Quand l’amour entrave les femmes

Quand l’amour entrave les femmes

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Crédit illustration : Julia Geiser ©

 

On entend souvent que les femmes seraient avantagées (par rapport aux hommes) sur le « marché de l’amour », une idée propagée à l’envi par de nombreux recalés de la séduction comme les incels.

Pour ces dangereux misogynes, le monde se divise entre hommes esseulés à qui l’on dénie tout épanouissement sexuel et femmes fatales dont la vie n’est qu’une insolente succession de relations sexuelles (mais avec qui du coup ?). Dans leur monde étrange, les femmes célibataires, vierges, frustrées et/ou en mal d’amour n’existent tout simplement pas.

Cette idée que les femmes bénéficieraient d’un avantage « naturel » en matière de séduction, d’amour et de sexe est courante. Pourtant, elle ne repose sur rien – si ce n’est une poignée de stéréotypes antiques. Quand on dit que « les femmes » sont avantagées sur le marché de la séduction, on pense uniquement aux femmes jeunes, valides, plutôt jolies, qui correspondent aux normes de beauté contemporaines (soit l’archétype de « la femme », ce fantasme exploité en masse par les médias, la publicité et la culture populaire). Or, c’est oublier toutes les femmes qui ne sont ni jeunes, ni jolies, ni valides, ni dans la norme, et qui sont de facto dépossédées de ce privilège dans la séduction – et elles sont nombreuses.

Une jeune femme possédant un physique avantageux aura plus de chances de pécho qu’un homme vieux et obèse, c’est un fait. Mais au-delà de cette donnée évidente dans une société obsédée par la jeunesse et l’apparence physique, les femmes ne sont pas plus avantagées en amour que les hommes. En réalité, sur une pluralité d’aspects, c’est même le contraire. Si les choses ont changé depuis l’avènement des mouvements de libération des femmes et la conquête par celles-ci de leur indépendance, l’amour a longtemps été un boulet accroché à la cheville des femmes. Aujourd’hui, il continue largement à les entraver.

Cet article ne se base que sur mes observations et n’a évidemment aucune valeur scientifique, mais chacun-e s’y retrouvera probablement… au moins un peu. Bien évidemment, le propos n’est pas de dire que les relations saines et heureuses entre les deux sexes n’existent pas, ni que toutes les femmes sont des victimes de fait et tous les hommes de grands méchants oppresseurs. Il s’agit simplement de réfuter cet argument populaire selon lequel les femmes seraient les grandes gagnantes au jeu de l’amour et de la séduction. Car, comme nous allons le voir tout de suite, la réalité est nettement moins glorieuse.

A la guerre comme à la guerre : le champ de bataille de la séduction

Mythe n°1 : les femmes n’ont aucun mal à séduire, c’est trop facile pour elles !

Réalité : Il serait plus juste de dire que les femmes et les hommes qui correspondent « à la norme » n’ont aucun mal à séduire (en principe). C’est un fait : les choses seront toujours plus faciles pour vous si vous êtes jeune, blanc.he, valide et agréable à regarder. Pas seulement en amour, mais dans toutes les autres sphères.

Les hommes exclus de la norme oublient un peu trop vite qu’il existe aussi pléthore de femmes dans le même cas. Et leur « déviance » les pénalisera d’autant plus qu’il est particulièrement difficile pour une femme de s’éloigner du modèle normatif féminin, lequel est généralement circonscrit au saint triptyque Jeunesse, Beauté et Minceur. On sait que les injonctions à la beauté touchent particulièrement les femmes, et que leur refus ou leur incapacité de s’y soumettre peut résulter en une véritable ostracisation. (1) Être un mec moche, à n’en pas douter, c’est dur : mais être une femme moche, c’est pire.

Mais de quoi se plaignent alors les hommes, eux qui n’ont ni besoin d’être beaux, ni jeunes pour être considérés comme attirants ?

« Oui », se verra-t-on répondre, « mais l’injustice c’est que n’importe quelle femme trouvera toujours un mec pour baiser ». Comme si baiser était un besoin vital (au même titre que boire et manger), en même temps qu’une forme d’aboutissement suprême pour tout individu.

Premièrement, cela reste à prouver (les femmes vieilles, invalides et généralement « hors normes » seront ravies de découvrir qu’elles ont un accès illimitée à la sexualité), et secondement, peu de femmes ont a priori envie de baiser avec n’importe qui.

On rappelle à toutes fins utiles que, grâce au patriarcat, les hommes peuvent séduire des femmes de 15, 20, 30 ans plus jeunes qu’eux sans que personne n’y trouve à redire. (2) Leur âge n’entre pas en compte sur le marché de la séduction, et leur physique a moins d’importance que celui des femmes.

Une étude américaine sur la séduction en ligne a d’ailleurs révélé que les hommes gagnent en attractivité avec l’âge (leur apogée se situant aux alentours de 50 ans), au contraire des femmes dont l’attractivité décroît au fil du temps (le pic se situant à… 18 ans). On en conviendra, ça laisse peu de temps pour emballer – et a fortiori trouver l’amour.

(1) Des études ont par exemple démontré que les femmes en surpoids avaient moins de chance d’être recrutées que les hommes en surpoids.

(2) En revanche, les femmes écopent du charmant surnom de « cougar » (qualificatif sans équivalent masculin) lorsqu’elles sortent avec un homme plus jeune, signe du caractère déviant que l’on prête à ces relations.

Mythe n°2 : sur les sites de rencontre, les femmes sont avantagées !

Réalité : si de nombreux sites de rencontre sont effectivement payants pour les hommes, il ne faut pas oublier que la gratuité pour les femmes induit que celles-ci en sont le produit. Le principe est le même que les entrées gratuites en boite de nuit : si on dispense les femmes de payer, c’est dans l’espoir que leur présence attirera un maximum de mecs prêts à (sur)consommer. Réduites à l’état de produits, d’appâts, elles sont le trophée de chair qu’on promet aux hommes contre un droit d’entrée. Une situation qui alimente de manière imperceptible la culture du viol, en laissant entendre que les femmes ne sont pas des personnes dont le consentement importe mais des biens que l’on peut obtenir contre paiement.

Quant aux rencontres en ligne, les femmes ne sont avantagées que parce qu’elles sont en majorité numérique. C’est vrai, elles ont probablement plus de choix. Mais choix n’est pas synonyme de qualité. N’importe quelle femme ayant déjà fait une incursion sur Tinder sait à quel point les sites de rencontre peuvent ressembler à une jungle, dans laquelle les insultes et violences sexistes n’ont rien de virtuel. Il faut avoir reçu des dizaines de « tu baises ? », de remarques non sollicitées sur son physique et de dick pics pour en avoir conscience : le marché de la séduction, qu’il prenne place sur Internet ou « dans la vraie vie », n’a rien d’une balade de santé pour les femmes. Les applications de rencontre ne regorgent pas de princes charmants ténébreux prêts à vous amener le petit déjeuner au lit et à vous caresser amoureusement la joue – loin s’en faut. Le sexisme ordinaire, dont les femmes sont déjà la proie dans la vie réelle, ne se reproduit que trop bien dans l’alcôve du virtuel.

Attendre d’être choisie : la passivité comme destin

Nos codes amoureux passéistes postulent qu’il revient aux femmes d’attendre (qu’on les remarque, qu’on leur adresse la parole, qu’on les séduise, qu’on leur apporte des preuves d’amour, qu’on les demande en mariage, etc.), et aux hommes d’agir. Si l’on s’en tenait à cette tradition, la vie des femmes ne serait qu’une vaste salle d’attente remplie de courants froids : attendre d’être vue, attendre de se voir proposer un premier rendez-vous, puis un deuxième, puis un troisième, attendre avant de coucher, attendre avant de dire je t’aime, attendre avant d’être sûre des sentiments de l’autre, attendre, attendre, attendre. Une chaise Ikea aurait presque plus de pouvoir et d’autonomie !

Hélas, nous avons beau être en 2018, ce lourd héritage sexué continue à se transmettre comme un mauvais virus. Certes, rien ne nous oblige à nous conformer à ces règles – si ce n’est la pression sociale, cette petite chose de rien du tout. D’ailleurs, les hommes, que les rôles sociaux genrés « condamnent » à l’action, écopent d’un rôle particulièrement intimidant. C’est toujours plus facile d’attendre que les autres viennent à soi, n’est-ce pas ? Oui, mais agir, c’est également avoir toute latitude pour choisir. Et avoir le choix, c’est avoir le pouvoir. C’est être en mesure de décider ce que l’on estime être le meilleur pour nous. A contrario, on peut passer plusieurs années à attendre d’être choisie, drapée dans la même passivité qu’un caramel mou, sans même avoir la garantie que la personne qui nous choisira finalement nous conviendra aussi. D’ailleurs, à force d’attendre, on peut aussi ne jamais être choisie.

Personnellement, je préfère choisir mon plat qu’attendre d’être servie un repas dont j’ignore tout de la contenance, et surtout du délai de livraison. Et vous ?

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Femme attendant d’être choisie : une allégorie

En assignant aux femmes le rôle d’un objet décoratif, dont le destin consiste à attendre qu’on les remarque, on leur dénie en même temps toute capacité d’action. Elles ne peuvent pas choisir : elles doivent être choisies. Ce qui, fatalement, réduit considérablement le champ des possibles.

D’autre part, il suffit d’observer les couples autour de soi pour se rendre compte du déséquilibre qui prévaut entre les sexes en termes d’exigences. Quand on explique aux hommes qu’ils ont le droit d’exiger une partenaire belle, jeune, mince et bonne au lit (tant qu’à faire) (c’est de toute façon l’unique modèle qu’on leur fait miroiter dès le plus jeune âge) et d’insister jusqu’à ce qu’ils parviennent à leurs fins, les femmes sont continuellement sommées de « revoir leurs exigences à la baisse ». On les enjoint à ne pas faire preuve de superficialité, à ne pas se focaliser sur l’apparence physique, à prêter attention aux qualités humaines de leur potentiel partenaire : son humour, sa personnalité, ses passions, etc. Manifester trop d’exigences risquerait en effet de les condamner au célibat, c’est-à-dire à une forme d’exclusion sociale.

Mais la passivité n’est pas seulement inculquée aux femmes en matière de séduction : une fois en couple, elles sont censées rester figées dans ce déterminisme indolent. Et donc laisser à leur partenaire la capacité d’agir et de prendre des décisions. Pas question d’aller au front en exprimant ouvertement ses désirs : ce serait sortir du rôle qui leur est dévolu. Comme dans les autres sphères, avec cette assignation des rôles, l’homme mène la danse et la femme le suit. Sa personnalité, son individualité et sa capacité à prendre des décisions sont niées, puisqu’elle n’a vocation qu’à acquiescer (ou à dire non) aux propositions qu’on lui fait.

La dépendance à l’autre : le surinvestissement féminin dans les relations amoureuses

Vous connaissez le cliché de la célibataire désespérée qui se plaint que « tous les mecs sont des connards » et « ne veulent que du cul » ? Peut-être qu’il ne s’agit pas uniquement d’un cliché – mais attention, pas question de faire de l’essentialisme en supposant que les hommes sont tous des salopards par nature. Ici, c’est plutôt la masculinité toxique qui est en cause, ce bâton sous la menace duquel on éduque encore les hommes et qui mesure leur virilité au nombre de femmes avec lesquelles ils ont couché. Pourquoi les hommes feraient-ils preuve de « sentimentalisme » en cherchant l’amour, alors qu’une telle quête les dévirilise de facto aux yeux de leurs pairs ?

Lorsque les femmes sont enjointes à se concentrer sur leur vie amoureuse, mais aussi à tirer de leur statut sentimental un motif de fierté (et donc à chercher une relation « sérieuse »), les hommes sont encouragés à « prouver » leur  virilité. Laquelle passe par l’accumulation de conquêtes et de relations sexuelles, et le maintien résolu d’une indépendance émotionnelle. L’éducation genrée et les normes sociales rattachées aux concepts de féminité et masculinité creusent un réel fossé entre les attentes des femmes et des hommes en matière de relations amoureuses, ce qui pourrait expliquer pourquoi vous entendez si souvent vos amies se plaindre qu’elles ne « trouvent que des mecs qui veulent du cul ».

La « valeur » des femmes se mesurant encore à leur statut marital, reliquat d’un temps pas si lointain où leur incapacité juridique les contraignait à se définir par les liens qui les rattachaient aux hommes, il n’est pas étonnant que celles-ci surinvestissent la sphère amoureuse – quitte, parfois, à s’en brûler les ailes. L’amour est ainsi perçu par de nombreuses femmes comme une « carrière professionnelle », que l’on embrasse pour en tirer divers avantages (se conformer à la norme, mais aussi obtenir un certain confort financier et consolider son identité et sa « légitimité sociale »). Incitées à prendre soin des autres, souvent au détriment d’elles-mêmes, elles sont nombreuses à se retrouver la proie du « syndrome de l’infirmière », qui les pousse dans les bras d’hommes bancals dont elles vont s’appliquer à soigner les blessures. Elles sont aussi nombreuses à correspondre avec des détenus (jusqu’à les épouser parfois), à œuvrer en silence derrière des hommes puissants, à s’amouracher de bad boys, de gourous, de serial killers, et autres hommes peu recommandables.

Ce surinvestissement se traduit par divers symptômes : dépendance affective, dévouement, (sur)attachement, insécurité émotionnelle, renonciation à toute forme d’individualité sitôt passé le cap de la « mise en couple », etc. Ces attitudes, souvent tournées en dérision par la culture populaire, s’expliquent tout simplement par la socialisation différenciée des femmes et des hommes.

Et si, justement, ce différentiel d’éducation créait une dynamique de pouvoir inégalitaire entre les sexes ? Et si les femmes, dressées à l’amour sans conditions, étaient plus souvent trompées, dupées, manipulées ?

Mes expériences et observations m’ont poussée à croire que les femmes sont particulièrement vulnérables sur le terrain amoureux – et ont plus tendance à devenir « victimes » de leurs relations. On connaît toutes et tous ces histoires de femmes sous emprise, trompées pendant des années, manipulées par des pauvres types dont elles sont pourtant folles amoureuses, quittées pour des modèles plus jeunes quand elles atteignent l’âge canonique de cinquante ans. On se les raconte à voix basse, entre le fromage et le dessert, en espérant secrètement que ça ne nous arrive jamais. Et pourtant, la figure bien connue du connard patenté continue de rôder au-dessus de nos têtes, tangible même dans son absence.

On pense aussi à la figure de « l’homme marié », qui est presque devenu un mythe dans la culture populaire – et qui n’a pas de corollaire féminin. Mais pourquoi les hommes ne sortent-ils pas avec des femmes mariées ? Pourquoi les femmes semblent-elles ravies de se jeter dans des relations impossibles, dans lesquelles elles ne sont que la seconde roue du carrosse ? Pourquoi sont-elles plus souvent trompées, abusées, violentées, délaissées ? De quelles logiques de domination, de quels rapports de pouvoir implicites ces situations ordinaires parlent-elles ?

Quand le couple enferme

Sans même évoquer ce paroxysme de l’inégalité des sexes que sont les violences conjugales (dont les femmes sont très majoritairement victimes) on sait que le couple est souvent un obstacle à l’épanouissement de celles-ci. Et cela, en dépit du fait qu’on leur apprend très tôt à se sentir incomplètes sans la présence d’un homme dans leur vie.

Les récentes discussions sur la charge mentale ont ainsi mis en exergue la forte inégalité de répartition des tâches qui prévaut dans les couples hétérosexuels (selon les chiffres 2016 de l’OCDE, 73% des tâches domestiques sont réalisées par les femmes).

En plus de signifier aux femmes qu’elles ne sont pas à égalité avec leur conjoint, la responsabilité des basses tâches du quotidien qui leur incombe d’office agit comme une entrave. Quand on a du linge à étendre, des repas à préparer, des courses à faire + un rendez-vous chez le pédiatre à prendre et des draps à changer, il reste en général peu de temps pour se consacrer à des activités socialement valorisantes et potentiellement rémunérées. Et encore moins pour changer le monde.

Ou comment les ambitions des femmes se retrouvent emprisonnées sous une serpillière humide, confisquées par cette litanie d’obligations chiantes que constitue l’âge adulte – et ces conjoints qui ne prennent pas leur part.

Mais nous devons aussi mentionner le travail émotionnel. Cette notion recouvre toutes les micro-initiatives prises au quotidien par les femmes pour assurer la paix du foyer : écouter et calmer son conjoint après une mauvaise journée, soigner un enfant malade, s’assurer du bien-être physique et émotionnel de chaque membre de la famille, temporiser les conflits… Un travail d’équilibriste qui les oblige une nouvelle fois à ignorer leurs propres besoins émotionnels pour se concentrer sur ceux des autres.

Je n’ai pu que constater l’étendue du désastre autour de moi. Si les jeunes couples semblent relativement épargnés, les couples plus « traditionnels » sont souvent traversés par ces dynamiques inégalitaires. Ça commence par le mariage, avec le « nom de jeune fille » de Madame qui disparaît dans les limbes du patriarcat – et son identité avec. Ça continue avec la naissance des enfants, qui ne fait que creuser un fossé déjà bien installé, et la machine s’embraie au fil des ans, Monsieur ronfle sur le canapé pendant que Madame prépare à manger, Monsieur regarde la télé pendant que Madame va à la réunion parents-profs au lycée, Monsieur obtient une promotion et délocalise la famille à 800 km parce que sa carrière est la seule qui compte, Madame voit sa capacité d’action s’amenuiser d’années en d’années et le piège se refermer, elle s’épuise, s’énerve, s’oublie. Elle est fatiguée, frustrée, mais personne ne vient lui dire que tout cela n’est pas normal. La mécanique patriarcale met parfois du temps avant de se mettre en place : elle ne s’impose pas tout de suite comme une évidence. C’est là toute sa fourberie, et c’est là toute la difficulté à s’en défaire.

L’injonction à la conjugalité étant particulièrement forte pour les femmes, elles subissent non seulement la pression de trouver un partenaire, mais aussi celle de le garder. Voilà pourquoi tant de femmes ont si peur de quitter leur conjoint même quand celui-ci est abusif, maltraitant ou qu’il est devenu au fil du temps un boulet accroché à leur cheville. En réalité, ce n’est pas tant la solitude qu’elles craignent, que la puissance acérée du regard d’autrui. Une femme célibataire ? Ca cache forcément quelque chose ! La dépendance à l’élément masculin, inoculée dès le plus jeune âge et intériorisée au fil du temps, peut avoir des conséquences dramatiques lorsqu’elle contraint des femmes à rester avec des hommes qui les maltraitent, les dénigrent ou les rendent tout simplement malheureuses. Et c’est ainsi que de nombreuses femmes se retrouvent piégées par l’amour, alors même qu’on leur répète depuis toujours que leur salut en dépend.

Sacrifice, nom féminin

La socialisation des femmes à l’amour et le fort investissement de ces dernières dans la sphère romantique n’est pas sans conséquences. En effet, la suite logique consiste à considérer comme normal, voire nécessaire, le sacrifice de soi.

De par leur éducation, les femmes seront ainsi plus promptes que les hommes à sacrifier leurs envies et leurs besoins. Elles accepteront plus facilement de se mettre en retrait et de renoncer aux opportunités dont elles disposent. Ce sont elles qui abandonneront leur carrière pour élever les enfants, elles qui quitteront tout pour rejoindre leur compagnon ou le suivre au gré de ses mutations professionnelles, elles qui prendront la responsabilité de la charge émotionnelle du couple, etc. Cette tendance au renoncement peut avoir des conséquences désastreuses (notamment financières) en cas de séparation.

S’il y a bien une forme de volontarisme dans le dévouement féminin, il est brouillé par cette attente sociétale qui encourage les femmes à reculer pour mieux valoriser les autres. Cette attente est incarnée à merveille par la figure légendaire des femmes de l’ombre – Premières dames, épouses discrètes et obligeantes, mères en adoration devant leur fils, etc. Elle est également personnifiée par les figures de « l’amoureuse » et de la femme « en mal d’amour », quittée, trompée, tenant dans ses mains son cœur brisé en mille morceaux, qui demeurent très prégnantes dans la culture populaire. Quel message ces représentations sociales et culturelles renvoie-t-il aux femmes ? « Vous n’êtes pas importantes – ou du moins, pas autant qu’un homme. Les hommes de votre vie, vos copains, vos époux, vos frères, vos pères, vos fils, passeront toujours avant vous. Vous n’êtes pas une personne à part entière : vous êtes accessoire, subsidiaire. Vous n’existez qu’en complément du masculin. »

Ainsi, lorsque les hommes sont incités à faire preuve d’indépendance et de penser avant tout à leurs propres intérêts, les femmes sont éduquées à faire preuve d’une dévotion sans failles. Dans l’amour qu’elles donnent, dans l’attention qu’elles portent, dans les sacrifices qu’elles font, dans les initiatives qu’elles prennent, dans les preuves d’amour qu’elles dispensent. Combien de fois avez-vous entendu des femmes de votre entourage se plaindre qu’elles « donnent tout, sans jamais rien recevoir en retour » ?

Cette position sacrificielle que l’on attend d’elles vient de loin.

Longtemps, le modèle conjugal prévalent a été celui d’une femme en couple avec un homme plus âgé et doté d’un rang social plus élevé – souvent pourvoyeur principal des revenus du foyer. Ce modèle basé sur l’hypergamie féminine a longtemps fait du couple une relation vassalique basée sur des rapports de force implicites. Les femmes cédaient en effet leur autonomie psychique et corporelle en échange d’une protection matérielle et financière fournie par leur conjoint. Le couple était alors un endroit où se négociaient l’échange de divers avantages (moraux, financiers, matériels… ), en fonction des rôles sociaux attribués à chaque sexe. Un schéma parfait pour mettre les femmes en position de soumission et de vulnérabilité.

Heureusement, ce modèle a vécu. Non seulement les femmes en situation d’hypergamie sont moins nombreuses, mais leur couple n’est plus nécessairement basé sur des dynamiques de pouvoir inégalitaires. Cependant, cet héritage a laissé des traces. Les rôles, les attributs que nous assignons aux hommes et aux femmes portent toujours la marque de l’ancien temps. Aux hommes le pouvoir de décision et la lumière, aux femmes l’ombre et le don de soi. Nous attendons toujours des femmes qu’elles reculent, qu’elles renoncent, qu’elles s’excusent, qu’elles s’oublient au nom de l’amour – autant de sacrifices qu’il serait impensable d’exiger des hommes. En faisant cela, nous sacrifions la moitié du potentiel de l’humanité.

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On parle souvent de l’amour comme d’un privilège féminin ; comme d’une prérogative, une science innée, une chasse gardée des femmes. Ce n’est pas pour rien que les dieux de l’amour… sont des déesses.

C’est oublier que l’amour est aussi pour les femmes un lieu de spoliation et de reproduction des inégalités de genre. Qu’il les entrave souvent plus qu’il ne les libère, qu’il les brise autant qu’il les affranchit. Qu’il les rend fragiles et vulnérables, qu’il les presse, les brusque et les empêche.

En amour, comme dans de nombreuses autres sphères, les femmes ne jouent pas à jeu égal avec les hommes. Les rôles traditionnels concédés à ces derniers leur offrent en effet de nombreux avantages : la capacité d’agir et de choisir, la pluralité de critères utilisés pour mesurer leur désirabilité, le droit qui leur est accordé de se montrer dominant, négligent, paresseux, et dans le pire des cas, violent. Bien sûr, cela ne signifie pas qu’ils ne subissent aucune pression – les rôles sociaux masculins, tout avantageux qu’ils soient, peuvent aussi être inconfortables.

Néanmoins, il est plus que temps de mettre fin à cette idée reçue selon laquelle l’amour viendrait facilement aux femmes et leur rendrait la vie douce, car d’un point de vue systémique, rien ne pourrait être plus faux.

En réalité, l’amour reste pour les femmes un poison sublimel’une des principales entraves, avec la maternité, à leur libération pleine et entière.

 

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Pourquoi la confiance en soi est un enjeu féministe

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« Nous apprenons aux filles à se diminuer, à se sous-estimer. Nous leur disons : Tu peux être ambitieuse, mais pas trop. Tu dois réussir, mais pas trop. Sinon, tu seras une menace pour les hommes ». Chimamanda Ngozie Adichie

 

Un sujet politique

La confiance en soi : a priori, c’est un sujet qui n’a pas de rapport direct avec le féminisme.

Pourtant, de nombreuses études ont démontré que les femmes avaient moins confiance en elles que les hommes.

Nous connaissons toutes et tous de nombreuses femmes formidables, talentueuses et compétentes qui souffrent pourtant du « syndrome de l’imposteur ». Qui « n’osent pas », parce qu’elles se retrouvent souvent paralysées par le doute. Qui sont persuadées de n’être pas assez : pas assez belle, pas assez compétente, pas assez bosseuse, pas assez douée, pas assez ambitieuse, etc, etc. Qui repoussent chaque compliment, persuadées au fond de ne pas les mériter. Qui attribuent leur réussite à des éléments extérieurs ou à l’intervention d’un tiers. Qui ne cessent de se répéter : je le ferai plus tard, quand je serai [plus riche], [plus mince], [plus expérimentée]. Et finalement ne le font jamais.

Les femmes ont même intégré (somatisé) dans leur corps ce manque de confiance, qui s’exprime par des attitudes comme parler doucement, raser les murs, s’efforcer de prendre peu de place, marcher vite dans l’espace public, s’excuser souvent, se faire discrète dans une assemblée, hésiter avant de prendre la parole, etc.

Après avoir interrogé des centaines de femmes pour leur essai « The confidence code », publié aux Etats-Unis, les autrices Katy Kay et Claire Shipman sont ainsi parvenues à la conclusion que les femmes en général souffrent d’un déficit de confiance en soi. Un déficit qui se traduit entre autres par une attitude plus réservée que celle des hommes, une sensation de malaise à l’idée de se mettre en avant, une sous-estimation de leurs capacités, et l’impression de ne jamais être vraiment prête pour une promotion, un examen ou tout autre projet. Or, le succès (entendu comme la réalisation des objectifs que l’on s’est fixés) est tout autant une histoire de compétences que de confiance en soi. De nombreux individus l’ont prouvé : on peut réussir en étant tout à fait médiocre, pourvu qu’on ait confiance en ses capacités et qu’on agisse avec assurance.

Les hommes, quant à eux, semblent beaucoup moins touchés par tous ces doutes et hésitations. Bien évidemment, tous ne regorgent pas de confiance en eux : il ne s’agit ici que d’une tendance propre à un groupe social.

En anglais, on nomme ce différentiel « the confidence gap », littéralement l’écart de confiance en soi. Pour trouver des études et ressources détaillées sur le sujet, il faut surtout regarder du côté du monde anglophone. Pour illustrer ce préambule, citons donc – de manière non exhaustive – trois études :

1) La première a été menée aux US par la professeure d’économie Linda Babcock. Cette dernière a ainsi démontré, en analysant le comportement d’étudiant.e.s en école de commerce, que les hommes négociaient leur salaire quatre fois plus souvent que les femmes. Et quand celles-ci négocient, elles demandent un salaire 30% moins élevé que leurs homologues masculins.

2) La seconde a été réalisée par la psychologue américaine Brenda Major, qui a commencé à étudier le « confidence gap » lorsqu’elle était encore une jeune professeure. Avant un examen, elle demandait à ses élèves ce qu’ils pensaient obtenir comme résultats et notait leurs prédictions. Elle a alors constaté que les hommes surestimaient constamment leurs capacités et performances ultérieures, lorsque les femmes les sous-estimaient à chaque fois.

3) Enfin, citons une étude publiée en 2011 par le professeur américain Ernesto Reuben, dans laquelle il rapporte que ses élèves masculins avaient tendance à surestimer de 30% leurs performances avant de résoudre un problème mathématique donné. Les femmes, quant à elles, avaient tendance à surestimer leurs performances de 15%, soit moitié moins. L’étude rapporte que ce résultat semble révélateur de la tendance globale qu’ont les hommes à surévaluer leurs performances, quel que soit le domaine concerné. On parle alors « d’excès de confiance sincère » (honest overconfidence).

Mais au-delà des études officielles, nous connaissons tous des hommes stupides et incompétents qui semblent avoir pleinement confiance en leurs capacités. Et qui parfois, comble de l’ironie, affichent une insolente réussite. Quoi qu’on pense de sa politique, Donald Trump est un excellent exemple de cette situation contradictoire.

Fait intéressant, une étude menée par le cabinet Zenger Folkman a démontré que la confiance en soi féminine augmente avec l’âge (et donc l’expérience). 


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Comme si les femmes attendaient d’être expérimentées, ou d’avoir vécu plusieurs accomplissements pour se permettre d’avoir enfin confiance en elles. On voit qu’à l’inverse, la confiance en soi des hommes suit un parcours tout à fait linéaire. Elle n’attend pas : elle existe par défaut.

 

La possibilité d’être médiocre

Je ne compte plus le nombre d’hommes que j’ai vu proférer des propos médiocres ou avancer des conneries ahurissantes, l’air parfaitement sûrs d’eux. Cela est probablement dû au fait que leur parole a plus de valeur dans l’espace public, mais aussi plus de résonance. De manière globale, les hommes ont tendance à être plus écoutés que les femmes, car leur parole est considérée d’office comme importante – même s’ils n’ont rien à dire ou disent n’importe quoi. Ils disposent, de fait, d’une présomption de légitimité

Depuis Cassandre, la parole des femmes a tendance en revanche à être reléguée au second plan : on les soupçonne d’être moins « savantes », d’avoir moins de choses intéressantes à dire ou tout simplement de mentir (on le voit avec les victimes de violences sexuelles, dont la parole est quasiment toujours remise en cause). Il faut parfois qu’un homme répète ce qu’une ou plusieurs femmes ont déjà dit plusieurs fois pour que le message passe enfin, comme si la parole masculine détenait un pouvoir de légitimation.

Je me souviendrais toujours de mon oral de bac de français. Avant de passer devant l’examinatrice, peu inspirée par le sujet qui m’avait été assigné, j’écoutais d’une oreille discrète le candidat qui me précédait. Celui-ci était d’une nullité crasse : incapable de répondre aux questions (pourtant faciles), il était tout aussi incapable de formuler une phrase correcte, tant son vocabulaire était pauvre. Pourtant, l’examinatrice se montrait d’une étonnante amabilité avec lui, lui tendant de nombreuses perches, lui souriant pour le mettre à l’aise, acquiesçant à chacun de ses médiocres bafouillages. Lorsque vint mon tour, j’eus droit à un traitement quelque peu différent. Certes, je n’étais pas très au point sur Molière, mais j’avais au moins pour moi une capacité d’analyse et de réflexion que n’avait pas le candidat précédent. Et je faisais des efforts. Hélas, ma tête semblait ne pas revenir à l’examinatrice : ses sourires et ses questions faciles avaient disparu. Pressante, pas aimable, me poussant dans mes retranchements, elle semblait vouloir me tendre un piège.

Je ne sais pas s’il s’agissait d’une démonstration de sexisme intériorisé, ou d’une preuve que le niveau d’exigence est plus haut avec les filles, mais cet exemple me permettra de soutenir mon propos. Pourquoi est-ce que je raconte ça ? Quel rapport avec le sujet de la confiance en soi ? C’est simple : s’il suffit aux hommes d’être médiocres pour être considérés et valorisés, alors il ne leur est pas difficile de douter de leur valeur. En revanche, si l’on attend des femmes qu’elles soient parfaites pour commencer à leur accorder de l’attention, et si la parole de celles-ci est sans cesse sous-estimée, ignorée ou remise en cause, qu’est-ce que cela dit de leur potentielle valeur ? N’est-il pas difficile, dans ces circonstances, d’acquérir une solide confiance en soi ?

Une fois, une amie m’avait dit avec ironie : « mon frère pourrait faire caca sur la table, ma mère trouverait ça génial ». Sans tomber dans le cliché vaseux ni la généralisation à l’emporte-pièce, je pense que l’adoration des mères pour leurs fils (semble-t-il assez courante), et la puissance du regard admiratif que pose l’entourage sur les garçons joue également un rôle. Parce que le masculin est (sur)valorisé dans notre société, de nombreuses familles tendent à tomber dans ce schéma de l’homme-prodige, cajolé, bichonné et regardé avec admiration quoi qu’il fasse.

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La secrétaire d’Etat à l’égalité femme-homme Marlène Schiappa disait dans une interview quelque chose que je trouve très juste : comment une femme peut-elle arriver le matin à son travail pleine d’énergie et de confiance lorsqu’elle a probablement subi au cours de son trajet domicile-travail plusieurs micro-agressions sexistes ? Ces agressions, qui peuvent prendre de nombreuses formes différentes (se faire siffler, harceler ou insulter dans la rue, passer régulièrement devant des panneaux publicitaires montrant des femmes objectifiées, voir son ou ses collègue(s) masculin(s) s’approprier son travail ou avancer plus vite à compétences et expériences égales, se taper toute la charge mentale sans que personne ne manifeste de gratitude, recevoir des conseils ou des remarques non sollicitées sur son physique, lire des magazines remplis d’injonctions à la beauté, recevoir des insultes sexistes sur Internet, etc, etc) s’accumulent dans la vie de toute femme comme autant de cailloux empoisonnés. Ils finissent par alourdir les poches et freiner le pas. Car ces situations dévalorisantes de la vie quotidienne ne préparent pas – et c’est un euphémisme – à la confiance en soi.

Mais le problème se trouve peut-être aussi dans l’éducation. Les filles sont moins incitées à faire du sport, à partir à l’aventure, à faire preuve d’indépendance, à explorer le monde extérieur et donc à prendre des risques. Elles ne sont pas éduquées à se débrouiller seules, sans l’aide ni la protection d’un tiers. On les conditionne à se penser fragiles, dépendantes, vulnérables – et à le devenir.

Jouer à la poupée ou à la dînette (autant de jeux estampillés « féminins ») développe-t-il la confiance en soi ? Si ces jeux permettent indubitablement de développer tout un panel de compétences relevant du care (1), et donc d’apprendre à s’occuper des autres, je ne suis pas sûre qu’ils aident dans la construction de sa propre assurance. Au lieu d’inculquer aux petites filles le soin des autres – souvent au détriment d’elles-mêmes – et l’abnégation, ce qui peut avoir des conséquences négatives pour leur vie future (2), pourquoi ne pas plutôt les inciter à explorer le monde et à prendre des risques ?

 

Confiance en soi et réussite

Les études le prouvent : la confiance en soi compte autant que les compétences et/ou le talent. Cela s’explique en partie par le fait que les personnes sûres d’elles ont tendance à adopter un certain langage corporel, à occuper l’espace avec détermination, à présenter une intonation et un regard assuré. Nous interprétons alors ces signes verbaux et non-verbaux comme des marques de compétence – à tort, parfois. Les personnes qui se pensent compétentes – même lorsqu’elles ne le sont pas – parviennent ainsi à « duper » leur entourage par l’assurance qu’elles dégagent. Mais elles vont aussi avoir plus tendance à oser, à prendre des risques, à se lancer dans des projets sans être en permanence freinées par le doute.

Cela a beau être injuste, une personne douée et talentueuse a peu de chance de réussir si elle n’a pas confiance en elle. En effet, la réussite passe par le fait de savoir se mettre en avant, et donc « se vendre », mais aussi d’avoir suffisamment confiance en soi pour croire que tout va bien se passer. Il ne suffit pas de faire semblant : cette croyance doit être sincère pour agir ensuite comme une prophétie auto-réalisatrice.

Les études montrent par ailleurs que le perfectionnisme est un fléau qui touche en majorité les femmes. Or, il est très mauvais pour la confiance en soi. Les filles sont en effet socialisées dès leur plus jeune âge à être « parfaites », c’est à dire soigneuses, débrouillardes, exigeantes, minutieuses. Des petites filles modèles, selon l’expression consacrée. Elles sont également punies (ou tout simplement « remises à leur place ») si elles se montrent un peu trop énergiques et entreprenantes. En raison de cette éducation genrée, elles sont moins enclines que les garçons à prendre des risques, à entreprendre et à faire des erreurs. Or, le fait d’oser, d’échouer, de recommencer et persévérer permet de construire sa confiance en soi. Plus tard, cela donne des femmes qui n’osent pas se mettre en avant, ni exposer leurs idées en réunion, ni parler sans être sûres qu’elles ont bel et bien quelque chose de pertinent à dire, ni se lancer dans un quelconque projet sans être certaines d’avoir toutes les compétences requises. Ces dernières années, les images glacées d’Instagram où la compétition pour le plus beau corps, le plus gâteau, le plus bel appartement, le plus bel enfant, la plus belle vie semble faire rage, ont certainement concouru à solidifier un perfectionnisme féminin déjà bien ancré.

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C’est un cercle vicieux, car les femmes qui font preuve de confiances en elles sont souvent taxées d’autoritaires – ou tout simplement dénigrées. On les soupçonne d’être dures, sévères, égocentriques. Hillary Clinton en a fait les frais pendant la campagne présidentielle américaine de 2016, lorsque de simples démonstrations d’assurance, de fermeté et de détermination lui ont valu d’être qualifiée de « sorcière ». Entre autres.

A votre échelle, faites le test. La prochaine fois qu’un homme vous fait un compliment, répondez : « je sais, merci » avec un grand sourire. L’attitude de celui-ci a de grandes chances de changer du tout au tout : « tu pourrais être un peu plus modeste », « redescends sur terre », « tu as un peu trop confiance en toi », etc. C’est un peu comme si le monde entier voulait que les femmes soient des petites choses charmantes et fragiles, dotées d’un minuscule ego en cristal et d’une confiance en elles proche de zéro – qui sait, avec de l’assurance, elles pourraient faire de grandes choses.

 

Une question individuelle

Cela étant, attention à ne pas tomber dans l’essentialisme en partant du postulat que toutes les femmes manquent de confiance en elles. Car c’est faux. De nombreuses femmes ont pleinement conscience de leurs capacités et agissent avec assurance au quotidien – et encore heureux ! Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il s’agit d’une tendance au sein d’un groupe social, et non d’une règle absolue.

Par exemple, on connaît ces chiffres tirés d’un rapport interne de la firme Hewlett Packard, selon lequel les hommes postuleraient pour un job ou une promotion quand ils estiment posséder 60% des compétences requises, lorsque les femmes ne postuleraient que si elles pensent réunir 100% de ces compétences. Ces chiffres ont été très souvent repris et relayés, alors même qu’ils ne concernent à la base qu’un nombre restreint d’individus. Ils ne mettent pas au jour une réalité absolue et inexorable : tout au plus, une vague tendance. Je ne m’y retrouve pas personnellement (ai-je déjà postulé à un job pour lequel je n’avais même pas 50% des compétences requises ? tout à fait), tout comme de nombreuses femmes de ma connaissance. Il faut donc faire preuve de nuance et de subtilité dans ce débat.

Car l’excuse du manque de confiance en soi a parfois bon dos. On a en effet tendance à l’utiliser pour justifier l’existence du sexisme institutionnel et de ses manifestations tangibles, comme le plafond de verre… Mais elle n’explique pas pourquoi de nombreuses femmes compétentes et déterminées ne parviennent pas à accéder aux mêmes postes que leurs homologues masculins. C’est qu’en réalité, leurs ambitions professionnelles se heurtent à certains obstacles structurels : discrimination, présentéisme exacerbé dans les organisations, entre-soi masculin, influence négative des stéréotypes de genre, déficit de confiance de la part des managers, etc. La rareté des femmes dans les plus hautes sphères s’explique donc plus par la misogynie institutionnelle que par leur prétendu « manque de confiance » en elles.

Tout ceci me fait penser à ces entreprises ou organismes qui créent et vendent à la pelle des formations consacrées aux « carrières féminines ». Apparemment, c’est la grande mode – si vous travaillez dans une grande entreprise, vous avez certainement eu vent de l’existence de « réseaux de femmes », d’ateliers sur « comment négocier une augmentation salariale quand on est une femme » ou de formations sur le « management au féminin ». Si ces initiatives partent d’une bonne intention, elles tendent à déplacer une responsabilité collective et politique sur les épaules des femmes, qui seraient les seules responsables de leur réussite (ou non-réussite). Sans forcément le vouloir, elles imputent les inégalités femme-homme à une potentielle autocensure et un déficit d’ambition des femmes, en ignorant les mécanismes sous-jacents qui freinent leur mobilité. Or, les choses ne sont pas si simples.

Le présupposé manque d’ambition et/ou de confiance en soi des femmes cache en fait une réalité plus abrupte. A savoir, un monde où les institutions ont été créées par et pour les hommes sur la base de modèles et de valeurs traditionnellement « masculins » comme la disponibilité, l’investissement, l’individualisme, la compétition, dans lesquelles prédomine encore l’entre-soi masculin et où les femmes peinent en conséquence à pénétrer les plus hauts cercles. La stigmatisation des femmes et la cristallisation de leurs différences supposées, notamment par le biais de réseaux et formations qui leur sont spécifiquement dédiés, pourrait donc se révéler une stratégie infructueuse.

La différenciation des sexes sur la base d’une prétendue nature tend en outre à agir sur les femmes comme une prophétie autoréalisatrice. A force d’entendre qu’elles sont moins ambitieuses, moins confiantes, moins attirées par le pouvoir, et que leur style de « leadership » est nécessairement différent de celui des hommes, les femmes ne risquent-elles pas d’intégrer ces schémas de pensée et de voir leurs actions et décisions inconsciemment influencées par de tels biais ?

 

Conclusion

Ce qu’il faut retenir de tout ça, c’est que les femmes ont effectivement tendance à avoir moins confiances en elles que les hommes, et que cela peut les pénaliser dans les différentes sphères de leur vie. Cependant, tous les obstacles rencontrés par les femmes au cours de leur existence – notamment dans le milieu professionnel – ne s’expliquent pas par ce déficit de confiance. Attention, donc, à ne pas prendre certaines discriminations et inégalités de traitement pour les simples conséquences d’un manque d’assurance.

Si la confiance en soi est un enjeu féministe, c’est parce que les femmes sont capables de beaucoup de choses. Mais si elles sont persuadées du contraire et continuent à se sous-estimer, quelles conséquences cela peut-il avoir sur leur vie ? Notre monde ne gagne rien à voir la moitié de sa population douter de sa valeur.

A tous les parents qui élèvent des petites filles, faites-leur ce cadeau de la confiance en soi. Pour réussir dans la vie, quel que soit le sens que l’on attache au mot « réussite », elles n’auront besoin de rien d’autre.

Et puis, il n’est jamais trop tard. Les femmes adultes aussi peuvent travailler leur confiance en soi : comme un muscle, elle se développe au moyen d’exercices et de travail réguliers.

 

(1) Mot anglais désignant notamment le soin, l’éducation, la sollicitude, l’attention à autrui. Par extension, on parle de plus en plus des « métiers du care », c’est-à-dire les métiers de la santé, du travail social et de l’éducation, à grande majorité occupés par des femmes.

(2) Je n’ai pas d’étude sous la main pour étayer mon propos, mais combien de femmes restent-elles dans des situations de couple abusives (par exemple) parce qu’elles sont persuadées de ne pas mériter mieux, ou parce qu’elles se pensent responsables ?
A lire pour aller plus loin : The Confidence Gap 

 

 

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Peut-on être féminine et féministe ?

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Les termes « féminine » et « féministe » ont longtemps été antinomiques, comme si l’on ne pouvait pas revendiquer l’égalité des sexes sans arborer une apparence négligée (et des aisselles poilues, forcément). Le monde semblait alors se diviser en deux camps : les femmes « féminines » (c’est-à-dire qui se conforment aux codes de beauté édictés par le patriarcat) et les femmes « négligées » (celles qui refusent de s’y plier).

Si le débat n’est toujours pas clos, aujourd’hui, les choses sont heureusement plus nuancées. La plupart des milieux féministes s’accordent à dire que les choix faits par les femmes ne doivent pas être remis en cause, même lorsque ceux-ci sont influencés par la société et son héritage patriarcal. De nombreuses féministes revendiquent ainsi leur désir de prendre soin de leur apparence, voire même de s’approprier des normes de beauté a priori aliénantes. Oui, on peut être intellectuelle, féministe et ultra-féminine, tant qu’il s’agit d’un choix librement consenti : c’est le sens du discours de l’écrivaine féministe Chimamanda Ngozie Adichie, qui n’hésite pas à vanter en interview son amour du make-up. En effet, pourquoi considérer l’esthétisme comme une frivolité inutile ? Le mépris des « choses du corps » ne ferait-il pas justement le jeu du patriarcat, en contribuant à entériner l’idée que tout ce qui ne concerne pas l’esprit est superficiel et vain ?

Pourtant, ce n’est pas si simple.

Il faut en effet se poser la question suivante : notre choix de suivre les codes de beauté féminine est-il vraiment libre et éclairé ? Dans un monde dépouillé de l’infernale pression à « être belle », les femmes feraient-elles le choix de s’épiler les grandes lèvres à la cire, de se réveiller plus tôt le matin pour se maquiller, de sangler leurs pieds dans des chaussures inconfortables ou de subir des opérations de chirurgie esthétique douloureuses ? Si la beauté féminine n’était pas un vecteur de réussite sociale, professionnelle ou amoureuse, si elle n’offrait aucun privilège, ou a minima aucun semblant de paix sociale, les femmes s’emmerderaient-elles à apprendre les techniques du contouring ou à porter des soutiens-gorges rembourrés ? Si les femmes n’étaient pas enfermées dans ce corset invisible qu’est la coercition à la beauté, feraient-elles vraiment les mêmes choix ? Auraient-elles tant de mal à assumer leur visage nu et leurs jambes non épilées, bref à s’aimer sans fards ni ornements ?

Il est vrai qu’il est difficile de faire la balance entre contrainte à la beauté et désir naturel de s’embellir. Le maquillage, l’épilation, les vêtements et accessoires qui entravent (mini-jupes, talons hauts, soutien-gorge rembourrés, strings ficelle…) sont clairement des inventions patriarcales, dont la simple existence sous-entend que les femmes qui n’y ont pas recours ne sont pas des vraies femmes. Ou ne font pas suffisamment d’efforts. Pour autant, éprouver l’envie de se sentir belle/beau est un sentiment naturel. Les modifications corporelles et l’utilisation de fards, poudres, peintures et autres ornements ont presque toujours existé – chez les femmes comme chez les hommes. Le souci de l’esthétique n’est pas une particularité de notre époque : il s’agit d’une pratique séculaire, qui a traversé les âges et les continents. Les Egyptiens et Egyptiennes utilisaient du maquillage et arboraient des bijoux, pour ne citer qu’un exemple bien connu. C’est donc une inclination qui se retrouve chez de nombreux peuples, et qui doit être décorrélée des discussions féministes.

Alors, qu’est-ce qui relève de l’aliénation patriarcale et qu’est-ce qui relève de l’inclination individuelle ? A partir de combien d’heures passées devant son miroir et de combien d’euros dépensés mensuellement peut-on se considérer comme esclave des codes de la beauté ? Où commence le libre-arbitre, le choix individuel, et où commence la contrainte induite par la norme sociale ?

Ces questions en amènent d’autres, plus en lien avec l’époque contemporaine. Les femmes peuvent-elles s’envisager librement – et avec plaisir – comme objet sexuel ? La sexualisation, l’exhibition, voire l’utilisation de son propre corps peut-elle être considérée comme une forme de pouvoir, comme une conquête de sa propre liberté, alors même que les femmes restent largement réduites à leur enveloppe corporelle ? En somme, peut-on reprendre à son propre compte les injonctions esthétiques et corporelles édictées par une société patriarcale ? (Et pour parler beaucoup plus vulgairement : montrer son cul peut-il être un acte féministe ?)

Ces questionnements peuvent paraître superficiels, au regard notamment des autres combats féministes, mais la question du corps (et de l’apparence en général) est politique. Notre physique est le premier élément que perçoivent d’emblée les personnes avec lesquelles nous interagissons : il constitue en quelque sorte notre carte de visite. Les choix esthétiques que nous faisons (ou ne faisons pas) ne sortent pas de nulle part : ils s’inscrivent dans une société et une culture donnée, pour répondre à des injonctions ou au contraire montrer sa résistance à celles-ci. Les modifications physiques nous servent à délivrer des messages, affirmer notre personnalité, montrer qui nous sommes et d’où nous venons. C’est une manière ancestrale de communiquer sur la personne que nous sommes. Mais c’est aussi, parfois, l’expression d’une forme de contrôle social, d’oppression tacite (exemple : l’épilation).

De fait, la question qui se pose est la suivante : peut-on se targuer d’être libre dans un monde qui nous impose une vision aussi étroite de la beauté ?

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Si je me pose toutes ces questions, c’est parce que ma relation avec mon physique n’a pas toujours été un long fleuve tranquille.

De la fin de mon adolescence à mes 25 ans environ, j’ai été très soucieuse de mon apparence – ce n’était probablement pas une inclination naturelle, mais plutôt une résultante de mon conditionnement patriarcal. Je ne sortais pas sans talons hauts ni maquillage, j’achetais beaucoup de produits de beauté et de vêtements, je « m’apprêtais » même pour aller à ces cours magistraux de 8h du mat où tout le monde dormait sur son ordinateur. Alors que bordel, ça aurait changé quoi si j’y étais allée en jogging ? Comble de l’absurde, je me souviens être allée à un partiel en robe rouge moulante et talons hauts. Je croyais à l’époque que faire tous ces efforts m’aidait à me sentir bien dans mon corps, mais c’est l’inverse qui se produisait : je me mettais une pression inutile, et me surveillais en permanence.

Et puis j’ai commencé à conscientiser mes positions féministes, j’ai lu, beaucoup lu, jusqu’à cette lecture qui m’a fait l’effet d’une claque : Beauté fatale, de Mona Chollet.

J’ai pris conscience de la façon dont le système patriarcal avait façonné la relation que j’entretenais avec mon apparence, mais aussi et surtout mes insécurités.

J’ai pris conscience que le rapport que nous entretenons avec notre corps n’est pas tout à fait intime et subjectif. Il est aussi et surtout construit, puisque largement pénétré d’influences extérieures. Nous ne sommes jamais seul.e.s avec notre propre corps : les normes sociales, la culture, le regard des autres (et la crainte de celui-ci) s’y inscrivent en filigrane, compagnons invisibles mais encombrants.

J’ai également pris conscience du cynisme de l’industrie de la beauté, qui capitalise sur les insécurités des femmes pour mieux leur vendre des produits dont elles n’ont (souvent) pas besoin. J’ai pris conscience de la façon dont le système patriarcal « contraint » les femmes à courir après la beauté, pour mieux les dissuader de faire autre chose – une forme subtile de contrôle social. J’ai pris conscience de la façon dont ma vie en général était influencée par la relation que j’entretenais avec mon apparence. J’ai pris conscience de la façon dont cette relation souvent bancale déteignait sur ma vie, sur les choix que je faisais et les limites que je me posais. J’ai mis à nu ces peurs irrationnelles que j’avais (me montrer sans maquillage, apparaître non apprêtée dans l’espace public ou sur les réseaux sociaux, etc), des peurs construites de toutes pièces par la société. J’ai pris conscience que la relation que j’entretenais avec mon apparence n’était pas privée, mais publique : il y a moi, mon corps, et la société.

Tout cela m’a fait remettre en cause beaucoup de choses que je tenais pour évidentes. Pourquoi est-ce que je me sens obligée d’être jolie, en tout temps et en toutes circonstances ? Pourquoi est-ce que je devrais faire tous ces efforts ? Pourquoi est-ce que mon apparence devrait compter plus que tout le reste ?
Je suis tellement plus que ça.

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Il y a donc un moment où la quête de la beauté et le soin accordé à sa propre apparence, préoccupations somme toute humaines, dépasse le cadre intime. Et devient une forme d’aliénation.

À partir de 15 ans, on constate davantage de troubles psychologiques chez les filles que chez les garçons : estime de soi fluctuante, anxiété, dépression, troubles du comportement alimentaire… Contrôlées par le regard masculin (notamment dans l’espace public) les femmes vont progressivement intégrer ce regard extérieur sur leur propre corps et commencer à s’auto-objectiver, c’est-à-dire à s’envisager elles-mêmes comme objets. Elles vont commencer à se soucier du regard des autres sur leur apparence, à l’anticiper dans tous les moments de leur vie. En effet, l’auto-objectivation peut se définir comme le fait de dissocier sa personne de son corps, en considérant celui-ci comme un objet pouvant être mesuré et évalué par autrui. Dans leur théorie de l’objectivation développée en 1997, les chercheuses Barbara Fredrickson et Tomi-Ann Roberts tentent d’expliquer l’impact de l’objectivation sexuelle sur la santé des femmes. Elles indiquent que l’auto-objectivation pousse les femmes à contrôler leur apparence, par exemple à travers le maquillage, la tenue vestimentaire ou le contrôle de son alimentation. Mais elle contribue également à une dégradation de leur santé mentale, en favorisant certains troubles comme la dépression, l’anxiété, les conduites sexuelles à risque ou les troubles du comportement alimentaire. Quelle femme n’a jamais ressenti la peur de n’être « pas assez belle », ou l’angoisse de sortir dans la rue sans maquillage ?

Si l’on accorde une importance capitale à la beauté féminine, on admet alors qu’il s’agit de la seule caractéristique essentielle pour une femme, niant ainsi ce qui fait d’elle un être humain complexe : sa personnalité, ses rêves, ses talents, ses compétences, son expérience, ses opinions. Dès lors, le soin de son apparence ne peut plus être librement choisi, puisqu’il est en quelque sorte imposé par la société. Il devient un prérequis pour être considérée, estimée et validée par autrui.

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Oui, on peut être une pro du maquillage et aimer s’épiler les jambes tout en étant féministe. C’est un débat qui n’a plus lieu d’être.

D’autant que la beauté peut aussi être une forme d’empowerment. N’importe quelle femme s’étant déjà sentie puissante après avoir mis du rouge à lèvres ou être allée chez le coiffeur le sait : se sentir belle et désirable augmente la confiance en soi. Oui, il est regrettable que nous n’éprouvions pas tout à fait la même sensation après avoir réussi un examen difficile ou être venue à bout d’un livre de 1000 pages. Mais nous vivons dans une société qui survalorise l’apparence physique, particulièrement chez les femmes, et il reste difficile de se défaire de ce conditionnement. Si la beauté (ou du moins la perception que nous en avons) peut nous apporter ce boost de confiance et de bien-être, pourquoi le rejeter par principe ?

De même, on peut trouver une certaine forme de satisfaction et d’apaisement à embellir et adorner son corps, à le voir se transformer sous nos doigts. Le soin de soi peut être vu comme une manière de se reconnecter à son corps, de signifier à ce dernier qu’il est important. Présenter au reste du monde une apparence soignée est aussi une manière de signifier son respect – le respect d’autrui, et le respect de soi. Alors, pourquoi continuer à opposer la féminité et le féminisme, comme si ces deux notions étaient forcément incompatibles ? Pourquoi considérer d’office le maquillage comme une forme d’oppression sexiste ?

En réalité, le problème réside dans le fait que nombre de nos « gestes » beauté résultent d’une contrainte sociale implicite. Lorsque le souci de l’apparence se mue en injonctions extérieures et que l’apparat se fait entrave, la quête de la beauté n’a plus rien de léger ni de délibéré. Quid de la chirurgie esthétique, de l’épilation intégrale, de l’angoisse générée par la perspective de sortir sans maquillage, du port imposé du soutien-gorge (pourtant inutile), entre autres pratiques douloureuses, inconfortables et/ou chronophages ? Qui sait à quoi le temps et l’argent que nous avons dépensé pour nous épiler la chatte aurait pu servir ? A quoi le temps et les ressources mentales utilisées pour penser à notre apparence auraient pu être consacrées ?

Un autre problème réside dans le fait que nous ne sommes pas libres de définir ce qu’est la beauté. Nous ne sommes pas libres de juger beau ce que la société a qualifié de laid. Nous ne sommes pas libres dans la construction de notre rapport à notre apparence. Nous devons suivre un script déjà écrit et rentrer dans un moule déjà formé, qui ne nous laisse pas le temps de penser nos propres envies.

C’est un fait que les femmes au cours de leur vie se voient contraintes de contrôler leur corps, comme si celui-ci était honteux dans sa forme « naturelle ». Et les injonctions commencent très tôt, parfois bien avant la puberté. Notre société façonne donc des femmes « domestiquées », qui parce qu’elles ont intériorisé les codes de beauté contemporains se sentent obligées de porter des soutiens-gorges (les tétons qui pointent, c’est mal), de faire des régimes (les bourrelets, c’est pas joli), de s’épiler tout le corps (les poils, c’est pas féminin), de se teindre les cheveux (les mèches blanches, ça fait négligé), etc. Le côté vicieux de tout cela, c’est que nous finissons par croire que nous faisons tout ça de notre propre chef.

Dans le même temps, on continue à leur faire croire que c’est à elles et elles seules qu’il revient de faire des efforts pour entretenir le désir dans leur couple. C’est un véritable gâchis de ressources intellectuelles et financières. Car « prendre soin de son apparence » pour « entretenir le désir » a un double coût : un coût matériel évident, et un coût émotionnel caché. Non seulement les strings en dentelle, porte-jarretelles et autres rouges à lèvres ne sont pas gratuits, mais en plus ils requièrent de mobiliser du temps : le temps d’y penser, le temps de faire du shopping, le temps de faire des essayages, le temps d’angoisser devant son miroir, le temps de se demander si l’on est assez désirable.
C’est ainsi que la beauté se fait tyrannie et se mue au fil des années en une industrie dévoreuse et dévorante, qui ne cesse de faire des petits jusqu’à la nausée (j’ai récemment découvert l’existence de cette marque qui propose des enlumineurs pour vagin et des kits pour faire une « manucure » à ses parties intimes…). Cette industrie créé chez les femmes des complexes qu’elles n’auraient jamais eus autrement et instille en elles des peurs infondées, celle de sentir mauvais, de n’être pas assez belle, pas assez jeune, pas assez lisse, pas assez « féminine ». Dans sa forme la plus obscure, elle est génératrice d’angoisse, de mal-être et d’inhibitions.

*

En épilogue de cet article, je vais faire une confession : je suis incapable d’avoir un avis tranché sur ces questions.

Je ne sais toujours pas comment concilier mon féminisme et ma « féminité ». J’en ai délaissé, des injonctions à la beauté. J’ai dit fuck aux soutiens-gorges, fuck à L’Oréal et ses produits à la composition dégueulasse, fuck aux talons hauts pour sortir acheter du pain, fuck à la traque aux poils. Dans un sens, je me suis libérée. Mais à chaque fois que je me maquille alors que j’ai la flemme, à chaque fois que je m’empêche d’aller à la piscine pour cause de jambes un peu trop poilues, à chaque fois que je dépense de l’argent dans des produits, vêtements ou accessoires visant à me rendre plus belle, je vois bien que je ne suis pas vraiment libre dans mon rapport à mon propre corps.

Alors, comment clore le débat une bonne fois pour toutes ? L’important, je crois, est de prendre conscience du caractère oppressif des normes de beauté féminines. Tout en sachant qu’il est possible d’y déroger ou de se les réapproprier, en trouvant dans le soin accordé à son apparence un vecteur de pouvoir, une manière de se sentir bien.

Il est aussi important d’apprendre à se « désobjectiver », c’est-à-dire à poser sur nous-mêmes – et sur les autres femmes – un regard global, entier, et bienveillant. Nous devons prendre conscience que nous sommes des êtres humains à part entière, et non pas une simple enveloppe. Apprendre à voir au-delà du corps, qui n’est que la porte d’entrée sur un être pluriel, complexe et protéiforme. Un être dont nous devons nous soucier dans sa totalité. Si l’on met tant de soin à embellir notre extérieur, pourquoi ne pas réserver le même sort à notre « intérieur » ? Pourquoi ne pas nourrir notre esprit de la même façon que nous nourrissons notre corps ? Finalement, nous devons apprendre à ne plus dissocier notre corps de notre esprit, car c’est à ce moment-là que l’on tombe dans l’auto-objectivation.

Mais nous devons aussi changer la façon dont nous éduquons les petites filles. Les tenir écartées, autant que possible, des injonctions à la beauté. Valoriser, aussi, leur personnalité et leurs compétences, pour qu’elles n’aient pas la tentation de se focaliser sur leur corps, et de mesurer leur valeur à l’aune de celui-ci. Ainsi, la « ravissante petite fille » aura toute latitude pour devenir avant tout une femme libre et entière.

 

♣ Et vous, qu’en pensez-vous ? ♣

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Le degré zéro de l’égalité

 

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Quand survient un débat sur l’égalité femme-homme, il se trouve toujours un ou plusieurs hommes pour protester « qu’eux ont toujours respecté les femmes », qu’ils « adorent les femmes », que d’ailleurs « ils aident leur compagne à la maison (1) » et « ont toujours tenu la porte » à leurs homologues féminines.

Ces tentatives de justifications me font toujours rire jaune. D’une part, parce que l’évocation de sa situation individuelle n’a aucun intérêt dans un débat qui porte sur une réalité systémique (le réflexe défensif « si je ne connais pas / si je ne suis pas comme ça, alors ça n’existe pas ! » est certes un mécanisme humain de base, mais cela ne justifie rien). D’autre part, parce que le « respect des femmes » et « la galanterie » sont le degré zéro de l’égalité.

(1) Note : vous pouvez être sûr.e.s qu’un homme qui dit « aider » sa femme dans les tâches ménagères n’est pas pro-égalité. Un homme n’a pas à aider, mais simplement à faire sa part en tant que membre actif d’un foyer. Il n’existe aucune raison biologique ou « naturelle » pour qu’incombe aux femmes la majorité des tâches ménagères et des soins aux enfants (s’il y en a).

Le féminisme ne vous connaît pas

Le « respect des femmes », « l’adoration du féminin » et ses multiples déclinaisons, c’est un peu l’os à ronger qu’on balance au chien. Soyez satisfaites de votre situation, puisque l’on vous respecte. Vous ne voudriez quand même pas en demander plus ? Pourtant, il suffit d’inverser la phrase « moi, j’ai toujours respecté les femmes (j’ai grandi avec trois sœurs) » pour se rendre compte de son incongruité : « moi, j’ai toujours respecté les hommes (j’ai grandi avec trois frères) ». Cela n’a pas de sens, car le respect du masculin va de soi dans notre société. C’est une donnée évidente. Ce qui n’est pas le cas pour le respect des femmes, qui apparaît avec ce genre de justification comme un élément subjectif, socialement construit – et non spontané. De fait, le message sous-jacent est le suivant : je respecte les femmes parce que j’ai grandi avec des femmes, mais ça n’aurait pas été le cas si j’avais grandi entouré d’hommes. En somme, il m’a fallu la preuve tangible que les femmes sont des êtres humains dignes du respect et de l’égalité qu’elles réclament pour admettre cette idée.

Mais quel est ce monde où l’on se sent obligé de justifier de son « respect » pour les femmes dès que la question des violences sexistes et sexuelles arrive sur le tapis ?

Que ce soit bien clair : le féminisme ne s’en prend pas à vous personnellement (de toute façon, il ne vous connaît pas) – c’est le système qu’il combat. Le féminisme se fout bien de savoir que chez vous, tout va bien, monsieur sait se servir de l’aspirateur et emmène régulièrement ses enfants chez le pédiatre. Le féminisme se bat justement pour que votre situation devienne la norme, et non plus l’exception.

La question n’est même pas de « respecter » les femmes – normalement, tout le monde doit être respecté, homme, femme, chien, chat, alien à trois jambes et deux têtes, peu importe, c’est un débat qui n’a pas lieu d’être. La question n’est pas non plus l’octroi de menus privilèges à la gent féminine pour prouver au monde entier qu’on est un « homme bien » – leur tenir la porte, porter leurs sacs, tirer leur chaise, changer l’ampoule grillée à leur place, bref les infantiliser en les ramenant au temps pas si lointain où leur statut était celui d’une d’éternelle mineure.
(Car la « galanterie » est sexiste, en ce qu’elle octroie aux femmes un traitement différencié des hommes et entérine leur prétendue vulnérabilité. Tenir la porte à quelqu’un ou aider une personne qui galère avec sa valise trop lourde est une simple question de politesse, qui ne devrait pas avoir de relation avec le genre. Si vous le faites pour les femmes, faites-le aussi pour les hommes !)

Non, la question que pose le féminisme est la suivante : en tant qu’homme, est-ce que j’ai ou ai déjà eu des comportements problématiques (siffler des femmes dans la rue, faire des remarques à une collègue sur son physique, considérer que le travail des femmes vaut moins que celui des hommes et bloquer leur ascension si j’occupe une position managériale, juger certaines femmes sur leur tenue ou leur sexualité, considérer que les femmes me doivent du sexe et/ou de l’affection, contrôler le comportement et/ou la tenue de ma compagne, etc.) ou bien est-ce que je considère que les femmes et les hommes sont réellement égaux et agis comme tel dans ma vie de tous les jours ? Si vous êtes dans le dernier cas, bien : votre comportement est juste normal et ne mérite à ce titre ni félicitations, ni cadeaux en récompense de ce que vous percevez comme des « efforts ». Pas plus qu’il n’annule le comportement des autres hommes, ni le système et la culture dans lesquels nous vivons. Ce n’est pas parce que certaines choses n’existent pas dans votre réalité individuelle qu’elles n’ont pas cours ailleurs.

D’autant plus que nos privilèges nous rendent souvent aveugles. Il peut être difficile pour un cadre blanc hétéro vivant dans les beaux quartiers de Paris avec sa compagne tout aussi cadre, tout aussi blanche et tout aussi parisienne de se rendre compte de certaines réalités (le racisme systémique, les violences faites aux femmes, les discriminations au travail, l’homophobie, les maltraitances infantiles, etc, etc.). C’est compréhensible, car notre perception des choses s’arrête souvent aux confins de la sphère étroite dans laquelle nous évoluons. Mais cela ne justifie pas cette paresse intellectuelle qui consiste à nier les réalités auxquelles nous ne sommes jamais confronté.e.s.

Je vis dans un environnement relativement ouvert, j’ai été peu confrontée aux violences sexistes et sexuelles, je ne connais aucun homme (ouvertement) misogyne ou violent. Cela ne m’empêche pas d’être capable de voir au-delà de ma réalité personnelle, qui ne vaut pour ainsi dire rien. Ma conscience féministe ne s’arrête pas à ma petite expérience subjective. Ainsi, ce n’est pas parce que je ne connais aucune femme battue que les violences faites aux femmes n’existent pas. De même, ce n’est pas parce qu’on est un homme « bien » que cela annule l’existence de tous les autres salopards. Ni le fait que 225 000 femmes subissent chaque année des violences physiques et/ou sexuelles de la part de leur conjoint ou ex-conjoint. Non, cela n’annule pas non plus le fait qu’une centaine de femmes meurt chaque année sous les coups de son partenaire. Cela n’annule pas le fait que, par la force des statistiques, vous connaissiez forcément une ou plusieurs femmes victimes de violences sexuelles. Cela n’annule pas le fait que les femmes restent encore discriminées sur le marché du travail et perçoivent une rémunération moindre que leurs homologues masculins, à compétences égales. Cela n’annule pas le fait que la masculinité se construit encore souvent sur des valeurs toxiques – l’autorité, le contrôle, l’égocentrisme, le manque d’empathie.

C’est cette réalité que le féminisme dénonce, et s’évertue à changer : une réalité globale, systémique. Il ne pointe pas du doigt votre réalité.

Lors d’une récente émission sur les violences faites aux femmes sur France Inter, un auditeur a appelé pour protester qu’il ne « fallait quand même pas trop exagérer », car « les hommes bien existent » et que d’ailleurs lui est « en train de cuisiner un risotto pour sa femme qui va bientôt rentrer du boulot ». Un moment lunaire. J’ai beau aimer le risotto, il me semble que ce n’est pas vraiment le sujet dans une émission consacrée aux violences sexistes.

On sort de l’analyse sociale et politique quand on se place sur le terrain de l’expérience individuelle (moi je respecte, moi je fais cela, moi je constate….). Notre expérience, forcément lacunaire et subjective, n’invalide pas des milliers d’année de culture patriarcale, ni une réalité systémique dans laquelle les femmes restent discriminées sur une pluralité d’aspects. De même, on ne met pas dans le même panier « tous les hommes » quand on dénonce des tendances majoritaires dans un groupe social. La volonté de se justifier, de mettre des limites aux combats politiques menés par les femmes et d’expliquer à celles-ci ce qu’elles peuvent ou ne peuvent pas dire est un comportement sexiste. En outre, les justifications individuelles n’apportent rien, et ne font que mettre en lumière un déni collectif de la réalité. Si vous n’avez rien à vous reprocher, vous savez que le débat ne vous concerne pas. Et que votre place se trouve alors aux côtés des femmes, et non contre elles.

Le piège du sexisme bienveillant

Il nous reste à nous attaquer au « respect des femmes » et à ses rejetons, la galanterie et le paternalisme, qui sont le véritable parent pauvre de l’égalité des sexes. Pourquoi ? Parce qu’en plus d’essentialiser les femmes et donc de les réduire à un rôle unique, ils constituent une forme de sexisme bienveillant. Au contraire du sexisme hostile, le sexisme bienveillant avance masqué, mais il diffuse les mêmes idées toxiques. On peut le définir comme une « attitude subjectivement positive, qui décrit les femmes comme des créatures pures, qui doivent être protégées et adorées par les hommes, et dont l’amour est nécessaire à ces derniers pour qu’ils se sentent complets ». Le sexisme bienveillant est donc « une attitude sexiste plus implicite, teintée de chevalerie, qui a une apparence anodine et qui semble même différencier favorablement les femmes en les décrivant comme chaleureuses et sociables » (in Le sexisme bienveillant comme processus de maintien des inégalités sociales entre les genres, Marie Sarlet et Benoît Dardenne).

Le sexisme bienveillant a ceci d’insidieux et de trompeur qu’il semble a priori positif. Il glorifie une nature féminine aux atours agréables : « Vous les femmes, vous êtes tellement plus douces et compatissantes ! » ; « Les femmes sont si pures…. » ; « Un monde gouverné par les femmes serait bien meilleur », « Les femmes sont des princesses dont il faut prendre soin », etc. A priori, ces éloges sont plutôt flatteurs. Cependant, présenter les femmes comme des êtres naturellement purs, doux et aimants, c’est aussi entériner leur (supposée) faiblesse, et donc justifier leur (supposée) infériorité. Admettre qu’il existe une essence féminine complémentaire à celle de l’homme, c’est justifier la place lacunaire des femmes dans la société et les injustices dont elles sont victimes. C’est refuser que les femmes occupent des rôles différents, parce que leur « nature » les condamne à une forme d’existence unique.

« La femme », « l’essence féminine », et toutes ces dénominations uniques qui ignorent l’immense pluralité – d’âge, d’expérience, de corps, de milieu, de tempérament, de rêves, d’envies – des femmes ne signifient rien. Les femmes ne sont pas un bloc monolithique dotées de caractéristiques uniques. Elles ne sont pas des robots qu’il suffirait de programmer pour obtenir la réaction attendue. Parle-t-on de l’essence masculine ? Entend-on souvent des femmes dire qu’elles « respectent les hommes » ? Est-on souvent exhorté.e à adorer le « masculin » ? La construction d’une identité féminine stéréotypée sert d’assise au sexisme et à la misogynie. Aujourd’hui, il est plus que temps de s’en débarrasser.

Nous n’attendons pas la commisération mouillée et le « respect » opportuniste des hommes qui n’ont pas compris que le combat féministe se situait ailleurs. C’est-à-dire dans le fait de traiter les deux sexes de manière strictement égale, dans tous les domaines.

L’égalité des sexes se loge dans la considération, l’estime et l’écoute de l’autre, dans l’absence de stéréotypes, dans le refus des rôles genrés, dans la remise en question de ses propres comportements. Elle ne se situe pas dans une douteuse altérité femme-homme, avec d’un côté le prétendu « universel » masculin, et de l’autre « l’éternel » féminin pour lequel on se targue, grand prince, d’avoir le plus grand respect !

Les femmes représentent aujourd’hui 52% de la population mondiale. Elles ne sont pas une minorité. Elles ne sont pas annexes. L’égalité des sexes n’est pas une histoire de concessions faites aux femmes, pas plus qu’elle ne fonctionne sur un système de points (« Je cuisine du risotto pour ma femme ? J’ai passé le balai jeudi dernier ? J’ai le droit à une récompense !). Elle doit être pleine et entière, et ne pas s’embarrasser de l’ignorance de certains hommes qui pensent que leur expérience personnelle résume à elle seule la condition des femmes.

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Le mythe des fausses accusations de viol

Le fantasme

C’est un bruit de fond bien connu, comme le bourdonnement d’un moustique agaçant. Comme un disque qu’on enclenche sitôt que la conversation dérive sur les violences sexuelles faites aux femmes. Presque un réflexe pavlovien.

Parlez de viol à la machine à café (non pas que je vous encourage à le faire), et vous verrez que dans 99% des cas, votre interlocuteur.trice vous répondra, comme par automatisme : « fausse accusation ». Attention, sale temps pour les hommes, grand complot féministe, danger à chaque coin de rue, hystérie collective, etc, etc. C’est un peu comme appuyer sur un interrupteur : dans la grande majorité des cas, on sait que la lumière va s’allumer.

Dans notre société, le viol est l’un des seuls crimes, si ce n’est LE seul crime pour lequel le poids de la culpabilité retombe presque systématiquement sur la victime. Qu’on la soupçonne de mentir, d’exagérer ou de vouloir briser la vie de son agresseur, elle subit la réprobation sociale pour avoir dénoncé… des faits incriminés par la justice.

Cela n’a pourtant pas plus de sens que d’ostraciser, stigmatiser, culpabiliser les victimes de tentatives d’homicide. Ou de vols aggravés.

De quoi, alors, cette inversion de la culpabilité est-elle le nom ? De notre système patriarcal, tout simplement. D’autant que le viol n’est pas n’importe quel crime. Loin d’être une réponse à une pulsion sexuelle impérieuse, il est un outil de contrôle et de domination des femmes.

Instiller l’idée que les fausses accusations de viol seraient répandues participe donc d’une stratégie pour maintenir en place le système patriarcal, en perpétuant l’idée que les femmes qui portent plainte pour viol ne le font pas pour des raisons évidentes de justice sociale, mais par vengeance et haine du sexe masculin. Les féministes ne chercheraient donc pas seulement l’égalité entre les sexes, mais aussi – et surtout – le chaos dans les rapports entre les hommes et les femmes.

C’est aussi une manière habile de faire taire les victimes, celles qui ont le courage de dénoncer la domination masculine. Celles qui parlent. Agiter le spectre des fausses accusations, aussi fallacieux soit-il, est un moyen de contrôler la parole des femmes. Mais aussi, peut-être, dans certains cas, un mécanisme psychologique pour tenir à distance une réalité qu’on ne veut pas voir. Nous sommes tant abreuvé.e.s de mythes sur le viol (qui serait le fait d’un déséquilibré caché dans un parking glauque et non d’un Monsieur Tout le monde bien inséré dans la société) que nous refusons de voir, de croire à une réalité qui est beaucoup plus crue et beaucoup moins fantasmatique. Dans ce cas, il est beaucoup plus simple de disqualifier la victime (« elle ment ») que de prendre acte de la réalité qu’elle met à nu. Une réalité qui est la suivante : les violeurs sont, la plupart du temps, des hommes tout à fait « normaux » et bien intégrés socialement. Ce sont nos voisins, nos collègues, nos amis, nos frères, nos maris. Des hommes a priori bien sous tous rapports. Le viol n’a pas besoin d’être accompagné d’un couteau tranchant, d’une musique de film d’horreur et d’une nuit de pleine lune pour être qualifié. Il peut parfaitement avoir lieu dans votre lit, un samedi matin par ailleurs agréable, avec votre conjoint. De fait, 85% des viols sont commis par une personne connue de la victime (enquête INED 2016).

Selon les derniers chiffres, plus d’une femme sur dix a été victime d’un ou plusieurs viols au cours de sa vie. 

Cela fait beaucoup de femmes. Et, fatalement, beaucoup de violeurs.
Statistiquement, nous connaissons forcément des femmes qui ont subi un viol. Nous connaissons donc aussi des violeurs – même s’ils ne correspondent pas du tout à l’idée que nous nous en faisons.

 

Les chiffres

Les fausses accusations de viol existent. Comme les fraudes à l’assurance, les fraudes à l’indemnisation pour les victimes d’attentats, les fausses déclarations de vol, les fausses accusations de maltraitance, etc.

Néanmoins, le fait de partir du principe qu’une victime ment forcément lorsqu’elle dénonce un viol n’est basé sur aucune logique – si ce n’est la logique patriarcale. L’idée communément admise selon laquelle il existerait des vagues de fausses accusations ne repose sur rien. C’est un fantasme qui se nourrit et s’engraisse tout seul comme un foie malade, à mille lieux d’une réalité beaucoup plus brute. Mais rentrons donc dans le vif du sujet.

Il existe peu d’études sur les fausses accusations de viol. Les statistiques existantes sont imprécises, souvent calculées sur de petits échantillons. En France, à ma connaissance, aucune étude n’a été menée sur le sujet. Pour trouver quelques chiffres, il faut surtout regarder du côté des Etats-Unis.

Commençons par une étude du National Sexual Violence Resource Center de 2012, qui estime que les fausses accusations de viol représentent 2 à 10% des accusations.

Cette étude précise que les chiffres des fausses accusations de viol tendent à être « gonflés », du en partie à des définitions peu claires et des protocoles lacunaires. Par exemple, un juge d’instruction peut très bien qualifier de « fausse » une plainte pour viol parce qu’il ne dispose pas de preuves suffisantes pour engager des poursuites, ou parce que les déclarations de la victime présentent des incohérences. Or, une plainte ayant résulté en un non-lieu ne signifie pas pour autant qu’elle est infondée, ni inventée de toutes pièces.

Dans son livre « Sans consentement », l’auteur Jon Krakauer rapporte les résultats d’une enquête qu’il a menée dans la ville universitaire de Missoula, située dans le Montana. 350 plaintes pour viols et/ou agressions sexuelles y ont été enregistrées entre 2010 et 2012. Un chiffre important. Or, sur ces centaines de plaintes, quelques-unes seulement feront l’objet d’une enquête, les autres étant opportunément classées sans suite – même en l’existence de preuves tangibles. En cause : la volonté pour les autorités judiciaires de préserver la tranquillité de cette petite ville, et surtout de protéger les agresseurs – principalement des étudiants, membres de la prestigieuse équipe de football américain « les Grizzly » et promis à une brillante carrière sportive. Edifiant ? Oui, mais surtout très parlant. Ce livre démontre avec brio qu’un « non-lieu » n’est pas nécessairement synonyme de « ces faits n’ont jamais été commis ». Ce peut être aussi le résultat d’une carence des autorités judiciaires, qui pour des raisons politiques préfèrent protéger les agresseurs.

Le FBI, quant à lui, estime à environ 8% le nombre « d’accusations infondées ». A noter tout de même que cette étude date de 1996.

Deux autres études basées sur des analyses quantitatives et qualitatives – toujours aux Etats-Unis – font respectivement état d’un taux de 5,9% de fausses accusations (Lisak et al., 2010) et de 2,1% (Heenan & Murray 2006).

Voilà pour les chiffres venus des Etats-Unis. En calculant le ratio entre le nombre d’hommes vivant sur le territoire américain et le pourcentage de fausses accusations de viol (en utilisant les estimations les plus élevées), on aboutit donc à un tonitruant pourcentage de 0,005% d’hommes américains faussement accusés chaque année. Un véritable complot, en effet.

Allons maintenant voir du côté du Royaume-Uni, où le Crown Prosecution Service a estimé qu’il existe un cas de poursuites judiciaires pour fausse accusation de viol pour 161 cas de poursuites judiciaires pour viol. Soit une estimation de 0,62% de fausses accusations.

Une étude menée en 2005 par le Home Office estime quant à elle que les fausses accusations de violences sexuelles seraient de 4%.

Du côté de l’Australie, une étude menée entre 2000 et 2003 par les services de police de Victoria a estimé que sur 850 plaintes pour viol enregistrées, 2,1% avaient été classées comme « fausses ».

Enfin, terminons par une étude de plus grande envergure qui estime entre 2% et 6% les fausses accusations de viol dans toute l’Europe.

 

TheEnlivenProject
Une infographie très parlante – The Enliven Project.

 

A noter qu’en l’absence de consensus sur ce qu’est une « fausse » accusation, il est difficile d’aboutir à des chiffres solides et précis. Dans certaines études, seules les plaintes qui s’avèrent fallacieuses (après enquête ou aveu de la plaignante) sont prises en compte. Dans d’autres études, en revanche, sont aussi prises en compte les affaires ayant résulté en un non-lieu faute d’éléments probatoires, mais aussi les plaintes ayant été retirées par les victimes présumées. Or, le fait qu’une plainte soit retirée ne signifie pas que les faits incriminés n’ont pas eu lieu. De nombreuses victimes retirent leur plainte parce qu’elles ont subi des pressions extérieures, ont été découragées par leurs proches ou parce qu’elles n’ont pas la force de se lancer dans une procédure judiciaire longue et difficile.

En consolidant ces chiffres, certes approximatifs, il faut donc retenir que 2 à 8% des accusations de viol reportées à la police seraient fausses.

Rapporté au nombre de viols effectivement commis (plus tous ceux qui n’ont jamais été dénoncés, car rappelons que plus d’un viol sur dix n’est pas reporté aux autorités judiciaires), c’est insignifiant.

La réalité

La réalité crue, celle que l’on préfère ignorer, c’est que les victimes n’ont aucun intérêt à porter plainte – même lorsque les faits ont bien été commis, c’est-à-dire dans l’immense majorité des cas. Et encore moins à porter de fausses accusations. Bien sûr, cela ne signifie pas qu’il ne faut pas porter plainte en cas de violences sexuelles : au contraire. Cela ne signifie pas non plus que les fausses accusations de viol n’existent pas. Mais la réalité actuelle est la suivante :

1) Un procès pour viol est très long, coûteux et éreintant psychologiquement. Du dépôt de plainte à un éventuel procès, il se passe en général plusieurs années, pendant lesquelles il faudra raconter et donc revivre son histoire des dizaines de fois, devant des dizaines de personnes différentes. Des personnes qui souvent doutent de ce que vous avancez, vous poussent dans vos retranchements et manient votre traumatisme avec la délicatesse d’un conducteur poids lourd. Pour les victimes, c’est une double peine. Mais la majorité des plaignantes n’iront pas jusqu’aux Assises, puisqu’on estime que 60 à 80% des viols sont requalifiés en délit – et donc jugés en correctionnelle, où la procédure est certes plus rapide, mais les peines prononcées bien moindres. Au total, seuls 3 % des viols ayant donné lieu à un dépôt de plainte débouchent sur un procès en cour d’assises.

2) Comme nous l’avons dit plus haut, le viol est l’un des seuls crimes où la victime est blâmée pour ce qu’elle a subi. Dénoncer un viol n’a rien d’une virée à Disneyland : c’est un parcours du combattant, qui commence dès le dépôt de plainte. Soyez-en sûr.e.s : personne n’a envie de s’infliger une telle épreuve, ni de devenir riche et célèbre pour avoir « dénoncé un viol ». De toute façon, ça tombe bien – ça n’est jamais arrivé. Il suffit de lire les commentaires sous les articles relatant des affaires de viol, ou d’engager la discussion avec Tonton Jean-Claude (quoique on peut aussi s’épargner cette épreuve) : la victime est quasiment toujours soupçonnée de mentir ou de vouloir attirer l’attention sur elle, au contraire de l’agresseur que l’on tient ironiquement à « préserver ». Le soupçon jeté sur la victime de chercher la « célébrité » est pourtant un fantasme d’une mauvaise foi crasse. Dans la quasi-totalité des cas, point de célébrité, de pognon en masse ni de félicitations collectives pour la victime, mais plutôt des intimidations, des insultes, des menaces, et un traumatisme ravivé. Aux Etats-Unis, la professeure Christine Ford, qui a récemment accusé le juge Brett Kavanaugh de tentative de viol, a été obligée de déménager avec sa famille après avoir reçu des menaces de mort. Elle a subi un harcèlement continu ; sa boite mail a été plusieurs fois piratée. Ça fait rêver, n’est-ce pas ? Qui ne voudrait pas vivre ça au moins une fois dans sa vie ?

3) Statistiquement, la justice est du côté des agresseurs. Je ne fais pas du « féminisme victimaire » en affirmant cela, je me range simplement du côté des chiffres. En France, chaque année, 84 000 femmes et 14 000 hommes disent avoir été victimes de viol ou de tentative de viol dans les enquêtes de victimation. Pourtant, les cours d’assises ne prononcent qu’environ 1 500 condamnations par an pour viol. Le reste sera classé sans suite (le cas le plus fréquent) ou résultera dans une condamnation pour agression sexuelle. Et cela ne va pas en s’arrangeant. Ainsi, le nombre de condamnations pour viol par la justice française a chuté de quelque 40 % en dix ans, selon le service statistiques de la chancellerie. Cela serait dû en partie au « phénomène » de la correctionnalisation des viols – le fait de déqualifier un viol (donc un crime), en agression sexuelle (c’est-à-dire un délit), très utilisé par les juges d’instruction pour éviter l’engorgement des tribunaux. On a donc la preuve que le viol reste majoritairement impuni… lorsqu’il est dénoncé. Or, neuf fois sur dix, il ne l’est même pas.

Le manque de moyens est un problème, mais ce n’est pas le seul. Il y a aussi le fait que la Justice a été créée pour les hommes, par les hommes. Les femmes sont aujourd’hui majoritaires à l’ENM (l’Ecole nationale de la Magistrature, qui forme les futur.e.s magistrat.e.s) et cela devrait être une bonne nouvelle, mais n’oublions pas que les femmes elles aussi intériorisent le système patriarcal. De fait, la misogynie et les préjugés sexistes ne s’arrêtent pas à la porte des tribunaux. On a tendance à imaginer une Justice éthérée, irréprochable, décorrélée des basses considérations et injustices de la vie réelle. Qui traiterait ses victimes avec respect et intégrité, punirait les agresseurs à la mesure de leurs actes, aurait toujours raison, ne ferait jamais d’erreur. N’oublions pas cependant que cette fameuse Justice n’est pas une entité désincarnée, mais un groupe d’hommes et de femmes tout aussi perclus de préjugés sexistes que le pékin ordinaire. Se reposer sur la « Justice » et attendre d’elle qu’elle répare toutes les injustices de la société est donc illusoire, puisqu’elle est la société.

En conclusion

Il n’y a donc pas, contrairement à une légende tenace, beaucoup de fausses accusations de viol. Il y a en revanche beaucoup trop de viols qui restent impunis, mais cet aspect est étrangement moins discuté.

Evoquer de manière systématique les « fausses accusations » quand une femme ose dénoncer un viol est donc non seulement faux d’un point de vue statistique, c’est aussi outrancier. Les faits sont là : les fausses accusations sont rares. Quant aux vrais violeurs, ils restent majoritairement impunis.

Nous ne sommes pas dans un système judiciaire où la parole des femmes compte autant que celle des hommes. En revanche, nous sommes bien dans un système patriarcal qui influence la manière dont est rendue – ou pas – la Justice. Où le manque de moyens, la crainte d’une erreur judiciaire, l’absence de sensibilisation à la problématique des violences faites aux femmes et le sexisme institutionnalisé imbibe une justice boiteuse qui peine à offrir réparation aux victimes.

Commençons déjà par nous occuper des centaines de milliers de victimes laissées sur le carreau chaque année. Après, seulement, nous pourrons nous concentrer sur le (faible) pourcentage restant de fausses accusations.