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Présomption d’innocence : les raisons de la colère

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Alors qu’un homme visé par une plainte pour viol a récemment été promu ministre de l’Intérieur, attisant un feu de colère chez de nombreuses femmes, l’argument de la présomption d’innocence ne cesse de revenir sur le devant de la scène, opportunément manipulé par des petits malins qui y voient la bouée de sauvetage de ce remaniement désastreux. 

Mais qu’est-ce que la présomption d’innocence, et pourquoi ne peut-elle suffire, à elle seule, à clore la discussion ? 

La présomption d’innocence : qu’est-ce que c’est exactement ?

Parce qu’il vaut mieux savoir de quoi on parle quand on évoque un concept, voyons ce qu’est, en droit français, la présomption d’innocence. 

Comme l’explique cette tribune publiée par un collectif de femmes juristes, la présomption d’innocence est un principe directeur de la procédure pénale, selon lequel la charge de la preuve de la culpabilité revient à l’accusation, et le doute doit toujours profiter au mis en cause. C’est donc, avant tout, une règle de preuve. La présomption d’innocence, qui ne joue un rôle que dans le cadre d’une enquête ou d’un procès pénal, ne fait pas obstacle à la liberté d’expression (et encore moins la liberté d’être en colère). A condition, toutefois, de ne pas présenter la personne concernée comme définitivement coupable et de rappeler le cas échéant qu’une enquête est en cours et que le mis en cause n’a pas encore été jugé ni condamné. Ces limitations à la liberté d’expression ont une implication concrète, notamment pour les médias. Par exemple, la loi interdit de diffuser sans son accord les images d’un individu menotté. 

A partir de ces informations, nous pouvons donc déduire deux choses :

  • Légalement, rien ne s’oppose à ce qu’une personne mise en cause dans une affaire de viol devienne Ministre de l’Intérieur (moralement, c’est une autre histoire).

  • De même, rien ne peut s’opposer au mouvement d’indignation qu’a provoqué cette nomination. Le tollé que celle-ci a soulevée (et qui pourrait bien se prolonger) n’est en aucun cas une violation du principe de la présomption d’innocence, qui rappelons-le est avant tout une règle de preuve en matière pénale.

Le double standard de la présomption d’innocence

S’indigner d’une telle nomination, c’est se placer avant tout d’un point de vue moral. Ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi : la moralité, malgré l’image péjorative dont souffre ce terme, est aussi ce qui commande la plupart des règles en vigueur dans notre société (interdiction de l’inceste, interdiction de se faire justice soi-même, interdiction de voler, interdiction de tuer, etc). Elle est à la base même du droit.

Est-il éthiquement correct de nommer au Ministère de l’Intérieur – dont la mission est, entre autres, de garantir la sécurité des personnes et des biens – un homme visé par une plainte pour viol ? Imaginerait-on, par exemple, un ministre du Budget visé par une enquête pour fraude fiscale ? (oh pardon, c’est déjà arrivé en 2013 et le ministre en question a été démis de ses fonctions, malgré l’existence de cette présomption d’innocence qu’il ne faudrait surtout pas bafouer). Nommer à un ministère régalien un homme visé par une plainte pour viol est-il moralement acceptable, sachant que les violences faites aux femmes sont censées être la « grande cause du quinquennat » et que l’incurie de la police-justice en matière de violences sexistes et sexuelles ne cesse d’être démontrée ? (pour rappel, seuls 1% des violeurs dénoncés sont condamnés)

Sur ce sujet, la loi est silencieuse. Chacun décidera donc en son âme et conscience.

Mais une chose est sûre : celles (et peut-être ceux) qui jugent cette nomination honteuse sont libres d’exprimer leurs sentiments. Cela, rien ni personne ne peut s’y opposer.

User de sa liberté d’expression pour exprimer son dégoût, sa colère, son incompréhension, n’est pas bafouer la présomption d’innocence. Nous ne sommes pas dans un prétoire ; nous participons simplement au débat public, et notre colère, nous avons le droit, peut-être même le devoir de l’exprimer – autant que nous le voulons, et autant qu’il le sera nécessaire.

Parce que le double standard qui existe en matière de présomption d’innocence doit être dénoncé. 

D’autres personnalités politiques (François Bayrou, Marielle de Sarnez, François de Rugy, François Fillon pour ne citer qu’eux) ont en effet été contraint.es de démissionner dès lors que leur implication dans des affaires judiciaires a été découverte. Il ne s’agissait alors pas de bafouer la présomption d’innocence, mais bien de prendre des mesures de précaution, d’apaiser le débat et de faire preuve d’éthique et d’honnêteté morale. Ces valeurs-là, nous ne pouvons pas nous en prévaloir uniquement quand ça nous arrange. Soit nous les mettons en exergue, partout et tout le temps, soit nous les ignorons – partout et tout le temps.

En réalité, ce qui provoque la colère de tant de femmes, c’est que la présomption d’innocence – en tant que concept moral – est à géométrie variable. C’est qu’elle n’est invoquée que pour légitimer l’existence d’un ordre patriarcal, et passer sous silence les violences de certains hommes qui, sachant qu’ils resteront impunis, n’y voient qu’un banal amusement. 

On sait que les violences sexuelles sont banalisées, normalisées, ignorées par la plupart des gens. Cette affaire en est un puissant symbole. Il n’est pas acceptable pour un homme politique d’être soupçonné de détournement de fonds publics, mais être soupçonné de viol, ça passe.

Parce que le viol, on s’en fout. Parce que le viol, c’est une affaire de femmes qui mentent. Parce que le viol, ça fait partie du patrimoine culturel, avec les mains au cul et les remarques graveleuses qui se veulent drôles et spirituelles. On le savait depuis longtemps, mais tout de même : drôle de message envoyé par un gouvernement qui a fait des violences faites aux femmes sa « grande cause du quinquennat ».

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Pourquoi la présomption d’innocence se transforme (presque) toujours en présomption de culpabilité des victimes ? 

Les affaires de violences sexuelles soulèvent une particulière défense de la présomption d’innocence – bien plus que pour toutes autres affaires.

Cela démontre, une fois de plus, que la culture du viol est toujours à l’oeuvre dans notre société, malgré les avancées féministes.

Le corollaire de la présomption d’innocence en matière de violences sexuelles serait donc la présomption de culpabilité des victimes, comme si l’existence de ce principe juridique signifiait que tous les mis en cause étaient nécessairement innocents, et toutes les accusatrices étaient nécessairement dans le mensonge, l’exagération ou la vengeance. Or, pas plus que nous n’avons de certitude que le mis en cause est coupable, nous n’avons aucun moyen de savoir si la plaignante dit vrai ou pas – on rappellera néanmoins que les fausses accusations de viol représentent 2 à 8% seulement des plaintes. 

Si nous tenons tant à défendre la présomption d’innocence, ayons donc le bon sens de ne pas supposer que les victimes sont coupables.

Et interrogeons-nous sur les réactions – souvent violentes, viscérales – que suscitent les affaires de violences sexuelles. Pourquoi sommes-nous, dans ces cas précis, si prompts à défendre l’agresseur présumé ? Pourquoi brandissons-nous la présomption d’innocence comme s’il s’agissait d’un totem d’immunité, alors même que des délits comme la fraude fiscale ou la corruption, tout présumés qu’ils soient, échouent à susciter chez nous la même indulgence ? Qu’est-ce qui fait que nous sommes si prompts à défendre les violences sexuelles – réelles ou présumées ?

Qu’est-ce que cela dit de nous, et de la société dans laquelle nous vivons ?

Les lamentations victimaires des tenants de l’ordre ancien – celui dans lequel les hommes dominent, et les femmes n’ont qu’à fermer leur gueule – ont beau changer de fond, elles conservent toujours la même forme. Les femmes exagéraient quand elles réclamaient le droit de vote. Les femmes faisaient preuve d’une radicalité dangereuse lorsqu’elles demandaient l’accès à l’avortement légal. Ensuite, elles menaçaient la structure de la société tout entière lorsqu’elles réclamaient des salaires égaux pour un travail égal. Puis on en vint à s’inquiéter du fait que les femmes et les hommes ne pourraient bientôt plus prendre l’ascenseur ensemble (« argument » favori des antiféministes, qui l’ânonnent avec la vigueur d’un disque rayé). A chaque avancée, il existe un obstacle correspondant.

Maintenant, nous nous attaquons au plus gros morceau : la prise en compte – tant d’un point de vue préventif que curatif – des violences sexuelles envers les femmes. De manière inévitable, les résistances s’organisent. Les agresseurs, les violeurs, les harceleurs et tous ceux qui profitent d’une situation de domination n’ont aucun intérêt à ce que la société prenne enfin la mesure de la situation. Cela signifierait en effet la fin de l’impunité, la fin de la complicité, la fin de la jouissance tranquille. Lorsque Emmanuel Macron explique qu’il s’est entretenu « d’homme à homme » avec le nouveau Ministre de l’Intérieur, il ne dit pas autre chose : ces trois mots simples sont l’expression de cette connivence, cette complicité masculine qui protège les agresseurs et fait taire les victimes.

Alors, veillons à ce que la présomption d’innocence ne devienne pas un outil pour réduire au silence des femmes qui peinent déjà à s’exprimer, et battons-nous pour que notre pays sorte enfin de son aveuglement mortifère, et pour que cesse cette indifférence cinglante dont il gratifie ses citoyennes.

Il mérite mieux que ça, et nous aussi.

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Le blues de la jeune diplômée

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Crédit photo : 360brain ©

 

Aujourd’hui, je voudrais proposer un article sans lien avec le féminisme, mais dans lequel certaines personnes pourront peut-être trouver un écho (vous pouvez vous faire un thé, voire deux, ça risque d’être long).

 

Voilà : j’ai le blues.

Le blues de la jeune diplômée.

Et à regarder autour de moi, je me rends bien compte que nombre de mes comparses, qu’ils aient 25, 30 ans ou plus, souffrent de la même affliction.

J’ai fait 6 ans d’études. C’était bien. C’était exigeant. C’était stimulant. Ce n’étaient pas seulement les cours, les dissertations, les mémoires, le savoir. C’étaient aussi les voyages, la découverte de soi, des autres, l’apprentissage de la vie. De la liberté. Les rares stages que j’ai fait avant mon entrée sur le marché du travail m’ont laissé un goût amer : « alors c’est à ça que je me prépare depuis des années ? » Envie de rester étudiante à perpétuité. « On verra bien, me disais-je alors, repoussant la question d’une pichenette mentale. Je trouverais une porte de sortie. J’écrirais. Je monterais ma boite. Blablablabla ».

Sauf que le temps passe, passe, passe, et arrive le moment fatidique où il faut bien commencer à gagner sa croûte.

La suite était donc (relativement) logique : travailler dans un bureau. Non pas que cela m’ait toujours fait rêver : au contraire, moi qui suis farouchement attachée à ma liberté, j’ai toujours associé le travail salarié à une forme d’emprisonnement. Pourtant, voilà que je m’y enferme de mon plein gré. Et en même temps, ai-je vraiment le choix ? Quand la contrainte financière prévaut, on choisit l’option la plus simple.

Depuis, pourtant, je déprime en contemplant ce qu’est devenue ma vie. Il faut dire que le décalage entre ce que l’on demande aux étudiant.e.s et aux jeunes diplômé.e.s lors de leur entrée sur le marché du travail a tout du grand écart latéral.

On pourrait se dire qu’après tout, les études n’ont vocation qu’à façonner un individu, à l’instruire, et qu’il faudrait les voir comme une antichambre à la vie adulte et non un préambule aux exigences de sa future vie professionnelle. Mais même en prenant ces précautions, comment ne pas tomber de haut ? Dans leur ouvrage The Stupidity Paradox, les chercheurs britannique et suédois André Spicer et Mats Alvesson ont pointé l’existence de ce paradoxe selon lequel les entreprises cherchent à recruter les diplômé.e.s les plus brillant.e.s pour leur demander, en fin de compte, de laisser leur cerveau sur le pas de la porte et de se consacrer à des tâches – souvent – abrutissantes et routinières.

La conclusion de cette étude est sans appel : pour survivre en entreprise, mieux vaut remiser son intelligence au fin fond de sa poche.

*

Alors, nous en sommes là. Je tourne en rond comme un lion en cage, je me désespère de l’uniformité de mes journées, des décors de ma vie et du caractère punitif qu’a désormais le temps (semaine : pénitence ; week-end : libération), j’échafaude de multiples tentatives d’évasion.

Et puis, lorsque je me décide enfin à tout plaquer pour reprendre des études de journalisme, je lis un énième témoignage de pigiste condamné.e à vivre avec 500 euros par mois et à bouffer des patates à l’eau (agrémentées de ketchup les jours de fête). Alors je retourne à mon asservissement volontaire en me disant que, au moins, je peux payer mon loyer.

Autour de moi, la même insatisfaction gronde. Démission, reconversion, burn-out, bore-out et autres tourments cachés derrière des anglicismes froids, rêves de grandeur qui s’écrasent sur la moquette d’un bureau encaustiqué…

Ce malaise n’est pas le signe que quelque chose ne va pas chez les « jeunes » – nous serions dans ce cas nombreux et nombreuses à souffrir de déficience. Il est plutôt le signe que le monde du travail, à force de mutations qui n’ont pas pris en compte le besoin croissant de sens, d’indépendance, d’utilité et d’autonomie des individus, n’est plus adapté au monde contemporain. Et qu’il ne peut désormais plus se prévaloir d’être un vecteur d’épanouissement personnel, si tant est qu’il l’ait jamais été.

Les entreprises ont beau sentir le vent tourner et soigner leur image à grands renforts de « communication institutionnelle », plus grand-monde n’est dupe. Et pour cause : le plateau serti d’épanouissement personnel, de stimulation intellectuelle, d’impact sur le monde et de réalisation de soi que l’on prétend nous servir n’est bien souvent qu’un mirage.

Un mirage qui ne dit rien des tâches abstraites et de l’ennui assommant qu’elles engendrent, des couches de processus absurdes qui s’empilent les unes sur les autres, du café froid, des supérieurs aussi pénibles qu’un ongle incarné, de la culture du présentéisme, des réunions qui ne servent qu’à fixer la prochaine réunion, des conversations stériles, de la sédentarité, des corps qui s’avachissent devant l’ordinateur, des regards en coin, des jalousies larvées, de la production de tableaux Excel, Powerpoint et autres documents qui finiront oubliés dans les entrailles d’un obscur serveur, et de l’impression de passer à côté de sa vie à force d’être exploité.e par quelqu’un autre. Ces images glacées montrant des salarié.e.s qui sourient devant leur ordinateur, une tasse de café à la main, ont beau être esthétiquement parfaites, elles ne reflètent pas la réalité de ce qu’est – souvent – le travail aujourd’hui : une aberration.  

L’entrée dans la vie adulte coïncide souvent avec l’entrée sur le marché du travail. C’est là que le champ des possibles se réduit soudain, l’existence se trouvant désormais circonscrite à un périmètre – physique et temporel – étroit. Immobilité, stagnation : l’horizon se fige lentement. Qu’y a-t-il au-delà ? La construction d’une « carrière » (et la possibilité de devenir un jour manager, c’est-à-dire de passer encore plus de temps dans des réunions qui ne servent à rien), le prêt immobilier, l’achat d’une voiture, la vie conjugale ? Est-ce vraiment ce qui nous fait vibrer ? Nos désirs ont-ils le temps d’éclore, et sont-ils bien les nôtres, ou n’appartiennent-ils qu’à la société ?

Après l’école, le collège, le lycée, puis éventuellement la fac, voilà que vous travaillez désormais dans une « boite » – la métaphore de l’enfermement est éloquente. La boucle est bouclée ! Mais à quel moment fait-on l’apprentissage, dans nos vies, de la liberté ? À quel moment se retrouve-t-on libre de tout engagement, de toute structure, de toute contrainte ? Quand avons-nous la possibilité d’expérimenter autre chose que la confiscation – de soi, du temps, du plaisir ?

À peine sortis d’un long cursus académique et à peine formé.e.s en tant qu’adultes, nous voilà de nouveau réduits au statut d’enfant soumis à l’autorité de ses encadrants. Entretiens d’embauche inquisitoires, contrôle des horaires, notation (les fameux « entretiens annuels »), sanctions en cas de mauvais comportements… Loin d’être une libération, notre entrée sur le marché du travail sonne le début d’un nouveau processus d’infantilisation. Une aliénation nécessaire pour « dompter » la population salariée, qui n’est jamais aussi efficace que lorsqu’elle obtempère sans poser de questions.

 

Un monde du travail sclérosé

En 2013, l’économiste et anthropologue David Graeber a fait sensation avec un article intitulé On the phenomenon of bullshit jobs Le phénomène des jobs à la con »), devenu ensuite un livre à succès.

En préambule, il rappelait la prophétie de l’économiste John Keynes, qui avait fait le pari en 1930 que les évolutions technologiques nous permettraient de faire des semaines de 15 heures d’ici la fin du siècle. Or, poursuit-il, c’est tout l’inverse qui s’est produit : la technologie, désormais au service du système capitaliste, a été manipulée pour nous faire travailler plus en créant une myriade de jobs inutiles, aliénants et dépourvus de sens. Ces jobs sont pour l’essentiel des métiers « de bureau » qui n’ont vocation qu’à manipuler de l’immatériel, et qui disposent d’une valeur sociale paradoxalement élevée.

David Graeber explique qu’au lieu « de permettre une réduction massive des heures de travail pour libérer la population mondiale afin qu’elle poursuive ses propres projets, plaisirs, visions et idées, nous avons pu observer le gonflement, non seulement des industries de « service », mais aussi du secteur administratif, et la création de nouvelles industries comme les services financiers, le télémarketing, ou l’expansion sans précédent de secteurs comme le droit corporatiste, les administrations universitaires et de santé, les ressources humaines ou encore les relations publiques ».

Le résultat ? Une insatisfaction grandissante des salarié.e.s (pour le « mieux ») et une explosion des pathologies liées au travail (pour le pire). Les jeunes diplômé.e.s se retrouvent aux premières loges de ce mécontentement général. Selon une étude Ipsos, 43% des jeunes actifs estiment que leur travail enrichit leur employeur mais qu’il ne leur apporte pas grand-chose à eux-mêmes, et 51% estiment manquer de reconnaissance au travail.

Par conséquent, de plus en plus de diplômé.e.s du supérieur se réorientent vers des métiers manuels, considérés comme plus utiles et porteurs de sens. Ces réorientations, sur lesquelles l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) a enquêté en 2015, constituent « un phénomène non négligeable » : 14% des jeunes diplômé.e.s de niveau bac+5 ou plus déclarent avoir vécu un changement d’orientation significatif dans les deux années suivant l’obtention de leur diplôme.

« Quel que soit le type de parcours, le dénominateur commun est la déception » rapporte Pierre Lamblin, directeur du département études de l’APEC.

Déception : le mot est lâché. Et il ressemble fort à un euphémisme.

Dans son livre « La révolte des premiers de la classe », le journaliste Jean-Laurent Cassely raconte les parcours de ces ultra-diplômés qui décident de troquer leur carrière de cadre pour un métier manuel, dans la pâtisserie, la boulangerie ou l’artisanat. Cet exode progressif vers des métiers « concrets », ancrés dans le réel (et paradoxalement peu valorisés par la société) doit se lire comme la traduction d’un malaise diffus, après que les jobs à la con aient fini par coloniser toutes les strates de l’entreprise.

Bureaucratisation rampante, parcellisation des tâches, règles et processus absurdes, couches de « métiers » aux titres ronflants qui s’empilent les unes sur les autres et divisent à l’infini des tâches dont la finalité finit par échapper complètement, existence d’une hiérarchie rigide faite de chef.fe.s, de sous- chef.fe.s et de sous-sous-chef.fe.s, modes de management dépassés, non-flexibilité des horaires… La souffrance spirituelle induite par le travail contemporain (lequel reste, dans sa forme, terriblement archaïque) ne doit pas être catégorisée comme un énième caprice des classes moyennes à aisées. S’il est évidemment préférable de passer ses journées derrière un bureau qu’au fond d’une mine, nous devons résister à la tentation d’établir une impossible hiérarchie des souffrances.

La douleur de l’esprit n’est certes pas comparable aux douleurs du corps, mais cela n’en invalide pas pour autant son caractère délétère. Qu’est-ce que la société peut bien attendre d’une population aliénée par le travail ? N’y a-t-il pas, au-delà de la problématique individuelle, un véritable enjeu sociétal ?

 

Le travail comme identité fondamentale

Le sociologue Max Weber écrivait : « l’idée du devoir professionnel erre dans notre vie comme un fantôme des croyances religieuses d’autrefois ». Il faisait ici référence à l’éthique protestante, qui considère le travail – dans sa dimension la plus sacrificielle – comme une fin en soi.

Aujourd’hui, dans une société en mal de valeurs et de repères, le travail a en quelque sorte remplacé la religion. Il est devenu l’instrument à l’aune duquel on mesure la légitimité, la valeur et la désirabilité d’un individu. 

Il faut « travailler », qu’importe ce que cela nous en coûte, qu’importe que ledit travail soit abrutissant et/ou parfaitement inutile, voire même nocif pour la société. Et si l’on n’a pas de travail, tous les moyens sont bons pour en trouver un – il suffirait, d’ailleurs, de « traverser la rue », peu importe la nature de ce qui nous attend de l’autre côté. Ce nivellement par le bas n’est possible que parce que dans notre société, les individus tirent leur seule légitimité de la fonction qu’ils exercent – alors même que la prolifération des jobs à la con et l’augmentation des maladies professionnelles tentent de nous rappeler que nous faisons fausse route.

L’asservissement volontaire des individus à ce qu’on appelle la « valeur travail », qui bien souvent n’est évoquée qu’en termes de temps passé au bureau et non de productivité effective, n’est possible que parce que le travail a été institué comme l’un des seuls éléments permettant à une personne de se définir.

À ce titre, le compte Twitter Disruptive Humans of Linkedin est particulièrement significatif. Ce dernier épingle les messages les plus « bullshit » postés sur le réseau social professionnel LinkedIn, écrits dans une novlangue faussement conviviale par des individus qui tentent désespérément de se persuader de leur utilité sociale.

On y croise une « experte en biodiversité des talents », des « réuniologues », des « digital evangelist & speaker », une « chief emotional officer », un « coach en stratégie de réussite humaine », ou encore un « gladiateur digital » (sic). L’un se vante de n’avoir pris que 4 semaines de vacances en 6 ans, l’une poste des maximes « inspirantes » sur le « capital bonheur au travail », l’autre enfin rapporte avec une fausse contrition les mots de sa fille de 6 ans qui lui demande pourquoi il « travaille tout le temps ».

Tout affligeant qu’il soit, ce compte est révélateur de la décrépitude d’un monde du travail où pullulent aujourd’hui les bullshit jobs. Plutôt que de laisser les individus maîtres de leur vie – et de leur temps, le système capitaliste s’est arrangé pour engendrer une kyrielle d’emplois stériles, qui n’ont vocation qu’à « occuper » une population à qui il serait sans doute dangereux d’accorder une trop grande liberté.

Mais la plus grande réussite de ce système est d’avoir convaincu les individus eux-mêmes de la valeur cardinale du travail, même lorsque celui-ci est inutile, absurde ou néfaste pour la société, et de l’importance de s’y vouer corps et âme, de s’y sacrifier dans le ravissement.    

Il faut dire que la société ne laisse pas le choix aux individus de se définir autrement que par le travail – celui qu’ils font, ou ne font pas. La question « qu’est-ce que tu fais dans la vie ? » est à cet effet éloquente : alors qu’une multitude de réponses seraient possibles (« j’ai un groupe de musique / j’écris / je fais du théâtre / je voyage/ j’élève mes trois enfants / je m’occupe de mon potager/ je me passionne pour la littérature américaine contemporaine… »), la seule réponse attendue concerne la fonction professionnelle exercée. Limité et limitant ? Certainement. Pas étonnant, dans ces conditions, que le travail soit devenu pour tant de personnes une case étroite et inconfortable, dont il est si délectable de s’extirper une fois le week-end venu.

Quant aux personnes qui n’ont pas de travail, les regards de pitié qu’elles rencontrent en disent long sur l’ostracisation sociale qui a cours lorsqu’on ne peut plus se prévaloir d’une identité « réglementaire », d’une case à occuper sur le grand échiquier de la société.

Pourtant, l’absence de possibilité laissée aux individus de se définir autrement que par le travail est un vrai danger. Travaille, ou tu ne seras personne ! Cette conception particulièrement réductrice de l’être humain provoque un réel nivellement par le bas en poussant les individus à accepter des conditions de travail dégradantes, voire parfois illégales, dans le simple espoir de rentrer enfin « dans le rang ». Elle est à l’origine de la valorisation sociale des maux du travail, comme le manque de sommeil, le fait d’être débordé.e ou de n’avoir « pas le temps » – pas le temps de lire un livre, pas le temps d’aller voir cette expo, pas le temps de cuisiner, pas le temps de profiter des bas plaisirs de la vie. On en arrive à l’avènement d’une société dans laquelle la souffrance, l’absence et le manque sont sublimés, et le bien-être et le plaisir considérés avec mépris. 

Tout cela donne une population qui prête volontairement le flanc aux vexations du travail, en acceptant de sacrifier sa vie personnelle et sa santé à sa fonction professionnelle.  Pourtant, il n’y a rien de glorieux dans le fait de se transformer en un automate servile et hébété, qui à force de privations oublie de se ressourcer, de nourrir ses centres d’intérêts, de se cultiver, de prendre soin de lui-même et des autres. Bref, de vivre.

L’année dernière, le patron d’une start-up s’est fait étriller sur Twitter après avoir publié un tweet dans lequel il déclarait avoir « décidé de passer à une alimentation équilibrée mais surtout qui me prenne moins de 120 secondes par repas de manière à gagner 30h par mois » : l’occasion de vanter les mérites d’une marque de repas en poudre à prendre sur le pouce, avec laquelle il avait manifestement conclu un partenariat. Ce tweet, tout navrant qu’il est, en dit long sur la façon dont notre société a fait de notre temps une denrée exploitable, et de nous des esclaves d’un capitalisme qui étend son territoire jusqu’à l’absurde.

Il est pourtant dangereux de réduire le « travail » au temps que nous passons dans nos bureaux. Combien de cadres passent l’essentiel de leur journée à surfer sur Facebook, en prenant l’air affecté de celui ou celle qui croule sous le boulot ? Il est bien dommage que les activités non rémunérées que nous effectuons pour notre propre compte ne soient pas incluses dans notre définition collective du « travail », que ce soit repeindre sa salle de bains, élaborer un repas pour plusieurs personnes, écrire un blog (clin d’œil appuyé) ou un roman, construire un meuble, composer de la musique, créer des bijoux, etc, etc. Car ces activités demandent bel et bien de produire un effort, qu’il soit physique ou intellectuel.

Il n’est pas question ici de nier la dimension identitaire que revêt parfois le travail, ni l’importance qu’il peut avoir pour certaines personnes – après tout, dans un monde idéal, le travail devrait être un vecteur d’épanouissement et non une corvée. En revanche, nous devons nous interroger sur ce totalitarisme du travail à tout prix, auquel nous devrions nous vouer corps et âme même lorsque celui-ci nous brise, nous use, nous assomme, nous tue à petit feu. Je pense ne pas trop m’avancer en affirmant que, sur leur lit de mort, la plupart des gens ne regretteront pas de ne pas avoir passé plus de temps dans les couloirs de leur entreprise… mais plutôt de ne pas avoir assez pris le temps de vivre, de voyager, de lire, de découvrir le monde, de s’occuper de ses proches, de cultiver ses centres d’intérêt, de se faire du bien. D’être heureux, tout simplement.

 

Statu quo

Si un nombre grandissant de personnes (particulièrement les jeunes) se trouvent désabusées par le monde du travail, c’est aussi parce que celui-ci ne nous laisse pas la possibilité d’être nous-mêmes.

Et parce qu’il n’évolue pas.

D’où cette impression, partagée par beaucoup, de devoir se battre en permanence contre des moulins à vent, tout en enfouissant ses valeurs sous mille couches de silence. C’est qu’en entreprise, tout devient politique et donc potentiellement fâcheux, même les sujets qui devraient a priori faire consensus : l’égalité des sexes, la diversité des profils, le refus des discriminations, etc. La simple évocation des agissements sexistes et/ou du harcèlement sexuel fait trembler. « Il n’y en a pas chez nous », « ce n’est pas un sujet », « il ne faut pas trop en faire non plus ». La plupart des entreprises ont beau se targuer d’être innovantes et disruptives, elles demeurent avant tout des environnements confits dans la peur du changement. Si l’on fait semblant de vouloir changer les choses – et on le fait bien, les réformes sont souvent vues comme une menace à l’ordre établi. Le souci de l’image dicte en effet les conduites et les décisions à prendre, ce qui favorise le règne d’un éternel statu quo.

L’entreprise est aussi un endroit où se reproduisent à l’envi les stéréotypes et les préjugés – et donc les inégalités. Un lieu où se jouent et se rejouent en permanence les mêmes scènes ; un lieu où se répètent les discours, au risque de barrer le passage à toute velléité de progrès social. Il est d’ailleurs intéressant de noter que des préoccupations sociales majeures comme l’écologie, la justice, la préservation des ressources naturelles, l’égalité femme-homme et plus globalement la lutte contre les discriminations aient tant de mal à pénétrer l’entreprise, comme si le progrès était une sorte de virus qui risquait de tout contaminer.  Le parallèle avec le monde politique est d’ailleurs frappant : même atemporalité, même rejet voilé du progressisme et des idées nouvelles.

Mais le travail dans des environnements plus modernes, comme les start-up, ne garantit pas pour autant l’accès à des valeurs plus progressistes ni même à un meilleur épanouissement. De nombreuses dérives ont déjà été pointées du doigt : fort recours aux contrats précaires, fausse bonne ambiance, charge de travail écrasante, management tyrannique…  Apparemment, les tables de ping-pong, le tutoiement convivial et les afterworks aux relents de bière tiède ne suffiraient pas à apporter aux individus le sens qu’ils et elles recherchent dans leur travail. Ce serait, avouons-le, un peu trop facile…

 

Par ailleurs, si l’on parle de plus en plus de « masculinité positive » et de déconstruction des mythes de la virilité, il me semble intéressant de noter que le monde du travail reste résolument campé sur une vision archaïque de la masculinité : blanche, hétérosexuelle, dominante, dépourvue de tout affect, ultra-disponible, voire zélée. Un homme, ça travaille jusque tard dans la soirée et ça ne s’occupe pas de ses enfants. Un homme, ça dirige, ça pilote, ça prend les décisions importantes. Un homme, ça sacrifie sa vie personnelle à son travail. Un homme, ça se fait assister – par une femme. Il y a les présidents et les directeurs  (fonctions que l’on peine encore à accorder au féminin), et de l’autre côté du spectre, les assistantes. Une division sexuelle que l’on retrouve dans presque tous les environnements, comme s’il s’agissait d’une fatalité.

Mais la génération Y, plus ouverte, plus militante, et surtout plus à l’aise avec les questions de genre, peine à se retrouver dans ce binarisme conservateur.

 

Et après ?

On parle beaucoup du chômage des jeunes diplômé.e.s, de l’obligation pour certains et certaines de prendre des jobs alimentaires en attendant mieux. Il n’est pas question de nier ce fléau. En revanche, il me semble important de mettre en avant une problématique afférente dont on ne parle pas assez (même si cela tend à changer), parce qu’elle est peu connue, peu comprise et surtout qu’elle fait honte. À une époque où avoir un emploi – a fortiori de cadre – est considéré comme un privilège, se plaindre du manque de sens de sa fonction et de l’ennui qu’elle génère fait lever les yeux. Quelle ingratitude ! Tu penses à ceux qui n’ont pas de travail ?

Oui, la sécurité financière est un élément important du bien-être. Mais elle ne fait pas tout. La frustration, l’ennui, le manque de sens et/ou l’impression d’être inutile rongent tout autant que l’inactivité professionnelle : il serait temps de le reconnaître.

*

Il reste à se demander pourquoi l’organisation du travail reste si archaïque (notamment sur la rigidité des horaires et la compartimentation des temps de travail), alors même que le digital a opéré dans nos vies des mutations profondes, qui pourraient nous libérer.

Je ne crois absolument pas que tous les métiers « de bureau » doivent absolument s’exercer au sein d’une fenêtre temporelle stricte, 5 jours sur 7, de 9h à 18h, selon une logique fordiste des plus primaires. Et si nous commencions par mesurer le travail produit, et non plus les heures passées au bureau ? Et si nous lâchions enfin la bride, si nous organisions notre temps librement ? Si la possibilité nous était donnée d’évoluer dans des environnements où confiance, autonomie, progrès et bienveillance sont les maîtres mots ? Si nous pouvions redonner au travail ses lettres de noblesse, au lieu d’affecter une masse croissante d’individus par ailleurs compétents et motivés à des tâches à la con ?

C’est à cet instant, et seulement à cet instant que nous retrouverons le sens que nous avons perdu.

*

On dit que cette insatisfaction est générationnelle : peut-être. Peut-être que nous ne voyons pas les choses de la même manière que nos parents, et encore moins nos grands-parents. Peut-être que nous avons fait du sens, de l’utilité, du bien-être, de l’enthousiasme les prérequis pour un travail qui implique nécessairement de sacrifier une part de sa liberté. Peut-être que nous avons compris, avant même d’en avoir fait l’expérience, que nos vies sont plus importantes que n’importe quel boulot, aussi valorisant socialement et bien payé fût-il. Et c’est une excellente chose.

Mais il faut également prendre en compte les profonds changements qu’a subi le travail ces dernières décennies. Nous n’évoluons plus dans le même contexte. Nous n’avons pas grandi dans le même monde, ni avec les mêmes perspectives. Par ailleurs, la technologie a tout révolutionné, tandis que les modes de management et d’organisation du travail sont restés les mêmes. Ce décalage absurde a contribué à creuser cette faille sur laquelle grandit l’insatisfaction des jeunes diplômé.e.s.

Devra-t-on attendre le point de non-retour ? 

 

 

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Peut-on être féminine et féministe ?

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Les termes « féminine » et « féministe » ont longtemps été antinomiques, comme si l’on ne pouvait pas revendiquer l’égalité des sexes sans arborer une apparence négligée (et des aisselles poilues, forcément). Le monde semblait alors se diviser en deux camps : les femmes « féminines » (c’est-à-dire qui se conforment aux codes de beauté édictés par le patriarcat) et les femmes « négligées » (celles qui refusent de s’y plier).

Si le débat n’est toujours pas clos, aujourd’hui, les choses sont heureusement plus nuancées. La plupart des milieux féministes s’accordent à dire que les choix faits par les femmes ne doivent pas être remis en cause, même lorsque ceux-ci sont influencés par la société et son héritage patriarcal. De nombreuses féministes revendiquent ainsi leur désir de prendre soin de leur apparence, voire même de s’approprier des normes de beauté a priori aliénantes. Oui, on peut être intellectuelle, féministe et ultra-féminine, tant qu’il s’agit d’un choix librement consenti : c’est le sens du discours de l’écrivaine féministe Chimamanda Ngozie Adichie, qui n’hésite pas à vanter en interview son amour du make-up. En effet, pourquoi considérer l’esthétisme comme une frivolité inutile ? Le mépris des « choses du corps » ne ferait-il pas justement le jeu du patriarcat, en contribuant à entériner l’idée que tout ce qui ne concerne pas l’esprit est superficiel et vain ?

Pourtant, ce n’est pas si simple.

Il faut en effet se poser la question suivante : notre choix de suivre les codes de beauté féminine est-il vraiment libre et éclairé ? Dans un monde dépouillé de l’infernale pression à « être belle », les femmes feraient-elles le choix de s’épiler les grandes lèvres à la cire, de se réveiller plus tôt le matin pour se maquiller, de sangler leurs pieds dans des chaussures inconfortables ou de subir des opérations de chirurgie esthétique douloureuses ? Si la beauté féminine n’était pas un vecteur de réussite sociale, professionnelle ou amoureuse, si elle n’offrait aucun privilège, ou a minima aucun semblant de paix sociale, les femmes s’emmerderaient-elles à apprendre les techniques du contouring ou à porter des soutiens-gorges rembourrés ? Si les femmes n’étaient pas enfermées dans ce corset invisible qu’est la coercition à la beauté, feraient-elles vraiment les mêmes choix ? Auraient-elles tant de mal à assumer leur visage nu et leurs jambes non épilées, bref à s’aimer sans fards ni ornements ?

Il est vrai qu’il est difficile de faire la balance entre contrainte à la beauté et désir naturel de s’embellir. Le maquillage, l’épilation, les vêtements et accessoires qui entravent (mini-jupes, talons hauts, soutien-gorge rembourrés, strings ficelle…) sont clairement des inventions patriarcales, dont la simple existence sous-entend que les femmes qui n’y ont pas recours ne sont pas des vraies femmes. Ou ne font pas suffisamment d’efforts. Pour autant, éprouver l’envie de se sentir belle/beau est un sentiment naturel. Les modifications corporelles et l’utilisation de fards, poudres, peintures et autres ornements ont presque toujours existé – chez les femmes comme chez les hommes. Le souci de l’esthétique n’est pas une particularité de notre époque : il s’agit d’une pratique séculaire, qui a traversé les âges et les continents. Les Egyptiens et Egyptiennes utilisaient du maquillage et arboraient des bijoux, pour ne citer qu’un exemple bien connu. C’est donc une inclination qui se retrouve chez de nombreux peuples, et qui doit être décorrélée des discussions féministes.

Alors, qu’est-ce qui relève de l’aliénation patriarcale et qu’est-ce qui relève de l’inclination individuelle ? A partir de combien d’heures passées devant son miroir et de combien d’euros dépensés mensuellement peut-on se considérer comme esclave des codes de la beauté ? Où commence le libre-arbitre, le choix individuel, et où commence la contrainte induite par la norme sociale ?

Ces questions en amènent d’autres, plus en lien avec l’époque contemporaine. Les femmes peuvent-elles s’envisager librement – et avec plaisir – comme objet sexuel ? La sexualisation, l’exhibition, voire l’utilisation de son propre corps peut-elle être considérée comme une forme de pouvoir, comme une conquête de sa propre liberté, alors même que les femmes restent largement réduites à leur enveloppe corporelle ? En somme, peut-on reprendre à son propre compte les injonctions esthétiques et corporelles édictées par une société patriarcale ? (Et pour parler beaucoup plus vulgairement : montrer son cul peut-il être un acte féministe ?)

Ces questionnements peuvent paraître superficiels, au regard notamment des autres combats féministes, mais la question du corps (et de l’apparence en général) est politique. Notre physique est le premier élément que perçoivent d’emblée les personnes avec lesquelles nous interagissons : il constitue en quelque sorte notre carte de visite. Les choix esthétiques que nous faisons (ou ne faisons pas) ne sortent pas de nulle part : ils s’inscrivent dans une société et une culture donnée, pour répondre à des injonctions ou au contraire montrer sa résistance à celles-ci. Les modifications physiques nous servent à délivrer des messages, affirmer notre personnalité, montrer qui nous sommes et d’où nous venons. C’est une manière ancestrale de communiquer sur la personne que nous sommes. Mais c’est aussi, parfois, l’expression d’une forme de contrôle social, d’oppression tacite (exemple : l’épilation).

De fait, la question qui se pose est la suivante : peut-on se targuer d’être libre dans un monde qui nous impose une vision aussi étroite de la beauté ?

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Si je me pose toutes ces questions, c’est parce que ma relation avec mon physique n’a pas toujours été un long fleuve tranquille.

De la fin de mon adolescence à mes 25 ans environ, j’ai été très soucieuse de mon apparence – ce n’était probablement pas une inclination naturelle, mais plutôt une résultante de mon conditionnement patriarcal. Je ne sortais pas sans talons hauts ni maquillage, j’achetais beaucoup de produits de beauté et de vêtements, je « m’apprêtais » même pour aller à ces cours magistraux de 8h du mat où tout le monde dormait sur son ordinateur. Alors que bordel, ça aurait changé quoi si j’y étais allée en jogging ? Comble de l’absurde, je me souviens être allée à un partiel de droit civil en robe rouge moulante et talons hauts. Je croyais à l’époque que faire tous ces efforts m’aidait à me sentir bien dans mon corps, mais c’est l’inverse qui se produisait : je me mettais une pression inutile, et me surveillais en permanence.

Et puis j’ai commencé à conscientiser mes positions féministes, j’ai lu, beaucoup lu, jusqu’à cette lecture qui m’a fait l’effet d’une claque : Beauté fatale, de Mona Chollet.

J’ai pris conscience de la façon dont le système patriarcal avait façonné la relation que j’entretenais avec mon apparence, mais aussi et surtout mes insécurités.

J’ai pris conscience que le rapport que nous entretenons avec notre corps n’est pas tout à fait intime et subjectif. Il est aussi et surtout construit, puisque largement pénétré d’influences extérieures. Nous ne sommes jamais seul.e.s avec notre propre corps : les normes sociales, la culture, le regard des autres (et la crainte de celui-ci) s’y inscrivent en filigrane, compagnons invisibles mais encombrants.

J’ai également pris conscience du cynisme de l’industrie de la beauté, qui capitalise sur les insécurités des femmes pour mieux leur vendre des produits dont elles n’ont (souvent) pas besoin. J’ai pris conscience de la façon dont le système patriarcal « contraint » les femmes à courir après la beauté, pour mieux les dissuader de faire autre chose – une forme subtile de contrôle social. J’ai pris conscience de la façon dont ma vie en général était influencée par la relation que j’entretenais avec mon apparence. J’ai pris conscience de la façon dont cette relation souvent bancale déteignait sur ma vie, sur les choix que je faisais et les limites que je me posais. J’ai mis à nu ces peurs irrationnelles que j’avais (me montrer sans maquillage, apparaître non apprêtée dans l’espace public ou sur les réseaux sociaux, etc), des peurs construites de toutes pièces par la société. J’ai pris conscience que la relation que j’entretenais avec mon apparence n’était pas privée, mais publique : il y a moi, mon corps, et la société.

Tout cela m’a fait remettre en cause beaucoup de choses que je tenais pour évidentes. Pourquoi est-ce que je me sens obligée d’être jolie, en tout temps et en toutes circonstances ? Pourquoi est-ce que je devrais faire tous ces efforts ? Pourquoi est-ce que mon apparence devrait compter plus que tout le reste ?
Je suis tellement plus que ça.

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Il y a donc un moment où la quête de la beauté et le soin accordé à sa propre apparence, préoccupations somme toute humaines, dépasse le cadre intime. Et devient une forme d’aliénation.

À partir de 15 ans, on constate davantage de troubles psychologiques chez les filles que chez les garçons : estime de soi fluctuante, anxiété, dépression, troubles du comportement alimentaire… Contrôlées par le regard masculin (notamment dans l’espace public) les femmes vont progressivement intégrer ce regard extérieur sur leur propre corps et commencer à s’auto-objectiver, c’est-à-dire à s’envisager elles-mêmes comme objets. Elles vont commencer à se soucier du regard des autres sur leur apparence, à l’anticiper dans tous les moments de leur vie.

En effet, l’auto-objectivation peut se définir comme le fait de dissocier sa personne de son corps, en considérant celui-ci comme un objet pouvant être mesuré et évalué par autrui. Dans leur théorie de l’objectivation développée en 1997, les chercheuses Barbara Fredrickson et Tomi-Ann Roberts tentent d’expliquer l’impact de l’objectivation sexuelle sur la santé des femmes. Elles indiquent que l’auto-objectivation pousse les femmes à contrôler leur apparence, par exemple à travers le maquillage, la tenue vestimentaire ou le contrôle de son alimentation. Mais elle contribue également à une dégradation de leur santé mentale, en favorisant certains troubles comme la dépression, l’anxiété, les conduites sexuelles à risque ou les troubles du comportement alimentaire. Quelle femme n’a jamais ressenti la peur de n’être « pas assez belle », ou l’angoisse de sortir dans la rue sans maquillage ?

Si l’on accorde une importance capitale à la beauté féminine, on admet alors qu’il s’agit de la seule caractéristique essentielle pour une femme, niant ainsi ce qui fait d’elle un être humain complexe : sa personnalité, ses rêves, ses talents, ses compétences, son expérience, ses opinions. Dès lors, le soin de son apparence ne peut plus être librement choisi, puisqu’il est en quelque sorte imposé par la société. Il devient un prérequis pour être considérée, estimée et validée par autrui.

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Oui, on peut être une pro du maquillage et aimer s’épiler les jambes tout en étant féministe. C’est un débat qui n’a plus lieu d’être.

D’autant que la beauté peut aussi être une forme d’empowerment. N’importe quelle femme s’étant déjà sentie puissante après avoir mis du rouge à lèvres ou être allée chez le coiffeur le sait : se sentir belle et désirable augmente la confiance en soi. Oui, il est regrettable que nous n’éprouvions pas tout à fait la même sensation après avoir réussi un examen difficile ou être venue à bout d’un livre de 1000 pages. Mais nous vivons dans une société qui survalorise l’apparence physique, particulièrement chez les femmes, et il reste difficile de se défaire de ce conditionnement. Si la beauté (ou du moins la perception que nous en avons) peut nous apporter ce boost de confiance et de bien-être, pourquoi le rejeter par principe ?

De même, on peut trouver une certaine forme de satisfaction et d’apaisement à embellir et adorner son corps, à le voir se transformer sous nos doigts. Le soin de soi peut être vu comme une manière de se reconnecter à son corps, de signifier à ce dernier qu’il est important. Présenter au reste du monde une apparence soignée est aussi une manière de signifier son respect – le respect d’autrui, et le respect de soi. Alors, pourquoi continuer à opposer la féminité et le féminisme, comme si ces deux notions étaient forcément incompatibles ? Pourquoi considérer d’office le maquillage comme une forme d’oppression sexiste ?

En réalité, le problème réside dans le fait que nombre de nos « gestes » beauté résultent d’une contrainte sociale implicite. Lorsque le souci de l’apparence se mue en injonctions extérieures et que l’apparat se fait entrave, la quête de la beauté n’a plus rien de léger ni de délibéré. Quid de la chirurgie esthétique, de l’épilation intégrale, de l’angoisse générée par la perspective de sortir sans maquillage, du port imposé du soutien-gorge (pourtant inutile), entre autres pratiques douloureuses, inconfortables et/ou chronophages ? Qui sait à quoi le temps et l’argent que nous avons dépensé pour nous épiler la chatte aurait pu servir ? A quoi le temps et les ressources mentales utilisées pour penser à notre apparence auraient pu être consacrées ?

Un autre problème réside dans le fait que nous ne sommes pas libres de définir ce qu’est la beauté. Nous ne sommes pas libres de juger beau ce que la société a qualifié de laid. Nous ne sommes pas libres dans la construction de notre rapport à notre apparence. Nous devons suivre un script déjà écrit et rentrer dans un moule déjà formé, qui ne nous laisse pas le temps de penser nos propres envies.

C’est un fait que les femmes au cours de leur vie se voient contraintes de contrôler leur corps, comme si celui-ci était honteux dans sa forme « naturelle ». Et les injonctions commencent très tôt, parfois bien avant la puberté. Notre société façonne donc des femmes « domestiquées », qui parce qu’elles ont intériorisé les codes de beauté contemporains se sentent obligées de porter des soutiens-gorges (les tétons qui pointent, c’est mal), de faire des régimes (les bourrelets, c’est pas joli), de s’épiler tout le corps (les poils, c’est pas féminin), de se teindre les cheveux (les mèches blanches, ça fait négligé), etc. Le côté vicieux de tout cela, c’est que nous finissons par croire que nous faisons tout ça de notre propre chef.

Dans le même temps, on continue à leur faire croire que c’est à elles et elles seules qu’il revient de faire des efforts pour entretenir le désir dans leur couple. C’est un véritable gâchis de ressources intellectuelles et financières. Car « prendre soin de son apparence » pour « entretenir le désir » a un double coût : un coût matériel évident, et un coût émotionnel caché. Non seulement les strings en dentelle, porte-jarretelles et autres rouges à lèvres ne sont pas gratuits, mais en plus ils requièrent de mobiliser du temps : le temps d’y penser, le temps de faire du shopping, le temps de faire des essayages, le temps d’angoisser devant son miroir, le temps de se demander si l’on est assez désirable.
C’est ainsi que la beauté se fait tyrannie et se mue au fil des années en une industrie dévoreuse et dévorante, qui ne cesse de faire des petits jusqu’à la nausée (j’ai récemment découvert l’existence de cette marque qui propose des enlumineurs pour vagin et des kits pour faire une « manucure » à ses parties intimes…).

Cette industrie créé chez les femmes des complexes qu’elles n’auraient jamais eus autrement et instille en elles des peurs infondées, celle de sentir mauvais, de n’être pas assez belle, pas assez jeune, pas assez lisse, pas assez « féminine ». Dans sa forme la plus obscure, elle est génératrice d’angoisse, de mal-être et d’inhibitions.

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En épilogue de cet article, je vais faire une confession : je suis incapable d’avoir un avis tranché sur ces questions.

Je ne sais toujours pas comment concilier mon féminisme et ma « féminité ». J’en ai délaissé, des injonctions à la beauté. J’ai dit fuck aux soutiens-gorges, fuck à L’Oréal et ses produits à la composition dégueulasse, fuck aux talons hauts pour sortir acheter du pain, fuck à la traque aux poils (enfin, à moitié seulement…). Dans un sens, je me suis libérée. Mais à chaque fois que je me maquille alors que j’ai la flemme, à chaque fois que je m’empêche d’aller à la piscine pour cause de jambes un peu trop poilues, à chaque fois que je dépense de l’argent dans des produits, vêtements ou accessoires visant à me rendre plus belle, je vois bien que je ne suis pas vraiment libre dans mon rapport à mon propre corps.

Alors, comment clore le débat une bonne fois pour toutes ? L’important, je crois, est de prendre conscience du caractère oppressif des normes de beauté féminines. Tout en sachant qu’il est possible d’y déroger ou de se les réapproprier, en trouvant dans le soin accordé à son apparence un vecteur de pouvoir, une manière de se sentir bien.

Il est aussi important d’apprendre à se « désobjectiver », c’est-à-dire à poser sur nous-mêmes – et sur les autres femmes – un regard global, entier, et bienveillant. Nous devons prendre conscience que nous sommes des êtres humains à part entière, et non pas une simple enveloppe. Apprendre à voir au-delà du corps, qui n’est que la porte d’entrée sur un être pluriel, complexe et protéiforme. Un être dont nous devons nous soucier dans sa totalité. Si l’on met tant de soin à embellir notre extérieur, pourquoi ne pas réserver le même sort à notre « intérieur » ? Pourquoi ne pas nourrir notre esprit de la même façon que nous nourrissons notre corps ? Finalement, nous devons apprendre à ne plus dissocier notre corps de notre esprit, car c’est à ce moment-là que l’on tombe dans l’auto-objectivation.

Mais nous devons aussi changer la façon dont nous éduquons les petites filles. Les tenir écartées, autant que possible, des injonctions à la beauté. Valoriser, aussi, leur personnalité et leurs compétences, pour qu’elles n’aient pas la tentation de se focaliser sur leur corps, et de mesurer leur valeur à l’aune de celui-ci. Ainsi, la « ravissante petite fille » aura toute latitude pour devenir avant tout une femme libre et entière.

 

♣ Et vous, qu’en pensez-vous ? ♣