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Girls don’t kill

La violence féminine est-elle un oxymore ?

Elle reste, en tout cas, largement (pour ne pas dire uniquement) traitée sous le prisme de la pathologie. Les femmes violentes, meurtrières, infanticides, criminelles, ou tout simplement délinquantes, énervées, fermement politisées, ayant le poing et la répartie faciles, sont souvent vues comme des « anomalies ». Monstres de foires, objets de curiosité morbides, elles n’ont le choix que d’être folles, ou victimes.

 

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Jacqueline Sauvage, Véronique Courjeault (la fameuse affaire des « bébés congelés »), Cécile Bourgeon (mère de la petite Fiona, qui fut battue à mort avant d’être enterrée), Fabienne Kabou (qui abandonna son bébé sur une plage de Berck à la marée montante), Michelle Martin (ex-épouse et complice de Marc Dutroux), mais aussi les « filles » de la secte de Charles Manson…

Ces femmes tristement populaires, qui ont toutes en commun d’avoir tué, ont été décrites par les médias comme « instables », « fragiles », « influençables », souvent « sous emprise ». Leur violence fut présentée comme un effet collatéral, comme la résultante d’une pathologie qui les dépasse : elle ne peut pas exister pour elle-même, ni naître en réaction à un élément extérieur. En cela, elle doit nécessairement être précédée par leur psychisme fragile, leurs traumatismes passés, leur extrême vulnérabilité.

Victimes d’elles-mêmes, ou des autres.

Quand elles ne sont pas les jouets ni les extensions de la violence masculine, donc, les femmes violentes sont malades  – un mot fourre-tout, qui permet d’expliquer tout et n’importe quoi.

Leur violence est pathologisée, « justifiée » par des troubles divers, des traumatismes anciens, des enfances martyres. Leur monstruosité doit s’expliquer par des éléments parfaitement rationnels, pour contrer l’absence de sens qu’elle représente par son existence même.

Pourquoi cette absence de nuance ? Que dit de nos biais de genre la façon dont nous traitons la violence des femmes ?

Pour voir poindre une (toute petite) ébauche de réponse, commençons par analyser le traitement journalistique et/ou artistique de certaines affaires criminelles impliquant des femmes.

Prenons le cas Michelle Martin (ex-femme de Marc Dutroux), surnommée « la servante du diable ». Son surnom l’indique : elle ne fait que servir. Pour un peu, on pourrait presque la croire irresponsable. On s’aperçoit d’ailleurs, quand on lit les articles qui lui ont été consacrés, que les journalistes lui dénient toute autonomie, tout libre-arbitre en sous-entendant largement qu’elle ne mesurait pas la portée de ses actes. On dit d’elle qu’elle a foncé dans le tas sans réfléchir, sans se rendre compte de ce qu’elle faisait, folle amoureuse d’un diable et soumise à ses moindres désirs. Sous emprise.

Cécile Bourgeon, elle, est décrite comme étant une « compagne sous influence », une femme « fragile » qui n’avait plus son « libre-arbitre ». Ce qui ne l’a pas empêchée de commettre des maltraitances sur sa fille, puis d’enterrer son corps mort.

Quant aux adeptes de Charles Manson (responsables, avec un autre homme, du massacre de Sharon Tate en 1969), elles sont des « adolescentes paumées et immatures », des « vestales », qui « torturent et tuent en [son] nom et sur [son] ordre ». Deux livres sont récemment parus à ce sujet : « The girls », d’Emma Cline, et « California Girls » de Simon Liberati, qui contribuent – sans nécessairement le vouloir – à romantiser cette ignoble affaire. 

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Même dans le glauque, le sale, la barbarie la plus absolue, ne pas oublier de romancer la féminité, de la rendre vaguement rock, glamour et sexy – avec un soupçon de mythologie romaine, si possible –, de lui conférer un parfum de soufre, de l’associer à la soumission, la perdition, la servilité la plus crue. Ne pas émettre l’hypothèse que, peut-être, ces filles-là savaient parfaitement ce qu’elles faisaient.

Qu’elles étaient peut-être moins paumées que nous devant cette réalité qu’elles mettent au jour, à savoir que la violence n’a pas de genre.

 

 

Le cas des femmes parties en Syrie rejoindre Daech est à ce titre parlant. Celles-ci ont souvent été présentées dans les médias comme « les femmes des combattants de l’EI », un surnom qui les exonère discrètement de toute responsabilité individuelle, en plus de faire d’elles de simples accessoires dépendants de la pensée et de la volonté d’autrui.

Dans les articles qu’on leur consacre, elles sont généralement décrites comme des « proies faciles », des femmes « perdues », « à la personnalité fragile », « sous emprise de la propagande développée par les djihadistes ».

Vulnérables, ignorantes, incapables de saisir la portée de leurs actes. De funestes idiotes.

C’est oublier (ou à ne pas croire à) leur détermination, leur violence, le tranchant de leur pensée, la radicalité de leurs convictions.

Ces femmes bénéficient également d’une tolérance plus grande de la part de l’opinion publique, peut-être grâce à leurs enfants – desquels on peine à les dissocier – et à la vulnérabilité dont on les affuble : globalement, nous sommes plus prompts à voir dans leurs actes une cruelle erreur de jeunesse.

Et lorsqu’on découvre que certaines d’entre elles sont à l’origine d’un projet d’attentat (en septembre 2016, deux femmes de 29 et 19 ans ont tenté de mettre le feu à une voiture remplie de bonbonnes de gaz aux abords de Notre dame de Paris), on tombe des nues : quoi, comment ? Des femmes terroristes ?

On cherche l’homme qui, en arrière-plan, doit nécessairement tirer les ficelles. Ne le trouvant pas, on s’offusque alors de ce monde qui part à vau-l’eau, de ces filles qui se masculinisent (la seule et unique référence étant évidemment le masculin), se gorgent de violence, se modifient génétiquement.

Un mystère insondable.

 

 

Discours genrés

Globalement, le discours dominant consiste à exonérer –  ou a minima justifier par des éléments extérieurs – la responsabilité individuelle des femmes violentes, comme si leur essence même excluait chez elles toute velléité de violence. 

Quand on déroule le fil de leur vie, le scénario est presque toujours le même : enfants puis adolescentes fragiles, elles mènent une vie de tâtonnements avant de rencontrer leur futur partenaire. C’est là, rideau noir, que leur vie bascule. Elles n’étaient pourtant pas destinées à faire le mal. S’il n’y avait pas eu cette funeste rencontre, elles seraient restées dans le droit chemin, fidèles à ce que la société attend des femmes : bonnes citoyennes, bonnes épouses, bonnes mères, sages et bien peignées. Mais le destin en a voulu autrement, faisant d’elles les marionnettes de la folie d’autrui.

Dans ces récits, il y a presque toujours un mentor, un chef d’orchestre qui, à la faveur d’une rencontre, referme ses griffes sur une pauvre femme égarée et la modèle à son image, lave son cerveau de toute morale, l’éduque à la monstruosité. Le grand méchant loup et la brebis égarée. Le Mal qui pervertit le Bien.

Lorsque nous évoquons la violence des femmes (que nous dissocions soigneusement de la violence humaine, la femme étant l’Autre, le particulier), nous y apposons une éternelle vision genrée. Ainsi, nous sommes incapables de voir les criminelles autrement que comme les avatars des hommes violents, comme si elles ne pouvaient pas exister par et pour elles-mêmes.

*

Les hommes tuent parce qu’ils sont en colère, déçus, trahis, trompés. Leur fureur est légitime, socialement comprise et excusée. L’horreur qui surgit ne constitue aux yeux de la société qu’une réaction banale et prévisible face aux lâches manquements des autres : une femme qui se dérobe, un voisin qui fait du bruit, un enfant qui désobéit. L’abjecte expression « crime passionnel », qu’on rencontre encore souvent dans les rubriques faits divers, contient à elle seule toutes les justifications apportées par la société aux accès de violence, aux désirs de destruction des hommes.

Les femmes violentes, a contrario, forment une constellation de taches noires sur la ligne droite de la normalité sociétale, et tout particulièrement sur la normalité du genre. Lorsqu’elles tuent, c’est parce qu’elles sont en proie à la folie, au délire, à la maladie, ou parce qu’elles ont subi un lavage de cerveau. Lorsque les femmes manifestent de la violence, c’est soit un effet de leurs névroses, soit un effet de leur soumission, de leur dépendance à autrui, de leur faiblesse en fin de compte. Il lui a dit de tuer, et elle l’a fait. Il l’a poussé à commettre des actes terribles, elle s’est exécutée. Elle ne se rendait pas compte. Elle était prise dans ses filets. Il la manipulait.

Dans tous les cas, elles ne sont pas « normales », puisqu’elles contreviennent aux prescriptions genrées qui voient les femmes uniquement comme des victimes, et non comme des bourreaux.  

Certes, la violence naît souvent sur le terreau de la souffrance psychique. Mais « déresponsabiliser » les femmes de leurs actes, en invoquant la folie, la maladie, l’emprise, revient aussi à leur nier tout libre-arbitre, toute maîtrise d’elles-mêmes, toute indépendance dans les actes comme dans les idées. À faire de la violence une prérogative exclusivement masculine. Comme si les femmes ne pouvaient faire preuve de violence, de cruauté, de barbarie que lorsqu’elles y sont contraintes – par un tiers, ou par un jeu malheureux de circonstances.

Comme si la violence ne pouvait pas naître dans un système féminin.

Une étude française de 2012 a d’ailleurs montré que les juges sont plus indulgent.e.s avec les femmes, en comparant les sanctions prononcées en comparutions immédiates à l’encontre de 1228 prévenu.e.s (hommes et femmes confondus).

La conclusion est claire : en prenant en compte quatre critères (infraction commise, antécédent judiciaire, situation professionnelle et nationalité), les femmes sont moins condamnées, ou bien condamnées à des peines moins lourdes que leurs homologues masculins. A situation comparable, elles bénéficient plus souvent d’une relaxe ou d’une peine de prison assortie d’un sursis.

« Cette indulgence vis-à vis des femmes se vérifie d’autant plus que le délit est perçu comme ‘masculin‘, a expliqué l’un des auteurs de l’enquête, Thomas Léonard. « Moins une femme est crédible dans l’infraction qui lui est reprochée, plus elle sera jugée de manière clémente ». Ainsi, « les délits avec violences sont, dans l’imaginaire collectif, associés aux hommes ».

*

En réalité, les magistrat-e-s ne font que calquer leurs propres biais de genre sur des réalités aussi complexes que disparates. Nous pensons aux femmes comme des êtres doux, inoffensifs, empathiques, maternels (où que l’on se place, la sempiternelle figure de la mère n’est jamais très loin). L’idée même qu’elles puissent être animées de mauvaises intentions, qu’elles puissent tuer, violenter, torturer sans y avoir été précédemment contraintes dépasse notre système de pensée.  La violence des femmes, pourtant bien réelle, se heurte à la vision archaïque que nous entretenons du féminin.

Même les milieux féministes tendent à nier la violence des femmes ou à l’excuser, contribuant ainsi à renforcer les stéréotypes de genre : Elle n’a jamais voulu aller aussi loin. Elle ne se rendait pas compte de ce qu’elle faisait. C’était une femme fragile et abîmée par la vie. 

Pourtant, vouloir défendre les femmes à tout prix parce qu’elles sont femmes ne sert pas la cause féministe : bien au contraire.

 

 

 

Politique de la violence

Enfin, il y a le cas de la « violence ordinaire ».

Quand les femmes descendent dans la rue, quand elles manifestent, quand elles crient, quand elles protestent, quand elles cognent, on s’étonne ainsi de les trouver là, dans cette agora où elles sont d’habitudes si peu visibles.

On les observe alors d’un œil circonspect, tentant de disséquer leurs motivations, se lançant à corps perdu dans de grandes analyses sur l’élan qui les anime. Que veulent-elles ? Pourquoi crient-elles ? La femme politisée est toujours objet de curiosités, parce qu’elle transcende sa condition millénaire : en refusant d’être cantonnée à l’ombre et au silence, elle rejoint la lumière, le mouvement, la cité, les clameurs, autant d’éléments qui ont longtemps été réservés aux hommes.

Ainsi, il y a les gilets jaunes, et il y a les femmes gilets jaunes. Tout comme il y a le peuple algérien (sous-entendu : les hommes) qui proteste, et il y a les Algériennes qui protestent.

Une division (pas si) subtile, qui renvoie à la différenciation sexuée et sexiste que nous opérons entre les hommes (l’universel, le neutre) et les femmes (l’autre, l’additionnel, le particulier).

Mais opposer les femmes aux hommes dans le champ des revendications politiques revient à opérer une scission qui n’a plus lieu d’être. Il est acté, dans la loi et dans les mœurs, que les femmes appartiennent tout autant à la sphère publique que les hommes ; à cet égard, la citoyenneté, la politique, les idées ne sont plus l’apanage du masculin depuis longtemps. Et d’ailleurs, les différences biologiques entre femmes et hommes ne les ont jamais empêché.e.es de se rejoindre dans cette chose universelle qu’est la colère.

Dans « La violence des femmes : occultations et mises en récit », publié en 2011, les sociologues Coline Cardi et Geneviève Pruvost écrivent très justement :

« L’un des moyens de préserver la distinction entre les sexes, puisque tel est l’un des ressorts de l’invisibilisation des femmes violentes par les institutions du contrôle social, peut être à l’inverse de réduire la focale à quelques cas spectaculaires, en associant la violence féminine à des figures, significativement dotées d’un prénom, d’un nom propre qui les particularisent, et à un répertoire d’action typiquement féminin : sans décliner la variété des classifications qui traversent les époques et des mondes sociaux, on se contentera de citer l’infanticide, le crime passionnel, l’empoisonnement, l’avortement. Ces crimes seraient le domaine réservé des femmes. Parce qu’ils sont liés à la scène domestique et conjugale, ils ne contreviennent pas aux stéréotypes de sexe. »

Elles démystifient également la violence féminine, en rappelant que sa rareté relative ne doit pas pour autant nous inciter à nier son existence ou à l’enrober de jolis atours.  En effet, si elle est bien « soumise à davantage d’obstacles organisationnels et symboliques », la violence féminine n’en est pas moins possible. Et réelle. 

Et de rappeler, de manière fort à propos, que « les femmes violentes sont [en effet] doublement déviantes : déviantes par rapport à la loi ou aux règlements qui proscrivent l’usage de la violence, déviantes par rapport aux frontières de genre qu’elles transgressent en usant d’un attribut masculin : la violence ».

Et c’est vrai que la violence des femmes semble beaucoup moins bien digérée que celle des hommes : peut-être parce qu’elle apparaît, dans l’inconscient collectif, comme « contre-nature ».

Quoique cela n’ait pas valeur d’étude sociologique, il suffit pour s’en rendre compte de lire les commentaires sous les articles traitant des femmes criminelles – le « pire » sort étant réservé aux mères infanticides : des tombereaux d’insultes, d’appels à un retour de la peine de mort, de crachats envenimés. Elles engendrent une rage incandescente, une haine aveugle, comme si leur faute ne se situait pas seulement dans le fait d’avoir enfreint la morale et donc la loi, mais aussi d’avoir outrepassé leur « place » de femme.

De s’être aventurées au-delà des frontières du genre, en se dressant violemment contre la sagesse, la douceur et la réserve que l’on prescrit aux femmes.

Et transgressant, par là, l’un des plus vieux tabous du monde. 

 

NB : en cherchant des images libres de droit pour illustrer cet article, les mots clés « femme violente » ne m’ont menée qu’à des images de femmes terrifiées, roulées en boule, courbées sous la menace d’un poing masculin. Une preuve de plus que, si la violence des hommes est acceptée voire banalisée [en particulier lorsqu’elle s’exerce sur les femmes], celle des femmes reste aujourd’hui un impensé.
Pour en finir avec la « Maman »

Pour en finir avec la « Maman »

En cette veille de Fête des mères, créée dans les années 20 après la Première Guerre Mondiale pour soutenir la politique nataliste française et institutionnalisée par le maréchal Pétain en 1941 (il est bon de le rappeler…), questionnons-nous sur l’importance de la figure de la mère dans la société française. 71EuuTY5uhL._SL1000_

Identités de femmes, identités d’hommes

A 70 ans, Hillary Clinton peut se targuer d’avoir une impressionnante carrière à son actif. Après avoir été sénatrice de l’Etat de New York, puis secrétaire d’Etat pendant le second mandat de Barack Obama, de 2009 à 2013, elle s’est imposée comme un véritable role model pour de nombreuses jeunes filles en devenant en 2016 la première femme candidate du parti démocrate pour le poste de président.e des Etats-Unis et en remportant la majorité des suffrages populaires au plan national (sans toutefois emporter la présidentielle).

Sur sa biographie Twitter, elle se définit pourtant ainsi : « Wife, mom, grandma, women+kids advocate, FLOTUS, Senator, SecState, hair icon, pantsuit aficionado, 2016 presidential candidate ».

Aussi surprenant que cela puisse paraître, Hillary Clinton, femme politique d’expérience s’il en est, se perçoit donc avant tout comme une « épouse, mère, grand-mère et première dame ». Son plus grand accomplissement professionnel à ce jour (avoir été la première femme candidate du parti démocrate à la présidentielle des Etats-Unis), fait la grise mine en queue de peloton, s’excusant presque d’être mentionné.

Hillary Clinton est loin d’être la seule femme puissante à se définir en premier lieu par rapport à sa situation familiale et plus largement ses relations sociales. De nombreuses femmes brillantes, qu’elles soient politiques, artistes, entrepreneuses, militantes, affichent fièrement sur les réseaux sociaux leur statut de mère et d’épouse, souvent même avant leur activité professionnelle. Un léger parfum de régression – à moins que nous n’ayons en fait jamais réellement avancé ? Quoi qu’il en soit, à l’ère du digital, la mise en exergue de son statut personnel ressemble de plus en plus à un passage obligé pour les femmes publiques. On ne s’étonne plus de lire, sur les réseaux sociaux, des descriptions de cet acabit : « XXX, épouse et mère de 3 enfants – accessoirement Prix Nobel de Littérature 2018 et triple championne olympique de patinage artistique ».

On peine à imaginer un Bill Clinton, un Emmanuel Macron ou tout autre homme puissant se définir en premier lieu comme un « dad of 3 » ou un « époux comblé ». Et pour cause : les hommes tendent à se définir par leurs activités et leurs réalisations, et non par les relations qu’ils entretiennent.

La façon qu’ont les hommes et les femmes de s’envisager, de se décrire, de construire et de situer leur identité n’est pas l’œuvre du hasard ni de la biologie. Elle est le fruit de milliers d’années de conditionnement sociétal, pendant lesquelles les hommes ont été valorisés pour leurs accomplissements et leur capacité à faire, à se suffire à eux-mêmes, et les femmes louées pour leur capacité à incarner une essence, à être (une mère, une épouse, une fille de…). Ainsi, et même si cela tend heureusement à changer, les femmes ne sont pas socialement valorisées pour leurs réalisations personnelles, mais pour les liens qu’elles entretiennent dans la sphère privée. On le remarque notamment avec ces éléments de langage, certes datés mais caractéristiques : une femme « fait un beau mariage » quand un homme, lui, est un « bon parti ». Derrière la théorie de la « complémentarité des sexes » se cache en filigrane l’idée que les femmes sont des objets, par opposition aux hommes qui, eux, sont des sujets représentant l’universalité.

Dans les médias, les femmes sont encore souvent représentées en tant que « femmes de », figurines muettes et sacrificielles posant dans l’ombre d’un individu de sexe masculin, objets décoratifs de peu d’exigences et d’accomplissements. De la muse à la First Lady, en passant par la figure immémoriale de l’épouse (la fameuse « femme de »), les représentations sociales des femmes ont longtemps été uniformes. Elles apparaissaient en effet majoritairement comme les accessoires des hommes, et non comme des personnes à part entière. Il n’est pas étonnant dans ces conditions qu’elles aient fini par intérioriser leur fonction supplétive, leur statut d’objet rattaché à un sujet – un homme, des enfants, une famille. Et qu’elles n’aient d’autre choix que de mettre en avant l’une des seules identités pour lesquelles elles seront unanimement reconnues, admirées et valorisées.

Ainsi s’est construite la figure séculaire de la « maman ». De la vierge Marie à la figure mythique de la mère de famille, les modalités de représentation des femmes – dans l’art, les médias, la culture de masse – ont très longtemps été restreintes à leur seul statut de mères. Les choses changent depuis plusieurs années, et c’est tant mieux : mais il reste de cet héritage séculaire de nombreux résidus. Comme des traces de sang dans la neige, les milliers d’années d’histoire et d’oppression qui nous précédent ne s’effacent pas si aisément.

Aujourd’hui encore, certes dans une moindre mesure, on n’attend pas des femmes qu’elles deviennent des génies, des écrivaines, des exploratrices, des scientifiques, des voyageuses au long cours, des entrepreneures. On attend d’elles qu’elles deviennent des mères, et surtout qu’elles le restent. Le non-désir d’enfant est d’ailleurs collectivement observé et analysé – quand on veut bien en parler – comme s’il s’agissait d’une cocasserie doucement pathétique. En 2018, la réflexion sur ce sujet est au mieux timide et hésitante, au pire complètement absente du débat public.

« Maman, c’est mon plus beau rôle » ; « Tu comprendras quand tu auras des enfants » ; « La maternité a changé ma vie » ; « depuis que j’ai des enfants, je vois les choses différemment » ; « on ne touche pas aux mamans ».

La rhétorique sacralisante sur la maternité qui « transforme, bouleverse, ouvre les yeux, apaise, rend meilleure » n’est pas nouvelle. Au-delà de sa véracité individuelle qu’il n’est pas question de remettre en cause, ce discours a priori innocent demeure le produit d’un système patriarcal qui essentialise les femmes et porte aux nues leurs qualités supposément « naturelles » pour mieux les dissuader de s’aventurer sur les plates-bandes des hommes, réputés si différents. En somme : à chacun son pré carré. Une stratégie plutôt fine puisqu’elle permet d’assurer, par la sacralisation d’un prétendu éthos féminin, la domination des femmes avec leur propre consentement.

C’est que la maternité reste pour l’instant la seule identité dont les femmes peuvent se prévaloir avec l’assentiment général. Dans nos sociétés sexistes, la maternité nimbe d’une aura particulière, et de nombreuses femmes s’emparent avec soulagement de cette identité qui leur confère, peut-être pour la première fois de leur vie, une importance.

Comme le souligne en effet la féministe américaine Andrea Dworkin dans son fort déprimant – mais non pas moins pertinent – ouvrage « Les femmes de droite« , « avoir des enfants demeure la seule contribution sociale créditée aux femmes – c’est l’assise même de leur valeur sociale ». Si les lignes sont indéniablement en train de bouger, il n’en reste pas moins que mettre en avant ses ambitions professionnelles, ses compétences ou ses accomplissements de toute nature ne va pas de soi pour les femmes, que le corps social se figure plus aisément en madones entourées de tendres enfants qu’en cheffes d’entreprise féroces. Le fait est là : appliqué à une femme, le mot « ambition » perd ses beaux atours pour se muer en un qualificatif peu louangeur.

Et si les modèles féminins mis en avant par les médias sont de plus en plus variés, la réalité dans laquelle nous vivons est toujours celle d’un monde qui repose sur les clivages de genre. Il est alors facile voire même logique qu’après des années de combat, les femmes décident de se rabattre sur le seul et unique bastion sur lequel elles ont le plein contrôle – et le pouvoir : la maternité.

S’il y a bien une question sur laquelle les féminismes peinent à s’accorder, c’est celle-ci. Comme tout ce qui touche au charnel, au corps, à la vie dans son aspect le plus organique, le plus férocement intime, primal, le sujet de la maternité est épidermique, et difficile à approcher. Il n’en demeure pas moins passionnant, en ce qu’il est au cœur même de la réflexion féministe et des questions qui s’y rattachent. Deux principaux courants s’affrontent à ce sujet : les féministes universalistes, dont Simone de Beauvoir est la figure de proue, qui postulent que la maternité est un levier de la domination des hommes sur les femmes, et les féministes différencialistes (aussi appelées essentialistes), pour qui la capacité des femmes à mettre au monde touche au sacré, et doit être célébrée en tant que tel. Pour la modeste féministe que je suis, il en va du mythe de la « maman » comme du mythe de la vierge, ces figures féminines censées représenter un idéal patriarcal de pureté docile. La sacralisation de la maternité nage maladroitement contre les avancées du féminisme, en ce qu’elle met en exergue une essence féminine qui n’a rien de naturel, et contribue insidieusement à légitimer les inégalités de genre.

 

Avoir (ou pas) des enfants : la glorification de la maternité comme vecteur de sexisme

La maternité comme identité féminine fondamentale est ainsi l’une des allégories les plus puissantes du sexisme bienveillant. Cette forme de sexisme, à l’opposé du sexisme hostile que l’on connaît tous et toutes, est une attitude subjectivement positive, qui semble différencier les femmes de manière favorable mais ne fait en réalité que « maintenir les inégalités sociales entre les genres » (voir à ce sujet l’étude de Marie Sarlet et Benoît Dardenne). C’est une forme de contrôle social, qui avance masqué pour mieux opérer. La célébration de la nature « féminine », supposément douce et maternante, et du rôle capital de la mère de famille est donc un piège dans lequel les femmes sautent à pieds joints. Forums, magazines, comptes Facebook et Instagram dédiés exclusivement aux « mamans » … l’existence de ces multiples canaux sans réels équivalents masculins en témoigne : devenir mère confine un statut particulier aux femmes. Mais de la mère mystifiée au sexisme ordinaire (« tu vas demander une promotion ? mais qui va garder les enfants ? »), il n’y a souvent qu’un pas.

D’ailleurs, il convient de respecter les règles patriarcales en la matière pour que la valorisation sociale opère, comme une mayonnaise bien tournée. Si vous continuez à travailler à un rythme effréné, vous avez perdu : vous n’êtes pas la « maman » idéale, celle dont raffole Instagram et ses filtres irisés. La maternité n’est glorifiée que dans la mesure où elle correspond aux canons patriarcaux de sujétion, de douceur, de dépendance et de sacrifice. Elle n’a vocation à être un vecteur d’épanouissement pour les femmes que si elle s’opère dans un cadre parfaitement normé, structuré, en un mot : prédéfini.

Il n’est pas question ici de nier la dose de courage et d’énergie nécessaires à l’éducation d’un ou plusieurs enfants, mais plutôt d’interroger les fondements ce « culte » moins innocent qu’il n’en a l’air. Encore aujourd’hui, la maternité demeure le prisme universel au travers duquel sont perçues les femmes, qu’elles souhaitent devenir mères ou non. Comme un liquide incolore, le sexisme se niche aussi dans cette contrainte au fatalisme biologique, qu’il est bien utile de convoquer lorsqu’on souhaite remettre les femmes à « leur place » – c’est-à-dire dans la sphère privée. L’essentialisation des caractéristiques féminines n’est en effet pas sans conséquences, puisqu’elle offre une justification facile et catégorique à l’existence des inégalités structurelles entre les sexes. Le plafond de verre ? C’est parce que les femmes ne sont pas aussi ambitieuses que les hommes et qu’elles préfèrent rester chez elles à s’occuper de leurs gosses. La division sexuée du travail ? C’est la nature, enfin ! L’assistanat sied bien mieux aux femmes que les postes de direction du fait de leur nature douce et obligeante. Quant aux inégalités de salaire, pourquoi payerait-on une femme autant qu’un homme, puisqu’elle va très certainement s’arrêter en milieu de carrière pour élever ses enfants ?

Il n’est pas toujours facile de débusquer les pièges du sexisme bienveillant, ni d’en comprendre les implications profondes : et c’est là toute sa force. Pourtant, nous devons entreprendre cet important travail de déconstruction si nous voulons atteindre un jour – et non pas seulement effleurer – l’égalité réelle entre les sexes, dans tous les domaines.
Dont la parentalité.

Les femmes ne sont probablement pas plus enclines génétiquement à désirer avoir des enfants – et à savoir s’en occuper – que les hommes. Là où l’on convoque la nature, c’est en réalité la culture qui s’exprime. Les femmes sont en effet socialisées depuis leur plus jeune âge à s’envisager comme des mères potentielles, au travers de jeux qui leur sont spécifiquement dédiés (poupées, dînette, etc.) et de discours réitérés sur la nature du rôle qui leur est dévolu dans la société. Il n’est jamais aisé de différencier le désir pur, intime du désir façonné par le conditionnement social. Mais il est possible de déconstruire les mythes qui façonnent notre société, afin d’assurer à chacun la capacité d’être libre, épanoui et de faire des choix éclairés.

 

Papa, où t’es ?

Une question se pose : où sont les pères, dans tout ça ? La parentalité ne réserverait-elle son fabuleux effet rédempteur qu’aux seules femmes ? Non : si ces dernières (sur)investissent la maternité, c’est avant tout parce que c’est accessible, confortable, attendu, et qu’elles seront valorisées socialement pour cela. Elles endossent le rôle gratifiant de la « maman » qu’on les a conditionnées à devenir depuis leur plus tendre enfance, lorsqu’elles jouaient avec des poupées, des dînettes et des chauffe-biberons miniatures. Elles se revêtent de cette identité comme on se love dans un plaid après une dure journée, poussées par la conscience qu’il s’agit de ce que l’on attend d’elles, convaincues après des années de contrôle social que leur accomplissement passe nécessairement par ce chemin ; que leurs réussites passées ne seront jamais rien à côté de leur nouveau statut de mère, collectivement envisagé comme une forme d’adoubement.

Etre fière de ses enfants, de la famille qu’on s’est créée est un sentiment naturel. Il n’est pas question ici de questionner les ressorts intimes de la maternité et du désir d’enfant, mais plutôt d’observer les implications de ce mythe au travers du prisme social et politique. Car n’envisager les femmes qu’au travers de leur seul statut de mère est un problème – encore plus lorsque les femmes elles-mêmes se repaissent de cette identité comme on se barbouille de chantilly, avidement, joyeusement, candidement, participant ainsi sans le savoir à leur propre oppression. Là où l’on glorifie la mère, on efface l’individu dans tout ce qui le compose, tout ce qui le rend unique : son histoire, ses désirs, ses réussites, ses échecs, ses talents, ses failles, ses forces, ses blessures, son potentiel, son avenir. On le relègue dans une pièce aveugle dont il ne pourra jamais sortir malgré tous ses efforts, on l’élague, le réduit, le comprime.

Cette réification des femmes au travers de leur utérus créé, en outre, une ligne de démarcation fortement clivante entre celles dont le glorieux organe s’est déjà fait terre d’accueil et celles qui, de manière délibérée ou non, n’ont jamais connu la maternité. Celles qui savent, et celles qui ignorent. Celles qui ont réussi, et celles qui ont perdu. Le mythe de la maternité est puissant, parce qu’il a fait sienne cette devise martiale : diviser [les femmes] pour que [les hommes puissent] mieux régner.

J’ai parlé plus haut du danger que constitue le fait de circonscrire son identité à celle des autres, de se voir comme une contingence, un trait d’union et non comme une personne à part entière. Il ne faut pas non plus oublier qu’à trop accorder d’importance aux « mamans », on finit par en oublier les « papas ». Or, c’est un fait indéniable que l’égalité des sexes n’est pas soluble dans les stéréotypes de genre. Offrir un traitement différencié à l’un ou l’autre sexe, c’est légitimer en filigrane les inégalités femmes-hommes. Soit l’on reconnaît aux femmes des qualités spécifiques que n’ont pas les hommes – au risque encore une fois d’offrir une justification aux inégalités de genre, soit l’on concède une bonne fois pour toutes que, au-delà du fait biologique, les hommes et les femmes ne possèdent de différences que celles que les stéréotypes de genre leur accordent. En somme : que les mères ne sont pas plus importantes que les pères, et que les hommes ne sont pas moins « sachants » que les femmes en matière de parentalité. Qu’il n’y a que des individus aussi curieux, égarés et émus les uns que les autres face à ce vaste tableau blanc.

 

Construire librement son identité

Je ne suis pas certaine de vouloir des enfants un jour, comme des milliers d’autres jeunes femmes qui revendiquent aujourd’hui leur non-désir ou leur indifférence sur la question. A la place de cet instinct, de ce désir viscéral que je serais supposée ressentir, il n’y a qu’un grand silence. Un silence qui n’est pas le néant : un silence dans lequel il y a tout simplement autre chose.

Pour cette raison, je revendique mon souhait d’évoluer dans un monde où les femmes ne sont pas sans cesse ramenées à leur condition biologique, où la maternité n’est pas communément présentée comme l’apogée de toute une vie, où les modèles et représentations sociales des femmes vont bien au-delà d’une déclinaison d’identités restreintes : la « maman qui travaille », la « maman au foyer », la « mompreneur », la « jeune femme pas encore maman mais qui se demande déjà comment elle va concilier ses ambitions professionnelles avec les futures exigences de sa vie personnelle » et enfin la « femme qui ne veut pas être maman ». Et si l’on exigeait des horizons plus vastes ?

Sans nier les désirs de chacun.e, nous devons faire un effort d’imagination pour voir les femmes au-delà de ce qu’elles doivent être, au-delà des stéréotypes et des normes sociétales qui ont dessiné au fil du temps les pourtours d’une identité féminine prétendument universelle qui gêne comme un vêtement trop petit. Nous ne pouvons trouver acceptable le fait d’amputer 52% de la population mondiale d’une partie de son identité, en lui faisant endosser des attributs et/ou des aspirations qui ne sont pas nécessairement les siennes.

C’est un fait : la grande majorité des femmes seront mères un jour. Mais d’autres ne le deviendront jamais, par contrainte ou par choix. Pour que ce choix reste intime, individuel et non influencé, et parce que la maternité doit être affaire de désir et non de contrainte sociale, cessons enfin d’assimiler les femmes à des « mamans » – celles qu’elles sont, celles qu’elles deviendront un jour, celles qu’elles ne veulent pas être, ou bien celles qu’elles ne seront jamais.