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Girls don’t kill

La violence féminine est-elle un oxymore ?

Elle reste, en tout cas, largement (pour ne pas dire uniquement) traitée sous le prisme de la pathologie. Les femmes violentes, meurtrières, infanticides, criminelles, ou tout simplement délinquantes, énervées, fermement politisées, ayant le poing et la répartie faciles, sont souvent vues comme des « anomalies ». Monstres de foires, objets de curiosité morbides, elles n’ont le choix que d’être folles, ou victimes.

 

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Jacqueline Sauvage, Véronique Courjeault (la fameuse affaire des « bébés congelés »), Cécile Bourgeon (mère de la petite Fiona, qui fut battue à mort avant d’être enterrée), Fabienne Kabou (qui abandonna son bébé sur une plage de Berck à la marée montante), Michelle Martin (ex-épouse et complice de Marc Dutroux), mais aussi les « filles » de la secte de Charles Manson…

Ces femmes tristement populaires, qui ont toutes en commun d’avoir tué, ont été décrites par les médias comme « instables », « fragiles », « influençables », souvent « sous emprise ». Leur violence fut présentée comme un effet collatéral, comme la résultante d’une pathologie qui les dépasse : elle ne peut pas exister pour elle-même, ni naître en réaction à un élément extérieur. En cela, elle doit nécessairement être précédée par leur psychisme fragile, leurs traumatismes passés, leur extrême vulnérabilité.

Victimes d’elles-mêmes, ou des autres.

Quand elles ne sont pas les jouets ni les extensions de la violence masculine, donc, les femmes violentes sont malades  – un mot fourre-tout, qui permet d’expliquer tout et n’importe quoi.

Leur violence est pathologisée, « justifiée » par des troubles divers, des traumatismes anciens, des enfances martyres. Leur monstruosité doit s’expliquer par des éléments parfaitement rationnels, pour contrer l’absence de sens qu’elle représente par son existence même.

Pourquoi cette absence de nuance ? Que dit de nos biais de genre la façon dont nous traitons la violence des femmes ?

Pour voir poindre une (toute petite) ébauche de réponse, commençons par analyser le traitement journalistique et/ou artistique de certaines affaires criminelles impliquant des femmes.

Prenons le cas Michelle Martin (ex-femme de Marc Dutroux), surnommée « la servante du diable ». Son surnom l’indique : elle ne fait que servir. Pour un peu, on pourrait presque la croire irresponsable. On s’aperçoit d’ailleurs, quand on lit les articles qui lui ont été consacrés, que les journalistes lui dénient toute autonomie, tout libre-arbitre en sous-entendant largement qu’elle ne mesurait pas la portée de ses actes. On dit d’elle qu’elle a foncé dans le tas sans réfléchir, sans se rendre compte de ce qu’elle faisait, folle amoureuse d’un diable et soumise à ses moindres désirs. Sous emprise.

Cécile Bourgeon, elle, est décrite comme étant une « compagne sous influence », une femme « fragile » qui n’avait plus son « libre-arbitre ». Ce qui ne l’a pas empêchée de commettre des maltraitances sur sa fille, puis d’enterrer son corps mort.

Quant aux adeptes de Charles Manson (responsables, avec un autre homme, du massacre de Sharon Tate en 1969), elles sont des « adolescentes paumées et immatures », des « vestales », qui « torturent et tuent en [son] nom et sur [son] ordre ». Deux livres sont récemment parus à ce sujet : « The girls », d’Emma Cline, et « California Girls » de Simon Liberati, qui contribuent – sans nécessairement le vouloir – à romantiser cette ignoble affaire. 

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Même dans le glauque, le sale, la barbarie la plus absolue, ne pas oublier de romancer la féminité, de la rendre vaguement rock, glamour et sexy – avec un soupçon de mythologie romaine, si possible –, de lui conférer un parfum de soufre, de l’associer à la soumission, la perdition, la servilité la plus crue. Ne pas émettre l’hypothèse que, peut-être, ces filles-là savaient parfaitement ce qu’elles faisaient.

Qu’elles étaient peut-être moins paumées que nous devant cette réalité qu’elles mettent au jour, à savoir que la violence n’a pas de genre.

 

 

Le cas des femmes parties en Syrie rejoindre Daech est à ce titre parlant. Celles-ci ont souvent été présentées dans les médias comme « les femmes des combattants de l’EI », un surnom qui les exonère discrètement de toute responsabilité individuelle, en plus de faire d’elles de simples accessoires dépendants de la pensée et de la volonté d’autrui.

Dans les articles qu’on leur consacre, elles sont généralement décrites comme des « proies faciles », des femmes « perdues », « à la personnalité fragile », « sous emprise de la propagande développée par les djihadistes ».

Vulnérables, ignorantes, incapables de saisir la portée de leurs actes. De funestes idiotes.

C’est oublier (ou à ne pas croire à) leur détermination, leur violence, le tranchant de leur pensée, la radicalité de leurs convictions.

Ces femmes bénéficient également d’une tolérance plus grande de la part de l’opinion publique, peut-être grâce à leurs enfants – desquels on peine à les dissocier – et à la vulnérabilité dont on les affuble : globalement, nous sommes plus prompts à voir dans leurs actes une cruelle erreur de jeunesse.

Et lorsqu’on découvre que certaines d’entre elles sont à l’origine d’un projet d’attentat (en septembre 2016, deux femmes de 29 et 19 ans ont tenté de mettre le feu à une voiture remplie de bonbonnes de gaz aux abords de Notre dame de Paris), on tombe des nues : quoi, comment ? Des femmes terroristes ?

On cherche l’homme qui, en arrière-plan, doit nécessairement tirer les ficelles. Ne le trouvant pas, on s’offusque alors de ce monde qui part à vau-l’eau, de ces filles qui se masculinisent (la seule et unique référence étant évidemment le masculin), se gorgent de violence, se modifient génétiquement.

Un mystère insondable.

 

 

Discours genrés

Globalement, le discours dominant consiste à exonérer –  ou a minima justifier par des éléments extérieurs – la responsabilité individuelle des femmes violentes, comme si leur essence même excluait chez elles toute velléité de violence. 

Quand on déroule le fil de leur vie, le scénario est presque toujours le même : enfants puis adolescentes fragiles, elles mènent une vie de tâtonnements avant de rencontrer leur futur partenaire. C’est là, rideau noir, que leur vie bascule. Elles n’étaient pourtant pas destinées à faire le mal. S’il n’y avait pas eu cette funeste rencontre, elles seraient restées dans le droit chemin, fidèles à ce que la société attend des femmes : bonnes citoyennes, bonnes épouses, bonnes mères, sages et bien peignées. Mais le destin en a voulu autrement, faisant d’elles les marionnettes de la folie d’autrui.

Dans ces récits, il y a presque toujours un mentor, un chef d’orchestre qui, à la faveur d’une rencontre, referme ses griffes sur une pauvre femme égarée et la modèle à son image, lave son cerveau de toute morale, l’éduque à la monstruosité. Le grand méchant loup et la brebis égarée. Le Mal qui pervertit le Bien.

Lorsque nous évoquons la violence des femmes (que nous dissocions soigneusement de la violence humaine, la femme étant l’Autre, le particulier), nous y apposons une éternelle vision genrée. Ainsi, nous sommes incapables de voir les criminelles autrement que comme les avatars des hommes violents, comme si elles ne pouvaient pas exister par et pour elles-mêmes.

*

Les hommes tuent parce qu’ils sont en colère, déçus, trahis, trompés. Leur fureur est légitime, socialement comprise et excusée. L’horreur qui surgit ne constitue aux yeux de la société qu’une réaction banale et prévisible face aux lâches manquements des autres : une femme qui se dérobe, un voisin qui fait du bruit, un enfant qui désobéit. L’abjecte expression « crime passionnel », qu’on rencontre encore souvent dans les rubriques faits divers, contient à elle seule toutes les justifications apportées par la société aux accès de violence, aux désirs de destruction des hommes.

Les femmes violentes, a contrario, forment une constellation de taches noires sur la ligne droite de la normalité sociétale, et tout particulièrement sur la normalité du genre. Lorsqu’elles tuent, c’est parce qu’elles sont en proie à la folie, au délire, à la maladie, ou parce qu’elles ont subi un lavage de cerveau. Lorsque les femmes manifestent de la violence, c’est soit un effet de leurs névroses, soit un effet de leur soumission, de leur dépendance à autrui, de leur faiblesse en fin de compte. Il lui a dit de tuer, et elle l’a fait. Il l’a poussé à commettre des actes terribles, elle s’est exécutée. Elle ne se rendait pas compte. Elle était prise dans ses filets. Il la manipulait.

Dans tous les cas, elles ne sont pas « normales », puisqu’elles contreviennent aux prescriptions genrées qui voient les femmes uniquement comme des victimes, et non comme des bourreaux.  

Certes, la violence naît souvent sur le terreau de la souffrance psychique. Mais « déresponsabiliser » les femmes de leurs actes, en invoquant la folie, la maladie, l’emprise, revient aussi à leur nier tout libre-arbitre, toute maîtrise d’elles-mêmes, toute indépendance dans les actes comme dans les idées. À faire de la violence une prérogative exclusivement masculine. Comme si les femmes ne pouvaient faire preuve de violence, de cruauté, de barbarie que lorsqu’elles y sont contraintes – par un tiers, ou par un jeu malheureux de circonstances.

Comme si la violence ne pouvait pas naître dans un système féminin.

Une étude française de 2012 a d’ailleurs montré que les juges sont plus indulgent.e.s avec les femmes, en comparant les sanctions prononcées en comparutions immédiates à l’encontre de 1228 prévenu.e.s (hommes et femmes confondus).

La conclusion est claire : en prenant en compte quatre critères (infraction commise, antécédent judiciaire, situation professionnelle et nationalité), les femmes sont moins condamnées, ou bien condamnées à des peines moins lourdes que leurs homologues masculins. A situation comparable, elles bénéficient plus souvent d’une relaxe ou d’une peine de prison assortie d’un sursis.

« Cette indulgence vis-à vis des femmes se vérifie d’autant plus que le délit est perçu comme ‘masculin‘, a expliqué l’un des auteurs de l’enquête, Thomas Léonard. « Moins une femme est crédible dans l’infraction qui lui est reprochée, plus elle sera jugée de manière clémente ». Ainsi, « les délits avec violences sont, dans l’imaginaire collectif, associés aux hommes ».

*

En réalité, les magistrat-e-s ne font que calquer leurs propres biais de genre sur des réalités aussi complexes que disparates. Nous pensons aux femmes comme des êtres doux, inoffensifs, empathiques, maternels (où que l’on se place, la sempiternelle figure de la mère n’est jamais très loin). L’idée même qu’elles puissent être animées de mauvaises intentions, qu’elles puissent tuer, violenter, torturer sans y avoir été précédemment contraintes dépasse notre système de pensée.  La violence des femmes, pourtant bien réelle, se heurte à la vision archaïque que nous entretenons du féminin.

Même les milieux féministes tendent à nier la violence des femmes ou à l’excuser, contribuant ainsi à renforcer les stéréotypes de genre : Elle n’a jamais voulu aller aussi loin. Elle ne se rendait pas compte de ce qu’elle faisait. C’était une femme fragile et abîmée par la vie. 

Pourtant, vouloir défendre les femmes à tout prix parce qu’elles sont femmes ne sert pas la cause féministe : bien au contraire.

 

 

 

Politique de la violence

Enfin, il y a le cas de la « violence ordinaire ».

Quand les femmes descendent dans la rue, quand elles manifestent, quand elles crient, quand elles protestent, quand elles cognent, on s’étonne ainsi de les trouver là, dans cette agora où elles sont d’habitudes si peu visibles.

On les observe alors d’un œil circonspect, tentant de disséquer leurs motivations, se lançant à corps perdu dans de grandes analyses sur l’élan qui les anime. Que veulent-elles ? Pourquoi crient-elles ? La femme politisée est toujours objet de curiosités, parce qu’elle transcende sa condition millénaire : en refusant d’être cantonnée à l’ombre et au silence, elle rejoint la lumière, le mouvement, la cité, les clameurs, autant d’éléments qui ont longtemps été réservés aux hommes.

Ainsi, il y a les gilets jaunes, et il y a les femmes gilets jaunes. Tout comme il y a le peuple algérien (sous-entendu : les hommes) qui proteste, et il y a les Algériennes qui protestent.

Une division (pas si) subtile, qui renvoie à la différenciation sexuée et sexiste que nous opérons entre les hommes (l’universel, le neutre) et les femmes (l’autre, l’additionnel, le particulier).

Mais opposer les femmes aux hommes dans le champ des revendications politiques revient à opérer une scission qui n’a plus lieu d’être. Il est acté, dans la loi et dans les mœurs, que les femmes appartiennent tout autant à la sphère publique que les hommes ; à cet égard, la citoyenneté, la politique, les idées ne sont plus l’apanage du masculin depuis longtemps. Et d’ailleurs, les différences biologiques entre femmes et hommes ne les ont jamais empêché.e.es de se rejoindre dans cette chose universelle qu’est la colère.

Dans « La violence des femmes : occultations et mises en récit », publié en 2011, les sociologues Coline Cardi et Geneviève Pruvost écrivent très justement :

« L’un des moyens de préserver la distinction entre les sexes, puisque tel est l’un des ressorts de l’invisibilisation des femmes violentes par les institutions du contrôle social, peut être à l’inverse de réduire la focale à quelques cas spectaculaires, en associant la violence féminine à des figures, significativement dotées d’un prénom, d’un nom propre qui les particularisent, et à un répertoire d’action typiquement féminin : sans décliner la variété des classifications qui traversent les époques et des mondes sociaux, on se contentera de citer l’infanticide, le crime passionnel, l’empoisonnement, l’avortement. Ces crimes seraient le domaine réservé des femmes. Parce qu’ils sont liés à la scène domestique et conjugale, ils ne contreviennent pas aux stéréotypes de sexe. »

Elles démystifient également la violence féminine, en rappelant que sa rareté relative ne doit pas pour autant nous inciter à nier son existence ou à l’enrober de jolis atours.  En effet, si elle est bien « soumise à davantage d’obstacles organisationnels et symboliques », la violence féminine n’en est pas moins possible. Et réelle. 

Et de rappeler, de manière fort à propos, que « les femmes violentes sont [en effet] doublement déviantes : déviantes par rapport à la loi ou aux règlements qui proscrivent l’usage de la violence, déviantes par rapport aux frontières de genre qu’elles transgressent en usant d’un attribut masculin : la violence ».

Et c’est vrai que la violence des femmes semble beaucoup moins bien digérée que celle des hommes : peut-être parce qu’elle apparaît, dans l’inconscient collectif, comme « contre-nature ».

Quoique cela n’ait pas valeur d’étude sociologique, il suffit pour s’en rendre compte de lire les commentaires sous les articles traitant des femmes criminelles – le « pire » sort étant réservé aux mères infanticides : des tombereaux d’insultes, d’appels à un retour de la peine de mort, de crachats envenimés. Elles engendrent une rage incandescente, une haine aveugle, comme si leur faute ne se situait pas seulement dans le fait d’avoir enfreint la morale et donc la loi, mais aussi d’avoir outrepassé leur « place » de femme.

De s’être aventurées au-delà des frontières du genre, en se dressant violemment contre la sagesse, la douceur et la réserve que l’on prescrit aux femmes.

Et transgressant, par là, l’un des plus vieux tabous du monde. 

 

NB : en cherchant des images libres de droit pour illustrer cet article, les mots clés « femme violente » ne m’ont menée qu’à des images de femmes terrifiées, roulées en boule, courbées sous la menace d’un poing masculin. Une preuve de plus que, si la violence des hommes est acceptée voire banalisée [en particulier lorsqu’elle s’exerce sur les femmes], celle des femmes reste aujourd’hui un impensé.
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Il faut sourire pour être belle

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@Trophy Wife Barbie ©

 

Souris !
Alors, on a perdu son sourire ?
Tu serais tellement plus jolie si tu souriais…

Quelle femme n’a jamais fait les frais de cette fameuse injonction à sourire, qu’elle émane d’un.e proche ou d’un.e inconnu.e ?

En tant qu’individus de sexe féminin, notre fonction première est esthétique. Nous devons être décoratives, avenantes, d’un abord agréable. Nous devons occuper l’espace avec grâce et harmonie, à la manière d’un philodendron astucieusement placé dans un coin de la salle à manger.

Au départ, personne n’attend de nous que nous fassions de grandes choses ; que nous nous réalisions par le travail, la passion, l’aventure ; que nous nous consacrions d’abord à nous-mêmes, à nos vies, à nos désirs et à nos ambitions. Personne n’attend de nous des réalisations, des opinions, des œuvres, des réflexions, des colères, des positions tenues fermement.

Nous naissons avec la lourde tâche de plaire, non pas à nous-mêmes mais aux autres – c’est-à-dire les hommes.

Et les hommes ne nous veulent pas seulement souriantes. Le sourire n’est pas une fin en soi, mais un moyen ; un symbole de la soumission, de l’obéissance et de la politesse servile qui est attendue de nous. Il est aussi, plus encore, un gage d’inoffensivité. L’assurance que nous resterons bien à « notre » place, sans causer de vagues ni brandir aucune revendication.

Quel signe d’obédience est en effet plus fort qu’un sourire, accroché aux lèvres en toutes circonstances, même lorsque la douleur et la colère sourdent ?

 

*

Le sourire des femmes se serait popularisé à la fin du 19ème siècle, lors de l’avènement de la publicité. Il était alors utilisé pour présenter et valoriser les produits, constituant ainsi un nouvel argument de vente. Avant cela, le sourire féminin était considéré comme suspicieux, voire immoral  – particulièrement lorsqu’il s’affichait dans l’espace public.

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Depuis, les sphères de la publicité, des médias et de la culture continuent gaiement sur cette lancée, en cantonnant les femmes à un rôle de bibelot destiné à égayer le paysage, et distraire un regard masculin conçu comme unité de mesure universelle.   

Mais les femmes ne doivent pas seulement être plaisantes à regarder : elles doivent aussi être accortes, serviables, dociles. On pense aux hôtesses d’accueil, déployées dans les entreprises, les salons et autres raouts médiatiques pour accueillir le visiteur avec un sourire décoratif. On pense également aux intelligences artificielles, qui sont la plupart du temps genrées au féminin. De Cortana (Microsoft) à Alexa (Amazon), en passant par le GPS programmé avec une voix féminine par défaut, les assistants vocaux renforcent les stéréotypes de genre en associant automatiquement le féminin à l’assistanat. Pensés et programmés par des ingénieurs, ces robots genrés sont la transcription matérielle du droit que les hommes pensent détenir sur les femmes : celui d’être assisté, bichonné et diverti par elles.

 

*

Dans la « vraie vie », l’injonction à sourire nous dépouille pernicieusement de notre droit à être une personne à part entière, avec une humeur variable et des émotions propres. Elle nous contraint à délégitimer et mettre à distance nos sentiments, puisque nous ne serions de toute façon pas importantes – moins, en tout cas, que le bien-être et la satisfaction d’autrui.

Mais elle met aussi en exergue, peut-être plus encore que d’autres injonctions sexistes, la façon dont les femmes sont (encore) considérées.

Lorsque certains hommes se permettent d’exiger que de totales inconnues (ou même des proches) leur sourient, ils les réduisent au statut de biens publics, manœuvrables à loisir et disponibles pour le tout-venant. Elles ne sont pas des personnes à part entière, mais des objets ayant pour fonction première de divertir, enjoliver, décorer.

Imaginerait-on un homme se faire interpeller par un.e illustre inconnu.e pendant sa balade du dimanche, pour le sommer de « faire un p’tit sourire » ? Ce scénario paraît presque relever de la science-fiction, car personne n’attend des hommes qu’ils se montrent disponibles pour répondre aux exigences du premier péquenaud croisé dans la rue, ni qu’ils décorent agréablement l’espace.

En sommant les femmes de sourire, les hommes expriment publiquement le droit qu’ils pensent détenir sur le corps de celles-ci. Le corps : celui de toutes et de personne à la fois, une chose publique indifférenciée.

En réalité, l’injonction à sourire est une forme de contrôle social de la féminité, au même titre que ces artefacts esthétiques que sont le maquillage, les talons hauts ou les soutiens-gorges. Ce n’est pas un hasard si la poupée Barbie affiche un sourire XXL en toutes circonstances. Ni si les magazines féminins publient régulièrement des articles dans lesquels on peut lire que « le sourire, c’est l’accessoire le plus important ! » – assimilant ainsi une manifestation humaine de joie ou de bien-être à un sac à main en cuir souple. Enfin, ce n’est pas non plus un hasard si la publicité montre en permanence des femmes au bord de l’orgasme, confites dans une béatitude presque idiote, même lorsqu’elles ne font que manger un yaourt ou programmer une machine.

Le message sous-jacent est clair : sois belle et tais-toi.  

 

*

Il y a donc deux volets à cette problématique : l’injonction à sourire en tant que telle, mais aussi l’injonction plus globale à être agréable, accorte, divertissante. Prendre en charge, arrondir les angles, apaiser, soulager, adoucir, décorer, enjoliver. Prouver que l’on vient en paix, qu’on est par conséquent inoffensive, obéissante, dépourvue de griefs, de pouvoir, de colère. De toutes ces choses dont la société ne sait jamais que faire lorsqu’elles émanent des femmes.

Les métiers de service, souvent occupés par des femmes (hôtesses d’accueil, serveuse, opératrice en centre d’appel, hôtesse de l’air…) sont particulièrement touchés par l’injonction à afficher un sourire en toutes circonstances. La sociologue Arlie Hochschild a ainsi théorisé le concept de « charge émotionnelle », en étudiant les domaines professionnels dans lesquels les salarié.e.s doivent porter un masque et réprimer ou moduler leurs émotions pour favoriser le bien-être de leurs client.e.s.

Sur ce sujet, une étude américaine récente a d’ailleurs montré un lien entre consommation d’alcool et métiers nécessitant d’afficher un visage jovial en toutes circonstances. Selon cette étude, les personnes travaillant au contact du public – et devant passer une partie non négligeable de leur temps à sourire – consomment plus d’alcool que les autres, et ressentent plus le besoin de boire un verre ou plusieurs à la sortie du travail. En cause, notamment, le stress induit par le fait de devoir réprimer ses émotions et de porter un « masque » au travail.

Cette charge émotionnelle se retrouve aussi dans le couple, lorsque les femmes prennent en charge le bien-être physique et mental de leur partenaire… au détriment du leur.

Mais les injonctions à sourire et à être agréable ne touchent pas que les métiers de service. Quel que soit le poste qu’elles occupent, nous attendons de toutes les femmes qu’elles se montrent attentives, souriantes et pleines de sollicitude. Politiques, vendeuses,  artistes, dirigeantes ou employées de bureau, les femmes sont perpétuellement sommées d’afficher un visage affable, qu’importe que les circonstances s’y prêtent ou non : et si elles échouent à se conformer à ce code de la « bonne » féminité, les sanctions sociales ne tardent pas à tomber. 

Jennifer Pierce, une sociologue américaine, a ainsi démontré dans une étude que s’il est attendu des avocats qu’ils se montrent « dominants » et « agressifs », les avocates tendent à être pénalisées si elles adoptent le même comportement que leurs homologues masculins.

En somme, nous ne tolérons pas que les femmes sortent de ce carcan de la féminité traditionnelle fait de politesse, de charme et d’aménité, ni qu’elles transgressent le rôle de genre qui leur a été dévolu à la naissance. Les doubles standards sur la beauté nous le montrent bien : une femme, c’est fait pour être joli et accommodant, pas pour afficher des opinions fortes et des émotions propres.

Elle est sommée de paraître pour le bon plaisir et le divertissement des autres, mais sa liberté d’être passe en second.

À côté, les hommes ont toute latitude pour être qui ils veulent, dans les conditions qu’ils veulent, et cela inclut notamment de ressentir des émotions négatives, d’opposer au monde un visage neutre, ou tout simplement de faire la gueule.

« Les femmes, qui doivent se montrer polies à la fois dans leurs actes et dans leurs paroles, sont enjointes plus que les hommes à sourire. Quand elle écoute quelqu’un, une femme hochera souvent la tête en souriant pour exprimer son attention. Si elle ne sourit pas, elle pourra être perçue comme étant « en colère » explique ainsi l’historienne américaine Londa Schiebinger.

 

Dans un article du magazine Bustle, une femme témoigne de la mésaventure qu’elle a vécue à l’aéroport. Alors qu’elle venait d’écourter un voyage suite au décès de sa grand-mère, elle demande de l’aide à un agent… qui lui répond : « d’abord, vous devez me faire un sourire ».

« Je venais de prendre un vol de dernière minute, je voyageais depuis dieu sait combien de temps à ce moment-là, je voulais simplement me rendre à mon prochain vol sans me mettre à pleurer en public, et ce connard a exigé que je lui fasse un sourire avant même de répondre à ma question. […] Alors je lui ai fait un putain de sourire et j’ai pleuré dans le métro, parce que j’étais humiliée et en colère. J’avais des marques et des poches bien visibles sous les yeux après avoir passé des jours à pleurer, mais la seule chose dont se souciait cet homme, c’était que je ne lui avais pas demandé de l’aide assez gracieusement à son goût ». 

Personnellement, je ne compte plus les fois où l’on m’a demandé de sourire – fait intéressant, la requête provenait aussi bien d’hommes que de femmes (jamais les dernières quand il s’agit de sexisme intériorisé). Quand j’étais enfant, mon visage neutre n’était apparemment pas assez conforme à ce qu’on attend d’une petite fille – se montrer exquise, sémillante, perpétuellement rieuse – puisque j’étais très régulièrement rappelée à l’ordre… Jusqu’à ce que mon deuxième prénom devienne presque « Souris ». N’ayant pas conscience de la dimension sexiste de la chose, il m’arrivait de m’exécuter à contrecœur. Mais au fond de moi, je trouvais tout de même étrange que des personnes que je ne connaissais pas plus que ça puissent se permettre d’exiger de moi quelque chose d’aussi intime, subjectif et personnel qu’un sourire. Depuis que je suis adulte, ce genre de sommation s’est considérablement raréfié – bien qu’elle n’ait pas, rassurez-vous, totalement disparue. De là à établir un lien entre la malléabilité inhérente à l’enfance et l’exercice décomplexé du sexisme qu’elle permet, il n’y a qu’un pas… que je franchirais allégrement.

Et puisqu’on y est, le saviez-vous ? Marcher dans la rue, acheter des tampons au supermarché du coin ou manger une salade – aussi goûteuse soit-elle – ne sont pas des situations qui provoquent spontanément le sourire humain.

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Quoi qu’en dise ce genre de publicité débile.

 

Non, nous ne vous ferons pas un grand ni un petit sourire et non, vous ne demanderiez jamais la même chose à un homme.

Ce n’est pas un secret que le sexisme se cristallise largement sur le corps des femmes. En exigeant d’elles qu’elles se comportent en permanence comme des androïdes souriants,  on leur dénie le droit à la colère, aux émotions, à la liberté de disposer de soi-même. 

Le droit de faire la gueule, d’être moche, énervée, fatiguée, ou tout simplement de ne rien ressentir de spécial.

Le droit d’être une personne à part entière, dotée d’une autonomie et d’une volonté propres.

 

*

Votre sourire n’appartient qu’à vous : vous ne le devez à personne, que l’individu qui pense pouvoir l’exiger de vous soit un.e proche ou bien un.e illustre inconnu.e. Sachez que la seule réponse qu’amène un « souris ! » arbitraire, qui n’est rien de plus qu’une injonction sexiste à remplir convenablement votre rôle de femme, est un simple regard vide pouvant aisément se traduire par « je t’emmerde ».

Quant à vous, les mecs, sachez que la femme à laquelle vous tentez d’extorquer un sourire ne vous doit rien, si ce n’est la plus belle des indifférences.

 

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Beauté : nom féminin

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Crédit illustration : Florence Given ©

 

La beauté féminine est un sacerdoce.

Dès l’enfance, les petites filles sont incitées à « se faire belles », à prendre soin de leur apparence (avec des déguisements de princesse, de jolies tenues, des accessoires divers…) et fréquemment complimentées dans ce sens. « Quelle jolie petite fille », « Une vraie petite princesse », « Elle est mignonne/adorable/ravissante »… Le confinement à la beauté s’opère très tôt, souvent sans arrière-pensées, comme un réflexe qui se transmet de génération en génération. Pendant que les petits garçons sont complimentés sur leurs talents ou leur sens de l’aventure, les petites filles sont lentement cantonnées au domaine esthétique, incitées à être avant tout décoratives et agréables à regarder.

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Des bodys vendus chez Leclerc : le conditionnement commence très tôt

Plus tard, à l’adolescence puis à l’âge adulte, les injonctions à la beauté émaneront non seulement de l’entourage, mais aussi des médias, de la culture populaire et de la presse féminine. Que ce soit à la télé, dans les magazines ou dans les films, les femmes ordinaires (ne parlons même pas des femmes « moches », ainsi désignées parce qu’elles ne correspondent pas aux standards de beauté) ne sont tout simplement pas représentées. La cellulite, les rides, les imperfections, les kilos en trop, les cheveux en bataille, rien de tout cela n’existe ou ne doit être montré. C’est l’image d’une femme lisse, glacée, parfaite, éternellement jeune et impossiblement sexy qui est mise en exergue et qui s’impose comme le modèle universel à atteindre, en dépit de son caractère irréalisable et fantasmatique. La femme. La seule et l’unique.

Et pendant ce temps-là ? Pendant ce temps-là, rien ou pas grand-chose.

Les heures passées sur Internet à regarder des tutoriels pour réaliser le chignon banane parfait, les euros dépensés en crèmes de jour et en bases de teint ne nous seront jamais rendus. Que se passe-t-il d’intéressant dans le monde pendant que nous sommes occupées à angoisser de ne pas être assez belles, assez désirables, assez attirantes, victimes d’une incessante tyrannie de la beauté ? Qu’est-ce que nous aurions pu faire de plus marquant, de plus intéressant, de plus enrichissant pendant ce temps-là ?

La beauté féminine est un sacerdoce, une quête sans fin mais non sans conséquences.

 

Souffrir (et payer) pour être belle

Un nombre incroyable de produits pour « embellir » les femmes existe sur le marché, du plus « inoffensif » (le classique tube de rouge à lèvres) au plus borderline (les sucettes coupe-faim). En filigrane, l’idée que les femmes ont nécessairement besoin de béquilles pour être désirables, et donc pour valoir quelque chose. Que seules la minceur, la jeunesse (ou a minima l’apparence de la jeunesse) et la beauté peuvent légitimer leur existence.

En réalité, l’industrie de la beauté a besoin de rappeler aux femmes que leur corps n’est pas beau tel qu’il est, que leur vagin est dégoûtant, que leurs poils sont sales, que leurs odeurs naturelles doivent être supprimées, que les signes de l’âge sont une négligence ; qu’elles ne sont pas belles au naturel et que leur corps, leur visage, leurs cheveux doivent être domptés, modifiés, maintenus sous contrôle. Elle en a besoin pour vendre, et faire toujours plus de profits (en 2016, le marché mondial des cosmétiques a généré à lui seul un chiffre d’affaires estimé à 205 milliards d’euros ; d’où l’importance de créer de nouveaux complexes pour créer de nouveaux besoins). Patriarcat et capitalisme : quand deux systèmes s’unissent, ce sont les femmes qui trinquent.

On connaissait les liftings, les séances d’UV et les augmentations mammaires, mais de nouvelles pratiques plus « radicales » ont récemment fait leur apparition : blanchiment de l’anus, labiaplastie (réduction de la taille des petites lèvres), épilation intégrale, thigh gap (espace entre les cuisses, qu’il faudrait avoir le plus grand possible), cures de jus « détox », jeûnes d’une semaine, injections de Botox dans les pieds…
Pour atteindre ce que la société leur vend comme le Graal ultime (la Beauté), les femmes sont donc incitées à se mutiler, s’affamer, s’épiler des endroits douloureux, se brûler les cheveux, se tartiner de produits chimiques, se récurer les parties intimes, subir des opérations de chirurgie esthétique, et plus globalement à exercer un contrôle de tous les instants sur leur corps. La beauté est un travail, qui demande du temps, de l’argent, de l’anticipation, de l’organisation, de la minutie et de l’espace de cerveau disponible. Autant de ressources qui ne serviront pas pour autre chose.

Pour bien se rendre compte de l’asymétrie qui existe entre les femmes et les hommes en matière d’injonctions à la beauté, il suffit de se promener dans les rayons d’une quelconque grande surface. Gélules pour « réguler l’appétit », maquillage, crèmes anti cellulite, crèmes raffermissantes, crèmes anti-rides, autobronzants, tampons et lingettes intimes parfumées, lotions pour les cheveux… La liste est longue de ces produits qui prétendent aider à les femmes à se reconnecter à leur beauté naturelle tout en contribuant à cette vaste entreprise de dévalorisation du corps féminin que poursuit depuis des années l’industrie de la beauté.

Et les hommes, alors ? Où sont donc leurs gélules anti-bides à bière ? Les poudres pour unifier le teint ? Les soins lavants pour nettoyer en douceur leur fragile pénis ? Les lingettes pour avoir les couilles délicatement parfumées ? Les gels minceurs spécialement ciblés pour leur petite brioche ? Les huiles pour le corps et les crèmes anti-poches, anti-rides, anti-n’importe quoi ? Réponse : nulle part. Car les hommes, eux, ne sont pas soumis aux mêmes normes esthétiques que les femmes.

Les hommes n’ont pas besoin d’être beaux pour exister. Les hommes sont autorisés à se contrefoutre de leur poids, de leur bronzage, de la blancheur de leurs dents, de l’odeur de leurs parties intimes. Les hommes travaillent, se cultivent, voyagent, partent à l’aventure ou à l’assaut du pouvoir. Les ressources matérielles et intellectuelles dont ils disposent sont libres d’être dirigées vers l’extérieur, à l’inverse des femmes que les injonctions à la beauté contraignent à une introspection permanente, un repli sur soi.

Bien sûr, il n’est pas question ici de remettre en question la satisfaction que l’on éprouve à prendre soin de soi, à se faire beau ou belle. C’est une aspiration naturelle et partagée par de nombreuses cultures. Je me maquille et j’utilise des produits de beauté ; j’éprouve du plaisir à me trouver jolie dans le miroir. Il est bon, cependant, de prendre du recul sur nos gestes quotidiens et de questionner l’absurdité croissante du marché de la beauté, qui ne cesse de créer de nouveaux « besoins » par une entreprise de dévalorisation du corps des femmes. Une absurdité parfaitement incarnée à mon sens par les produits pour « l’hygiène intime », qui n’ont, ô surprise, aucun équivalent masculin.

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L’ennemi juré de toutes les vulves

Ainsi, le vagin a beau être auto-nettoyant, l’industrie de la beauté a réussi à imposer l’idée qu’il s’agit d’une cavité sale, malodorante, qui nécessite d’être décapée à l’aide de produits spécifiquement conçus. Or, une étude canadienne a révélé un lien entre l’utilisation de produits pour l’hygiène intime et la contraction d’infections urinaires et de mycoses. Selon cette étude, les femmes qui utilisent des gels, lotions ou lingettes nettoyantes sont deux fois plus susceptibles de contracter une infection urinaire que les femmes qui n’en utilisent pas. Les femmes qui utilisent régulièrement des gels intimes ont, elles, un risque huit fois plus élevé de contracter une mycose (par rapport aux femmes qui n’en utilisent pas). Mais la dévalorisation du sexe féminin sert pleinement les intérêts capitalistes et patriarcaux : elle fait vendre, tout en entamant la confiance que les femmes ont en elles-mêmes. Les termes péjoratifs régulièrement utilisés pour le désigner (« moule », « schnek », « trou », etc.) et l’exigence d’un sexe lisse, inodore, imberbe, presque invisible prescrite par les industries de la beauté et du porno contribuent à cette entreprise de dépréciation du corps féminin. Plus encore, ils contribuent à la délégitimation du plaisir des femmes, de leur sexualité et de leur érotisme. Ainsi, lorsque les hommes parlent fièrement de leur sexe, l’exhibent même parfois, jusqu’à en faire un symbole crâne de virilité, les femmes persistent à avoir honte du leur.

Autre absurdité de l’industrie de la beauté, les régimes, qui malgré leur inefficacité démontrée continuent à nourrir un marché incroyablement rentable. Dans ce domaine, les innovations sont continuelles : « cure » de jus de légumes, substituts de repas bourrés de conservateurs, pilules coupe-faim, mono-diètes, régimes hyperprotéinés, marques soi-disant « minceur » (type Taillefine et Special K) qui malgré leur image vertueuse sont en réalité bourrées de mauvais sucres et d’additifs… Bombardées de publicités pour les nouveaux yaourts minceur ou les nouvelles gélules brûleuses de graisse dont la presse féminine ne manque jamais de se faire le relais, les femmes sont sans cesse incitées à surveiller leur poids et donc le contenu de leur assiette.

La presse féminine, justement. Il suffit d’ouvrir un Elle ou un Cosmo pour constater que la nourriture y est constamment diabolisée, présentée non pas comme une source de plaisir potentielle mais comme une dangereuse menace. Tous les plats vecteurs de plaisir (steak-frites, lasagnes, mousse au chocolat…) sont ainsi présentés comme dangereux et hostiles, même si l’humour est couramment utilisé pour faire passer le message. Les femmes sont donc incitées à voir la nourriture comme quelque chose de tentant mais néfaste, et à associer le plaisir avec la culpabilité. Ce qui est en réalité un processus naturel et a priori agréable (manger) devient une source d’angoisse, de contrariétés et de culpabilité. Doit-on être surpris que ce fléau qu’est l’anorexie touche des femmes dans 9 cas sur 10 ? Il ne s’agit pas d’un malheureux hasard.

 

Une vraie femme est une femme belle

Les femmes qui ne correspondent pas aux standards de beauté contemporains (parce qu’elles sont trop vieilles, trop grandes, trop grosses, trop racisées…) sont mises à l’écart, invisibilisées, ignorées. On ne leur porte pas d’intérêt, et pour cause : elles sont dépourvues de ce qui confère aux femmes leur potentielle valeur sociale – la beauté. Elles ne « servent à rien » puisqu’on ne peut pas les admirer, ni fantasmer sur la possibilité de les séduire un jour. Or, comme l’a écrit Bourdieu dans « La domination masculine », “les femmes existent d’abord par et pour le regard des autres, c’est-à-dire en tant qu’objets accueillants, attrayants, disponibles”.

Les femmes laides ne subissent pas seulement la réprobation du corps social (elles ne font pas ce que l’on attend d’elles, c’est-à-dire être désirables), elles sont aussi sciemment écartées. Leur « disgrâce » se rappellera à elles dans une pluralité de détails a priori anodins : l’homme qui ne vous tient pas la porte parce qu’il juge que ça n’en vaut pas la peine, le recruteur qui ne retient pas votre candidature en dépit de vos compétences, l’homme qui ne s’arrête pas pour vous aider lorsqu’il voit que vous êtes perdue, l’agent immobilier qui dépose votre dossier en dessous de la pile, le serveur qui ne prend pas la peine d’être aimable… J’ai personnellement expérimenté le ridicule de cette situation : plus je suis « jolie », et plus les hommes sont agréables avec moi. Prêts, parfois, à se plier en quatre. Mais que je décide de sortir en jogging, sans maquillage, et je (re)deviens une citoyenne invisible. Inutile, selon leurs critères. Si un homme s’intéresse à moi, m’offre son aide ou me témoigne sa compassion, bref me fait l’honneur d’une interaction sociale somme toute banale, c’est parce qu’il me trouve jolie et qu’il attend quelque chose de moi en retour.

C’est que la beauté des femmes se mesure en réalité à l’aune des hommes – ce qu’ils préfèrent, ce qu’ils attendent, ce qu’ils désirent. Elle est censée leur profiter en premier lieu, par le regard (les hommes disposent d’un droit implicite à regarder, examiner, disséquer les femmes qui les entourent), mais aussi, de manière plus directe, par la fréquentation des femmes jugées belles (car la virilité des hommes est validée, entre autres, par la beauté des femmes avec lesquelles ils entretiennent des relations).

On pourrait se dire que les normes de beauté ne s’appliquent pas tout le temps, ni partout. Par exemple, elles ne sont pas censées impacter la vie professionnelle des femmes, hormis celles qui décident de se lancer dans le mannequinat. Pourtant, l’injonction à la beauté est particulièrement prégnante dans certains corps de métiers : l’hôtessariat ou le secteur commercial, par exemple. D’un point de vue légal, l’employeur est d’ailleurs habilité à apporter des limites à la liberté de se vêtir de la salariée, ces restrictions devant être justifiées « par la nature de la tâche à accomplir et proportionnées au but recherché ». Concrètement, cela signifie qu’une entreprise peut exiger de ses salarié-e-s le port d’une tenue ou d’un accessoire spécifique (talons, maquillage…). En outre, même si la sélection sur le physique est illégale, de nombreuses agences de recrutement d’hôtesses continuent à exiger des candidates qu’elles remplissent des critères précis de taille, de poids et d’âge.

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Des femmes objectifiées au Salon de l’Automobile

Mais cette injonction à la beauté n’est pas réservée qu’aux secteurs requérant un contact étroit avec la clientèle : on la retrouve aussi dans les professions « intellectuelles » qui supposent une exposition au grand public. Ainsi, les femmes journalistes, présentatrices, comédiennes, etc., ne doivent pas seulement être compétentes dans leur domaine : elles doivent aussi être belles, et jeunes. Inutile de préciser que leurs homologues masculins ne sont pas tenus aux mêmes standards. Un homme n’a pas besoin d’être beau, ni jeune pour exercer sa profession : ses compétences se suffisent à elles-mêmes.

Le sociologue Jean-François Amadieu, qui a enquêté sur les discriminations basées sur l’apparence (sans perspective de genre), rapporte dans son ouvrage « La société du paraître » les résultats d’un testing pour un poste de comptable : une « belle » candidate obtenait ainsi 52 % de taux de réponse positive, contre 26 % pour une postulante jugée moins séduisante. D’autres testings ont également prouvé que les femmes apprêtées et maquillées sur la photo de leur CV recevaient plus de réponses que les autres. Enfin, d’après une étude parue en 2016, les femmes en surpoids auraient moins de chance d’être recrutées pour un emploi impliquant une relation client que les hommes en surpoids. En matière de discriminations sur le physique, les femmes sont les grandes perdantes.

La sphère professionnelle n’est pas la seule à être impactée par les représentations sociales du genre féminin. Car les médias contribuent (et continuent) à façonner l’image d’une femme nécessairement belle, jeune, mince et blanche, qui n’existerait que pour la fixation des fantasmes d’autrui. La réification du corps féminin par la presse, la publicité, le cinéma, etc., emporte deux conséquences distinctes :

1) Elle perpétue l’idée selon laquelle les femmes ne valent que pour leur corps ; qu’elles ne sont pas des sujets pensants, mais de simples objets voués à n’exister que par le regard d’autrui. Lesquels peuvent, comme tous les objets, être touchés, pris, décomposés, manipulés, observés, disséqués sans qu’il soit nécessaire de s’assurer de leur consentement – de toute façon, un objet ne peut pas consentir par nature. Cette idée sert d’assise pour la culture du viol, c’est-à-dire une culture dans laquelle les violences sexuelles envers les femmes sont banalisées, tacitement acceptées et constamment justifiées.

2) Elle propage des standards de beauté inatteignables pour le commun des mortelles et engendre de fait une pression sur les femmes qui n’intériorisent que trop bien le message tacite : si vous n’êtes pas belle, vous ne valez rien. Commence alors ce cycle sans fin d’achats de produits de beauté, de régimes minceur, de privations, de souffrances auto-infligées dans le seul but de toucher du doigt, un jour, la beauté telle qu’on nous l’a vendue et qui doit constituer le remède à tous nos maux.

Le simple fait de sortir non maquillée dans la rue peut devenir une épreuve. Nous avons en effet intériorisé que notre visage au naturel est disgracieux, impropre à être dévoilé au grand jour. Les magazines people en ont même fait une rubrique à part, source tout à la fois de plaisanteries et d’effarement : « 20 photos de stars sans maquillage ! » ; « XXX sans maquillage : son vrai visage révélé ! ». Lorsque nous refusons de « faire des efforts », nous ne faisons pas seulement preuve de paresse : par le non-accomplissement de notre devoir principal (être belle, ou du moins entretenir l’illusion que nous le sommes), nous trahissons également notre genre. C’est alors que la sanction tombe : nous serions « moches », avec tout ce que ce mot comporte de définitif, catégorique, réprobateur. Moches, donc non valables.

Car le regard des hommes n’est jamais très loin : il est là pour vous rappeler que vous avez mis une jupe courte (et que vous êtes donc un peu trop sexy), mais aussi pour vous rappeler que vous n’avez pas fait d’effort (et que vous n’êtes donc pas baisable). Le regard masculin, c’est l’épreuve du feu, le jugement suprême, la validation (ou non-validation) ultime. Tout homme est légitime à commenter le physique des femmes, peu importe que lui-même soit laid comme un pou et/ou que vous ne le connaissiez ni d’Eve ni d’Adam. Cela fait partie des prérogatives que lui confèrent notre société sexiste. Dans la rue, en boite de nuit, chez des amis : le mâle dominant est là pour donner son avis forcément nécessaire sur le physique des femmes qui l’entourent.

Les hommes ne connaîtront jamais cette angoisse de sortir dans la rue sans maquillage, de se réveiller un matin aux côtés d’une nouvelle personne, le visage désespérément nu, de faire son entrée dans une pièce remplie d’inconnu-e-s et de se demander si l’on est assez belle, d’être jugée sur son physique, partout, tout le temps, en toutes circonstances. Les hommes ne connaîtront jamais ce désespoir qui s’empare de certaines femmes, et qui les pousse à réorganiser toute leur vie autour d’une quête – sans fin – de la beauté.

L’ironie, c’est que si le patriarcat enjoint les femmes à être (et rester) belles, il les punit aussi lorsqu’elles le sont trop. Une femme très belle sera ainsi jugée stupide, ou moins compétente que ses homologues plus ordinaires, ou pleinement responsable de son malheur en cas de viol/d’agression sexuelle – depuis Eve, la figure de la tentatrice colonise à loisir nos représentations sociales… La beauté féminine est un sacerdoce, un devoir qui mérite punition lorsqu’il est exécuté avec trop de zèle.

 

Contrôler son corps

Les normes de beauté féminines sont avant tout un instrument de pouvoir des hommes sur les femmes (quoique les femmes l’utilisent aussi contre elles-mêmes ; on le verra plus bas avec l’exemple des magazines féminins). Il s’agit ici de contrôler, de surveiller le corps des femmes. De s’assurer qu’elles restent à la place qui leur a été assignée ; qu’elles n’empiètent pas trop sur les territoires des hommes, aux mains desquels le pouvoir doit rester concentré.

Un corps féminin désirable est donc un corps maîtrisé, lissé, domestiqué. Il n’a pas de poils, pas d’odeurs et peu de rondeurs – ou du moins, uniquement à des endroits ciblés. Il doit être engoncé dans des vêtements serrés, inconfortables et peu pratiques. Il est entravé par sa nécessité d’être beau, qui passe avant sa nécessité d’être libre. Talons aiguilles, soutiens-gorge inconfortables, strings, sacs à main, vêtements dépourvus de poches et non adaptés aux aléas de la vie quotidienne… La liste de ces objets créés pour sublimer et entraver le corps des femmes est longue.
Le sang des règles doit être invisible, le corps doit être inodore, propre, maîtrisé. La peau doit être lisse, les parties intimes doivent être – comble de l’absurdité – parfumées ou du moins inodores. Les manifestations naturelles du corps doivent être cachées, passées sous silence. Les vraies femmes n’ont pas d’appareil digestif. Elles ne pètent pas, ne rotent pas, ne sont jamais malades, ne font jamais caca. Pipi, allez, à la rigueur : mais toujours dans le silence et la componction.

Le corps ne doit pas prendre trop de place, une allégorie de la situation des femmes dans la société.

L’ironie encore une fois, c’est que les victimes de l’injonction à la beauté – les femmes, donc – sont peut-être aussi les premières à la défendre. Voire même à la nourrir. La presse féminine est un exemple classique, mais tout à fait parlant. Elle est ainsi l’un des seuls médias qui relaie régulièrement, sous la forme de mots ou d’images, la liste sans fin des normes de beauté – les normes anciennes, les normes actuelles, les normes futures. Elle n’est pas seulement messagère : elle est aussi prescriptrice. Ainsi, elle contribue activement au maintien des normes esthétiques féminines, tout en en créant de nouvelles. Le système est donc nourri en permanence par ses propres victimes.

La presse féminine se défend pourtant de toute forme d’oppression : selon le discours officiel, elle est là pour « encourager, libérer, affranchir » les femmes. La contradiction extrême de son positionnement ne semble pas la déranger. Ainsi, depuis quelques années, on voit fleurir dans la presse féminine des articles incitant les femmes à se libérer de leurs complexes, à être fières de leur corps, à ignorer les injonctions nocives : Être bien dans sa peau ! Se libérer de ses complexes ! Se sentir belle ! Ces mêmes magazines féminins qui, quelques pages plus loin, proposent un énième article sur les meilleurs régimes minceur ou les crèmes anti-cellulites les plus efficaces, et continuent à mettre en couverture des femmes à la beauté inatteignable.

L’obsession de la minceur, parlons-en. C’est l’un de ces diktats esthétiques qui aurait peut-être pu tomber en désuétude si la presse féminine ne s’en était pas emparé avec autant de vigueur. Parce que cela fait vendre. Beaucoup. Une simple recherche « Magazine santé 2018 » dans Google donne les résultats suivants :

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« Mincir tout de suite, Non à la prise de poids, La ménopause sans les kilos, 100 bons réflexes alimentaires pour avoir la ligne, On s’affine du bas, Je dégomme mon petit ventre »… Impossible d’échapper à ces multiples injonctions à la minceur. En filigrane, cette idée séculaire d’une femme qui doit se contrôler, brider sa sensualité et son accès au plaisir, dompter son corps pour l’empêcher de prendre trop de place. Car une femme muselée est une femme faible, qui ne représente aucun danger pour la société.

 

Conclusion

Si la beauté dans son acception individuelle peut être synonyme de joie, de plaisir et de liberté, elle reste, en tant que système, un corset dans lequel on enferme les femmes pour mieux les contrôler. Et si les hommes ont eux aussi leurs injonctions, la portée de celles-ci ne peut décemment être comparée avec celle des femmes. Car la laideur (ou, à tout le moins, l’absence de beauté) des hommes ne les empêche pas d’avoir des opportunités dans quelque domaine que ce soit, de séduire, d’exercer un métier, d’apparaître dans les médias, d’être considérés comme compétents, intéressants, attirants, légitimes en tant qu’êtres humains. Si disgrâce il y a, ils ne sont pas niés par celle-ci.

C’est pourquoi je réfute toute idée de symétrie dans les injonctions à la beauté qui pèsent sur les femmes et les hommes. Les hommes laids et/ou vieux ne sont ni lésés ni invisibilisés comme le sont les femmes laides et/ou vieilles : il suffit d’allumer sa télé pour s’en convaincre. De même, personne n’attend des hommes en tant que groupe social qu’ils soient beaux avant toute chose. C’est une différence nette avec les femmes, dont la fonction décorative revêt une importance capitale dans les sociétés occidentales. Nous sommes bel et bien face à un double standard.

L’exigence de beauté qui pèse sur les femmes a bien vocation à les asservir. Si elles ne sont pas assez belles, si elles ne correspondent pas aux standards de beauté, elles seront « punies ». Mais si elles sont trop belles, trop sexy, trop attirantes, elles devront également faire face à la réprobation sociale.

Le mythe de la beauté, par ses contraintes et ses implications économiques, sociales et psychologiques, est donc bien un instrument visant à affaiblir les femmes et à les éloigner du pouvoir, attribut historiquement réservé au genre masculin.

 

 

A lire pour aller plus loin :

Beauté fatale, les nouveaux visages d’une aliénation féminine – Mona Chollet
The Beauty Myth : How Images of Beauty Are Used Against Women – Naomi Wolf
L’impuissance comme idéal de beauté des femmes – Antisexisme.net