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Une impossible quête de sens ?

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Le confinement nous pousse à faire face à nos choix de vie. Sont-ils vraiment ceux que nous voulions ? Sommes-nous égaux et égales face au destin, ou bien nos trajectoires sont-elles conditionnées… ?

 

En ces temps troublés, je vous ferais grâce de mon journal de confinement ainsi que de mes observations philosophiques sur la beauté du silence et les vertus réparatrices de la solitude (parce qu’on va arrêter de se mentir : s’il est des périodes propices au lyrisme, celle que nous traversons n’en est pas une). En revanche, j’ai pensé qu’il serait intéressant de se pencher sur la question du sens – celui que revêt nos vies, et auquel nous sommes aujourd’hui durement confronté-es.

Car cette crise, et le confinement qui en découle, nous oblige à prendre acte de certaines réalités. Des réalités que, jusqu’ici, nous n’avions pas vues… ou pas voulu voir.

Ainsi, nombre de personnes qui ont la chance de pouvoir télétravailler prennent soudain conscience que leur job n’est de toute évidence pas essentiel au fonctionnement de la société et se retrouvent à cligner des yeux devant leur écran, se demandant si envoyer des e-mails et assister à des réunions contribue vraiment à rendre le monde meilleur.  (Spoiler : non).

Les individus confinés à Paris se demandent pourquoi ils et elles restent dans une ville qui leur soutire un SMIC tous les mois pour vivre dans des conditions à peine salubres.

Les personnes coincées avec des enfants survoltés se demandent, entre ironie et effroi, ce qui les a poussées à se lancer dans la merveilleuse aventure de la parentalité.

Enfin, les couples forcés de passer 24h sur 24 ensemble commencent à se demander ce qui les a initialement attirés l’un chez l’autre, et pourquoi il ne se nourrit que de chips, et qu’est-ce que c’est que cet immonde jogging gris ?!

Cette période d’introspection forcée fera naître, sans aucun doute, des prises de conscience et des révolutions personnelles. Certain-e-s plaqueront rageusement leur bullshit job, tandis que d’autres s’empresseront de remplir les papiers du divorce une fois le confinement levé. Beaucoup réfléchiront à leurs aspirations post-crise, transi-es par l’idée que la vie ne tient bel et bien qu’à un fil. D’autres se poseront également la question des choix qu’ils ont fait jusqu’ici, tout aussi importante, sans doute, que celle de l’avenir.

Que disent nos choix de la société dans laquelle nous évoluons ? Les avons-nous vraiment fait en toute autonomie ? Les modèles que nous suivons veulent-ils vraiment notre épanouissement, ou ne sont-ils que l’expression d’une norme sociale rigide ? Autrement dit : qu’est-ce qui nous a mené-es jusqu’à notre situation actuelle, et en sommes nous satisfait-es ?

(Voilà. Prenez un papier, un crayon, et réfléchissez. De toute façon, vous n’avez que ça à faire).

Un papa, une maman, des enfants, et beaucoup d’emmerdements

Les discussions sur les effets pervers que pourrait avoir le confinement sur les femmes (charge mentale accrue, enfermement avec un conjoint violent, etc) m’ont également amenée à me demander pourquoi nous continuons à révérer le couple hétérosexuel et la famille censée allée avec, alors même qu’il n’est une garantie d’épanouissement pour personne. Il y a quelque chose d’absurde à vouloir faire d’un modèle le seul valable, alors même qu’il est pour de nombreuses personnes source de frustration, d’ennui, d’asservissement, voire pire : de violences.

Cette réflexion, je l’ai entamée en voyant fleurir les memes et autres vidéos « humoristiques » où l’on voit des hommes ironiser sur la cuisine de leur compagne (suggestion amicale : et s’ils faisaient eux-mêmes à bouffer ?), les kilos qu’elles prendront inévitablement après avoir englouti leur poids en Kinder Pingui, la pilosité néanderthalienne qu’elles arboreront à la fin du confinement, les engueulades et agacements du quotidien qui donnent envie de mettre la tête dans le four, le télétravail avec les enfants qui se transforme en épreuve du feu, l’envie de s’enfuir seul à l’autre bout du monde.

Si l’on comprend évidemment que cette situation fasse naître des tensions dans les familles, ou qu’elle exacerbe celles qui existaient déjà, on peut s’interroger sur la persistance de ce stéréotype de l’homme pris au piège de son foyer, martyrisé par une femme psychorigide et épuisé par des enfants qui exigent trop d’attention.

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Haha ! Qu’est-ce qu’on se marre 

Avec peut-être un soupçon de naïveté, on se demande : si tant d’hommes considèrent le couple – et plus globalement la famille – comme une prison, pourquoi continuent-ils à s’y jeter tête baissée ? (Les abonnés à la mauvaise foi répondront sans doute quelque chose comme : « on m’a forcé »)

Pourquoi le modèle de la famille hétéroparentale reste t-il glorifié – ceux qui s’y épanouissent le moins étant souvent ceux qui s’y accrochent le plus – alors même qu’elle échoue à garantir le confort, la sécurité, l’épanouissement et le bonheur de l’ensemble de ses membres ?

Tout cela me fait penser à cet ancien journaliste devenu skipper, parti conquérir sa nouvelle vie en mer juste après la naissance de son troisième enfant – laissant bien sûr à sa femme la charge de la vie domestique et familiale. Déçu par « le rythme métro-dodo-boulot », « appelé par l’océan », il a tout de même pris soin de se marier et de faire trois enfants avant de plaquer sa vie routinière – et d’hypothéquer sa maison, parce que quand même, pourquoi tout plaquer quand on peut aussi mettre sa famille dans la merde ?

Il est intéressant de constater l’existence de ce paradoxe selon lequel la constitution d’une famille constitue un signe de virilité et même une forme de légitimation sociale pour les hommes (l’ombre du chef de famille, quoique dépourvue de toute existence légale depuis 1970, rôde toujours au-dessus de nos têtes), tout en étant considérée comme un emmerdement, la fin des réjouissances, le début de la captivité, un truc pénible qui gêne aux entournures comme un foutu pull en laine.

Mais si les configurations familiales « classiques » échouent à satisfaire tant d’individus, pourquoi perpétuons-nous ce modèle avec insistance ?

S’il est une chose que nous apprennent les sketchs sur les emmerdements de la vie de couple et/ou de famille (outre que le sexisme se porte toujours bien), c’est qu’au fond, nous aurions été tout aussi (voire plus ?) heureux en suivant un autre modèle. Que les schémas que nous sommes habitué-es à suivre depuis la naissance ne sont pas l’oeuvre de notre libre-arbitre, mais celle d’une société qui s’occupe de désirer pour nous.

C’est ainsi que nous avançons dans la vie, cette procession de « suites logiques » comme disent certain-e-s avec une pointe de résignation dans la voix, couple cohabitant – mariage – enfants, comme par un automatisme essoufflé qui, des années plus tard, nous fera dire que rien de tout cela ne nous rend finalement heureux. Qu’autre chose était possible, que l’on n’a pas vu, ou plutôt pas été autorisé-e à voir.

Car dès l’enfance, nous sommes incité-es à envisager la vie comme une course de fond, une succession d’étapes et de cases à cocher pour acquérir ses galons d’adulte respectable. Le mariage et la vie de famille restent des étapes fondatrices, que les femmes sont socialisées à désirer plus que tout, tandis que les hommes s’y dirigent en traînant les pieds, comme contraints par une force extérieure – on leur répète bien assez tôt que l’amour, c’est un truc de meuf. 

Ironie de la situation, ce sont pourtant eux qui en bénéficient le plus, tant sur le plan de la santé physique que de la santé mentale. 

Les femmes, elles, restent les grandes perdantes du couple hétéro – a fortiori s’il y a des enfants.

La professeure de sciences politiques islandaise Anna G. Jonasdottir (citée par Emma dans sa dernière BD « Le pouvoir de l’amour »explique que les femmes sont éduquées à exprimer leur amour en prenant soin des autres (tout en sacrifiant leurs propres besoins), tandis que les hommes se nourrissent de l’amour et de l’attention de leur compagne pour conquérir le monde extérieur. Le couple, tout enfermant qu’il puisse être, leur est littéralement utile. (J’avais déjà abordé une partie de ce sujet ici). 

Mais en cette période de confinement, il n’y a plus de monde extérieur. La vie tourne autour du foyer, la seule fenêtre sur l’ailleurs consistant en un écran d’ordinateur, un téléphone et/ou un tour quotidien du pâté de maison. Il n’est plus possible de mettre à profit l’énergie dont on se nourrit dans son foyer pour la diriger vers l’extérieur. Plus possible, non plus, de s’adonner au présentéisme pour évacuer la corvée des tâches ménagères.

Beaucoup d’hommes comprennent – ou à tout le moins devraient comprendre – ce que vit leur compagne lorsque celle-ci ne travaille pas, ou bien est préposée à la vie domestique en dépit de son activité professionnelle. Un quotidien qui ressemble fort à un jour sans fin, où les miettes, la poussière et les tâches à accomplir réapparaissent chaque matin de manière inéluctable.

C’est là la nouveauté. Les empreintes dans lesquelles nous glissions nos pas ont été effacées ; les schémas que nous suivions d’un œil aveugle détricotés, et les mondes dans lesquels nous évoluions, soudain fusionnés. En ces temps confinés, les inégalités entre les hommes et les femmes ne souffrent plus d’excuses, parce que nous vivons désormais toutes et tous dans les mêmes sphères.

Tout repenser

Maintenant que nous avons du temps, ce temps dont nous sommes d’ordinaire si souvent privés, nous avons désormais toute latitude pour réfléchir à nos aspirations– ce que nous voulons, et non ce que la société veut pour nous.

A quoi rêvons-nous vraiment ? Quelle vie voulons-nous mener, et auprès de qui ? Le couple est-il vraiment le Graal, et avoir des enfants rend t-il nécessairement heureux ? Faut-il obligatoirement être marié-e et avoir des enfants pour être une famille ? Pourquoi le travail devrait-il nous faire souffrir ? Pourquoi la vie devrait être une épreuve dont il faut sortir vainqueur, et non la recherche, égoïste diront certains, profondément humaine rétorqueront les autres, de ce qui nous fait du bien ?

Et si nous profitions de cette crise pour tout foutre en l’air, dézinguer l’ancien monde avec sa course mortifère à la productivité, son aliénation à des jobs inutiles, ses schémas fondés sur des logiques de domination, ses modèles rigides et prétendument inexorables, ses pressions à se conformer à une norme délétère ?

Dans une puissante lettre écrite pour France Inter, l’écrivaine Annie Ernaux, s’adressant directement au président de la République, plaidait pour l’avènement d’un nouveau monde :

« […] C’est un temps propice aux remises en cause. Un temps pour désirer un nouveau monde. Pas le vôtre ! Pas celui où les décideurs et financiers reprennent déjà sans pudeur l’antienne du « travailler plus », jusqu’à 60 heures par semaine. Nous sommes nombreux à ne plus vouloir d’un monde dont l’épidémie révèle les inégalités criantes, nombreux à vouloir au contraire un monde où les besoins essentiels, se nourrir sainement, se soigner, se loger, s’éduquer, se cultiver soient garantis à tous, un monde dont les solidarités actuelles montrent, justement, la possibilité. »

Ce monde-là, nous pouvons faire plus que le rêver.

L’amour (et les femmes) au temps du numérique

L’amour (et les femmes) au temps du numérique

 

A qui profite aujourd’hui la liberté sexuelle ? Le féminisme est-il compatible avec les applications de rencontre ? Le sexe sans attaches est-il réellement vecteur d’émancipation pour les femmes ?

Autant d’épineuses questions qu’il convient aujourd’hui de se poser… Car les nouvelles du front ne sont pas bonnes.

Aux États-Unis, la psychologue spécialisée en sciences comportementales Clarissa Silva a sondé 500 utilisatrices et utilisateurs d’applications de rencontre. Après 9 mois d’utilisation, 65% d’entre eux assimilaient la fréquentation de ces sites à un travail à plein temps – avec le côté rébarbatif qui va avec.

Une étude parue en 2019 dans le Journal of Social and Personal Relationships rapporte quant à elle que l’utilisation compulsive d’applications de rencontres est susceptible de mener à un sentiment de solitude accru.

Enfin, de nombreuses personnes – notamment des femmes – se plaignent de plus en plus de ces nouveaux schémas amoureux caractérisés par une prétendue « légèreté ». Un ressenti corroboré par la science, plusieurs études ayant mis en évidence un lien entre sexe sans attaches et anxiété et dépression (aussi bien chez les femmes que chez les hommes).

Une lassitude collective que les Anglo-saxons nomment « dating burnout », et qui survient souvent après de longs mois à écumer les sites de rencontre (ou les bars), entretenir des centaines de conversations virtuelles et multiplier les rendez-vous sans intérêt. Un utilisateur de Tinder témoignait de cet accablement dans le magazine Causette :

« J’étais constamment occupé par des relations qui n’avaient pas de sens, ni de chance de devenir autre chose que ce qu’elles étaient puisque j’étais déjà en tranches, morcelé, divisé à l’intérieur. Au bout d’un mois et demi, je ne dormais presque plus. J’ai eu de l’eczéma sur le sexe. J’étais en contradiction avec moi-même […] je somatisais »

« Je me suis inscrite une fois sur un site de rencontre, j’ai tenu 48h avant de tout quitter », déplore une jeune femme. « Les mecs qui sont soudainement fous amoureux de toi, ceux qui te balancent des remarques sexistes, ceux qui te complimentent puis t’insultent deux secondes après que tu leur aies dit non, etc… Je n’y arrive pas »

« C’est impossible d’avoir une relation stable. Tout ça, c’est la faute de Tinder ! » renchérit une autre.

Si cette lassitude est susceptible de concerner aussi bien les hommes que les femmes, ces dernières sont peut-être plus vulnérables sur le marché de l’amour virtuel, et les comportements qu’il engendre.

 

Nouveaux déboires amoureux

C’est un fait : le paysage romantico-sexuel a changé. Fini l’époque où l’on se mariait à peine sorti.e de l’école, et où l’on passait sa vie avec la même personne (et c’est indéniablement une bonne chose). Désormais, nous avons le choix : d’être en couple ou non, de la (ou les) personne(s) avec qui l’on partagera sa vie, des modalités de cette union, et du temps qu’elle durera. Bien sûr, je vous fais la version courte et simplifiée – dans les faits, le célibat reste très mal vu, particulièrement pour les femmes, tout comme le fait de ne pas avoir l’intention de se reproduire. 

Le couple reste donc la norme dans une société paradoxalement de plus en plus souple et ouverte, et dans laquelle émerge de nouveaux schémas.

 

Fait intéressant, ce nouveau paradigme amoureux caractérisé par le virtuel, la multiplicité des rencontres et la réticence à s’engager, est également livré avec son propre langage (riche en termes anglophones).

Ainsi, après vous être fait ghostée (1) par un fuckboy (2), peut-être aurez-vous la (mal)chance de voir un obscur ex revenir faire de l’orbiting (3). Qu’à cela ne tienne, vous continuez à swiper sur Tinder dans l’espoir de rencontrer l’amour. Mais vous tombez malheureusement sur un homme qui, après une relation faite de pocketing (4), disparaît en mode slow fade (5)pour mieux revenir un an après comme si de rien n’était, en bon prowler (6) qu’il est.

Vous n’avez rien compris ? Ce jargon vous semble aussi excitant qu’une notice technique pour chauffe-eau ? C’est normal : ce lexique « amoureux » est aussi aride que les pratiques qu’il décrit. Pourtant, il semblerait bien que les relations dépourvues de sens – et surtout d’avenir – soient en train de devenir la norme, particulièrement dans les grands centres urbains.

Bien sûr, les mecs toxiques, les téléphones qui ne sonnent pas et les relations sans lendemain n’ont pas attendu l’essor du numérique pour exister. Mais nul doute que Tinder et la prétendue « liberté sexuelle » qu’il porte en étendard facilitent leur propagation

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Personnellement, je n’ai jamais pu « tenir » plus de quelques semaines sur une application de rencontre. Qu’y a t-il de plus déprimant en effet que de faire défiler d’un geste mécanique des profils de mecs en slip devant leur miroir, dans une conscience aiguë de sa propre solitude, sans même la certitude que ce manège débouchera sur une rencontre intéressante ?

Ces espaces virtuels et froids nous transforment en Sisyphe modernes, poussant notre rocher en haut de la montagne dans l’espoir inavoué d’y trouver un trésor. Mais la nuit tombe bien assez vite, il n’y a rien au sommet et l’on recommence alors… Encore et encore.

Après les énièmes profils de l’étudiant à HEC qui n’est pas là pour se prendre la tête, du mec qui pose noyé dans sa bande d’amis (qui est qui ?) ou au bras d’une charmante demoiselle (qu’est-on censée en déduire ?), du cœur tendre posant avec son chat/son neveu/sa guitare en pensant que cela va le transformer en piège à filles, du fuckboy livré avec option fautes d’orthographe et du baroudeur posant négligemment devant le Macchu Pichu (est-ce que tout le monde part en vacances au Pérou désormais ?!), j’ai fini par ressentir cette désagréable sensation qu’on éprouve après avoir trop mangé. Trop de choix, trop de possibilités, et pourtant aucune ne me faisait envie. Pire encore : toutes me repoussaient.

 

La hook-up culture, ou la fausse liberté des femmes

Hook-up culture est une expression qui nous vient des États-Unis, et qui signifie en bon français culture du coup d’un soir. C’est une culture qui encourage les relations sexuelles sans attachement ni connexion émotionnelle – et sans lendemain, cela va sans dire. Aux États-Unis, elle est particulièrement utilisée pour décrire la sexualité des étudiant.es sur les campus universitaires. Mais elle peut être étendue à d’autres contextes.

Démocratisé par les applications de rencontre, le casual sex (ou relations sans lendemain) s’impose désormais comme la norme. On ne se met plus en couple avant de coucher : on couche ensemble avant de se mettre en couple. Même le fait de présenter quelqu’un à ses ami-es n’est plus une preuve d’engagement. 

Entre le sexe sans attaches et la relation conjugale trône désormais un nouvel hybride relationnel, sans nom ni définition officielle, qui consiste à « voir quelqu’un ». Sortir ensemble, sans être en couple. Se voir, sans savoir où l’on va. Partager le lit de l’autre, tout en étant tenu.e à l’écart de ses pensées.

Si ces pratiques permettent une plus grande flexibilité, elles engendrent aussi beaucoup d’incertitude et de difficultés à choisir… et donc à s’engager.

L’amour reste paradoxalement une valeur sûre, un idéal indétrônable. Pour plus de 50% des Français-e-s entre 15 et 34 ans, les relations amoureuses sont « importantes » (et même « primordiales » pour 25% d’entre eux et elles). Néanmoins, le paradigme amoureux a changé, et la nouvelle norme repose sur un équilibre instable qui peut générer beaucoup d’inconfort.

(Notamment au niveau des parties génitales : en moins de 4 ans, les infections sexuellement transmissibles ont en effet explosé en France. En 2016, selon une enquête de Santé Publique France, près de 268 000 cas de chlamydia ont été diagnostiqués chez les plus de 15 ans, contre 77 000 en 2012). 

 

EUGENIALLOLI

 

Mais venons-en à la question qui nous intéresse : en quoi ces nouveaux comportements sont-ils particulièrement délétères pour les femmes ?

Tout d’abord, le modèle standard de relations (amoureuses et/ou sexuelles) sans engagement va à l’encontre de la façon dont les femmes sont socialisées. Celles-ci grandissent en effet – et sont ensuite pressurisées par la société – avec l’idée qu’elles doivent trouver l’amour, le grand chevalier blanc. Elles sont éduquées à surinvestir la sphère amoureuse, leur identité sociale y étant étroitement liée

Or, la connexion véritable à laquelle nombre d’entre elles aspirent est peu compatible avec la logique consumériste actuelle.

Et puisque la sexualité féminine n’a toujours pas fait son entière révolution, les femmes se retrouvent désormais au cœur d’un immense paradoxe. Incitées à laisser libre cours à leurs désirs et à profiter d’une liberté sexuelle censée être à leur avantage, elles sont pourtant punies lorsqu’elles abusent de cette liberté – ou le font sans la discrétion qu’on attend d’elles. Entre la « fille facile » et la femme libérée, pas si facile de trouver une place…

Les hommes, en revanche, bénéficient de ce modèle. Non seulement leur sexualité n’est frappée d’aucun interdit moral, mais ils sont en plus bombardés d’injonctions à l’indépendance émotionnelle, l’autonomie et la séduction (hétérosexuelle). Il faut coucher avec des femmes en grande quantité pour être un homme : c’est en effet dans l’accumulation de partenaires que se joue la masculinité contemporaine. Cette logique de performance virile répond parfaitement à ce nouveau schéma amoureux qui place la consommation en son centre. 

De fait, la culture du hook-up rejoint la façon dont la majorité des garçons sont socialisés : vision utilitaire du sexe comme outil de performance, consommation et objectification des femmes, qui ne sont plus des individus spécifiques mais des corps indéterminés, nécessité de cumuler les « conquêtes » non pas pour le plaisir, mais pour prouver sa virilité. Ce qui n’est pas la meilleure façon de rencontrer l’autre ni de bâtir des relations saines, vous en conviendrez…

Bien sûr, de nombreuses femmes trouvent aussi leur compte dans ce modèle qui leur laisse une grande liberté. Mais lorsqu’elles cherchent quelque chose de plus consistant, elles se heurtent à la surreprésentation statistique des hommes désireux de ne pas se prendre la tête (nom de code pour : partager un lit, et rien d’autre). Soucieuses de ne pas faire peur à leurs prétendants potentiels, elles taisent alors leurs véritables désirs et besoins. Quitte à se retrouver embarquées dans des relations dont elles n’ont pas défini les termes, et qui ne leur conviennent pas.

Par ailleurs, les relations sans attaches semblent peu propices au plaisir des femmes. Une étude américaine d’envergure a ainsi montré que 55% des hommes avaient reçu du sexe oral lors de leur dernière relation sexuelle (sans engagement), contre seulement 19% des femmes. Et 80% des hommes avaient eu un orgasme lors de leur dernière relation sexuelle, contre 40% des femmes.

Quand tant d’hommes ignorent tout des spécificités du sexe féminin – et notamment du clitoris – peut-on vraiment s’attendre à ce qu’un amant de passage, possiblement biberonné au porno et possiblement plus intéressé par son plaisir que par le nôtre, nous envoie au septième ciel ? Ou même qu’il en ait simplement l’intention ?

Le bon sexe étant celui qui prend le temps de découvrir le corps de l’autre, dans le respect de son consentement, on peut légitimement s’interroger sur les vertus des rencontres éclairs…

D’autre part, la démocratisation du porno et des pratiques autrefois « atypiques » comme le BDSM ou la sodomie amènent de nouvelles exigences dans la chambre à coucher. Comme l’a plusieurs fois souligné l’autrice Maïa Mazaurette, ces pratiques présentées comme cool, voire émancipatrices sont souvent douloureuses voire violentes pour les femmes, qui peuvent pourtant ressentir une certaine pression à y consentir (personne n’a envie de passer pour un.e coincé.e en matière de sexe).

Enfin, on peut déplorer que la liberté sexuelle, qui se targue d’être un vecteur d’émancipation des corps, ait paradoxalement fini par se transformer en une énième injonction – à prendre son pied, à explorer, à s’amuser (selon une conception universelle de l’amusement qui en laisse beaucoup sur le carreau).

Je me suis longtemps sentie anormale de ne pas avoir envie de m’éclater avec des coups d’un soir, une activité présentée comme éminemment cool et indissociable d’une jeunesse réussie. Car la liberté sexuelle à la mode 2020 est synonyme de consommation effrénée : il ne faut pas seulement multiplier les partenaires, il faut aussi tester des choses. Rien ne serait plus triste que de rester coincé.e dans les affres de ce qu’on appelle péjorativement le sexe « vanille », c’est à dire traditionnel, sans gaines en latex ni sex-toys à insérer dans divers orifices. Alors, pourquoi est-ce que je préfère rester chez moi avec un livre alors que je pourrais être en train de tester le bondage japonais ?

Il m’a fallu du temps avant de comprendre que l’injonction au sexe, dans un monde où l’on peut accéder aussi facilement à une relation sexuelle qu’à un menu frites-Coca, était aussi délétère que les injonctions à se « préserver ». Et que les individus ne peuvent rentrer dans le goulot étroit d’une norme sexuelle qui se veut universelle, étant donné que la sexualité est, par définition, profondément intime et subjective.

 

It’s (not) raining men

Mais attendez, ce n’est pas fini ! Un autre problème se pose. En effet, les femmes sont désormais plus diplômées que les hommes dans de nombreux pays – en France, en 2015, elles étaient majoritaires dans le supérieur (55%), et plus particulièrement aux niveaux de formation les plus élevés (59% en master). L’écrivain américain Jon Birger, auteur de l’ouvrage Date-onomics (non traduit en français), émet alors l’hypothèse que les femmes célibataires doivent désormais faire face à une « pénurie » d’hommes (plus précisément d’hommes correspondant à leurs critères, les individus ayant tendance à rechercher un.e conjoint.e du même groupe social).

« La hook-up culture, la baisse du nombre de mariages chez les femmes diplômées, et la pénurie d’hommes éduqués et désirant s’engager, sont le produit du déséquilibre des ratios hommes-femmes et d’une offre insuffisante d’hommes diplômés du supérieur« , écrit-il ainsi. On peut bien sûr déplorer le caractère partial de son analyse, ainsi que le paternalisme dont il fait preuve lorsqu’il enjoint les femmes à choisir leur lieu d’études en fonction du ratio hommes-femmes (!). Mais ne touche t-il pas là une réalité sensible ? Combien de fois ai-je entendu cette conversation sur le « déclin des hommes valables » et la « difficulté à trouver un mec bien »… ?

Sauf que, plutôt que de s’interroger uniquement sur le niveau d’études, on pourrait aussi se poser la question de l’influence du porno, des rôles de genre, des injonctions sociales et du numérique sur nos comportements amoureux… Autant d’éléments qui jouent sur l’évolution de nos pratiques. 

Cécile Guéret, journaliste, psychothérapeute et autrice du livre « Aimer, c’est prendre le risque de la surprise », explique qu’à force de « cocher des filtres selon le physique, l’appartenance sociale, les passions, à force de minimiser les risques, nous cherchons à rationaliser le coup de foudre ». Une rationalisation bien peu compatible avec l’essence même du sentiment amoureux. Alors, les algorithmes finiront-ils par avoir la peau de l’amour ? Les nouveaux schémas amoureux et sexuels sont-ils solubles dans nos aspirations romantiques – et particulièrement celles des femmes ?

Bien sûr, la fin de la morale sexuelle et la multiplication des possibles dans le champ amoureux sont des progrès qu’il n’est pas question de remettre en cause. Mais il y a peu de chances que les femmes soient les grandes gagnantes de cette « révolution » sexuelle. Et ce, pour une raison simple : celle-ci a été élaborée selon les termes des hommes, en ne laissant à l’autre moitié de l’humanité pas d’autre choix que de s’y plier. En matière d’amour 2.0, femmes et hommes ne jouent donc pas à jeu égal.

Alors, osera t-on plaider pour l’avènement d’une véritable liberté – celle de coucher avec qui on veut, mais aussi de préférer l’amour au sexe sans attaches ?

 

 

 ♥ ♥ ♥

(1) Le ghosting consiste à couper les ponts avec une personne du jour au lendemain.

(2) Fuckboy : Homme peu porté sur le romantisme et principalement intéressé par la perspective de tirer son coup – quitte à sortir les violons pour arriver à ses fins. 
(3) L’orbiting consiste à suivre activement l’activité d’une personne sur les réseaux sociaux (exemple : liker ses posts) tout en l’ignorant dans la vie réelle.
(4) Le pocketing est une forme de relation non officielle, dans laquelle les termes ne sont jamais clairement énoncés. Ça ressemble à une relation amoureuse… sans toutefois en être une, car l’autre vous empêche d’accéder à son intimité. En clair, il vous garde au chaud dans sa poche : vous êtes donc caché.e, dissimulé.e au reste du monde, en attendant mieux.
(5) Le slow fade est une manière de couper les ponts avec quelqu’un, de manière moins brutale que le ghosting. Elle consiste à disparaître lentement mais sûrement du paysage, en repoussant par exemple les rendez-vous ou en ne répondant plus qu’à un message sur deux.
(6) De l’anglais « to prowl » qui signigie rôder, le prowling consiste à disparaître du jour au lendemain (alors que la relation semblait suivre son cours normal), pour mieux revenir comme si de rien n’était quelques semaines ou mois plus tard. 

 

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Comment le sacrifice des femmes profite aux hommes

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Vous connaissez sans doute l’adage : « derrière chaque grand homme, il y a une femme ».
A première vue flatteuse, cette expression met pourtant en exergue une réalité peu amène : celle du sacrifice féminin.
Un sacrifice que l’on n’a eu de cesse de banaliser, voire romantiser, dans le but non avoué de le rendre désirable aux yeux des femmes.
Et pour cause : le renoncement féminin est l’un des piliers sur lesquels s’appuie le système patriarcal.

 

Les femmes de l’ombre

Dans la bande dessinée « I’m every woman », l’illustratrice Liv Stromquist fait la liste (non exhaustive) des « pires petits amis de l’histoire ». Parmi eux figure le réalisateur suédois Ingmar Bergman, qui a eu six épouses et neuf enfants. Chacune de ses compagnes était douée d’un talent artistique (elles étaient respectivement chorégraphe, pianiste, actrice…), mais la maternité les a condamnées à rester dans l’ombre de leur conjoint, qui pendant qu’elles s’occupaient des enfants avait toute latitude pour s’adonner à son art.

« Pendant que toutes ces femmes s’occupent des enfants d’Ingmar Bergman dans leurs maisons et appartements, Ingmar peut se consacrer à son travail« , écrit ainsi l’illustratrice.

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Nul besoin de s’appeler Ingmar Bergman pour bénéficier d’un tel privilège : le schéma de la femme qui sacrifie ses ambitions personnelles pour que son compagnon puisse réaliser les siennes est tout ce qu’il y a de plus classique.

C’est un fait : la plupart des « grands hommes », selon l’expression consacrée, ne peuvent conquérir le monde (ou partir en haute mer, ou écrire des livres, ou sauter d’un avion à un autre, ou peindre des tableaux, ou s’épuiser 12h par jour dans un travail qui leur permettra ensuite de monter dans la hiérarchie) qu’avec le soutien logistique et/ou émotionnel de leur compagne.

Ce soutien peut prendre différentes formes, qu’il s’agisse de prendre en charge l’intendance domestique (éducation des enfants, tâches ménagères et administratives…) (il est vrai que l’on conquiert plus facilement le monde quand on est repu et qu’on a des vêtements propres) ou de prendre une part active dans les réalisations du conjoint, contribuant ainsi à son succès tout en restant dans l’ombre.

Un exemple classique et bien connu est celui de la « femme de l’écrivain ».  Ainsi, l’épouse de l’écrivain colombien Gabriel Garcia Marquez, Mercedes, soutint financièrement leur famille pendant que ce dernier rédigeait son célèbre livre « Cent ans de solitude ». Lorsque le manuscrit fut rédigé, l’écrivain se rendit compte qu’il n’avait pas assez d’argent pour l’envoyer à un éditeur. Mercedes vendit alors plusieurs appareils ménagers pour permettre à son époux d’envoyer son manuscrit, et de devenir ensuite l’écrivain célèbre que l’on connaît.

Sophia, épouse de l’écrivain Léon Tolstoï, ne cessa quant à elle de soutenir son mari pendant toute sa carrière, jouant tour à tour les « manager, assistante personnelle, infirmière et éditrice ». Elle consacra sa vie à recopier et corriger les manuscrits de son époux – tout en élevant leurs 13 enfants, dont 4 morts en bas âge.

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Sophia TolstoÏ

Qui a déjà entendu parler de Lee Miller ? Modèle et photographe de talent, l’histoire se souvient surtout d’elle comme la compagne, muse et assistante de Man Ray. Ses propres oeuvres ont été largement oubliées. Pourtant, de nombreuses photos prises à l’époque où le couple vivait à Paris et signées du nom de Man Ray, auraient en réalité été prises par Lee Miller…

Ce sont les femmes des « hommes d’affaires » et autres « capitaines d’industrie », toujours entre deux avions ; ce sont les épouses des artistes, qui sans calme ni silence ne pourraient créer ; ce sont aussi les premières dames, figures mythiques de ce qu’on appelle « la femme de l’ombre », qui consolent, soutiennent, conseillent et veillent sur leur puissant époux. Qui l’aident à se régénérer dans l’ombre, pour qu’il puisse mieux prendre la lumière.

Ce sont les femmes qui abandonnent leur carrière pour que leur conjoint puisse se consacrer pleinement à la sienne.

Ce sont les femmes qui encouragent, soutiennent, conseillent diverses oeuvres et lectures, se transforment en reines du shopping pour relooker leur époux, tapent lettres ou manuscrits à l’ordinateur, prennent les rendez-vous, s’occupent des enfants, gèrent l’intendance domestique, surveillent la santé, le repos et le régime alimentaire dudit époux, écoutent les plaintes et apaisent les blessures. Qui prodiguent ce qu’on a longtemps nommé « le repos du guerrier ». Qui « coachent » et dorlotent leur conjoint pour qu’il puisse recharger ses batteries dans le cocon intime et y puiser toute la force dont il a besoin dans son activité publique.

Ces femmes prennent une part active dans les réalisations de leur conjoint, mais elles ne reçoivent aucune gratification pour cela. Pourtant, peu d’hommes de pouvoir, de leur propre aveu, auraient pu réussir sans le soutien (émotionnel et/ou logistique) de leur compagne. Mais l’Histoire n’a que peu de considération pour celles qui, dans l’ombre, tirent vaillamment les ficelles.

Ainsi, le problème, c’est que les efforts et les talents de ces femmes ne leur profitent pas directement. Elles font offrande de leurs dons à une tierce personne ; elles acceptent tacitement que leur mémoire ne soit jamais célébrée. Pendant que leur conjoint bénéficie des soins qu’elles leur ont prodigué, prend la lumière et reçoit les éloges, elles restent confinées dans la case « femme de » dans laquelle on les a rangées.

En somme, elles vivent au travers d’un homme, à qui elles offrent leurs ambitions et leurs compétences. Elles restent dans l’ombre, dans le silence : leur nom, leurs talents et leur individualité ne seront jamais reconnus.

 

Le sacrifice comme destin

Le cliché sexiste veut que les femmes soient obsédées par le mariage. Mais en réalité, ce sont les hommes qui ont le plus à y gagner.

Des recherches ont en effet montré que les « bénéfices du mariage » (en termes de bonheur, de finances et de santé mentale) allaient tout particulièrement aux hommes. 

Les hommes mariés (note : l’étude a été menée sur une population américaine) sont ainsi en meilleure santé et vivent plus longtemps que les hommes célibataires. Plus un homme reste marié longtemps, plus son espérance de vie augmente. 

Par ailleurs, les hommes seuls se suicident deux fois plus que leurs homologues en couple et sont beaucoup plus exposés à la dépression et aux maladies mentales. Les femmes mariées, en revanche, ne sont pas mieux loties que les femmes célibataires sur le plan de la santé physique et mentale. Elles sont par ailleurs, en majorité, les initiatrices des divorces.

Ou comme écrivait le sociologue américain Jessie Bernard en 1982 dans « The future of marriage » : « Il n’est guère de résultat plus cohérent, plus net, plus convaincant que la supériorité parfois écrasante et toujours impressionnante des hommes mariés sur les hommes seuls dans la plupart des indices démographiques, psychologiques ou sociologiques. Malgré les innombrables plaisanteries et la longue liste de griefs que le mariage suscite chez les hommes, il est le plus grand bienfait qui puisse leur être accordé ».

En effet, dans la mesure où ce sont en grande majorité les femmes qui s’occupent des tâches ménagères et administratives et de l’éducation des enfants (charge mentale je crie ton nom), le mariage ou tout simplement la mise en couple est souvent une aubaine pour les hommes. Libérés des tracas administratifs et de l’intendance du quotidien, tout en étant soutenus émotionnellement, ils ont ainsi toute latitude pour se consacrer à leurs projets.

C’est une évidence : il est plus facile de se lancer dans la politique, l’art ou les affaires quand on est délesté des basses contraintes du quotidien (mine de rien, préparer ses repas, repasser ses chemises, nettoyer régulièrement la baignoire et s’occuper d’éventuels enfants prend du temps) et que l’on peut se permettre de passer de nombreuses nuits loin de chez soi. Quoi de mieux, alors, que de valoriser – ou a minima légitimer – la « nature sacrificielle » de « la femme » ? Les grandes religions monothéistes en ont fait leur cheval de bataille, au travers de textes exaltant le dévouement et l’abnégation féminines. Et la société a suivi.

D’un point de vue structurel, le système patriarcal (en tant que système dans lequel les hommes se partagent le pouvoir) se maintient ainsi sans heurts. Mieux encore, il se maintient avec le consentement de celles qu’il oppresse. Pratique, non ?

Mais pour les femmes, ce sacrifice a un coût. Carrières avortées, difficultés financières, retraites tronquées (en 2017, tous régimes confondus, les pensions des femmes étaient 30% inférieures à celles des hommes, un écart qui grimpe à 42% si on retranche les pensions de réversion versées en cas de décès de leurs maris), mais aussi fatigue, rancoeur, frustration… On connaît tous l’archétype du couple composé d’un homme « qui fait carrière » et d’une femme qui le suit dans ses aventures, au mépris de ses propres désirs et ambitions, ce qui résulte bien souvent en un ressentiment latent.

Pourquoi, alors, les femmes continuent-elles largement à se sacrifier ? Rappelons qu’en France, plus d’une mère sur deux d’enfants de moins de huit ans s’est arrêtée de travailler après la naissance de ses enfants ou a réduit temporairement son temps de travail, c’est-à-dire au moins un mois au-delà de son congé de maternité. Seulement 12 % des pères ont modifié leur temps d’activité au-delà de leur congé de paternité… Enfin, parmi les cinq millions d’emplois à temps partiel, 76% sont occupés par des femmes, qui espèrent ainsi mieux concilier vie de famille et vie professionnelle. Personne n’attend d’un nouveau père qu’il freine ou arrête son activité pour s’occuper de son enfant : en revanche, cette attente pèse lourd sur les femmes.

Il ne faut pas sous-estimer le poids des attentes et des normes sociales, qui diffèrent fortement selon le genre. Une femme avec enfants qui travaille 50h par semaine est une « carriériste » qui apportera misère et infortune à son foyer, mais un homme dans la même situation est un héros qui bosse dur pour le bien de sa famille. Par ailleurs, inégalités salariales et division sexuelle du travail obligent, les femmes sont souvent moins rémunérées que leur conjoint – ou n’ont tout simplement pas les mêmes perspectives de carrière. Le « choix » (qui, on l’aura compris, n’en est pas un) est donc vite fait lorsqu’il s’agit de réorganiser la cellule familiale…

Par ailleurs, on l’a évoqué plus haut, le sacrifice féminin est encore et toujours valorisé – quoique cela tend peu à peu à changer. En tout état de cause, le travail de care échoit encore majoritairement aux femmes qui ont appris depuis leur plus jeune âge à être « serviables » et à se soucier des autres. Nous offrons aux petites filles des poupons à cajoler et des aspirateurs miniatures, qui les préparent lentement mais sûrement à un destin domestique où l’ambition professionnelle est vue comme l’apanage de l’autre : le mari, le conjoint, le partenaire.

Nous apprenons aux femmes à préférer l’ombre à la lumière, à voir dans l’effacement et le sacrifice une preuve d’amour ou de respectabilité, à modérer leurs ambitions ou tout simplement à transcender celles-ci au travers de la vie des autres (leur conjoint, leurs enfants…). Le problème, c’est qu’en faisant cela, elles restent des citoyennes de seconde zone : elles ne se réalisent pas, ne s’émancipent que partiellement. Coincées dans une zone intermédiaire, elles ne disposent pas d’existence autonome. Et pendant ce temps-là, les hommes triomphent… sur le dos de la résignation féminine.

Qui sait ce que les femmes auraient accompli au cours de l’Histoire si les rôles avaient été inversés ? Ou si, à tout le moins, elles avaient aussi bénéficié de ce soutien émotionnel, psychologique et matériel qu’elles ont toujours prodigué aux hommes ?

 

Peut-être, alors, pourrait-on rappeler à nos amies, nos sœurs et nos filles que le sacrifice n’est en rien désirable lorsqu’il est unilatéral ; que dans le cadre du couple, il peut être nécessaire de faire des concessions parfois, à condition qu’elles soient réciproques et ne lèsent personne sur le long-terme.

Leur rappeler qu’elles sont des êtres pleins et entiers, et qu’elles méritent de se réaliser. Mais aussi et surtout, et c’est toute la difficulté dans un monde de plus en plus précaire, qu’il est nécessaire pour les femmes d’avoir cette « chambre à soi » dont parlait l’écrivaine Virginia Woolf dans son livre éponyme: c’est à dire de disposer, dans la limite du possible, de temps, d’argent et de projets personnels qui leur permettent de se réaliser en tant qu’individus.