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Backlash : l’inévitable retour de bâton

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Alors que les coutures du vieux monde craquellent de partout, et que ses habitants s’accrochent avec désespoir à leur trône branlant (en décernant des Césars à un pédophile multirécidiviste, par exemple), les femmes qui appellent de leurs vœux un monde plus égalitaire, plus respirable et plus ouvert ne peuvent constater qu’une chose : leurs revendications font peur.

Plus que la domination masculine, plus que le viol, plus que l’abus de pouvoir.

A chaque avancée féministe, puisque c’est de cela qu’il s’agit, certains hommes (mais aussi certaines femmes) ruent dans les brancards, affolés par la perspective de devoir abandonner leur position de dominants, leurs privilèges indus, leurs fantasmes de puissance.

C’est ce qu’on appelle le backlash (ou retour de bâton en bon français). Dans son ouvrage éponyme, paru en 1991, l’autrice Susan Faludi écrivait qu’il s’agit d’un phénomène récurrent, qui « revient à chaque fois que les femmes commencent à progresser vers l’égalité, un gel apparemment inévitable des brèves floraisons du féminisme ». A cette époque, les droits des femmes subissaient une contre-offensive visant à faire croire que l’égalité avait déjà été atteinte et que « le chemin qui conduit les femmes vers les sommets ne fait que les précipiter, en réalité, au fond de l’abîme ». 

Parce qu’ils ne supportent pas l’idée d’un monde non polarisé, non fondé sur des logiques de domination (hommes/femmes, forts/faibles…), les tenant-es de l’ordre ancien n’hésitent pas à sortir les larmes de crocodile et à dégainer une rhétorique qui vise à museler les ardeurs égalitaires des femmes. On le verra, les arguments et éléments de langage auxquels ils recourent sont les mêmes depuis des décennies : consubstantiels à l’émergence du féminisme, ils n’ont jamais changé.

« On est en train de détruire l’amour et les relations hommes/femmes !

C’est la famille qu’on assassine !

Les hommes sont perdus, dépossédés d’eux-mêmes !

On ne peut plus rien dire ! »

La rhétorique anti-féministe est solidement ancrée ; elle ne varie pas d’une époque à une autre. De tous temps, les femmes aspirant à l’égalité ont été accusées de vouloir détruire les hommes, la famille, l’amour, le sexe, la paix  dans le monde (sacré pouvoir qu’on leur confie là). Qu’elles demandent le droit de vote ou le droit de pouvoir avorter, elles ont à chaque fois été accusées de nourrir des velléités de vengeance et de destruction.

La citation de l’évangéliste américain Pat Robertson, en 1992, est à cet égard devenue culte : « Le féminisme est un mouvement politique socialiste et anti-famille, qui encourage les femmes à quitter leurs maris, à tuer leurs enfants, à pratiquer la sorcellerie, à détruire le capitalisme et devenir lesbiennes ».

N’oublions pas que les droits qui nous paraissent « normaux », voire évidents aujourd’hui – voter, disposer de son propre compte en banque, pouvoir travailler sans l’accord d’un quelconque chaperon, avoir librement accès à la contraception – étaient considérés il y a quelques décennies comme une monstruosité, une défiance à l’ordre (supposément) naturel, une menace pour la société tout entière. Les affiches de propagande qui émaillent l’article en sont le douloureux témoin.

Les droits que les femmes s’acharnent désormais à conquérir – le droit de ne pas subir de violences sexistes et sexuelles, de ne pas être harcelée au travail, d’être payée autant que les hommes, d’avoir accès aux mêmes postes que les hommes, etc – se voient opposer la même résistance que celle qui avait cours autrefois pour le droit de vote, le droit d’avorter, le droit de travailler, etc.

L’Histoire se répète inlassablement ; le retour de bâton est toujours fidèle au rendez-vous.

Voyons alors, au travers des « arguments » les plus couramment usités, comment les femmes (et le féminisme en général) deviennent des boucs émissaires dès lors qu’elles commencent à revendiquer leurs droits.

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Où l’on apprend que le patriarcat est un « fantasme », que préférer le foot féminin est une tare, et où l’on ressort l’argument made in 18e siècle de la folie. 

1) LE FÉMINISME DÉTRUIT LA FAMILLE

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Selon cette affiche de propagande américaine contre le suffrage féminin, le droit de vote des femmes serait un « danger » pour le foyer, le commerce et l’emploi des hommes. Pire qu’une épidémie mondiale, en somme. Les antiféministes ont décidément le sens de la mesure

Néanmoins, il est certain que les idéaux patriarcaux d’une famille centrée sur un chef qui détient les cordons de la bourse et l’autorité (ce qui va généralement de pair), et dans laquelle la femme est assimilée aux enfants qu’elle met au monde avec la régularité d’un métronome, est plus que menacée par les revendications féministes. Mais peut-on vraiment regretter la disparition progressive de cette configuration… ?

(Question purement rhétorique. Enfin, j’espère).

Dans « The feminine mystique », paru en 1963, l’autrice américaine Betty Friedan évoquait ces foyers de banlieue que la publicité et la propagande post-Seconde Guerre Mondiale cherchaient à faire apparaître comme éminemment désirables, et dans lesquels se mouraient des millions de mères au foyer désœuvrées, shootées aux médicaments et à l’ennui. La destruction de ces poches de désespoir, où l’épouse n’était dans la plupart des cas qu’une ménagère interchangeable, me paraît être l’une des meilleures choses qui soit arrivée au 20 siècle.

A titre personnel, je remercie les combats féministes sans lesquels j’aurais probablement été condamnée à la même vie que ma grand-mère – mariée à 19 ans, mère de trois enfants à 21 ans, un avortement illégal qui a failli la tuer, et les murs de la cuisine pour seul horizon.

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Et rappelons à tous ceux qui geignent que le féminisme « éloigne les femmes de leur famille et/ou de leurs enfants », qu’il leur permet simplement de pouvoir choisir la vie qu’elles veulent mener. Le pack « mari et enfants » n’étant aucunement indispensable au bonheur, il se peut que parfois celui-ci passe à la trappe (encore plus fou : il se peut que certaines femmes ne soient pas hétérosexuelles). De plus, une famille se construit à deux et la démission des hommes en matière domestique et parentale n’est désormais plus considérée comme « naturelle », mais comme une carence. On ne peut que se réjouir que les conjoints et pères fictifs reçoivent de moins en moins d’indulgence.

Et pour cause : on sait désormais que l’absence des pères produit des effets négatifs sur le développement des enfants, mais aussi que les enfants dont les parents sont tous deux actifs sont plus heureux et réussissent mieux que les enfants dont la mère ne travaille pas. 

Oh, et les couples dans lesquels les deux membres se partagent équitablement les tâches sont les plus heureux – bonus non négligeable, ils ont aussi la vie sexuelle la plus épanouie.

Bref : si quelque chose détruit les familles (et l’amour en général), c’est surtout le système patriarcal. 

 

2) LE FÉMINISME DÉTRUIT LES RELATIONS ENTRE LES FEMMES ET LES HOMMES 

C’est l’argument classique par excellence, qui revient dans la bouche des antiféministes avec la même constance que la gastro-entérite au mois de décembre. Est généralement suivi par : « aux États-Unis, on ne peut plus prendre l’ascenseur avec une femme ! » (spoiler : c’est un mythe. Laissez les ascenseurs en dehors de tout ça).

Cet argument est d’autant plus énigmatique qu’il est souvent employé lors des discussions sur les violences faites aux femmes, comme si l’amour et la violence avaient quelque chose à voir l’un avec l’autre.

Ne nous leurrons pas : il ne s’agit ni plus ni moins que d’une tentative de faire taire les femmes, parce qu’on se sent concerné et/ou parce qu’on craint de perdre d’antiques privilèges fondateurs de la masculinité traditionnelle.

On peut s’interroger sur le fait que beaucoup d’hommes ne se sentent pleins et entiers que par l’exercice de leur domination, envisagée comme une démonstration de virilité. Je vous renvoie vers cet article sur la masculinité toxique, qui explique comment la masculinité s’appréhende et se construit en tant qu’outil de pouvoir.

Quoi qu’il en soit, les rapports femmes-hommes sont bien plus menacés par les violences que commettent les hommes sur les femmes que par la dénonciation de celles-ci. Notre indignation devrait plutôt se diriger vers l’incurie de la justice, qui transforme les victimes en coupables et punit un seul violeur (dénoncé) sur dix. 

Je ne sais pas vous, mais un monde sans domination ni violences me paraît bien plus propice à l’amour et au sexe, et plus largement aux rapports (fraternels, amicaux…) entre les femmes et les hommes.

 

 

3) LES HOMMES SONT EN CRISE A CAUSE DES REVENDICATIONS DES FEMMES

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Pour les antiféministes, les femmes ne revendiqueraient pas seulement l’égalité et la possibilité de choisir pour elles-mêmes : elles voudraient aussi prendre la place des hommes. Ce raisonnement sous-entend que les hommes et les femmes disposent d’une essence propre, d’une place spécifique et immuable qui rendrait impossible le « mélange » des genres tels qu’ils sont codifiés. 

Parce que les hommes représentent la norme dans l’inconscient collectif, le fait que les femmes manifestent le désir d’obtenir les mêmes droits – et donc de se placer au centre à leur tour – apparaît comme une défiance. Cela entraînerait de facto un brouillage des frontières qui remet en question l’ordre social tel qu’ils le conçoivent : un changement de paradigme insupportable.

Selon cette grille de lecture, les femmes ne réclament donc pas la possibilité d’être des sujets de droit : elles veulent devenir des hommes.

Les hommes se féminisent !

Les femmes se transforment en hommes !

Éjectés de leur trône, désormais inaptes à dominer, les hommes perdent leur raison d’être. L’égalité devient une menace parce qu’elle attente aux fondations mêmes de leur identité. S’ils ne peuvent plus se prévaloir d’une quelconque supériorité, qui sont-ils réellement, et à quoi servent-ils ? S’il n’y a pas de « place » attitrée pour chaque sexe, alors les fondations sur lesquelles leur vie s’est construite ne seraient-elles finalement que des mensonges ?

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Comme le démontre brillamment l’autrice Olivia Gazalé dans son ouvrage « Le mythe de la virilité », l’argument de la crise de la masculinité existe depuis des siècles. C’est une antienne bien connue, qu’on entend depuis l’époque de la Rome antique et qui a fait entendre son chant plaintif aussi bien à l’époque de la Révolution de 1789 que dans l’entre-deux guerres et les États-Unis des années 1950 – et dans le monde occidental au XXIe siècle, donc.

Si le malaise masculin existe, il est surtout l’illustration d’une impossibilité, pour certains hommes de décorréler la masculinité de la domination sur les femmes. Maintenant que la virilité n’est plus (systématiquement) synonyme de supériorité ni de privilèges, quelle place les hommes doivent-ils occuper ?

La réponse devrait être simple (celles qu’ils veulent), mais dans un monde où tout est normé, structuré, hiérarchisé, elle se heurte à de nombreuses résistances.

 

4) L’AVORTEMENT VA ETRE UTILISÉ COMME UN MOYEN DE CONTRACEPTION (OU : LES FEMMES SONT TROP STUPIDES POUR FAIRE UNE UTILISATION RATIONNELLE DE LEURS DROITS)

 

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Irrationnelles, irresponsables (oserais-je ajouter le désormais célèbre hystériques ?), les femmes ont longtemps été affublées des pires maux, censés justifier leur mise à l’écart de la vie publique.

A cet égard, la légalisation de l’avortement menacerait directement la société, puisque les femmes se transformeraient soudain en « tueuses d’enfants » (une activité sympa à caler le week-end, entre la piscine et le ciné) et utiliseraient la pilule abortive comme on gobe des Smarties.

Cet argument laborieux ne cache en réalité que la volonté de ceux qui l’emploient de contrôler la sexualité des femmes, et donc d’entraver l’autonomie de ces dernières.

Le corps féminin a en effet de tous temps été utilisé comme un outil d’asservissement par les maternités consécutives, le viol comme arme de guerre, ou encore l’impossibilité d’avorter dans de bonnes conditions sanitaires.

Si l’on regarde les chiffres, on constate que la tendance du nombre d’avortements est toujours la même, quel que soit le seuil retenu après une baisse de la fréquence des avortements au début des années 1980, les chiffres sont désormais stables. 

En France, depuis le début des années 2000, le nombre d’IVG est compris entre 215 000 et 230 000 chaque année. Avant la loi Veil de 1975, le nombre d’IVG était estimé à plus de 200 000 chaque année (difficile néanmoins d’en faire une estimation exacte, faute de données officielles). Il a donc peu varié. Mais une chose est sûre : que l’IVG soit illégale ou autorisée, les femmes ne cessent jamais d’avorter parce qu’un accident est vite arrivé, parce que le risque 0 n’existe pas, parce qu’aucun moyen de contraception n’est entièrement fiable. Pénaliser l’avortement n’a donc aucun effet, si ce n’est celui de mettre les femmes en danger.

Par ailleurs, c’est avoir une vision bien fantasmée de l’avortement que de croire qu’il peut être utilisé comme un « moyen de contraception ». D’abord, la contraception vise à rendre les rapports sexuels inféconds, et non à interrompre une grossesse déjà engagée. Ensuite, subir une IVG n’a rien d’une balade de santé : c’est une procédure qui nécessite de se rendre à l’hôpital, et qui est souvent douloureuse. A moins d’être complètement maso, aucune raison, donc, d’utiliser l’avortement comme un « moyen de contraception »… 

Il est intéressant de noter que les opposants à la légalisation de la contraception (eh oui : la contraception a été interdite jusqu’en 1967) utilisaient les mêmes arguments, arguant qu’une contraception en libre accès transformerait le pays en baisodrome géant. « Nous n’allons pas sacrifier la France à la bagatelle », tonnait alors le général de Gaulle. Plus de 50 ans plus tard, force est de constater que le pays n’a pas irrémédiablement sombré dans la luxure et la débauche, mais que la légalisation de la contraception a permis aux femmes – et aux couples en général – de choisir si et quand elles auraient des enfants. Et ça, c’est un progrès.

 

5 ) LE FÉMINISME REND LES FEMMES MALHEUREUSES (ET MOCHES, ET SEULES, ET STÉRILES)

 

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Des femmes libérées… mais à quel prix ?

C’est l’antienne préférée des médias conservateurs, qui s’entêtent à nous faire croire qu’il est impossible d’être à la fois indépendante, épanouie dans son travail et heureuse dans son couple (si on l’est en couple, ce qui n’est pas un gage de bien-être pour les femmes hétérosexuelles).

Comme si le fait d’être une femme « libre » venait nécessairement avec un prix à payer – une sorte de punition, version soft du bûcher des sorcières.

Dans les années 1980, le backlash antiféministe s’est cristallisé sur le célibat des femmes, conséquence supposée de leur quête d’indépendance. De nombreux médias se sont emparé du sujet, titrant en couverture : « La plupart des femmes célibataires de plus de 35 ans peuvent oublier le mariage » (People Magazine) ou encore « Les femmes de 40 ans ont plus de chances de mourir dans une attaque terroriste que de se marier » (Newsweek). Bien entendu, ce célibat serait source d’infinies souffrances, puisque le mariage est la seule et unique aspiration des femmes.

Depuis, les réacs ont refourbi leurs armes, probablement conscients du ridicule de leurs allégations. Mais les articles sur les femmes « surdiplômées et célibataires » ou sur les « difficultés d’être une femme indépendante » continuent de fleurir, semant l’air de rien un délicat vent de panique dans la population féminine. Le message sous-jacent est toujours le même : surtout, ne faites pas trop d’études et ne soyez pas trop intelligente, ou vous risqueriez de passer à côté de votre destin naturel. Surtout, assurez-vous de ne pas trop repousser vos projets de mariage et de maternité (et c’est là que l’horloge biologique, concept inventé dans les années 1980, entre en scène). 

Il y a quelques décennies, de nombreuses affiches de propagande dépeignaient les suffragettes comme des monstres ambulants. « Voulez-vous que les femmes deviennent comme ça ? » interroge cette affiche allemande contre le vote féminin, sur laquelle on peut voir une sorte de créature mi-femme mi-épouvantail. Le féminisme n’aurait pas seulement la faculté de détruire les foyers et d’affaiblir les hommes : il rendrait également les femmes particulièrement repoussantes.

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Au début du 20e siècle, les théories en vogue affirmaient qu’un effort mental trop intense représentait un danger pour la fertilité des femmes. Le vote risquait donc d’atrophier leurs ovaires… et de les rendre stériles.

De nos jours, on ne peut que rire de cette théorie consternante ; cependant, l’idée que le féminisme serait nocif pour les femmes, qu’il rendrait au choix infertiles, laides, malheureuses ou célibataires à vie – voire tout ça en même temps – infuse encore notre inconscient collectif.

L’assimilation des femmes indépendantes aux sorcières ne date évidemment pas d’hier. On sait que des milliers de femmes ont été brûlées à la Renaissance pour avoir manifesté des velléités d’indépendance, qu’il s’agisse de s’affranchir du mariage et de la maternité, ou d’empiéter sur le territoire professionnel des hommes.

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Qu’on les accuse de manger leurs enfants, de pratiquer la sorcellerie, de détruire la cellule familiale, de fragiliser les hommes ou n’importe quelle autre allégation fantaisiste, les féministes portent en tout cas de lourdes responsabilités sur leurs épaules.

Dommage, car l’autonomie des femmes a de réelles vertus (ah, écrire cette phrase en 2020...). On peut notamment évoquer le fait que plus les entreprises comptent de femmes dans leurs instances de direction, et plus elles sont performantes, que les femmes non mariées et sans enfants sont les plus heureuses, et que les femmes diplômées divorcent moins que les autres. 

Si les créateurs de ces jolies affiches avaient su tout ça...

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La journaliste et autrice Benoîte Groult le rappelait très justement : le féminisme n’existe qu’en réaction à la misogynie. Il n’existe pas en soi ; il n’est ni hors sol, ni décorrélé de tout contexte. La « folie » et l’agressivité qu’on prête aux féministes n’est que l’expression d’une peur, celle des hommes de devoir abandonner leurs privilèges. Cela a toujours été ainsi, en 1890 comme en 2020.

A nous, alors, de nous souvenir de cette phrase de Simone de Beauvoir : « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant ».

Elle est plus que jamais d’actualité. 

L’amour (et les femmes) au temps du numérique

L’amour (et les femmes) au temps du numérique

 

A qui profite aujourd’hui la liberté sexuelle ? Le féminisme est-il compatible avec les applications de rencontre ? Le sexe sans attaches est-il réellement vecteur d’émancipation pour les femmes ?

Autant d’épineuses questions qu’il convient aujourd’hui de se poser… Car les nouvelles du front ne sont pas bonnes.

Aux États-Unis, la psychologue spécialisée en sciences comportementales Clarissa Silva a sondé 500 utilisatrices et utilisateurs d’applications de rencontre. Après 9 mois d’utilisation, 65% d’entre eux assimilaient la fréquentation de ces sites à un travail à plein temps – avec le côté rébarbatif qui va avec.

Une étude parue en 2019 dans le Journal of Social and Personal Relationships rapporte quant à elle que l’utilisation compulsive d’applications de rencontres est susceptible de mener à un sentiment de solitude accru.

Enfin, de nombreuses personnes – notamment des femmes – se plaignent de plus en plus de ces nouveaux schémas amoureux caractérisés par une prétendue « légèreté ». Un ressenti corroboré par la science, plusieurs études ayant mis en évidence un lien entre sexe sans attaches et anxiété et dépression (aussi bien chez les femmes que chez les hommes).

Une lassitude collective que les Anglo-saxons nomment « dating burnout », et qui survient souvent après de longs mois à écumer les sites de rencontre (ou les bars), entretenir des centaines de conversations virtuelles et multiplier les rendez-vous sans intérêt. Un utilisateur de Tinder témoignait de cet accablement dans le magazine Causette :

« J’étais constamment occupé par des relations qui n’avaient pas de sens, ni de chance de devenir autre chose que ce qu’elles étaient puisque j’étais déjà en tranches, morcelé, divisé à l’intérieur. Au bout d’un mois et demi, je ne dormais presque plus. J’ai eu de l’eczéma sur le sexe. J’étais en contradiction avec moi-même […] je somatisais »

« Je me suis inscrite une fois sur un site de rencontre, j’ai tenu 48h avant de tout quitter », déplore une jeune femme. « Les mecs qui sont soudainement fous amoureux de toi, ceux qui te balancent des remarques sexistes, ceux qui te complimentent puis t’insultent deux secondes après que tu leur aies dit non, etc… Je n’y arrive pas »

« C’est impossible d’avoir une relation stable. Tout ça, c’est la faute de Tinder ! » renchérit une autre.

Si cette lassitude est susceptible de concerner aussi bien les hommes que les femmes, ces dernières sont peut-être plus vulnérables sur le marché de l’amour virtuel, et les comportements qu’il engendre.

 

Nouveaux déboires amoureux

C’est un fait : le paysage romantico-sexuel a changé. Fini l’époque où l’on se mariait à peine sorti.e de l’école, et où l’on passait sa vie avec la même personne (et c’est indéniablement une bonne chose). Désormais, nous avons le choix : d’être en couple ou non, de la (ou les) personne(s) avec qui l’on partagera sa vie, des modalités de cette union, et du temps qu’elle durera. Bien sûr, je vous fais la version courte et simplifiée – dans les faits, le célibat reste très mal vu, particulièrement pour les femmes, tout comme le fait de ne pas avoir l’intention de se reproduire. 

Le couple reste donc la norme dans une société paradoxalement de plus en plus souple et ouverte, et dans laquelle émerge de nouveaux schémas.

 

Fait intéressant, ce nouveau paradigme amoureux caractérisé par le virtuel, la multiplicité des rencontres et la réticence à s’engager, est également livré avec son propre langage (riche en termes anglophones).

Ainsi, après vous être fait ghostée (1) par un fuckboy (2), peut-être aurez-vous la (mal)chance de voir un obscur ex revenir faire de l’orbiting (3). Qu’à cela ne tienne, vous continuez à swiper sur Tinder dans l’espoir de rencontrer l’amour. Mais vous tombez malheureusement sur un homme qui, après une relation faite de pocketing (4), disparaît en mode slow fade (5)pour mieux revenir un an après comme si de rien n’était, en bon prowler (6) qu’il est.

Vous n’avez rien compris ? Ce jargon vous semble aussi excitant qu’une notice technique pour chauffe-eau ? C’est normal : ce lexique « amoureux » est aussi aride que les pratiques qu’il décrit. Pourtant, il semblerait bien que les relations dépourvues de sens – et surtout d’avenir – soient en train de devenir la norme, particulièrement dans les grands centres urbains.

Bien sûr, les mecs toxiques, les téléphones qui ne sonnent pas et les relations sans lendemain n’ont pas attendu l’essor du numérique pour exister. Mais nul doute que Tinder et la prétendue « liberté sexuelle » qu’il porte en étendard facilitent leur propagation

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Personnellement, je n’ai jamais pu « tenir » plus de quelques semaines sur une application de rencontre. Qu’y a t-il de plus déprimant en effet que de faire défiler d’un geste mécanique des profils de mecs en slip devant leur miroir, dans une conscience aiguë de sa propre solitude, sans même la certitude que ce manège débouchera sur une rencontre intéressante ?

Ces espaces virtuels et froids nous transforment en Sisyphe modernes, poussant notre rocher en haut de la montagne dans l’espoir inavoué d’y trouver un trésor. Mais la nuit tombe bien assez vite, il n’y a rien au sommet et l’on recommence alors… Encore et encore.

Après les énièmes profils de l’étudiant à HEC qui n’est pas là pour se prendre la tête, du mec qui pose noyé dans sa bande d’amis (qui est qui ?) ou au bras d’une charmante demoiselle (qu’est-on censée en déduire ?), du cœur tendre posant avec son chat/son neveu/sa guitare en pensant que cela va le transformer en piège à filles, du fuckboy livré avec option fautes d’orthographe et du baroudeur posant négligemment devant le Macchu Pichu (est-ce que tout le monde part en vacances au Pérou désormais ?!), j’ai fini par ressentir cette désagréable sensation qu’on éprouve après avoir trop mangé. Trop de choix, trop de possibilités, et pourtant aucune ne me faisait envie. Pire encore : toutes me repoussaient.

 

La hook-up culture, ou la fausse liberté des femmes

Hook-up culture est une expression qui nous vient des États-Unis, et qui signifie en bon français culture du coup d’un soir. C’est une culture qui encourage les relations sexuelles sans attachement ni connexion émotionnelle – et sans lendemain, cela va sans dire. Aux États-Unis, elle est particulièrement utilisée pour décrire la sexualité des étudiant.es sur les campus universitaires. Mais elle peut être étendue à d’autres contextes.

Démocratisé par les applications de rencontre, le casual sex (ou relations sans lendemain) s’impose désormais comme la norme. On ne se met plus en couple avant de coucher : on couche ensemble avant de se mettre en couple. Même le fait de présenter quelqu’un à ses ami-es n’est plus une preuve d’engagement. 

Entre le sexe sans attaches et la relation conjugale trône désormais un nouvel hybride relationnel, sans nom ni définition officielle, qui consiste à « voir quelqu’un ». Sortir ensemble, sans être en couple. Se voir, sans savoir où l’on va. Partager le lit de l’autre, tout en étant tenu.e à l’écart de ses pensées.

Si ces pratiques permettent une plus grande flexibilité, elles engendrent aussi beaucoup d’incertitude et de difficultés à choisir… et donc à s’engager.

L’amour reste paradoxalement une valeur sûre, un idéal indétrônable. Pour plus de 50% des Français-e-s entre 15 et 34 ans, les relations amoureuses sont « importantes » (et même « primordiales » pour 25% d’entre eux et elles). Néanmoins, le paradigme amoureux a changé, et la nouvelle norme repose sur un équilibre instable qui peut générer beaucoup d’inconfort.

(Notamment au niveau des parties génitales : en moins de 4 ans, les infections sexuellement transmissibles ont en effet explosé en France. En 2016, selon une enquête de Santé Publique France, près de 268 000 cas de chlamydia ont été diagnostiqués chez les plus de 15 ans, contre 77 000 en 2012). 

 

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Mais venons-en à la question qui nous intéresse : en quoi ces nouveaux comportements sont-ils particulièrement délétères pour les femmes ?

Tout d’abord, le modèle standard de relations (amoureuses et/ou sexuelles) sans engagement va à l’encontre de la façon dont les femmes sont socialisées. Celles-ci grandissent en effet – et sont ensuite pressurisées par la société – avec l’idée qu’elles doivent trouver l’amour, le grand chevalier blanc. Elles sont éduquées à surinvestir la sphère amoureuse, leur identité sociale y étant étroitement liée

Or, la connexion véritable à laquelle nombre d’entre elles aspirent est peu compatible avec la logique consumériste actuelle.

Et puisque la sexualité féminine n’a toujours pas fait son entière révolution, les femmes se retrouvent désormais au cœur d’un immense paradoxe. Incitées à laisser libre cours à leurs désirs et à profiter d’une liberté sexuelle censée être à leur avantage, elles sont pourtant punies lorsqu’elles abusent de cette liberté – ou le font sans la discrétion qu’on attend d’elles. Entre la « fille facile » et la femme libérée, pas si facile de trouver une place…

Les hommes, en revanche, bénéficient de ce modèle. Non seulement leur sexualité n’est frappée d’aucun interdit moral, mais ils sont en plus bombardés d’injonctions à l’indépendance émotionnelle, l’autonomie et la séduction (hétérosexuelle). Il faut coucher avec des femmes en grande quantité pour être un homme : c’est en effet dans l’accumulation de partenaires que se joue la masculinité contemporaine. Cette logique de performance virile répond parfaitement à ce nouveau schéma amoureux qui place la consommation en son centre. 

De fait, la culture du hook-up rejoint la façon dont la majorité des garçons sont socialisés : vision utilitaire du sexe comme outil de performance, consommation et objectification des femmes, qui ne sont plus des individus spécifiques mais des corps indéterminés, nécessité de cumuler les « conquêtes » non pas pour le plaisir, mais pour prouver sa virilité. Ce qui n’est pas la meilleure façon de rencontrer l’autre ni de bâtir des relations saines, vous en conviendrez…

Bien sûr, de nombreuses femmes trouvent aussi leur compte dans ce modèle qui leur laisse une grande liberté. Mais lorsqu’elles cherchent quelque chose de plus consistant, elles se heurtent à la surreprésentation statistique des hommes désireux de ne pas se prendre la tête (nom de code pour : partager un lit, et rien d’autre). Soucieuses de ne pas faire peur à leurs prétendants potentiels, elles taisent alors leurs véritables désirs et besoins. Quitte à se retrouver embarquées dans des relations dont elles n’ont pas défini les termes, et qui ne leur conviennent pas.

Par ailleurs, les relations sans attaches semblent peu propices au plaisir des femmes. Une étude américaine d’envergure a ainsi montré que 55% des hommes avaient reçu du sexe oral lors de leur dernière relation sexuelle (sans engagement), contre seulement 19% des femmes. Et 80% des hommes avaient eu un orgasme lors de leur dernière relation sexuelle, contre 40% des femmes.

Quand tant d’hommes ignorent tout des spécificités du sexe féminin – et notamment du clitoris – peut-on vraiment s’attendre à ce qu’un amant de passage, possiblement biberonné au porno et possiblement plus intéressé par son plaisir que par le nôtre, nous envoie au septième ciel ? Ou même qu’il en ait simplement l’intention ?

Le bon sexe étant celui qui prend le temps de découvrir le corps de l’autre, dans le respect de son consentement, on peut légitimement s’interroger sur les vertus des rencontres éclairs…

D’autre part, la démocratisation du porno et des pratiques autrefois « atypiques » comme le BDSM ou la sodomie amènent de nouvelles exigences dans la chambre à coucher. Comme l’a plusieurs fois souligné l’autrice Maïa Mazaurette, ces pratiques présentées comme cool, voire émancipatrices sont souvent douloureuses voire violentes pour les femmes, qui peuvent pourtant ressentir une certaine pression à y consentir (personne n’a envie de passer pour un.e coincé.e en matière de sexe).

Enfin, on peut déplorer que la liberté sexuelle, qui se targue d’être un vecteur d’émancipation des corps, ait paradoxalement fini par se transformer en une énième injonction – à prendre son pied, à explorer, à s’amuser (selon une conception universelle de l’amusement qui en laisse beaucoup sur le carreau).

Je me suis longtemps sentie anormale de ne pas avoir envie de m’éclater avec des coups d’un soir, une activité présentée comme éminemment cool et indissociable d’une jeunesse réussie. Car la liberté sexuelle à la mode 2020 est synonyme de consommation effrénée : il ne faut pas seulement multiplier les partenaires, il faut aussi tester des choses. Rien ne serait plus triste que de rester coincé.e dans les affres de ce qu’on appelle péjorativement le sexe « vanille », c’est à dire traditionnel, sans gaines en latex ni sex-toys à insérer dans divers orifices. Alors, pourquoi est-ce que je préfère rester chez moi avec un livre alors que je pourrais être en train de tester le bondage japonais ?

Il m’a fallu du temps avant de comprendre que l’injonction au sexe, dans un monde où l’on peut accéder aussi facilement à une relation sexuelle qu’à un menu frites-Coca, était aussi délétère que les injonctions à se « préserver ». Et que les individus ne peuvent rentrer dans le goulot étroit d’une norme sexuelle qui se veut universelle, étant donné que la sexualité est, par définition, profondément intime et subjective.

 

It’s (not) raining men

Mais attendez, ce n’est pas fini ! Un autre problème se pose. En effet, les femmes sont désormais plus diplômées que les hommes dans de nombreux pays – en France, en 2015, elles étaient majoritaires dans le supérieur (55%), et plus particulièrement aux niveaux de formation les plus élevés (59% en master). L’écrivain américain Jon Birger, auteur de l’ouvrage Date-onomics (non traduit en français), émet alors l’hypothèse que les femmes célibataires doivent désormais faire face à une « pénurie » d’hommes (plus précisément d’hommes correspondant à leurs critères, les individus ayant tendance à rechercher un.e conjoint.e du même groupe social).

« La hook-up culture, la baisse du nombre de mariages chez les femmes diplômées, et la pénurie d’hommes éduqués et désirant s’engager, sont le produit du déséquilibre des ratios hommes-femmes et d’une offre insuffisante d’hommes diplômés du supérieur« , écrit-il ainsi. On peut bien sûr déplorer le caractère partial de son analyse, ainsi que le paternalisme dont il fait preuve lorsqu’il enjoint les femmes à choisir leur lieu d’études en fonction du ratio hommes-femmes (!). Mais ne touche t-il pas là une réalité sensible ? Combien de fois ai-je entendu cette conversation sur le « déclin des hommes valables » et la « difficulté à trouver un mec bien »… ?

Sauf que, plutôt que de s’interroger uniquement sur le niveau d’études, on pourrait aussi se poser la question de l’influence du porno, des rôles de genre, des injonctions sociales et du numérique sur nos comportements amoureux… Autant d’éléments qui jouent sur l’évolution de nos pratiques. 

Cécile Guéret, journaliste, psychothérapeute et autrice du livre « Aimer, c’est prendre le risque de la surprise », explique qu’à force de « cocher des filtres selon le physique, l’appartenance sociale, les passions, à force de minimiser les risques, nous cherchons à rationaliser le coup de foudre ». Une rationalisation bien peu compatible avec l’essence même du sentiment amoureux. Alors, les algorithmes finiront-ils par avoir la peau de l’amour ? Les nouveaux schémas amoureux et sexuels sont-ils solubles dans nos aspirations romantiques – et particulièrement celles des femmes ?

Bien sûr, la fin de la morale sexuelle et la multiplication des possibles dans le champ amoureux sont des progrès qu’il n’est pas question de remettre en cause. Mais il y a peu de chances que les femmes soient les grandes gagnantes de cette « révolution » sexuelle. Et ce, pour une raison simple : celle-ci a été élaborée selon les termes des hommes, en ne laissant à l’autre moitié de l’humanité pas d’autre choix que de s’y plier. En matière d’amour 2.0, femmes et hommes ne jouent donc pas à jeu égal.

Alors, osera t-on plaider pour l’avènement d’une véritable liberté – celle de coucher avec qui on veut, mais aussi de préférer l’amour au sexe sans attaches ?

 

 

 ♥ ♥ ♥

(1) Le ghosting consiste à couper les ponts avec une personne du jour au lendemain.

(2) Fuckboy : Homme peu porté sur le romantisme et principalement intéressé par la perspective de tirer son coup – quitte à sortir les violons pour arriver à ses fins. 
(3) L’orbiting consiste à suivre activement l’activité d’une personne sur les réseaux sociaux (exemple : liker ses posts) tout en l’ignorant dans la vie réelle.
(4) Le pocketing est une forme de relation non officielle, dans laquelle les termes ne sont jamais clairement énoncés. Ça ressemble à une relation amoureuse… sans toutefois en être une, car l’autre vous empêche d’accéder à son intimité. En clair, il vous garde au chaud dans sa poche : vous êtes donc caché.e, dissimulé.e au reste du monde, en attendant mieux.
(5) Le slow fade est une manière de couper les ponts avec quelqu’un, de manière moins brutale que le ghosting. Elle consiste à disparaître lentement mais sûrement du paysage, en repoussant par exemple les rendez-vous ou en ne répondant plus qu’à un message sur deux.
(6) De l’anglais « to prowl » qui signigie rôder, le prowling consiste à disparaître du jour au lendemain (alors que la relation semblait suivre son cours normal), pour mieux revenir comme si de rien n’était quelques semaines ou mois plus tard. 

 

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Il faut qu’on parle (d’argent)

MONEY

En France, pays où le rapport à l’argent est trouble et complexe, les discussions financières sont souvent auréolées d’un sentiment de gêne.

Il y a là une de ces relations ambiguës, presque paradoxales, de celles que certain.es entretiennent avec le sexe. On le désire, et on le déteste. On en voudrait, mais on en a peur. C’est bon, mais c’est (considéré comme) sale.

Le contraste culturel avec les Etats-Unis est saisissant. Là-bas, et plus globalement dans les pays anglo-saxons, les médias destinés aux femmes abordent sans pudeur la question des finances personnelles. L’argent est dépouillé de sa composante genrée : il ne reste que sa capacité d’empowerment, exposée sans pudeur. On y explique comment se débrouiller avec un petit salaire ; où et comment placer son argent. Quels sont les métiers qui rapportent. Comment gérer un budget, comment rembourser ses dettes. Comment se constituer une épargne un peu plus conséquente que ces trois billets glissés dans une tirelire « pour partir en week-end à Barcelone ». Etc, etc.

La relative aisance avec laquelle les Américain-es parlent d’argent a sûrement à voir avec leur culture, fier mélange de protestantisme industrieux et de foi en la réussite individuelle. Nous ne possédons pas les mêmes bases. Mais le fait que nous observions le sujet avec une telle frilosité, en plus de l’exclure d’office des sujets de conversation dits « féminins« , est un problème.

Parce que les femmes ne sont pas éduquées à désirer le pouvoir que confère l’argent – ni même, et c’est peut-être pire, à s’imaginer en être les légitimes détentrices.
Or, le sujet de l’indépendance financière*, en tant que pilier de l’égalité entre les sexes, est d’une importance cruciale.

 

* le terme « indépendance financière » utilisé dans l’article renvoie uniquement au fait de pouvoir se suffire à soi-même d’un point de vue financier, c’est à dire de ne pas se trouver dans une situation de dépendance économique vis à vis d’une ou plusieurs personnes. 

 

I/ Les femmes et les finances

Sur son site Internet, la société France SCPI révèle avoir contacté un célèbre hebdomadaire féminin pour lui poser la question suivante : « Pourquoi n’y a-t-il pas de rubrique « argent » dans votre magazine ? ». Et voici la réponse que leur a fourni une journaliste résignée : « Les annonceurs, ceux qui payent la publicité, ne veulent pas que nous détournions la « cible » de potentiels achats mode qu’elles ne feraient pas si elles plaçaient leur argent ».

Que cette anecdote soit réelle ou inventée, le mot n’en reste pas moins jeté : acheter. Ciblées avec convoitise par les publicitaires, les femmes sont constamment incitées à dépenser. Que ce soit pour refaire leur garde-robe (avez-vous acheté le dernier jean tendance ?), adopter le nouveau mascara super allongeant, être tendance en total look cuir, découvrir le nouvel hôtel Machin Truc à Londres ou gagner du temps en cuisine (connaissez-vous le robot Thermomix ?), l’argent leur brûle les mains en permanence. Et, de fait, 65% des femmes seraient les principales responsables des achats dans leur foyer.

Certes, nous vivons dans un monde capitaliste où le consumérisme en tant que norme sociale fait loi. Le problème, c’est que les femmes sont plus vulnérables économiquement que les hommes, et l’écart se creuse d’autant plus qu’elles ne reçoivent aucune éducation financière et ne sont pas incitées à s’intéresser à l’argent – si ce n’est pour le dépenser.

Pour rappel, en France, les femmes touchent en moyenne un salaire inférieur de 19 % à celui des hommes, en équivalent temps plein. Un écart qui s’élève à 9% à poste et compétences égales, chiffre considéré comme l’application directe de la discrimination. Elles représentent aussi la majorité des salarié.es à temps partiel (82%) et des employé.es non qualifié.es (78%).

On pourrait donc trouver un intérêt à développer une culture financière chez les femmes, de sorte qu’elles ne se retrouvent pas en situation de double peine (salaire moindre et méconnaissance des systèmes permettant de maintenir son indépendance financière). Et pourtant…

Nous sommes soigneusement laissées dans l’ignorance, comme si l’autonomie financière revêtait un caractère accessoire. Un angle mort du féminisme ? Pourtant, dans Une chambre à soi, paru en 1929, Virginia Woolf évoquait déjà l’importance pour les femmes de disposer de leur propre argent. Une évidence quelque peu délaissée par le mouvement féministe face aux questions relatives à la liberté de disposer de son propre corps, érigées en priorités.

Mais la question est la suivante : peut-on disposer de soi-même (de sa vie, de son esprit, de son corps) sans être financièrement autonome ? En somme, peut-on vraiment dissocier l’émancipation féminine de l’indépendance financière ?

En attendant de trouver une réponse à cette épineuse question, le cliché de la femme frivole et dépensière, tenant ses sacs de shopping à bout de bras, reste incrusté dans les esprits. Et le système capitaliste a tout intérêt à faire perdurer cette norme culturelle : qu’importe que les femmes aient moins d’argent, l’important est qu’elles le dépensent.

*

Selon une étude menée en 2015 par le gestionnaire d’actifs Blackrock, les Françaises sont les championnes d’Europe de l’épargne (60% d’entre elles mettent de l’argent de côté). Un résultat a priori encourageant. Mais épargner et investir sont deux choses différentes. Et c’est là que le bât blesse : les femmes ne sont que 25% à investir, occupant l’avant dernière place de ce même classement.

Et si elles sont 85 % à être en charge de (ou à partager) la gestion des dépenses quotidiennes et des besoins à court terme, elles sont une majorité (58 %) à s’en remettre à leur conjoint pour ce qui concerne les « grosses » décisions financières, celles qui ont une influence sur le long terme.

Cette méconnaissance financière peut avoir de lourdes conséquences, notamment en cas de divorce ou de décès du conjoint. Une étude de la banque suisse UBS révèle ainsi que 76 % des femmes veuves ou divorcées interrogées auraient souhaité s’être davantage impliquées dans les décisions financières à long terme…

Quel dommage, quand on sait qu’en matière d’investissement, les performances obtenues par les femmes sont supérieures à celles de leurs homologues masculins ! Ces résultats s’expliqueraient par le fait que les hommes, par excès de confiance, prennent plus de risques, tandis que les femmes n’investissent que si elles sont sûres d’elles. (voir par exemple « Gender, Overconfidence, and Common Stock Investment », étude menée par l’Université de Californie sur une période allant de 1991 à 1997)

 

II/ Argent, nom masculin

Vous aurez sans doute constaté que la presse économique et financière (Capital, Challenges, Mieux vivre votre argent…) s’adressait par défaut aux hommes, en faisant notamment appel à une forme de connivence homosociale.
On se souvient notamment de l’enquête sur les start-up françaises publiée par le magazine Capital en 2017, illustrée par une couverture montrant onze entrepreneurs – tous mâles – en chemise blanche.

Idem pour les sites Internet et les livres consacrés aux finances personnelles (et aux sujets afférents, comme l’entrepreneuriat ou le management), qui s’adressent à un lectorat supposé masculin.

De manière globale, on observe la persistance d’une division genrée entre les hommes et les femmes au sujet de l’argent. Les hommes restent ainsi, dans notre imaginaire collectif buriné par des siècles de tradition sexiste, considérés comme les principaux pourvoyeurs – ceux qui ramènent l’argent à la maison et gèrent les finances « sérieuses ». A côté, si la notion de « salaire féminin » n’existe plus depuis 1946, les stéréotypes perdurent sur la vulnérabilité des femmes, qui devraient être prises en charge par un vaillant protecteur (qui ne manquera pas, notamment, de lui payer son plat au restaurant, l’inverse étant bien évidemment prohibé) et dont la carrière aurait toujours quelque chose d’accessoire.

Les médias ont un rôle à jouer dans la pérennisation de ces stéréotypes genrés.

Ainsi, les publicités relatives aux assurances et aux banques mettent en scène une majorité d’hommes, particulièrement lorsqu’il s’agit de montrer un.e entrepreneur.e qui cherche à contracter un prêt. Ils constituent 59 % des personnages principaux et 63% des personnages secondaires (en revanche, 44% des voix off sont féminines). Une étude du Ministère des Droits des Femmes de 2014 a pourtant montré que l’envie d’entreprendre était autant répandue chez les hommes que chez les femmes… Mais elle risque d’avoir du mal à se concrétiser chez ces dernières, si l’on continue à présenter la création d’entreprise comme une activité « masculine ».

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Une femme qui s’intéresserait aux marchés boursiers ? Vous n’y pensez pas…

Autre conséquence de cette « masculinisation » de la finance, les start-up fondées par des femmes reçoivent en moyenne 2,5 fois moins de fonds que celles fondées par des hommes (source : Boston Consulting Group). Au total, depuis 2008, les start-up fondées par des femmes n’ont levé que 2% du montant total levé par les jeunes pousses. Les investisseurs étant en grande majorité… des hommes, le chiffre n’a rien de surprenant.

A l’échelle de l’Histoire, cela fait bien peu de temps que les femmes peuvent gérer elles-mêmes leur argent.
En 1804, ce monument de misogynie qu’est le code civil français – dit « Code Napoléon »– consacrait l’incapacité juridique totale de la femme mariée, en lui interdisant notamment de gérer seule ses biens, de signer un contrat et de percevoir directement son salaire. Cette incapacité juridique n’a été supprimée qu’en 1938.

Mais il faudra attendre l’année 1965 (!) pour que les femmes puissent ouvrir un compte en banque ou travailler sans le consentement de leur mari.

Nous sommes les héritiers et héritières de cette époque là ; c’est ce passif inégalitaire et sexiste qui nous a été légué, et qui nous conduit à considérer les questions financières, et l’argent – symbole ultime du pouvoir – comme une prérogative masculine.

 

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Une publicité pour une banque belge, (heureusement) brocardée pour son sexisme

 

III/ Le piège de la dépendance économique

Depuis quelques temps, le féminisme est devenu « cool ».

On vend aux femmes de l’empowerment sous plastique, de l’émancipation par le sexe, de la liberté par le rouge à lèvres. Comme si la révolution ne pouvait passer que par le corps, le désir, le charnel.

Et en effet, bien rares sont les fois où est évoqué le pouvoir conféré par l’indépendance financière. Comme si nous avions peur de l’argent, de sa symbolique, de sa connotation « capitaliste » et bassement utilitaire, de sa charge émotionnelle aussi. Pourtant, comment penser l’émancipation des femmes sans penser dans le même temps leur autonomie financière – et cet affranchissement du joug masculin qu’elle permet ?

Ce qui nous oblige à aborder la question du travail.

Oui, celui-ci est rarement une source d’épanouissement – et il est bien difficile de ne pas craindre pour l’avenir une détérioration accrue des conditions de travail. Mais l’idée ici n’est pas d’affirmer que le travail est un nécessaire lieu de réalisation de soi : simplement de rappeler qu’il est l’un des seuls moyens par lesquels les femmes peuvent conquérir leur autonomie, sans laquelle il ne peut y avoir d’égalité.

Dans « Le deuxième sexe« , paru en 1949, Simone de Beauvoir écrivait déjà que « c’est par le travail que la femme a en grande partie franchi la distance qui la séparait du mâle ; c’est le travail qui peut seul lui garantir une liberté concrète« . Tout en soulignant plus loin le paradoxe qui fait que si le travail constitue une forme d’aliénation, il permet également d’acquérir son autonomie. « Le travail d’aujourd’hui n’est pas la liberté », écrit de Beauvoir (et on peut affirmer que, 70 ans plus tard, les choses n’ont pas changé) ; « D’autre part, la structure sociale n’a pas été profondément modifiée par l’évolution de la condition féminine ; ce monde qui a toujours appartenu aux hommes conserve encore la figure qu’ils lui ont imprimée. »

En résumé, l’indépendance financière ne fait pas tout. Dans un monde fait par et pour les hommes, l’indépendance financière des femmes ne fera pas obstacle aux discriminations ni aux inégalités de genre. Elle n’en demeure pas moins le commencement de tout : comment imaginer, en effet, qu’une femme qui dépend d’un homme puisse se revendiquer – non en théorie, mais dans les faitsson égale ?

*

Certains courants de pensée affirment, en vertu d’une grande paresse intellectuelle, que tous les « choix » faits par les femmes seraient intrinsèquement féministes. Ainsi, faire « le choix » de rester au foyer serait un choix féministe, tout autant que se lancer dans une carrière scientifique ardue. C’est là un raisonnement fallacieux.

Qu’on s’entende bien : l’objectif pour le mouvement féministe n’est pas de décerner des médailles à ses plus fidèles disciples, mais de rappeler que certaines décisions, même prises de manière autonome, peuvent s’avérer néfastes sur le long terme et contrer nos propres intérêts.

D’autant que la plupart de nos choix n’en sont pas vraiment, particulièrement lorsqu’ils sont précédés par la contrainte économique – ou sont le fruit inconscient d’un conditionnement culturel et social. 

Nous devons donc réfléchir à l’origine de nos « choix » (d’où viennent-ils ?) et à l’influence qu’ils peuvent avoir sur le long-terme.

Si les hommes ont le pouvoir, c’est parce qu’ils disposent de la majorité des ressources. Les femmes ont beau accomplir 66% du travail mondial, elles ne perçoivent que 10% des revenus et détiennent 1% de la propriété, ce qui les maintient dans un état de forte vulnérabilité. C’est un fait : dans n’importe quelle situation, la personne qui détient l’argent détient le pouvoir.

L’égalité se joue donc aussi dans le porte-monnaie. Et si les obstacles structurels sont hélas toujours là (normes genrées, discriminations sur le marché de l’emploi, écarts de salaire, etc), le pouvoir individuel que confère l’autonomie financière doit être vu comme un premier pas.

*

Mais rentrons dans le vif du sujet. En 2011, 14% des femmes en âge de travailler étaient « au foyer » (une femme sur trois entre 55 et 59 ans). Par ailleurs, une femme sur deux réduit ou cesse temporairement son activité professionnelle après une naissance. Des statistiques qui doivent se lire comme la persistance d’une inégalité structurelle entre les femmes et les hommes, qui sont toujours en proie aux rôles genrés. Pourquoi cette situation est-elle préoccupante ?

Parce que ces périodes d’inactivité, a fortiori si elles durent dans le temps, créent des écarts de rémunération (voire une absence de rémunération tout court) qui peuvent mettre les femmes en danger, particulièrement si elles se retrouvent seules. En 2013, les hommes touchaient en moyenne 1 642 € de pension de retraite par mois, contre 993€ pour les femmes – une somme qui les place en dessous du seuil de pauvreté.

Mais la dépendance économique est aussi dangereuse en ce qu’elle prive l’individu de son autonomie et de son pouvoir de décision.

Elle catalyse également nombre de rancœurs, frustrations et dynamiques de pouvoir inégalitaires, qui peuvent être dévastatrices dans un couple. Quelles que soient nos intentions, quels que soient nos sentiments, la dépendance financière s’accommode très mal de l’égalité puisqu’elle induit une forme de subordination.

Les femmes, déjà globalement dénuées de pouvoir dans la sphère publique, veulent-elles vraiment voir cette situation dupliquée dans leur foyer ?

 

IV/ L’importance de l’autonomie financière dans l’émancipation des femmes

L’argent n’est donc pas seulement un symbole du pouvoir : il en est aussi un instrument. L’indépendance financière maintient le champ des possibles ouvert. La possibilité de dire oui, mais aussi – et c’est sans doute plus important encore – non. De rester ou de partir. De disposer librement de soi-même, de prendre des décisions, de faire entendre sa voix.

Il n’est alors guère étonnant que certains hommes s’en prennent au porte-monnaie de leur compagne, dans une volonté de les maintenir dans une situation de dépendance : c’est ce qu’on appelle les violences économiques. Ces violences peuvent prendre des formes différentes, qu’il s’agisse d’interdire à sa conjointe de travailler ou de retourner au travail après un congé parental, de contrôler ses dépenses, de confisquer sa carte bleue, de détourner son salaire, de l’enjoindre à fermer son compte bancaire, etc. Dans tous les cas, l’objectif est d’affaiblir voire annihiler l’autonomie de la personne, et de garder le contrôle sur elle.

 

Pour finir, mentionnons deux études qui attestent des bienfaits de l’indépendance financière pour les femmes.

Cette indépendance leur permet de prendre plus de décisions au sein du foyer, tout en les protégeant en cas de divorce et de décès du conjoint (Control over Money in Marriage, Cambridge University Press, 2003).

Quant au risque de divorce, il diminue de 50% quand la femme gagne la moitié des revenus du ménage, et l’homme réalise la moitié des tâches domestiques (« Doing Gender in Context : Household, bargaining and risk of divorce in Germany and the United States », American Journal of Sociology, 2006).

Toute femme devrait avoir une chambre à soi, oui ; mais aussi et surtout un revenu à soi. Plus facile à dire qu’à faire, dans une société où la précarité gagne du terrain. Mais commençons par en parler. Mettons, enfin, le sujet sur la table.

Parce qu’il est, à de nombreux égards, d’une importance capitale.

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L’amour et la violence

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Illustration : Julia Geiser ©

À l’heure où j’écris ces lignes, en France, depuis le début de l’année, 75 femmes ont péri sous les coups de leur conjoint ou ex-conjoint.
Terrible décompte, qui marque le paroxysme d’une domination masculine à l’œuvre jusque dans les relations amoureuses.

La partie immergée de l’iceberg, ce sont ces centaines de milliers de femmes qui subissent, chaque année, des violences conjugales (en 2017, 219 000 femmes majeures ont déclaré avoir été victimes de violences physiques et/ou sexuelles par leur conjoint ou ex-conjoint sur une année).

En Île de France, 88% des victimes de violences commises par le partenaire enregistrées par les services de police sont des femmes ; 96% des personnes condamnées pour des faits de violences (de toute nature) entre partenaires sont des hommes.

Une femme sur huit est victime de violences psychologiques dans son couple (INSEE).

Les femmes sont ainsi plus exposées que les hommes au risque d’être l’objet de violences psychologiques. Elles sont aussi plus souvent victimes de violences physiques ou sexuelles, ces violences s’accompagnant plus fréquemment d’atteintes psychologiques ou d’agressions verbales.

Au-delà de ces froides statistiques, nous avons toutes et tous dans notre entourage des femmes malmenées (physiquement ou psychologiquement) par leur partenaire, et qui pourtant restent obstinément enfermées dans cette boucle de l’enfer. Nous connaissons toutes et tous cette femme qui ne tombe que sur des « connards » et enchaîne les relations toxiques ; cette femme qui souffre de dépendance affective, et préférera toujours être mal accompagnée plutôt que seule. Nous avons toutes et tous eu au moins une amie dont le partenaire contrôlait la tenue, les sorties, les loisirs, les horaires ; dont la laide jalousie passait pour une « preuve d’amour » ; dont les remarques froides et humiliantes ont laissé des traces profondes. Nous avons toutes et tous en tête ce stéréotype de la « femme blessée », qui n’a pas d’autre choix, croit-on, que d’accepter son sort avec fatalité.

Et parfois, cette femme, c’est nous.

*

Je ne suis pas une parfaite féministe – de toute façon, une telle chose n’existe pas. Ainsi, je l’avoue, je me pose souvent cette question : mais pourquoi tant de femmes sont-elles victimes de violences conjugales (violences psychologiques incluses) ? Pourquoi tant de femmes se retrouvent-elles sous l’emprise d’un conjoint qui les contrôle ou les maltraite ? Pourquoi, comble du pire, font-elles même parfois des enfants avec ?

Je ne me demande pas pourquoi les femmes restent – ça, je le sais. Je connais le phénomène d’emprise, la difficulté de partir quand on est dépendante financièrement et/ou quand on a des enfants, le danger qu’accompagne la fuite (la rupture étant l’un des principaux facteurs déclenchants du féminicide). Non : je me demande pourquoi elles acceptent, dès le départ, d’entrer dans ce type de relation.

Si le féminisme part du postulat que les femmes ne sont pas par nature plus faibles, plus timorées ni plus « soumises » que les hommes, alors il doit s’interroger sur la manière dont cette faiblesse se construit, sur la manière dont elle créé une porosité à la violence masculine, et surtout : sur la façon dont les femmes peuvent y échapper.
Car les chiffres des violences conjugales ne procèdent pas d’un malheureux hasard, ni d’une triste fatalité.

A la source, se trouvent la masculinité toxique mais aussi la féminité traditionnelle, cette construction sociale qui prépare et asservit les femmes à un destin prétendument inéluctable. Ce que nous avons fait du genre masculin est un problème, mais il n’est pas le seul. La construction du féminin, entre insatisfaction de soi, vulnérabilité et recherche permanente de protection, en est un autre.

Et ce que nous avons créé, nous pouvons maintenant le défaire.

La violence, une expression de la domination masculine

Les violences conjugales (1) sont un continuum. Elles ne commencent ni ne finissent pas toutes par des coups, des cris, du sang. Il faut avant tout les voir comme une échelle, une sorte de verre gradué qui commence avec la violence psychologique et/ou verbale.

Mais qu’est-ce que la violence psychologique ? Nous en avons souvent une image distordue, « fantasmée », alors même qu’elle possède de nombreux visages. Certaines manifestations peuvent à ce titre paraître anodines, parce qu’elles sont banalisées, voire romantisées par la société : par exemple, la jalousie, le contrôle de l’autre, le paternalisme ou la possessivité. Pourtant, elles s’inscrivent pleinement dans le cadre de la domination masculine – dont elles sont d’ailleurs l’un des symptômes. Ainsi, certains hommes commettent des violences parce qu’ils considèrent que les femmes (leurs femmes) sont des choses, qui peuvent à ce titre être contrôlées, muselées et mises sous tutelle.

Dévaloriser l’autre, le critiquer, l’humilier, lui imposer des contraintes (ne sors pas après telle heure, ne porte pas tel vêtement, n’achète pas tel objet, arrête de voir cette amie, ne parle pas aux hommes…), le tirer vers le bas, lui parler mal voire l’insulter, lui faire du chantage, outrepasser son consentement, contrôler ses allées et venues, ses conversations, son téléphone, son compte en banque, son historique Internet… constituent des violences psychologiques. Bien évidemment, un reproche ou un mot plus haut que l’autre ne constituent pas en tant que tels des violences. C’est la récurrence de la situation, notamment, qui permet de les qualifier.

Lisez cet article éclairant sur les cyberviolences, que l’on connaît finalement mal.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la violence psychologique procède du même mécanisme que la violence physique : toutes deux composent les facettes d’une même pièce. Même si la première ne débouche pas nécessairement sur la seconde, elles sont interdépendantes.

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Cartographie des comportements violents dans le couple

*

Constat terrible, mais réel : les femmes sont conditionnées à tolérer la violence masculine. Par exemple, les romances auxquelles nous sommes biberonnées depuis le plus jeune âge nous donnent souvent à fantasmer sur des comportements problématiques, comme le contrôle et la possessivité – deux éléments qui n’ont rien à faire dans une relation saine. De Twilight à 50 nuances de Grey en passant par After, les romances pour adolescentes et jeunes adultes sont la plupart du temps coulées sur le même modèle hétéro-patriarcal, avec un héros « viril » qui domine de manière décomplexée sa partenaire, et une jeune femme naïve et inexpérimentée qui se soumet entièrement à lui – tout en étant censée aimer ça.

Ou comment notre environnement façonne des fantasmes et des désirs qui, sur le long terme, peuvent s’avérer dangereux.

(1) Les violences conjugales sont protéiformes : elles ne sont pas seulement physiques mais peuvent aussi être verbales, sexuelles, psychologiques, économiques… (voir tableau)

Victime, nom féminin

On rappelle souvent les chiffres des féminicides ou les statistiques des violences conjugales sans vraiment se préoccuper du cadre dans lesquelles elles s’exercent. Pourtant, les violences faites aux femmes sont indissociables du système patriarcal : elles n’existent que parce que la domination masculine a encore cours.

Depuis quelques années, nous remettons de plus en plus en cause la masculinité toxique et ses fruits pourris. C’est une excellente chose – et une première étape. Mais nous ne devons pas seulement éduquer les hommes. Nous devons aussi donner du pouvoir aux femmes.

J’entre maintenant sur un terrain miné. Le sujet est délicat, voire tabou. Et pourtant : impossible de dissocier le pouvoir exercé par les hommes sur les femmes de la soumission de celles-ci. Les hommes ne peuvent dominer que parce que les femmes acceptent, de manière tacite, d’être dominées. Et c’est particulièrement vrai dans le cadre du couple, lieu « sanctuarisé » s’il en est. 

Le but n’est évidemment pas de dire que de nombreuses femmes sont violentées parce qu’elles l’ont bien cherché ou parce qu’elles l’ont voulu. Il n’y a qu’un seul coupable, et ce sera TOUJOURS l’agresseur. Néanmoins, beaucoup trop de femmes « acceptent » encore d’être dominées au nom de l’amour. Comme s’il s’agissait d’une fatalité inhérente à leur condition de femme, une sorte d’héritage immatériel venu du fond des siècles. Subir. Se persuader que c’est « normal ». C’est comme ça. On finit par s’y habituer.

Les femmes n’entrent pas dans des relations abusives de manière consciente, parce qu’elles aiment être brimées, qu’elles sont naturellement soumises ou un peu maso sur les bords. Elles ne se disent pas : « chouette ! encore un sombre connard » lorsqu’elles se mettent en couple avec un homme toxique. Tout cela s’opère de manière inconsciente, parce que la société les a éduquées à avoir un seuil de tolérance particulièrement haut et un niveau d’exigence corollairement bas. À voir dans des comportements abusifs de l’amour. À être dépendante des autres – particulièrement des hommes. À se détester en silence. À ne pas pouvoir se suffire à elles-mêmes (la dépendance émotionnelle des femmes est une manne formidable pour le patriarcat). Et, par-dessous-tout, à considérer le célibat comme la pire des humiliations – tout, plutôt que d’être seule.

Et cela donne pléthore d’articles dans les magazines féminins (du style : « Pourquoi vous ne tombez que sur des connards » ou, version plus poétique, « Comment être enfin heureuse en amour »), faisant ainsi passer un problème politique pour une simple problématique individuelle.

Redonner du pouvoir

Nous ne saurions évoquer le système patriarcal (et ses conséquences) sans pointer du doigt l’une des branches sur lesquels il est assis : la dévalorisation du féminin.

À ce titre, la confiance en soi est un sujet politique pour les femmes.

Jusqu’à il y a peu, je levais les yeux au ciel lorsque j’entendais dire qu’il est « difficile d’avoir confiance en soi quand on est une femme ». Victimisation inutile, me disais-je. Je ne voyais pas le rapport. Et puis j’ai fini par comprendre. Quand l’élément féminin est dévalorisé par la société, quand les femmes sont sommées dès le plus jeune âge d’être belles, douces, minces, parfaites, quand leur physique est régulièrement scruté, quand elles reçoivent des remarques sexistes, quand leurs décisions sont remises en cause, leurs trajectoires strictement codifiées (quoi ? à 35 ans, tu n’es toujours pas mariée ?) ou leurs accomplissements dévalués (tu as obtenu une promotion ? c’est bien ma chérie, mais quand est-ce que tu fais un enfant ?), la confiance en soi peut être difficile à acquérir.

Dévalorisées par la société, les femmes finissent alors, par un effet miroir, à se dévaloriser elles-mêmes. À penser qu’elles ne sont pas assez, qu’elles ont peu de mérite, qu’elles ne doivent pas trop en demander. C’est dans cette vulnérabilité construite de toutes pièces que se trouve la faille.

Ne pas s’aimer est un risque. Il y a, j’en suis convaincue, une forte corrélation entre l’estime que l’on se porte et la qualité de nos relations amoureuses.

Le début de ma vie amoureuse fut à ce titre largement insatisfaisant : aucun abus (on en viendrait presque à se trouver chanceuse pour ça), mais une constellation de mini-relations ayant l’intérêt et la saveur d’un cornet de frites molles. Mes besoins, mes envies n’étaient pas respectées – par les autres, certes, mais avant tout par moi-même. J’étais cette fille qui tapait « comment faire tomber amoureux un homme » dans Google et prenait de bon cœur les miettes qu’un type médiocre consentait à lui offrir.
Est-ce un hasard si, à l’époque, encore conditionnée par les injonctions à la féminité traditionnelle, je manquais de confiance en moi ?

Je suis convaincue que non.

Amour, genre et violences

Par peur de culpabiliser les victimes, nous détournons le regard.

Nous le dirigeons uniquement vers les hommes – et c’est une nécessité puisqu’ils représentent l’immense majorité des auteurs de violence, mais ce n’est pas suffisant. La lutte restera vaine si nous ne donnons pas du pouvoir aux femmes ; si nous ne leur fournissons pas les outils pour s’émanciper. Si nous ne nous saisissons pas des attendus de la féminité traditionnelle, si nous ne concédons pas qu’ils puissent représenter un danger.

La masculinité et la féminité en tant que constructions sociales agissent comme des vases communicants. Nous apprenons aux hommes à être des agresseurs, et aux femmes à se faire proies. C’est dans cette « dualité » socialement construite que les genres se nourrissent l’un de l’autre. Et c’est pour cette raison que nous devons sortir de la rhétorique fataliste, qui sous-entend que nous sommes dépourvu.es de toute marge de manœuvre, pour nous intéresser à la façon dont nous devons enfin armer les femmes. De savoir ; de confiance ; de connaissances ; de pouvoir.

Car nous n’expliquons pas aux femmes ce qu’est une histoire d’amour « normale », c’est à dire saine et équilibrée.

Nous ne leur apprenons pas à repérer les signaux d’alarme dans une relation amoureuse. Nous les gavons dès la naissance d’une vision sexiste et distordue de l’amour hétérosexuel, censé justifier les pires comportements.

La complaisance de la société envers les hommes dominateurs et violents joue également un rôle : de manière collective, nous finissons par considérer des situations abusives comme des « histoires de couple » ou de banals conflits conjugaux. Ignorant les mécanismes systémiques – et réversibles – qu’il y a derrière.

Maintenir les femmes dans l’exaltation d’une féminité obéissante, désarmée, dépendante, dans cette vulnérabilité construite de toutes pièces, et dans l’ignorance de ce qu’est l’amour et le respect, permet la pérennisation de ces violences.

*

Que faire maintenant ?

Nous devons éduquer les femmes à prendre confiance et à trouver le pouvoir en elles, à repérer les « red flags » (drapeaux rouges, en anglais) qui annoncent une relation toxique, et à exiger le respect et le bonheur qu’elles méritent. Une relation amoureuse bascule très rarement dans la violence d’un seul coup, comme on actionnerait un interrupteur. Les signes « avant-coureurs » sont connus : apprenons aux femmes à les repérer. Et à les refuser.

Les normes sociales qui enferment les femmes dans des trajectoires rigides doivent également être remises en cause : cessons de faire du couple hétérosexuel l’aboutissement suprême, arrêtons d’abreuver les filles de contes de fées puis de romances toxiques, cessons de voir les femmes comme de futures épouses en puissance pour les considérer enfin comme des êtres à part entière, cessons de glorifier les relations amoureuses et le mariage, cessons d’en faire les indispensables jalons de toute vie de femme réussie. N’oublions pas que le couple ne met pas les femmes à l’abri : en fait, c’est même le contraire. Statistiquement, les femmes sont plus en danger dans leur propre foyer que partout ailleurs.

À ce titre, l’entourage a un rôle important à jouer : trop de proches des victimes les culpabilisent encore, les enjoignent à se montrer « plus conciliantes » et « moins exigeantes » lorsqu’elles rapportent des abus, balaient le problème en proposant des solutions stériles (« allez voir un psy », « essaye de rallumer la flamme avec de la lingerie sexy », « prenez du temps à deux »…), voire se montrent complaisants à l’égard des hommes violents.

Souvenons-nous enfin qu’il n’y a pas de déterminisme : la violence et la volonté de dominer ne sont pas intrinsèques aux hommes, tout comme la soumission n’est pas inhérente aux femmes. Nous ne faisons que reproduire des modèles genrés, fruits d’un conditionnement vieux de plusieurs milliers d’années.

Enfermer les femmes dans un rôle de victime « par essence » (impuissante, inerte, dépourvue de libre arbitre), comme le font de nombreux mouvements féministes, ne résoudra jamais rien – nous jouons cette partition depuis des années, et les chiffres des violences, tout comme ceux des féminicides, ne baissent pas. Les femmes ne tombent pas dans le piège des violences conjugales comme on tomberait dans un trou, sans préambule, sans conditionnement préalable, au gré d’un hasard inéluctable.

Éduquons donc les hommes à ne pas dominer, et les femmes à n’accepter aucun abus.

C’est certainement dans cette recherche d’un équilibre nouveau, que se niche l’un des combats contre les violences conjugales.

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Droit à l’IVG : Indignons-nous !

 

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Une journée ordinaire au cœur du patriarcat.

Mardi 12 mars, le Syngof, 1er syndicat des gynécologues obstétricien-nes en France, a appelé dans un email adressé à ses 1600 membres à une grève des interruptions volontaires de grossesse : « Préparez-vous à ce que le syndicat vous donne l’ordre d’arrêter les IVG si la ministre de la Santé refuse de nous recevoir ».

La raison de ce chantage : des revendications liées au plafonnement des garanties du FAPDS (Fonds de garantie des dommages consécutifs à des actes de prévention, de diagnostic ou de soins dispensés par des professionnels de santé), une assurance professionnelle qui sert à indemniser les patient.es en cas de préjudice grave.

Si ce n’était pas si tragique, on aurait presque pu croire à une farce.

Dans quel monde des professionnels de santé dotés d’obligations éthiques et déontologiques, ainsi que d’un devoir de représentation, peuvent-ils se penser légitimes à bafouer le droit des femmes à disposer d’elles-mêmes pour faire entendre leurs petites revendications ? Quelques jours après la Journée internationale des droits des femmes, la moitié de la population française se voit donc prendre en otage par un syndicat composé de médecins dont l’activité première consiste à soigner et aider les femmes. Quelle douce ironie.

Passons sur le fait que ce syndicat soit composé pour majorité d’hommes, ce qui est à peu près aussi ridicule que si une majorité de femmes dirigeaient le syndicat des andrologues (qui n’existe pas, mais c’est une autre histoire), ou décidaient d’ordonner l’arrêt à grande échelle des vasectomies.

Passons également sur le fait que des hommes adultes, et a priori dotés d’une intelligence en bon état de marche, n’aient rien trouvé de mieux que de prendre les femmes pour otages symboliques de leurs doléances, un peu comme si celles-ci n’étaient pas des êtres humains mais des objets à hypothéquer.

Ces propos honteux sous-entendent que l’IVG serait un droit optionnel, accessoire, négligeable. Pas vraiment un droit, d’ailleurs, mais une concession péniblement faite aux femmes, susceptible d’être révoquée par la simple volonté d’autrui.

Ils démontrent également l’absence de considération qu’ont ces médecins pour leurs patientes, et tout le mépris paternaliste, la bêtise, la négligence et le sexisme crasse qui les animent. Rappelons que l’actuel président du Syngof, Bertrand de Rochambeau, s’était illustré pour ses propos anti-IVG (qu’il comparait avec force nuance à un homicide) au micro de Quotidien en septembre dernier.

Qu’est-ce qui ne va pas avec cette bande de guignols pour qu’ils trouvent normal de brandir avec désinvolture la menace d’un arrêt des IVG, un peu comme on menacerait de priver de dessert un enfant récalcitrant ? Nous ne parlons pas seulement d’un acte médical ordinaire, quoique cela serait suffisant pour s’indigner : nous parlons aussi et surtout d’un droit fondamental.

« Si on ne fait pas des menaces qui inquiètent la société, nous ne sommes pas entendus », s’est défendu Jean Marty, ancien président du Syngof, à France Info.

Alors OK mon gars, mais les droits des femmes ne sont pas un épouvantail que l’on agite en tapant du pied quand on veut être « entendu ». De par ta profession, tu devrais en avoir conscience mieux que quiconque. Aux dernières nouvelles, tu es un foutu professionnel de santé doté de responsabilités importantes, pas un gamin de 5 ans qui menace de piquer une crise quand il n’est pas content.

Pour information, sache que le corps des femmes n’est pas et ne sera jamais un support aux revendications politiques d’autrui. On ne peut pas faire grève en privant un groupe de personnes d’un droit fondamental dont elles ont la pleine jouissance : dans ton monde malade, c’est peut-être une possibilité attrayante, mais cela n’existe pas dans un Etat de droit comme le nôtre. Et puis enfin, menace-t-on d’émasculer les hommes à la scie sauteuse pour faire entendre nos revendications féministes ? Je ne crois pas.

Pour rappel, une femme meurt toutes les 9 minutes d’un avortement clandestin dans le monde. Cet appel à la grève des interruptions volontaires de grossesse est donc particulièrement malvenu, en plus d’être illégal. En France, le droit à l’avortement existe depuis 1975 : il est le fruit d’une histoire difficile et d’une lutte de longue haleine. Même entériné par la loi, il est hélas régulièrement menacé et remis en question. Et c’est précisément la raison pour laquelle le Syngof s’est cru légitime à pouvoir appeler ses adhérent.e.s à une « grève » des IVG. S’il est rentré dans la loi, ce droit n’est (toujours) pas rentré dans les mœurs. En témoigne la stigmatisation dont font l’objet les femmes qui y ont recours, même lorsqu’elles sont sûres de leur choix, même lorsqu’elles le vivent tout à fait bien, même lorsqu’elles en ressortent libres et soulagées.

Et qu’importe que le statut professionnel de ces médecins les soumette à certaines obligations déontologiques – dont celle, essentielle, de respecter la volonté des patient.e.s. Les droits des femmes sont si peu importants à leurs yeux qu’ils peuvent clamer haut et fort leur volonté de pratiquer le délit d’entrave à l’IVG de manière organisée, sans en ressentir aucune honte ni gêne.

C’est dire l’estime qu’ils portent à leurs patientes.

*

Puisque des professionnel.lle.s de santé peuvent apparemment exercer leur métier à la carte, et selon leurs desiderata, on attend donc avec impatience la grève des transplantations cardiaques, la grève des prises de sang, la grève des IRM et la grève des consultations de médecins généralistes.

Mais… OH, attendez ! Ce pourrait-il que le droit des femmes à disposer de leur propre corps soit le cœur même de cette sinistre affaire ? Pourquoi ne pas avoir plutôt réclamé une grève des frottis ou une grève des accouchements ?

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La réponse est simple : parce que l’IVG est encore et toujours le diable des actes médicaux, et qu’il n’est toujours pas considéré comme un droit « comme les autres », un droit « qui va de soi », mais plutôt comme une largesse concédée aux femmes, soumise à conditions et surtout à la bonne volonté de celui ou celle qui le pratique.

Une ambivalence légitimée par l’existence de la clause de conscience, qui permet aux médecins de refuser de pratiquer une interruption volontaire de grossesse (tout en contribuant à diaboliser cet acte médical pourtant « ordinaire »). N’y a t-il pas là une contradiction dérangeante ? Un droit fondamental peut-il être révoqué par la seule volonté d’un individu ?

Par ailleurs, si un.e gynécologue répugne à pratiquer des IVG de par ses « convictions », ne devrait-il/elle pas plutôt se diriger vers l’expertise-comptable ? Il paraît qu’on y fait également de très belles carrières.

*

Les mecs – je dis « les mecs » parce qu’il y a apparemment peu de femmes dans votre petit cénacle, ce qui est un peu ironique sachant qu’elles sont les premières concernées… mais vous nous direz quand on sera autorisées à prendre des décisions sur nos propres corps, hein ! –, sachez qu’aucun mot ne pourra jamais exprimer la force et l’intensité de mon mépris. Allez, du balai ! Il est temps que cette médecine de l’ancien monde disparaisse pour laisser enfin place à des professionnel.lle.s de santé dignes et engagé.e.s, qui ont à cœur de soigner et aider les femmes qui en ont besoin, et qui surtout ne voient pas dans leur profession l’opportunité d’occuper une position de pouvoir qui répond à leurs vieux fantasmes merdiques de domination.

Parce qu’il y en a assez.

Assez que les hommes aient la mainmise sur les corps des femmes.

Assez que le droit à l’IVG soit manipulé comme un vulgaire épouvantail. Un droit (durement) acquis n’a pas à être remis en cause, ni soumis à conditions.

Assez que des professionnels de santé décident des tâches qu’ils veulent bien accomplir dans le cadre de leur travail, comme si celui-ci était à la carte.

Assez que les femmes subissent jusque dans leur chair la misogynie crasse et la volonté de domination de certains hommes.

Assez que les décisions qui concernent le corps des femmes soient majoritairement prises par des hommes (âgés et – souvent – réactionnaires, pour ne rien arranger). Cette ingérence est aussi ridicule qu’insupportable.

Assez que les lieux où s’exerce le pouvoir et où se prennent les décisions ne laissent entrer que les femmes au compte-goutte, alors que celles-ci représentent 52% de la population mondiale.

Assez.

A l’heure où j’écris cet article, l’Ordre des médecins a fermement rappelé à l’ordre le Syngof dans un communiqué dénonçant une « contravention claire aux obligations déontologiques » des gynécologues. « Quelles que soient les revendications des médecins adhérents au Syngof quant à leur couverture assurantielle, ils ne sauraient à ce seul motif mettre en difficulté des femmes, en se retirant de soins auxquels la loi leur donne accès », précise-t-il.

La ministre de la santé Agnès Buzyn a quant à elle dénoncé le « caractère inadmissible de ces menaces ».

Et s’il n’est pas question de jeter le discrédit sur toute une profession, je ne saurais que trop vous encourager à consulter des sages-femmes, qui sont, rappelons-le, aptes à s’occuper du suivi gynécologique des femmes en bonne santé (dépistage, frottis, information sur la contraception, etc).

Une militante du Groupe F, Anaïs Leleux, a également conçu un formulaire qui permet d’envoyer un mail automatique enjoignant l’Ordre des médecins à prendre des mesures vis-à-vis des Dr Marty, de Rochambeau et de la Secrétaire générale du syndicat, Elisabeth Paganelli. À vos claviers !