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La domination masculine dans le couple (Partie II) : La différence d’âge dans le couple, un vestige patriarcal encore prégnant

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N’importe quelle femme ayant déjà été inscrite sur un site de rencontres peut en témoigner : beaucoup d’hommes n’hésitent pas à draguer des femmes plus jeunes qu’eux de 10, 15, 20, 25 ans, parfois plus. Certains excluent même volontairement de leurs « recherches » les femmes de leur âge, pour se concentrer uniquement sur des femmes jeunes – étant entendu que chacun a sa conception toute personnelle de la jeunesse. A 25 ans, brièvement inscrite sur un site de rencontres très connu, j’en ai fait l’expérience : les trois quarts des hommes qui m’envoyaient des messages avaient entre 10 et 20 ans de plus que moi, alors même que j’avais spécifié dans mon profil n’être intéressée que par les personnes de mon âge. Marie-Claire (la source vaut ce qu’elle vaut) en a même fait un article, sobrement intitulé Pourquoi les hommes préfèrent les jeunes ? 

De l’autre côté du spectre, de nombreuses femmes affirment leur préférence pour les hommes plus âgés, qui seraient supposément « plus matures », « plus posés » et « plus responsables » que leurs jeunes homologues.

Les statistiques semblent aller dans ce sens. Ainsi, selon l’INSEE, l’homme est plus âgé que la femme dans 56% des couples : il s’agit donc du modèle dominant. En moyenne, l’homme a deux ans et demi de plus que sa compagne. Et si le modèle inverse – la femme plus âgée que l’homme – est de plus en plus courant, il reste encore mal accepté dans notre société, et ce d’autant plus que l’écart d’âge entre les partenaires est important.
Ainsi, le couple Emmanuel et Brigitte Macron (24 ans d’écart) ne cesse d’être commenté, moqué, tourné en ridicule… tandis que le couple Donald et Melania Trump (même différence d’âge, à ce détail près que l’homme est le plus âgé) échappe curieusement aux sarcasmes des commentateurs.

On entend souvent les femmes en couple avec un partenaire plus âgé affirmer que la différence d’âge n’a aucune importance, que l’âge de leur compagnon n’est qu’un détail sans intérêt qui n’a eu aucune influence sur leur choix amoureux – d’ailleurs, c’est sa personnalité (ou autre chose…) qui les a d’abord séduites. Pourtant, le fait que de nombreuses femmes aient un compagnon plus âgé (de quelques années ou de 10, 20, 30 ans), ou soient a minima attirées par les hommes plus vieux qu’elles n’est pas anodin. Il ne s’agit pas d’un banal hasard mais d’un phénomène social, qu’il est intéressant d’analyser au travers du prisme du genre.

Car le fait que tant de femmes soient attirées, inconsciemment ou non, par des hommes plus âgés (et que, par corollaire, tant d’hommes soient attirés par des femmes plus jeunes) est une construction sociale, qui tire directement sa source du patriarcat.

Tout d’abord, il ne faut pas sous-estimer l’influence sur nos schémas amoureux des représentations culturelles et des modèles dont nous bénéficions via notre entourage proche. Or, la configuration conjugale homme plus âgé – femme plus jeune demeure encore la norme. De plus, les hommes dits « matures » bénéficient d’une aura certaine, car ils sont supposés détenir une forme d’assise et de pouvoir – social, économique et/ou culturel. Autrement dit, ils cochent de nombreuses cases du bingo de la virilité. Une « virilité » que l’on a appris très tôt aux femmes à désirer, et à considérer comme la pièce manquante de leurs existences lacunaires. Si les femmes n’ont ni pouvoir économique, ni pouvoir de décision, ni pouvoir politique, il est normal qu’elles soient enclines à le chercher ailleurs, via leurs partenaires amoureux par exemple.

Rappelez-vous vos années collège/lycée, lorsque le summum du cool consistait à sortir avec un garçon plus âgé (l’apogée étant atteinte lorsque ledit garçon avait un travail, une voiture et gagnait de l’argent). Il n’était pas rare, à l’époque où j’étais adolescente, que des filles de 15, 16, 17 ans entament une relation avec des hommes de 10 voire 20 ans de plus qu’elles. « Il est plus mature », « Il a un travail », « Il est posé dans sa vie », « C’est pas un gamin » : les raisons ne manquaient pas pour justifier de ces idylles. Il s’agissait alors – et c’est toujours le cas aujourd’hui – d’un schéma à la banalité tiède, presque rassurante.

Maintenant, inversez les rôles et imaginez des cortèges de femmes de 30, 40, 50 ans parader au bras d’adolescents de 16, 17, 18 ans. Cela vous paraît étrange, voire dérangeant ? Vous vous demandez ce qu’une adulte a priori bien installée dans sa vie pourrait bien avoir comme atomes crochus avec un gamin à peine sorti du lycée ? (on écarte ici l’expérience individuelle pour se concentrer sur l’aspect systémique). Alors pourquoi l’inverse est-il rentré dans les mœurs, jusqu’à devenir d’une affligeante banalité, d’une indolente… normalité ?

 

La femme jeune, cet éternel trophée

Ce phénomène de la « femme plus jeune » est en réalité un symptôme flamboyant de notre système sexiste. Si le privé est politique, le politique influence nécessairement le privé. Sans nier la légitimité ni la sincérité de ces couples, on est en droit de se demander s’ils seraient si prévalents au sein d’une société égalitaire, où la jeunesse des femmes ne constitue ni un trophée ni une valeur cardinale et où la maturité des hommes n’est pas portée aux nues ni collectivement envisagée comme source de fantasmes. Car il persiste encore ce schéma séculaire de la femme qui n’est pas complète sans un protecteur ; et quoi de mieux qu’un homme plus âgé (supposé plus expérimenté, plus instruit, plus « installé ») pour lui monter la voie, à elle qui ne sait rien ?

Dans ce système nourri en permanence par de puissantes représentations sociales et culturelles, les hommes sont attirés par la jeunesse et la candeur des femmes (autant de totems qui les mettent, eux, en valeur et attestent de leur « virilité ») et les femmes sont attirées par le pouvoir des hommes, un élément dont elles sont souvent privées, le seul moyen d’en bénéficier étant par le biais d’autrui.

 

La différence d’âge en faveur de l’homme comme outil de domination

Si de nombreux hommes « préfèrent » les femmes jeunes, c’est tout simplement parce que la société leur a appris que seules celles-ci sont désirables. D’ailleurs, on voit bien que si les hommes « d’âge mur » peuplent les médias, les femmes à partir de 45 ans sont complètement invisibilisées. A la télé, par exemple, si l’on trouve des Michel Drucker, des Patrick Sébastien et des Jean-Pierre Pernaut à la pelle, leurs homologues femmes n’ont pas droit de cité. Sur les plateaux de télévision comme dans tant d’autres endroits, on les veut lisses, belles, pimpantes et dépourvues de marques de vieillesse. Or, le désir est un apprentissage continu : comment désirer ce que l’on ne voit pas ? Comment désirer ce à quoi on n’est jamais exposé ?

La jeunesse (des femmes) a donc été instituée par notre société comme un totem, et plus encore : un emblème de la virilité des hommes. Plus la femme avec laquelle ils s’exposent est jeune et jolie, plus les hommes se trouvent confirmés dans leur virilité. On dit qu’il a « décroché le gros lot », ou plutôt un « beau petit lot », qu’il s’est « bien débrouillé », qu’il a « réussi son coup ».

Et on le félicite pour sa trouvaille, à grands renforts de bourrades amicales et de réflexions potaches. La femme jeune est l’équivalent du coupé sport, de la montre de luxe, de la carte Gold, autant d’extensions visibles d’une masculinité qui a besoin de paraître pour exister. D’ailleurs, elle n’existe pas en tant qu’être humain : seule sa jeunesse, sa « fraîcheur » lui confèrent une existence. Elle est objectifiée, définie uniquement par cette caractéristique volatile qu’est son âge.

Mais ne nous leurrons pas : il ne s’agit pas simplement d’une question d’attirance physique. De nombreux hommes sont également excités par les possibilités de domination offertes par ce genre de relation. Si toutes les relations où l’homme est plus âgé que la femme ne sont évidemment pas abusives ni teintées de paternalisme, ce type de configuration peut vite se transformer en un jeu de pouvoir malsain. Il est en effet facile, quand on détient le pouvoir économique et culturel dans son couple, d’abuser de celui-ci.

Comme je l’ai dit dans mon précédent article, le patriarcat a inculqué aux hommes que la vulnérabilité des femmes était désirable puisqu’elle leur permet d’endosser les habits du sauveur et ainsi de mettre en exergue leur « virilité ». Parce qu’ils ont grandi dans une société sexiste, beaucoup d’hommes ont du mal à concevoir les relations amoureuses autrement que sous le prisme du pouvoir et de l’ascendance, loin du schéma binaire et stéréotypé de l’homme fort qui vient au secours de la femme sans défenses (la fameuse « demoiselle en détresse »). Cela n’est pas forcément conscient : ces modèles de couple font partie de la psyché collective depuis des siècles.

Toujours est-il qu’avoir une compagne plus jeune, plus inexpérimentée, et donc plus « modelable », est aussi une façon d’asseoir son pouvoir. Il est facile en effet de se complaire dans cette altérité qui met d’autant plus en exergue la masculinité – c’est-à-dire la supposée supériorité – de l’homme. Facile, aussi, de profiter du jeune âge de sa partenaire pour prendre l’ascendant dans la relation et instaurer une dynamique de pouvoir inégalitaire.

Quoi qu’on en dise, une relation entre une jeune fille de 17 ans et un homme de 30 ans et plus est nécessairement déséquilibrée, ne serait-ce que par le différentiel d’expériences, de savoir, et la probable différence de conditions de vie et de revenus entre les parties. Cela ne signifie pas que ce type de relation ne peut pas être sincère, ni qu’il sera forcément abusif, mais il faut tout de même s’interroger sur ce qui motive tant d’hommes à sortir avec des jeunes filles beaucoup plus jeunes qu’eux.

Car, soyons sérieux deux minutes : qu’est-ce qui peut bien justifier l’attirance d’un homme de 40 ou 50 ans pour une gamine à peine sortie de l’adolescence ? Si l’attrait de la jeunesse est la seule raison à ces configurations de couple, pourquoi ne voit-on pas plus de femmes quarantenaires avec des jeunes hommes de 15 ou 20 ans leur cadet ?

De manière tout à fait pragmatique, on peut considérer que ces attirances ne sont pas « naturelles » : elles sont simplement le produit du patriarcat.

Et avant que le débat ne surgisse sur le tapis, ce n’est pas faire de l’âgisme que de renvoyer dans les cordes un mec qui aurait l’âge de son père. Ni même de préférer les hommes de son âge. Les hommes n’ont aucun mal, eux, à assumer crânement leur goût pour les « jeunes femmes », comme s’il s’agissait d’appétissantes glaces au chocolat. Osons nous aussi assumer notre répulsion quand Patrick, 50 ans, nous invite à aller boire un verre.

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La belle et la bête : réflexions sur l’indispensable beauté des femmes dans le couple hétérosexuel

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Il est un droit que le système patriarcal confère à tous les hommes : celui de scruter, jauger, juger le corps des femmes. Le fait que ces hommes ne soient objectivement pas en position de le faire n’a aucune incidence sur leur « droit » à inspecter des corps qui ne leur appartiennent pas et à exiger de leurs partenaires un soin de leur apparence qu’eux-mêmes ne s’accordent pas.

Il faut dire que les représentations culturelles « standard » mettent généralement en scène des hommes insignifiants (pour ne pas dire moches), parfois âgés, accompagnés d’une femme nécessairement jolie selon les standards de beauté occidentaux : jeune, blanche, mince, agréable à regarder. Dans le milieu du cinéma, des actrices de 25 ans sont régulièrement engagées pour incarner la petite amie d’un homme de 50 ans sans que cela ne choque grand-monde. Les femmes de plus de 45 ans se font quant à elles rares à l’écran ; et lorsqu’elles y figurent, c’est pour jouer des rôles de « femme mûre » ou de grand-mère, très rarement des rôles de femme tout court. Elles sont coupées du désir, condamnées à l’ombre.

Dans de nombreuses œuvres de pop culture (films, séries, bandes dessinées…), le schéma narratif est le suivant : un homme au physique médiocre s’éprend de la plus belle fille des alentours, celle-ci persiste à l’ignorer, il utilise alors quelques tours de passe-passe dont lui seul a le secret, et BOUM, elle tombe miraculeusement amoureuse de lui. Bien souvent, l’homme en question doit user de stratégies confinant presque au harcèlement pour parvenir à ses fins. Mais qu’importe puisqu’à la fin, il repart avec son trophée conquis de haute lutte. L’homme s’est battu, la femme a cédé. Tristement classique.

Le problème ne réside pas dans la mise en scène de couples dépareillés. Pourquoi pas, après tout ? Le problème, c’est que cette asymétrie est non seulement généralisée, mais aussi quasi-exclusivement au bénéfice des hommes. En effet, si les représentations culturelles contemporaines mettent largement en scène des femmes belles avec des hommes laids, l’inverse n’est pas vrai. On ne voit de femmes laides avec des hommes beaux qu’en de très rares occurrences, souvent sous l’angle de la plaisanterie bien grasse et du sarcasme outré.

Je me rappelle avoir été particulièrement choquée en regardant le film 3 Billboards, dans lequel la sublime Abbie Cornish (35 ans) joue la femme de Woody Harrelson (56 ans). On a beau être habitué.e.s à ce genre de représentations, notamment au cinéma, la dissonance m’a cette fois-ci parue bien trop vaste. Presque absurde, ridicule. En quoi est-ce nécessaire de gratifier un personnage de flic en pré-retraite d’une compagne plus jeune de 20 ans ? D’autant plus lorsque le personnage en question est passablement disgracieux et que sa compagne possède, elle, la beauté d’un top-model…

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Il est vieux et moche, elle est jeune et belle : un grand classique

Il n’est pas question ici de juger des situations particulières, mais de s’interroger sur la récurrence et le prétendu caractère « normal » et « naturel » des modèles que l’on nous sert. Pourquoi trouve-t-on normal que des hommes de 65 ans sortent avec des femmes qui en ont 30 de moins ? (l’inverse, en revanche, n’est pas vrai). Pourquoi n’est-on pas plus choqué.e.s par l’hégémonie du male gaze, ce regard masculin qui, dans de nombreuses situations de la vie courante, dissèque avec autorité le corps des femmes ? Pourquoi trouve-t-on acceptable que les hommes puissent « exiger » des compagnes jeunes, minces et belles même lorsqu’eux-mêmes ne possèdent aucun de ces attributs ? Pourquoi s’intéresse-t-on autant à ce qu’ils « préfèrent chez une femme », à ce qui « les excite », aux tenues qu’ils trouvent les « plus sexy pour un premier rendez-vous », à leur « type d’épilation préférée », etc ?

La raison, c’est que la corporéité des femmes appartient à la sphère publique, et donc aux hommes. Leur corps, leur visage, leur façon de s’habiller, de se tenir : tout est sujet à évaluation, jugement, appréciation et/ou sanction. Car le rôle qui leur a été assigné est celui d’un objet décoratif, d’une beauté qui n’a pas vocation à penser ni à s’exprimer. Simplement : être belle, ou a minima agréable à regarder. Occuper l’espace avec grâce et joliesse. Servir de faire-valoir, de totem, dans l’espace public ou au bras d’un homme.

Exiger des femmes qu’elles soient belles, tout le temps et en toutes circonstances, c’est leur imposer une forme de contrôle social. C’est s’assurer de leur soumission (au regard extérieur, aux manifestations du corps, aux attentes des hommes…), et donc maintenir l’état d’infériorité auquel elles ont été assignées. C’est exercer une forme de pouvoir, de contrôle, c’est pouvoir asseoir sa puissance et sa domination sur elles. C’est pouvoir délégitimer leur présence, voire leur existence même lorsqu’elles ne correspondent pas aux critères de beauté standard.

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Il est vieux et moche, elle est jeune et belle : round two

Les injonctions sont en effet une forme de contrôle politique. Créer des normes, c’est s’assurer le contrôle des individus auxquels celles-ci s’adressent. Une femme amputée d’une partie de son libre-arbitre (puisque c’est bien de cela dont il s’agit) est une femme inoffensive, inapte à remettre en cause le système dans lequel elle vit, même et surtout si ce système lui cause du tort. Les diktats affaiblissent les individus et leur capacité à se révolter, à penser par eux-mêmes, à remettre en cause l’ordre établi. Ils permettent notamment de préserver un système très confortable pour ceux qui en tirent les ficelles, à savoir les hommes.

Ériger en idéal absolu une femme irréelle, mystifiée, esthétiquement parfaite, en laissant croire que seule celle-ci a de la valeur, c’est assurer la persistance d’une doctrine patriarcale qui tire de l’asservissement des femmes de nombreux privilèges sexuels, matériels et émotionnels. Faire croire à une femme que sa valeur intrinsèque se mesure à son apparence, c’est brider son existence, freiner ses élans ; c’est s’assurer de son obéissance, sa subordination, sa capacité à obtempérer et à faire vivre un système qui a besoin de la soumission de ses membres pour subsister.

C’est un fait que les hommes et les femmes ne sont pas soumis aux mêmes diktats esthétiques. On peut même aller plus loin et affirmer que, d’un point de vue systémique, les hommes ne sont pas soumis aux diktats esthétiques. Les hommes laids ou ne correspondant pas aux standards de beauté édictés par la société ne sont pas sanctionnés par le regard social, puisque leur valeur ne réside pas dans leur apparence. Là où les femmes vont être louées pour leur beauté, bien plus que pour leur personnalité, leurs compétences ou leurs réalisations, les hommes vont être félicités pour ce qu’ils sont et ce qu’ils font.

A l’inverse des hommes, les femmes ne doivent pas seulement être compétentes : elles doivent également être belles, c’est à dire correspondre à des critères esthétiques précis et normés. C’est ainsi que les femmes visibles médiatiquement (journalistes, présentatrices télé, actrices, chanteuses…) ne doivent pas seulement posséder les compétences nécessaires à l’exercice de leur fonction. Elles doivent également être agréables à regarder – ce qui suppose de n’être, entre autres, ni trop grosse ni trop vieille. Si elles manquent à ce double devoir, elles seront immédiatement rappelées à l’ordre.

Les hommes, eux, ne se sentent jamais obligés d’être beaux pour se présenter en société ou pour séduire : et pour cause, ils n’en ont aucunement besoin. Le patriarcat les dispense de devoir faire cet effort puisque, comme souligné plus haut, leur valeur sociale ne réside pas dans leur apparence. Leur valeur sociale et leur capacité à séduire : les hommes, au contraire des femmes, ne dépendent pas de leur physique pour être considérés comme désirables.

 

L’asymétrie « esthétique » de la majorité des couples autour de moi m’a toujours interpellée. Ce n’est pas, en soi, un problème : heureusement que les individus qui ne correspondent pas aux canons de beauté contemporains ont aussi droit à l’amour ! Cependant, lorsque asymétrie il y a, elle n’existe qu’au seul profit de l’homme. C’est lui qui, en dépit de sa disgrâce ou son absence totale de charisme, a le « droit » d’avoir une compagne au physique avantageux. Le droit voire même le devoir, dans certains milieux – les artistes ou les hommes politiques influents, par exemple, ne sauraient s’afficher au bras d’une femme quelconque ou, hérésie suprême, plus âgée qu’eux. Ce sont les hommes en tant que groupe social qui peuvent se permettre d’exiger de leurs compagnes qu’elles apportent un soin particulier à leur apparence (perdre du poids, mettre du maquillage, porter des vêtements plus « sexy »…) alors qu’eux-mêmes n’ont aucun scrupule à se négliger.

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Elle est sublime, il est quelconque…

Non seulement les hommes disgracieux ne sont pas soumis à la dureté du jugement social, mais en plus ils ne subissent pas les regards réprobateurs des femmes. Les hommes, même moches, même vieux, même repoussants, ont accès au marché amoureux avec une facilité dont ne bénéficient pas les femmes laides. Ils ont le droit de séduire, comme ils ont le droit connexe de scruter, disséquer, commenter le physique des femmes qui les entourent. Cette situation est possible car dans un système patriarcal, la valeur que l’on accorde à chaque individu diffère selon son genre – celle des femmes se mesure à l’aune de leur apparence, par opposition à celle des hommes qui se mesure à l’aune de leurs accomplissements.

C’est ainsi que, légitimés par la norme sociale et les représentations culturelles, des hommes de 60 ans se permettent de draguer des femmes de 30 voire 40 ans de moins sans y voir le moindre problème. Qu’importe : on leur répète depuis toujours qu’ils ont accès à toutes les femmes, même les plus belles, même les plus jeunes, même quand eux ne possèdent aucune de ces qualités. Ils savent qu’un homme est désirable tant qu’il réunit les critères de virilité socialement admis, et que sa potentielle beauté n’entre à aucun moment dans l’équation. Même la vieillesse et la décrépitude du corps qui l’accompagne sont socialement considérées comme des atouts « charme » lorsqu’elles concernent les hommes. Inutile de préciser qu’à l’inverse, ces éléments marquent la fin de la désirabilité potentielle des femmes…

C’est ainsi que des hommes horribles peuvent parader au bras de femmes bien plus belles qu’eux, des femmes qui dans un monde égalitaire et sans stéréotypes de genre ne les auraient jamais regardés. C’est un Donald Trump avec une Melania, un Harvey Weinstein avec une Georgina Chapman, un Vincent Cassel avec une Tina Kunakey (30 ans d’écart), un Jay-Z avec une Beyoncé. C’est ainsi que des hommes qui ne correspondent en rien aux critères de beauté « standard » peuvent se permettre de découper le corps des femmes au rayon laser, et d’émettre des exigences disproportionnées quant au choix de leur partenaire potentielle.

 

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Cherchez l’intrus

Le fait que les femmes en tant que groupe social consentent à avoir un compagnon « moche » ou beaucoup plus vieux qu’elles (l’inverse étant beaucoup plus rare) est un reliquat du patriarcat. En effet, les femmes ne sont pas censées désirer, mais simplement accepter les avances de quiconque les juge à son goût. Elles sont disponibles, en attente, pas plus actrices de leur désir que de leurs envies ou leurs préférences. Elles doivent être belles, elles doivent plaire et attirer le regard masculin, mais leur propre désir importe peu – ce qui compte, c’est celui de l’autre. Car ce n’est pas en désirant, mais bien en étant désirées qu’elles seront validées en tant que femmes.

Voilà pourquoi les femmes font globalement « moins attention au physique ». Il ne s’agit pas d’une spécificité biologique, mais bien d’un conditionnement social. Par corollaire, les hommes sont conditionnés à s’intéresser avant tout au physique des femmes qu’ils rencontrent. De fait, l’attirance amoureuse et sexuelle est éminemment politique. Si on pourrait la croire purement subjective, intime, elle reste avant tout construite et influencée par les codes socio-culturels avec lesquels nous avons grandi.

Voilà pourquoi il existe tant de couples dépareillés, tant de duos composés d’une belle et d’une bête, d’une femme ravissante et d’un homme disgracieux, d’une jeune femme avec un homme plus âgé de 10,20 ou 30 ans. Tout ceci fait partie d’un système solide, qui utilise le corps des femmes pour mieux les oppresser. Car, si cette inégalité peut sembler bien superficielle au regard de toutes les autres, elle n’en demeure pas moins une importante composante du système patriarcal.

Ainsi, la véritable égalité viendra le jour où les femmes, mêmes moches, même grosses, même vieilles, même non désirables, auront elles aussi le « droit » de se taper des top model, des minets, des jeunots, des hommes de 20 ans leur cadet, des trophées masculins aux abdos bien dessinés. Et surtout, de le montrer.