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Entre nos jambes

 

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Crédit illustration : Meghan Willis©

 

Où est le sexe féminin ?

Si l’on voit des bites partout (griffonnées à la va-vite dans les toilettes publiques, taguées sur les murs de bâtiments désaffectés, dessinées sur les bureaux des écoliers, et parfois même, en gros plan sur l’écran de nos téléphones portables), nos sexes de femmes restent largement invisibles, silencieux, transparents.

On ne sait même pas quel nom leur donner.

Comment appelle-t-on le sexe féminin ? Le vagin ? La vulve ? Plus félin : la chatte ? Le minou ? Plus fruitier : l’abricot ? Plus enfantin : la foufoune ? Plus vulgaire : la teuch, la techa ? Je n’ai jamais vraiment su. Le mot « vulve » me fait penser à un escargot baveux, les sonorités austères et cliniques du mot « vagin » m’évoquent un instrument en métal. J’aime bien « clitoris », qui me fait penser à une fleur, mais il m’intimide quand je le prononce à voix haute. La société patriarcale a fait du sexe féminin un innommé.

Paradoxalement, le champ lexical des organes sexuels féminins semble infini, alors même qu’aucun mot réellement populaire n’existe pour les désigner dans leur totalité.

Certes, le sexe féminin a ceci de particulier qu’il est plusieurs choses en même temps. La vulve n’est pas le vagin, et le vagin n’est pas le clitoris. Mais l’existence de cette pénurie de mots pour nommer le sexe féminin est un symptôme, celui d’une méconnaissance du corps des femmes. Et d’un désintérêt collectif pour celui-ci – sauf lorsqu’il s’agit de le contrôler.

Adolescente, j’employais (avec certes un peu d’ironie) le mot « couille » pour désigner mon sexe. Oui. Couille. C’est une habitude que j’ai heureusement perdue aujourd’hui, mais qui continue de m’interroger.

Sommes-nous à ce point à court de mots que nous soyons obligé-e-s de désigner le sexe féminin par le nom d’un attribut… masculin ?

Encore aujourd’hui, je n’appelle pas mon sexe. Parfois, c’est une « chatte ». Souvent, il n’est tout simplement pas nommé. Alors même que le sexe masculin est convoqué et exhibé à tout bout de champ, sous diverses dénominations (zizi, bite et queue semblant tenir le haut du panier), le sexe féminin est tu. Comme s’il n’avait pas d’existence autonome. Comme s’il n’était qu’une salle d’attente, un élément passif, annexe, n’existait que par ses relations éventuelles avec un sexe masculin, et n’avait par conséquent pas besoin d’être désigné.

Voilà, c’est comme s’il était aux abonnés absents, condamné à une vie d’ombre et de silence, d’accueil, de réception, de bonnes manières – s’ouvrir en cas de sollicitation, et quand tout est fini, refermer doucement les vannes. Jusqu’à la prochaine fois.

Comment représente-t-on une vulve ? Comme dessine-t-on un sexe qui nous est inconnu ? Si nous n’avons même pas les mots pour parler de cette partie si intime de notre corps, comment peut-on savoir à quoi elle ressemble, et plus encore comment elle fonctionne ?

On peut parler de bite, de couilles, de sperme au restaurant, raconter par le menu comment on a niqué hier soir, mais les femmes sont priées de taire tout ce qui a un rapport avec leur anatomie. Prière de ne pas parler de règles à l’apéro, ou vous risquez de vous heurter à une vague de regards choqués. Pendant ce temps-là, le clitoris continue à être majoritairement représenté comme un « bouton minuscule »  – quand on prend la peine de le représenter ; les supermarchés regorgent de produits d’hygiène destinés à se décaper la vulve ; la fellation fait partie intégrante du répertoire sexuel, quand le cunnilingus reste le parent pauvre de la sexualité hétéro ; et les cabinets de chirurgie esthétique proposent aimablement aux femmes de raccourcir leurs lèvres, botoxer leur vagin et même « reconstruire » leur hymen.

Loin d’inculquer aux filles puis aux femmes la fierté de leur sexe, notre société les pousse à en tirer de la honte, de la gêne, de l’insatisfaction.

De fait, la chatte est mise de côté, reléguée au second plan, sa puissance délibérément ignorée. On ne sait trop qu’en faire, on ose à peine la regarder. Ça marche comment, ce truc ? On la veut lisse, propre, sans odeurs. Domptée. Sage et discrète, au contraire du phallus qui est enjoint à prendre le plus de place possible. A être vu. On explique encore aux petits garçons que les filles n’ont « rien » entre les jambes, on convoque encore parfois le spectre archaïque de Freud et sa ridicule « envie de pénis ». Mais en 2018, on ne peut plus croire qu’il manque quelque chose au corps des femmes.

Heureusement, nous sommes bel et bien arrivé-e-s à un point de bascule dans l’histoire du corps – et du féminisme. La révolution du corps féminin est tangible : de plus en plus il se montre, s’expose, se nomme, raconte sa réalité. Sans peur et sans excuses. Une déferlante de livres sur les règles a surgi l’année dernière, le clitoris sort enfin du bois, les Américaines défilent avec des pussy hat pour protester contre l’intronisation de Donald Trump, et les femmes commencent à exiger leur droit à la jouissance, à revendiquer leur droit d’avoir des poils, de baiser pendant les règles, de ne pas mettre de soutien-gorge ; en somme, de s’extirper des entraves créées par le système patriarcal pour dompter leurs corps. Il était plus que temps.

 

Puissance inconnue

Alors que les représentations collectives font du sexe féminin un endroit « caché », sorte de grotte humide et obscure qui ne serait qu’une annexe au saint pénis, la réalité est toute autre.

On sait maintenant que le clitoris, qui possède la même origine embryonnaire que le pénis, n’est pas qu’un petit gland surmonté d’un capuchon – sa partie visible. Composé d’une paire de corps caverneux et de deux bulbes qui forment une double arche entourant partiellement le vagin et l’urètre, il mesure en réalité une dizaine de centimètres (11 en moyenne) au repos. Doté d’une capacité érectile, gonflant sous l’effet de l’excitation, il concentre également 7000 à 8000 terminaisons nerveuses… soit plus que le sexe masculin !

On sait aussi que les femmes sont capables d’avoir des orgasmes multiples, c’est-à-dire de jouir plusieurs fois au cours d’un même rapport sexuel ou d’une même séance de masturbation.

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Représentation d’un clitoris en 3D, développé par la chercheuse Odile Fillod

En outre, loin de n’être qu’un réceptacle attendant passivement d’être rempli, le vagin est surtout un organe entouré de muscles qu’il est possible de renforcer. Plus les muscles du périnée (qui entourent une partie du vagin) sont fortifiés, plus la contraction musculaire est forte, et plus le plaisir sexuel est grand. En somme : on peut faire faire des abdos à son vagin !

Il est donc temps d’en finir avec cette idée que le désir des femmes serait complexe, spirituel, solidement rattaché aux « choses de l’esprit ». Ce cliché est surtout une manière pour les hommes d’ignorer qu’ils ne savent pas y répondre, ou du moins qu’ils le font de manière lacunaire. C’est un fait : il ne suffit pas de jouer au marteau-piqueur avec ses doigts tout en pinçant un sein pour provoquer une excitation féminine de qualité. Et encore moins un orgasme. Les « méthodes » mises en exergue par le porno ne résultent que de fantasmes masculins, qui tiennent plus de la mécanique que du désir et ignorent tout de la réalité du corps féminin. Car les femmes aussi bandent, mouillent, désirent, jouissent, à condition que l’on sache prendre en compte les spécificités de leur sexe – ce qui suppose, fatalement, de se détourner quelques minutes du sacro-saint pénis.

Notre conception phallocentrée des rapports sexuels, qui font de la pénétration puis de la jouissance masculine l’épicentre de toute sexualité hétérosexuelle, laisse malheureusement de côté le plaisir des femmes. Le clitoris, seul organe humain uniquement conçu pour le plaisir, ne sert littéralement à rien pendant une pénétration « simple ». Imaginerait-on une sexualité où les hommes seraient enjoints à ne pas utiliser leur pénis ?

De fait, le fameux « coup de bite curatif » (« elle aurait bien besoin d’être baisée » ; « c’est une mal-baisée », etc.) n’est qu’un fantasme de toute-puissance masculine, puisque les femmes jouissent mieux et plus vite… sans pénétration (sur mille femmes interrogées dans cette étude américaine, trois quarts d’entre elles affirment que la stimulation du clitoris est soit une condition sine qua none pour jouir, soit un moyen d’accéder plus facilement à la jouissance – en revanche, moins d’une femme sur cinq a un orgasme par la pénétration seule). C’est un fait que nos représentations sociales de la sexualité hétérosexuelle ignorent sciemment : le pénis est (souvent) accessoire à la jouissance des femmes.

 

Réhabiliter le sexe féminin

Selon un rapport du Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes de 2017, une fille de 15 ans sur quatre ignore qu’elle a un clitoris, et 84% des filles de moins de 13 ans ne savent pas comment représenter leur sexe. Pas très étonnant, dans une société obsédée par le phallus. D’ailleurs, il a fallu attendre 2017 (!) pour qu’un manuel de SVT daigne enfin représenter le clitoris sur les planches d’anatomie féminine. Et encore : sur huit maisons d’édition de manuels scolaires, Magnard est la seule à avoir représenté entièrement l’appareil génital féminin.

Considéré comme un simple « trou » (ou, dans sa version fantasmatique, un « dévoreur de pénis »), le sexe féminin a longtemps été sous-estimé, voire moqué. Pourtant, sa puissance est réelle, et ses potentialités multiples. Il suffit… d’en avoir conscience. Et c’est là, souvent, que le bât blesse.

On nous a confisqué nos sexes, mais nous pouvons – nous devons – nous les réapproprier. A commencer par leur nom. Comment s’appellent-ils ? A quoi ressemblent-ils ? Comment fonctionnent-ils ? Que nous font-ils ressentir ?

Nous devons être fières de nos vagins, de nos clitoris, de nos utérus. Nous devons en parler, d’eux-mêmes et de tout ce qui s’y rattache. Le plaisir comme la douleur, la puissance comme la faiblesse. Les fluides corporels, les règles, les odeurs, les poils, la chair, la beauté, la laideur, la jouissance, l’inconfort. Nous devons sortir nos chattes du silence gêné auquel une société sexiste et pudibonde les a condamnées.

Fini le temps – pas si lointain – où les femmes ignoraient tout de leur sexe et s’accommodaient d’une vie de silence et d’absence de plaisir. Si l’ombre de l’obscurantisme sexuel plane toujours au-dessus de nos têtes (hello, la Manif pour Tous), nos libertés de femmes passent aujourd’hui par la connaissance de nos corps, et la revendication de notre plaisir. A nous d’inventer de nouvelles sexualités, de nouvelles jouissances, de nouvelles fiertés, de nouvelles images et pourquoi pas de nouveaux mots, si le cœur nous en dit.

Le corps est politique, et la chair, à n’en pas douter, un chemin vers l’égalité.

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Sexe et domination masculine

Disclaimer : Cet article se focalise uniquement sur la sexualité hétérosexuelle.

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Crédit illustration : Julia Geiser ©

 

La sexualité est l’une des grandes inconnues de la théorie féministe. En dehors du discours béat selon lequel le sexe est – ou peut être – un outil d’émancipation pour les femmes, point de salut. On nous répète qu’il faut se réapproprier nos corps, se concentrer sur nos orgasmes, s’éclater au lit. On ne s’appesantit jamais sur le fait que le sexe est considéré (et utilisé) par un certain nombre d’hommes comme un instrument de domination. Que la sexualité hétérosexuelle, loin de libérer les femmes, peut aussi les enfermer, les diminuer, les dégrader.

Bien sûr, avec le bon partenaire, le sexe peut être une formidable aventure. Mais même dans un endroit aussi intime, nous ne pouvons jamais nous débarrasser totalement de notre héritage patriarcal. Les conséquences en sont multiples.

Au travers de trois angles différents (la dissociation entre sexe « sale » et sexe convenable ; la violence dans le sexe ; l’obsession de la pureté), analysons donc la façon dont le système patriarcal a fait de la sexualité féminine un objet de honte et du sexe un vecteur de domination.

La maman et la putain

A la source de la fameuse dichotomie entre la maman (que l’on respecte) et la putain (que l’on salit), se trouve l’idée hélas répandue que le sexe dégrade les femmes. Plus une femme a de partenaires, plus elle est « souillée ». C’est une salope, toute la ville lui est passée dessus, son vagin est béant d’avoir été trop visité, etc. En revanche, plus un homme a de partenaires, plus il est respectable et respecté. Le sexe ne le salit pas : il le virilise, donc le grandit. Judicieuse invention du patriarcat que ce double standard pour contrôler le corps des femmes, tout en s’assurant qu’elles n’acquièrent pas trop d’expérience sexuelle – ce qui pourrait, entre autres, leur donner matière à comparaison…

C’est parce qu’ils ont intégré l’idée que le sexe est déshonorant pour les femmes que certains hommes ne parviennent pas à se lancer dans des pratiques sexuelles qui sortent du répertoire adéquat (le missionnaire dans un lit aux draps propres) avec leur conjointe officielle. La justification la plus souvent utilisée est qu’ils auraient l’impression, en s’éloignant du schéma sexuel dit classique, de lui « manquer de respect ». Les pratiques sexuelles moins ordinaires, moins socialement acceptées (sodomie, BDSM, éjaculation faciale, sexe en extérieur…) sont alors réservées à un imaginaire secret, ou bien à une amante passagère. Ce besoin de dissocier le sexe respectable du sexe « sale » est symptomatique de la misogynie qui structure notre société.
Il y a pourtant une faille dans ce « raisonnement » (si j’ose employer ce terme). Si les femmes sont salies lorsqu’elles couchent avec des hommes, cela ne signifie-t-il pas, en toute logique, que les hommes sont… sales ?

Sémantique de la violence sexuelle

Baiser, niquer, fourrer, pilonner, défoncer… Le champ lexical du sexe est souvent dépréciatif et mâtiné de violence, comme si la pénétration avait vocation à souiller les femmes. A les humilier, à leur faire du mal. D’ailleurs, et ce n’est pas un hasard, on utilise les expressions « se faire baiser » ou « se faire niquer » pour dire qu’on s’est fait avoir, pour signifier qu’on nous a pris quelque chose.

Certains hommes, parce qu’ils ont été biberonnés au porno ou parce qu’ils ont grandi dans une société sexiste (voire les deux en même temps, ce qui n’arrange pas nos affaires), sont ainsi incapables de dissocier le sexe de la domination. Ils ne font pas l’amour : ils baisent. Pour frimer auprès des potes, pour se prouver quelque chose à eux-mêmes, pour se sentir plus « homme », pour répondre à une injonction sociale, pour tenter de correspondre aux canons contemporains d’une virilité axée sur la performance sexuelle. Performance qui doit se traduire par la quantité, et non par la qualité. Ces hommes ne cherchent pas à apporter du plaisir ni même de la considération à leur partenaire : au contraire, ils cherchent à lui soutirer quelque chose. Ils ne partagent pas un moment : ils se l’accaparent pour eux tout seuls, que ce soit pour se sentir plus « viril » ou tout simplement pour jouir. Leur partenaire est objectifiée, accessoire à leur plaisir. Elle ne représente pas plus qu’un vulgaire territoire à conquérir – vite, et sans gloire.

Certaines pratiques ont d’ailleurs explicitement vocation à nuire. C’est le cas par exemple du stealthing, « tendance » qui consiste à retirer son préservatif pendant un rapport sexuel sans prévenir sa ou son partenaire. Les motivations des hommes qui le pratiquent sont quelque peu obscures (désir mégalomane de « répandre sa semence », volonté de se sentir en position de pouvoir, etc.) mais elles sont assimilables à la satisfaction ressentie par les violeurs, qui voient dans le fait d’imposer quelque chose à leur partenaire une manière d’asseoir leur domination. Au-delà des risques sanitaires évidents (grossesse non désirée, VIH, infections sexuellement transmissibles…), l’acte est symboliquement violent, et potentiellement traumatisant pour la personne qui le subit. D’autres hommes « s’amusent » également à cacher la contraception de leur compagne, voire même à substituer – à son insu – ses pilules contraceptives par des comprimés neutres.

Les femmes aussi intériorisent ce lien entre sexualité et domination. Une étude australienne sur la pratique du BDSM a ainsi démontré qu’une grande majorité de femmes occupait le rôle de « soumis.e », tandis que les hommes occupaient en majorité le rôle de dominant. Précédées par les inégalités qu’elles subissent dans la vie « réelle », les femmes semblent avoir du mal à se sentir à l’aise dans un rôle de dominante, comme si elles avaient intégré l’idée qu’elles ne pouvaient pas avoir le dessus – dans tous les sens du terme.

Idem pour la violence au lit, que de nombreuses femmes ont intégré comme faisant partie du schéma sexuel « normal ». Voire ont appris à réclamer. Il en va ainsi des insultes, pratique depuis longtemps banalisée. Mais le fait qu’une pratique soit « courante » ne la dépouille pas pour autant de son sexisme originel. Si les insultes au lit sont quasi-exclusivement dirigées vers les femmes, ce n’est pas un hasard. Les salope, chienne, petite pute, etc. peuvent bien être un jeu pour celui qui les prononce et celle qui les reçoit, ils n’en demeurent pas moins des termes dégradants, visant à signifier à la personne auxquels ils s’adressent son infériorité présumée. Idem pour les gestes violents comme les claques, le tirage de cheveux et les mains autour du cou pour mimer un étranglement. Ces gestes, tout consentis qu’ils soient, ne sont-ils pas l’expression (conscientisée ou non) d’une éducation au mépris des femmes ?

Certes, certain-e-s diront que le sexe est un « monde à part », et que les fantasmes n’ont pas de prise avec la vie réelle. Que la seule chose qui importe est le consentement mutuel des partenaires. Ce n’est qu’à moitié vrai, car le sexisme ne s’arrête pas à la porte de la chambre à coucher – nos gestes, nos fantasmes, nos paroles ne débarquent jamais de nulle part. Nous avons grandi et nous vivons dans une société sexiste qui a conditionné tous les aspects de notre vie, y compris notre sexualité. Un homme ne pense peut-être pas à mal lorsqu’il traite sa partenaire de « salope » pendant un rapport sexuel, mais il perpétue malgré lui l’idée que la sexualité féminine doit être méprisée. D’ailleurs, on aura beau s’en défendre, le fait même d’érotiser des insultes sexistes et d’être sexuellement stimulé-e par la violence (quand bien même elle est jouée, donc artificielle) n’est pas anodin.

On peut bien sortir la carte du jeu, du fantasme, de l’irréel, il est difficile de ne pas voir dans le sexe hétérosexuel une réplique à peine voilée de la vie sociale et politique, au sein de laquelle règne une inégalité de genre encore prégnante. Et un lieu de reproduction de ces rôles sociaux auxquels nous ne réfléchissons même plus tant ils nous semblent aller de soi, femmes soumises et objectifiées, hommes décisionnaires et dominants.

Sois vierge et tais-toi

Les injonctions auxquelles sont soumises les femmes en matière de sexualité ont beaucoup à voir avec la « pudeur », la « préservation » de soi – comme si la sexualité était une souillure, une pratique infamante. Les femmes vierges sont ainsi considérées comme « pures », un élément de langage qui n’a rien d’anodin puisqu’il suppose que la non-virginité est une vilenie. Bien que le mythe de la virginité soit de moins en moins prégnant dans nos sociétés occidentales, nous avons toujours tendance à fétichiser les femmes vierges, comme si le simple fait qu’elles n’aient jamais eu de rapport sexuel leur conférait une aura, une valeur particulière. De même, il n’est pas rare de se heurter aux éloges discrets de la virginité féminine : « ça veut dire que tu te respectes » (comme si faire l’amour traduisait un manque de respect à son propre égard), « c’est important de ne pas faire sa première fois avec n’importe qui », « c’est bien aussi de se préserver » (de quoi ? des mauvais coups ?), etc. L’obsession patriarcale de la virginité se cristallise sur l’hymen, cette fine membrane située à l’entrée du vagin dont la rupture est censée provoquer des saignements. Ces dernières années ont d’ailleurs vu une inquiétante recrudescence des hymenoplasties, ces opérations chirurgicales visant à reconstruire un hymen assoupli par les rapports sexuels – et même à « restaurer la virginité » (sic), selon le site Internet d’une clinique parisienne peu scrupuleuse. Une aberration, puisque de nombreuses femmes ne saignent pas lors de leur premier rapport sexuel.

Si l’on n’est plus vierge, il faut au moins prétendre que le sexe ne nous intéresse pas plus que ça. Le magazine Marie-Claire, en 2011, a ainsi tenté de résoudre cet épineux dilemme en proposant à ses lectrices un article intitulé « Aimer le sexe sans passer pour une fille facile ». Ce titre honteux mais toujours d’actualité résume toutes les contradictions de notre société patriarcale. Être un bon coup, oui ; être un bon coup enthousiaste, non. Car assumer ses désirs ne fait pas partie de la panoplie de la femme convenable. Les comportements attendus des femmes visent à prouver qu’elles n’aiment pas vraiment le sexe ; en effet, plus leur degré de résistance aux avances sexuelles est élevé, plus leur valeur augmente. Le but est donc de faire croire que leur sexualité fonctionne naturellement sur un mode chasseur/proie, le sexe étant une concession faite au mâle qui l’aurait réclamé, un abandon de soi à demi consenti, presque un sacrifice. Ne pas coucher trop vite, ne pas montrer trop de peau, ne pas montrer trop d’enthousiasme au lit, ne pas en réclamer plus, ne pas se mettre en avant, ne pas exprimer ouvertement ses désirs. Les femmes marchent en permanence sur un fil d’équilibriste, sommées d’avoir une sexualité épanouie tout en voyant l’expression de celle-ci réprimée par le corps social.

Et les hommes, dans tout cela ? Il y a un paradoxe édifiant dans la façon dont ils sont sommés de considérer le sexe. Ces derniers sont en effet censés vouloir des relations sexuelles avec les femmes – et n’en avoir jamais assez, à tel point qu’ils « doivent » parfois faire appel à des prostituées. Prostituées qui, malgré le fait qu’elles leur fournissent un service supposément nécessaire, continuent à être humiliées, battues, violées, considérées comme des sous-êtres. Comme si le fait même de fournir du sexe – ce qui arrange pourtant bien les hommes qui en bénéficient – méritait une punition. On peut faire un parallèle avec le cliché de la femme rejetée par l’homme avec lequel elle vient de coucher, comme si, après un rapport sexuel, elle avait soudain perdu tout intérêt. Cela n’a rien à voir avec le sexe en lui-même : c’est de pouvoir dont il s’agit. Dans le jeu de la séduction, les hommes sont en effet incités à considérer l’acte « final » (le rapport sexuel) comme un signe de reddition de leur partenaire. Celle-ci ayant cédé, elle ne présente plus d’intérêt notable ; voire même, elle est à blâmer.

Pour ces hommes, le sexe n’est pas un partage : c’est un vecteur de domination. Leur virilité est légitimée chaque fois que l’une de leur partenaire cède (c’est ainsi qu’ils voient la chose) à leurs avances. Cependant, comme le sexe déshonore les femmes en même temps qu’il anoblit les hommes, chacune des partenaires avec lesquelles ils ont eu un rapport sexuel doit être punie – par le mépris, l’ignorance, l’irrespect ou le manque de considération. Cela aboutit à ce système ubuesque dans lequel la sexualité des femmes est désirée, recherchée, poursuivie par les hommes, tout en étant fermement désapprouvée par ceux-ci.

Il est d’ailleurs étonnant de constater que les hommes (au sens de groupe social) méprisent à ce point des personnes dont ils recherchent pourtant avidement la présence, à tel point qu’ils sont prêts à les payer. Les hommes ne méprisent pas le sexe en tant que tel : ils méprisent les personnes avec lesquelles ils ont des rapports sexuels, c’est-à-dire les femmes. Peut-être faut-il lire dans ce paradoxe l’idée, intégrée par beaucoup d’hommes, que le sexe est une affaire essentiellement masculine. Une affaire de testostérone, de puissance, de virilité, dans laquelle les femmes sont certes nécessaires mais cependant importunes, comme toute personne faisant effraction sur un territoire qui lui est interdit (doit-on rappeler que, de la Grèce antique jusqu’au début du 19e siècle, les femmes étaient réputées pour leur appétit sexuel insatiable, au contraire des hommes qui étaient censés avoir la pleine maîtrise de leurs désirs ?). Et pourtant, ils continuent à vouloir baiser avec des femmes, et à rejeter avec véhémence tout ce qui a trait à l’homosexualité. La contradiction est forte. De quoi est-elle le nom ? Que dit-elle sur notre rapport malade à la sexualité, sur l’influence délétère du discours patriarcal, pornographique et religieux sur nos représentations sociales ?

Conclusion

Le contrôle du corps et de la sexualité féminine est l’un des outils les plus avidement utilisés par le système patriarcal pour entraver l’émancipation des femmes. Comment est-il possible d’agir librement, en effet, lorsque nos corps sont pris dans les rets d’injonctions perpétuelles ? Peut-on vivre une sexualité épanouie lorsqu’il faut aimer le sexe sans le montrer, suivre ses envies sans pouvoir les nommer, perdre sa virginité pas trop tôt mais pas trop tard, montrer son corps mais pas trop, coucher mais sans le dire, entre autres sommations limitantes et contradictoires ?

Evidemment, cet article ne prétend pas qu’il est impossible d’avoir une sexualité saine dans un système patriarcal, ni que tous les hommes sont des tyrans sexuels avides de domination et toutes les femmes des victimes sans défenses. En revanche, il est intéressant d’analyser les mécanismes de domination parfois subtils qui sont à l’œuvre dans la sexualité hétérosexuelle. Non pas nécessairement pour s’en prémunir : on peut consentir avec joie à sa propre domination dans un cadre intime, et cela ne regarde que nous-même. Néanmoins, en avoir conscience nous laisse libre de choisir comment nous voulons vivre notre sexualité.

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Touche pas à ma chatte

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On assiste, depuis plusieurs années, à la dénonciation par de nombreuses femmes des violences morales et physiques qu’elles ont subi lors de banals examens gynécologiques.

Le 29 juin dernier, le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE) a rendu public un rapport intitulé « Actes sexistes durant le suivi gynécologique et obstétrical ». Le caractère édifiant des cas de maltraitance qui y sont décrits (et dont la prévalence écarte toute tentative de justification selon laquelle il s’agirait d’évènements isolés) nous invite à nous poser la question suivante : comment la gynécologie est-elle devenue un outil d’asservissement des femmes ? Et d’ailleurs, ne l’a-t-elle pas toujours été ?

Au-delà du cas particulier des violences gynécologiques, il est en effet difficile de ne pas voir dans l’existence de certains actes prétendument médicaux une volonté collective de maintenir les femmes sous contrôle. Et en particulier les plus jeunes, qui sont pourtant, de manière tout à fait paradoxale, les moins « à risque ».

 

Hommes libres, femmes encagées

Si les hommes peuvent souffrir de mycoses, de MST, de problèmes de prostate, de testicules, de fertilité, d’érection, etc., et s’ils peuvent être porteurs du virus HPV (associé au développement de cancers, notamment du pénis et de l’anus), aucune norme sociale ne les contraint pourtant à consulter régulièrement un-e spécialiste pour s’assurer de leur bonne santé sexuelle.
Or, les codes de la masculinité incitent les hommes à avoir une sexualité active, avec des partenaires multiples, et à prendre des risques (ne pas se protéger lors des rapports sexuels, par exemple). Il serait donc plus logique que cette obsession du contrôle sexuel soit en premier lieu dirigée vers les hommes, plus prompts à prendre des risques qui pourraient mettre en danger leur santé sexuelle – et celle de leurs partenaires.

Cependant, c’est une toute autre logique qui s’applique. Ainsi, en dépit des risques accrus auxquels les expose leur sexualité, les hommes sont bel et bien exemptés du contrôle et de la domestication des corps que la médecine a réservé aux femmes. Cet état de fait trouve son origine dans la doctrine patriarcale, en vertu de laquelle le corps des hommes n’appartient qu’à eux-mêmes tandis que le corps des femmes est un bien public qu’il est nécessaire de surveiller (elles pourraient prendre un peu trop de liberté) et de contrôler (il est important de s’assurer qu’elles restent à la place qui leur a été assignée).

Au-delà de la volonté de « dompter » le corps féminin, on retrouve dans l’importance accordée par notre société au suivi de la santé sexuelle des femmes le mythe séculaire selon lequel le vagin serait une cavité mystérieuse, viciée, incapable de se défendre seule contre les affections extérieures. Cette représentation culturelle s’oppose à celle, tout aussi prégnante, d’un organe masculin qui incarnerait quant à lui la perfection. L’opposition séculaire entre une féminité lacunaire, entachée d’un vice, et une masculinité propre et souveraine trouve donc ici son point d’orgue.

 

L’appropriation institutionnalisée du corps des femmes

La gynécologie est donc devenue un vecteur de domination des femmes, qui trouve sa raison d’être dans une volonté collective de contrôler le corps féminin. Cette volonté se manifeste ainsi par divers moyens (la liste est non exhaustive) :

• Le fait de suivre avec une régularité de métronome la santé sexuelle des femmes, tout en dispensant les hommes d’un tel suivi. Pourtant, eux aussi courent des risques dans leur vie sexuelle ; eux aussi peuvent, en conséquence, contracter des maladies.

• Le fait d’amener de très jeunes femmes voir un.e gynécologue, dès que celles-ci ont leurs premières règles ou leurs premiers rapports sexuels. Cette sorte de « rite de passage » moderne, s’il est bien ancré dans notre culture, ne se justifie en rien. Une jeune fille n’est pas malade parce qu’elle a ses règles (au contraire !) et n’a aucunement besoin d’être auscultée ou de subir un examen invasif dès ses premiers saignements. De même, il n’y a aucune nécessité pour une jeune femme qui a ses premiers rapports sexuels de consulter un.e gynéco, sauf problème particulier. Pour le reste, les médecins généralistes et les sages-femmes sont parfaitement habilité-e-s à prescrire une contraception.

• Le fait de contraindre les femmes à se rendre chez leur gynécologue ou leur médecin tous les six mois pour un renouvellement de prescription de pilule contraceptive. Ces consultations à répétition sont inutiles car dans la majorité des cas, le ou la praticien.ne se contente de prendre la tension de la patiente et de lui poser deux ou trois questions sur la façon dont elle gère sa contraception. Insuffisant pour détecter de potentielles anomalies – mais bel et bien chronophage, coûteux et infantilisant pour la patiente.

• Le fait de faire subir, de manière presque systématique, des examens gynécologiques inutiles à des femmes qui n’en ont pas besoin (parce qu’elles ont moins de 25 ans, parce qu’elles sont vierges…) et/ou qui n’y ont pas consenti.

La puissance institutionnelle du contrôle des corps féminins a un sens politique. On considère en réalité que, dès qu’une femme est pubère et/ou a une vie sexuelle, son corps ne lui appartient plus. Il devient en quelque sorte une propriété collective, un bien public, une possession d’Etat. C’est à cet instant que le contrôle social et médical du corps féminin se met en branle, non pas tant dans un souci de santé publique que dans une volonté générale de resserrer l’emprise sur le corps des femmes.

Considéré dans l’inconscient collectif comme sali – mais aussi disponible pour le tout-venant – maintenant qu’il a été « défloré », le corps de la femme sexuellement active doit désormais être inspecté, contrôlé, supervisé de manière régulière. Elle a en effet perdu la perfection que représentait sa virginité : les examens gynécologiques à répétition qu’elle devra subir à partir de cet instant feront en quelque sorte office de châtiment, de mesure de rétribution, pour la punir de s’être aventurée sur un terrain – le sexe – qui ne lui appartient pas.

Les normes patriarcales et les dogmes religieux ont ainsi contribué à façonner l’idée d’un corps féminin pathologique par défaut. Comme si le fait pour les femmes d’avoir une sexualité, ou simplement d’être en âge d’en avoir une, représentait un danger qui justifiait l’appropriation collective de leurs corps.

La gynécologie est une spécialité qui a donc organisé et structuré la disponibilité du corps des femmes. Le rite de passage de la première consultation gynécologique (première d’une longue série) a vocation à entériner le corps de la femme comme propriété de la société, et à la préparer à une longue existence faite de contrôle et d’objectification.

Cette obsession française pour « le gynéco » pourrait être vue comme une particularité sociétale un peu absurde mais sans grandes conséquences, si tant de femmes n’avaient pas témoigné des violences morales et physiques qu’elles ont subies lors de banales consultations. Réflexions sur le poids et/ou le physique de la patiente, sur ses mœurs, sur sa sexualité, sur ses choix de vie, questions intrusives, injonctions à la maternité, actes non consentis et non expliqués (touchers vaginaux, palpations des seins…), commentaires graveleux, nudité imposée même lorsqu’elle ne se justifie pas, absence générale d’écoute et d’empathie… ces visites sont aussi l’occasion de juger et d’infantiliser les femmes, ce qui constitue la base même d’une société patriarcale. Le fait que la majorité des gynécologues soient elles-mêmes des femmes ne change rien à la donne, le sexisme (et les abus divers qu’il permet) n’étant en aucun cas une prérogative masculine.

Dans les cas de violences rapportés par les patientes sur des pages telles que Paye ton Gynéco ou Je n’ai pas consenti, la patiente est objectifiée, considérée comme un morceau de viande que l’on peut palper, retourner, toucher à sa guise. Elle est dépossédée de son corps, parce que son corps ne lui appartient pas. Le fait qu’elle possède un droit à consentir, une sensibilité à la douleur, une subjectivité en tant qu’être humain est annihilé par son statut de femme. Cette situation est rendue possible par le fait que la relation entre praticien.ne et patient.e est initialement entachée d’un lien de subordination implicite. Cette hiérarchie, inhérente à toute relation entre soignant-e et soigné-e, se double dans le cas de la gynécologie d’un sexisme et d’un paternalisme institutionnalisés. La raison en est simple : le féminin ayant toujours été dévalué, là où il y a des femmes, il y a inévitablement du sexisme.

Pour se rendre compte de la misogynie qui imprègne la gynécologie en particulier, il suffit de procéder à une hypothétique inversion des rôles. Verrait-on ainsi un andrologue enfoncer des doigts dans l’anus de son patient (homme) sans le prévenir ? Lui poser des questions intrusives sur son désir de paternité, sa vie sexuelle, le nombre de ses partenaires ? Lui palper les couilles sans son consentement ? L’enjoindre à perdre sa petite bedaine, ou au contraire le complimenter sur son torse vigoureux ? Cela paraît inconcevable.

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Recommandations

A toutes fins utiles, rappelons quelques faits importants :

• Selon les recommandations officielles, le frottis n’est nécessaire qu’à partir de 25 ans (puis une fois tous les trois ans). Le médecin Martin Winkler parle quant à lui de huit ans après le premier rapport, les lésions potentiellement pathologiques n’apparaissant que plusieurs années après et les anomalies d’avant étant « transitoires ». En l’absence de pathologie ou de symptômes particuliers, rien ne justifie donc une visite chez un.e gynécologue avant 25 ans. Ainsi que me l’avait expliqué une médecin dans un centre de prévention, cette recommandation se base sur l’hypothèse d’une femme ayant commencé sa vie sexuelle aux alentours de 17 ans, ce qui correspond à l’âge moyen du premier rapport sexuel en France. Ce qui signifie qu’il faut l’adapter à son propre cas. Toutes les femmes n’ont en effet pas la même expérience de la sexualité, ni la même santé gynécologique – elles ne constituent pas, de toute évidence, un bloc monolithique. Ainsi, il paraît évident qu’une femme qui a commencé sa vie sexuelle à 24 ans ou qui est encore vierge à 25 ans n’a pas besoin de subir un examen gynécologique.

• Aucune adolescente, aucune jeune fille n’a besoin de consulter un-e gynécologue en l’absence de problème particulier (avoir des rapports sexuels n’étant pas un problème particulier). Il est temps de mettre un coup de pied à cette idée bien ancrée selon laquelle il faut traîner les jeunes femmes pubères chez un-e gynéco pour les faire examiner. Ce rite culturel n’est rien d’autre que cela – un rite. Il ne possède aucun intérêt ni aucune utilité, en plus d’être potentiellement traumatisant.

• Les touchers vaginaux et palpations des seins sur des femmes vierges et/ou au début de leur début sexuelle sont inutiles.

• Un examen gynécologique ne peut jamais être imposé. En outre, il n’est pas nécessaire pour une simple prescription de pilule.

• Il n’est pas nécessaire de se mettre entièrement nue pour un examen gynécologique.

• Les médecins généralistes et les sages-femmes sont tout aussi aptes que les gynécologues à pratiquer des frottis de routine et à prescrire la pilule contraceptive.

• Enfin, la loi n° 2002-303 du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé dispose que « aucun acte médical ni aucun traitement ne peut être pratiqué sans le consentement libre et éclairé de la personne et ce consentement peut être retiré à tout moment ». Le/la médecin ne doit jamais outrepasser le consentement de son ou sa patient-e, dans quelque situation que ce soit.

 

Conclusion : le suivi gynécologique comme vecteur de subordination

Le fait d’asservir les femmes à un contrôle régulier de leur corps, mais aussi de leurs mœurs, de leur sexualité, de leur poids, de leur désir ou non désir de maternité, fait partie intégrante de la culture patriarcale dans laquelle nous vivons. Cette aliénation institutionnalisée est un héritage du temps où les femmes étaient d’éternelles mineures, en tout temps assujetties au pouvoir masculin (celui du père, du frère, du fils ou du mari). S’il ne s’assume pas comme tel, l’examen gynécologique vise non pas seulement à s’assurer de de la bonne santé sexuelle des femmes – ce serait un moindre mal ! – mais aussi à perpétuer ce contrôle séculaire de leur corps et de leurs choix.

La solution ne réside pas dans un boycott généralisé de la médecine et en particulier du suivi gynécologique. Celui-ci demeure nécessaire, dans les conditions détaillées plus haut : il n’est pas question pour les femmes de s’en passer parce que certain-e-s soignant-e-s ne respectent pas l’éthique de leur profession.

Il convient avant tout de se renseigner, de s’informer, d’apprendre à connaître son corps et ses besoins, car le savoir est une arme. Sachez ce que le ou la praticien.ne a le droit de faire ou non, et sachez poser vos propres limites. Votre consentement a une importance. Votre corps n’appartient qu’à vous.

L’appropriation collective et la pathologisation du corps des femmes, ces reliquats putrides du patriarcat, doivent cesser.

Le site utile : Un annuaire de soignant.e.s pratiquant des actes gynécologiques avec une approche féministe

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La belle et la bête : réflexions sur l’indispensable beauté des femmes dans le couple hétérosexuel

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Il est un droit que le système patriarcal confère à tous les hommes : celui de scruter, jauger, juger le corps des femmes. Le fait que ces hommes ne soient objectivement pas en position de le faire n’a aucune incidence sur leur « droit » à inspecter des corps qui ne leur appartiennent pas et à exiger de leurs partenaires un soin de leur apparence qu’eux-mêmes ne s’accordent pas.

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Féminisme pro-sexe : un bel emballage pour un cadeau empoisonné

Féminisme pro-sexe : un bel emballage pour un cadeau empoisonné

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On assiste depuis quelques années à l’émergence d’un discours dit « pro sexe », du nom d’une branche particulière du féminisme. Le féminisme pro sexe est défini comme suit par la réalisatrice et journaliste (et ancienne actrice porno) Ovidie : « Le féminisme pro-sexe part du principe que les femmes doivent s’assumer en tant que femmes et non en imitant les hommes, et qu’il est important de déculpabiliser leur rapport à leur corps. Et dans ce sens, la question du sexe positif et de la pornographie est centrale, et les métiers du sexe ont donc un rôle à jouer pour que les femmes s’amusent sexuellement. Le sexe, c’est important ; on ne peut pas espérer une société égalitaire là où il y a répression du sexe. »

De manière schématique, ce courant de pensée pose le postulat que les femmes doivent réinvestir leur sexualité, le sexe étant considéré comme un instrument de pouvoir pour celles qui s’en emparent. Il est, de façon plutôt logique, favorable à un certain laisser-faire en matière de pornographie et de prostitution.
Après avoir été corseté pendant des années, le corps féminin se libère, conquiert enfin son indépendance. Une libération qui, pour les féministes « pro-sexe », passe par la nécessité de se réapproprier sa sexualité, et d’en faire aussi bien un motif de fierté qu’un outil de pouvoir.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, je tiens à préciser que je crois bien évidemment au bien-fondé d’une libération des corps. Le sexe étant un endroit exclusif, intime, profondément subjectif, chacun.e doit pouvoir le vivre comme il ou elle le souhaite. Il ne sera pas question ici de dénier aux individus le pouvoir ou l’épanouissement qu’ils peuvent retirer de leurs activités sexuelles, mais bien de questionner l’influence globale du marché du sexe sur les relations entre les femmes et les hommes et les mécanismes de domination qui y sont afférents. Et de remettre en question les idées avancées par le féminisme pro-sexe, qui sous couvert de libérer les femmes, ne fait que les enfermer dans le rôle auquel le patriarcat les a dévolues.

Pro-sexe… anti-sexe ?

Le premier problème du féminisme pro-sexe … n’est rien moins que son nom. Il sous-entend en effet que tous les autres courants féministes sont, par corollaire, « anti-sexe ». Il renforce, même sans le vouloir, la vieille idée selon laquelle les féministes représenteraient l’antithèse du plaisir, du désir, de la liberté, du charnel. Or, il est faux de croire qu’il y aurait d’un côté les féministes « pro-sexe », qui militeraient pour la libération des corps, et d’un autre les féministes « anti-sexe », hostiles à toute tentative des femmes de jouir de leur sexualité. Les féministes dans leur globalité militent justement pour l’accession de chacun-e à une vie sexuelle et amoureuse libre et épanouie, dépouillée de toute contrainte, injonction et danger. Le terme « pro sexe » en lui-même ne signifie rien. Qui est « contre » le sexe ? Qui (mouvements réactionnaires mis à part) s’oppose encore au droit des individus à investir leur corps et à mener leur vie sexuelle comme ils l’entendent ? Le féminisme dit « pro sexe » est, en réalité, un féminisme qui voit dans la pornographie et la prostitution de possibles vecteurs de libération des femmes.

Or, le sexe n’a rien à voir avec le porno ni avec la prostitution. C’est de pouvoir, dans sa forme la plus néfaste, dont il s’agit.

Non, le marché du sexe ne libère pas les femmes. Non, la marchandisation des corps ne va pas dans le sens du progrès. Non, ni le porno ni la prostitution ne sont des vecteurs d’émancipation féminine. Et c’est là que l’argument du « choix » est généralement brandi, certain-e-s arguant que de nombreuses actrices porno et/ou travailleuses du sexe ont choisi leur activité librement. Or, évoquer la notion de choix dans ce contexte, c’est faire preuve d’une grande malhonnêteté intellectuelle.

Comment en effet parler de choix individuel, dans un monde où la marchandisation des corps féminins est considérée comme une normalité insignifiante ? Dans une société où les femmes sont nettement plus à même de souffrir de précarité économique que les hommes – et donc, de recourir à des moyens « extrêmes » pour gagner de l’argent ? Posons-nous les bonnes questions : dans un monde égalitaire, où l’accès aux ressources matérielles et au pouvoir serait aussi facile pour les femmes que les hommes, les travailleuses du sexe existeraient-elles seulement ? Pourquoi les prostituées sont-elles en grande majorité des femmes ? Si la prostitution est une activité librement choisie, pourquoi est-elle si rarement choisie… par les hommes ? En somme, la question qu’il faut se poser est la suivante : derrière ce que l’on considère comme un choix libre et éclairé, se cache-t-il une envie ou un besoin ?

Le choice feminism, ce courant de pensée qui affirme que les choix individuels de chaque femme sont intrinsèquement féministes parce qu’ils sont le fruit de son libre-arbitre, est certes à la mode. Sans doute parce qu’il est rassurant ; parce qu’il permet, aussi, d’éviter des discussions qui dérangent. Pourtant, il n’est qu’un leurre. Les choix que nous faisons portent le poids de la société dans laquelle nous avons grandi : ils ne sont pas neutres. Même si nous sommes persuadé-e-s de pouvoir faire des choix libres et éclairés, le système dans lequel nous vivons, avec son lot de normes, d’injonctions, de codes culturels et sociaux, de rôles préétablis, nous barre la route. Il nous influence, nous contraint, nous pousse dans des directions prédéterminées. Un homme fait rarement le choix de se prostituer, parce qu’il vit dans une société qui le dispense de devoir faire ce choix. Il vit dans une société où le corps des hommes ne s’achète pas ; dans une société où le pouvoir économique lui est plus facilement accessible ; dans une société où l’esclavagisme sexuel a un genre – le genre féminin. Le choix de « disposer de son corps librement » n’est en réalité pas un choix : c’est un besoin, voire, parfois, une cruelle nécessité.

Certaines autrices, comme Virginie Despentes, vont jusqu’à comparer le contrat marital au contrat prostitutionnel. Je pense fermement que, si la comparaison pouvait être pertinente dans les années 50, elle ne tient plus. Les mariages d’aujourd’hui sont, a priori, des mariages d’amour. Les femmes sont indépendantes : elles n’appartiennent plus à leur conjoint. Les couples sont de plus en plus égalitaires, les rôles genrés de plus en plus flous : le temps où les hommes et les femmes se mariaient pour en retirer des avantages mutuels est révolu.

L’imaginaire glamour diffusé par certains films et séries (je pense notamment à Jeune et jolie de François Ozon, où une jeune et belle étudiante tombe dans l’engrenage de la prostitution sans que son aspect scabreux ne soit jamais abordé), et les paillettes des documentaires sur les riches escort-girls dont la vie ne serait qu’une longue balade de santé entre voyages lointains, sacs de marque et dîners dans des grands restaurants, concourent effectivement à renforcer l’idée selon laquelle le travail du sexe peut être un vecteur de puissance. Cependant, la réalité de quelques rares personnes ne représente en aucun cas la réalité d’un système global. Dans l’immense majorité des cas, les prostitué-e-s travaillent au sein d’un réseau. Outre le fait que cette situation est probablement loin d’être un choix et encore moins une source d’amusement pour les concerné-e-s, il est bon de rappeler que le cœur du sujet n’est même pas le sexe, mais bien la traite des êtres humains et l’impunité dont elle bénéficie. De manière logique, la prostitution est à l’origine d’importants troubles psychotraumatiques et de comportements à risque (consommation de drogue, alcool…) chez les concerné-e-s. Le corps s’abîme, et l’esprit avec. Les blessures sont auto-infligées, ou bien causées par un tiers : ainsi, 71% des personnes prostituées ont subi des violences physiques avec dommages corporels (de la part de clients ou proxénètes), 63% ont subi des viols, 64% ont été menacées avec des armes,75% ont été SDF à un moment de leur parcours, et 89% veulent sortir de la prostitution (Melissa Farley, Prostitution and Trafficking in Nine Countries, 2003).

Pourquoi passer cette réalité sous silence ? Pourquoi vouloir faire d’un outil d’asservissement et de marchandisation des corps un vecteur de puissance – la puissance d’avoir fait un choix, et la puissance de l’exercer librement ? La prétendue liberté de se prostituer n’est en réalité que la liberté des hommes de contrôler et de dominer le corps des femmes. Ceux qui les exploitent, et ceux qui les achètent.

Du côté du porno

Le porno, avec son imaginaire basé sur des mécanismes éculés de domination masculine (l’homme prend, l’homme joue, puis l’homme jouit), ne fait que transposer à l’image la structure inégalitaire de notre société. Ce faisant, elle joue un rôle dans sa pérennisation. Au-delà de la violence intrinsèque à cette industrie, nous devons parler de la violence qu’elle engendre, comme une éclaboussure. Bien loin de libérer les corps, le porno les enferme dans des rôles rigides, l’homme nécessairement viril et puissant s’opposant à la femme nécessairement passive, inerte et objectifiée. Le premier est sujet (il agit), la seconde est objet (elle reçoit, ou subit). Les corps sont filmés par des hommes, pour des hommes, dans des mises en scène qui relaient un imaginaire structuré autour de la domination masculine. Certes, certaines vidéos renversent les rôles en proposant des scénarios où les femmes sont « dominatrices », mais ces dernières sont l’exception à la règle. Ne parlons même pas du contrôle exercé sur le corps des actrices porno, qui peut se lire comme une seconde forme de violence : épilation intégrale, maquillage, blanchiment de l’anus (oui, ça existe !), chirurgie esthétique… Les corps doivent être esthétiquement « parfaits », performants et prêts à tout encaisser. Lisses. Mécaniques. Dépouillés de leur dimension humaine.

De nombreux hommes hétérosexuels ont témoigné de la façon dont le porno avait façonné leur imaginaire fantasmagorique ainsi que leur appréhension des relations amoureuses et sexuelles. Sans surprise, ces derniers évoquent l’influence négative qu’a eue leur consommation de porno sur leur vie sexuelle, et la façon dont cela les a amenés à considérer leurs partenaires féminines. Hégémonie du plaisir masculin, jouissance par la domination, corps féminin réduit à un objet masturbatoire, non prise en compte du consentement de sa partenaire, difficulté à jouir lors d’une relation sexuelle « normale », attentes disproportionnées sur le physique de ses partenaires… Les séquelles d’une éducation sexuelle faite avec le porno peuvent être lourdes, non pas tant pour les hommes (même si elle peut avoir des conséquences malheureuses) que pour… les femmes. Ce sont elles, les grandes perdantes de la massification du porno. Elles qui seront objectivées dans leurs corps à corps. Elles dont le plaisir sera laissé de côté, parce que considéré comme sans importance. Elles dont le consentement sera, parfois, arraché de force. Elles qui devront se plier aux injonctions esthétiques prescrites par l’industrie du porno. Elles qui courront un plus grand risque d’être forcées, agressées ou violées.
Si l’on considère que les violences faites aux femmes sont un continuum, on doit accepter l’idée que ce qui se passe dans la chambre à coucher de chaque individu est intrinsèquement politique. Car la dévalorisation du féminin dans le sexe entraîne, par un effet rebond, la dévalorisation du féminin dans les autres domaines. Les hommes eux-mêmes le reconnaissent. Comment envisager les relations amoureuses sous un prisme égalitaire lorsque son imaginaire s’est construit sur le plaisir de contempler des femmes se faire dominer, maîtriser, humilier ? Comment voir les femmes comme des êtres humains à part entière lorsque le porno nous a appris à ne les envisager que comme des objets, des vecteurs de plaisir passifs et secondaires ?

Le porno ne serait pas tant un problème s’il se contentait de montrer des individus engagés dans des rapports sexuels consentants, dans quelque configuration qu’ils souhaitent ; mais le système d’exploitation et de domination qu’il met en exergue représente un réel danger. De fait, la pornographie – tout comme la prostitution – concourt à renforcer un système de domination masculine déjà bien solidement ancré.

Que dit le système prostitutionnel, si ce n’est qu’il est possible d’acheter le corps d’une femme ? Que le consentement d’une femme peut être outrepassé par de l’argent ? Que le sexe n’est pas la rencontre de deux individus libres et consentants, mais une transaction monétaire ?
Que dit le porno, si ce n’est que les femmes sont de simples objets dont le rôle est de servir le plaisir masculin ?
Que fait le porno, si ce n’est concourir à normaliser la violence et la coercition sexuelle ?

La libération sexuelle a du plomb dans l’aile

Au-delà de ces deux sujets particuliers que sont la pornographie et de la prostitution, il faut aussi évoquer la « hook-up culture », expression sans réel équivalent en français qui désigne la prévalence des relations sans attaches et autres coups d’un soir. Une composante nécessaire de la liberté sexuelle et une révolution bienvenue, pour le mouvement pro-sexe. Il est vrai que, après des années de contrôle social du corps des femmes, ce souffle de liberté apparaît comme positif. Les femmes doivent, au même titre que les hommes, pouvoir coucher avec qui elles veulent, quand elles veulent… avec autant de personnes qu’elles veulent. Pour autant, la liberté sexuelle prônée par les féministes pro sexe est-elle vraiment un progrès ? Et surtout : à qui profite-t-elle réellement ? Réfléchissez-y, à travers le prisme de vos propres expériences ou de celles de votre entourage.

Combien de personnes s’abîment dans des relations superficielles qui les font se sentir encore plus seules, simplement parce qu’elles croient qu’il s’agit de ce que la société attend d’elles ? Combien de personnes vivent-elles une sexualité qui n’est pas la leur, mais celle que les codes sociétaux ont défini comme étant cool ? Combien de personnes sont exclues du plaisir, de l’échange, de l’intimité, de la satisfaction que permet le sexe, simplement parce qu’elles ne l’abordent pas sous un angle personnel mais normatif ?
De plus, nous ne pouvons ignorer cet état de fait : la sexualité hétérosexuelle reste, d’une manière générale, un lieu de reproduction de la domination masculine. Elle n’est pas coupée du reste du monde et elle n’est pas « sans danger », en témoignent le nombre ahurissant de femmes ayant subi des coercitions sexuelles, des agressions et des viols de la part de leurs partenaires. Elle n’est pas un lieu neutre, débarrassé des oppressions sexistes qui ont cours dans la sphère publique. Le privé est politique, même sous la couette. Prétendre que le sexe est forcément joyeux, libérateur et épanouissant est un mensonge. Le sexe peut être quelque chose de génial, comme il peut être quelque chose d’horrible, de dégueulasse et de traumatisant. Tout dépend d’une infinité de paramètres, qu’il ne suffit pas d’ignorer pour prétendre qu’un rapport sexuel est nécessairement source de plaisir. D’ailleurs, si le sexe était si formidable que ça pour les femmes, pourquoi seraient-elles majoritairement insatisfaites de leur vie sexuelle ? (Selon une étude réalisée en 2011 sur 3400 Françaises vivant en couple hétérosexuel, 76,8% d’entre elles se déclaraient en manque de sexe ou du moins insatisfaites sexuellement).

Le féminisme « pro-sexe », s’il part d’une excellente intention, rajoute à la liste des injonctions faites aux femmes une énième sommation : pour être une femme libre, il faut baiser. Il faut avoir des coups d’un soir, il faut « explorer sa sexualité », il faut « tester des choses », il faut « en profiter ». Fort bien. Et où est l’envie, dans tout ça ? Tout le monde n’aborde pas la sexualité de la même manière – c’est tout bonnement impossible, puisqu’il existe autant de sexualités différentes qu’il existe d’individus. Tout le monde n’est pas capable de dissocier sexe et sentiment. Tout le monde n’a pas une appétence uniforme pour les coups d’un soir, ni même pour le sexe. Tout le monde n’associe pas le sexe à la liberté ou à la puissance. Tout le monde n’a pas envie de coucher avec un chapelet sans cesse renouvelé de partenaires. Tout le monde n’a pas envie de se « libérer » (se libérer de quoi, d’ailleurs ?) par le sexe. Sur cette question, le féminisme pro sexe ne « libère » finalement que les personnes capables d’aborder la sexualité avec désinvolture, ou d’envisager cette dernière sous un angle plus quantitatif que qualitatif. Ce faisant, il exclut de son spectre ou du moins stigmatise toutes les autres.

Lorsque Ovidie affirme que « […] les métiers du sexe ont donc un rôle à jouer pour que les femmes s’amusent sexuellement. Le sexe, c’est important ; on ne peut pas espérer une société égalitaire là où il y a répression du sexe. », elle associe des notions qui n’ont rien à voir les unes avec les autres. Associer « l’amusement » aux métiers du sexe est un terrible contre-sens, pour toutes les raisons que nous avons mentionnées ci-dessus. Prétendre que les prostitué-e-s ou les actrices porno « s’amusent » dans leurs métiers, quand on sait la réalité qu’ils recouvrent, c’est leur faire affront. Par ailleurs, il est important de distinguer le sexe (une activité que l’on pratique a priori de manière volontaire, pour son simple plaisir personnel, et non pour en retirer quelque chose) des métiers du sexe (qui restent, comme leur nom l’indique, un travail, et n’existent que par la contrainte économique qui les précède). De même, il y a un monde entre réprimer le sexe et le marché du sexe. On peut vouloir réguler le marché du sexe tout en enjoignant les femmes et les hommes à conquérir leur sexualité. Au niveau individuel, il est bien évident que le sexe ne doit pas être réprimé. Au niveau global, en revanche, les excès de cette industrie doivent pouvoir être nommés, puis combattus. Il est important de rappeler que dans une société égalitaire, le porno et la prostitution tels qu’on les connaît n’existeraient tout simplement pas. Et c’est donc vers l’égalité des sexes que nous devons tendre avant toute chose… même si l’entreprise est massive.

Conclusion

Si le porno et la prostitution sont deux sujets intrinsèquement différents, ils n’en demeurent pas moins les deux épines d’un seul et même mal. Ils sont en effet la personnification de la domination masculine. 

Ce ne sont pas des espaces de liberté mais des business dirigés par les hommes, pour les hommes. En servant les hommes, ils enferment les femmes, malgré ce que voudrait nous faire croire l’émergence d’un discours sur « l’empowerment » généré par le sexe.
Bien sûr que le sexe peut être une source d’empowerment (il ne l’est pas toujours). Bien sûr qu’il est important de libérer les corps. Mais c’est là qu’il faut distinguer le sexe de l’industrie du sexe. Ce n’est pas la même chose : nous ne pouvons plus faire l’amalgame entre les deux. L’industrie du sexe ne libère pas les corps. Elle les mutile, à l’intérieur comme à l’extérieur.

Il est temps de regarder enfin le porno et la prostitution pour ce qu’ils sont : de la violence, de la coercition, de l’exploitation, de la souffrance. Et plus encore, un terreau fertile pour les inégalités de genre. Cessons de les glamouriser. Cessons de croire que les femmes qui s’y jettent le font au nom de leur liberté, de leur libre-arbitre. Cessons de croire que ces femmes en sortiront indemnes, si seulement elles le veulent bien. Cessons de croire que leur existence n’est pas le symptôme de quelque chose de grave, et que leur influence ne dépasse pas la sphère individuelle.

Interdire ? Abolir ? C’est encore un autre sujet, ô combien épineux. En attendant, nous pouvons décider de poser un regard critique sur le marché du sexe. Nous pouvons décider de le condamner, de reconnaître les dégâts qu’il produit, de dire non, d’être fermes. Sans jamais oublier que les femmes qu’il exploite ne sont pas à blâmer. Que l’ennemi, tapi dans l’ombre, reste toujours le même : le système patriarcal.
Certaines féministes pro-sexe s’insurgent du fait qu’une position abolitionniste infantiliserait les femmes, et les empêcherait de faire des choix libres. Or, c’est précisément le système patriarcal qui infantilise les femmes et les contraint à faire des choix qui n’en sont pas. Les féministes dont je suis ne veulent pas priver les individus de leur libre-arbitre, mais simplement les aider à s’épanouir dans un monde sans coercition ni violence sexuelle. Dans un monde où l’égalité n’est pas seulement théorique, mais aussi réelle. 

Oui, la révolution féministe doit passer par le corps. Mais elle ne doit pas se focaliser uniquement sur cet aspect-là. L’esprit doit aussi être réinvesti, avec des débats, des paroles, des pensées, des réflexions, des éclats de voix. Contrairement à la chair, dont le prisme est éphémère, il s’inscrit dans la durée.