Artistes femmes : l’étrange disparition

Artistes femmes : l’étrange disparition

Vous êtes-vous déjà intéressé.e.s à l’histoire de l’art ? On a beau procéder aux plus minutieuses excavations, on peine à y retrouver plus que quelques traces d’une présence féminine – très – discrète. En réalité, l’absence relative de femmes dans l’histoire de l’art procède d’une amnésie volontaire : elles ont été délibérément effacées des archives. A-t-on vraiment besoin de se demander pourquoi la mémoire collective n’a fait entrer que des hommes au panthéon des grands artistes, lorsque l’on sait que ceux qui écrivent l’histoire sont… des hommes ?

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Les artistes femmes, les génies féminins existent et ont toujours existé. Leur nom a « simplement » été effacé de la mémoire collective, comme on rature un mot qui nous gêne, lorsqu’elles n’ont pas été purement et simplement empêchées de créer. Il est vrai que les obstacles à leur émancipation artistique ont longtemps été nombreux : dépendance économique, moindre accès à l’éducation, mariage, maternités, confinement au foyer… Comment trouver le temps, l’énergie de créer quand on est coincée chez soi avec des enfants dont il faut s’occuper et une pile de tâches ménagères à exécuter ? Comment trouver l’inspiration quand on ne vit rien et que son horizon se limite à une poignée restreinte de personnes et de paysages ? Les femmes n’ont pas seulement été empêchées de créer, elles ont aussi été amputées de leur potentiel artistique.

L’écrivaine Virginia Woolf le souligne dans son essai féministe Une chambre à soi (1929), dans lequel elle arrive à la conclusion que toute femme désireuse d’écrire a ultimement besoin « d’avoir de l’argent et une chambre à soi ». Et si le fantôme de quelques femmes artistes subsiste aujourd’hui, flottant avec peine dans l’océan froid des artistes dont on se souvient, elles sont bien souvent ramenées à leur genre et leur condition de femme.

Face au mythe du génie masculin érigé par les hommes, pour les hommes, on a institué la règle que les œuvres commises par des femmes sont accessoires. Une manière pour elles de s’amuser, de faire passer le temps ; un petit jeu sans conséquence, en somme. Pendant ce temps-là, les artistes masculins s’affairent, eux, à réaliser des chefs d’œuvres.

La dévalorisation séculaire du féminin a conduit à ce que les femmes artistes soient exclues d’office de la grandeur, privilège historiquement réservé aux hommes. Qui peut aujourd’hui citer le nom d’une femme peintre, à part Frida Kahlo ? Le nom d’une femme prix Nobel de littérature ? Le nom d’une grande réalisatrice de cinéma ? Le nom d’une femme compositrice, le nom d’une cheffe d’orchestre ?

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Marie Eléonore Godefroid, Portrait de Mme de Staël

Ce n’est pas que les femmes ne créent pas, ont moins de talent ou moins d’audace. C’est simplement qu’on ne leur a pas laissé la place, et qu’elles ont été volontairement effacées de la mémoire collective. Encore aujourd’hui, le monde de l’art reste dominé par les hommes, même si les choses tendent heureusement à changer. On ne peut s’empêcher de faire le parallèle avec la fameuse rhétorique sur le manque de confiance des femmes comme barrière à leur émancipation : « s’il y a si peu de femmes aux postes de direction dans les entreprises et institutions publiques, c’est qu’elles sont moins souvent candidates / moins ambitieuses / moins proactives/ moins intéressées par les postes de pouvoir ». Mais le prétendu manque de confiance des femmes a bon dos. C’est bien pratique : on peut lui faire endosser la responsabilité de faits qui ne sont en réalité que des discriminations sexistes. Et ainsi se dispenser d’agir, parce que si les femmes ne prennent pas le pouvoir, c’est tout simplement parce qu’elles n’osent pas ou ne sont pas intéressées. Fin de la discussion !

Œuvres de femme

C’est un fait qui a été de nombreuses fois documenté : lorsqu’une femme créé, le regard collectif considère son travail avec moins de sérieux que s’il s’était agi d’un homme. Ce qu’elle produit est mineur, accessoire, spécifique à son sexe. Si le masculin représente l’universel, alors les femmes ne peuvent dessiner, écrire, peindre, filmer des histoires « de femme », qui n’ont pas vocation à saisir une vérité générale. C’est d’une absurdité sans nom : pourtant, le caractère historiquement supplétif des femmes les poursuit jusque dans la façon dont on considère leur production artistique. Elles « complètent » les hommes, elles ne peuvent donc créer que des œuvres secondaires.

Et c’est ainsi qu’un roman d’amour « magistral » écrit par un homme deviendra un roman de plage sympathique s’il est écrit par une femme ; c’est ainsi qu’une comédie filmée par un homme deviendra un « film de filles » s’il est réalisé par une femme ; c’est ainsi qu’un tableau de maître peint par un homme deviendra une œuvre délicate et poétique s’il est réalisé par une femme. On ne parle pourtant pas de « films de garçons » ou de « bro lit » lorsqu’une œuvre met uniquement en exergue des protagonistes masculins.

On m’a souvent répondu, lorsque je disais que j’écrivais : « ah oui, tu écris quoi ? des histoires d’amour ? » Car dans l’inconscient collectif, une femme qui écrit ne peut écrire que des bluettes stériles, des amuse-bouche frivoles, des textes sur la seule chose qui la concerne dans la société : l’amour. La séduction. Et les hommes, bien sûr, dont elle cherche le regard en permanence.

Je n’ai jamais écrit d’histoires d’amour. Non que je trouve ce genre dégradant, bien au contraire. Mais les gens qui me posaient cette question ne pensaient pas à Belle du Seigneur, plutôt aux romans Harlequin : quelque chose de facile, niais, superficiel. Féminin. J’ai fini par m’interroger sur la façon dont ces quelques personnes faisaient automatiquement le lien entre femme qui écrit et barbouillages de midinette qui s’essaye à quelque chose qui n’appartient pas à son genre. Il n’y avait aucune malveillance dans leur propos, simplement quelque chose d’automatique, une sorte de réflexe primaire. Car l’art, le vrai, n’est pas fait pour les femmes ; l’Histoire est d’ailleurs là pour nous le rappeler. D’ailleurs, le mot « génie » ne s’accorde-t-il pas uniquement au masculin ?

Les femmes dans l’art

Dans l’imaginaire collectif, l’art est un domaine réservé aux hommes pour les qualités qu’il requiert : obstination, énergie, force mentale, esprit, réflexion, indépendance. Des qualités culturellement assignées au genre masculin. Les femmes, « vautrées dans l’immanence » pour citer Simone de Beauvoir, sont reléguées au domaine privé, aux tâches matérielles, au prosaïsme de la vie quotidienne. Elles n’ont pas vocation à réfléchir sur le monde, à créer, à partir à l’aventure, à prendre l’univers à bras le corps. Car ce serait trahir leur genre, et ce à quoi le patriarcat les a assignées.

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Rosa Bonheur, Lion couché

La morsure des stéréotypes de genre n’épargne aucun domaine. Ils s’appliquent aussi, sans surprise, à l’entreprise artistique. Les femmes artistes sont généralement considérées avec une bienveillance subtilement teintée de condescendance : on feint de s’extasier sur la façon dont elles exercent leur art, avec douceur, minutie, délicatesse, romantisme. On s’ébahit de leur singularité, elles qui proposent quelque chose de si différent. Ces louanges dont on abreuve les femmes artistes témoignent d’une vision essentialiste du monde.

Les femmes ont été assignées à produire des œuvres subsidiaires, mineures, loin de l’éclat et des fulgurances qui sont réservées aux hommes. En outre, les œuvres qu’elles créent doivent être inspirées de leurs préoccupations : l’intérieur, la maternité, la nature, l’amour, les rêves, la séduction (mais surtout pas le sexe). Car si l’on autorise les femmes à créer, c’est uniquement au nom de leur féminité : elles n’ont pas prétention à capturer l’universel.

Les grands romans ne peuvent être écrits que par des hommes car ils sont censés représenter la norme, le tout, lorsque les femmes ne peuvent écrire que sur leur expérience de femme, une expérience complémentaire et nécessairement limitée.

De fait, dès qu’une femme créé, elle est frappée du sceau de son genre. Ce qu’elle produit est intrinsèquement moins bon, moins fédérateur que ce que produit un homme. Qu’importe que nous représentions aujourd’hui 52% de la population mondiale : les femmes artistes sont encore souvent condamnées au particulier.

Lunettes filtrantes

Les biais de genre, dont nous sommes toutes et tous affecté-e-s pour avoir grandi dans une société sexiste, infusent jusqu’à nos jugements artistiques. Ces biais de genre nous font percevoir les œuvres masculines comme meilleures qu’elles ne sont en réalité, et les œuvres féminines comme moins qualitatives. Ce processus cognitif n’est pas conscient : il résulte simplement d’un puissant conditionnement social. Notre œil est entraîné à juger plus sévèrement les œuvres créées par des femmes, parce qu’on nous répète depuis toujours qu’elles valent moins que celles des hommes.

Oui mais les choses ont changé, me direz-vous. Ce qui était valable au 19e siècle ne l’est plus aujourd’hui. Pourtant, nul besoin de remonter loin dans le temps pour trouver des exemples de la discrimination qu’ont subie les femmes artistes ou écrivaines. J.K Rowling, l’auteure de Harry Potter, ne s’est-elle pas vue conseillée par son agent de n’utiliser que ses initiales comme nom d’auteure, au motif que les lecteurs et lectrices n’auraient pas envie d’acheter un livre de fantasy écrit par une femme ? On pense également à cette auteure qui, n’ayant reçu aucune réponse de la part des éditeurs à qui elle avait envoyé son manuscrit, a décidé de proposer à nouveau son travail sous un nom d’emprunt masculin. Cette fois-ci, les réponses ne se sont pas fait attendre, sous la forme de propositions d’entretiens ou de mises en relation, mais aussi de lettres de refus dans lesquelles on la complimentait toutefois pour son écriture et son « travail intelligent ».

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Suzanne Valadon, La chambre bleue

Les femmes qui sortent des carcans étonnent, dérangent, agressent encore. Ce sont les femmes qui réalisent d’autres œuvres que des comédies ou des films d’amour, ce sont les chanteuses qui crient un peu trop fort, sur des paroles un peu trop militantes, ce sont les écrivaines qui se frottent à la guerre, au sang, à la violence, ce sont les actrices qui apparaissent fatiguées, moches, mal fagotées, sans maquillage à l’écran. Souvent, elles sont frappées de réprobation pour avoir osé franchir les limites assignées à leur sexe. Le patriarcat n’attend pas des femmes qu’elles soient intelligentes, rebelles, violentes, imaginatives ; qu’elles aient un point de vue, une vision à partager, un message à faire passer ; qu’elles soient actives, têtues, ambitieuses ; qu’elles se consacrent à elles-mêmes au lieu de se sacrifier pour les autres.

Le cas du génie masculin

Le mythe du génie masculin est une construction sociale qui permet, entre autres, d’invisibiliser le travail des femmes artistes. Mais elle a également pour conséquence malheureuse de légitimer les actes répréhensibles des artistes masculins.

Ainsi, Roman Polanski a violé plusieurs mineures mais ce n’est pas grave : on ferme les yeux, puisque c’est un génie du cinéma. Woody Allen est accusé de violences sexuelles par sa fille adoptive mais qu’importe, c’est un grand artiste, il faut savoir dissocier l’œuvre de la personne. Le photographe de mode Terry Richardson est accusé par d’innombrables mannequins de viols et agressions sexuelles ? Il a simplement une façon un peu brutale de travailler, et puis de toute façon, c’est un artiste torturé. Dans de pareils cas, le talent supposé de l’agresseur lui permet d’échapper à la répression sociale et judiciaire. Les crimes ou délits dont il est l’auteur meurent avant même d’avoir été révélés, effacés par le glacis de l’indulgence collective, excusés d’office par son génie pourvoyeur de passe-droits. La figure du citoyen tenu au respect des règles est dissociée de celle de l’artiste, que son statut privilégié libère de toute contrainte.

Deux problématiques s’affrontent ici : la culture du viol, dont tous les hommes bénéficient sans qu’il n’y ait besoin d’être reconnu comme un génie, et les représentations et mythes collectifs. Dans l’art, comme dans bien d’autres domaines, c’est le fameux schéma binaire de la complémentarité des sexes qui prévaut. On a ainsi d’un côté l’homme artiste, représenté comme un individu décadent, visionnaire, affranchi des règles, et d’un autre côté la femme, représentée comme une muse, un modèle, un élément passif sur lequel se greffent les projections et réalisations du créateur. La femme dans l’art est un support, propre à inspirer le créateur par sa beauté, par son essence mystérieuse. Elle n’agit pas, ne créé pas, ne produit pas : elle est. On retrouve ici la fameuse dichotomie féminin objet et masculin sujet.

Et puisque la femme dans l’art est un porte-manteau, un support aux fantasmes du créateur, on s’offusque peu de savoir qu’elle ait pu être violentée ou utilisée comme un objet. Et puisque l’homme artiste est un prodige à qui les règles dévolues au commun des mortels ne s’appliquent pas, on s’indigne peu du fait qu’il puisse aussi être un agresseur, un violeur, un pédophile. Cela fait partie du package de l’artiste maudit, n’est-ce pas ?

Où sont les femmes ?

L’art (le vrai) étant donc considéré comme intrinsèquement masculin, il n’est pas étonnant que l’on continue à proposer uniquement des œuvres créées par des hommes dans les programmes scolaires. Il a fallu attendre jusqu’à… aujourd’hui, soit l’année 2018, pour qu’une auteure (Mme de Lafayette) soit enfin au programme du bac L !
Une auteure. Pendant que les Molière, Balzac, Zola, Maupassant continuent de voir leur œuvre étudiée et leurs propos figés dans une misogynie vieille de plusieurs siècles soigneusement analysés, les auteures peinent à sortir du cloaque dans lequel elles ont été reléguées. Quel message cela renvoie-t-il aux élèves ? Il ne suffit sans doute pas de leur apprendre que le masculin l’emporte sur le féminin : après avoir énoncé la règle, il faut joindre l’exemple !

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Mary Cassatt, Summertime

Le manque de modèles féminins est un problème qui se retrouve dans tous les domaines. En matière d’art, il est hélas particulièrement prégnant : les groupes de musique les plus mis en avant sont composés d’hommes, les tableaux exposés dans les musées sont peints par des hommes, les prix littéraires sont décernés en majorité aux hommes (par des jurys masculins…), la plupart des longs-métrages sont réalisés par des hommes. Bien sûr, les choses changent, et les femmes prennent de plus en plus de place dans le paysage artistique. Il y a de quoi être optimiste pour la suite.

Mais les faits sont là : l’histoire de l’art s’est jusqu’ici conjuguée au masculin. Et peu d’efforts ont été faits pour repêcher les femmes de l’oubli dans lequel elles ont été injustement plongées.

Or, le manque de représentations et de modèles est un poison pour les femmes, et a fortiori les petites filles. Il n’est pas acceptable qu’en 2018, les enfants et adolescent-e-s continuent à n’étudier que des œuvres créées par des hommes.

J’ai remarqué quelque chose, un jour, qui m’a fait réfléchir. Depuis toujours, je préfère en effet « consommer » des œuvres produites par des femmes, comme si j’avais un besoin presque vorace de modèles auxquels je pourrais m’identifier, desquels je pourrais m’inspirer. Comme si j’essayais de combler la désespérante absence de modèles féminins à laquelle sont confrontées les filles pendant leur scolarité. Ou, tout simplement, parce que j’avais envie de lire, regarder, écouter des œuvres auxquelles je pourrais m’identifier en tant que petite fille, puis jeune femme. Rien que de très normal, finalement. Mais la normalité que l’on continue de proposer aux filles et aux femmes est celle d’une hégémonie masculine qui serait légitime et inéluctable. Dans la création, mais aussi la représentation.

C’est pourquoi il est important, aujourd’hui, de sortir les artistes femmes de l’ombre et du silence dans lesquels elles ont longtemps été confinées. Nous devons offrir aux femmes et aux filles des modèles qui leur permettent de voir plus loin que l’horizon traditionnel, basique de la féminité. Il est important qu’elles sachent que, en dépit de ce que le discours dominant voudrait nous faire croire, la grandeur, le génie, l’intelligence créatrice n’ont pas de genre.

 

 

Pour en finir avec la « Maman »

Pour en finir avec la « Maman »

En cette veille de Fête des mères, créée dans les années 20 après la Première Guerre Mondiale pour soutenir la politique nataliste française et institutionnalisée par le maréchal Pétain en 1941 (il est bon de le rappeler…), questionnons-nous sur l’importance de la figure de la mère dans la société française. 71EuuTY5uhL._SL1000_

Identités de femmes, identités d’hommes

A 70 ans, Hillary Clinton peut se targuer d’avoir une impressionnante carrière à son actif. Après avoir été sénatrice de l’Etat de New York, puis secrétaire d’Etat pendant le second mandat de Barack Obama, de 2009 à 2013, elle s’est imposée comme un véritable role model pour de nombreuses jeunes filles en devenant en 2016 la première femme candidate du parti démocrate pour le poste de président.e des Etats-Unis et en remportant la majorité des suffrages populaires au plan national (sans toutefois emporter la présidentielle).

Sur sa biographie Twitter, elle se définit pourtant ainsi : « Wife, mom, grandma, women+kids advocate, FLOTUS, Senator, SecState, hair icon, pantsuit aficionado, 2016 presidential candidate ».

Aussi surprenant que cela puisse paraître, Hillary Clinton, femme politique d’expérience s’il en est, se perçoit donc avant tout comme une « épouse, mère, grand-mère et première dame ». Son plus grand accomplissement professionnel à ce jour (avoir été la première femme candidate du parti démocrate à la présidentielle des Etats-Unis), fait la grise mine en queue de peloton, s’excusant presque d’être mentionné.
Hillary Clinton est loin d’être la seule femme puissante à se définir en premier lieu par rapport à sa situation familiale et plus largement ses relations sociales. De nombreuses femmes brillantes, qu’elles soient politiques, artistes, entrepreneuses, militantes, affichent fièrement sur les réseaux sociaux leur statut de mère et d’épouse, souvent même avant leur activité professionnelle. Un léger parfum de régression – à moins que nous n’ayons en fait jamais réellement avancé ? Quoi qu’il en soit, à l’ère du digital, la mise en exergue de son statut personnel ressemble de plus en plus à un passage obligé pour les femmes publiques. On ne s’étonne plus de lire, sur les réseaux sociaux, des descriptions de cet acabit : « XXX, épouse et mère de 3 enfants – accessoirement Prix Nobel de Littérature 2018 et triple championne olympique de patinage artistique ».

On peine à imaginer un Bill Clinton, un Emmanuel Macron ou tout autre homme puissant se définir en premier lieu comme un « dad of 3 » ou un « époux comblé ». Et pour cause : les hommes tendent à se définir par leurs activités et leurs réalisations, et non par les relations qu’ils entretiennent. La façon qu’ont les hommes et les femmes de s’envisager, de se décrire, de construire et de situer leur identité n’est pas l’œuvre du hasard ni de la biologie. Elle est le fruit de milliers d’années de conditionnement sociétal, pendant lesquelles les hommes ont été valorisés pour leurs accomplissements et leur capacité à faire, à se suffire à eux-mêmes, et les femmes louées pour leur capacité à incarner une essence, à être (une mère, une épouse, une fille de…). Ainsi, et même si cela tend heureusement à changer, les femmes ne sont pas socialement valorisées pour leurs réalisations personnelles, mais pour les liens qu’elles entretiennent dans la sphère privée. On le remarque notamment avec ces éléments de langage, certes datés mais caractéristiques : une femme « fait un beau mariage » quand un homme, lui, est un « bon parti ». Derrière la théorie de la « complémentarité des sexes » se cache en filigrane l’idée que les femmes sont des objets, par opposition aux hommes qui, eux, sont des sujets représentant l’universalité.

Dans les médias, les femmes sont encore souvent représentées en tant que « femmes de », figurines muettes et sacrificielles posant dans l’ombre d’un individu de sexe masculin, objets décoratifs de peu d’exigences et d’accomplissements. De la muse à la First Lady, en passant par la figure immémoriale de l’épouse (la fameuse « femme de »), les représentations sociales des femmes ont longtemps été uniformes. Elles apparaissaient en effet majoritairement comme les accessoires des hommes, et non comme des personnes à part entière. Il n’est pas étonnant dans ces conditions qu’elles aient fini par intérioriser leur fonction supplétive, leur statut d’objet rattaché à un sujet – un homme, des enfants, une famille. Et qu’elles n’aient d’autre choix que de mettre en avant l’une des seules identités pour lesquelles elles seront unanimement reconnues, admirées et valorisées.

Ainsi s’est construite la figure séculaire de la « maman ». De la vierge Marie à la figure mythique de la mère de famille, les modalités de représentation des femmes – dans l’art, les médias, la culture de masse – ont très longtemps été restreintes à leur seul statut de mères. Les choses changent depuis plusieurs années, et c’est tant mieux : mais il reste de cet héritage séculaire de nombreux résidus. Comme des traces de sang dans la neige, les milliers d’années d’histoire et d’oppression qui nous précédent ne s’effacent pas si aisément. Aujourd’hui encore, certes dans une moindre mesure, on n’attend pas des femmes qu’elles deviennent des génies, des écrivaines, des exploratrices, des scientifiques, des voyageuses au long cours, des entrepreneures. On attend d’elles qu’elles deviennent des mères, et surtout qu’elles le restent. Le non-désir d’enfant est d’ailleurs collectivement observé et analysé – quand on veut bien en parler – comme s’il s’agissait d’une cocasserie doucement pathétique. En 2018, la réflexion sur ce sujet est au mieux timide et hésitante, au pire complètement absente du débat public.

« Maman, c’est mon plus beau rôle » ; « Tu comprendras quand tu auras des enfants » ; « La maternité a changé ma vie » ; « depuis que j’ai des enfants, je vois les choses différemment » ; « on ne touche pas aux mamans ».

La rhétorique sacralisante sur la maternité qui « transforme, bouleverse, ouvre les yeux, apaise, rend meilleure » n’est pas nouvelle. Au-delà de sa véracité individuelle qu’il n’est pas question de remettre en cause, ce discours a priori innocent demeure le produit d’un système patriarcal qui essentialise les femmes et porte aux nues leurs qualités supposément « naturelles » pour mieux les dissuader de s’aventurer sur les plates-bandes des hommes, réputés si différents. En somme : à chacun son pré carré. Une stratégie plutôt fine puisqu’elle permet d’assurer, par la sacralisation d’un prétendu éthos féminin, la domination des femmes avec leur propre consentement.

C’est que la maternité reste pour l’instant la seule identité dont les femmes peuvent se prévaloir avec l’assentiment général. Dans nos sociétés sexistes, la maternité nimbe d’une aura particulière, et de nombreuses femmes s’emparent avec soulagement de cette identité qui leur confère, peut-être pour la première fois de leur vie, une importance.

Comme le souligne en effet la féministe américaine Andrea Dworkin dans son fort déprimant – mais non pas moins pertinent – ouvrage « Les femmes de droite« , « avoir des enfants demeure la seule contribution sociale créditée aux femmes – c’est l’assise même de leur valeur sociale ». Si les lignes sont indéniablement en train de bouger, il n’en reste pas moins que mettre en avant ses ambitions professionnelles, ses compétences ou ses accomplissements de toute nature ne va pas de soi pour les femmes, que le corps social se figure plus aisément en madones entourées de tendres enfants qu’en cheffes d’entreprise féroces. Le fait est là : appliqué à une femme, le mot « ambition » perd ses beaux atours pour se muer en un qualificatif peu louangeur. Et si les modèles féminins mis en avant par les médias sont de plus en plus variés, la réalité dans laquelle nous vivons est toujours celle d’un monde qui repose sur les clivages de genre. Il est alors facile voire même logique qu’après des années de combat, les femmes décident de se rabattre sur le seul et unique bastion sur lequel elles ont le plein contrôle – et le pouvoir : la maternité.

S’il y a bien une question sur laquelle les féminismes peinent à s’accorder, c’est celle-ci. Comme tout ce qui touche au charnel, au corps, à la vie dans son aspect le plus organique, le plus férocement intime, primal, le sujet de la maternité est épidermique, et difficile à approcher. Il n’en demeure pas moins passionnant, en ce qu’il est au cœur même de la réflexion féministe et des questions qui s’y rattachent. Deux principaux courants s’affrontent à ce sujet : les féministes universalistes, dont Simone de Beauvoir est la figure de proue, qui postulent que la maternité est un levier de la domination des hommes sur les femmes, et les féministes différencialistes (aussi appelées essentialistes), pour qui la capacité des femmes à mettre au monde touche au sacré, et doit être célébrée en tant que tel. Pour la modeste féministe que je suis, il en va du mythe de la « maman » comme du mythe de la vierge, ces figures féminines censées représenter un idéal patriarcal de pureté docile. La sacralisation de la maternité nage maladroitement contre les avancées du féminisme, en ce qu’elle met en exergue une essence féminine qui n’a rien de naturel, et contribue insidieusement à légitimer les inégalités de genre.

 

Avoir (ou pas) des enfants : la glorification de la maternité comme vecteur de sexisme

La maternité comme identité féminine fondamentale est ainsi l’une des allégories les plus puissantes du sexisme bienveillant. Cette forme de sexisme, à l’opposé du sexisme hostile que l’on connaît tous et toutes, est une attitude subjectivement positive, qui semble différencier les femmes de manière favorable mais ne fait en réalité que « maintenir les inégalités sociales entre les genres » (voir à ce sujet l’étude de Marie Sarlet et Benoît Dardenne). C’est une forme de contrôle social, qui avance masqué pour mieux opérer. La célébration de la nature « féminine », supposément douce et maternante, et du rôle capital de la mère de famille est donc un piège dans lequel les femmes sautent à pieds joints. Forums, magazines, comptes Facebook et Instagram dédiés exclusivement aux « mamans » … l’existence de ces multiples canaux sans réels équivalents masculins en témoigne : devenir mère confine un statut particulier aux femmes. Mais de la mère mystifiée au sexisme ordinaire (« tu vas demander une promotion ? mais qui va garder les enfants ? »), il n’y a souvent qu’un pas.

D’ailleurs, il convient de respecter les règles patriarcales en la matière pour que la valorisation sociale opère, comme une mayonnaise bien tournée. Si vous continuez à travailler à un rythme effréné, vous avez perdu : vous n’êtes pas la « maman » idéale, celle dont raffole Instagram et ses filtres irisés. La maternité n’est glorifiée que dans la mesure où elle correspond aux canons patriarcaux de sujétion, de douceur, de dépendance et de sacrifice. Elle n’a vocation à être un vecteur d’épanouissement pour les femmes que si elle s’opère dans un cadre parfaitement normé, structuré, en un mot : prédéfini.

Il n’est pas question ici de nier la dose de courage et d’énergie nécessaires à l’éducation d’un ou plusieurs enfants, mais plutôt d’interroger les fondements ce « culte » moins innocent qu’il n’en a l’air. Encore aujourd’hui, la maternité demeure le prisme universel au travers duquel sont perçues les femmes, qu’elles souhaitent devenir mères ou non. Comme un liquide incolore, le sexisme se niche aussi dans cette contrainte au fatalisme biologique, qu’il est bien utile de convoquer lorsqu’on souhaite remettre les femmes à « leur place » – c’est-à-dire dans la sphère privée. L’essentialisation des caractéristiques féminines n’est en effet pas sans conséquences, puisqu’elle offre une justification facile et catégorique à l’existence des inégalités structurelles entre les sexes. Le plafond de verre ? C’est parce que les femmes ne sont pas aussi ambitieuses que les hommes et qu’elles préfèrent rester chez elles à s’occuper de leurs gosses. La division sexuée du travail ? C’est la nature, enfin ! L’assistanat sied bien mieux aux femmes que les postes de direction du fait de leur nature douce et obligeante. Quant aux inégalités de salaire, pourquoi payerait-on une femme autant qu’un homme, puisqu’elle va très certainement s’arrêter en milieu de carrière pour élever ses enfants ?

Il n’est pas toujours facile de débusquer les pièges du sexisme bienveillant, ni d’en comprendre les implications profondes : et c’est là toute sa force. Pourtant, nous devons entreprendre cet important travail de déconstruction si nous voulons atteindre un jour – et non pas seulement effleurer – l’égalité réelle entre les sexes, dans tous les domaines.
Dont la parentalité.

Les femmes ne sont probablement pas plus enclines génétiquement à désirer avoir des enfants – et à savoir s’en occuper – que les hommes. Là où l’on convoque la nature, c’est en réalité la culture qui s’exprime. Les femmes sont en effet socialisées depuis leur plus jeune âge à s’envisager comme des mères potentielles, au travers de jeux qui leur sont spécifiquement dédiés (poupées, dînette, etc.) et de discours réitérés sur la nature du rôle qui leur est dévolu dans la société. Il n’est jamais aisé de différencier le désir pur, intime du désir façonné par le conditionnement social. Mais il est possible de déconstruire les mythes qui façonnent notre société, afin d’assurer à chacun la capacité d’être libre, épanoui et de faire des choix éclairés.

 

Papa, où t’es ?

Une question se pose : où sont les pères, dans tout ça ? La parentalité ne réserverait-elle son fabuleux effet rédempteur qu’aux seules femmes ? Non : si ces dernières (sur)investissent la maternité, c’est avant tout parce que c’est accessible, confortable, attendu, et qu’elles seront valorisées socialement pour cela. Elles endossent le rôle gratifiant de la « maman » qu’on les a conditionnées à devenir depuis leur plus tendre enfance, lorsqu’elles jouaient avec des poupées, des dînettes et des chauffe-biberons miniatures. Elles se revêtent de cette identité comme on se love dans un plaid après une dure journée, poussées par la conscience qu’il s’agit de ce que l’on attend d’elles, convaincues après des années de contrôle social que leur accomplissement passe nécessairement par ce chemin ; que leurs réussites passées ne seront jamais rien à côté de leur nouveau statut de mère, collectivement envisagé comme une forme d’adoubement.

Etre fière de ses enfants, de la famille qu’on s’est créée est un sentiment naturel. Il n’est pas question ici de questionner les ressorts intimes de la maternité et du désir d’enfant, mais plutôt d’observer les implications de ce mythe au travers du prisme social et politique. Car n’envisager les femmes qu’au travers de leur seul statut de mère est un problème – encore plus lorsque les femmes elles-mêmes se repaissent de cette identité comme on se barbouille de chantilly, avidement, joyeusement, candidement, participant ainsi sans le savoir à leur propre oppression. Là où l’on glorifie la mère, on efface l’individu dans tout ce qui le compose, tout ce qui le rend unique : son histoire, ses désirs, ses réussites, ses échecs, ses talents, ses failles, ses forces, ses blessures, son potentiel, son avenir. On le relègue dans une pièce aveugle dont il ne pourra jamais sortir malgré tous ses efforts, on l’élague, le réduit, le comprime.

Cette réification des femmes au travers de leur utérus créé, en outre, une ligne de démarcation fortement clivante entre celles dont le glorieux organe s’est déjà fait terre d’accueil et celles qui, de manière délibérée ou non, n’ont jamais connu la maternité. Celles qui savent, et celles qui ignorent. Celles qui ont réussi, et celles qui ont perdu. Le mythe de la maternité est puissant, parce qu’il a fait sienne cette devise martiale : diviser [les femmes] pour que [les hommes puissent] mieux régner.

J’ai parlé plus haut du danger que constitue le fait de circonscrire son identité à celle des autres, de se voir comme une contingence, un trait d’union et non comme une personne à part entière. Il ne faut pas non plus oublier qu’à trop accorder d’importance aux « mamans », on finit par en oublier les « papas ». Or, c’est un fait indéniable que l’égalité des sexes n’est pas soluble dans les stéréotypes de genre. Offrir un traitement différencié à l’un ou l’autre sexe, c’est légitimer en filigrane les inégalités femmes-hommes. Soit l’on reconnaît aux femmes des qualités spécifiques que n’ont pas les hommes – au risque encore une fois d’offrir une justification aux inégalités de genre, soit l’on concède une bonne fois pour toutes que, au-delà du fait biologique, les hommes et les femmes ne possèdent de différences que celles que les stéréotypes de genre leur accordent. En somme : que les mères ne sont pas plus importantes que les pères, et que les hommes ne sont pas moins « sachants » que les femmes en matière de parentalité. Qu’il n’y a que des individus aussi curieux, égarés et émus les uns que les autres face à ce vaste tableau blanc.

 

Construire librement son identité

Je ne suis pas certaine de vouloir des enfants un jour, comme des milliers d’autres jeunes femmes qui revendiquent aujourd’hui leur non-désir ou leur indifférence sur la question. A la place de cet instinct, de ce désir viscéral que je serais supposée ressentir, il n’y a qu’un grand silence.
Un silence qui n’est pas le néant : un silence dans lequel il y a tout simplement autre chose.

Pour cette raison, je revendique mon souhait d’évoluer dans un monde où les femmes ne sont pas sans cesse ramenées à leur condition biologique, où la maternité n’est pas communément présentée comme l’apogée de toute une vie, où les modèles et représentations sociales des femmes vont bien au-delà d’une déclinaison d’identités restreintes : la « maman qui travaille », la « maman au foyer », la « mompreneur », la « jeune femme pas encore maman mais qui se demande déjà comment elle va concilier ses ambitions professionnelles avec les futures exigences de sa vie personnelle » et enfin la « femme qui ne veut pas être maman ». Et si l’on exigeait des horizons plus vastes ?

Sans nier les désirs de chacun.e, nous devons faire un effort d’imagination pour voir les femmes au-delà de ce qu’elles doivent être, au-delà des stéréotypes et des normes sociétales qui ont dessiné au fil du temps les pourtours d’une identité féminine prétendument universelle qui gêne comme un vêtement trop petit. Nous ne pouvons trouver acceptable le fait d’amputer 52% de la population mondiale d’une partie de son identité, en lui faisant endosser des attributs et/ou des aspirations qui ne sont pas nécessairement les siennes.

C’est un fait : la grande majorité des femmes seront mères un jour. Mais d’autres ne le deviendront jamais, par contrainte ou par choix. Pour que ce choix reste intime, individuel et non influencé, et parce que la maternité doit être affaire de désir et non de contrainte sociale, cessons enfin d’assimiler les femmes à des « mamans » – celles qu’elles sont, celles qu’elles deviendront un jour, celles qu’elles ne veulent pas être, ou bien celles qu’elles ne seront jamais.

 

Masculinité toxique : quand il faut baiser pour être un homme

Masculinité toxique : quand il faut baiser pour être un homme

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L’attentat de Toronto du 23 avril 2018, au cours duquel un homme conduisant un camion bélier a renversé une vingtaine de personnes, faisant 10 mort-e-s dont 8 femmes, a mis en lumière une communauté dont on aurait préféré ne jamais entendre parler, les « incels » (contraction de « involutary celibate », célibataire involontaire). Le conducteur faisait en effet partie de ces groupes d’hommes qui se réunissent sur des forums virtuels pour discuter de leur célibat, mais aussi et surtout de leur haine des femmes, qu’ils tiennent pour responsables de leur situation.

Ces groupuscules préconisent notamment d’organiser des viols collectifs pour soulager leur frustration, propageant ainsi des idées fausses, dangereuses et pourtant déjà communément acceptées par la société selon lesquelles le viol est une réponse à une pulsion irrépressible ou une insondable frustration sexuelle. Rectification : le viol est un outil de domination, qui répond à une volonté du violeur d’asseoir sa supériorité sur la victime.

A bien des égards, les incels partagent des points communs avec les bien mal nommés « pick up artists », ces hommes qui se réunissent (majoritairement sur Internet) pour apprendre l’art de la drague. Plus que la volonté d’apprendre à séduire, ce qui pourrait être leur dénominateur commun, le dessein de ces groupes d’apprentis « séducteurs » semble être de se réunir entre hommes et de propager leurs idées rigides sur ce qu’est la masculinité. On retrouve au sein de ces groupuscules l’idée rance selon laquelle la société se serait « trop féminisée » et les hommes auraient conséquemment perdu une grande partie de leur puissance. Ainsi, la haine des femmes et la séduction (deux notions semble-t-il opposées) servent à ces hommes de vecteurs de validation virile, seul but réellement recherché dans leurs entreprises respectives.

Depuis quelques temps, le terme de « masculinité toxique » s’impose de plus en plus dans le paysage médiatique, dans le but de déconstruire ces injonctions à la masculinité responsables de bien des maux. Le récent attentat de Toronto est l’occasion (regrettable) de se pencher une fois de plus sur le versant nuisible et mortifère de la masculinité, entendue ici comme construction culturelle, et plus particulièrement sur les injonctions sexuelles qui la composent.

Baiser. Pour être un homme, il faut baiser. C’est d’ailleurs l’une des seules inquiétudes qui est ressortie des débats post-Weinstein, avec des hommes terrifiés non pas à l’idée que tant de femmes subissent des violences sexuelles, mais que l’effondrement du patriarcat leur confisque à jamais la possibilité de séduire, c’est-à-dire baiser.

Et pour baiser, beaucoup, tout le temps, avec des partenaires sans cesse renouvelées (car l’Homme, le vrai, ne saurait se contenter d’une seule femme), il est nécessaire de s’enfermer dans un système où les femmes, en tant qu’objets sexuels, sont à la disposition des hommes et n’ont pas besoin de manifester leur consentement pour être « utilisées » ; où la douleur engendrée par des semaines, des mois ou des années sans baise confine à l’insupportable ; où l’unique dessein des hommes consiste à baiser, baiser et encore baiser, car telle est, semble-t-il, la mission qui leur a été confiée. Mais attention, il ne s’agit pas de coucher avec n’importe qui : ce serait bien trop facile. Les femmes hors des canons de beauté habituels sont ainsi disqualifiées d’office. Les femmes « baisables », pour reprendre leur rhétorique déshumanisante, sont quant à elles disponibles pour le tout-venant, telles d’appétissantes marchandises attendant d’être consommées.

Ces hommes imputent leur malheur à leur insuccès auprès de la gent féminine, d’autant plus vécu comme profondément inique que la société leur a inculqué dès le plus jeune âge que les femmes étaient par nature disponibles. Qu’importe l’âge, la beauté, la condition physique ou la personnalité de l’homme qui les convoite : ces critères, s’ils ont de l’importance dans le sens inverse, n’existent pas pour les femmes qui n’ont pas d’autre choix que d’accepter les avances du premier mâle venu, comme une plante verte « accepte » passivement d’être arrosée.

Les anglophones ont un mot pour qualifier cette attitude typiquement masculine qui consiste à croire que les femmes ne sont pas autre chose que des objets disponibles pour le tout-venant : entitlement. En français, on pourrait grossièrement traduire cette notion par l’expression « croire que tout vous est dû ». L’entitlement masculin appliqué aux relations amoureuses se traduit donc par le comportement d’un homme qui, de manière tout à fait autocentrée, va exiger d’une femme qu’elle lui « donne » du sexe, de l’attention et/ou de l’affection. « J’ai été gentil », « je lui ai payé le resto », « je lui ai fait des compliments », « j’ai appliqué toutes les techniques trouvées dans un obscur Ebook sur la séduction trouvé sur Internet » : les raisons ne manqueront jamais pour que l’homme entitled pense que la chose qu’il désire (du sexe, donc) lui revient de droit. Le fait que la femme sur laquelle il a jeté son dévolu puisse ne pas vouloir de lui, pour quelque raison que ce soit, ne lui traverse même pas l’esprit. Parce que dans notre société sexiste, le postulat est simple : les femmes ne sont pas des êtres humains disposant d’un libre arbitre et de préférences personnelles, mais des objets, des « cibles » résolument passives qu’il revient au mâle viril de conquérir.

Une question se pose alors : comment la société a-t-elle pu fabriquer de tels monstres ?

La réponse n’est malheureusement pas si simple, car le système sexiste dans lequel nous vivons est fait de racines multiples. La publicité, les médias, la pornographie, le cinéma, les jeux vidéo… ces diverses composantes, prises dans leur ensemble, concourent à forger une certaine vision de l’homme et de la femme et des rapports qui les lient entre eux. Ce qu’il faut dénoncer aujourd’hui, c’est un système solidement ancré, composé d’une multitude d’éléments qui peuvent être isolés les uns des autres mais non tenus individuellement pour responsables.

Il en est ainsi de la pop culture, qui infuse nos vies au quotidien pour y déverser son lot de représentations et de tropismes sexistes, ce qui contribue à la normalisation d’une inexorable asymétrie entre femmes et hommes. Romances littéraires gorgées de stéréotypes de genre, films mettant en scène des relations femme-homme largement asymétriques (comment ne pas évoquer ici le très problématique 50 nuances de Grey ?) et légitimant les violences sexuelles, émissions de télé où les femmes sont reléguées au rang de faire-valoir, imagerie porno disponible en deux clics sur Internet… Face à l’abondance de ces messages, nos subconscients n’ont pas d’autre choix que d’intérioriser la différence homme-femme, au travers de laquelle se trouvent légitimés de nombreuses inégalités et clichés de genre.

La perpétuation du fameux mythe de la « misère sexuelle » est également problématique. Si l’envie d’aimer, d’être aimé-e et d’avoir des rapports sexuels est bien évidemment humaine, le sexe n’est pas un droit, ni même un devoir.
Certes, l’existence du marché prostitutionnel et la sexualisation du corps féminin à des fins mercantiles pourrait faire croire aux hommes que le sexe – et donc les femmes – peut s’acheter, comme n’importe quel bien ou service. Mais il n’y a pas plus de misère sexuelle qu’il n’existe de droit inaliénable à baiser, ou de besoin irrépressible de baiser. On peut avoir des orgasmes, même – et surtout ? – sans partenaire. Certes, la frustration sexuelle et/ou amoureuse existent, il n’est pas question ici de le nier. Mais qui ne l’a jamais connue ? Les femmes aussi peuvent en être victimes, et elles ne fomentent pas pour autant des actes terroristes contre ces salopards d’hommes qui refusent de les pénétrer.

Le besoin irrépressible de sexe (dont les femmes seraient miraculeusement préservées – comme c’est étonnant) n’est pas une réalité biologique, mais une construction sociale et culturelle. Ainsi, de la Grèce antique jusqu’au début du 19e siècle, les femmes étaient vues comme des créatures dotées d’irrépressibles besoins sexuels, au contraire des hommes qui représentaient la maîtrise de soi et la pondération. Le stéréotype a fini par se renverser vers les années 1890, pour des raisons quelque peu nébuleuses (voir cet article à ce sujet).

L’idée contemporaine selon laquelle les hommes auraient des « besoins » (notamment celui de se vider régulièrement, comme s’il était possible de mourir d’un trop-plein de sperme) sert surtout d’excuse aux comportements prédatoires, parmi lesquels les agressions sexuelles et les viols. Ce que l’on ne dit pas, c’est que la grande majorité des violeurs ont des rapports sexuels réguliers. Ils ne violent pas parce qu’ils sont acculés par un besoin biologique qui les dépasse, mais parce qu’ils sont mus par la volonté consciente de dominer, d’écraser, d’anéantir leur victime.

Ceci posé, précisons s’il est encore besoin que personne n’est mort-e de n’avoir pas baisé pendant X années ou d’être resté-e vierge jusqu’à 35 ans : de ce fait, le sexe ne peut décemment être comparé à un besoin primaire, au même titre que le besoin de manger ou de boire. En revanche, les hommes sont socialisés pour vouloir du sexe, car le sexe est le moyen par lequel ils doivent prouver leur valeur – donc leur virilité. Le sexe étant entendu comme un rapport sexuel avec pénétration vaginale, Saint-Graal absolu à l’aune duquel se mesure la réussite dudit rapport.

Les injonctions à la masculinité changent au gré de l’Histoire. Aujourd’hui, il s’avère qu’il faut coucher avec des femmes pour être un homme. La virilité telle que prescrite par la société contemporaine est en effet hétérosexuelle, vigoureuse et dominatrice. Elle s’exprime par le biais du corps, et plus précisément par la pénétration vaginale. Comme toutes les normes, celles qui encadrent la virilité sont aléatoires, donc nécessairement absurdes. Pour les hommes, le sexe est donc un moyen, et non une fin en soi. Ils ne désirent pas du sexe pour le plaisir ou le sentiment de liberté que cela peut leur procurer. Ils désirent du sexe parce qu’il s’agit d’un des biais par lesquels ils peuvent, par lesquels ils doivent s’affirmer en tant qu’hommes. Ainsi, désobéir à cette injonction revient à nier la validité de sa propre existence.

L’injonction à baiser, donc. Elle est profondément toxique, et ceci à plusieurs égards : non seulement elle stigmatise les hommes qui ne s’y conforment pas (par contrainte ou par choix), mais elle créé en outre une asymétrie de fait dans les rapports amoureux entre femmes et hommes. L’intériorisation de cette injonction peut en effet conduire les hommes à ne plus considérer leurs partenaires potentielles comme des êtres humains dignes d’intérêt, mais comme des « cibles » de chair qu’il convient d’accrocher à son tableau de chasse. La dimension humaine et émotionnelle des rapports amoureux, qui créé pourtant toute leur richesse et leur complexité, est occultée au profit d’un utilitarisme sinistre, peu apte à procurer de l’épanouissement.

De plus, l’injonction à baiser est un terreau propice aux violences et coercitions sexuelles, dont sont victimes de très nombreuses femmes. Elle infuse les rapports entre femmes et hommes de stéréotypes nocifs et les structure selon une hiérarchie uniquement profitable au sexe masculin. Dans notre configuration actuelle, aux hommes la « conquête » amoureuse (et donc le choix), aux femmes la passivité docile (et donc l’attente). Aux hommes l’injonction à prouver sa virilité au travers d’une succession d’actions gravées dans le marbre de l’inconscient collectif, comme payer l’addition au restaurant, prendre l’initiative du premier baiser ou du premier rapport sexuel, bander fort lors dudit rapport sexuel. Aux femmes de suivre, dans une acceptation tacite, les « règles » édictées par l’homme dans le rapport de séduction ; d’être prises en charge et protégées ; d’être donc passives, inertes, sans maîtrise de leurs désirs. Ces rôles prédéfinis lèsent les femmes tout autant que les hommes, en ce qu’ils et elles se retrouvent enfermé-e-s dans un compartiment étroit dont il est très difficile de s’échapper.

Il découle en somme de cette injonction virile à avoir des rapports sexuels, en filigrane de laquelle se lit l’injonction à dominer (et donc à se comporter comme un homme, un vrai), de nombreux comportements genrés que l’on impute injustement à la biologie : l’infidélité, le désintérêt pour la vie de couple, l’appétit sexuel intarissable, l’incapacité à percevoir les femmes comme des êtres à part entière, etc. Ces codes genrés font des ravages, sur les individus en particulier et sur la façon dont ils appréhendent leurs relations amoureuses en général.

Et si les hommes avaient été socialisés pour croire que le sexe est accessoire, ou du moins sans rapport direct avec leur valeur en tant qu’être humain ? Si les hommes avaient été socialisés pour voir les femmes autrement qu’à travers le prisme corporel et sexuel ? Et si le sexe n’était pas une valeur cardinale de notre société, ni un marché sur lequel les femmes s’offrent languissamment, sans que personne ne se soucie de leur consentement ? Et si nos sociétés n’étaient pas infusées par le sexe, si les injonctions à baiser n’existaient pas, si les corps n’étaient pas des monnaies d’échange, si la sexualité (ou l’absence de) de chacun-e n’appartenait pas à la sphère publique ?
Ces groupuscules existeraient-ils seulement ? La réponse est : probablement pas.

Nous n’avons pas à en vouloir aux hommes qui sont victimes d’un système qui les empêche d’être simplement eux-mêmes. En revanche, nous devons dire non à la culture du viol et aux injonctions genrées, non à cette mouvance sectaire qui semble gagner chaque jour un peu plus de terrain, non à ces hommes endoctrinés, confits dans leur haine d’eux-mêmes et de l’autre, persuadés que l’unique salut de leurs vies misérables viendra d’une pénétration vaginale.

Il paraît inutile de devoir le préciser, mais répétons-le tout de même : les femmes ne sont pas responsables du célibat durable de certains hommes. La violence, bien que non nécessaire, devrait ainsi être retournée contre le système patriarcal, celui-là même qui a donné naissance aux injonctions toxiques dont ces hommes sont victimes. La violence devrait être utilisée pour déconstruire la masculinité. Pourtant, peu d’hommes s’y attellent, tout simplement parce qu’ils regardent dans la mauvaise direction.

Dans un système sexiste, il est en effet si facile de blâmer les femmes.