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Le péril du genre

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Ou comment les stéréotypes nous font du mal.

 

24 heures de la vie d’une femme

7h30 – Le réveil sonne. Vous vous traînez jusqu’à la cuisine et allumez la radio. Vous prenez votre petit déjeuner au son d’une blague sexiste, suivie de l’énième interview d’un individu de sexe masculin.

8h30 – Il est temps de partir au boulot. Si vous prenez la voiture pour vous rendre au travail, vous écoutez une seconde blague sexiste à la radio. Vous tentez un sourire vaincu, et remarquez une tache de confiture sur vos dents. Si vous prenez le métro, vos yeux tombent sur une publicité géante pour des compléments alimentaires visant à obtenir le parfait « beach body ». Vous fixez cette paire de fesses en gros plan, dubitative.

9h – Vous arrivez au travail. L’un de vos collègues vous salue d’un « cette robe te met drôlement en valeur, aujourd’hui ».

10h30 – Vous arrivez avec 5 minutes de retard à votre première réunion. Votre collègue (toujours le même) vous gratifie d’un : « bah alors, tu t’es perdue ? » Un autre renchérit avec « en même temps, les femmes sont pas réputées pour avoir le sens de l’orientation ! » Rires gras.

12h – Allez, il est l’heure de se détendre ! Espérant rire un peu, vous accompagnez votre sandwich jambon-beurre d’une vidéo Youtube riche en clichés sexistes. Raté.

14h – Vous passez devant une salle de réunion entrouverte. Les membres du comité de direction de votre entreprise, presque tous de sexe masculin (serait-ce une coïncidence ?) en sortent d’un pas raide.

16h – Vous n’avez plus de thé, vous vous rendez donc au supermarché du coin pour en racheter. Dans les rayons, vous hésitez entre la tisane spéciale « femme » aux délicats pétales de rose et le thé noir de GROS BONHOMME aux arômes boisés. Si vous achetez du thé pour homme, vous demandez-vous, est-ce que quelque chose de grave va se produire ?

18h – Vous sortez du travail. Direction : les magasins. Il est temps de faire un peu de shopping ! Dans le rayon femmes, vous tombez successivement sur un sweat-shirt « Princesse », un pull « Attachiante », un tee-shirt « Boudeuse » et une trousse de toilette « C’est moi la plus belle ». Vous cherchez à tout hasard le modèle « C’est moi la plus intelligente ». Visiblement, il n’existe pas.

18h30 – Vous vous dirigez à présent vers le magasin de jouets pour acheter un cadeau à votre nièce. Le vendeur, très affable, vous dirige vers le rayon filles (c’est aimable à lui, vous auriez pu vous tromper). Vous êtes accueillie par une explosion de rose et de paillettes : dans les rayons, c’est une profusion de poupées, d’aspirateurs et de tables de repassage en plastique. Pas convaincue, vous finissez par acheter un jeu de construction au rayon garçon en ayant l’impression de commettre un acte de rébellion un peu fou.

19h30 – Une fois rentrée chez vous, vous allumez la télé et branchez votre cerveau sur « Touche pas à mon poste », une émission aussi divertissante que riche en culture du viol, en sexisme et en slut-shaming. Un peu dépitée, vous zappez sur une chaîne d’info, où cinq hommes autour d’une table donnent leur avis (dont tout le monde se fout) sur l’actualité. Où sont les femmes, avec leurs gestes plein de charme ? Pas ici, en tout cas.

20h – A la télé, une publicité pour une marque de couches montre une femme radieuse, en train de bercer un marmot potelé. « Élue meilleure marque de couches par les mamans », clame fièrement la voix off. Et les papas ? Visiblement, ils avaient autre chose à foutre. Tiens d’ailleurs, la pub suivante montre un homme en train de conduire une voiture d’une main habile, lunettes de soleil fumées sur le nez. Conduire des bagnoles ou changer les couches : de toute évidence, il faut choisir !

21h – Vous trainez machinalement sur Facebook, l’œil torve. Vous tombez sur la page « Madame Connasse » (suivie par plus de 2,5 millions de personnes), qui vend de charmants tee-shirts « Pupute » entre deux publications de memes sur les chieuses et les femmes qui ne savent jamais ce qu’elles veulent, hihihi. Consternée, vous décidez d’aller plutôt sur Instagram, où vous espérez trouver de belles images et des phrases « inspirantes ». Bien mal vous en a pris : ce n’est là qu’une profusion de corps à l’esthétique irréelle et de mères qui publient les photos des petits déjeuners parfaits de leurs mômes tout aussi parfaits. La maman ou la putain : pour les femmes, en 2019, le choix est encore visiblement restreint.

22h – Allez, stop aux écrans, un peu de lecture ne fera pas de mal ! Vous ouvrez le magazine ELLE « Spécial rajeunir », illustré par des mannequins de 22 ans et demi. Vous le refermez cinq minutes plus tard avec la conviction que vous êtes vieille, moche et que vous ne faites pas assez d’efforts pour gommer votre cellulite.

22h30 – Peut-être vaudrait-il mieux lire un bon bouquin ? D’expérience, vous savez pourtant que la littérature – surtout quand elle est le fait d’hommes – n’est pas forcément plus riche en représentations féminines.

23h – Épuisée, vous décidez d’aller vous coucher. Vous éteignez les lumières et vous glissez dans votre lit. Demain sera un autre jour…

Ou pas.

 

La fabrique du genre

C’est un fait : la représentation des femmes dans les médias, la publicité, la culture et les réseaux sociaux est un frein pour l’égalité.

Il suffit d’ouvrir les yeux pour constater que les mêmes clichés sont toujours à l’œuvre : les femmes y sont continuellement représentées comme superficielles, jalouses, compliquées, vénales, stupides, tournées vers la sphère domestique, en proie à leurs émotions et obsédées par leur apparence. Que ce soit à la télé, à la radio ou sur Youtube, les pseudo différences entre les hommes et les femmes sont perpétuellement exploitées, soulignées et exacerbées sous couvert d’humour. Il y a là un véritable sexisme itératif, d’autant plus difficile à dénoncer qu’il n’a l’air de rien. 

Dans un rapport publié en janvier dernier, le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes a épinglé le « sexisme ordinaire » des matinales radio et de nombreuses vidéos sur Youtube. Sur l’ensemble des radios écoutées, 71 % des chroniques contenaient des références sexistes. « [Elles] participent à une idéologie qui représente les femmes comme étant inférieures aux hommes », a souligné la présidente du Haut conseil à l’Égalité, Danielle Bousquet.

À cela s’ajoute un autre problème : les femmes sont sous-représentées dans les médias. À la télévision, leurs prises de parole représentent moins d’un tiers du temps de parole total (32,7 %), un taux qui tombe à 32,1% pour la radio. Elles ne représentent que 27% des « invité.e.s politique » à la télé et à la radio, et 35% des expert.e.s invité.e.s dans les médias. Elles sont aussi peu nombreuses à figurer en couverture (et dans les pages) des magazines consacrés à l’économie et à l’entrepreneuriat.

Peut-on atteindre l’égalité dans une société qui se plaît à creuser artificiellement (pour faire rire, mais aussi pour faire vendre) les différences entre les sexes ? Sommes-nous condamné.es à vivre dans une société qui fabrique des femmes et des hommes, sans leur laisser la possibilité de se déterminer librement ?

Et surtout : les femmes sont-elles libres de leur destin, libres de leurs choix et de leurs ambitions dans un monde qui les réduit à une poignée de rôles prédéterminés ?

 

 

La menace du stéréotype

Il nous faut déjà nous demander dans quelle mesure les stéréotypes de genre affectent nos comportements, nos capacités, nos décisions… nos vies.

La notion de « menace du stéréotype » nous donne un premier exemple. Les psychologues américains Claude Steele et Joshua Aronson s’y sont intéressé pour la première fois en 1995, en voulant analyser les causes de l’échec scolaire de certaines catégories ethniques telles que les afro-américains.

La menace du stéréotype représente l’effet psychologique qu’un stéréotype a sur une personne visée par celui-ci. Par exemple, une femme qui prend le volant pourra être (consciemment ou non) affectée par le stéréotype selon lequel les femmes conduisent mal. Elle pourra éprouver la sensation d’être jugée à travers un stéréotype négatif visant son groupe social ou craindre de faire quelque chose qui pourrait confirmer ce stéréotype… ce qui aura pour effet, ironiquement, de provoquer une diminution de ses performances. Le stéréotype créé en effet une pression psychologique qui va avoir notamment pour conséquences une diminution de la confiance en ses capacités – et donc, de la performance.

Même des femmes convaincues de l’absurdité du stéréotype peuvent être amenées à penser qu’elles seront jugées par ce biais… et voir, en conséquence, leurs résultats et performances baisser.

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Stéréotypes en action

Les stéréotypes sexués (ensemble de caractéristiques arbitraires que l’on attribue à un groupe de personnes en fonction de leur sexe) ont donc un impact, en ce qu’ils inhibent les capacités, les inclinations et les ambitions (tant personnelles que professionnelles) des individus, les figent dans des identités immuables et les poussent à suivre des chemins tout tracés qui ne leur conviennent pas forcément.

Par ailleurs, stéréotypes et représentations genrées peuvent agir comme des prophéties auto-réalisatrices. C’est-à-dire, selon le sociologue Robert King Merton qui fut le premier à conceptualiser cette notion, des définitions d’abord erronées d’une situation qui vont finir par devenir vraies en suscitant ou en renforçant un certain comportement. Cette notion confirme l’influence qu’ont les croyances stéréotypées sur les individus, lesquels vont en conséquence adopter de nouveaux comportements ou renforcer des attitudes existantes pour se mettre en conformité avec cette croyance.

Un exemple : à force d’entendre que les femmes ne sont pas douées pour le bricolage, ces dernières vont intégrer ce stéréotype et finir par se persuader qu’elles sont incapables de changer une roue, utiliser une perceuse ou même installer un appareil électrique seules. Leurs potentielles compétences en la matière seront inhibées, un peu à la manière d’un bulbe qui, faute d’eau pour se nourrir, meurt avant même d’avoir éclos. Pourtant, les femmes ne sont pas moins prédisposées génétiquement au bricolage que les hommes ! Elles ont simplement été conditionnées depuis leur plus jeune âge à se désintéresser de ces tâches, les déléguant automatiquement aux hommes de leur entourage et échouant de fait à développer leurs compétences en la matière.

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De manière globale, le partage des tâches s’acquiert très tôt ; il devient vite un automatisme, un impensé du quotidien. « C’est comme ça et pas autrement ». Si elle perdure, c’est parce que la division du travail domestique apparaît encore souvent comme un ordre « naturel ». Combien de femmes elles-mêmes sont persuadées d’avoir une sorte de compétence innée pour les tâches domestiques ? Or, si cette division sexuée est bel et bien inscrite dans notre héritage culturel, elle n’a rien de naturel ni d’évident. Elle est en réalité un construit social – aussi profondément incrusté qu’une tache de sang – qui se transmet de génération en génération, mais qu’il ne tient qu’à nous de renverser.

Même aujourd’hui où nous sommes beaucoup plus sensibilisé.e.s à ces questions, nous continuons à accoler au genre des caractéristiques vieilles de plusieurs siècles, et à déduire l’existence (ou la non-existence) des capacités et compétences d’un individu sur la simple base de son sexe. Ces raccourcis produisent des effets souvent dommageables sur les individus.

Ainsi, les petites filles sont très tôt dispensées de faire usage de leur force physique (« laisse, papa va porter les cartons »), et écartées des activités extérieures ou requérant l’utilisation d’outils/d’une certaine technique (bricolage, jardinage, électronique…). Les petits garçons, quant à eux, sont écartés des tâches à accomplir à l’intérieur du foyer pour apprendre à s’occuper de la voiture ou du jardin avec papa. Conséquence pour les filles : l’inhibition de leurs compétences techniques et de leur autonomie à l’extérieur du foyer. Pour les garçons, ce sera l’inhibition de leurs compétences « domestiques » et de leur autonomie à l’intérieur du foyer.  L’éducation genrée conditionne donc les destins des enfants en les incitant à développer une seule partie de leurs compétences, mais aussi à ne considérer qu’une seule dimension de l’horizon des possibles.

On sait qu’avant même la naissance de leur futur enfant, les parents réagissent différemment en fonction de son sexe et lui assignent des caractéristiques différentes selon que le fœtus ait un sexe masculin ou féminin. Le conditionnement commence donc in utero ; il se poursuit avec la socialisation genrée et l’influence de l’école, de la culture, des médias, des pairs. Sur ce sujet, des études ont d’ailleurs montré que, dès la crèche, les enfants jouent avec les jouets « conformes » à leur genre dès qu’ils se sentent observés.

Une étude de Rubin, Provenzano, et Luria de 1974 a également montré que les parents ont des attentes différentes en fonction du sexe de l’enfant, et ce dès 24 heures après la naissance. À un groupe de pères et de mères auxquels on demandait leurs impressions sur leur bébé, le lendemain de sa naissance, les réponses étaient presque toujours stéréotypées. Ainsi, les parents décrivaient les garçons comme « grands et solides », tandis que les filles étaient « belles, mignonnes, gentilles ».

Dans la même veine, des études ont montré que les bébés de sexe masculin sont portés plus « vigoureusement » que les bébés de sexe féminin. Les adultes qui les entourent auront par ailleurs  tendance à leur prêter des qualités dites « viriles », comme la force et la détermination.

L’apprentissage du genre, qui peut être comparé à la répétition d’une pièce de théâtre, commence donc… avant la naissance.  On comprend que le conditionnement en soit d’autant plus puissant.

 

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J’ai eu de la « chance » : j’ai été éduquée exactement comme mon frère, c’est-à-dire à ne strictement rien foutre à la maison. Ma mère s’occupait de tout.

Quand je suis partie de la maison, à 18 ans, je ne savais pas me faire cuire des pâtes. J’étais exactement comme ces hommes qu’on assiste toute leur vie durant, à qui on donne la becquée tout en lavant, pliant et repassant leur linge. Mes compétences en matière de cuisine et de nettoyage avaient été inhibées par mon éducation, par le fait d’avoir été continuellement assistée par ma mère qui me préparait mes repas et coupait ma viande, lavait mes vêtements, mes draps, ma chambre, et la maison dans laquelle je vivais.

J’ai fini par apprendre à me débrouiller seule, en prenant mon autonomie. Rien de tout cela n’était inscrit dans mes gènes – ce serait si commode… ! La réalité, c’est que quand plus personne n’est là pour laver vos culottes ni préparer votre dîner, on apprend assez miraculeusement à se sortir les doigts du cul – si je puis dire.

Mais en tant que fille, j’ai aussi été victime du syndrome du « laisse, papa va s’en occuper » dès que j’essayais de faire marcher un appareil électrique ou de résoudre un problème « technique ». Je ne bronchais pas, laissant effectivement papa s’en occuper. Résultat : mes compétences en bricolage se réduisent aujourd’hui à changer des ampoules, brancher des appareils électriques, planter des clous et monter des jouets Kinder – ce qui a indubitablement ses limites.

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Le fait d’être une femme ou un homme détermine un certain nombre de paramètres – notamment biologiques. Néanmoins, la nature n’a qu’un rôle accessoire à jouer dans la détermination de nos identités de genre : c’est bien la culture et le poids de son lourd héritage qui, aujourd’hui, fabrique des femmes et des hommes en masse. Par culture, il faut entendre la société dans laquelle nous vivons, avec son lot de représentations (1), de symboles, de stéréotypes (2), de préjugés (3), de croyances, d’idées reçues et de biais de genre.

Et si naître femme n’a aujourd’hui plus rien d’une tragédie, le sexe est encore un déterminant dans la définition de l’avenir de chacun.e. Même si nous n’en avons pas toujours conscience, il conditionne les choix, les rêves, les prises de décision, les peurs, les ambitions… et donc la vie des individus tout entière. Exemples en plusieurs points :

  • L’orientation scolaire : les filles restent massivement orientées vers les filières du care (santé, social, aide à la personne) et les professions administratives (dont l’assistanat). À l’université, elles composent 74 % des étudiant.e.s en langues, 70 % en lettres et 68 % en sciences humaines et sociales, contre 38,7 % des effectifs des formations scientifiques de l’université, hors DUT. Par ailleurs, selon les données 2015-2016 du Ministère de l’Éducation Nationale, 60% des étudiant.e.s dans les filières scientifiques et techniques sont de sexe masculin. Si les inégalités de salaire sont multifactorielles, elles commencent donc dès le collège ou le lycée, au moment où il faut choisir son orientation.
  • La division sexuelle du travail : conséquence de l’orientation scolaire genrée, 97 % des aides à domicile et des secrétaires, 90 % des aides-soignants, 73 % des employés administratifs de la fonction publique et 66 % des enseignants sont des femmes. Des métiers peu valorisés socialement… mais aussi et surtout peu rémunérés. Cette présence massive des femmes dans des filières peu valorisées et peu stratégiques pour les entreprises aboutit à ce phénomène que l’on nomme paroi de verre, soit le cloisonnement des carrières professionnelles qui freine l’accès des femmes aux plus hauts postes, souvent préemptés par les filières dites « opérationnelles ».
  • La parentalité : préparées dès leur plus jeune âge à une « carrière » maternelle (poupées, baby-sitting, responsabilités vis-à-vis des frères et sœurs…), les femmes se retrouvent souvent cantonnées par leur entourage familial à la sphère domestique. Plus tard, si elles ont des enfants, elles deviendront « naturellement » le parent principal – celui dont on attend qu’il s’occupe des enfants, mais aussi sacrifie sa carrière si besoin est. Par ailleurs, nombreuses sont les jeunes filles qui anticipent le déroulé de leur carrière en fonction de leurs (futures) obligations familiales, ou qui limitent leurs rêves parce qu’elles craignent de ne pouvoir concilier leur vie privée avec leur vie professionnelle.
  • Les ambitions : les attentes de la société et les modèles auxquels les enfants ont accès conditionnent encore largement leurs ambitions. Ainsi, plus les jeunes filles auront à voir des modèles de femmes libres, fortes et indépendantes, qui sortent du moule restreint de la féminité « traditionnelle », plus elles seront libres de choisir leur avenir. Quant aux petits garçons, ils doivent pouvoir bénéficier de cette même liberté et s’envisager autant en pilote de ligne qu’en danseur étoile ou en puériculteur.

 

L’effet délétère des stéréotypes sexués

Un chercheur belge a récemment publié une étude montrant que les images de corps féminins sexualisés ont un effet direct sur notre manière de nous représenter les femmes.

Les recherches de Philippe Bernard menées à l’Université Libre de Bruxelles en collaboration avec des neurophysiologistes ont nettement mis en évidence « l’objectification des corps sexualisés via des mesures cognitives et neurophysiologiques ». C’est-à-dire que les images de corps féminins sexualisés dont nous sommes abreuvé.e.s promeuvent une vision « morcelée » des femmes, qui ne sont plus des individus à part entière mais des objets laissés à la libre disposition des autres. « Cette perception « fragmentée » est habituellement observée lorsque les individus perçoivent des objets », explique Philippe Bernard.

À un autre niveau, l’exposition aux images sexualisées favorise le sexisme: « Par exemple, l’une de nos études réalisées à l’ULB indique que l’exposition à des clips dans lesquels des chanteuses sont représentées de façon sexualisée modifie les attitudes à l’égard du harcèlement sexuel. Les participants de notre étude qui furent exposés à ces vidéoclips avaient plus tendance à blâmer une femme victime de harcèlement sexuel que les participants ayant visionné des clips représentant ces mêmes chanteuses de façon non-sexualisée ».

Des représentations stéréotypées à la culture du viol, il n’y a donc qu’un pas.

 

Mais point besoin d’études poussées pour se rendre compte que les femmes sont continuellement représentées de manière stéréotypée dans les médias : passe-plats en robe longue à la télé, vipères vénales et hypersexuelles dans les clips vidéo, chieuses frivoles et stupides dans les sketchs et les programmes télé, mères et femmes au foyer dans les séries et les publicités…

Comment se défaire d’un conditionnement qui commence dès les premiers jours de la vie ? Il suffit de poser le pied dans un magasin de jouets pour se rendre compte de la segmentation que nous entretenons entre les sexes, et ce dès le plus jeune âge. Aux petites filles les paillettes, les poupées, les dînettes et autres aspirateurs en plastique qui les cantonnent aux sphères esthétiques et domestiques, aux petits garçons les jeux d’aventure et de réflexion qui les préparent à une vie tournée vers l’extérieur.

 

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Le genre dans les magasins de jouet

Mais le plus incroyable, c’est que cette division continue à l’âge adulte. Même des objets aussi « neutres » que le gel douche, le thé, les rasoirs ou le dentifrice ont une version féminine (rose, poudrée, délicate) et masculine (noire, ténébreuse, avec des morceaux de GROSSE VIRILITÉ dedans). C’est ce que l’on appelle le marketing genré – une bien belle invention qui profite au système capitaliste, tout en assurant le maintien des normes sexuées et sexistes.  

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La division que l’on entretient entre les genres est donc réelle : elle permet d’assurer, entre autres, la pérennité des stéréotypes sexués. Il est vrai que le recours à ces derniers permet d’appréhender le monde avec plus de facilité : les recherches en neurosciences montrent en effet que le cerveau humain est conditionné pour adhérer aux stéréotypes, en ce qu’il lui permet d’opérer des raccourcis utiles pour appréhender une réalité souvent complexe et nuancée.

On pourrait se dire que tout ça n’a pas grande importance, qu’après tout il suffit d’en rire.  Pourtant, les représentations genrées ont un impact direct sur la société, en ce qu’elles pénètrent et conditionnent notre cerveau collectif, et nous incitent à voir le monde sans nuance, de façon binaire et stéréotypée. Comme nous l’avons vu plus haut, elles limitent aussi l’horizon des possibles en sous-entendant qu’il existe des activités, des ambitions et des compétences propres à chaque sexe – et pas question de sortir de son compartiment réservé, sous peine de sanctions sociales (exclusion du groupe, moqueries, humiliations, etc).

Elles réduisent les personnes à des caractéristiques stéréotypées, tout en les condamnant à des trajectoires déjà préparées. Une recette parfaite pour ne pas s’épanouir dans la vie, en somme.  

*

La représentation des femmes dans la culture et les médias joue également un rôle sur la façon dont celles-ci sont considérées dans la société. À force de représenter les femmes comme des êtres sournois, perfides, compliqués (c’est le cas dans bon nombre de productions culturelles, notamment les plus anciennes), nous finissons par intégrer ces stéréotypes. Comme le souligne l’autrice Valérie Rey-Robert dans son ouvrage « Une culture du viol à la française », ces représentations nourrissent notamment la culture du viol, en légitimant la figure de la femme vengeresse, hystérique, inconstante et animée de bas instincts, qui n’hésite pas à mentir pour parvenir à ses fins. Elles légitiment aussi l’idée selon laquelle les femmes seraient « compliquées », ne sauraient pas vraiment ce qu’elles veulent, ont tendance à exagérer, pensent oui tout en disant non – et donc, méritent en quelque sorte les violences sexuelles dont elles sont victimes.

 

*

Alors, que faire ? Comment contrer cette « malédiction » du genre ? Surtout, comment se sortir de nos conditionnements primaires ? Comment reconquérir la liberté de devenir autre chose qu’une « femme » ou un « homme » : une personne à part entière ?

La réponse la plus évidente est : l’éducation. On pense à celle des enfants, bien sûr, mais il n’est jamais trop tard pour s’éduquer, s’informer, se libérer de ses conditionnements.

Lire, apprendre, écouter. S’autoriser la liberté d’aller là où les autres ne nous attendent pas. Mais ne pas culpabiliser non plus de se sentir bien dans les « cases » auxquelles notre genre nous assigne.

Oser questionner nos préférences, nos décisions, nos choix – qui n’en sont pas toujours. Effacer nos idées reçues. Se rappeler que nous sommes des êtres humains avant d’être des femmes et des hommes. Que la société n’a pas à décider pour nous. Oser se libérer des contraintes du genre : pour soi, mais aussi pour les autres.

 

(1) Les représentations sont des images « toutes faites », qui réduisent autrui à une ou plusieurs caractéristique(s) stigmatisante(s).
(2) Les stéréotypes sont des caractéristiques et/ou des idées toutes faites que l’on associe par « réflexe » à des groupes de personnes. Notre cerveau en raffole, car ils nous permettent de simplifier la compréhension de notre environnement.
(3) Les préjugés sont des attitudes, des appréciations, des prédispositions à agir envers une personne ou un groupe de personnes sur la base d’un stéréotype.

 

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Le degré zéro de l’égalité

 

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Quand survient un débat sur l’égalité femme-homme, il se trouve toujours un ou plusieurs hommes pour protester « qu’eux ont toujours respecté les femmes », qu’ils « adorent les femmes », que d’ailleurs « ils aident leur compagne à la maison (1) » et « ont toujours tenu la porte » à leurs homologues féminines.

Ces tentatives de justifications me font toujours rire jaune. D’une part, parce que l’évocation de sa situation individuelle n’a aucun intérêt dans un débat qui porte sur une réalité systémique (le réflexe défensif « si je ne connais pas / si je ne suis pas comme ça, alors ça n’existe pas ! » est certes un mécanisme humain de base, mais cela ne justifie rien). D’autre part, parce que le « respect des femmes » et « la galanterie » sont le degré zéro de l’égalité.

(1) Note : vous pouvez être sûr.e.s qu’un homme qui dit « aider » sa femme dans les tâches ménagères n’est pas pro-égalité. Un homme n’a pas à aider, mais simplement à faire sa part en tant que membre actif d’un foyer. Il n’existe aucune raison biologique ou « naturelle » pour qu’incombe aux femmes la majorité des tâches ménagères et des soins aux enfants (s’il y en a).

Le féminisme ne vous connaît pas

Le « respect des femmes », « l’adoration du féminin » et ses multiples déclinaisons, c’est un peu l’os à ronger qu’on balance au chien. Soyez satisfaites de votre situation, puisque l’on vous respecte. Vous ne voudriez quand même pas en demander plus ? Pourtant, il suffit d’inverser la phrase « moi, j’ai toujours respecté les femmes (j’ai grandi avec trois sœurs) » pour se rendre compte de son incongruité : « moi, j’ai toujours respecté les hommes (j’ai grandi avec trois frères) ». Cela n’a pas de sens, car le respect du masculin va de soi dans notre société. C’est une donnée évidente. Ce qui n’est pas le cas pour le respect des femmes, qui apparaît avec ce genre de justification comme un élément subjectif, socialement construit – et non spontané. De fait, le message sous-jacent est le suivant : je respecte les femmes parce que j’ai grandi avec des femmes, mais ça n’aurait pas été le cas si j’avais grandi entouré d’hommes. En somme, il m’a fallu la preuve tangible que les femmes sont des êtres humains dignes du respect et de l’égalité qu’elles réclament pour admettre cette idée.

Mais quel est ce monde où l’on se sent obligé de justifier de son « respect » pour les femmes dès que la question des violences sexistes et sexuelles arrive sur le tapis ?

Que ce soit bien clair : le féminisme ne s’en prend pas à vous personnellement (de toute façon, il ne vous connaît pas) – c’est le système qu’il combat. Le féminisme se fout bien de savoir que chez vous, tout va bien, monsieur sait se servir de l’aspirateur et emmène régulièrement ses enfants chez le pédiatre. Le féminisme se bat justement pour que votre situation devienne la norme, et non plus l’exception.

La question n’est même pas de « respecter » les femmes – normalement, tout le monde doit être respecté, homme, femme, chien, chat, alien à trois jambes et deux têtes, peu importe, c’est un débat qui n’a pas lieu d’être. La question n’est pas non plus l’octroi de menus privilèges à la gent féminine pour prouver au monde entier qu’on est un « homme bien » – leur tenir la porte, porter leurs sacs, tirer leur chaise, changer l’ampoule grillée à leur place, bref les infantiliser en les ramenant au temps pas si lointain où leur statut était celui d’une d’éternelle mineure.
(Car la « galanterie » est sexiste, en ce qu’elle octroie aux femmes un traitement différencié des hommes et entérine leur prétendue vulnérabilité. Tenir la porte à quelqu’un ou aider une personne qui galère avec sa valise trop lourde est une simple question de politesse, qui ne devrait pas avoir de relation avec le genre. Si vous le faites pour les femmes, faites-le aussi pour les hommes !)

Non, la question que pose le féminisme est la suivante : en tant qu’homme, est-ce que j’ai ou ai déjà eu des comportements problématiques (siffler des femmes dans la rue, faire des remarques à une collègue sur son physique, considérer que le travail des femmes vaut moins que celui des hommes et bloquer leur ascension si j’occupe une position managériale, juger certaines femmes sur leur tenue ou leur sexualité, considérer que les femmes me doivent du sexe et/ou de l’affection, contrôler le comportement et/ou la tenue de ma compagne, etc.) ou bien est-ce que je considère que les femmes et les hommes sont réellement égaux et agis comme tel dans ma vie de tous les jours ? Si vous êtes dans le dernier cas, bien : votre comportement est juste normal et ne mérite à ce titre ni félicitations, ni cadeaux en récompense de ce que vous percevez comme des « efforts ». Pas plus qu’il n’annule le comportement des autres hommes, ni le système et la culture dans lesquels nous vivons. Ce n’est pas parce que certaines choses n’existent pas dans votre réalité individuelle qu’elles n’ont pas cours ailleurs.

D’autant plus que nos privilèges nous rendent souvent aveugles. Il peut être difficile pour un cadre blanc hétéro vivant dans les beaux quartiers de Paris avec sa compagne tout aussi cadre, tout aussi blanche et tout aussi parisienne de se rendre compte de certaines réalités (le racisme systémique, les violences faites aux femmes, les discriminations au travail, l’homophobie, les maltraitances infantiles, etc, etc.). C’est compréhensible, car notre perception des choses s’arrête souvent aux confins de la sphère étroite dans laquelle nous évoluons. Mais cela ne justifie pas cette paresse intellectuelle qui consiste à nier les réalités auxquelles nous ne sommes jamais confronté.e.s.

Je vis dans un environnement relativement ouvert, j’ai été peu confrontée aux violences sexistes et sexuelles, je ne connais aucun homme (ouvertement) misogyne ou violent. Cela ne m’empêche pas d’être capable de voir au-delà de ma réalité personnelle, qui ne vaut pour ainsi dire rien. Ma conscience féministe ne s’arrête pas à ma petite expérience subjective. Ainsi, ce n’est pas parce que je ne connais aucune femme battue que les violences faites aux femmes n’existent pas. De même, ce n’est pas parce qu’on est un homme « bien » que cela annule l’existence de tous les autres salopards. Ni le fait que 225 000 femmes subissent chaque année des violences physiques et/ou sexuelles de la part de leur conjoint ou ex-conjoint. Non, cela n’annule pas non plus le fait qu’une centaine de femmes meurt chaque année sous les coups de son partenaire. Cela n’annule pas le fait que, par la force des statistiques, vous connaissiez forcément une ou plusieurs femmes victimes de violences sexuelles. Cela n’annule pas le fait que les femmes restent encore discriminées sur le marché du travail et perçoivent une rémunération moindre que leurs homologues masculins, à compétences égales. Cela n’annule pas le fait que la masculinité se construit encore souvent sur des valeurs toxiques – l’autorité, le contrôle, l’égocentrisme, le manque d’empathie.

C’est cette réalité que le féminisme dénonce, et s’évertue à changer : une réalité globale, systémique. Il ne pointe pas du doigt votre réalité.

Lors d’une récente émission sur les violences faites aux femmes sur France Inter, un auditeur a appelé pour protester qu’il ne « fallait quand même pas trop exagérer », car « les hommes bien existent » et que d’ailleurs lui est « en train de cuisiner un risotto pour sa femme qui va bientôt rentrer du boulot ». Un moment lunaire. J’ai beau aimer le risotto, il me semble que ce n’est pas vraiment le sujet dans une émission consacrée aux violences sexistes.

On sort de l’analyse sociale et politique quand on se place sur le terrain de l’expérience individuelle (moi je respecte, moi je fais cela, moi je constate….). Notre expérience, forcément lacunaire et subjective, n’invalide pas des milliers d’année de culture patriarcale, ni une réalité systémique dans laquelle les femmes restent discriminées sur une pluralité d’aspects. De même, on ne met pas dans le même panier « tous les hommes » quand on dénonce des tendances majoritaires dans un groupe social. La volonté de se justifier, de mettre des limites aux combats politiques menés par les femmes et d’expliquer à celles-ci ce qu’elles peuvent ou ne peuvent pas dire est un comportement sexiste. En outre, les justifications individuelles n’apportent rien, et ne font que mettre en lumière un déni collectif de la réalité. Si vous n’avez rien à vous reprocher, vous savez que le débat ne vous concerne pas. Et que votre place se trouve alors aux côtés des femmes, et non contre elles.

Le piège du sexisme bienveillant

Il nous reste à nous attaquer au « respect des femmes » et à ses rejetons, la galanterie et le paternalisme, qui sont le véritable parent pauvre de l’égalité des sexes. Pourquoi ? Parce qu’en plus d’essentialiser les femmes et donc de les réduire à un rôle unique, ils constituent une forme de sexisme bienveillant. Au contraire du sexisme hostile, le sexisme bienveillant avance masqué, mais il diffuse les mêmes idées toxiques. On peut le définir comme une « attitude subjectivement positive, qui décrit les femmes comme des créatures pures, qui doivent être protégées et adorées par les hommes, et dont l’amour est nécessaire à ces derniers pour qu’ils se sentent complets ». Le sexisme bienveillant est donc « une attitude sexiste plus implicite, teintée de chevalerie, qui a une apparence anodine et qui semble même différencier favorablement les femmes en les décrivant comme chaleureuses et sociables » (in Le sexisme bienveillant comme processus de maintien des inégalités sociales entre les genres, Marie Sarlet et Benoît Dardenne).

Le sexisme bienveillant a ceci d’insidieux et de trompeur qu’il semble a priori positif. Il glorifie une nature féminine aux atours agréables : « Vous les femmes, vous êtes tellement plus douces et compatissantes ! » ; « Les femmes sont si pures…. » ; « Un monde gouverné par les femmes serait bien meilleur », « Les femmes sont des princesses dont il faut prendre soin », etc. A priori, ces éloges sont plutôt flatteurs. Cependant, présenter les femmes comme des êtres naturellement purs, doux et aimants, c’est aussi entériner leur (supposée) faiblesse, et donc justifier leur (supposée) infériorité. Admettre qu’il existe une essence féminine complémentaire à celle de l’homme, c’est justifier la place lacunaire des femmes dans la société et les injustices dont elles sont victimes. C’est refuser que les femmes occupent des rôles différents, parce que leur « nature » les condamne à une forme d’existence unique.

« La femme », « l’essence féminine », et toutes ces dénominations uniques qui ignorent l’immense pluralité – d’âge, d’expérience, de corps, de milieu, de tempérament, de rêves, d’envies – des femmes ne signifient rien. Les femmes ne sont pas un bloc monolithique dotées de caractéristiques uniques. Elles ne sont pas des robots qu’il suffirait de programmer pour obtenir la réaction attendue. Parle-t-on de l’essence masculine ? Entend-on souvent des femmes dire qu’elles « respectent les hommes » ? Est-on souvent exhorté.e à adorer le « masculin » ? La construction d’une identité féminine stéréotypée sert d’assise au sexisme et à la misogynie. Aujourd’hui, il est plus que temps de s’en débarrasser.

Nous n’attendons pas la commisération mouillée et le « respect » opportuniste des hommes qui n’ont pas compris que le combat féministe se situait ailleurs. C’est-à-dire dans le fait de traiter les deux sexes de manière strictement égale, dans tous les domaines.

L’égalité des sexes se loge dans la considération, l’estime et l’écoute de l’autre, dans l’absence de stéréotypes, dans le refus des rôles genrés, dans la remise en question de ses propres comportements. Elle ne se situe pas dans une douteuse altérité femme-homme, avec d’un côté le prétendu « universel » masculin, et de l’autre « l’éternel » féminin pour lequel on se targue, grand prince, d’avoir le plus grand respect !

Les femmes représentent aujourd’hui 52% de la population mondiale. Elles ne sont pas une minorité. Elles ne sont pas annexes. L’égalité des sexes n’est pas une histoire de concessions faites aux femmes, pas plus qu’elle ne fonctionne sur un système de points (« Je cuisine du risotto pour ma femme ? J’ai passé le balai jeudi dernier ? J’ai le droit à une récompense !). Elle doit être pleine et entière, et ne pas s’embarrasser de l’ignorance de certains hommes qui pensent que leur expérience personnelle résume à elle seule la condition des femmes.

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Beauté : nom féminin

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Crédit illustration : Florence Given ©

 

La beauté féminine est un sacerdoce.

Dès l’enfance, les petites filles sont incitées à « se faire belles », à prendre soin de leur apparence (avec des déguisements de princesse, de jolies tenues, des accessoires divers…) et fréquemment complimentées dans ce sens. « Quelle jolie petite fille », « Une vraie petite princesse », « Elle est mignonne/adorable/ravissante »… Le confinement à la beauté s’opère très tôt, souvent sans arrière-pensées, comme un réflexe qui se transmet de génération en génération. Pendant que les petits garçons sont complimentés sur leurs talents ou leur sens de l’aventure, les petites filles sont lentement cantonnées au domaine esthétique, incitées à être avant tout décoratives et agréables à regarder.

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Des bodys vendus chez Leclerc : le conditionnement commence très tôt

Plus tard, à l’adolescence puis à l’âge adulte, les injonctions à la beauté émaneront non seulement de l’entourage, mais aussi des médias, de la culture populaire et de la presse féminine. Que ce soit à la télé, dans les magazines ou dans les films, les femmes ordinaires (ne parlons même pas des femmes « moches », ainsi désignées parce qu’elles ne correspondent pas aux standards de beauté) ne sont tout simplement pas représentées. La cellulite, les rides, les imperfections, les kilos en trop, les cheveux en bataille, rien de tout cela n’existe ou ne doit être montré. C’est l’image d’une femme lisse, glacée, parfaite, éternellement jeune et impossiblement sexy qui est mise en exergue et qui s’impose comme le modèle universel à atteindre, en dépit de son caractère irréalisable et fantasmatique. La femme. La seule et l’unique.

Et pendant ce temps-là ? Pendant ce temps-là, rien ou pas grand-chose.

Les heures passées sur Internet à regarder des tutoriels pour réaliser le chignon banane parfait, les euros dépensés en crèmes de jour et en bases de teint ne nous seront jamais rendus. Que se passe-t-il d’intéressant dans le monde pendant que nous sommes occupées à angoisser de ne pas être assez belles, assez désirables, assez attirantes, victimes d’une incessante tyrannie de la beauté ? Qu’est-ce que nous aurions pu faire de plus marquant, de plus intéressant, de plus enrichissant pendant ce temps-là ?

La beauté féminine est un sacerdoce, une quête sans fin mais non sans conséquences.

 

Souffrir (et payer) pour être belle

Un nombre incroyable de produits pour « embellir » les femmes existe sur le marché, du plus « inoffensif » (le classique tube de rouge à lèvres) au plus borderline (les sucettes coupe-faim). En filigrane, l’idée que les femmes ont nécessairement besoin de béquilles pour être désirables, et donc pour valoir quelque chose. Que seules la minceur, la jeunesse (ou a minima l’apparence de la jeunesse) et la beauté peuvent légitimer leur existence.

En réalité, l’industrie de la beauté a besoin de rappeler aux femmes que leur corps n’est pas beau tel qu’il est, que leur vagin est dégoûtant, que leurs poils sont sales, que leurs odeurs naturelles doivent être supprimées, que les signes de l’âge sont une négligence ; qu’elles ne sont pas belles au naturel et que leur corps, leur visage, leurs cheveux doivent être domptés, modifiés, maintenus sous contrôle. Elle en a besoin pour vendre, et faire toujours plus de profits (en 2016, le marché mondial des cosmétiques a généré à lui seul un chiffre d’affaires estimé à 205 milliards d’euros ; d’où l’importance de créer de nouveaux complexes pour créer de nouveaux besoins). Patriarcat et capitalisme : quand deux systèmes s’unissent, ce sont les femmes qui trinquent.

On connaissait les liftings, les séances d’UV et les augmentations mammaires, mais de nouvelles pratiques plus « radicales » ont récemment fait leur apparition : blanchiment de l’anus, labiaplastie (réduction de la taille des petites lèvres du vagin), épilation intégrale, thigh gap (espace entre les cuisses, qu’il faudrait avoir le plus grand possible), cures de jus « détox », jeûnes d’une semaine, injections de Botox dans les pieds…
Pour atteindre ce que la société leur vend comme le Graal ultime (la Beauté), les femmes sont donc incitées à se mutiler, s’affamer, s’épiler des endroits douloureux, se brûler les cheveux, se tartiner de produits chimiques, se récurer les parties intimes, subir des opérations de chirurgie esthétique, et plus globalement à exercer un contrôle de tous les instants sur leur corps. La beauté est un travail, qui demande du temps, de l’argent, de l’anticipation, de l’organisation, de la minutie et de l’espace de cerveau disponible. Autant de ressources qui ne serviront pas pour autre chose.

Pour bien se rendre compte de l’asymétrie qui existe entre les femmes et les hommes en matière d’injonctions à la beauté, il suffit de se promener dans les rayons d’une quelconque grande surface. Gélules pour « réguler l’appétit », maquillage, crèmes anti cellulite, crèmes raffermissantes, crèmes anti-rides, autobronzants, tampons et lingettes intimes parfumées, lotions pour les cheveux… La liste est longue de ces produits qui prétendent aider à les femmes à se reconnecter à leur beauté naturelle tout en contribuant à cette vaste entreprise de dévalorisation du corps féminin que poursuit depuis des années l’industrie de la beauté.

Et les hommes, alors ? Où sont donc leurs gélules anti-bides à bière ? Les poudres pour unifier le teint ? Les soins lavants pour nettoyer en douceur leur fragile pénis ? Les lingettes pour avoir les couilles délicatement parfumées ? Les gels minceurs spécialement ciblés pour leur petite brioche ? Les huiles pour le corps et les crèmes anti-poches, anti-rides, anti-n’importe quoi ? Réponse : nulle part. Car les hommes, eux, ne sont pas soumis aux mêmes normes esthétiques que les femmes.

Les hommes n’ont pas besoin d’être beaux pour exister. Les hommes sont autorisés à se contrefoutre de leur poids, de leur bronzage, de la blancheur de leurs dents, de l’odeur de leurs parties intimes. Les hommes travaillent, se cultivent, voyagent, partent à l’aventure ou à l’assaut du pouvoir. Les ressources matérielles et intellectuelles dont ils disposent sont libres d’être dirigées vers l’extérieur, à l’inverse des femmes que les injonctions à la beauté contraignent à une introspection permanente, un repli sur soi.

Bien sûr, il n’est pas question ici de remettre en question la satisfaction que l’on éprouve à prendre soin de soi, à se faire beau ou belle. C’est une aspiration naturelle et partagée par de nombreuses cultures. Je me maquille et j’utilise des produits de beauté ; j’éprouve du plaisir à me trouver jolie dans le miroir. Il est bon, cependant, de prendre du recul sur nos gestes quotidiens et de questionner l’absurdité croissante du marché de la beauté, qui ne cesse de créer de nouveaux « besoins » par une entreprise de dévalorisation du corps des femmes. Une absurdité parfaitement incarnée à mon sens par les produits pour « l’hygiène intime », qui n’ont, ô surprise, aucun équivalent masculin.

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L’ennemi juré de toutes les vulves

Ainsi, le vagin a beau être auto-nettoyant, l’industrie de la beauté a réussi à imposer l’idée qu’il s’agit d’une cavité sale, malodorante, qui nécessite d’être décapée à l’aide de produits spécifiquement conçus. Or, une étude canadienne a révélé un lien entre l’utilisation de produits pour l’hygiène intime et la contraction d’infections urinaires et de mycoses. Selon cette étude, les femmes qui utilisent des gels, lotions ou lingettes nettoyantes sont deux fois plus susceptibles de contracter une infection urinaire que les femmes qui n’en utilisent pas. Les femmes qui utilisent régulièrement des gels intimes ont, elles, un risque huit fois plus élevé de contracter une mycose (par rapport aux femmes qui n’en utilisent pas). Mais la dévalorisation du sexe féminin sert pleinement les intérêts capitalistes et patriarcaux : elle fait vendre, tout en entamant la confiance que les femmes ont en elles-mêmes. Les termes péjoratifs régulièrement utilisés pour le désigner (« moule », « schnek », « trou », etc.) et l’exigence d’un sexe lisse, inodore, imberbe, presque invisible prescrite par les industries de la beauté et du porno contribuent à cette entreprise de dépréciation du corps féminin. Plus encore, ils contribuent à la délégitimation du plaisir des femmes, de leur sexualité et de leur érotisme. Ainsi, lorsque les hommes parlent fièrement de leur sexe, l’exhibent même parfois, jusqu’à en faire un symbole crâne de virilité, les femmes persistent à avoir honte du leur.

Autre absurdité de l’industrie de la beauté, les régimes, qui malgré leur inefficacité démontrée continuent à nourrir un marché incroyablement rentable. Dans ce domaine, les innovations sont continuelles : « cure » de jus de légumes, substituts de repas bourrés de conservateurs, pilules coupe-faim, mono-diètes, régimes hyperprotéinés, marques soi-disant « minceur » (type Taillefine et Special K) qui malgré leur image vertueuse sont en réalité bourrées de mauvais sucres et d’additifs… Bombardées de publicités pour les nouveaux yaourts minceur ou les nouvelles gélules brûleuses de graisse dont la presse féminine ne manque jamais de se faire le relais, les femmes sont sans cesse incitées à surveiller leur poids et donc le contenu de leur assiette.

La presse féminine, justement. Il suffit d’ouvrir un Elle ou un Cosmo pour constater que la nourriture y est constamment diabolisée, présentée non pas comme une source de plaisir potentielle mais comme une dangereuse menace. Tous les plats vecteurs de plaisir (steak-frites, lasagnes, mousse au chocolat…) sont ainsi présentés comme dangereux et hostiles, même si l’humour est couramment utilisé pour faire passer le message. Les femmes sont donc incitées à voir la nourriture comme quelque chose de tentant mais néfaste, et à associer le plaisir avec la culpabilité. Ce qui est en réalité un processus naturel et a priori agréable (manger) devient une source d’angoisse, de contrariétés et de culpabilité. Doit-on être surpris que ce fléau qu’est l’anorexie touche des femmes dans 9 cas sur 10 ? Il ne s’agit pas d’un malheureux hasard.

 

Une vraie femme est une femme belle

Les femmes qui ne correspondent pas aux standards de beauté contemporains (parce qu’elles sont trop vieilles, trop grandes, trop grosses, trop racisées…) sont mises à l’écart, invisibilisées, ignorées. On ne leur porte pas d’intérêt, et pour cause : elles sont dépourvues de ce qui confère aux femmes leur potentielle valeur sociale – la beauté. Elles ne « servent à rien » puisqu’on ne peut pas les admirer, ni fantasmer sur la possibilité de les séduire un jour. Or, comme l’a écrit Bourdieu dans « La domination masculine », “les femmes existent d’abord par et pour le regard des autres, c’est-à-dire en tant qu’objets accueillants, attrayants, disponibles”.

Les femmes laides ne subissent pas seulement la réprobation du corps social (elles ne font pas ce que l’on attend d’elles, c’est-à-dire être désirables), elles sont aussi sciemment écartées. Leur « disgrâce » se rappellera à elles dans une pluralité de détails a priori anodins : l’homme qui ne vous tient pas la porte parce qu’il juge que ça n’en vaut pas la peine, le recruteur qui ne retient pas votre candidature en dépit de vos compétences, l’homme qui ne s’arrête pas pour vous aider lorsqu’il voit que vous êtes perdue, l’agent immobilier qui dépose votre dossier en dessous de la pile, le serveur qui ne prend pas la peine d’être aimable… J’ai personnellement expérimenté le ridicule de cette situation : plus je suis « jolie », et plus les hommes sont agréables avec moi. Prêts, parfois, à se plier en quatre. Mais que je décide de sortir en jogging, sans maquillage, et je (re)deviens une citoyenne invisible. Inutile, selon leurs critères. Si un homme s’intéresse à moi, m’offre son aide ou me témoigne sa compassion, bref me fait l’honneur d’une interaction sociale somme toute banale, c’est parce qu’il me trouve jolie et qu’il attend quelque chose de moi en retour.

C’est que la beauté des femmes se mesure en réalité à l’aune des hommes – ce qu’ils préfèrent, ce qu’ils attendent, ce qu’ils désirent. Elle est censée leur profiter en premier lieu, par le regard (les hommes disposent d’un droit implicite à regarder, examiner, disséquer les femmes qui les entourent), mais aussi, de manière plus directe, par la fréquentation des femmes jugées belles (car la virilité des hommes est validée, entre autres, par la beauté des femmes avec lesquelles ils entretiennent des relations).

On pourrait se dire que les normes de beauté ne s’appliquent pas tout le temps, ni partout. Par exemple, elles ne sont pas censées impacter la vie professionnelle des femmes, hormis celles qui décident de se lancer dans le mannequinat. Pourtant, l’injonction à la beauté est particulièrement prégnante dans certains corps de métiers : l’hôtessariat ou le secteur commercial, par exemple. D’un point de vue légal, l’employeur est d’ailleurs habilité à apporter des limites à la liberté de se vêtir de la salariée, ces restrictions devant être justifiées « par la nature de la tâche à accomplir et proportionnées au but recherché ». Concrètement, cela signifie qu’une entreprise peut exiger de ses salarié-e-s le port d’une tenue ou d’un accessoire spécifique (talons, maquillage…). En outre, même si la sélection sur le physique est illégale, de nombreuses agences de recrutement d’hôtesses continuent à exiger des candidates qu’elles remplissent des critères précis de taille, de poids et d’âge.

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Des femmes objectifiées au Salon de l’Automobile

Mais cette injonction à la beauté n’est pas réservée qu’aux secteurs requérant un contact étroit avec la clientèle : on la retrouve aussi dans les professions « intellectuelles » qui supposent une exposition au grand public. Ainsi, les femmes journalistes, présentatrices, comédiennes, etc., ne doivent pas seulement être compétentes dans leur domaine : elles doivent aussi être belles, et jeunes. Inutile de préciser que leurs homologues masculins ne sont pas tenus aux mêmes standards. Un homme n’a pas besoin d’être beau, ni jeune pour exercer sa profession : ses compétences se suffisent à elles-mêmes.

Le sociologue Jean-François Amadieu, qui a enquêté sur les discriminations basées sur l’apparence (sans perspective de genre), rapporte dans son ouvrage « La société du paraître » les résultats d’un testing pour un poste de comptable : une « belle » candidate obtenait ainsi 52 % de taux de réponse positive, contre 26 % pour une postulante jugée moins séduisante. D’autres testings ont également prouvé que les femmes apprêtées et maquillées sur la photo de leur CV recevaient plus de réponses que les autres. Enfin, d’après une étude parue en 2016, les femmes en surpoids auraient moins de chance d’être recrutées pour un emploi impliquant une relation client que les hommes en surpoids. En matière de discriminations sur le physique, les femmes sont les grandes perdantes.

La sphère professionnelle n’est pas la seule à être impactée par les représentations sociales du genre féminin. Car les médias contribuent (et continuent) à façonner l’image d’une femme nécessairement belle, jeune, mince et blanche, qui n’existerait que pour la fixation des fantasmes d’autrui. La réification du corps féminin par la presse, la publicité, le cinéma, etc., emporte deux conséquences distinctes :

1) Elle perpétue l’idée selon laquelle les femmes ne valent que pour leur corps ; qu’elles ne sont pas des sujets pensants, mais de simples objets voués à n’exister que par le regard d’autrui. Lesquels peuvent, comme tous les objets, être touchés, pris, décomposés, manipulés, observés, disséqués sans qu’il soit nécessaire de s’assurer de leur consentement – de toute façon, un objet ne peut pas consentir par nature. Cette idée sert d’assise pour la culture du viol, c’est-à-dire une culture dans laquelle les violences sexuelles envers les femmes sont banalisées, tacitement acceptées et constamment justifiées.

2) Elle propage des standards de beauté inatteignables pour le commun des mortelles et engendre de fait une pression sur les femmes qui n’intériorisent que trop bien le message tacite : si vous n’êtes pas belle, vous ne valez rien. Commence alors ce cycle sans fin d’achats de produits de beauté, de régimes minceur, de privations, de souffrances auto-infligées dans le seul but de toucher du doigt, un jour, la beauté telle qu’on nous l’a vendue et qui doit constituer le remède à tous nos maux.

Le simple fait de sortir non maquillée dans la rue peut devenir une épreuve. Nous avons en effet intériorisé que notre visage au naturel est disgracieux, impropre à être dévoilé au grand jour. Les magazines people en ont même fait une rubrique à part, source tout à la fois de plaisanteries et d’effarement : « 20 photos de stars sans maquillage ! » ; « XXX sans maquillage : son vrai visage révélé ! ». Lorsque nous refusons de « faire des efforts », nous ne faisons pas seulement preuve de paresse : par le non-accomplissement de notre devoir principal (être belle, ou du moins entretenir l’illusion que nous le sommes), nous trahissons également notre genre. C’est alors que la sanction tombe : nous serions « moches », avec tout ce que ce mot comporte de définitif, catégorique, réprobateur. Moches, donc non valables.

Car le regard des hommes n’est jamais très loin : il est là pour vous rappeler que vous avez mis une jupe courte (et que vous êtes donc un peu trop sexy), mais aussi pour vous rappeler que vous n’avez pas fait d’effort (et que vous n’êtes donc pas baisable). Le regard masculin, c’est l’épreuve du feu, le jugement suprême, la validation (ou non-validation) ultime. Tout homme est légitime à commenter le physique des femmes, peu importe que lui-même soit laid comme un pou et/ou que vous ne le connaissiez ni d’Eve ni d’Adam. Cela fait partie des prérogatives que lui confèrent notre société sexiste. Dans la rue, en boite de nuit, chez des amis : le mâle dominant est là pour donner son avis forcément nécessaire sur le physique des femmes qui l’entourent.

Les hommes ne connaîtront jamais cette angoisse de sortir dans la rue sans maquillage, de se réveiller un matin aux côtés d’une nouvelle personne, le visage désespérément nu, de faire son entrée dans une pièce remplie d’inconnu-e-s et de se demander si l’on est assez belle, d’être jugée sur son physique, partout, tout le temps, en toutes circonstances. Les hommes ne connaîtront jamais ce désespoir qui s’empare de certaines femmes, et qui les pousse à réorganiser toute leur vie autour d’une quête – sans fin – de la beauté.

L’ironie, c’est que si le patriarcat enjoint les femmes à être (et rester) belles, il les punit aussi lorsqu’elles le sont trop. Une femme très belle sera ainsi jugée stupide, ou moins compétente que ses homologues plus ordinaires, ou pleinement responsable de son malheur en cas de viol/d’agression sexuelle – depuis Eve, la figure de la tentatrice colonise à loisir nos représentations sociales… La beauté féminine est un sacerdoce, un devoir qui mérite punition lorsqu’il est exécuté avec trop de zèle.

 

Contrôler son corps

Les normes de beauté féminines sont avant tout un instrument de pouvoir des hommes sur les femmes (quoique les femmes l’utilisent aussi contre elles-mêmes ; on le verra plus bas avec l’exemple des magazines féminins). Il s’agit ici de contrôler, de surveiller le corps des femmes. De s’assurer qu’elles restent à la place qui leur a été assignée ; qu’elles n’empiètent pas trop sur les territoires des hommes, aux mains desquels le pouvoir doit rester concentré.

Un corps féminin désirable est donc un corps maîtrisé, lissé, domestiqué. Il n’a pas de poils, pas d’odeurs et peu de rondeurs – ou du moins, uniquement à des endroits ciblés. Il doit être engoncé dans des vêtements serrés, inconfortables et peu pratiques. Il est entravé par sa nécessité d’être beau, qui passe avant sa nécessité d’être libre. Talons aiguilles, soutiens-gorge inconfortables, strings, sacs à main, vêtements dépourvus de poches et non adaptés aux aléas de la vie quotidienne… La liste de ces objets créés pour sublimer et entraver le corps des femmes est longue.
Le sang des règles doit être invisible, le corps doit être inodore, propre, maîtrisé. La peau doit être lisse, les parties intimes doivent être – comble de l’absurdité – parfumées ou du moins inodores. Les manifestations naturelles du corps doivent être cachées, passées sous silence. Les vraies femmes n’ont pas d’appareil digestif. Elles ne pètent pas, ne rotent pas, ne sont jamais malades, ne font jamais caca. Pipi, allez, à la rigueur : mais toujours dans le silence et la componction.

Le corps ne doit pas prendre trop de place, une allégorie de la situation des femmes dans la société.

L’ironie encore une fois, c’est que les victimes de l’injonction à la beauté – les femmes, donc – sont peut-être aussi les premières à la défendre. Voire même à la nourrir. La presse féminine est un exemple classique, mais tout à fait parlant. Elle est ainsi l’un des seuls médias qui relaie régulièrement, sous la forme de mots ou d’images, la liste sans fin des normes de beauté – les normes anciennes, les normes actuelles, les normes futures. Elle n’est pas seulement messagère : elle est aussi prescriptrice. Ainsi, elle contribue activement au maintien des normes esthétiques féminines, tout en en créant de nouvelles. Le système est donc nourri en permanence par ses propres victimes.

La presse féminine se défend pourtant de toute forme d’oppression : selon le discours officiel, elle est là pour « encourager, libérer, affranchir » les femmes. La contradiction extrême de son positionnement ne semble pas la déranger. Ainsi, depuis quelques années, on voit fleurir dans la presse féminine des articles incitant les femmes à se libérer de leurs complexes, à être fières de leur corps, à ignorer les injonctions nocives : Être bien dans sa peau ! Se libérer de ses complexes ! Se sentir belle ! Ces mêmes magazines féminins qui, quelques pages plus loin, proposent un énième article sur les meilleurs régimes minceur ou les crèmes anti-cellulites les plus efficaces, et continuent à mettre en couverture des femmes à la beauté inatteignable.

L’obsession de la minceur, parlons-en. C’est l’un de ces diktats esthétiques qui aurait peut-être pu tomber en désuétude si la presse féminine ne s’en était pas emparé avec autant de vigueur. Parce que cela fait vendre. Beaucoup. Une simple recherche « Magazine santé 2018 » dans Google donne les résultats suivants :

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« Mincir tout de suite, Non à la prise de poids, La ménopause sans les kilos, 100 bons réflexes alimentaires pour avoir la ligne, On s’affine du bas, Je dégomme mon petit ventre »… Impossible d’échapper à ces multiples injonctions à la minceur. En filigrane, cette idée séculaire d’une femme qui doit se contrôler, brider sa sensualité et son accès au plaisir, dompter son corps pour l’empêcher de prendre trop de place. Car une femme muselée est une femme faible, qui ne représente aucun danger pour la société.

 

Conclusion

Si la beauté dans son acception individuelle peut être synonyme de joie, de plaisir et de liberté, elle reste, en tant que système, un corset dans lequel on enferme les femmes pour mieux les contrôler. Et si les hommes ont eux aussi leurs injonctions, la portée de celles-ci ne peut décemment être comparée avec celle des femmes. Car la laideur (ou, à tout le moins, l’absence de beauté) des hommes ne les empêche pas d’avoir des opportunités dans quelque domaine que ce soit, de séduire, d’exercer un métier, d’apparaître dans les médias, d’être considérés comme compétents, intéressants, attirants, légitimes en tant qu’êtres humains. Si disgrâce il y a, ils ne sont pas niés par celle-ci.

C’est pourquoi je réfute toute idée de symétrie dans les injonctions à la beauté qui pèsent sur les femmes et les hommes. Les hommes laids et/ou vieux ne sont ni lésés ni invisibilisés comme le sont les femmes laides et/ou vieilles : il suffit d’allumer sa télé pour s’en convaincre. De même, personne n’attend des hommes en tant que groupe social qu’ils soient beaux avant toute chose. C’est une différence nette avec les femmes, dont la fonction décorative revêt une importance capitale dans les sociétés occidentales. Nous sommes bel et bien face à un double standard.

L’exigence de beauté qui pèse sur les femmes a bien vocation à les asservir. Si elles ne sont pas assez belles, si elles ne correspondent pas aux standards de beauté, elles seront « punies ». Mais si elles sont trop belles, trop sexy, trop attirantes, elles devront également faire face à la réprobation sociale.

Le mythe de la beauté, par ses contraintes et ses implications économiques, sociales et psychologiques, est donc bien un instrument visant à affaiblir les femmes et à les éloigner du pouvoir, attribut historiquement réservé au genre masculin.

 

 

A lire pour aller plus loin :

Beauté fatale, les nouveaux visages d’une aliénation féminine – Mona Chollet
The Beauty Myth : How Images of Beauty Are Used Against Women – Naomi Wolf
L’impuissance comme idéal de beauté des femmes – Antisexisme.net

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Tu seras un connard, mon fils

AAAA

L’autre jour, j’écoutais un podcast sur les relations entre les femmes et les hommes (pourquoi je fais ça ? je ne sais pas). Je ne me rappelle plus le sujet – c’est dire à quel point il était intéressant, ce podcast – mais je me rappelle en revanche avoir soupiré quand l’une des animatrices a dévoilé qu’elle n’aimait pas les « canards » et qu’il lui fallait « un homme qui lui résiste un minimum ».

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Agacement : une allégorie

Les canards ? Non, point de sympathique palmipède ici : en langage familier, le mot « canard » désigne de manière péjorative un homme romantique et sentimental. C’est aussi plus ou moins une insulte, que l’on réserve aux hommes qui ont l’outrecuidance de se montrer respectueux et attentionnés envers leur partenaire. Parce que traiter les gens qu’on aime comme de la merde, c’est tellement plus viril. Un signe de masculinité forte et conquérante, au même titre qu’une imposante paire de couilles.

Le canard de 2018 représente en réalité l’antithèse de la masculinité toxique, c’est-à-dire un homme suffisamment bien dans sa peau pour envisager les relations amoureuses autrement qu’au travers du prisme de la domination. Un homme qui accorde de l’importance à son couple et veut faire plaisir à sa copine, parce que ce sont des choses qui arrivent, parfois. Et un juste retour des choses aussi, puisque l’on attend la même chose des femmes en couple depuis environ un millénaire. Mais le canard a mauvaise presse, particulièrement chez les 15-25 ans (semble-t-il). Et pour cause : il n’est pas viril.

Les critères de la virilité contemporaine (n’oublions pas qu’elle change de visage selon les époques) englobent notamment la force, l’autorité, la détermination, le courage, la tendance à la domination, la confiance en soi. Y a-t-il la place, dans cette liste certes non exhaustive, pour des dîners aux chandelles, des lettres d’amour et des croissants chauds le dimanche matin ? Apparemment non. (On me souffle dans l’oreillette que faire livrer des fleurs au bureau de sa copine ne marche pas non plus).

En réalité, le spectre de la virilité étant particulièrement étroit, tous les comportements qui semblent s’en éloigner sont considérés comme une preuve de faiblesse, un manquement aux règles tacites qui régissent la masculinité. D’autant que le romantisme (acheter des fleurs, organiser un dîner, envoyer des SMS d’amour, se préoccuper des sentiments de son/sa partenaire…) est censé appartenir, sans dérogation possible, au répertoire féminin. Les hommes ne sont pas éduqués à s’adonner librement à ce type de comportements, pas plus qu’ils ne sont « socialisés à l’amour », contrairement aux femmes. Le refoulement des émotions, l’indifférence, la nonchalance, voire le cynisme sont en revanche encouragés, et ce dès le plus jeune âge. « Ne pleure pas comme une fillette », « Sois fort comme un homme », « Arrête de faire ton trouillard », « Montre-leur qui est le plus courageux » : les injonctions au désengagement émotionnel fleurissent très tôt, dans le but de faire des petits garçons de futurs hommes – des vrais. Les codes du genre sont très vite intériorisés, et toute déviance ne manque jamais d’être pointée du doigt.

Plus tard, les hommes qui se rendent « coupables » d’emprunts au monde féminin sont donc ostracisés, punis par leurs pairs pour avoir trahi leur genre. Si le romantisme a un sexe, il n’est certainement pas masculin.

 

Du côté des femmes

On répète aux femmes, depuis leur plus jeune âge, qu’un homme qui leur fait du mal est un homme qui exprime son amour pour elles. Cela commence dans la cour de récré, quand les petits garçons tirent les cheveux ou soulèvent les jupes des petites filles (« ils cherchent simplement à attirer ton attention, ma chérie ») et cela se poursuit à l’âge adulte, quand la jalousie maladive et la volonté du contrôle du compagnon sont justifiées par « la puissance de ses sentiments ».

On leur apprend à désirer les expressions les plus toxiques de la masculinité (l’autorité, la jalousie, la possessivité…), à rechercher chez les hommes une altérité poussée à son comble, une virilité stéréotypée qui s’oppose à ce qu’est censée être la féminité. On leur apprend à chercher non pas un partenaire égal mais quelqu’un qui devra les « protéger », leur « tenir tête », leur montrer le droit chemin. Parce qu’elles sont des femmes, et donc des êtres faibles.

On leur apprend à voir dans des comportements abusifs des preuves d’amour, ou bien des symptômes d’une fragilité existentielle qu’elles seront les seules à pouvoir réparer.
On leur apprend à trouver l’inégalité sexy et désirable. Et ça marche : le système patriarcal se maintient ainsi avec la complicité de ses victimes.
Ainsi, la légendaire préférence des femmes pour les « connards » n’a rien de naturel – si toutefois elle existe. Il ne s’agit que d’un puissant conditionnement social, qui commence dès la petite enfance et se poursuit tout au long de la vie.

 

Du côté des hommes

Les différences d’éducation entre hommes et femmes aboutissent à la production de comportements spécifiques à chaque genre, sources de nombreuses incompréhensions et manne financière inépuisable (combien de magazines, de livres, d’ateliers, de formations bidon, de séances chez le psy ont-elles été refourguées dans le but de « mieux aider les hommes et les femmes à se comprendre » ?) En réalité, les hommes ne viennent pas de Mars : ils sont simplement éduqués différemment des femmes.

Ainsi, l’indépendance est une valeur très tôt encouragée chez les garçons. On les incite à partir à l’aventure, à faire preuve de courage, à ne compter que sur eux-mêmes. Leurs jeux d’enfant sont tournés vers « l’extérieur » : jeux d’aventure, de stratégie, de guerre… A l’inverse, tout ce qui a trait aux sentiments, à l’amour, au romantisme est très vite intégré comme étant un « truc de fille ». Après tout, c’est à elles que sont destinées les comédies romantiques, les diadèmes de princesse, les cahiers roses couverts de petits cœurs et les jeux de cour de récré du type « papa et maman », qui reproduisent la vie quotidienne d’un couple qui s’occupe de ses enfants. Quant aux qualités que sont l’empathie, la prévenance, l’attention à l’autre (« le care »), elles sont très tôt considérées comme étant des traits féminins. Et pour cause : elles sont presque exclusivement inculquées aux petites filles.

Dès l’enfance, on prépare les petits garçons à leur futur rôle, celui d’un mâle dominant, « protecteur » (quoi que cela puisse signifier), intrépide, un brave petit soldat coupé de ses émotions. On apprend aux petits garçons que « les filles, c’est nul », que les émotions et les pleurs sont des « trucs de filles », que l’amour « c’est pour les filles », l’élément féminin représentant, vous l’avez compris, la pire déchéance qui soit.

Quelques années plus tard, à l’adolescence, les codes de genre sont parfaitement intériorisés. A tel point que toute incursion hors des territoires restreints de la masculinité est vue comme une déviance, une insupportable trahison.
Et en matière de relations amoureuses, les stéréotypes de genre sont encore si prégnants que le fait qu’un homme puisse faire preuve de romantisme, de gentillesse, de prévenance nous paraît totalement incongru. Si incongru qu’il a fallu lui trouver un surnom, pour l’isoler du clan respectable des hommes qui se comportent comme des vrais mecs, eux.

Mais rire d’un homme attentionné envers sa copine légitime l’idée selon laquelle il est normal que les hommes se comportent comme des connards avec les femmes (c’est dans leur nature, après tout) et que les relations hommes-femmes doivent nécessairement fonctionner sur un modèle dominant/dominé. Cela normalise le manque de respect, les comportements abusifs, et dans le pire des cas la violence des hommes envers les femmes. Nous avons toutes et tous déjà entendu ce type de discours : Il ne veut plus que je sorte avec mes amies parce qu’il a peur de me perdre. A cause de ses sentiments pour moi, il est devenu très jaloux. Il est violent avec moi parce qu’il m’aime trop/parce que c’est un homme/parce qu’il n’arrive pas à se gérer. Il ne fait pas attention à moi et ne respecte pas mes besoins mais c’est normal, c’est un mec… Etc.

Ou comment, sous couvert d’essentialisme, nous légitimons massivement la violence masculine.

 

Conclusion

C’est un fait : beaucoup d’hommes se sentent encore obligés de se comporter comme des trous du cul pour prouver leur virilité. Mais peut-on vraiment leur en vouloir, dans la mesure où c’est ce que l’on attend encore d’eux ?

D’autre part, les femmes sont préparées dès leur plus jeune âge à une future vie de couple, censée représenter l’acmé de leur existence, le pilier sur lequel s’adosse leur identité. Comme un sortilège qui ne s’efface pas en dépit des progrès de l’égalité, on les destine encore et toujours à la vie intérieure, à la sphère intime, à l’ombre d’une tierce personne. Par corollaire, les hommes sont éduqués à chercher l’épanouissement dans la sphère publique, que ce soit au travers de leurs loisirs ou de leur activité professionnelle. La vie de couple apparaît donc pour eux comme une contingence, un accessoire qui vient éventuellement compléter leur existence mais ne les définit pas en tant que personne.

Dès lors, faut-il s’étonner du fait que les hommes soient stigmatisés lorsqu’ils sont trop « romantiques », trop « sentimentaux », et que les femmes persistent à trouver sexy la virilité traditionnelle – même lorsqu’elle est problématique ?
Ne sous-estimons pas l’importance de l’éducation. L’empowerment des femmes est un premier pas, mais cela ne suffit pas : dans la construction d’un monde égalitaire, il est tout aussi crucial d’apprendre aux hommes à devenir des êtres humains décents, loin des stéréotypes archaïques sur la masculinité.

Si personne ne sait vraiment ce que signifie être un homme, il est à peu près certain que se comporter comme un gros naze n’a rien de « viril ». Et promis, organiser un dîner aux chandelles pour votre copine ne vous enlèvera pas vos précieuses couilles.

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La domination masculine dans le couple (Partie III)

Si l’on pourrait logiquement croire que l’amour protège les femmes de la misogynie, les chiffres indiquent le contraire.
Une femme est tuée par son conjoint ou son ex-conjoint tous les trois jours (ce chiffre lancinant ne baisse toujours pas). En moyenne, 225 000 femmes âgées de 18 à 75 ans déclarent chaque année avoir été victimes de violences physiques et/ou sexuelles par leur conjoint ou ex-conjoint. 70% des faits de violences volontaires commis sur une femme âgée de 20 à 50 ans est le fait de son partenaire ou ex-partenaire. 83 % des femmes victimes de viol ou de tentative de viol connaissaient leur agresseur au moment des faits, et dans 31% des cas, il s’agissait de leur conjoint (source : Ministère de l’intérieur). Enfin, selon l’OMS, plus de 35 % des femmes tuées dans le monde le seraient par leur partenaire.

S’il s’agit là des cas les plus « extrêmes » (et pourtant tristement ordinaires), le couple n’en demeure pas moins un lieu de reproduction des inégalités de genre. En effet, la sphère privée est le premier endroit où nous retranscrivons ce que nous avons appris dans la sphère publique : les normes et les rôles de genre, les stéréotypes sexués, l’opposition entre le masculin et le féminin. Le couple hétérosexuel étant basé sur le principe de l’altérité, il est facile – et tentant – d’exagérer les différences qui sont supposées séparer les femmes des hommes, et d’endosser le rôle de genre que la société nous a dévolu. Quitte à ce qu’il nous desserve.
Le sexisme ne s’arrête pas à la porte du couple : tel un insidieux poison, il s’infiltre dans les moindres recoins. Cela ne signifie pas que les hommes et les femmes ne peuvent pas s’aimer de manière sincère, ni que toutes les relations hétérosexuelles sont frappées du sceau de l’inégalité. Cela signifie simplement que les relations amoureuses, comme tout endroit qui réunit en son cœur les femmes et les hommes, sont des lieux « à risque » pour la reproduction des inégalités de genre.

Démonstration en quatre points.

 

ARTICLE DOMINATION PARTIE 3

 

L’injonction à être en couple : les femmes sont les premières cibles

Dans nos sociétés contemporaines, le couple est célébré, sanctifié, convoité. Il représente une sorte de Graal à atteindre, tout en s’imposant comme la configuration de vie « par défaut », comme si tous les êtres humains allaient forcément par paires. C’est aussi une valeur refuge. L’injonction « au couple » est donc particulièrement forte, même si l’on observe des variations selon les milieux sociaux. Mais les hommes et les femmes ne sont pas égaux face à cette injonction. En effet, les femmes sont beaucoup plus incitées, et ce depuis leur plus jeune âge, à faire des relations amoureuses un but premier – quitte pour cela à sacrifier leur épanouissement personnel, et à mettre leurs aspirations en sourdine. L’ombre du Prince charmant plane au-dessus des têtes féminines comme le but ultime à atteindre, comme s’il était impossible d’être complète, « valable », sans un partenaire à ses côtés.

La figure de la femme célibataire est d’ailleurs régulièrement raillée : on la dépeint tour à tour comme une personne désespérée, disgracieuse et aigrie, une hystérique soumise aux tics-tacs incessants de son horloge biologique, une paumée sympathique et vaguement dysfonctionnelle. La femme non accompagnée est forcément anormale : quelque chose ne va pas chez elle, même lorsque son célibat est choisi et assumé. Elle ne peut pas ne pas vouloir être en couple. « Un jour, mon Prince viendra » : tout est résumé dans cette célèbre phrase. Les femmes sont dressées à attendre l’amour et à tout attendre de l’amour. A la source, l’idée – datée et sexiste – qu’une femme a nécessairement besoin d’un homme pour exister, pour être légitime en tant qu’être humain.

Les hommes subissent nettement moins cette pression à être en couple, même lorsqu’ils atteignent le « palier » fatidique de la trentaine. « C’est un électron libre », « Il ne veut pas se poser », « Il préfère enchaîner les conquêtes », « C’est quelqu’un d’indépendant, il n’a besoin de personne » : les hommes célibataires sont généralement regardés avec une tendresse amusée, quand ce n’est pas avec envie. On admire leur indépendance, leur vie (que l’on suppose) riche et mouvementée, leur liberté à toutes épreuves.

L’amour et le romantisme sont connotés « féminin », donc non viril. Vouloir être en couple, accorder de l’importance à sa relation, être romantique, ce sont des « trucs de fille ». Les hommes, eux, apprennent très tôt à être au-dessus de toutes ces contingences. Ils sont éduqués à faire preuve d’indépendance, à refouler leurs émotions, à ne pas s’attacher outre-mesure, mais aussi à voir le couple comme une sorte de prison dorée.

D’où la récurrence de comportements genrés dans les relations amoureuses, qui ne sont pas imputables à la biologie mais à l’éducation différenciée :

• Les hommes ont plus tendance à chercher des coups d’un soir, des plans cul, des relations légères, et à avoir peur de « l’engagement », tandis que les femmes ont plus tendance à chercher des relations sérieuses et à rêver de leur futur mariage (collectivement présenté comme « le plus beau jour de la vie d’une femme »)
• Les hommes ont moins tendance à faire preuve de romantisme et à prendre soin de leur couple, tandis que les femmes sont socialisées à veiller au maintien de la relation amoureuse, notamment par la prise en charge des besoins émotionnels de leur compagnon
• Les hommes ont plus tendance à tromper leur partenaire, encouragés par l’idée (fausse) que les hommes ont « des besoins » et que la fidélité n’est pas une valeur virile – mais aussi par la relative indulgence dont bénéficie l’infidélité masculine dans notre culture
• Les femmes ont plus tendance à accepter des comportements abusifs de la part de leur partenaire, car elles ont plus de pression à être en couple – et à le rester
• Dans la même veine, les femmes ont plus tendance à se contenter de ce qu’on veut bien leur donner (une miette d’attention, un demi-effort…) et à mettre leurs attentes au second plan

Un autre comportement genré consiste pour de nombreuses femmes à abandonner leur identité propre dès lors qu’elles se mettent en couple. Parce qu’elles ont intériorisé leur rôle de réceptacle passif de l’amour, elles se coulent dans cette entité nouvelle qu’est le couple pour ne plus faire qu’un avec elle. Dès lors, il ne sera plus question de « je » mais de « nous ». Les sorties entre amies, les loisirs individuels, les éventuels projets d’avenir, tout ce qui constituait leur vie d’avant sera abandonné comme s’il s’agissait d’un bagage superflu. « Je suis en couple, donc je ne peux plus mettre de jupe courte/sortir en boite de nuit/avoir des amis masculins/faire des choses seules/partir en week-end avec d’autres personnes que mon partenaire » : la liste de ce que les femmes en couple ne peuvent plus faire, en vertu d’une norme sociale implicite – et sexiste – est longue comme le bras. Elle se transmet en silence, triste emblème de la soumission volontaire.

Car les femmes intériorisent très tôt leur nécessaire dépendance à l’autre. C’est leur partenaire qui les définit en tant que personne, et doit dicter leur conduite présente et future.

 

La sexualité hétérosexuelle, un instrument de domination ?

La pénétration demeure le point d’orgue des relations sexuelles entre hommes et femmes. Sans elle, point de salut : elle définit de manière quasi-universelle ce qu’est un « véritable » rapport sexuel. Or, seulement 25% des femmes parviennent régulièrement à jouir par ce biais (50% jouissent « parfois » avec la pénétration, 20% ne jouissent jamais par ce biais et les 5% restants n’ont jamais d’orgasmes, quel que soit le moyen utilisé) (source : The Case of the Female Orgasm, Harvard University Press).

La réalité biologique est inéluctable : la pénétration, érigée comme mesure ultime de l’acte sexuel, apporte plus de plaisir aux hommes qu’aux femmes. Et si le clitoris – seul organe humain dédié exclusivement au plaisir, rappelons-le – commence à se tailler sa part du lion, il n’en demeure pas moins l’un des grands oubliés de la sexualité. Il y a donc, dès le départ, une inégalité dans la façon dont nous faisons l’amour. Et dont nous accédons au plaisir.

Mais cela n’est rien en comparaison des autres inégalités qui ont cours dans la sexualité hétérosexuelle. Viols conjugaux (voir les chiffres au début de l’article), coercition sexuelle, rapports sexuels qui tournent au rapport de forces avec des coups, des insultes, des pratiques non consenties, influence grandissante du porno mainstream qui promeut une vision déshumanisante du sexe, mais aussi des femmes, revenge porn, prévalence de la hookup culture

Avec, en point d’orgue, le risque toujours présent d’une grossesse non désirée. Ce sont bien les femmes qui sont le plus à risque en matière de sexualité, même lorsqu’elles pensent avoir des rapports avec une personne « de confiance ». La misogynie qui structure notre société se retrouve en effet jusque dans les relations les plus intimes. Faire l’amour, en dépit de ce que l’expression pourrait laisser imaginer, ne signifie pas toujours faire corps avec une personne qui vous respecte, et se soucie de votre consentement et de votre plaisir. Cet article du blog Antisexisme.net est à ce sujet très éclairant.

Questionnons également « l’attrait » de la soumission pour les femmes. Des quelques études qui ont été réalisées sur le BDSM (bondage, domination, soumission, sadomasochisme), il ressort qu’une majorité d’hommes (61%) affirment être exclusivement ou principalement dominants, tandis qu’une majorité de femmes se disent exclusivement ou principalement soumises (69%).

Un hasard ? Certainement pas. S’il est facile de refourguer ces chiffres sous le tapis de la préférence individuelle, il convient de s’interroger sur ce qui pousse les femmes à se complaire dans une position de soumission. Parce qu’elles ont intégré leur (supposée) infériorité sociale ? Parce qu’on leur a appris que le pouvoir n’est pas censé être un attribut féminin ? Parce qu’elles sont si habituées aux oppressions, aux diktats, à la sujétion, qu’il leur est difficile de ne pas reproduire ce modèle dans l’intimité de la chambre à coucher ? Cela peut paraître anodin, d’autant plus lorsque cette pratique est consentie, mais le fait que tant de femmes éprouvent de l’excitation à se faire traiter de « chienne » ou de « grosse salope » par leur partenaire durant les ébats dit bien quelque chose de notre société sexiste. Et si une femme peut elle aussi insulter son partenaire, ce schéma semble beaucoup plus rare – de toute façon, les insultes à connotation sexuelle à destination des hommes n’existent quasiment pas.

De là à dire que les inégalités de genre se reproduisent dans les chambres à coucher des individus, il n’y a qu’un pas que je m’autorise largement à franchir.

Enfin, la sexualité des femmes est encore et toujours utilisée pour les punir. Si elles sont vierges, ce sont des coincées. Si elles ont des rapports sexuels, ce sont des putes. Si elles sont violées, c’est forcément leur faute. Si elles tombent enceintes, elles l’ont bien cherché. Si elles souhaitent avorter, on tente parfois de les culpabiliser et de leur mettre des bâtons dans les roues. Bref, comme disent les Américains : you can’t win. Le sexe est tour à tour utilisé comme une mesure de rétribution, un vecteur de honte, et un instrument de domination.

 

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Partage des tâches, enfants et carrière

En France, selon une étude de 2016 de l’OCDE, 73% des tâches ménagères sont réalisées par les femmes. Ces tâches restent très genrées : les femmes sont 83% à trier le linge et faire la lessive contre 21% des hommes, 81% à repasser contre 20% des hommes, 78% à laver les sanitaires contre 22% des hommes. En outre, selon l’INSEE, 82% des femmes en couple déclarent s’occuper des courses, et 80% de la préparation des repas. Les hommes, eux, restent préposés au bricolage et au jardinage, activités forcément plus valorisantes qu’un récurage de toilettes ou un ramassage de chaussettes sales.

A cet égard, les chiffres sont édifiants : 43% des Français-e-s estiment qu’en général les hommes ont moins de dispositions naturelles que les femmes pour les tâches ménagères et 46% pensent que les hommes ont plus d’aptitudes pour le bricolage et les femmes pour les tâches ménagères (source : Enquête Ipsos-Ariel 2018)

De fait, la logistique du foyer repose encore majoritairement sur les femmes, qu’il s’agisse de faire la cuisine, de s’occuper des cadeaux de Noël ou de prendre les rendez-vous médicaux. C’est sur leurs épaules que repose la charge des enfants, quand il y en a (elles sont considérées par défaut comme le « parent principal »), mais aussi du conjoint.

Cette attente sociétale se retrouve d’ailleurs dans de nombreux éléments de langage du quotidien. Ne dit-on pas d’un homme qu’il « aide » sa femme lorsqu’il prépare à manger ou fait le ménage, tâches qui lui incombent pourtant de manière égale ? Ne s’émerveille-t-on pas des pères qui, le temps d’un après-midi, « prennent les enfants » pour les emmener au manège ou au cinéma, comme si le simple fait pour un homme de tenter une incursion sur un territoire socialement réservé au féminin relevait de l’impensable ? A côté de l’inégalité de répartition des tâches ménagères, les femmes demeurent victimes de l’injonction à prendre soin des autres, quitte à s’oublier elles-mêmes. Elles ne doivent pas seulement « tenir le foyer » : la charge émotionnelle leur incombe également. C’est à elles qu’il revient de consoler, rassurer, écouter, panser les plaies ; d’être serviables, aimables, prévenantes. On attend d’elles une humeur égale, un soutien sans failles, une attention de tous les instants.

Mais au-delà du prosaïsme de la vie quotidienne, c’est aussi la vie professionnelle des femmes qui souffre. C’est leur carrière qui est la plupart du temps mise en parenthèses, que ce soit pour s’occuper des enfants ou suivre le conjoint dans ses tribulations professionnelles. Le caractère genré de ce type de sacrifice s’explique très simplement : les femmes françaises sont 75% à gagner moins que leur partenaire, et leur salaire – tout comme leur vie professionnelle en général – reste souvent considéré comme accessoire. Ainsi, 55% des femmes s’arrêtent de travailler ou réduisent leur temps de travail au-delà de leur congé maternité à la naissance d’un enfant. Par contraste, seuls 12% des pères modifient leur temps de travail.

Avec des carrières en dents de scie voire des arrêts complets de leur vie professionnelle, se pose la question de la dépendance économique des femmes. Car le fait de dépendre d’une tierce personne pour subvenir à ses besoins constitue un danger évident (en plus de créer une dynamique de pouvoir inégalitaire dans la relation), d’autant plus lorsqu’on sait que 45% des mariages finissent par un divorce. Et que cela réduit considérablement la possibilité de quitter la relation en cas de problème. L’autonomie financière étant une forme de pouvoir, tout ce qui l’entame (congé parental prolongé, retrait temporaire ou définitif du marché du travail, recours au temps partiel, renoncement à sa carrière pour privilégier celle du conjoint…) doit être vu comme une menace pour l’égalité.

 

Réussir son couple : un poids sur les épaules des femmes

Impossible de ne pas être tombé-e au moins une fois sur l’un de ces articles au titre évocateur : « Comment garder un homme en 10 leçons », « Comment le rendre fou amoureux de vous » ou « Comment faire durer son couple ».

C’est un fait que la charge du maintien de la relation de couple repose presque exclusivement sur les femmes. Et pour cause : c’est elles qui sont censées désirer l’amour romantique, et sa pérennité. Elles sont en tout cas éduquées dans ce sens.
C’est elles, aussi, qui sont bombarbées d’injonctions contradictoires, de conseils relationnels plus ou moins foireux, d’articles sur ce que veulent les hommes, ce que préfèrent les hommes, comment pensent les hommes, elles encore qui sont sommées de ne pas « dévoiler leurs sentiments trop vite », « d’attendre avant de coucher pour la première fois », de ne pas « se montrer trop exigeantes », d’entretenir la flamme avec « des petits plats faits maisons et des tenues sexy », de faire des « concessions » dans leur couple, de se montrer « conciliante et agréable », de « prendre sur elles », de ne pas trop « écraser l’autre ».

Les hommes sont présentés comme un peuple étrange et résolument différent ; leurs us et coutumes représentent un sujet d’étude sans fin pour la presse féminine qui contribue à légitimer cette idée d’un fossé infranchissable entre les hommes et les femmes, notamment en matière d’amour. Ainsi, pour atteindre ce qu’on leur présente depuis toujours comme le Graal – une relation de couple sérieuse et exclusive – les femmes sont enjointes à modeler leur comportement en fonction de ce qu’attendent les hommes. Elles sont sommées de cacher honteusement leurs véritables attentes, d’user de stratégies diverses et variées, de faire semblant d’être quelqu’un d’autre, de se couler silencieusement dans le moule de la fille cool, toujours prête à tailler des pipes et à cuisiner de petits plats pour son mec avec le sourire. Inutile de souligner que ces parades et ce camouflage incessants, ce travail émotionnel pour devenir non pas la meilleure version de soi-même mais l’avatar d’une femme factice, avec en ligne de mire le reniement de ses convictions profondes, sont un frein à l’épanouissement personnel.

Et pendant ce temps-là, les hommes peuvent rester avachis dans le canapé en vieux jogging, une canette de bière à la main : tout le monde se fout bien de leur potentielle désirabilité, de ce qu’ils peuvent apporter de positif dans leur couple et de la façon dont ils pourraient, eux, s’améliorer.

Il me reste encore à trouver un seul article où l’on conseille aux hommes de prendre soin de leur partenaire et de bichonner leur ego, de rester désirable et attirant en s’épilant les poils des couilles, d’être prévenant, agréable et à l’écoute, de faire des compromis, de ne pas se montrer trop exigeant, d’entretenir la flamme en organisant des dîners aux chandelles et des voyages en amoureux, en testant de nouvelles positions et en achetant des caleçons sexy. Entre autres.

L’homme en tant que référent universel est érigé en baromètre du couple, la réussite de celui-ci étant mesurée à l’aune de sa propre satisfaction. Se sent-il épanoui dans sa relation ? Ses besoins sexuels sont-ils assouvis ? Est-il suffisamment stimulé par sa compagne pour ne pas avoir envie d’aller voir ailleurs ? Cette préoccupation unilatérale pour la satisfaction de l’homme créé une asymétrie de pouvoir dans la relation, en plaçant l’homme comme unique décisionnaire du couple tandis que la femme reste désespérément soumise aux variations de ses humeurs. Ses émotions, ses états d’âme, ses frustrations potentielles sont superbement ignorées. Madame doit donner envie, mais personne ne s’inquiète de savoir si Madame elle-même mouille encore.

On retrouve d’ailleurs ce biais sexiste lorsqu’un homme marié ou en couple commet une infidélité. Au lieu de blâmer le principal coupable (l’homme infidèle), la société préfère culpabiliser sa conjointe en pointant du doigt ce qu’elle n’a pas fait correctement. Si son homme est allé voir ailleurs, c’est parce qu’elle ne lui accordait pas suffisamment d’attention / se montrait trop castratrice / ne mettait pas assez de culottes en dentelles / consacrait trop de temps à sa carrière / se laissait aller physiquement / ne faisait pas assez d’efforts pour entretenir le désir (la liste des potentiels manquements est bien entendu non exhaustive…).

Comme si les relations amoureuses étaient un jeu vidéo dans lequel le personnage féminin devait marquer le maximum de points, sous peine de voir son partenaire lui échapper à jamais. Comme si les histoires d’amour n’étaient pas le fait de deux personnes, mais d’une seule – celle qui possède un sexe féminin.

 

Conclusion

Au travers de ces exemples non exhaustifs, on constate donc que les relations amoureuses entre les femmes et les hommes ne sont pas épargnées par le système patriarcal.

Le couple, loin d’être un rempart aux oppressions sexistes, peut ainsi se révéler un véritable catalyseur d’inégalités. C’est souvent au cœur de cet endroit intime que les femmes performent, puis « confirment » le rôle qui leur a été assigné, celui d’une ménagère, d’une citoyenne de l’ombre, d’un deuxième sexe.

Sans parler des cas les plus extrêmes (violences physiques et mentales, mise sous dépendance…), le couple est aussi l’un des lieux où les femmes apprennent la docilité, en pensant parfois faire de simples concessions. Un lieu où elles apprennent à parfaire leur rôle de femme, rôle socialement et culturellement construit mais dont les conséquences ne sont pas moins réelles. Un lieu qui exacerbe les spécificités du genre, et qui met en exergue, peut-être plus qu’aucun autre, les contrastes artificiels entre féminin et masculin.

C’est aussi dans le couple que de nombreuses femmes expérimentent pour la première fois l’inégalité. Parce qu’elles se retrouvent à prendre en charge la quasi-totalité des tâches ménagères. Parce qu’elles sont celles dont la carrière et les aspirations passent en second. Parce qu’elles ont moins de pouvoir économique – et donc moins de pouvoir de décision – que leur conjoint. Parce que leur « rôle » finit par les rattraper, un jour ou l’autre, et que la pression sociale les exhorte à s’en emparer sans faire de bruit.

Quelle solution, alors ? Avoir conscience de ses propres biais et stéréotypes sexistes est un commencement. On peut – et on doit – faire l’effort de combattre ses automatismes, de repousser ses réflexes, d’harmoniser les rôles. Bien choisir son partenaire semble également important. Avant de s’engager sur le chemin cahoteux de la vie avec un partenaire potentiel, il faut s’assurer que nos idées, nos aspirations, nos attentes concordent. La communication – mais aussi l’observation – sont la clé. Et sans vouloir faire la promotion des hommes féministes (ils restent rares, il n’y en aura donc pas pour tout le monde) : ne sont-ils pas censés être de meilleurs partenaires ? A bon entendeur !