas assez belle, pas assez jeune, pas assez lisse, pas assez « féminine ». Dans sa forme la plus obscure, elle est génératrice d’angoisse, de mal-être et d’inhibitions.

*

En épilogue de cet article, je vais faire une confession : je suis incapable d’avoir un avis tranché sur ces questions.

Je ne sais toujours pas comment concilier mon féminisme et ma « féminité ». J’en ai délaissé, des injonctions à la beauté. J’ai dit fuck aux soutiens-gorges, fuck à L’Oréal et ses produits à la composition dégueulasse, fuck aux talons hauts pour sortir acheter du pain, fuck à la traque aux poils. Dans un sens, je me suis libérée. Mais à chaque fois que je me maquille alors que j’ai la flemme, à chaque fois que je m’empêche d’aller à la piscine pour cause de jambes un peu trop poilues, à chaque fois que je dépense de l’argent dans des produits, vêtements ou accessoires visant à me rendre plus belle, je vois bien que je ne suis pas vraiment libre dans mon rapport à mon propre corps.

Alors, comment clore le débat une bonne fois pour toutes ? L’important, je crois, est de prendre conscience du caractère oppressif des normes de beauté féminines. Tout en sachant qu’il est possible d’y déroger ou de se les réapproprier, en trouvant dans le soin accordé à son apparence un vecteur de pouvoir, une manière de se sentir bien.

Il est aussi important d’apprendre à se « désobjectiver », c’est-à-dire à poser sur nous-mêmes – et sur les autres femmes – un regard global, entier, et bienveillant. Nous devons prendre conscience que nous sommes des êtres humains à part entière, et non pas une simple enveloppe. Apprendre à voir au-delà du corps, qui n’est que la porte d’entrée sur un être pluriel, complexe et protéiforme. Un être dont nous devons nous soucier dans sa totalité. Si l’on met tant de soin à embellir notre extérieur, pourquoi ne pas réserver le même sort à notre « intérieur » ? Pourquoi ne pas nourrir notre esprit de la même façon que nous nourrissons notre corps ? Finalement, nous devons apprendre à ne plus dissocier notre corps de notre esprit, car c’est à ce moment-là que l’on tombe dans l’auto-objectivation.

Mais nous devons aussi changer la façon dont nous éduquons les petites filles. Les tenir écartées, autant que possible, des injonctions à la beauté. Valoriser, aussi, leur personnalité et leurs compétences, pour qu’elles n’aient pas la tentation de se focaliser sur leur corps, et de mesurer leur valeur à l’aune de celui-ci. Ainsi, la « ravissante petite fille » aura toute latitude pour devenir avant tout une femme libre et entière.

 

♣ Et vous, qu’en pensez-vous ? ♣

Image

Voyage au féminin singulier

 

IMG_9724 - Copie
Un lever de soleil à Tulum, au Mexique

La première fois que j’ai vraiment voyagé seule, j’ai haï l’expérience, non pas tant à cause de la solitude que de l’absence de moyens qui me condamnait à dormir dans un dortoir glauque et à bouffer des chips à tous les repas. Pas de bol, je détestais également la ville dans laquelle j’avais échoué : Oslo, capitale scandinave ayant le charme d’un surgelé. Il faut dire que le voyage avait plutôt mal commencé, lorsqu’un groupe d’agents des douanes m’avait arrêtée à l’aéroport pour m’entraîner dans une petite pièce où ils entreprirent de fouiller ma valise.

– Qu’est-ce qui vous amène ici ? m’a-t-on demandé d’un ton faussement badin.
– Je viens visiter.
– Ah oui, visiter ! (ils ne me croyaient pas du tout). Visiter quoi ?
– Euh, je ne sais pas encore, je n’ai pas fait de programme.
– Vous avez des amis ici ?
– Non.
– Donc vous voyagez seule ?
– Oui.

Alerte rouge, une jeune femme de 22 ans voyageant seule ! Cela cache forcément quelque chose.

Après plusieurs minutes de réponses agacées (pour moi) et de fouilles improductives (pour eux), les douaniers durent se rendre à l’évidence : non, je ne transportais ni liasses de billets ni héroïne dans ma valise et oui, j’étais une honnête citoyenne. Ils finirent néanmoins par m’avouer, penauds, qu’ils m’avaient soupçonné d’être une prostituée. Voilà : vous êtes une femme jeune qui débarque seule dans un pays étranger, et pour la plupart des gens, vous ne pouvez pas être autre chose qu’une pute.

A l’issue de ces quelques jours sans joie, j’ai regagné l’aéroport pour passer la journée entière à attendre, comme une délivrance, l’avion qui me ramènerait chez moi. Cette expérience ne m’a pas découragée.

Quelques années plus tard, je suis partie seule à Rome, où j’ai marché une vingtaine de kilomètres par jour et mangé des gelati au Kinder dans la lumière de la fin d’été. Le studio que j’avais loué ressemblait à une cellule de prison, mais je l’avais pour moi toute seule : un progrès par rapport à mon premier voyage solo.

Et puis j’ai fini par traverser les océans. Plusieurs fois.

On commence petit, et puis ça ne manque jamais : on veut aller plus loin. A chaque fois pourtant, je bois l’angoisse à la petite cuillère. Je respire mal, j’ai mal au ventre, je me flagelle mentalement pour avoir eu cette idée stupide. Mais pourquoi je fais ça ? Pourquoi ? Mais il y a l’excitation, aussi. L’adrénaline. C’est ça qui vous accroche.

Je ne me suis jamais vraiment vue comme une femme qui voyage, dans toutes les limites que mon genre est censé comporter. Je n’ai pas peur. Je ne pense pas à toutes les choses horribles qui sont censées m’arriver, aux limitations que la société voudrait m’imposer. C’est vrai, lorsque des hommes viennent me parler, je les considère toujours avec méfiance. Quelle idée a-t-il en tête ? Qu’est-ce qu’il me veut ? Allez, barre-toi ! Toujours la peur, intégrée dès l’enfance, de l’agression sexuelle, du viol, du meurtre. Du caractère universel de la barbarie masculine. Les œuvres littéraires et cinématographiques, les mythes culturels, l’actualité : tout concourt à nous rappeler qu’il arrive des choses horribles aux femmes qui s’aventurent seules dans le monde. C’est le fameux mythe de la joggeuse, cette femme que le simple fait de se mouvoir, seule, expose aux plus terribles dangers.

Lorsque l’angoisse et le sentiment de solitude s’étiolent, c’est là que naissent ces fulgurances qui rendent le voyage solitaire si précieux. C’est un coucher de soleil rose sur le lac Ontario, ce sont des rencontres fugaces qui ne laissent rien d’autre qu’un sourire. C’est rouler sur des routes désertes, avoir peur et se sentir libre. La joie, la fierté, la puissance. C’est débarquer à 9h du matin sur une plage déserte du Mexique, et se prendre la beauté du monde en pleine gueule. Le sourire que j’ai esquissé à cet instant-là ne se perdra jamais : il est gravé en moi. C’est se féliciter dans l’avion du retour, remplie d’une incommensurable fierté. Je l’ai fait. Je n’ai besoin de personne. C’est vouloir aussi parfois avoir quelqu’un près de soi, devoir gérer seule l’angoisse des files d’aéroport, des chambres d’hôtel vides, des silences qui se prolongent, des nuits qui tombent trop tôt, de la solitude qui se referme comme un piège.

« – Tu pars avec qui ? » 
« – Toute seule. »

Je dois avouer n’avoir jamais vraiment eu de réaction négative à mes velléités de voyage en solitaire, si ce n’est le classique regard étonné. La lueur d’incompréhension dans le regard. Une femme ? Seule ? Mais pourquoi ? Cela défie la logique. Même si elle tend à se démocratiser, la figure de la femme indépendante étonne – et dérange – toujours.

La femme seule fait peur : elle est souvent brandie comme un épouvantail, une menace à l’encontre de celles qui refusent de rentrer dans le rang. On craint, souvent de manière inconsciente, sa désobéissance, son libre-arbitre, son pouvoir. Comme les sorcières que l’on « chassait » autrefois, elle ne dépend de personne et ne répond d’aucune autorité. Elle a tout le loisir de réfléchir, et donc de se rebeller. Dans une société où les femmes sont encore largement vues comme les extensions des hommes, le fait qu’elles puissent manifester une volonté propre et exister pleinement en dehors de ces derniers étonne. Voire suscite l’hostilité.

Aventures solitaires

Les femmes voyageant seules sont entourées de mythes tenaces. Autrefois, on les considérait comme des prostituées ou des inadaptées sociales. Celles qui manifestaient des velléités d’aventure étaient frappées du sceau de la réprobation – c’était particulièrement le cas pour les femmes mariées, dont l’existence dépendait de celle de leur époux. En France, jusqu’en 1938, elles ne pouvaient d’ailleurs pas obtenir de passeport sans l’autorisation de celui-ci. Il a fallu attendre le 19e siècle pour que les femmes sortent de leur foyer, en nombres infimes et toujours sous le regard désapprobateur de leurs pairs.

Dans un numéro du périodique l’Année littéraire de 1867, on trouve la phrase suivante au sujet des voyageuses en solitaire : « S’il leur arrive quelque mésaventure, la pitié que l’on ressent est moins grande : elles n’avaient qu’à rester chez elles ». Cent cinquante ans plus tard, les mentalités n’ont pas tellement changé. C’est la même culpabilisation qui a cours pour les femmes à qui il arrive des « mésaventures » : elles n’avaient qu’à faire attention, elles n’avaient qu’à s’habiller autrement, elles n’avaient qu’à pas laisser un homme entrer chez elles, elles n’avaient qu’à dire non, elles n’avaient qu’à pas se promener seule à cette heure-ci, oh et puis tant qu’à faire, elles n’avaient qu’à pas exister.

Aujourd’hui cependant, le mythe de la voyageuse a changé de visage. Si elle n’est plus vue comme une aberration, les motivations qui la poussent à partir sont encore réputées avoir quelque chose à voir avec sa vie privée : elle voyage pour fuir quelque chose, ou pour conjurer un évènement douloureux (rupture, deuil, etc.). Pas pour elle-même. Le voyage « féminin » serait une forme de transcendance, un moyen de se reconnecter à soi-même après des années passées dans le brouillard. En témoignent les très populaires récits de voyage « Wild » et « Mange, prie, aime », dans lesquels l’impulsion du départ est causée par des évènements personnels douloureux. Peu de femmes semblent voyager pour leur propre plaisir, par simple envie de découvrir le monde ou de se découvrir soi. Sans doute préfère-t-on croire que les femmes ne partent pas à l’aventure « naturellement ». Il faut que quelque chose les y contraigne, les y pousse avec insistance. Qu’elles n’aient, en somme, pas vraiment le choix. Pourtant, le voyage solo « plaisir » existe bel et bien : il est simplement peu documenté. De nombreuses femmes, dont je crois faire partie, ne voyagent ni pour fuir ni pour se consoler d’une quelconque blessure. Elles voyagent avant tout pour la beauté du geste, pour la beauté du monde, et par amour pour la liberté. Leur liberté.

Face à la figure universelle de l’aventurier (un homme, forcément), la voyageuse en solitaire dénote encore. En témoignent les rubriques dédiées aux « femmes seules » dans les guides touristiques, qui l’informent des mesures à prendre en matière de sécurité ou des tenues à éviter. Eviter de sortir le soir, ne pas dévoiler trop de peau, ne pas traîner seule dans certains quartiers, éviter les tenues « aguichantes », ne pas se montrer trop avenante avec les hommes, porter une fausse alliance… Ces injonctions à la peur, à la tempérance (sous forme de conseils bienveillants) entérinent l’idée selon laquelle les femmes seraient secondaires, supplétives, fragiles, par opposition aux hommes dont le caractère universel leur permet d’endosser tous les rôles. Dont celui bien connu de l’aventurier sans peurs et sans reproches. Bien évidemment, ces conseils peuvent s’avérer tout à fait pertinents selon les pays. Qu’on le veuille ou non, les femmes restent encore des proies à l’échelle globale. Mais il est faux de croire qu’elles sont forcément plus en sécurité chez elles qu’à l’autre bout du monde.

Les études le prouvent. On sait qu’en matière de violences sexuelles, l’agresseur est connu de la victime dans plus de 80% des cas. Le chiffre tombe à 74% pour ce qui concerne le viol en particulier. Dans la plupart des cas, il s’agit du conjoint, ex-conjoint ou d’un membre de la famille (source : Collectif Féministe contre le Viol). D’un point de vue statistique, il est donc beaucoup plus probable qu’une femme se fasse agresser dans son propre foyer qu’à 10 000 km de chez elle. Finalement, les conseils de « sécurité » et les invitations à ne pas prendre de risques inconsidérés, à éviter certains secteurs à la nuit tombée et à faire preuve de bon sens ne sont-ils pas valables partout dans le monde ? Peut-être faut-il simplement se faire confiance, d’autant plus qu’en tant que femmes dressées à la peur et à l’anticipation du pire, nous savons mieux que quiconque repérer les situations à risque.

Quel avenir pour le voyage en solitaire ? Au vu de la vitesse à laquelle grossissent les réseaux de voyageuses sur les réseaux sociaux (plus de 110 000 membres pour le groupe Facebook We are Backpackeuses), il semble en tout cas connaître un bel essor. Et il y a fort à parier que la « tendance » est partie pour durer.

Il n’y a pas si longtemps que les femmes ont découvert le plaisir de l’indépendance et de la liberté. En voyageant seules, en faisant fi des normes de genre et des injonctions à la peur, elles découvrent leur propre puissance. Le voyage en solitaire doit alors être vu comme une formidable manière de conquérir l’espace, mais aussi, de manière métaphorique, une manière de se saisir d’un pouvoir trop longtemps confisqué.
Loin de chez elles, les femmes découvrent que cette hypothétique essence féminine qui les tiendrait éloignées du monde, de l’extérieur, des risques, du pouvoir et de l’autonomie n’est qu’une absurde construction sociale. Elles ne laisseront personne leur couper les ailes : le voyage en solitaire est aujourd’hui un de leurs totems.