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Le blues de la jeune diplômée

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Crédit photo : 360brain ©

 

Aujourd’hui, je voudrais proposer un article sans lien avec le féminisme, mais dans lequel certaines personnes pourront peut-être trouver un écho (vous pouvez vous faire un thé, voire deux, ça risque d’être long).

 

Voilà : j’ai le blues.

Le blues de la jeune diplômée.

Et à regarder autour de moi, je me rends bien compte que nombre de mes comparses, qu’ils aient 25, 30 ans ou plus, souffrent de la même affliction.

J’ai fait 6 ans d’études. C’était bien. C’était exigeant. C’était stimulant. Ce n’étaient pas seulement les cours, les dissertations, les mémoires, le savoir. C’étaient aussi les voyages, la découverte de soi, des autres, l’apprentissage de la vie. De la liberté. Les rares stages que j’ai fait avant mon entrée sur le marché du travail m’ont laissé un goût amer : « alors c’est à ça que je me prépare depuis des années ? » Envie de rester étudiante à perpétuité. « On verra bien, me disais-je alors, repoussant la question d’une pichenette mentale. Je trouverais une porte de sortie. J’écrirais. Je monterais ma boite. Blablablabla ».

Sauf que le temps passe, passe, passe, et arrive le moment fatidique où il faut bien commencer à gagner sa croûte.

La suite était donc (relativement) logique : travailler dans un bureau. Non pas que cela m’ait toujours fait rêver : au contraire, moi qui suis farouchement attachée à ma liberté, j’ai toujours associé le travail salarié à une forme d’emprisonnement. Pourtant, voilà que je m’y enferme de mon plein gré. Et en même temps, ai-je vraiment le choix ? Quand la contrainte financière prévaut, on choisit l’option la plus simple.

Depuis, pourtant, je déprime en contemplant ce qu’est devenue ma vie. Il faut dire que le décalage entre ce que l’on demande aux étudiant.e.s et aux jeunes diplômé.e.s lors de leur entrée sur le marché du travail a tout du grand écart latéral.

On pourrait se dire qu’après tout, les études n’ont vocation qu’à façonner un individu, à l’instruire, et qu’il faudrait les voir comme une antichambre à la vie adulte et non un préambule aux exigences de sa future vie professionnelle. Mais même en prenant ces précautions, comment ne pas tomber de haut ? Dans leur ouvrage The Stupidity Paradox, les chercheurs britannique et suédois André Spicer et Mats Alvesson ont pointé l’existence de ce paradoxe selon lequel les entreprises cherchent à recruter les diplômé.e.s les plus brillant.e.s pour leur demander, en fin de compte, de laisser leur cerveau sur le pas de la porte et de se consacrer à des tâches – souvent – abrutissantes et routinières.

La conclusion de cette étude est sans appel : pour survivre en entreprise, mieux vaut remiser son intelligence au fin fond de sa poche.

*

Alors, nous en sommes là. Je tourne en rond comme un lion en cage, je me désespère de l’uniformité de mes journées, des décors de ma vie et du caractère punitif qu’a désormais le temps (semaine : pénitence ; week-end : libération), j’échafaude de multiples tentatives d’évasion.

Et puis, lorsque je me décide enfin à tout plaquer pour reprendre des études de journalisme, je lis un énième témoignage de pigiste condamné.e à vivre avec 500 euros par mois et à bouffer des patates à l’eau (agrémentées de ketchup les jours de fête). Alors je retourne à mon asservissement volontaire en me disant que, au moins, je peux payer mon loyer.

Autour de moi, la même insatisfaction gronde. Démission, reconversion, burn-out, bore-out et autres tourments cachés derrière des anglicismes froids, rêves de grandeur qui s’écrasent sur la moquette d’un bureau encaustiqué…

Ce malaise n’est pas le signe que quelque chose ne va pas chez les « jeunes » – nous serions dans ce cas nombreux et nombreuses à souffrir de déficience. Il est plutôt le signe que le monde du travail, à force de mutations qui n’ont pas pris en compte le besoin croissant de sens, d’indépendance, d’utilité et d’autonomie des individus, n’est plus adapté au monde contemporain. Et qu’il ne peut désormais plus se prévaloir d’être un vecteur d’épanouissement personnel, si tant est qu’il l’ait jamais été.

Les entreprises ont beau sentir le vent tourner et soigner leur image à grands renforts de « communication institutionnelle », plus grand-monde n’est dupe. Et pour cause : le plateau serti d’épanouissement personnel, de stimulation intellectuelle, d’impact sur le monde et de réalisation de soi que l’on prétend nous servir n’est bien souvent qu’un mirage.

Un mirage qui ne dit rien des tâches abstraites et de l’ennui assommant qu’elles engendrent, des couches de processus absurdes qui s’empilent les unes sur les autres, du café froid, des supérieurs aussi pénibles qu’un ongle incarné, de la culture du présentéisme, des réunions qui ne servent qu’à fixer la prochaine réunion, des conversations stériles, de la sédentarité, des corps qui s’avachissent devant l’ordinateur, des regards en coin, des jalousies larvées, de la production de tableaux Excel, Powerpoint et autres documents qui finiront oubliés dans les entrailles d’un obscur serveur, et de l’impression de passer à côté de sa vie à force d’être exploité.e par quelqu’un autre. Ces images glacées montrant des salarié.e.s qui sourient devant leur ordinateur, une tasse de café à la main, ont beau être esthétiquement parfaites, elles ne reflètent pas la réalité de ce qu’est – souvent – le travail aujourd’hui : une aberration.  

L’entrée dans la vie adulte coïncide souvent avec l’entrée sur le marché du travail. C’est là que le champ des possibles se réduit soudain, l’existence se trouvant désormais circonscrite à un périmètre – physique et temporel – étroit. Immobilité, stagnation : l’horizon se fige lentement. Qu’y a-t-il au-delà ? La construction d’une « carrière » (et la possibilité de devenir un jour manager, c’est-à-dire de passer encore plus de temps dans des réunions qui ne servent à rien), le prêt immobilier, l’achat d’une voiture, la vie conjugale ? Est-ce vraiment ce qui nous fait vibrer ? Nos désirs ont-ils le temps d’éclore, et sont-ils bien les nôtres, ou n’appartiennent-ils qu’à la société ?

Après l’école, le collège, le lycée, puis éventuellement la fac, voilà que vous travaillez désormais dans une « boite » – la métaphore de l’enfermement est éloquente. La boucle est bouclée ! Mais à quel moment fait-on l’apprentissage, dans nos vies, de la liberté ? À quel moment se retrouve-t-on libre de tout engagement, de toute structure, de toute contrainte ? Quand avons-nous la possibilité d’expérimenter autre chose que la confiscation – de soi, du temps, du plaisir ?

À peine sortis d’un long cursus académique et à peine formé.e.s en tant qu’adultes, nous voilà de nouveau réduits au statut d’enfant soumis à l’autorité de ses encadrants. Entretiens d’embauche inquisitoires, contrôle des horaires, notation (les fameux « entretiens annuels »), sanctions en cas de mauvais comportements… Loin d’être une libération, notre entrée sur le marché du travail sonne le début d’un nouveau processus d’infantilisation. Une aliénation nécessaire pour « dompter » la population salariée, qui n’est jamais aussi efficace que lorsqu’elle obtempère sans poser de questions.

 

Un monde du travail sclérosé

En 2013, l’économiste et anthropologue David Graeber a fait sensation avec un article intitulé On the phenomenon of bullshit jobs Le phénomène des jobs à la con »).

En préambule, il rappelait la prophétie de l’économiste John Keynes, qui avait fait le pari en 1930 que les évolutions technologiques nous permettraient de faire des semaines de 15 heures d’ici la fin du siècle. Or, poursuit-il, c’est tout l’inverse qui s’est produit : la technologie, désormais au service du système capitaliste, a été manipulée pour nous faire travailler plus en créant une myriade de jobs inutiles, aliénants et dépourvus de sens. Ces jobs sont pour l’essentiel des métiers « de bureau » qui n’ont vocation qu’à manipuler de l’immatériel, et qui disposent d’une valeur sociale paradoxalement élevée.

David Graeber explique qu’au lieu « de permettre une réduction massive des heures de travail pour libérer la population mondiale afin qu’elle poursuive ses propres projets, plaisirs, visions et idées, nous avons pu observer le gonflement, non seulement des industries de « service », mais aussi du secteur administratif, et la création de nouvelles industries comme les services financiers, le télémarketing, ou l’expansion sans précédent de secteurs comme le droit corporatiste, les administrations universitaires et de santé, les ressources humaines ou encore les relations publiques ».

Le résultat ? Une insatisfaction grandissante des salarié.e.s (pour le « mieux ») et une explosion des pathologies liées au travail (pour le pire). Les jeunes diplômé.e.s se retrouvent aux premières loges de ce mécontentement général. Selon une étude Ipsos, 43% des jeunes actifs estiment que leur travail enrichit leur employeur mais qu’il ne leur apporte pas grand-chose à eux-mêmes, et 51% estiment manquer de reconnaissance au travail.

Par conséquent, de plus en plus de diplômé.e.s du supérieur se réorientent vers des métiers manuels, considérés comme plus utiles et porteurs de sens. Ces réorientations, sur lesquelles l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) a enquêté en 2015, constituent « un phénomène non négligeable » : 14% des jeunes diplômé.e.s de niveau bac+5 ou plus déclarent avoir vécu un changement d’orientation significatif dans les deux années suivant l’obtention de leur diplôme.

« Quel que soit le type de parcours, le dénominateur commun est la déception » rapporte Pierre Lamblin, directeur du département études de l’APEC.

Déception : le mot est lâché. Et il ressemble fort à un euphémisme.

Dans son livre « La révolte des premiers de la classe », le journaliste Jean-Laurent Cassely raconte les parcours de ces ultra-diplômés qui décident de troquer leur carrière de cadre pour un métier manuel, dans la pâtisserie, la boulangerie ou l’artisanat. Cet exode progressif vers des métiers « concrets », ancrés dans le réel (et paradoxalement peu valorisés par la société) doit se lire comme la traduction d’un malaise diffus, après que les jobs à la con aient fini par coloniser toutes les strates de l’entreprise.

Bureaucratisation rampante, parcellisation des tâches, règles et processus absurdes, couches de « métiers » aux titres ronflants qui s’empilent les unes sur les autres et divisent à l’infini des tâches dont la finalité finit par échapper complètement, existence d’une hiérarchie rigide faite de chef.fe.s, de sous- chef.fe.s et de sous-sous-chef.fe.s, modes de management dépassés, non-flexibilité des horaires… La souffrance spirituelle induite par le travail contemporain (lequel reste, dans sa forme, terriblement archaïque) ne doit pas être catégorisée comme un énième caprice des classes moyennes à aisées. S’il est évidemment préférable de passer ses journées derrière un bureau qu’au fond d’une mine, nous devons résister à la tentation d’établir une impossible hiérarchie des souffrances.

La douleur de l’esprit n’est certes pas comparable aux douleurs du corps, mais cela n’en invalide pas pour autant son caractère délétère. Qu’est-ce que la société peut bien attendre d’une population aliénée par le travail ? N’y a-t-il pas, au-delà de la problématique individuelle, un véritable enjeu sociétal ?

 

Le travail comme identité fondamentale

Le sociologue Max Weber écrivait : « l’idée du devoir professionnel erre dans notre vie comme un fantôme des croyances religieuses d’autrefois ». Il faisait ici référence à l’éthique protestante, qui considère le travail – dans sa dimension la plus sacrificielle – comme une fin en soi.

Aujourd’hui, dans une société en mal de valeurs et de repères, le travail a en quelque sorte remplacé la religion. Il est devenu l’instrument à l’aune duquel on mesure la légitimité, la valeur et la désirabilité d’un individu. 

Il faut « travailler », qu’importe ce que cela nous en coûte, qu’importe que ledit travail soit abrutissant et/ou parfaitement inutile, voire même nocif pour la société. Et si l’on n’a pas de travail, tous les moyens sont bons pour en trouver un – il suffirait, d’ailleurs, de « traverser la rue », peu importe la nature de ce qui nous attend de l’autre côté. Ce nivellement par le bas n’est possible que parce que dans notre société, les individus tirent leur seule légitimité de la fonction qu’ils exercent – alors même que la prolifération des jobs à la con et l’augmentation des maladies professionnelles tentent de nous rappeler que nous faisons fausse route.

L’asservissement volontaire des individus à ce qu’on appelle la « valeur travail », qui bien souvent n’est évoquée qu’en termes de temps passé au bureau et non de productivité effective, n’est possible que parce que le travail a été institué comme l’un des seuls éléments permettant à une personne de se définir.

À ce titre, le compte Twitter Disruptive Humans of Linkedin est particulièrement significatif. Ce dernier épingle les messages les plus « bullshit » postés sur le réseau social professionnel LinkedIn, écrits dans une novlangue faussement conviviale par des individus qui tentent désespérément de se persuader de leur utilité sociale. On y croise une « experte en biodiversité des talents », des « réuniologues », des « digital evangelist & speaker », une « chief emotional officer », un « coach en stratégie de réussite humaine », ou encore un « gladiateur digital » (sic). L’un se vante de n’avoir pris que 4 semaines de vacances en 6 ans, l’une poste des maximes « inspirantes » sur le « capital bonheur au travail », l’autre enfin rapporte avec une fausse contrition les mots de sa fille de 6 ans qui lui demande pourquoi il « travaille tout le temps ».

Tout affligeant qu’il soit, ce compte est révélateur de la décrépitude d’un monde du travail où pullulent aujourd’hui les bullshit jobs. Plutôt que de laisser les individus maîtres de leur vie – et de leur temps, le système capitaliste s’est arrangé pour engendrer une kyrielle d’emplois stériles, qui n’ont vocation qu’à « occuper » une population à qui il serait sans doute dangereux d’accorder une trop grande liberté.

Mais la plus grande réussite de ce système est d’avoir convaincu les individus eux-mêmes de la valeur cardinale du travail, même lorsque celui-ci est inutile, absurde ou néfaste pour la société, et de l’importance de s’y vouer corps et âme, de s’y sacrifier dans le ravissement.    

Il faut dire que la société ne laisse pas le choix aux individus de se définir autrement que par le travail – celui qu’ils font, ou ne font pas. La question « qu’est-ce que tu fais dans la vie ? » est à cet effet éloquente : alors qu’une multitude de réponses seraient possibles (« j’ai un groupe de musique / j’écris / je fais du théâtre / je voyage/ j’élève mes trois enfants / je m’occupe de mon potager/ je me passionne pour la littérature américaine contemporaine… »), la seule réponse attendue concerne la fonction professionnelle exercée. Limité et limitant ? Certainement. Pas étonnant, dans ces conditions, que le travail soit devenu pour tant de personnes une case étroite et inconfortable, dont il est si délectable de s’extirper une fois le week-end venu.

Quant aux personnes qui n’ont pas de travail, les regards de pitié qu’elles rencontrent en disent long sur l’ostracisation sociale qui a cours lorsqu’on ne peut plus se prévaloir d’une identité « réglementaire », d’une case à occuper sur le grand échiquier de la société.

Pourtant, l’absence de possibilité laissée aux individus de se définir autrement que par le travail est un vrai danger. Travaille, ou tu ne seras personne ! Cette conception particulièrement réductrice de l’être humain provoque un réel nivellement par le bas en poussant les individus à accepter des conditions de travail dégradantes, voire parfois illégales, dans le simple espoir de rentrer enfin « dans le rang ». Elle est à l’origine de la valorisation sociale des maux du travail, comme le manque de sommeil, le fait d’être débordé.e ou de n’avoir « pas le temps » – pas le temps de lire un livre, pas le temps d’aller voir cette expo, pas le temps de cuisiner, pas le temps de profiter des bas plaisirs de la vie. On en arrive à l’avènement d’une société dans laquelle la souffrance, l’absence et le manque sont sublimés, et le bien-être et le plaisir considérés avec mépris. 

Tout cela donne une population qui prête volontairement le flanc aux vexations du travail, en acceptant de sacrifier sa vie personnelle et sa santé à sa fonction professionnelle.  Pourtant, il n’y a rien de glorieux dans le fait de se transformer en un automate servile et hébété, qui à force de privations oublie de se ressourcer, de nourrir ses centres d’intérêts, de se cultiver, de prendre soin de lui-même et des autres. Bref, de vivre.

L’année dernière, le patron d’une start-up s’est fait étriller sur Twitter après avoir publié un tweet dans lequel il déclarait avoir « décidé de passer à une alimentation équilibrée mais surtout qui me prenne moins de 120 secondes par repas de manière à gagner 30h par mois » : l’occasion de vanter les mérites d’une marque de repas en poudre à prendre sur le pouce, avec laquelle il avait manifestement conclu un partenariat. Ce tweet, tout navrant qu’il est, en dit long sur la façon dont notre société a fait de notre temps une denrée exploitable, et de nous des esclaves d’un capitalisme qui étend son territoire jusqu’à l’absurde.

Il est pourtant dangereux de réduire le « travail » au temps que nous passons dans nos bureaux. Combien de cadres passent l’essentiel de leur journée à surfer sur Facebook, en prenant l’air affecté de celui ou celle qui croule sous le boulot ? Il est bien dommage que les activités non rémunérées que nous effectuons pour notre propre compte ne soient pas incluses dans notre définition collective du « travail », que ce soit repeindre sa salle de bains, élaborer un repas pour plusieurs personnes, écrire un blog (clin d’œil appuyé) ou un roman, construire un meuble, composer de la musique, créer des bijoux, etc, etc. Car ces activités demandent bel et bien de produire un effort, qu’il soit physique ou intellectuel.

Il n’est pas question ici de nier la dimension identitaire que revêt parfois le travail, ni l’importance qu’il peut avoir pour certaines personnes – après tout, dans un monde idéal, le travail devrait être un vecteur d’épanouissement et non une corvée. En revanche, nous devons nous interroger sur ce totalitarisme du travail à tout prix, auquel nous devrions nous vouer corps et âme même lorsque celui-ci nous brise, nous use, nous assomme, nous tue à petit feu. Je pense ne pas trop m’avancer en affirmant que, sur leur lit de mort, la plupart des gens ne regretteront pas de ne pas avoir passé plus de temps dans les couloirs de leur entreprise… mais plutôt de ne pas avoir assez pris le temps de vivre, de voyager, de lire, de découvrir le monde, de s’occuper de ses proches, de cultiver ses centres d’intérêt, de se faire du bien. D’être heureux, tout simplement.

 

Statu quo

Si un nombre grandissant de personnes (particulièrement les jeunes) se trouvent désabusées par le monde du travail, c’est aussi parce que celui-ci ne nous laisse pas la possibilité d’être nous-mêmes.

Et parce qu’il n’évolue pas.

D’où cette impression, partagée par beaucoup, de devoir se battre en permanence contre des moulins à vent, tout en enfouissant ses valeurs sous mille couches de silence. C’est qu’en entreprise, tout devient politique et donc potentiellement fâcheux, même les sujets qui devraient a priori faire consensus : l’égalité des sexes, la diversité des profils, le refus des discriminations, etc. La simple évocation des agissements sexistes et/ou du harcèlement sexuel fait trembler. « Il n’y en a pas chez nous », « ce n’est pas un sujet », « il ne faut pas trop en faire non plus ». La plupart des entreprises ont beau se targuer d’être innovantes et disruptives, elles demeurent avant tout des environnements confits dans la peur du changement. Si l’on fait semblant de vouloir changer les choses – et on le fait bien, les réformes sont souvent vues comme une menace à l’ordre établi. Le souci de l’image dicte en effet les conduites et les décisions à prendre, ce qui favorise le règne d’un éternel statu quo.

L’entreprise est aussi un endroit où se reproduisent à l’envi les stéréotypes et les préjugés – et donc les inégalités. Un lieu où se jouent et se rejouent en permanence les mêmes scènes ; un lieu où se répètent les discours, au risque de barrer le passage à toute velléité de progrès social. Il est d’ailleurs intéressant de noter que des préoccupations sociales majeures comme l’écologie, la justice, la préservation des ressources naturelles, l’égalité femme-homme et plus globalement la lutte contre les discriminations aient tant de mal à pénétrer l’entreprise, comme si le progrès était une sorte de virus qui risquait de tout contaminer.  Le parallèle avec le monde politique est d’ailleurs frappant : même atemporalité, même rejet voilé du progressisme et des idées nouvelles.

Mais le travail dans des environnements plus modernes, comme les start-up, ne garantit pas pour autant l’accès à des valeurs plus progressistes ni même à un meilleur épanouissement. De nombreuses dérives ont déjà été pointées du doigt : fort recours aux contrats précaires, fausse bonne ambiance, charge de travail écrasante, management tyrannique…  Apparemment, les tables de ping-pong, le tutoiement convivial et les afterworks aux relents de bière tiède ne suffiraient pas à apporter aux individus le sens qu’ils et elles recherchent dans leur travail. Ce serait, avouons-le, un peu trop facile…

 

Par ailleurs, si l’on parle de plus en plus de « masculinité positive » et de déconstruction des mythes de la virilité, il me semble intéressant de noter que le monde du travail reste résolument campé sur une vision archaïque de la masculinité : blanche, hétérosexuelle, dominante, dépourvue de tout affect, ultra-disponible, voire zélée. Un homme, ça travaille jusque tard dans la soirée et ça ne s’occupe pas de ses enfants. Un homme, ça dirige, ça pilote, ça prend les décisions importantes. Un homme, ça sacrifie sa vie personnelle à son travail. Un homme, ça se fait assister – par une femme. Il y a les présidents et les directeurs  (fonctions que l’on peine encore à accorder au féminin), et de l’autre côté du spectre, les assistantes. Une division sexuelle que l’on retrouve dans presque tous les environnements, comme s’il s’agissait d’une fatalité.

Mais la génération Y, plus ouverte, plus militante, et surtout plus à l’aise avec les questions de genre, peine à se retrouver dans ce binarisme conservateur.

 

Et après ?

On parle beaucoup du chômage des jeunes diplômé.e.s, de l’obligation pour certains et certaines de prendre des jobs alimentaires en attendant mieux. Il n’est pas question de nier ce fléau. En revanche, il me semble important de mettre en avant une problématique afférente dont on ne parle pas assez (même si cela tend à changer), parce qu’elle est peu connue, peu comprise et surtout qu’elle fait honte. À une époque où avoir un emploi – a fortiori de cadre – est considéré comme un privilège, se plaindre du manque de sens de sa fonction et de l’ennui qu’elle génère fait lever les yeux. Quelle ingratitude ! Tu penses à ceux qui n’ont pas de travail ?

Oui, la sécurité financière est un élément important du bien-être. Mais elle ne fait pas tout. La frustration, l’ennui, le manque de sens et/ou l’impression d’être inutile rongent tout autant que l’inactivité professionnelle : il serait temps de le reconnaître.

*

Il reste à se demander pourquoi l’organisation du travail reste si archaïque (notamment sur la rigidité des horaires et la compartimentation des temps de travail), alors même que le digital a opéré dans nos vies des mutations profondes, qui pourraient nous libérer.

Je ne crois absolument pas que tous les métiers « de bureau » doivent absolument s’exercer au sein d’une fenêtre temporelle stricte, 5 jours sur 7, de 9h à 18h, selon une logique fordiste des plus primaires. Et si nous commencions par mesurer le travail produit, et non plus les heures passées au bureau ? Et si nous lâchions enfin la bride, si nous organisions notre temps librement ? Si la possibilité nous était donnée d’évoluer dans des environnements où confiance, autonomie, progrès et bienveillance sont les maîtres mots ? Si nous pouvions redonner au travail ses lettres de noblesse, au lieu d’affecter une masse croissante d’individus par ailleurs compétents et motivés à des tâches à la con ?

C’est à cet instant, et seulement à cet instant que nous retrouverons le sens que nous avons perdu.

*

On dit que cette insatisfaction est générationnelle : peut-être. Peut-être que nous ne voyons pas les choses de la même manière que nos parents, et encore moins nos grands-parents. Peut-être que nous avons fait du sens, de l’utilité, du bien-être, de l’enthousiasme les prérequis pour un travail qui implique nécessairement de sacrifier une part de sa liberté. Peut-être que nous avons compris, avant même d’en avoir fait l’expérience, que nos vies sont plus importantes que n’importe quel boulot, aussi valorisant socialement et bien payé fût-il. Et c’est une excellente chose.

Mais il faut également prendre en compte les profonds changements qu’a subi le travail ces dernières décennies. Nous n’évoluons plus dans le même contexte. Nous n’avons pas grandi dans le même monde, ni avec les mêmes perspectives. Par ailleurs, la technologie a tout révolutionné, tandis que les modes de management et d’organisation du travail sont restés les mêmes. Ce décalage absurde a contribué à creuser cette faille sur laquelle grandit l’insatisfaction des jeunes diplômé.e.s.

Devra-t-on attendre le point de non-retour ? 

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Le mythe de l’horloge biologique, ou la coercition à la maternité

 

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Et toi, quand est-ce que tu t’y mets ? Collègue de travail

Vous avez déjà 34 ans, si vous voulez un enfant c’est maintenant. Gynécologue

A ton âge, tu devrais commencer à y penser. Amie d’enfance

L’horloge biologique des femmes n’est pas un mythe. Elle fait réellement tic-tac ! Présente dans l’organisme, elle se régule à partir de l’hypothalamus, une glande du cerveau. Cet élément corporel nous dicte nos actes et nos réactions. Avant 35 ans, vous avez plus de chances de tomber enceinte. Votre corps en a conscience. Site Internet sur la « co-parentalité »

Bon, quand est-ce que vous nous faites un petit ?  Tante relou lors d’un repas de famille

***

Ces petites phrases, toute femme ayant atteint le seuil fatidique des 30 ans les a probablement déjà entendues. Car il n’y a pas – semble-t-il – de norme plus prégnante, plus impérieuse et plus infusée dans le corps social que celle de la maternité.

L’expression « horloge biologique » s’invite souvent à la table des grands débats sur la fertilité des femmes, sans qu’on sache vraiment ce que recouvre cette notion. De quel mécanisme parle-t-on, in fine ? Cette fameuse horloge est-elle un fait scientifique avéré ou bien une invention destinée à faire naître chez les femmes la peur (celle de ne pas réussir à avoir d’enfants) et la culpabilité (celle de n’en avoir pas voulu au moment dit opportun) ?

A première vue, en tout cas, l’horloge biologique ressemble surtout… à la somme des injonctions à la maternité qui pèsent sur les femmes.

Ces injonctions commencent très tôt, de façon diffuse. Les filles sont éduquées à prendre soin des autres, dressées à s’intéresser très tôt au monde de la petite enfance. On leur offre des poupons à Noël, on leur confie le soin de s’occuper de leurs frères et sœurs, puis, plus tard, on leur permet de s’aventurer hors de la sphère familiale pour faire leurs premières heures de baby-sitting – petit boulot féminin par excellence. Ce chemin parfaitement jalonné doit leur permettre de faire progressivement l’apprentissage de la maternité, en prévision de leur futur rôle social.

Les femmes qui ne veulent pas d’enfants enfreignent donc les lois qui préexistent à leur destin. Leur refus est vécu comme une insurrection, comme la transgression d’une puissante loi tacite.

Non seulement le désintérêt pour la maternité (ou le regret de s’y être aventurée) demeure une terra incognita dans l’histoire de la pensée, mais le désir d’enfant est aussi le seul dans notre société à n’être jamais remis en cause, comme si celui-ci devait prévaloir sur toute considération logique. Pourtant, les maltraitances et violences sur enfants, et a fortiori les infanticides (qu’aucun outil statistique ne permet malheureusement de tracer en France) font état d’une réalité poisseuse : celle de parents qui n’auraient jamais dû le devenir.

Peut-être faudrait-il s’interroger, dans un premier temps, sur le caractère délétère que revêt la pression de la maternité sur les femmes, qui leur fait croire qu’il s’agit de la seule finalité possible de leur existence. Et les condamne à endosser une fonction qu’elles ne désirent pas toujours, mais dont la puissance mythologique continue d’exercer sa tyrannie.

Peut-être faudrait-il ensuite s’interroger sur le caractère éminemment social du désir d’enfant, lequel est précédé d’un tel conditionnement qu’il ne laisse guère la place à la volonté et à la réflexion individuelles.

Hélas, ce sujet éminemment tabou reste le grand impensé de nos sociétés contemporaines. Proposons donc ici une ébauche de réflexion sur l’injonction sociétale à la maternité et les conséquences délétères du mythe de l’horloge biologique.

Tu l’as vue, ma grosse natalité ?

Depuis des années, les Etats se battent à coups d’indicateurs de fécondité et de taux de natalité, dans une pantomime qui n’est pas sans rappeler les classiques concours de pénis. Dans cette course effrénée, c’est en effet à celui qui aura la plus grosse (natalité). Pourtant, alors que la planète semble sur le point d’imploser – et que les prévisions de l’ONU font état d’une population mondiale de 11,2 milliards habitant.e.s en 2100 –, les préoccupations natalistes, qui étaient certes légitimes après-guerre, semblent aujourd’hui ridiculement archaïques.

Considéré comme un indicateur de puissance (de virilité ?) étatique, le taux de natalité est devenu au fil du temps un enjeu géopolitique. Pourtant, n’est-il pas quelque peu dérangeant, d’un point de vue éthique, de faire du taux de natalité et de fécondité un indicateur que l’on soupèse, commente, analyse, compare et soumet à des objectifs chiffrés ? Les femmes – et les hommes – ne se reproduisent pas, a priori, pour des raisons politiques, ni pour aider leur pays à atteindre un quelconque objectif démographique…

Lorsque paraît un énième article catastrophiste sur la chute de la natalité dans les pays européens, que doit-on en conclure ? Est-on censée (j’accorde volontairement au féminin) se sentir responsable ? La maternité est-elle un devoir citoyen ou un droit personnel ? Le corps des femmes doit-il être utilisé à des fins politiques ? Peut-on décemment mesurer et commenter la fécondité des femmes, comme si celle-ci était au service de l’Etat ? Enfin : peut-on vraiment gérer la natalité d’un pays comme on gère une entreprise, avec toutes les potentielles dérives éthiques que cela comporte ?

C’est que le contrôle du corps des femmes, vieille tradition commune à presque toutes les nations, trouve dans la mesure de la natalité un lieu idéal pour se déployer et exercer sa mainmise. Le ventre des femmes est ainsi envisagé comme une propriété collective, un monopole public. Par ailleurs, la coercition à la maternité, qui s’exerce aussi bien par le corps social, médical et politique que par l’entourage proche est un moyen (pas nécessairement conscientisé) de maintenir les femmes dans une position subalterne. En effet, pendant que les femmes font des enfants, elles ont moins de temps pour pénétrer les sphères politiques, économiques et culturelles, construire leur carrière et prendre le pouvoir. Bien entendu, fonder une famille ne condamne pas à une vie domestique hermétique à tout élément extérieur. Mais sans un conjoint qui prend sa part, c’est indéniablement plus difficile… Or, en France, plus d’une mère sur deux d’enfants de moins de huit ans s’est arrêtée de travailler après la naissance de ses enfants ou a réduit temporairement son temps de travail.

Elle est aussi un moyen très efficace de maintenir les femmes et les hommes dans leurs rôles de genre traditionnels. Et, ainsi, d’empêcher tout bouleversement sociétal dans lequel les femmes prendraient (enfin) la part de pouvoir qui leur revient.

Les préoccupations natalistes permettent en tout cas de mettre en lumière une volonté d’appropriation collective du corps des femmes, qui se traduit – entre autres – par le contrôle de leur fécondité. Et l’incitation à procréer à tout prix, notamment quand vous correspondez au modèle-type de la bonne pondeuse : blanche, jeune, hétérosexuelle et éduquée. (1)

La peur comme vecteur de coercition

Depuis quelques temps, les études et articles catastrophistes se multiplient : effondrement de la natalité, terribles difficultés à concevoir après 35 ans, ne pas s’y mettre trop tôt mais surtout pas trop tard non plus, l’âge du premier enfant recule, les femmes préfèrent se consacrer à leur carrière (n’importe quoi !) ou même à leurs loisirs (encore pire !), important de ne pas attendre trop longtemps, fenêtre de fertilité, date de péremption, horloge biologique, tic-tac tic-tac, pensez-y entre la liste de courses, le dossier à rendre et le dîner à préparer. Et voici une pression de plus à mettre sur le dos des femmes, comme si la liste n’était pas déjà assez longue.

Une de mes connaissances ayant à peine dépassé le stade des 25 ans a fait les frais de cette « coercition » à la grossesse. Son gynécologue ayant décelé chez elle une anomalie au niveau des ovaires, il lui a presque intimé l’ordre de procréer dans les deux années à venir. « Déjà aujourd’hui, ça risque d’être difficile. Si vous attendez, vous risquez de ne jamais avoir d’enfant ». La peur au ventre, et bien que n’ayant pas le projet d’enfanter dans les années à venir, elle a alors arrêté la pilule. Elle est tombée enceinte presque instantanément.

« Aujourd’hui, on décide de faire des enfants de plus en plus tard. Attention, la fertilité des femmes commence à ralentir dès 30 ans. » (Doctissimo)
« Les probabilités de concevoir un bébé chutent significativement entre le début de la trentaine et l’approche de la quarantaine. Au fil des années, la fertilité d’une femme baisse énormément. C’est pourquoi les experts en fertilité conseillent aux femmes entre 30 et 39 ans de ne pas trop attendre […] » (Babycenter.fr)

C’est bien la peur qu’on nous accroche au ventre, à cet endroit même où la société étend son territoire et ensevelit ses racines. Et qu’on ne s’y trompe pas, ces perpétuelles incitations à la grossesse ne viennent pas d’une volonté d’œuvrer pour la santé publique en faisant de la prévention sur les problèmes de fertilité : même sans être forcément conscientisées, elles tirent bien leur source d’une volonté séculaire de contrôler le corps des femmes.

La maternité – qu’on a peint comme une suite de délices ininterrompus – est en réalité une parfaite excuse pour maintenir les femmes sous le joug de la société. En remplaçant le désir individuel par un désir social, construit et affiné avec les années, on s’assure d’une soumission consentie des femmes à leur destin procréateur, et donc à leur confinement dans la sphère privée.

À l’origine, l’horloge biologique, ou horloge interne, désigne l’ensemble des mécanismes qui génèrent chez l’être humain un certain nombre de réactions biologiques régulées par cycles (comme le sommeil). On parle aussi d’horloge circadienne, ou de cycles circadiens. Elle existe donc bel et bienmais elle n’est pas celle qu’on croit !

L’expression que nous employons pour parler de la fertilité féminine est récente : elle est apparue pour la première fois en 1978 dans un article intitulé « The Clock Is Ticking for the Career Woman » (« l’horloge tourne pour la femme qui fait carrière ») paru dans le Washington Post. Cet article – écrit par… un homme – avait pour but de dépeindre les difficultés rencontrées par les femmes à faire coïncider l’avancement de leur carrière avec leur volonté d’avoir une vie de famille. Elle a ensuite été reprise, jusqu’à devenir ce mythe populaire à mi-chemin entre la métaphore et le phénomène scientifique que nous connaissons aujourd’hui.

L’horloge biologique féminine, que l’on a fait passer au fil des années pour un phénomène scientifique avéré, n’est donc initialement qu’une figure de style destinée à évoquer la difficile conciliation entre vie professionnelle et vie privée.

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Désir d’enfant, entre nature et culture

Les soubresauts de « l’horloge biologique », que l’on dépeint souvent comme une bombe à retardement nichée dans le corps des femmes (mais où exactement ?), font donc partie des mythes populaires de notre culture. Il est temps désormais de mettre au jour son caractère fallacieux.

En effet, aucune étude scientifique n’a pu confirmer l’existence d’un phénomène biologique/hormonal qui conduirait les femmes à désirer un enfant de manière irrationnelle à partir d’un certain âge. Ce désir que l’on présente comme viscéral, insondable et ancré dans la chair serait en réalité une pure construction sociale.

Une étude conduite sur une décennie et publiée en 2011 dans la revue académique Emotion confirme que le désir d’enfant se réveille souvent de manière abrupte et imprévisible, chez les femmes comme chez les hommes. Sauf que ce ne sont pas « les hormones » qui sont en jeu, mais bien l’exposition aux enfants ainsi que le désir d’expérimenter la parentalité, en tant qu’étape fondatrice de la vie d’adulte. En résumé, plus les individus ont l’occasion d’interagir avec des enfants et/ou d’observer les personnes de leur entourage devenir parents, plus leur désir d’enfant devient fort. Une étude suédoise réalisée en 2010 a d’ailleurs révélé que les femmes étaient plus susceptibles de tomber enceintes au moment où leurs collègues de travail commençaient à avoir des enfants. Mimétisme social ou véritable envie suscitée par l’observation de ses pairs ?

Quoi qu’il en soit, ce n’est pas la « nature » qui est le facteur prédéterminant dans notre désir d’avoir des enfants, mais bien la culture.

Le psychologue américain Frederick Wyatt (1911-1993), dont les travaux portaient notamment sur la maternité, disait à ce sujet : « Quand une femme dit qu’elle ressent l’envie viscérale d’avoir un enfant, elle recourt au langage de la biologie pour mettre en mots ce qui relève de la psychologie ».

Le sociologue et ex-président de l’Association américaine de sociologie William Goode (1917-2003), lui, écrivait de son côté : « Il existe chez l’être humain des réflexes, comme le clignement des yeux, ou des besoins, comme le sexe. Mais il n’y a pas de besoin viscéral d’enfanter. Autrement, la pression sociale à se reproduire n’existerait pas. »

Forger la peur : des études biaisées

Si l’injonction sociale à procréer vise avant tout les femmes, c’est pour mieux les remettre à leur « place ». Et cette injonction va de pair avec la terreur distillée par les médias quant au déclin rapide de la fertilité féminine. Pourtant, les informations anxiogènes dont ils se font l’écho s’avèrent souvent inexactes.

Loin du catastrophisme ambiant, les chiffres font en effet état d’une réalité nettement plus positive.

La psychologue américaine Jean Twenge raconte dans cet article la stupeur qu’elle a ressentie en analysant un certain nombre d’études scientifiques portant sur le déclin de la fertilité féminine. Au fil de ses recherches, elle s’est rendu compte que ces études étaient la plupart du temps biaisées, basées sur des sources critiquables et/ou interprétées de manière incorrecte. Prenons par exemple cette étude parue en 2004 dans la revue Human Reproduction, qui conclut qu’une femme sur trois ayant entre 35 et 39 ans échouera à tomber enceinte au bout d’un an. Celle-ci a été reprise partout, contribuant à alimenter la paranoïa sur les (prétendues) difficultés à concevoir après 35 ans. Ce que cette étude ne précise pas, c’est que pour aboutir à un tel résultat, elle se base sur des calculs réalisés à partir d’actes de naissance français datant de 1670 à 1830. Des sources bancales et vieilles de 300 ans ? Pour la rigueur scientifique, on repassera.

Jean Twenge a également découvert que les études faisant état de résultats « optimistes » sur la fertilité des femmes étaient étonnamment peu citées, ou bien tout simplement réarrangées par les journalistes. Elle s’étonne ainsi que l’étude du statisticien David Dunson, conduite dans les années 2000 sur 780 femmes venant de sept pays européens différents, soit si peu citée dans les médias. Car les résultats de celle-ci sont bien plus rassurants : 82% des femmes âgées de 35 à 39 ans tomberaient enceintes naturellement en l’espace d’un an, contre 86% pour les femmes de la tranche d’âge 27-34 ans. La différence entre les deux groupes d’âge (4%) est minime, ce qui contredit l’idée reçue selon laquelle il serait particulièrement difficile de concevoir après 35 ans.

D’autres études récentes semblent corroborer ces résultats. Celle-ci, menée au Danemark sur 3000 participantes, rapporte ainsi que 72% des femmes de 35 à 40 ans tomberaient enceintes naturellement dans les douze mois (78% pour celles qui avaient pris soin de synchroniser leurs rapports sexuels sur leur période d’ovulation).

Dans son article, Jean Twenge raconte avoir eu 3 enfants, tous nés après ses 35 ans. Malgré ses craintes, nourries par ses lectures et par le pessimisme de son entourage, ils furent conçus de manière naturelle et sans difficultés particulières.

Il faut donc retenir de tout cela que la plupart des femmes ayant entre 35 et 40 ans (voire plus) peuvent tomber enceintes naturellement, sans rencontrer de difficultés spécifiques.

Car il semblerait en réalité que l’âge ne soit pas en cause chez la grande majorité des femmes qui peinent à tomber enceintes. Les coupables peuvent être une perturbation hormonale non liée à l’âge, une endométriose (souvent non diagnostiquée) ou bien des lésions utérines causées entre autres par d’anciennes infections sexuellement transmissibles non traitées. Sans oublier les facteurs externes, dont l’influence croissante n’est pas à négliger : pollution, pesticides, perturbateurs endocriniens, etc. En somme, une femme de 38 ans qui éprouve des difficultés à tomber enceinte aurait probablement eu les mêmes… à 28 ans.

Enfin, la moitié des problèmes de fertilité viendraient des hommes (c’est fou comme on a tendance à oublier que les femmes ne font pas des bébés toutes seules !). Si l’âge n’est pas le seul déterminant, il ne faut pas oublier que la qualité du sperme décline avec les années. Comme le souligne l’article Stérilité, fertilité : la part des hommes« pour l’homme, la fertilité est maximum à 30-34 ans (indice à 100), puis elle diminue lentement. À 55-59 ans, l’homme a une fertilité deux fois plus faible (indice à 47) que celle observée à 30-34 ans. La fertilité des couples diminue donc avec l’âge de l’homme, même si cette diminution est moins importante et plus tardive que celle observée avec l’âge de la femme ». 

Étrange que l’on n’exhorte pas autant les hommes à faire des enfants « jeunes », au moment où la qualité de leur sperme est à son apogée !

Ceci étant posé, il reste que la fertilité féminine n’est pas la même à 40 ans qu’à 25. Et qu’elle est, bien évidemment, limitée dans le temps. C’est une injustice biologique contre laquelle nous ne pouvons rien. Lorsque nous voyons des stars pouponner à 50 ans bien tassés, nous devons avoir conscience qu’il y a une entourloupe quelque part ! Par ailleurs, le risque de fausse couche et d’anomalies chromosomiques augmente avec l’âge (de la femme… et de l’homme). Est-ce pour autant qu’il faut absolument « se dépêcher » et planifier toute son existence autour de potentiels enfants à venir, quitte à passer à côté de certaines opportunités ? Est-ce pour autant qu’à partir de 35 ans, les dés sont jetés, et avec eux l’espoir de devenir mère un jour ? Les chiffres nous fournissent la réponse, et elle tient en trois lettres : non.

Trop tard

L’exaltation de la maternité et son corollaire, l’injonction à procréer « rapidement » ou du moins dans le temps imparti, tirent leurs racines d’une vision sexiste des femmes comme simples incubateurs. Le corps social ne voit d’elles que leur utérus et leur capacité à procréer. C’est pourquoi il exige leur soumission au cadre temporel dans lequel la maternité doit s’exercer – grosso modo, entre 25 et 33 ans.

Les femmes qui font des enfants « tard » par rapport à la norme sont donc sermonnées, punies par le corps médical et social pour leur négligence. « Faire un enfant à 40 ans, c’est irresponsable », « il fallait y penser plus tôt », « elle sera une vieille mère », chuchote-t-on avec désapprobation. Et c’est là qu’apparaît la réalité crue : la pression de l’horloge biologique est avant tout une pression sociale, utilisée contre les femmes pour les infantiliser et blâmer les choix qu’elles font en toute autonomie. La règle est valable dans tous les domaines : lorsqu’une femme dévie de la norme et tente d’échapper au contrôle social en traçant son propre chemin, elle est ostracisée.

Mais les femmes ne sont pas stupides. Celles qui font des enfants « sur le tard » le font généralement en toute connaissance de cause, soit parce qu’elles n’en avaient pas envie avant (et c’est une raison suffisante), soit parce qu’elles ont mis du temps avant de rencontrer le bon partenaire. L’injonction à la maternité – pas trop tôt, mais surtout pas trop tard – pose une question intéressante : est-ce qu’avoir « le bon âge » ou « la bonne situation » est une raison suffisante pour faire des enfants ? Plus généralement, doit-on faire passer la norme sociale avant ses propres désirs – si seulement nous sommes encore capables de les distinguer ?

Une des « excuses » les plus communément avancées pour justifier la tendance des maternités tardives est celle de la carrière. « Avec l’allongement des études, les femmes commencent leur carrière plus tard et repoussent donc en conséquence la maternité », peut-on lire dans les articles consacrés à ce sujet. Jamais, cependant, n’aborde-t-on le sujet autrement : envie de profiter de sa jeunesse, de voyager, non-désir d’enfant qui a perduré jusque tard, désintérêt pour la maternité, envie de se consacrer avant tout à soi-même ou à son couple. Non pas que les femmes qui ne veulent pas d’enfants aient à se justifier de quoi que ce soit : simplement, il est curieux d’opposer sans cesse la maternité à la carrière, comme si ces deux notions allaient nécessairement de pair, comme des briques de Lego. Vous n’êtes pas particulièrement ambitieuse et/ou vous n’avez pas de travail ? Faites un pas en avant et placez-vous sur la case « mère » : le champ est libre, il est temps de mettre votre utérus à profit ! A contrario, vous avez plutôt l’intention de vous consacrer à votre carrière ? Vous voilà placée d’office dans l’autre camp, celui des Wonder women montées sur stilettos, obsédées par la réussite, prêtes à prendre le premier avion pour aller faire congeler leurs ovocytes et renvoyer toute idée de grossesse aux calendes grecques.

Mais les choses sont évidemment bien plus complexes que cela. On peut n’avoir pas spécialement envie de se consacrer à sa carrière (ou préférer se consacrer à ses loisirs et ses voyages), sans désirer non plus avoir un enfant. À l’inverse, de fortes ambitions professionnelles ne sont pas incompatibles avec le fait de fonder une famille. Les intérêts des femmes ne sont pas réductibles à ce binarisme absurde qui oppose les langes à l’attaché-case. Comme s’il n’y avait que deux voies possibles, dans ce monde aux opportunités multiples.

Dans une société patriarcale qui voit avant tout dans les femmes des mères et des épouses, cette conception des choses est pourtant peu intelligible. Le désintérêt (ou, a minima, l’intérêt tardif) de certaines femmes pour la maternité doit nécessairement s’expliquer par des raisons concrètes, rationnelles et pragmatiques. Le fait que certaines femmes n’aient tout simplement pas envie d’avoir des enfants semble encore relever de la science-fiction. Notre cerveau collectif est resté bloqué au seuil du XXIe siècle, à une époque où les rôles de genre étaient strictement définis par la société… et où le bonheur et l’épanouissement individuel s’en trouvaient aussi, souvent, compromis.

Dans le champ de l’intime

S’il y a bien un champ dans lequel les influences extérieures ne devraient pas avoir de prise, c’est bien celui de l’intime. Le désir ou non-désir d’enfant (l’INED évalue à 5% de la population la proportion de femmes et d’hommes qui ne veulent pas devenir parents) ne devrait en aucun cas être contrôlé, observé, analysé, soupesé par des parties extérieures. Il n’y a pas d’ingérence qui soit acceptable en matière d’aspirations intimes. Et quoi de plus intime que le désir (ou non-désir) de devenir parent ?

Il m’a toujours semblé étrange, puis révoltant que la société s’immisce avec une telle impudence dans la vie privée des individus. Mais si le désir d’enfant existe par défaut chez les femmes, s’il est réellement constitutif de leur identité, pourquoi ce besoin de les rappeler sans cesse à l’ordre ?

Instinct maternel, horloge biologique… tous les mythes sont bons, en réalité, pour renforcer l’idée naturaliste de la maternité comme destin irrévocable. Si une femme exprime son indifférence ou pire, son hostilité à l’égard de la maternité, on cherchera à la psychanalyser pour mieux comprendre d’où vient cette terrible faille. On s’évertuera ensuite à poser un diagnostic permettant de justifier sa réticence (enfance dysfonctionnelle, traumatisme ancien, relations familiales douloureuses, peurs inconscientes…) puis, dans une ultime tentative pour la sauver, à lui trouver des substituts à la maternité (création artistique, écriture, travail avec des enfants, etc). C’est bien simple : l’inconscient collectif réfute l’idée qu’une femme puisse ne pas être mère, ne serait-ce que symboliquement.

Pourtant, il n’y a pas plus de raison(s) au désir d’enfant qu’au non-désir d’enfant. Il est ou il n’est pas : c’est tout. Et que de vies gâchées auraient pu être évitées sans les crochets empoisonnés de la pression sociale !

Doit-on accepter que les femmes continuent à être infantilisées par les discours alarmistes des « experts » en fertilité (presque tous des hommes, bizarrement), par les remontrances agacées du corps médical qui les presse de procréer dans les limites d’une fenêtre temporelle convenable, par les études angoissées sur la baisse de la natalité ? La société a-t-elle seulement une part à prendre dans l’intimité du corps des femmes ? Et si oui, dans quel but exactement ?

Mais dans ce débat, d’autres questions se posent aussi. Et celle-ci est éminemment politique : la société doit-elle se porter garante du désir d’enfant des individus ? Doit-elle être responsable de la capacité (ou incapacité) de chacun.e à procréer ?

Conclusion

L’horloge biologique féminine est bien un mythe, en ce qu’elle relève d’une construction imaginaire. En 40 ans d’existence, elle a su s’imposer comme un puissant vecteur de contrôle et de domination du corps féminin. A tel point que les femmes elles-mêmes ont fini par l’intérioriser, persuadées après de longues campagnes de terreur que leurs organes reproducteurs commencent à se nécroser dès l’âge canonique de 30 ans.

Mais ce mythe les dessert à plusieurs niveaux. Premièrement, il contribue à renforcer cette conception – sexiste – d’une femme irrationnelle, gouvernée par ses hormones, qui ne pense qu’à partir à la chasse au géniteur les babines retroussées. Deuxièmement, il abîme les relations entre les femmes et les hommes, qui à partir d’un certain âge se retrouvent entachées de cette ombre inconfortable. Qui n’a jamais entendu cette phrase cruelle : « moi, je ne sors pas avec des femmes de plus de 30 ans, elles ne pensent qu’à faire des gosses » ? De l’autre côté du spectre, qui n’a jamais vu de femme se ronger les sangs à propos de la date de péremption apposée sur sa fertilité, encouragée dans ses tourments par sa famille, ses ami.e.s, son gynécologue ? Enfin, il pose sur les femmes une intolérable pression, tout en les reléguant à leur seul rôle de mère potentielle. En effet, l’injonction à procréer rapidement sous-entend que les femmes ne peuvent être « conformes » et « honorables » qu’en devenant mères. Tout refus de remplir ce rôle, mais aussi tout retard dans l’accomplissement de cette mission les condamnera alors à un ostracisme social certain. C’est un constat désespérant qu’il nous est donné de faire là : plus d’un demi-siècle après les premières révolutions féministes, la place des femmes demeure circonscrite à un minuscule pré carré.

Et si nous donnions un (gros) coup de balai dans nos représentations mentales ? Si les femmes ne seront pas fécondes toute leur vie, il n’est sans doute pas nécessaire de faire peser sur elles seules le fardeau de la fertilité. Leur corps a beau fonctionner différemment, les hommes aussi ont une part à prendre.

Il est grand temps, aussi, que la société nous lâche l’utérus : nous aurons un enfant quand nous le voulons, mais surtout si nous le voulons.

A bon entendeur !

 

 

(1) Ce pan de l’histoire française est peu connu, mais des milliers d’avortements et de stérilisations non consenties ont été pratiquées dans les années 60-70 sur des femmes noires et pauvres de la Réunion. Ces procédures médicales étaient soutenues par les pouvoirs publics, qui poursuivaient dans les colonies françaises un objectif de décroissance démographique. Pendant ce temps-là, en France métropolitaine, l’avortement et la contraception étaient criminalisés. Deux poids, deux mesures…

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Pourquoi les hommes ne peuvent pas être victimes de sexisme

 

 

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Depuis peu, je travaille dans le service « diversité » d’une grande entreprise – j’aurais peut-être l’occasion d’en reparler, il est possible que ce poste me fournisse de la matière pour de futurs articles… À cette occasion, donc, j’ai pris connaissance du fait que certains hommes exprimaient « leur difficulté d’être un homme au milieu de plein de femmes dans une entreprise » (NB : l’entreprise dont on parle compte… 23% de femmes dans ses effectifs) et leur « regret qu’on ne parle jamais des « hommes qui sont eux aussi victimes de sexisme ».

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Bon. Reprenons donc les bases – c’est l’heure de la fiche mémo féministe.

Passons sur l’individu qui éprouve des « difficultés à être un homme » dans une entreprise dont les effectifs ne comptent même pas un tiers de femmes, et concentrons-nous sur l’allégation selon laquelle les hommes seraient eux aussi victimes de sexisme.

En réalité, les choses sont très simples : non, les hommes ne peuvent pas être victimes de sexisme, tout comme les poissons ne peuvent pas voler. En premier lieu, il est important de savoir de quoi on parle, car les mots ont du sens. Qu’est-ce que le sexisme ? C’est une attitude discriminatoire fondée sur le sexe. Or, les hommes ne peuvent pas être discriminés sur la base de leur sexe puisque nous vivons dans un système patriarcal, c’est à dire créé par et pour les hommes, et encore largement dirigé par ces derniers. En tant que groupe social dominant les sphères politiques, économiques et culturelles, les hommes ne peuvent pas faire l’objet d’oppressions systémiques – cela paraît finalement logique.

Quelques exemples très concrets :

Un homme ne sera jamais écarté d’un processus de recrutement parce qu’il « est un homme ».

Un homme ne verra jamais sa légitimité remise en cause à cause de son sexe.

Un homme ne subira jamais le plafond de verre.

Un homme ne sera jamais réduit à son apparence physique et/ou son âge, au mépris de ses talents et compétences.

Un homme ne sera jamais discriminé parce qu’il a des enfants (au contraire  : en anglais, on appelle cela le « fatherhood bonus », soit le bonus de paternité), ou qu’il est susceptible d’en avoir.

Un homme qui monte son entreprise n’obtiendra jamais de financements moindres parce qu’il est un homme.

Un homme ne se fera jamais harceler sexuellement dans la rue ou le métro.

Un homme ne gagnera jamais moins d’argent qu’une femme à cause de son sexe.

Un homme n’aura jamais besoin d’adapter sa tenue en fonction de ses déplacements (« je dois prendre le métro tard ce soir ? alors je vais éviter de mettre ce pantalon qui me moule un peu trop les fesses »)

Un homme ne se verra jamais dire qu’il ne peut pas faire telle ou telle chose parce qu’il est un homme.

Etc, etc.

Tout cela ne signifie évidemment pas que les hommes ne peuvent pas être discriminés. Ils peuvent l’être sur la base de leur âge, de leur milieu social, de leurs origines, de leur apparence, etc, mais pas sur la base de leur sexe (et que l’on ne vienne pas me sortir le couplet habituel sur les malheureux hommes qui doivent payer un droit d’entrée en boite et sur les sites de rencontre : si c’est la seule « discrimination » dont vous pouvez vous prévaloir, estimez-vous heureux).

Si l’on parle plus spécifiquement de sexisme au travail, il me semble – corrigez-moi si je me trompe – que les ambiances délétères avec option attitudes discriminatoires et blagues sexistes à la machine à café ne ciblent que les femmes (1 sur 3 a déjà été victime de harcèlement sexuel au travail). Déjà, les blagues sexistes sur les hommes n’existent quasiment pas, et pour cause : les stéréotypes masculins sont considérés dans notre société comme « positifs » (les hommes sont courageux, forts, déterminés, résistants…), ce qui donne peu de matière pour les blagues dégradantes. En revanche, les stéréotypes et préjugés sur le genre féminin étant « négatifs » (les femmes sont frivoles, stupides, vénales, faibles, pleurnicheuses…), il est facile de les utiliser comme prétexte à des attitudes discriminatoires et d’en tirer matière à plaisanteries.

En réfléchissant deux secondes, je peux me souvenir d’une bonne dizaine de blagues sur les blondes, mais aucune blague sur les hommes ne me vient à l’esprit (si ce n’est cette blague misandre probablement très peu connue au-delà des cercles militants, dont je vous fais cadeau en cette période de Noël : quelle est la différence entre un homme cis et une boite de pâtée pour chien ? Dans la pâtée pour chien, il y a du cœur et de la cervelle). Voilà voilà.

Ce qui est vrai en revanche, c’est que les hommes peuvent être victimes des codes de genre… ceux-là même qui forment l’ossature du système patriarcal. Il ne faut donc pas parler de sexisme mais de masculinité toxique, ce concept théorique qui définit ce que sont les hommes – « les vrais ». La masculinité toxique regroupe tous ces codes de virilité délétères qui interdisent aux hommes de manifester de la tendresse et de la vulnérabilité, de pleurer, de s’écarter du chemin balisé de l’hétérosexualité, de demander de l’aide, d’avoir une vie en dehors de leur boulot, d’aller chercher leurs gamins à l’école, d’être pères au foyer, d’aimer le rose, les comédies romantiques et les bougies parfumées, etc. L’équation est simple : non viril = femme. Femme = ridicule. Et voilà où se niche le sexisme dans notre société : dans l’exaltation d’un genre (le genre masculin) au profit de l’autre (le genre féminin). Le jour où le genre féminin sera considéré comme le genre « supérieur », dans la théorie comme dans la pratique, alors nous pourrons commencer à évoquer l’existence d’un sexisme anti-hommes. Mais pour l’instant, nous en sommes très loin.

Les normes de « masculinité » (tout comme les normes de « féminité ») n’existent que parce que nous vivons dans un système qui exalte la binarité homme-femme, en prêtant à chaque genre des caractéristiques propres. Or, en contraignant les individus à se ranger dans des cases étroites, elles les empêchent d’être pleinement eux-mêmes, les amputent d’une partie de leur liberté d’être humain. Quand un homme souffre des attentes qui pèsent sur son genre, il n’est pas victime de sexisme, mais des normes genrées. Et ce sont deux choses tout à fait différentes.

D’ailleurs, le féminisme, en se battant contre les stéréotypes de genre, se bat aussi pour la liberté des hommes à être qui ils veulent. Vous pouvez nous dire merci, les mecs, de faire le sale boulot à votre place !

*

Les hommes doivent cesser de nous faire croire qu’eux aussi sont les victimes systémiques des violences sexuelles (les statistiques les contredisent aisément), qu’ils se sentent mal à l’aise, diminués et dégradés lorsqu’ils sont en présence d’une majorité de femmes, qu’ils souffrent de discrimination, de remarques libidineuses, de drague confinant au harcèlement, bref, qu’ils sont devenu le sexe vulnérable, leurs couilles recroquevillées face à la terrifiante puissance féminine. Ils doivent cesser de nous faire croire qu’il existe un équivalent chez les hommes du sexisme subi par les femmes, une symétrie parfaite du système de hiérarchisation des genres célébré par le patriarcat.

Car lorsqu’un homme est discriminé, humilié, agressé, frappé, menacé, harcelé, il ne l’est pas parce qu’il est un homme, c’est-à-dire à cause de la supposée infériorité de son genre. Et c’est là une différence nette avec les violences subies par les femmes, qui ne se perpétuent que parce qu’elles sont encore, à bien des égards, normalisées et légitimées par la société.

Bien sûr, un homme peut être violé, agressé et/ou harcelé sexuellement. Bien sûr, un homme peut être la victime de violences physiques ou morales. Aucun individu, quel que soit son sexe, n’est immunisé contre la violence d’autrui. En revanche, si l’on se place dans une perspective systémique, la violence commise à l’encontre des hommes n’est pas sous-entendue par un impératif de genre : c’est là la grande différence avec les violences faites aux femmes. C’est là, aussi, la variable qui fait du sexisme une discrimination dont seules les femmes peuvent être les récipiendaires.

Qu’est-ce que les hommes cherchent à dire, alors, lorsqu’ils se prétendent victimes de discriminations ? Quel message cherchent-ils à faire passer, quel ressenti expriment-ils ?

En réalité, il ne faut pas voir autre chose dans ces prises de parole que la traduction d’une gêne face à la perspective de l’égalité – perçue collectivement comme une menace. Cette parole n’est que le symptôme du refus des hommes de céder du terrain, une tentative de (re)prendre un pouvoir qu’ils pensent confisqué. Elle n’illustre pas autre chose que leur agacement face à l’ampleur croissante que prennent la parole, le pouvoir et la colère des femmes.

Le féminisme n’empêche aucunement les hommes de dénoncer les violences qu’ils ont subies, ni les normes de genre et injonctions à la masculinité qui les pénalisent. Bien au contraire : il leur laisse toute latitude pour le faire ! Mais le fait qu’ils ne prennent la parole qu’à l’instant où les femmes dénoncent les inégalités qu’elles subissent, comme par un jeu de miroir, laisse à penser que leurs intentions sont ailleurs. En somme, ces hommes ne parleraient pas tant pour défendre leurs intérêts… que pour décrédibiliser la parole des femmes.

Si le sexisme anti-hommes n’existe pas, quid alors de la misandrie ? Là encore, il convient de distinguer les deux. Comme nous l’avons vu, le sexisme est une attitude discriminatoire envers une personne en raison de son sexe et des stéréotypes qui s’y rattachent. La misandrie, en revanche, est une attitude de défiance, de haine et /ou de mépris envers les hommes. Les différentes entre ces deux notions sont nettes :

Le sexisme est collectif, c’est un système, une structure ; la misandrie est individuelle.

Le sexisme est répandu ; la misandrie est anecdotique.

Le sexisme oppresse ; la misandrie ne produit aucun effet systémique.

Autre différence, et pas des moindres : le sexisme et la misogynie tuent, au contraire de la misandrie qui évite les hommes la plupart du temps.

Par ailleurs, la misandrie naît souvent d’un vécu, d’un traumatisme ou d’une succession d’expériences négatives avec les hommes. Elle se développe très rarement ex nihilo, c’est-à-dire sans raison.

*

Le refus des hommes de prendre acte des inégalités de genre dit quelque chose de la façon dont s’exerce aujourd’hui la domination masculine. Elle n’est plus dans la revendication explicite, dans le rejet hostile, dans le cri sonore et violent. Non, le paradigme a changé : elle passe désormais par l’implicite, le déni souriant, la discussion plaisante, le sophisme aimable.

Qu’est-ce qui anime ces hommes ? Il y a la peur de l’égalité, en premier lieu. Mais aussi le manque de temps et de volonté pour s’éduquer sur la question, qui va de pair avec l’inconfort procuré par le fait de regarder la réalité en face. Et puis, soyons honnêtes : la plupart des hommes n’en ont surtout rien à foutre. C’est simple, ils ne sont pas (directement) concernés. Beaucoup plus facile alors, et plus rapide aussi, de nier l’existence du sexisme ou de décentrer le débat en s’en prétendant aussi victimes.

Quand je discute avec un homme non sensibilisé aux questions de genre (et ils sont hélas nombreux), je peux être certaine qu’il va réfuter tous mes arguments pour m’opposer que « la situation n’est pas si dramatique », « faut pas trop exagérer non plus », « dans mon entreprise on est paritaire », « je connais une femme qui gagne plus que son mari », etc. A chaque fois, on s’écarte de l’analyse politique et sociale pour gloser sur sa petite situation personnelle, son aveuglement confortable et obstiné, sa vision du monde qui ne signifie rien. On quitte le territoire du débat, de l’étude, du discours, pour entrer dans un rade médiocre où l’on donne son avis sur des sujets qu’on ne maîtrise pas autour d’une bière tiède et de cacahuètes molles.

Ce qui ne cessera jamais de me surprendre, c’est l’assurance avec laquelle ces hommes tiennent leur position, alors même qu’ils n’y connaissent que dalle, n’ont jamais lu sur le sujet, ne connaissent du féminisme que les seins des Femen, n’ont jamais déconstruit leurs propres stéréotypes, n’ont aucune notion en sociologie de genre. Or, le féminisme, ce n’est pas seulement revendiquer l’égalité entre les femmes et les hommes : c’est aussi une véritable discipline (1), qui mêle politique, sociologie, histoire et psychologie, et s’appuie sur une multitude d’études, de chiffres, d’articles, de statistiques, de données officielles. Ce n’est pas pour rien, d’ailleurs, qu’il existe aujourd’hui de nombreux masters et doctorats en études de genre.

On croit qu’on en sait assez sur le sujet, qu’on a lu suffisamment de livres et ingurgité assez de théorie, que nos connaissances sont à jour. Mais c’est faux : il y a toujours quelque chose à apprendre, toujours quelque chose à découvrir. C’est un véritable puits sans fond.

Il n’y a rien de mal à n’être pas renseigné sur un sujet, ou à ignorer certaines réalités crues. Notre expérience de la société est, par définition, subjective et incomplète. A-t-on pour autant le droit de nier sciemment une réalité rapportée par des personnes qui la vivent au quotidien ? Est-ce que l’on n’enfreint pas son devoir de citoyen-ne lorsque l’on refuse de prendre la mesure du monde autour de soi, lorsque l’on s’entête à voir dans les contours étrécis de son existence une réalité objective et universelle ?

Bien sûr que ma situation est plus confortable que celle de bien des hommes. Mais je ne suis pas devenue féministe pour mon seul compte. Je le suis devenu pour toutes celles qui ne sont pas moi, je le suis devenu pour toutes celles dont je me suis approprié l’histoire, le passé, le vécu, la rage, la tristesse et le dénuement.

Quand je parle des femmes, je ne parle pas uniquement de moi en tant que femme.

Quand je parle de discriminations, je ne parle pas nécessairement de celles que je subis ou suis susceptible de subir. Je parle pour toutes celles qui n’ont pas ma chance, je parle pour toutes celles qui n’ont pas ma voix. Bien sûr que moi, je n’ai pas – pour l’instant – à me plaindre. Mais je ne me bats pas uniquement pour moi : je me bats pour toutes. Parce que quand une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint, c’est à mon genre que l’on s’en prend. Parce que quand une femme se fait insulter dans la rue, c’est moi que l’on insulte. Parce que quand une femme se heurte au plafond de verre, c’est mon avenir et toutes ses potentialités que l’on condamne.

Parce que je suis, par la force des choses, concernée par tout cela. Parce que toute la société est concernée.

Les luttes politiques en général et le féminisme en particulier demandent que nous regardions au-delà de notre expérience, notre avis, notre vision. Pour les êtres égocentriques que nous sommes, c’est une difficulté certaine. Elles demandent que nous ouvrions les yeux – et l’esprit, que nous écoutions les autres, que nous prenions acte de notre impuissance. Elles sont un véritable exercice d’humilité et de modestie.

*

Lors de ma dernière année d’études, j’ai présenté en cours d’anglais un exposé sur le plafond de verre. À la fin de celui-ci, le prof, manifestement gêné par ma terrible audace, a alors demandé à la classe :

– Quel est le métier que vous n’aimeriez faire pour rien au monde ?

Après un silence – personne ne semblait voir le rapport avec la choucroute –, celui-ci a repris :

– Vous pensez certainement à des métiers comme celui-ci : éboueur, ouvrier dans un abattoir, mineur… Eh bien, ces métiers sont exclusivement occupés par des hommes. Ce sont aussi les hommes qui partent à la guerre.

Je ne me souviens plus ce qu’il a ajouté, mais c’était probablement quelque chose comme : « je crois qu’il est donc important de nuancer ce propos », ou bien « les hommes aussi sont désavantagés sur certains aspects, ne l’oublions pas ». Pas un mot sur mon exposé, qui rendait pourtant compte d’une réalité factuelle. Non : ce qui a jailli comme un réflexe, c’est la réaction de base du mâle qui se sent menacé. Le déni. La défense de son territoire de dominant. La tentative d’établir une impossible symétrie des causes.

Parlez des femmes, ils évoqueront les hommes. Discutez des inégalités de genre, et ils viendront se plaindre qu’eux aussi en souffrent.

Mais mon gars, les femmes aussi ont des métiers de merde. Le soin à la personne, le ménage, les temps partiels, la précarité, les salaires et les retraites tronquées, tu crois que c’est pour qui ? Certaines font même l’esclave ménagère, assignée à domicile, et gratuitement avec ça.

Il faut s’interroger sur cette réticence des hommes à réfléchir aux inégalités de genre. Il faut s’interroger sur leur inconfort, leur gêne, leur déni, leurs ruades contrariées, leur colère aussi parfois. Ce totalitarisme de l’aveuglement satisfait dans lequel ils se complaisent, ce promontoire sur lequel ils se dressent lorsque les femmes font entendre leurs revendications. Car toutes ces réactions en disent plus long que les mots, plus long que tous les beaux discours.

Et légitiment, par leur âpreté, l’existence même du féminisme.

 

(1) Il faut cependant noter qu’en France, les études de genre n’ont commencé à véritablement émerger qu’il y a une dizaine d’années. Un retard intellectuel certain par rapport au monde anglo-saxon, qui a vu les gender studies se développer à partir des années 70, jusqu’à devenir une discipline académique à part entière.

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Des mots, rien que des mots

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Crédit illustration : Artem Pozdniakov ©

 

Comment le langage invisibilise les femmes, et pourquoi la règle du « masculin neutre »… n’a rien de neutre

 

On a beaucoup entendu parler, ces derniers temps, de l’écriture inclusive (aussi appelée langage épicène, ou langage non-sexiste). Novlangue illisible ou nécessaire outil d’inclusion pour les un.e.s, « péril mortel » pour les autres, le sujet ne laisse personne indifférent. Son pouvoir de crispation semble même dépasser celui des discussions sur la politique : c’est dire à quel point son potentiel d’agacement collectif est élevé.

Mais pourquoi ce sujet provoque-t-il des réactions aussi viscérales ? D’ailleurs… qu’est-ce que l’écriture inclusive exactement ?

Le point « écriture inclusive pour les nul.les » :

L’hystérisation des débats sur le fameux « point médian » ne doit pas faire oublier que l’écriture inclusive vise avant tout, comme son nom l’indique… à inclure les femmes dans la langue parlée et écrite. Elle consiste en des règles relativement simples :

♥ Accorder en genre les noms de fonctions, grades, métiers et titres (« présidente », « directrice », « avocate », « préfète »…), et de manière générale, féminiser les mots

Veiller à utiliser de manière équitable le féminin et le masculin

♥ Utiliser le point médian ou la double flexion (« elles et ils », « les Français et les Françaises », « les femmes et les hommes »…)

♥ Préférer l’utilisation de termes épicènes (« les personnes », « les membres », « les élèves », « les droits humains »…), plutôt que l’utilisation de la règle du masculin neutre

 

Une brève histoire de la misogynie

Comme on le voit, l’écriture inclusive va bien plus loin que l’utilisation du point médian, à laquelle elle a été très injustement réduite. Elle n’est pas non plus une nouveauté : quand Charles de Gaulle commençait ses discours par « Françaises, Français », il utilisait le langage inclusif. Pareillement, les noms et adjectifs n’ont pas attendu le XXIe siècle pour se doter d’une forme féminine. Bien au contraire.

Autrice, huissière, médecine (le féminin de médecin), procureuse, mairesse, maréchale, officière… Ces mots étaient couramment utilisés entre le XIII et XVIIe siècle, car il existait alors une version féminine et masculine pour chaque titre ou profession. S’ils ont ensuite été effacés de la langue, c’est en raison d’une volonté politique de faire primer le masculin sur le féminin, tant dans la métaphore que dans la pratique. De fait, la règle du « masculin neutre » que nous opposent rageusement certaines personnes, n’existe en français que depuis le XVIIe siècle, époque à laquelle le primat du masculin dans le langage a été établi. À l’époque, Nicolas Beauzée écrit dans « La grammaire générale » (1767) que « le masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle ». Bon sang mais c’est bien sûr ! CQFD.

On le voit, le masculin (soi-disant) neutre ne se base donc sur aucune considération objective ni logique particulière : il est simplement le résultat d’une instrumentalisation de la langue à des fins politiques.

En plus de l’utilisation du féminin et de la double flexion, l’accord de proximité (qui vise à accorder les adjectifs avec le nom le plus proche, comme dans « les garçons et les filles sont belles ») a également été l’usage dans la langue française pendant des siècles, jusqu’à disparaître progressivement à partir du XVIIe siècle. Au nom de la même idéologie misogyne.

En 1789, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen est adoptée en France. Comme son nom le laisse supposer, les femmes en sont purement et simplement écartées. La militante Olympe de Gouges répliqua alors avec une version féminine – et féministe – intitulée « La déclaration des droits de la femme et de la citoyenne ». Le premier article en est le suivant : « La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. » En 1793, soit deux ans après la publication de cette déclaration, Olympe de Gouges est guillotinée pour ses écrits politiques. Triste fin pour cette visionnaire qui avait déjà perçu l’étroitesse du lien entre la grammaire et la façon dont sont considérées les femmes.

Aujourd’hui encore, nous continuons à évoquer fièrement la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (qui a valeur constitutionnelle dans notre droit), alors même qu’elle écarte sciemment de sa portée la moitié de la population.

Il y a plus de 200 ans, les femmes qui réclamaient des droits ainsi qu’une plus grande visibilité étaient menées à la guillotine. Aujourd’hui, on se « contente » de leur asséner de petites tapes sur la tête en leur disant qu’elles se trompent de combat et qu’elles feraient mieux de retourner à des occupations moins frivoles. La forme a (heureusement) changé, mais le fond reste le même.

 

Pourquoi la langue n’est pas un détail

Plusieurs siècles ont passé depuis que la domination masculine dans le langage a été instituée. Depuis, les femmes ont largement pris (ou repris ?) leur place dans la société, mais la langue actuelle ne reflète pas ces évolutions et tout le chemin que nous avons parcouru depuis des années. Ou plutôt, elle refuse de redonner aux femmes tout ce qu’elle leur a enlevé.

Certain.e.s prétendront qu’il y a « plus urgent » que ces histoires d’écriture ; qu’il y a des femmes qui sont violentées, bafouées, privées des droits les plus élémentaires partout dans le monde et qu’il importe de ne pas « se tromper de combat ». Comme si l’avis ultra-objectif des adversaires de notre cause avait une quelconque valeur. Ce qu’il faut comprendre une bonne fois pour toutes, c’est que les inégalités femme-homme sont un continuum.

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Les violences faites aux femmes existent notamment parce que l’infériorité de celles-ci a été entérinée par la langue – entre autres outils symboliques. Elles s’inscrivent dans la continuité d’un processus d’invisibilisation des femmes, que l’on place dans l’ombre pour bien signifier leur caractère accessoire. Si l’on écarte les femmes de la langue, on les bannit aussi, de manière métaphorique, de toutes les autres sphères.

L’effacement du féminin dans le langage est un symbole fort. Pourquoi inclurait-on les femmes dans la vie politique, culturelle et sociale si nous n’admettons déjà pas qu’elles existent au travers de la langue ?

Le langage qui exclue, c’est la partie immergée de l’iceberg.

Si l’on doit commencer à établir une hiérarchie des priorités dans le combat féministe, rien ne sera jamais fait. Jamais. Parce qu’il y a trop de boulot. Par ailleurs, l’argument qui vise à décrédibiliser un combat en le faisant passer pour futile au regard de tous les autres ne tient pas en matière de féminisme. Parce que le féminisme, c’est comme les Lego : toutes les luttes, grandes ou petites, s’imbriquent. Aucune n’est moins importante qu’un autre, puisqu’elles forment un seul et même bloc, puisqu’elles sont reliées entre elles comme par un cordon ombilical. Si l’on change la langue, on change aussi les mentalités. Si l’on change les mentalités, on fait reculer les inégalités femme-homme. La bête immonde qu’est le sexisme cesse d’être alimentée dès lors qu’on inclue, représente et met en évidence les femmes, dès lors qu’on admet leur importance.

*

Pourquoi vouloir confiner la langue à l’anecdotique, pourquoi la réduire à un pion microscopique sur l’échiquier de l’égalité des sexes lorsqu’elle charrie tant de symboles et de messages sous-jacents ?

Nous savons que son aspect politique ne peut pas être occulté. Car le langage ne nous sert pas juste à désigner des objets ou à communiquer avec autrui : il est aussi et surtout un puissant outil de transmission de nos représentations sociales. Nous l’utilisons tous les jours pour dire, penser, rêver, conceptualiser des idées. Il est le véhicule de notre culture, de nos lois, de nos concepts, de nos valeurs, de nos codes sociaux. Il transmet une grille de lecture de notre société en traduisant par des signes nos perceptions, nos schémas de pensée et nos rôles sociaux. Il est le reflet de chaque culture : c’est la raison pour laquelle des mots existent dans certaines langues et sont inconnus dans d’autres.

Mais si le langage a le pouvoir de renforcer les stéréotypes, il possède aussi celui de les déconstruire. Ainsi, plus nous accordons au féminin la place qui lui revient dans la langue, jusqu’à ce que les mots autrice, docteure, cheffe, ingénieure deviennent des passagers ordinaires, et plus il devient facile de casser nos préjugés et idées reçues.

Je ne sais pas vous, mais personnellement les mots « chef », « ingénieur » et « directeur » ne m’évoquent… que des hommes. Je ne pense quasiment jamais à une femme lorsque je les lis – et pourtant, je suis féministe ! Voilà pourquoi la langue n’est pas un détail : à force de les employer uniquement sous leur forme masculine, nous finissons par associer certains titres et métiers à la population homme, et à chaque fois que nous utilisons ces mots, nous renforçons les stéréotypes et les biais de genre, nous les engraissons jusqu’à la nausée.

Que dirait-on d’une langue qui utilise le féminin comme l’élément (soi-disant) neutre ? Que dirait-on d’une langue qui relègue les hommes dans l’ombre, qui les nomme « directrice » et « avocate » en niant leur identité propre ? Absurde, dites-vous ? Mais cela n’a pas plus de sens que de demander aux femmes de se satisfaire d’une langue qui les efface et leur demande d’être des hommes à la place.

Malheureusement, la gratitude humide que l’on a toujours exigée des femmes ne fait pas exception en la matière. Vous pourriez vous montrer satisfaites de votre sort, après tout il y a pire ailleurs ! Vous au moins vous avez des droits, c’est déjà pas si mal ? Vous n’auriez pas l’audace de demander plus, tout de même ? Un peu de reconnaissance serait la bienvenue – et puis un sourire aussi, tant qu’on y est !

Mais je le dis haut et fort : je n’ai aucune envie d’être assimilée au masculin. Le masculin ne dit pas qui je suis, il m’efface et me réduit au silence. Me demander de me fondre dans le masculin est tout aussi aberrant que de demander à un homme de parler de lui au féminin.

Résistance collective

Ne nous leurrons pas : les résistances provoquées par la dilution du féminin dans la langue française n’expriment pas autre chose que le refus de l’égalité. Doit-on vraiment s’en étonner ? Nous sommes les légataires d’un héritage politique profondément misogyne, qui a laissé sa trace poisseuse à de nombreux endroits.

Si les plus hautes fonctions ne peuvent être déclinées au féminin, c’est au nom de l’infériorité sociale et politique des femmes. Cette réticence est le signe que l’égalité fait encore peur, et plus généralement n’est pas admise. On veut bien que les hommes et les femmes aient chacun.e leur pré carré, leur domaine réservé, mais pas qu’ils et elles se mélangent. Ni, surtout, que les femmes aient du pouvoir. Si l’on tient tant à garder la règle du masculin neutre, c’est avant tout pour préserver la supériorité de celui-ci, car cette règle que fait que sceller dans le langage l’existence d’une domination masculine réglementaire.

Il faut revoir cette séquence datant de 2015 pendant laquelle un député du Vaucluse persiste à appeler la présidente de séance « Madame le président », malgré plusieurs rappels à l’ordre (l’histoire ne dit pas ce qu’il est devenu) (j’avoue que je n’ai pas cherché à savoir) (parce que je m’en fous). C’est ainsi que l’aspect politique de la langue, et la façon dont des règles de grammaire arbitraires peuvent servir à légitimer la misogynie la plus crasse apparaissent au grand jour.  

 

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Ce qu’il faut lire en filigrane : touche pas à ma domination masculine !

 

Les fervents défenseurs de la langue française auraient-ils avant tout un problème avec… l’égalité des sexes ? En effet, on ne les entend jamais s’offusquer qu’il existe une version féminine des fonctions peu valorisées : infirmière, assistante, secrétaire, poissonnière, institutrice, pour n’en citer que quelques-unes. Étrangement, point de crispations quand il s’agit d’accorder au féminin des titres peu prestigieux, dont les hommes eux-mêmes n’ont jamais voulu. Mais une femme présidente directrice générale ? Une femme ingénieure ? Une femme écrivaine (pire : autrice) ? Une femme qui se ferait appeler Madame la maire ? Horrible, offensant, insupportable ! 

Elle et lui

Personnellement, je comprends que tout le monde n’ait pas envie d’utiliser l’écriture inclusive dans sa forme la plus poussée – je ne le fais pas moi-même. Soyons parfaitement honnêtes, l’écriture inclusive peut être aussi lourde qu’un triple cheeseburger.

En revanche, l’effort d’inclusion des femmes dans la langue française ne devrait pas être matière à débat. Refuser que les femmes soient représentées de manière équitable dans la langue, c’est se positionner clairement contre l’égalité des sexes. Refuser de décliner le titre de Directeur ou Président au féminin, c’est arguer que les femmes ne sont pas légitimes à occuper ces professions. Utiliser la règle du « masculin neutre », c’est accepter l’idée que les hommes représentent l’universel, la norme, le tout. Et que les femmes n’en sont, par extension, que les annexes.

Il semble pourtant logique d’inclure la moitié de la population dans le langage. Quel message politique véhicule une langue qui nie l’existence des femmes ?

Le masculin neutre, qui engloberait autant les hommes que les femmes, n’est plus une règle recevable au XXIe siècle. Je suis une femme, je suis « elle » et pas « lui ». Si j’écris, je ne suis pas écrivain, mais écrivaine. Que j’existe dans ma propre langue, que je sois représentée et reconnue par les mots me semble relever de la logique la plus primaire. Je refuse de disparaître derrière le masculin, qui est aussi universel qu’une taille XS. Si le genre féminin existe, ce n’est pas pour décorer en de rares occasions : il doit être utilisé. C’est tout.

Rappelons qu’au Québec, l’écriture inclusive est utilisée quasiment partout, sans que cela ne suscite de réactions outragées. Peut-être faudrait-il s’interroger, au-delà de notre héritage sexiste, sur cette résistance au changement qui est devenue pour nous une sorte de réflexe primaire, un automatisme abêtissant.

Des femmes au masculin

Dans les entreprises et les sphères politiques, qui sont rarement à la pointe de l’égalité des sexes (ceci est un euphémisme), les titres et fonctions se déclinent péniblement au féminin. Le masculin constitue le mode par défaut : combien de femmes sont-elles encore « adjoint », « directeur », « ingénieur », « avocat » ? Parfois, ce sont les femmes elles-mêmes qui rechignent à genrer leur métier au féminin. Je m’arrache les cheveux tous les jours en me heurtant à des femmes « délégué », « directeur » et « conseiller ». Sexisme intériorisé ou peur de faire des vagues ? Les justifications varient : « Ça n’a pas d’importance », « ce sont des détails », « ça fait plus prestigieux »… Il faut s’interroger sur cette assimilation du masculin au prestige, au pouvoir, à la prestance. Plus nous propagerons cette idée et plus nous contribuerons à faire du féminin un sous-genre, presque un objet de honte. Or, le genre féminin n’est pas moins prestigieux que le genre masculin, si ce n’est que nous l’avons institué comme tel. Il ne revient qu’à nous, par notre utilisation de la langue, de révoquer ce stéréotype. Car utiliser le masculin quand on est une femme, c’est renforcer l’idée selon laquelle le genre masculin n’est en réalité pas neutre… mais supérieur.

Le langage non sexiste, c’est aussi une question d’habitude. Moins nous serons exposé.e.s aux mots et fonctions déclinées au féminin et plus leurs sonorités nous apparaîtront étranges, comme des écorchures à nos oreilles. Il suffit de les dire, de les répéter, de jouer avec du bout de la langue, jusqu’à se les approprier une bonne fois pour toutes. Comme beaucoup d’autres choses, la langue et l’écriture s’apprivoisent avec le temps.

Les réacs ont beau resserrer leurs mains griffues sur des règles obsolètes et misogynes vieilles de trois siècles, comme si une idéologie en vogue au XVIIe siècle pouvait justifier que l’on continue à invisibiliser les femmes de manière aveugle, la société a déjà pris le train en marche. C’est un fait : l’écriture inclusive est de plus en plus utilisée, à tous les niveaux de la société. Quelle ne fut pas ma surprise – et ma satisfaction ! – lorsque j’ai constaté que même ma modeste boulangerie de quartier s’y était mise, via une pancarte affichée en vitrine sur laquelle était écrit : « Recherche vendeur.se expérimenté.e ». Ça n’a l’air de rien, mais ce sont toutes ces micro-initiatives qui, mises bout à bout, parviendront à faire changer les mentalités. Est-ce un hasard si l’écriture inclusive rencontre autant de succès, à une époque où le féminisme n’a jamais été aussi populaire et où les individus n’ont jamais autant pris la mesure des inégalités femme-homme ?

La bonne nouvelle, c’est qu’on n’est pas obligé.e.s d’utiliser le kit complet, ni même de faire du zèle avec ce point médian qui rend tout le monde dingue : l’important reste d’inclure, autant que possible, les femmes dans le langage écrit et parlé. Une femme n’est pas directeur, elle est directrice. Une femme n’est pas écrivain, elle est écrivaine, auteure ou autrice. Etc, etc.

C’est cela qu’il faut retenir, et c’est de cela dont nous devons nous réjouir : nous avons toutes et tous un rôle à jouer dans le grand combat pour l’égalité.

Quand l’amour entrave les femmes

Quand l’amour entrave les femmes

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Crédit illustration : Julia Geiser ©

 

On entend souvent que les femmes seraient avantagées (par rapport aux hommes) sur le « marché de l’amour », une idée propagée à l’envi par de nombreux recalés de la séduction comme les incels.

Pour ces dangereux misogynes, le monde se divise entre hommes esseulés à qui l’on dénie tout épanouissement sexuel et femmes fatales dont la vie n’est qu’une insolente succession de relations sexuelles (mais avec qui du coup ?). Dans leur monde étrange, les femmes célibataires, vierges, frustrées et/ou en mal d’amour n’existent tout simplement pas.

Cette idée que les femmes bénéficieraient d’un avantage « naturel » en matière de séduction, d’amour et de sexe est courante. Pourtant, elle ne repose sur rien – si ce n’est une poignée de stéréotypes antiques. Quand on dit que « les femmes » sont avantagées sur le marché de la séduction, on pense uniquement aux femmes jeunes, valides, plutôt jolies, qui correspondent aux normes de beauté contemporaines (soit l’archétype de « la femme », ce fantasme exploité en masse par les médias, la publicité et la culture populaire). Or, c’est oublier toutes les femmes qui ne sont ni jeunes, ni jolies, ni valides, ni dans la norme, et qui sont de facto dépossédées de ce privilège dans la séduction – et elles sont nombreuses.

Une jeune femme possédant un physique avantageux aura plus de chances de pécho qu’un homme vieux et obèse, c’est un fait. Mais au-delà de cette donnée évidente dans une société obsédée par la jeunesse et l’apparence physique, les femmes ne sont pas plus avantagées en amour que les hommes. En réalité, sur une pluralité d’aspects, c’est même le contraire. Si les choses ont changé depuis l’avènement des mouvements de libération des femmes et la conquête par celles-ci de leur indépendance, l’amour a longtemps été un boulet accroché à la cheville des femmes. Aujourd’hui, il continue largement à les entraver.

Cet article ne se base que sur mes observations et n’a évidemment aucune valeur scientifique, mais chacun-e s’y retrouvera probablement… au moins un peu. Bien évidemment, le propos n’est pas de dire que les relations saines et heureuses entre les deux sexes n’existent pas, ni que toutes les femmes sont des victimes de fait et tous les hommes de grands méchants oppresseurs. Il s’agit simplement de réfuter cet argument populaire selon lequel les femmes seraient les grandes gagnantes au jeu de l’amour et de la séduction. Car, comme nous allons le voir tout de suite, la réalité est nettement moins glorieuse.

A la guerre comme à la guerre : le champ de bataille de la séduction

Mythe n°1 : les femmes n’ont aucun mal à séduire, c’est trop facile pour elles !

Réalité : Il serait plus juste de dire que les femmes et les hommes qui correspondent « à la norme » n’ont aucun mal à séduire (en principe). C’est un fait : les choses seront toujours plus faciles pour vous si vous êtes jeune, blanc.he, valide et agréable à regarder. Pas seulement en amour, mais dans toutes les autres sphères.

Les hommes exclus de la norme oublient un peu trop vite qu’il existe aussi pléthore de femmes dans le même cas. Et leur « déviance » les pénalisera d’autant plus qu’il est particulièrement difficile pour une femme de s’éloigner du modèle normatif féminin, lequel est généralement circonscrit au saint triptyque Jeunesse, Beauté et Minceur. On sait que les injonctions à la beauté touchent particulièrement les femmes, et que leur refus ou leur incapacité de s’y soumettre peut résulter en une véritable ostracisation. (1) Être un mec moche, à n’en pas douter, c’est dur : mais être une femme moche, c’est pire.

Mais de quoi se plaignent alors les hommes, eux qui n’ont ni besoin d’être beaux, ni jeunes pour être considérés comme attirants ?

« Oui », se verra-t-on répondre, « mais l’injustice c’est que n’importe quelle femme trouvera toujours un mec pour baiser ». Comme si baiser était un besoin vital (au même titre que boire et manger), en même temps qu’une forme d’aboutissement suprême pour tout individu.

Premièrement, cela reste à prouver (les femmes vieilles, invalides et généralement « hors normes » seront ravies de découvrir qu’elles ont un accès illimitée à la sexualité), et secondement, peu de femmes ont a priori envie de baiser avec n’importe qui.

On rappelle à toutes fins utiles que, grâce au patriarcat, les hommes peuvent séduire des femmes de 15, 20, 30 ans plus jeunes qu’eux sans que personne n’y trouve à redire. (2) Leur âge n’entre pas en compte sur le marché de la séduction, et leur physique a moins d’importance que celui des femmes.

Une étude américaine sur la séduction en ligne a d’ailleurs révélé que les hommes gagnent en attractivité avec l’âge (leur apogée se situant aux alentours de 50 ans), au contraire des femmes dont l’attractivité décroît au fil du temps (le pic se situant à… 18 ans). On en conviendra, ça laisse peu de temps pour emballer – et a fortiori trouver l’amour.

(1) Des études ont par exemple démontré que les femmes en surpoids avaient moins de chance d’être recrutées que les hommes en surpoids.

(2) En revanche, les femmes écopent du charmant surnom de « cougar » (qualificatif sans équivalent masculin) lorsqu’elles sortent avec un homme plus jeune, signe du caractère déviant que l’on prête à ces relations.

Mythe n°2 : sur les sites de rencontre, les femmes sont avantagées !

Réalité : si de nombreux sites de rencontre sont effectivement payants pour les hommes, il ne faut pas oublier que la gratuité pour les femmes induit que celles-ci en sont le produit. Le principe est le même que les entrées gratuites en boite de nuit : si on dispense les femmes de payer, c’est dans l’espoir que leur présence attirera un maximum de mecs prêts à (sur)consommer. Réduites à l’état de produits, d’appâts, elles sont le trophée de chair qu’on promet aux hommes contre un droit d’entrée. Une situation qui alimente de manière imperceptible la culture du viol, en laissant entendre que les femmes ne sont pas des personnes dont le consentement importe mais des biens que l’on peut obtenir contre paiement.

Quant aux rencontres en ligne, les femmes ne sont avantagées que parce qu’elles sont en majorité numérique. C’est vrai, elles ont probablement plus de choix. Mais choix n’est pas synonyme de qualité. N’importe quelle femme ayant déjà fait une incursion sur Tinder sait à quel point les sites de rencontre peuvent ressembler à une jungle, dans laquelle les insultes et violences sexistes n’ont rien de virtuel. Il faut avoir reçu des dizaines de « tu baises ? », de remarques non sollicitées sur son physique et de dick pics pour en avoir conscience : le marché de la séduction, qu’il prenne place sur Internet ou « dans la vraie vie », n’a rien d’une balade de santé pour les femmes. Les applications de rencontre ne regorgent pas de princes charmants ténébreux prêts à vous amener le petit déjeuner au lit et à vous caresser amoureusement la joue – loin s’en faut. Le sexisme ordinaire, dont les femmes sont déjà la proie dans la vie réelle, ne se reproduit que trop bien dans l’alcôve du virtuel.

Attendre d’être choisie : la passivité comme destin

Nos codes amoureux passéistes postulent qu’il revient aux femmes d’attendre (qu’on les remarque, qu’on leur adresse la parole, qu’on les séduise, qu’on leur apporte des preuves d’amour, qu’on les demande en mariage, etc.), et aux hommes d’agir. Si l’on s’en tenait à cette tradition, la vie des femmes ne serait qu’une vaste salle d’attente remplie de courants froids : attendre d’être vue, attendre de se voir proposer un premier rendez-vous, puis un deuxième, puis un troisième, attendre avant de coucher, attendre avant de dire je t’aime, attendre avant d’être sûre des sentiments de l’autre, attendre, attendre, attendre. Une chaise Ikea aurait presque plus de pouvoir et d’autonomie !

Hélas, nous avons beau être en 2018, ce lourd héritage sexué continue à se transmettre comme un mauvais virus. Certes, rien ne nous oblige à nous conformer à ces règles – si ce n’est la pression sociale, cette petite chose de rien du tout. D’ailleurs, les hommes, que les rôles sociaux genrés « condamnent » à l’action, écopent d’un rôle particulièrement intimidant. C’est toujours plus facile d’attendre que les autres viennent à soi, n’est-ce pas ? Oui, mais agir, c’est également avoir toute latitude pour choisir. Et avoir le choix, c’est avoir le pouvoir. C’est être en mesure de décider ce que l’on estime être le meilleur pour nous. A contrario, on peut passer plusieurs années à attendre d’être choisie, drapée dans la même passivité qu’un caramel mou, sans même avoir la garantie que la personne qui nous choisira finalement nous conviendra aussi. D’ailleurs, à force d’attendre, on peut aussi ne jamais être choisie.

Personnellement, je préfère choisir mon plat qu’attendre d’être servie un repas dont j’ignore tout de la contenance, et surtout du délai de livraison. Et vous ?

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Femme attendant d’être choisie : une allégorie

En assignant aux femmes le rôle d’un objet décoratif, dont le destin consiste à attendre qu’on les remarque, on leur dénie en même temps toute capacité d’action. Elles ne peuvent pas choisir : elles doivent être choisies. Ce qui, fatalement, réduit considérablement le champ des possibles.

D’autre part, il suffit d’observer les couples autour de soi pour se rendre compte du déséquilibre qui prévaut entre les sexes en termes d’exigences. Quand on explique aux hommes qu’ils ont le droit d’exiger une partenaire belle, jeune, mince et bonne au lit (tant qu’à faire) (c’est de toute façon l’unique modèle qu’on leur fait miroiter dès le plus jeune âge) et d’insister jusqu’à ce qu’ils parviennent à leurs fins, les femmes sont continuellement sommées de « revoir leurs exigences à la baisse ». On les enjoint à ne pas faire preuve de superficialité, à ne pas se focaliser sur l’apparence physique, à prêter attention aux qualités humaines de leur potentiel partenaire : son humour, sa personnalité, ses passions, etc. Manifester trop d’exigences risquerait en effet de les condamner au célibat, c’est-à-dire à une forme d’exclusion sociale.

Mais la passivité n’est pas seulement inculquée aux femmes en matière de séduction : une fois en couple, elles sont censées rester figées dans ce déterminisme indolent. Et donc laisser à leur partenaire la capacité d’agir et de prendre des décisions. Pas question d’aller au front en exprimant ouvertement ses désirs : ce serait sortir du rôle qui leur est dévolu. Comme dans les autres sphères, avec cette assignation des rôles, l’homme mène la danse et la femme le suit. Sa personnalité, son individualité et sa capacité à prendre des décisions sont niées, puisqu’elle n’a vocation qu’à acquiescer (ou à dire non) aux propositions qu’on lui fait.

La dépendance à l’autre : le surinvestissement féminin dans les relations amoureuses

Vous connaissez le cliché de la célibataire désespérée qui se plaint que « tous les mecs sont des connards » et « ne veulent que du cul » ? Peut-être qu’il ne s’agit pas uniquement d’un cliché – mais attention, pas question de faire de l’essentialisme en supposant que les hommes sont tous des salopards par nature. Ici, c’est plutôt la masculinité toxique qui est en cause, ce bâton sous la menace duquel on éduque encore les hommes et qui mesure leur virilité au nombre de femmes avec lesquelles ils ont couché. Pourquoi les hommes feraient-ils preuve de « sentimentalisme » en cherchant l’amour, alors qu’une telle quête les dévirilise de facto aux yeux de leurs pairs ?

Lorsque les femmes sont enjointes à se concentrer sur leur vie amoureuse, mais aussi à tirer de leur statut sentimental un motif de fierté (et donc à chercher une relation « sérieuse »), les hommes sont encouragés à « prouver » leur  virilité. Laquelle passe par l’accumulation de conquêtes et de relations sexuelles, et le maintien résolu d’une indépendance émotionnelle. L’éducation genrée et les normes sociales rattachées aux concepts de féminité et masculinité creusent un réel fossé entre les attentes des femmes et des hommes en matière de relations amoureuses, ce qui pourrait expliquer pourquoi vous entendez si souvent vos amies se plaindre qu’elles ne « trouvent que des mecs qui veulent du cul ».

La « valeur » des femmes se mesurant encore à leur statut marital, reliquat d’un temps pas si lointain où leur incapacité juridique les contraignait à se définir par les liens qui les rattachaient aux hommes, il n’est pas étonnant que celles-ci surinvestissent la sphère amoureuse – quitte, parfois, à s’en brûler les ailes. L’amour est ainsi perçu par de nombreuses femmes comme une « carrière professionnelle », que l’on embrasse pour en tirer divers avantages (se conformer à la norme, mais aussi obtenir un certain confort financier et consolider son identité et sa « légitimité sociale »). Incitées à prendre soin des autres, souvent au détriment d’elles-mêmes, elles sont nombreuses à se retrouver la proie du « syndrome de l’infirmière », qui les pousse dans les bras d’hommes bancals dont elles vont s’appliquer à soigner les blessures. Elles sont aussi nombreuses à correspondre avec des détenus (jusqu’à les épouser parfois), à œuvrer en silence derrière des hommes puissants, à s’amouracher de bad boys, de gourous, de serial killers, et autres hommes peu recommandables.

Ce surinvestissement se traduit par divers symptômes : dépendance affective, dévouement, (sur)attachement, insécurité émotionnelle, renonciation à toute forme d’individualité sitôt passé le cap de la « mise en couple », etc. Ces attitudes, souvent tournées en dérision par la culture populaire, s’expliquent tout simplement par la socialisation différenciée des femmes et des hommes.

Et si, justement, ce différentiel d’éducation créait une dynamique de pouvoir inégalitaire entre les sexes ? Et si les femmes, dressées à l’amour sans conditions, étaient plus souvent trompées, dupées, manipulées ?

Mes expériences et observations m’ont poussée à croire que les femmes sont particulièrement vulnérables sur le terrain amoureux – et ont plus tendance à devenir « victimes » de leurs relations. On connaît toutes et tous ces histoires de femmes sous emprise, trompées pendant des années, manipulées par des pauvres types dont elles sont pourtant folles amoureuses, quittées pour des modèles plus jeunes quand elles atteignent l’âge canonique de cinquante ans. On se les raconte à voix basse, entre le fromage et le dessert, en espérant secrètement que ça ne nous arrive jamais. Et pourtant, la figure bien connue du connard patenté continue de rôder au-dessus de nos têtes, tangible même dans son absence.

On pense aussi à la figure de « l’homme marié », qui est presque devenu un mythe dans la culture populaire – et qui n’a pas de corollaire féminin. Mais pourquoi les hommes ne sortent-ils pas avec des femmes mariées ? Pourquoi les femmes semblent-elles ravies de se jeter dans des relations impossibles, dans lesquelles elles ne sont que la seconde roue du carrosse ? Pourquoi sont-elles plus souvent trompées, abusées, violentées, délaissées ? De quelles logiques de domination, de quels rapports de pouvoir implicites ces situations ordinaires parlent-elles ?

Quand le couple enferme

Sans même évoquer ce paroxysme de l’inégalité des sexes que sont les violences conjugales (dont les femmes sont très majoritairement victimes) on sait que le couple est souvent un obstacle à l’épanouissement de celles-ci. Et cela, en dépit du fait qu’on leur apprend très tôt à se sentir incomplètes sans la présence d’un homme dans leur vie.

Les récentes discussions sur la charge mentale ont ainsi mis en exergue la forte inégalité de répartition des tâches qui prévaut dans les couples hétérosexuels (selon les chiffres 2016 de l’OCDE, 73% des tâches domestiques sont réalisées par les femmes).

En plus de signifier aux femmes qu’elles ne sont pas à égalité avec leur conjoint, la responsabilité des basses tâches du quotidien qui leur incombe d’office agit comme une entrave. Quand on a du linge à étendre, des repas à préparer, des courses à faire + un rendez-vous chez le pédiatre à prendre et des draps à changer, il reste en général peu de temps pour se consacrer à des activités socialement valorisantes et potentiellement rémunérées. Et encore moins pour changer le monde.

Ou comment les ambitions des femmes se retrouvent emprisonnées sous une serpillière humide, confisquées par cette litanie d’obligations chiantes que constitue l’âge adulte – et ces conjoints qui ne prennent pas leur part.

Mais nous devons aussi mentionner le travail émotionnel. Cette notion recouvre toutes les micro-initiatives prises au quotidien par les femmes pour assurer la paix du foyer : écouter et calmer son conjoint après une mauvaise journée, soigner un enfant malade, s’assurer du bien-être physique et émotionnel de chaque membre de la famille, temporiser les conflits… Un travail d’équilibriste qui les oblige une nouvelle fois à ignorer leurs propres besoins émotionnels pour se concentrer sur ceux des autres.

Je n’ai pu que constater l’étendue du désastre autour de moi. Si les jeunes couples semblent relativement épargnés, les couples plus « traditionnels » sont souvent traversés par ces dynamiques inégalitaires. Ça commence par le mariage, avec le « nom de jeune fille » de Madame qui disparaît dans les limbes du patriarcat – et son identité avec. Ça continue avec la naissance des enfants, qui ne fait que creuser un fossé déjà bien installé, et la machine s’embraie au fil des ans, Monsieur ronfle sur le canapé pendant que Madame prépare à manger, Monsieur regarde la télé pendant que Madame va à la réunion parents-profs au lycée, Monsieur obtient une promotion et délocalise la famille à 800 km parce que sa carrière est la seule qui compte, Madame voit sa capacité d’action s’amenuiser d’années en d’années et le piège se refermer, elle s’épuise, s’énerve, s’oublie. Elle est fatiguée, frustrée, mais personne ne vient lui dire que tout cela n’est pas normal. La mécanique patriarcale met parfois du temps avant de se mettre en place : elle ne s’impose pas tout de suite comme une évidence. C’est là toute sa fourberie, et c’est là toute la difficulté à s’en défaire.

L’injonction à la conjugalité étant particulièrement forte pour les femmes, elles subissent non seulement la pression de trouver un partenaire, mais aussi celle de le garder. Voilà pourquoi tant de femmes ont si peur de quitter leur conjoint même quand celui-ci est abusif, maltraitant ou qu’il est devenu au fil du temps un boulet accroché à leur cheville. En réalité, ce n’est pas tant la solitude qu’elles craignent, que la puissance acérée du regard d’autrui. Une femme célibataire ? Ca cache forcément quelque chose ! La dépendance à l’élément masculin, inoculée dès le plus jeune âge et intériorisée au fil du temps, peut avoir des conséquences dramatiques lorsqu’elle contraint des femmes à rester avec des hommes qui les maltraitent, les dénigrent ou les rendent tout simplement malheureuses. Et c’est ainsi que de nombreuses femmes se retrouvent piégées par l’amour, alors même qu’on leur répète depuis toujours que leur salut en dépend.

Sacrifice, nom féminin

La socialisation des femmes à l’amour et le fort investissement de ces dernières dans la sphère romantique n’est pas sans conséquences. En effet, la suite logique consiste à considérer comme normal, voire nécessaire, le sacrifice de soi.

De par leur éducation, les femmes seront ainsi plus promptes que les hommes à sacrifier leurs envies et leurs besoins. Elles accepteront plus facilement de se mettre en retrait et de renoncer aux opportunités dont elles disposent. Ce sont elles qui abandonneront leur carrière pour élever les enfants, elles qui quitteront tout pour rejoindre leur compagnon ou le suivre au gré de ses mutations professionnelles, elles qui prendront la responsabilité de la charge émotionnelle du couple, etc. Cette tendance au renoncement peut avoir des conséquences désastreuses (notamment financières) en cas de séparation.

S’il y a bien une forme de volontarisme dans le dévouement féminin, il est brouillé par cette attente sociétale qui encourage les femmes à reculer pour mieux valoriser les autres. Cette attente est incarnée à merveille par la figure légendaire des femmes de l’ombre – Premières dames, épouses discrètes et obligeantes, mères en adoration devant leur fils, etc. Elle est également personnifiée par les figures de « l’amoureuse » et de la femme « en mal d’amour », quittée, trompée, tenant dans ses mains son cœur brisé en mille morceaux, qui demeurent très prégnantes dans la culture populaire. Quel message ces représentations sociales et culturelles renvoie-t-il aux femmes ? « Vous n’êtes pas importantes – ou du moins, pas autant qu’un homme. Les hommes de votre vie, vos copains, vos époux, vos frères, vos pères, vos fils, passeront toujours avant vous. Vous n’êtes pas une personne à part entière : vous êtes accessoire, subsidiaire. Vous n’existez qu’en complément du masculin. »

Ainsi, lorsque les hommes sont incités à faire preuve d’indépendance et de penser avant tout à leurs propres intérêts, les femmes sont éduquées à faire preuve d’une dévotion sans failles. Dans l’amour qu’elles donnent, dans l’attention qu’elles portent, dans les sacrifices qu’elles font, dans les initiatives qu’elles prennent, dans les preuves d’amour qu’elles dispensent. Combien de fois avez-vous entendu des femmes de votre entourage se plaindre qu’elles « donnent tout, sans jamais rien recevoir en retour » ?

Cette position sacrificielle que l’on attend d’elles vient de loin.

Longtemps, le modèle conjugal prévalent a été celui d’une femme en couple avec un homme plus âgé et doté d’un rang social plus élevé – souvent pourvoyeur principal des revenus du foyer. Ce modèle basé sur l’hypergamie féminine a longtemps fait du couple une relation vassalique basée sur des rapports de force implicites. Les femmes cédaient en effet leur autonomie psychique et corporelle en échange d’une protection matérielle et financière fournie par leur conjoint. Le couple était alors un endroit où se négociaient l’échange de divers avantages (moraux, financiers, matériels… ), en fonction des rôles sociaux attribués à chaque sexe. Un schéma parfait pour mettre les femmes en position de soumission et de vulnérabilité.

Heureusement, ce modèle a vécu. Non seulement les femmes en situation d’hypergamie sont moins nombreuses, mais leur couple n’est plus nécessairement basé sur des dynamiques de pouvoir inégalitaires. Cependant, cet héritage a laissé des traces. Les rôles, les attributs que nous assignons aux hommes et aux femmes portent toujours la marque de l’ancien temps. Aux hommes le pouvoir de décision et la lumière, aux femmes l’ombre et le don de soi. Nous attendons toujours des femmes qu’elles reculent, qu’elles renoncent, qu’elles s’excusent, qu’elles s’oublient au nom de l’amour – autant de sacrifices qu’il serait impensable d’exiger des hommes. En faisant cela, nous sacrifions la moitié du potentiel de l’humanité.

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On parle souvent de l’amour comme d’un privilège féminin ; comme d’une prérogative, une science innée, une chasse gardée des femmes. Ce n’est pas pour rien que les dieux de l’amour… sont des déesses.

C’est oublier que l’amour est aussi pour les femmes un lieu de spoliation et de reproduction des inégalités de genre. Qu’il les entrave souvent plus qu’il ne les libère, qu’il les brise autant qu’il les affranchit. Qu’il les rend fragiles et vulnérables, qu’il les presse, les brusque et les empêche.

En amour, comme dans de nombreuses autres sphères, les femmes ne jouent pas à jeu égal avec les hommes. Les rôles traditionnels concédés à ces derniers leur offrent en effet de nombreux avantages : la capacité d’agir et de choisir, la pluralité de critères utilisés pour mesurer leur désirabilité, le droit qui leur est accordé de se montrer dominant, négligent, paresseux, et dans le pire des cas, violent. Bien sûr, cela ne signifie pas qu’ils ne subissent aucune pression – les rôles sociaux masculins, tout avantageux qu’ils soient, peuvent aussi être inconfortables.

Néanmoins, il est plus que temps de mettre fin à cette idée reçue selon laquelle l’amour viendrait facilement aux femmes et leur rendrait la vie douce, car d’un point de vue systémique, rien ne pourrait être plus faux.

En réalité, l’amour reste pour les femmes un poison sublimel’une des principales entraves, avec la maternité, à leur libération pleine et entière.