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Le péril du genre

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Ou comment les stéréotypes nous font du mal.

 

24 heures de la vie d’une femme

7h30 – Le réveil sonne. Vous vous traînez jusqu’à la cuisine et allumez la radio. Vous prenez votre petit déjeuner au son d’une blague sexiste, suivie de l’énième interview d’un individu de sexe masculin.

8h30 – Il est temps de partir au boulot. Si vous prenez la voiture pour vous rendre au travail, vous écoutez une seconde blague sexiste à la radio. Vous tentez un sourire vaincu, et remarquez une tache de confiture sur vos dents. Si vous prenez le métro, vos yeux tombent sur une publicité géante pour des compléments alimentaires visant à obtenir le parfait « beach body ». Vous fixez cette paire de fesses en gros plan, dubitative.

9h – Vous arrivez au travail. L’un de vos collègues vous salue d’un « cette robe te met drôlement en valeur, aujourd’hui ».

10h30 – Vous arrivez avec 5 minutes de retard à votre première réunion. Votre collègue (toujours le même) vous gratifie d’un : « bah alors, tu t’es perdue ? » Un autre renchérit avec « en même temps, les femmes sont pas réputées pour avoir le sens de l’orientation ! » Rires gras.

12h – Allez, il est l’heure de se détendre ! Espérant rire un peu, vous accompagnez votre sandwich jambon-beurre d’une vidéo Youtube riche en clichés sexistes. Raté.

14h – Vous passez devant une salle de réunion entrouverte. Les membres du comité de direction de votre entreprise, presque tous de sexe masculin (serait-ce une coïncidence ?) en sortent d’un pas raide.

16h – Vous n’avez plus de thé, vous vous rendez donc au supermarché du coin pour en racheter. Dans les rayons, vous hésitez entre la tisane spéciale « femme » aux délicats pétales de rose et le thé noir de GROS BONHOMME aux arômes boisés. Si vous achetez du thé pour homme, vous demandez-vous, est-ce que quelque chose de grave va se produire ?

18h – Vous sortez du travail. Direction : les magasins. Il est temps de faire un peu de shopping ! Dans le rayon femmes, vous tombez successivement sur un sweat-shirt « Princesse », un pull « Attachiante », un tee-shirt « Boudeuse » et une trousse de toilette « C’est moi la plus belle ». Vous cherchez à tout hasard le modèle « C’est moi la plus intelligente ». Visiblement, il n’existe pas.

18h30 – Vous vous dirigez à présent vers le magasin de jouets pour acheter un cadeau à votre nièce. Le vendeur, très affable, vous dirige vers le rayon filles (c’est aimable à lui, vous auriez pu vous tromper). Vous êtes accueillie par une explosion de rose et de paillettes : dans les rayons, c’est une profusion de poupées, d’aspirateurs et de tables de repassage en plastique. Pas convaincue, vous finissez par acheter un jeu de construction au rayon garçon en ayant l’impression de commettre un acte de rébellion un peu fou.

19h30 – Une fois rentrée chez vous, vous allumez la télé et branchez votre cerveau sur « Touche pas à mon poste », une émission aussi divertissante que riche en culture du viol, en sexisme et en slut-shaming. Un peu dépitée, vous zappez sur une chaîne d’info, où cinq hommes autour d’une table donnent leur avis (dont tout le monde se fout) sur l’actualité. Où sont les femmes, avec leurs gestes plein de charme ? Pas ici, en tout cas.

20h – A la télé, une publicité pour une marque de couches montre une femme radieuse, en train de bercer un marmot potelé. « Élue meilleure marque de couches par les mamans », clame fièrement la voix off. Et les papas ? Visiblement, ils avaient autre chose à foutre. Tiens d’ailleurs, la pub suivante montre un homme en train de conduire une voiture d’une main habile, lunettes de soleil fumées sur le nez. Conduire des bagnoles ou changer les couches : de toute évidence, il faut choisir !

21h – Vous trainez machinalement sur Facebook, l’œil torve. Vous tombez sur la page « Madame Connasse » (suivie par plus de 2,5 millions de personnes), qui vend de charmants tee-shirts « Pupute » entre deux publications de memes sur les chieuses et les femmes qui ne savent jamais ce qu’elles veulent, hihihi. Consternée, vous décidez d’aller plutôt sur Instagram, où vous espérez trouver de belles images et des phrases « inspirantes ». Bien mal vous en a pris : ce n’est là qu’une profusion de corps à l’esthétique irréelle et de mères qui publient les photos des petits déjeuners parfaits de leurs mômes tout aussi parfaits. La maman ou la putain : pour les femmes, en 2019, le choix est encore visiblement restreint.

22h – Allez, stop aux écrans, un peu de lecture ne fera pas de mal ! Vous ouvrez le magazine ELLE « Spécial rajeunir », illustré par des mannequins de 22 ans et demi. Vous le refermez cinq minutes plus tard avec la conviction que vous êtes vieille, moche et que vous ne faites pas assez d’efforts pour gommer votre cellulite.

22h30 – Peut-être vaudrait-il mieux lire un bon bouquin ? D’expérience, vous savez pourtant que la littérature – surtout quand elle est le fait d’hommes – n’est pas forcément plus riche en représentations féminines.

23h – Épuisée, vous décidez d’aller vous coucher. Vous éteignez les lumières et vous glissez dans votre lit. Demain sera un autre jour…

Ou pas.

 

La fabrique du genre

C’est un fait : la représentation des femmes dans les médias, la publicité, la culture et les réseaux sociaux est un frein pour l’égalité.

Il suffit d’ouvrir les yeux pour constater que les mêmes clichés sont toujours à l’œuvre : les femmes y sont continuellement représentées comme superficielles, jalouses, compliquées, vénales, stupides, tournées vers la sphère domestique, en proie à leurs émotions et obsédées par leur apparence. Que ce soit à la télé, à la radio ou sur Youtube, les pseudo différences entre les hommes et les femmes sont perpétuellement exploitées, soulignées et exacerbées sous couvert d’humour. Il y a là un véritable sexisme itératif, d’autant plus difficile à dénoncer qu’il n’a l’air de rien. 

Dans un rapport publié en janvier dernier, le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes a épinglé le « sexisme ordinaire » des matinales radio et de nombreuses vidéos sur Youtube. Sur l’ensemble des radios écoutées, 71 % des chroniques contenaient des références sexistes. « [Elles] participent à une idéologie qui représente les femmes comme étant inférieures aux hommes », a souligné la présidente du Haut conseil à l’Égalité, Danielle Bousquet.

À cela s’ajoute un autre problème : les femmes sont sous-représentées dans les médias. À la télévision, leurs prises de parole représentent moins d’un tiers du temps de parole total (32,7 %), un taux qui tombe à 32,1% pour la radio. Elles ne représentent que 27% des « invité.e.s politique » à la télé et à la radio, et 35% des expert.e.s invité.e.s dans les médias. Elles sont aussi peu nombreuses à figurer en couverture (et dans les pages) des magazines consacrés à l’économie et à l’entrepreneuriat.

Peut-on atteindre l’égalité dans une société qui se plaît à creuser artificiellement (pour faire rire, mais aussi pour faire vendre) les différences entre les sexes ? Sommes-nous condamné.es à vivre dans une société qui fabrique des femmes et des hommes, sans leur laisser la possibilité de se déterminer librement ?

Et surtout : les femmes sont-elles libres de leur destin, libres de leurs choix et de leurs ambitions dans un monde qui les réduit à une poignée de rôles prédéterminés ?

 

 

La menace du stéréotype

Il nous faut déjà nous demander dans quelle mesure les stéréotypes de genre affectent nos comportements, nos capacités, nos décisions… nos vies.

La notion de « menace du stéréotype » nous donne un premier exemple. Les psychologues américains Claude Steele et Joshua Aronson s’y sont intéressé pour la première fois en 1995, en voulant analyser les causes de l’échec scolaire de certaines catégories ethniques telles que les afro-américains.

La menace du stéréotype représente l’effet psychologique qu’un stéréotype a sur une personne visée par celui-ci. Par exemple, une femme qui prend le volant pourra être (consciemment ou non) affectée par le stéréotype selon lequel les femmes conduisent mal. Elle pourra éprouver la sensation d’être jugée à travers un stéréotype négatif visant son groupe social ou craindre de faire quelque chose qui pourrait confirmer ce stéréotype… ce qui aura pour effet, ironiquement, de provoquer une diminution de ses performances. Le stéréotype créé en effet une pression psychologique qui va avoir notamment pour conséquences une diminution de la confiance en ses capacités – et donc, de la performance.

Même des femmes convaincues de l’absurdité du stéréotype peuvent être amenées à penser qu’elles seront jugées par ce biais… et voir, en conséquence, leurs résultats et performances baisser.

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Stéréotypes en action

Les stéréotypes sexués (ensemble de caractéristiques arbitraires que l’on attribue à un groupe de personnes en fonction de leur sexe) ont donc un impact, en ce qu’ils inhibent les capacités, les inclinations et les ambitions (tant personnelles que professionnelles) des individus, les figent dans des identités immuables et les poussent à suivre des chemins tout tracés qui ne leur conviennent pas forcément.

Par ailleurs, stéréotypes et représentations genrées peuvent agir comme des prophéties auto-réalisatrices. C’est-à-dire, selon le sociologue Robert King Merton qui fut le premier à conceptualiser cette notion, des définitions d’abord erronées d’une situation qui vont finir par devenir vraies en suscitant ou en renforçant un certain comportement. Cette notion confirme l’influence qu’ont les croyances stéréotypées sur les individus, lesquels vont en conséquence adopter de nouveaux comportements ou renforcer des attitudes existantes pour se mettre en conformité avec cette croyance.

Un exemple : à force d’entendre que les femmes ne sont pas douées pour le bricolage, ces dernières vont intégrer ce stéréotype et finir par se persuader qu’elles sont incapables de changer une roue, utiliser une perceuse ou même installer un appareil électrique seules. Leurs potentielles compétences en la matière seront inhibées, un peu à la manière d’un bulbe qui, faute d’eau pour se nourrir, meurt avant même d’avoir éclos. Pourtant, les femmes ne sont pas moins prédisposées génétiquement au bricolage que les hommes ! Elles ont simplement été conditionnées depuis leur plus jeune âge à se désintéresser de ces tâches, les déléguant automatiquement aux hommes de leur entourage et échouant de fait à développer leurs compétences en la matière.

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De manière globale, le partage des tâches s’acquiert très tôt ; il devient vite un automatisme, un impensé du quotidien. « C’est comme ça et pas autrement ». Si elle perdure, c’est parce que la division du travail domestique apparaît encore souvent comme un ordre « naturel ». Combien de femmes elles-mêmes sont persuadées d’avoir une sorte de compétence innée pour les tâches domestiques ? Or, si cette division sexuée est bel et bien inscrite dans notre héritage culturel, elle n’a rien de naturel ni d’évident. Elle est en réalité un construit social – aussi profondément incrusté qu’une tache de sang – qui se transmet de génération en génération, mais qu’il ne tient qu’à nous de renverser.

Même aujourd’hui où nous sommes beaucoup plus sensibilisé.e.s à ces questions, nous continuons à accoler au genre des caractéristiques vieilles de plusieurs siècles, et à déduire l’existence (ou la non-existence) des capacités et compétences d’un individu sur la simple base de son sexe. Ces raccourcis produisent des effets souvent dommageables sur les individus.

Ainsi, les petites filles sont très tôt dispensées de faire usage de leur force physique (« laisse, papa va porter les cartons »), et écartées des activités extérieures ou requérant l’utilisation d’outils/d’une certaine technique (bricolage, jardinage, électronique…). Les petits garçons, quant à eux, sont écartés des tâches à accomplir à l’intérieur du foyer pour apprendre à s’occuper de la voiture ou du jardin avec papa. Conséquence pour les filles : l’inhibition de leurs compétences techniques et de leur autonomie à l’extérieur du foyer. Pour les garçons, ce sera l’inhibition de leurs compétences « domestiques » et de leur autonomie à l’intérieur du foyer.  L’éducation genrée conditionne donc les destins des enfants en les incitant à développer une seule partie de leurs compétences, mais aussi à ne considérer qu’une seule dimension de l’horizon des possibles.

On sait qu’avant même la naissance de leur futur enfant, les parents réagissent différemment en fonction de son sexe et lui assignent des caractéristiques différentes selon que le fœtus ait un sexe masculin ou féminin. Le conditionnement commence donc in utero ; il se poursuit avec la socialisation genrée et l’influence de l’école, de la culture, des médias, des pairs. Sur ce sujet, des études ont d’ailleurs montré que, dès la crèche, les enfants jouent avec les jouets « conformes » à leur genre dès qu’ils se sentent observés.

Une étude de Rubin, Provenzano, et Luria de 1974 a également montré que les parents ont des attentes différentes en fonction du sexe de l’enfant, et ce dès 24 heures après la naissance. À un groupe de pères et de mères auxquels on demandait leurs impressions sur leur bébé, le lendemain de sa naissance, les réponses étaient presque toujours stéréotypées. Ainsi, les parents décrivaient les garçons comme « grands et solides », tandis que les filles étaient « belles, mignonnes, gentilles ».

Dans la même veine, des études ont montré que les bébés de sexe masculin sont portés plus « vigoureusement » que les bébés de sexe féminin. Les adultes qui les entourent auront par ailleurs  tendance à leur prêter des qualités dites « viriles », comme la force et la détermination.

L’apprentissage du genre, qui peut être comparé à la répétition d’une pièce de théâtre, commence donc… avant la naissance.  On comprend que le conditionnement en soit d’autant plus puissant.

 

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J’ai eu de la « chance » : j’ai été éduquée exactement comme mon frère, c’est-à-dire à ne strictement rien foutre à la maison. Ma mère s’occupait de tout.

Quand je suis partie de la maison, à 18 ans, je ne savais pas me faire cuire des pâtes. J’étais exactement comme ces hommes qu’on assiste toute leur vie durant, à qui on donne la becquée tout en lavant, pliant et repassant leur linge. Mes compétences en matière de cuisine et de nettoyage avaient été inhibées par mon éducation, par le fait d’avoir été continuellement assistée par ma mère qui me préparait mes repas et coupait ma viande, lavait mes vêtements, mes draps, ma chambre, et la maison dans laquelle je vivais.

J’ai fini par apprendre à me débrouiller seule, en prenant mon autonomie. Rien de tout cela n’était inscrit dans mes gènes – ce serait si commode… ! La réalité, c’est que quand plus personne n’est là pour laver vos culottes ni préparer votre dîner, on apprend assez miraculeusement à se sortir les doigts du cul – si je puis dire.

Mais en tant que fille, j’ai aussi été victime du syndrome du « laisse, papa va s’en occuper » dès que j’essayais de faire marcher un appareil électrique ou de résoudre un problème « technique ». Je ne bronchais pas, laissant effectivement papa s’en occuper. Résultat : mes compétences en bricolage se réduisent aujourd’hui à changer des ampoules, brancher des appareils électriques, planter des clous et monter des jouets Kinder – ce qui a indubitablement ses limites.

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Le fait d’être une femme ou un homme détermine un certain nombre de paramètres – notamment biologiques. Néanmoins, la nature n’a qu’un rôle accessoire à jouer dans la détermination de nos identités de genre : c’est bien la culture et le poids de son lourd héritage qui, aujourd’hui, fabrique des femmes et des hommes en masse. Par culture, il faut entendre la société dans laquelle nous vivons, avec son lot de représentations (1), de symboles, de stéréotypes (2), de préjugés (3), de croyances, d’idées reçues et de biais de genre.

Et si naître femme n’a aujourd’hui plus rien d’une tragédie, le sexe est encore un déterminant dans la définition de l’avenir de chacun.e. Même si nous n’en avons pas toujours conscience, il conditionne les choix, les rêves, les prises de décision, les peurs, les ambitions… et donc la vie des individus tout entière. Exemples en plusieurs points :

  • L’orientation scolaire : les filles restent massivement orientées vers les filières du care (santé, social, aide à la personne) et les professions administratives (dont l’assistanat). À l’université, elles composent 74 % des étudiant.e.s en langues, 70 % en lettres et 68 % en sciences humaines et sociales, contre 38,7 % des effectifs des formations scientifiques de l’université, hors DUT. Par ailleurs, selon les données 2015-2016 du Ministère de l’Éducation Nationale, 60% des étudiant.e.s dans les filières scientifiques et techniques sont de sexe masculin. Si les inégalités de salaire sont multifactorielles, elles commencent donc dès le collège ou le lycée, au moment où il faut choisir son orientation.
  • La division sexuelle du travail : conséquence de l’orientation scolaire genrée, 97 % des aides à domicile et des secrétaires, 90 % des aides-soignants, 73 % des employés administratifs de la fonction publique et 66 % des enseignants sont des femmes. Des métiers peu valorisés socialement… mais aussi et surtout peu rémunérés. Cette présence massive des femmes dans des filières peu valorisées et peu stratégiques pour les entreprises aboutit à ce phénomène que l’on nomme paroi de verre, soit le cloisonnement des carrières professionnelles qui freine l’accès des femmes aux plus hauts postes, souvent préemptés par les filières dites « opérationnelles ».
  • La parentalité : préparées dès leur plus jeune âge à une « carrière » maternelle (poupées, baby-sitting, responsabilités vis-à-vis des frères et sœurs…), les femmes se retrouvent souvent cantonnées par leur entourage familial à la sphère domestique. Plus tard, si elles ont des enfants, elles deviendront « naturellement » le parent principal – celui dont on attend qu’il s’occupe des enfants, mais aussi sacrifie sa carrière si besoin est. Par ailleurs, nombreuses sont les jeunes filles qui anticipent le déroulé de leur carrière en fonction de leurs (futures) obligations familiales, ou qui limitent leurs rêves parce qu’elles craignent de ne pouvoir concilier leur vie privée avec leur vie professionnelle.
  • Les ambitions : les attentes de la société et les modèles auxquels les enfants ont accès conditionnent encore largement leurs ambitions. Ainsi, plus les jeunes filles auront à voir des modèles de femmes libres, fortes et indépendantes, qui sortent du moule restreint de la féminité « traditionnelle », plus elles seront libres de choisir leur avenir. Quant aux petits garçons, ils doivent pouvoir bénéficier de cette même liberté et s’envisager autant en pilote de ligne qu’en danseur étoile ou en puériculteur.

 

L’effet délétère des stéréotypes sexués

Un chercheur belge a récemment publié une étude montrant que les images de corps féminins sexualisés ont un effet direct sur notre manière de nous représenter les femmes.

Les recherches de Philippe Bernard menées à l’Université Libre de Bruxelles en collaboration avec des neurophysiologistes ont nettement mis en évidence « l’objectification des corps sexualisés via des mesures cognitives et neurophysiologiques ». C’est-à-dire que les images de corps féminins sexualisés dont nous sommes abreuvé.e.s promeuvent une vision « morcelée » des femmes, qui ne sont plus des individus à part entière mais des objets laissés à la libre disposition des autres. « Cette perception « fragmentée » est habituellement observée lorsque les individus perçoivent des objets », explique Philippe Bernard.

À un autre niveau, l’exposition aux images sexualisées favorise le sexisme: « Par exemple, l’une de nos études réalisées à l’ULB indique que l’exposition à des clips dans lesquels des chanteuses sont représentées de façon sexualisée modifie les attitudes à l’égard du harcèlement sexuel. Les participants de notre étude qui furent exposés à ces vidéoclips avaient plus tendance à blâmer une femme victime de harcèlement sexuel que les participants ayant visionné des clips représentant ces mêmes chanteuses de façon non-sexualisée ».

Des représentations stéréotypées à la culture du viol, il n’y a donc qu’un pas.

 

Mais point besoin d’études poussées pour se rendre compte que les femmes sont continuellement représentées de manière stéréotypée dans les médias : passe-plats en robe longue à la télé, vipères vénales et hypersexuelles dans les clips vidéo, chieuses frivoles et stupides dans les sketchs et les programmes télé, mères et femmes au foyer dans les séries et les publicités…

Comment se défaire d’un conditionnement qui commence dès les premiers jours de la vie ? Il suffit de poser le pied dans un magasin de jouets pour se rendre compte de la segmentation que nous entretenons entre les sexes, et ce dès le plus jeune âge. Aux petites filles les paillettes, les poupées, les dînettes et autres aspirateurs en plastique qui les cantonnent aux sphères esthétiques et domestiques, aux petits garçons les jeux d’aventure et de réflexion qui les préparent à une vie tournée vers l’extérieur.

 

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Le genre dans les magasins de jouet

Mais le plus incroyable, c’est que cette division continue à l’âge adulte. Même des objets aussi « neutres » que le gel douche, le thé, les rasoirs ou le dentifrice ont une version féminine (rose, poudrée, délicate) et masculine (noire, ténébreuse, avec des morceaux de GROSSE VIRILITÉ dedans). C’est ce que l’on appelle le marketing genré – une bien belle invention qui profite au système capitaliste, tout en assurant le maintien des normes sexuées et sexistes.  

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La division que l’on entretient entre les genres est donc réelle : elle permet d’assurer, entre autres, la pérennité des stéréotypes sexués. Il est vrai que le recours à ces derniers permet d’appréhender le monde avec plus de facilité : les recherches en neurosciences montrent en effet que le cerveau humain est conditionné pour adhérer aux stéréotypes, en ce qu’il lui permet d’opérer des raccourcis utiles pour appréhender une réalité souvent complexe et nuancée.

On pourrait se dire que tout ça n’a pas grande importance, qu’après tout il suffit d’en rire.  Pourtant, les représentations genrées ont un impact direct sur la société, en ce qu’elles pénètrent et conditionnent notre cerveau collectif, et nous incitent à voir le monde sans nuance, de façon binaire et stéréotypée. Comme nous l’avons vu plus haut, elles limitent aussi l’horizon des possibles en sous-entendant qu’il existe des activités, des ambitions et des compétences propres à chaque sexe – et pas question de sortir de son compartiment réservé, sous peine de sanctions sociales (exclusion du groupe, moqueries, humiliations, etc).

Elles réduisent les personnes à des caractéristiques stéréotypées, tout en les condamnant à des trajectoires déjà préparées. Une recette parfaite pour ne pas s’épanouir dans la vie, en somme.  

*

La représentation des femmes dans la culture et les médias joue également un rôle sur la façon dont celles-ci sont considérées dans la société. À force de représenter les femmes comme des êtres sournois, perfides, compliqués (c’est le cas dans bon nombre de productions culturelles, notamment les plus anciennes), nous finissons par intégrer ces stéréotypes. Comme le souligne l’autrice Valérie Rey-Robert dans son ouvrage « Une culture du viol à la française », ces représentations nourrissent notamment la culture du viol, en légitimant la figure de la femme vengeresse, hystérique, inconstante et animée de bas instincts, qui n’hésite pas à mentir pour parvenir à ses fins. Elles légitiment aussi l’idée selon laquelle les femmes seraient « compliquées », ne sauraient pas vraiment ce qu’elles veulent, ont tendance à exagérer, pensent oui tout en disant non – et donc, méritent en quelque sorte les violences sexuelles dont elles sont victimes.

 

*

Alors, que faire ? Comment contrer cette « malédiction » du genre ? Surtout, comment se sortir de nos conditionnements primaires ? Comment reconquérir la liberté de devenir autre chose qu’une « femme » ou un « homme » : une personne à part entière ?

La réponse la plus évidente est : l’éducation. On pense à celle des enfants, bien sûr, mais il n’est jamais trop tard pour s’éduquer, s’informer, se libérer de ses conditionnements.

Lire, apprendre, écouter. S’autoriser la liberté d’aller là où les autres ne nous attendent pas. Mais ne pas culpabiliser non plus de se sentir bien dans les « cases » auxquelles notre genre nous assigne.

Oser questionner nos préférences, nos décisions, nos choix – qui n’en sont pas toujours. Effacer nos idées reçues. Se rappeler que nous sommes des êtres humains avant d’être des femmes et des hommes. Que la société n’a pas à décider pour nous. Oser se libérer des contraintes du genre : pour soi, mais aussi pour les autres.

 

(1) Les représentations sont des images « toutes faites », qui réduisent autrui à une ou plusieurs caractéristique(s) stigmatisante(s).
(2) Les stéréotypes sont des caractéristiques et/ou des idées toutes faites que l’on associe par « réflexe » à des groupes de personnes. Notre cerveau en raffole, car ils nous permettent de simplifier la compréhension de notre environnement.
(3) Les préjugés sont des attitudes, des appréciations, des prédispositions à agir envers une personne ou un groupe de personnes sur la base d’un stéréotype.

 

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Cette étrange absence du corps des hommes

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On parle beaucoup du corps des femmes.

C’est toute une mystique qui l’entoure.  Il fait peur, ce corps, il fascine, il obsède, il dérange, il scandalise. On le dénigre, on l’insulte, on le jauge, on le contrôle, on l’enferme, on le cache, on l’exhibe. Parfois, dans un étrange moment d’accalmie, on le porte aux nues. Il y a là bien plus qu’une véritable contradiction : une obsession collective.

Le corps des femmes est partout : dans les médias, dans la rue, dans les publicités, les livres, les films, sur les trottoirs, dans les conversations, dans les lois. Il n’est jamais comme il faut, trop gros, trop maigre, trop vieux, trop excitant, trop pudique, trop présent ; dégoûtant lorsqu’il saigne, lorsqu’il donne la vie, lorsqu’il prend de la place, lorsqu’il exhibe ses poils, sa chair, son sang ; outrageant lorsqu’il se montre, lorsqu’il fait l’amour, lorsqu’il exprime de l’ambition, lorsqu’il refuse d’être limité à ses fonctions biologiques, lorsqu’il se tient fièrement.

Cela lui laisse bien peu d’occasions d’être regardé avec tendresse.

Liberté sexuelle, liberté de se vêtir, désir, virginité, natalité, reproduction, IVG… Le corps des femmes se trouve à l’entrecroisement d’un grand nombre de sujets sociétaux. Partout on le commente, on l’analyse, on le scrute. On l’apprécie (de temps en temps), on le réprimande (beaucoup). On chante ses louanges lorsqu’il se conforme aux normes esthétiques et morales édictées par le patriarcat ; on le décrie dès qu’il s’en écarte. Pour les femmes, c’est un véritable exercice d’équilibriste. On l’utilise pour vendre, on l’exploite jusqu’à la dernière goutte de sang, tout en blâmant l’impertinence du procédé. On inspecte ses contours, on légifère sur ses droits, ses non-droits, ses limites ; on le traîne même, à certains endroits du monde, dans les prétoires.

Mais quelque chose ne va pas.

Partout où l’on regarde, nous ne pouvons que constater l’absence du corps des hommes. Ce corps qui n’est ni examiné, ni contrôlé, ni même regardé. Son esthétique, sa morale qui échappent à toute codification. Il n’est pas seulement silencieux : il est aussi inexistant. Impensé. C’est un fantôme qui plane sur nos représentations mentales.

À côté du corps des femmes, à l’endroit où devrait se trouver celui des hommes, il n’y a qu’un trou béant.

 

Une question de désir

La récente « affaire » Yann Moix nous a fait prendre conscience d’une chose : si les hommes ont toute latitude pour se penser comme sujets désirants, leur statut de dominant leur permet d’oublier qu’eux-mêmes ont un corps. 

Cette asymétrie se retrouve logiquement dans nos schémas amoureux : les femmes sont désirables (et doivent tout faire pour le rester), les hommes sont désirants. Les unes sont passives et objectifiées par le regard de l’autre, les autres sont actifs et centrés sur leurs envies. Elles sont sommées de tendre en permanence vers un certain seuil de désirabilité (et de s’y maintenir), ils sont dispensés de cet effort.

Il est frappant de constater que, dans l’imaginaire collectif, les femmes restent des coquilles vides, des réceptacles au désir des hommes auxquels la notion de consentement – et encore moins de désir actif – ne s’applique pas. Le cinéma, la littérature, le porno nous montrent des femmes dont le propre désir importe si peu qu’elles peuvent baiser avec des hommes de 60 ans lorsqu’elles-mêmes en ont 17.

Tout se passe comme si elles n’étaient pas des sujets pensants, dotés d’envies et de préférences propres, mais des automates programmés pour le désir (et le plaisir) des autres.

Virginie Despentes dénonce cette inégalité de regard dans son essai « King Kong Théorie » : […] les hommes, en tout cas ceux de mon âge et plus, n’ont pas de corps. Pas d’âge, pas de corpulence. N’importe quel connard rougi à l’alcool, chauve à gros bide et look pourri, pourra se permettre des réflexions sur le physique des filles, des réflexions désagréables s’il ne les trouve pas assez pimpantes, ou des remarques dégueulasses s’il est mécontent de ne pas pouvoir les sauter ».

L’important pour les hommes n’est pas ce qu’ils valent, mais ce qu’ils veulent. De fait, leur désirabilité n’est jamais une question : mais le désir qu’ils éprouvent en est une, et elle est capitale. 

Si les femmes apprennent très tôt à questionner leur propre désirabilité, les hommes apprennent quant à eux à interroger leur propre désir. De quoi ont-ils envie ? De qui ont-ils envie ? C’est là une différence fondamentale dans la construction des genres : les hommes apprennent à être autonomes dans la détermination de leur désir, les femmes à dépendre de celui des autres.

 

*

Personne n’exige des hommes qu’ils soient désirables, au contraire des femmes à qui cette injonction est martelée dès le plus jeune âge.

Dès l’enfance, on dresse les femmes à la nécessité de la beauté, on les pousse à s’envisager uniquement au travers de ce prisme – une façon d’assurer, entre autres, leur soumission au regard masculin. Elles ont donc une conscience particulièrement aiguisée de leur corps, de ce qu’il représente dans le monde, de la valeur qu’on lui confère, des gains qu’il peut leur apporter, de la manière dont il faut le surveiller pour qu’il continue à être « comme il faut ». Cette conscience échappe aux hommes, qui sont habitués à se définir avant tout par leurs qualités intrinsèques et/ou leurs activités. Il leur est donc possible de dissocier leur corps de leur personnalité, leur apparence de leur « valeur », voire même d’oublier complètement leur enveloppe corporelle, de n’en faire qu’un détail sans incidence. Et d’avoir de leur corps une utilisation purement pragmatique : aller d’un point A à un point B, manger, dormir, courir…

Cependant, les hommes sont soumis à une autre injonction : celle de séduire, et plus particulièrement de multiplier les conquêtes. Et même si l’on pourrait penser qu’il existe nécessairement un lien entre désirabilité et séduction, leur apparence n’entre que rarement dans l’équation. Habitués à oublier leur corps, les hommes peuvent « exiger » des femmes de 25 ans quand eux-mêmes en ont 50, des ventres plats et des fesses rebondies quand eux-mêmes se trimballent avec leurs trois poils sur le caillou et leurs bides à bière. Si ce schéma fonctionne, c’est aussi parce que les femmes ont été éduquées à accorder plus d’importance au désir qu’elles suscitent qu’au désir qu’elles ressentent.

L’âge, les caractéristiques physiques, « la beauté » en général jouent un rôle strict dans la mesure de la désirabilité des femmes, mais celle des hommes est décorrélée du corps. Elle se situe plutôt dans leurs attributs extérieurs : statut social, personnalité, talent, pouvoir…

Dans les clivages de genre que nous avons institués, les hommes ont pour eux la spiritualité, l’intellectualisation des concepts, la production d’idées et d’opinions, tandis que les femmes sont cantonnées à la chair, ramenées sans cesse à leur enveloppe corporelle et à toutes les limites que cela comporte.

Voilà pourquoi il existe tant de couples désassortis ; tant de femmes jeunes et belles aux bras d’hommes vieux et laids. Voilà pourquoi des hommes hideux peuvent se permettre de juger l’apparence des femmes qui les entourent, et pourquoi des hommes de 50 ans peuvent affirmer tranquillement que les femmes de leur âge sont « trop vieilles ». Voilà pourquoi un homme qui ressemble à une gargouille peut se sentir légitime à créer Facemash (l’ancêtre de Facebook), un site permettant de comparer les photos de plusieurs étudiantes et de voter pour la plus « sexy ».

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Le système patriarcal autorise les hommes à oublier leur apparence, à évacuer la question – ô combien terre à terre et limitante – de la désirabilité, à se penser en tant qu’individu à part entière et non comme simple objet de désir. On leur dit et leur répète que leurs désirs prévalent, qu’ils n’ont qu’à l’exprimer pour provoquer une réaction chez les femmes qu’ils convoitent. Vous vous souvenez ? Elles sont désirables, ils sont désirants.  De fait, leur désir n’a aucunement besoin de s’inscrire dans une logique de réciprocité – c’est du moins le message qu’on leur répète depuis toujours.

Mais ce n’est pas seulement le corps des hommes qui est absent : c’est aussi leur sensualité. On sait ce qui les « fait monter au septième ciel », grâce aux magazines féminins qui nous abreuvent de conseils pour bien réussir nos fellations. Mais tout cela reste très technique. S’ils sont sexualisés, c’est uniquement pour parler de ce vers quoi tend leur désir ; de ce qu’ils préfèrent ; de ce qui les excite. En d’autres termes, l’érotisation du corps des hommes lorsqu’elle advient n’a vocation qu’à servir leurs propres intérêts. 

On note que les corps masculins sont cruellement absents des médias et de la culture – en tant qu’objets de désir, du moins. Ensemble, ils échappent au regard collectif, à l’imaginaire fantasmatique, aux photographies langoureuses, aux descriptions romancées. Comme s’ils ne pouvaient pas, eux aussi, susciter le désir. Comme s’ils ne devaient pas susciter le désir – peut-être parce que cela leur ôterait une forme de pouvoir, d’assise. Parce que s’exposer au regard d’autrui, c’est se rendre vulnérable. Et la vulnérabilité n’est pas le fait des hommes.

Et puis, l’érotisation du masculin demeure suspecte. En ligne de mire, se trouve la « menace » de l’homosexualité, donc de l’effémination… et donc de la perte de pouvoir.

 

De la chair

Mais l’absence du corps masculin dans nos sociétés est aussi symbolique.

Encore aujourd’hui, les hommes sont massivement exclus des discussions sur la reproduction, la contraception et l’IVG – sauf, bien sûr, lorsqu’il s’agit de légiférer sur ces sujets. 

Ils sont pourtant directement concernés par ces questions. En effet, à défaut de les porter, les hommes peuvent bel et bien faire des enfants. Et même – incroyable ! – les élever. À partir du moment où l’enfant sort du corps de sa mère (et on me souffle dans l’oreillette que cela survient assez rapidement, après une période de neuf mois en général), il est sous la responsabilité de ses deux parents. Dans d’autres circonstances, les réacs n’insistent-ils pas lourdement sur l’importance d’avoir un papa et une maman ?

Mais si on exclut les hommes de ces sphères, c’est avant tout parce que la parentalité n’est pas constitutive de leur identité. La reproduction et la charge parentale ont été instituées comme étant une affaire de femmes – par conséquent, c’est à elles qu’en incombe la responsabilité. Et c’est bien commode : non seulement les hommes s’épargnent encore majoritairement les corvées de couches sales, mais ils s’excluent aussi des discours difficiles (et souvent culpabilisants) sur la reproduction. Une capote qui craque ? Un enfant non désiré qui s’annonce ? Silence : ils sont déjà loin. Comme s’ils n’avaient eu aucun rôle à jouer dans l’affaire.

Il est ainsi frappant de constater que les discussions sur l’avortement n’incluent jamais les hommes. Certes, ce sont bien les femmes qui tombent enceintes – elles sont, de fait, concernées dans leur chair. Mais la responsabilité des hommes dans la procréation est bien égale à celle des femmes : il n’y a pas de fécondation possible sans spermatozoïdes. Un rapport sexuel fécondant n’est jamais le fait d’une seule personne, pas plus qu’un embryon n’est censé être une punition (d’ailleurs, n’est-il pas inquiétant que nous en soyons encore à rappeler que le sexe n’est pas forcément corrélé à une volonté de reproduction… ?)

La réalité, c’est qu’il faut être deux pour faire un enfant, mais il faut être une femme pour en subir toutes les conséquences.

Les conservateurs qui protestent avec force contre le droit à l’IVG oublient un peu vite que les femmes ne font pas des enfants seules. Pourtant, c’est sur leurs corps que l’on exprime publiquement un désir de mainmise. Ce sont leurs corps que l’on veut contrôler et punir. Ce sont sur elles que l’on crache parce qu’elles ne se sont pas « protégées », parce qu’elles n’ont pas « fait attention », parce qu’elles ont osé faire l’amour. Ce sont elles que l’on culpabilise, elles que l’on couvre de remontrances lorsqu’elles se retrouvent enceintes et qu’elles veulent avorter : « quand on a des relations sexuelles, on assume », « fallait pas écarter les cuisses ».

Et l’homme, dans l’histoire ? Est-il grondé pour n’avoir pas su garder son pénis dans son caleçon ? Est-il sermonné pour avoir fait preuve d’inattention ? N’essayez pas de retrouver sa trace : le bienheureux n’est jamais mentionné. Il n’existe pas. N’a jamais existé. Quand on est un homme, on peut faire ce qu’on veut avec ses organes génitaux. On peut être négligent dans la contraception, et irresponsable partout ailleurs. Quoi que l’on fasse, on s’épargnera la culpabilisation des bigots anti-IVG qui voient dans l’enfant à naître un châtiment pour avoir eu – horreur ! – une relation sexuelle potentiellement fécondante.

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On constate cette même absence du corps masculin dans les discussions sur la reproduction « volontaire ».

L’obsession des états pour la natalité se cristallise ainsi sur le ventre des femmes, comme si ces dernières faisaient les enfants seules. Le rôle du père est savamment écarté, tant dans la reproduction que dans l’éducation du futur enfant.

De même, si l’on n’a de cesse de mesurer et commenter l’âge des mères (et de s’affoler du fait qu’il est de plus en plus avancé), l’âge des pères reste une donnée obscure, qui reste encore peu étudiée.

« L’horloge biologique » (qui, on le rappelle, est une pure construction sociale) est toujours évoquée sous l’angle féminin, tout comme le sujet de la parentalité « tardive ». Un homme de 60 ans peut bien devenir père, cela ne choquera jamais autant qu’une femme de 45 ans qui décide de se reproduire. D’ailleurs, la littérature scientifique consacrée à ce sujet en est encore à ses balbutiements. On attend encore la version masculine de l’article « Grossesse tardive » sur Wikipedia…

Même constat pour les discours sur l’infertilité et les fausses couches, qui sont toujours abordés du point de vue féminin. Ce sont uniquement les femmes que l’on exhorte à faire des enfants « tôt » (quoi que cela veuille dire) et à surveiller leur hygiène de vie pour « mettre toutes les chances de leur côté ». Pourtant, la fertilité masculine baisse aussi avec l’âge, et des études commencent à mettre en évidence un lien entre mauvaise qualité du sperme et problèmes de fertilité, notamment en ce qui concerne les fausses couches à répétition

Concernant le déclin progressif de la fertilité des hommes, plusieurs études commencent tout juste à remettre en cause nos idées reçues.

Extrait de l’article « Stérilité, fertilité : la part des hommes » : « Pour l’homme, la fertilité est maximum à 30-34 ans (indice à 100), puis elle diminue lentement. À 55-59 ans, l’homme a une fertilité deux fois plus faible (indice à 47) que celle observée à 30-34 ans« .

Pourquoi, alors, ne pousse-t-on pas les hommes à prendre soin d’eux et de leur hygiène de vie, comme nous le faisons – avec tant d’insistance – auprès des femmes ? Pourquoi leur laissons-nous toute latitude pour ignorer le vieillissement de leur corps, l’inéluctable altération de leurs capacités ?

La réponse est – à mon sens – double : non seulement les hommes échappent aux injonctions à la procréation parce qu’ils n’ont pas besoin d’être maintenus dans la sphère domestique (1), mais ils bénéficient, en plus, d’un mythe très ancien qui pose le corps masculin comme infaillible et parfait. (2)

De manière générale, la propension que nous avons à ignorer le corps des hommes, à absoudre ces derniers de toute responsabilité lorsque cela leur est profitable, est la marque d’un système qui stigmatise le féminin pour mieux déresponsabiliser le masculin.

*

Le corps des femmes s’est très vite imposé dans l’histoire comme un parfait vecteur de domination. C’est bien pour cela qu’il cristallise toutes les obsessions misogynes : atteindre l’autre dans sa chair, c’est un moyen facile de le placer – et le maintenir – dans une position de sujétion. Car on n’est rien sans la liberté de disposer de son propre corps.

De fait, l’interdiction de l’IVG et/ou de la congélation des ovocytes pour toutes les femmes, la codification des comportements sexuels, le contrôle de l’apparence, l’infantilisation médicale (notamment par un contrôle régulier des organes sexuels féminins), l’obsession de la virginité, la culpabilisation des femmes qui font ce qu’elles veulent de leur corps… tout participe de la même entreprise de domination. Les hommes surveillent, contrôlent, instrumentalisent l’apparence, le corps et les fonctions reproductives des femmes parce que ce sont des endroits qu’il est facile d’atteindre et  de saisir, au contraire de l’esprit. Et parce que l’autonomie corporelle est à la base de tout. Ne pas avoir de contrôle sur son corps, c’est ne pas avoir de contrôle sur sa vie.

Globalement, on constate que la sexualité est un domaine où le corps des femmes est omniprésent, tandis que celui des hommes est relégué à l’état de simple contingence.

Il n’est pas seulement symboliquement absent : il est aussi concrètement, tangiblement, réellement absent. Et ce n’est pas un hasard : pouvoir oublier son corps, dans quelque domaine et à quelque instant que ce soit, c’est bien un luxe de dominant. Être autonome, avoir le choix, pouvoir décider d’avoir un enfant ou de ne pas en avoir, savoir que notre corps nous appartient, mais qu’il ne nous définit pas pour autant et qu’il ne nous freine pas dans nos entreprises personnelles, c’est un aspect fondamental de la liberté individuelle.

Il y a bien une asymétrie criante dans la façon dont nous considérons le corps des femmes et celui des hommes. Or, l’égalité des sexes commence par l’égalité des corps. Sans cela, aucune avancée féministe au long cours ne sera possible.

 

 

 

(1) On remarque d’ailleurs que les hommes sont très peu mis en avant dans les études et articles consacrés au non-désir d’enfant, comme si leur « défection » face à une parentalité socialement imposée questionnait moins que celle des femmes.

(2) Au contraire de celui des femmes qui serait par opposition imparfait, voire pathologique. Dans l’imaginaire collectif façonné – notamment – par les religions, nous continuons à voir le corps féminin comme une annexe à celui de l’homme. Comme tout ce qui est accessoire, il serait fragile, faillible. L’hystérie, la nymphomanie, les « vapeurs », le syndrome de l’utérus vagabond… Le corps des femmes a longtemps été accablé des pires maux, même s’ils n’étaient la plupart du temps qu’une projection des croyances sexistes de l’époque. Tout cela a achevé de façonner l’image d’un corps féminin pathologique par essence, dont il est nécessaire de surveiller les débordements.

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Pourquoi la confiance en soi est un enjeu féministe

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« Nous apprenons aux filles à se diminuer, à se sous-estimer. Nous leur disons : Tu peux être ambitieuse, mais pas trop. Tu dois réussir, mais pas trop. Sinon, tu seras une menace pour les hommes ». Chimamanda Ngozie Adichie

 

Un sujet politique

La confiance en soi : a priori, c’est un sujet qui n’a pas de rapport direct avec le féminisme.

Pourtant, de nombreuses études ont montré que les femmes avaient moins confiance en elles que les hommes.

Nous connaissons toutes et tous de nombreuses femmes formidables, talentueuses et compétentes qui souffrent pourtant du « syndrome de l’imposteur ». Qui « n’osent pas », parce qu’elles se retrouvent souvent paralysées par le doute. Qui sont persuadées de n’être pas assez : pas assez belle, pas assez compétente, pas assez bosseuse, pas assez douée, pas assez ambitieuse, etc. Qui repoussent chaque compliment, persuadées au fond de ne pas les mériter. Qui attribuent leur réussite à des éléments extérieurs ou à l’intervention d’un tiers. Qui ne cessent de se répéter : je le ferai plus tard, quand je serai [plus riche], [plus mince], [plus expérimentée]. Et finalement ne le font jamais.

Les femmes ont même intégré, somatisé dans leur corps ce manque de confiance, qui s’exprime par des attitudes comme parler doucement, raser les murs, s’efforcer de prendre peu de place, marcher vite dans l’espace public, s’excuser souvent, se faire discrète dans une assemblée, hésiter avant de prendre la parole, etc.

Après avoir interrogé des centaines de femmes pour leur essai « The confidence code », publié aux Etats-Unis, les autrices Katy Kay et Claire Shipman sont ainsi parvenues à la conclusion que les femmes en général souffrent d’un déficit de confiance en soi. Un déficit qui se traduit entre autres par une attitude plus réservée que celle des hommes, une sensation de malaise à l’idée de se mettre en avant, une sous-estimation de leurs capacités, et l’impression de ne jamais être vraiment prête pour une promotion, un examen ou tout autre projet. Or, le succès (entendu comme la réalisation des objectifs que l’on s’est fixés) est tout autant une histoire de compétences que de confiance en soi. De nombreux individus l’ont prouvé : on peut réussir en étant tout à fait médiocre, pourvu qu’on ait confiance en ses capacités et qu’on agisse avec assurance.

Les hommes, quant à eux, semblent beaucoup moins touchés par tous ces doutes et hésitations. Bien évidemment, tous ne regorgent pas de confiance en eux : il ne s’agit ici que d’une tendance propre à un groupe social.

En anglais, on nomme ce différentiel « the confidence gap », littéralement l’écart de confiance en soi. Pour trouver des études et ressources détaillées sur le sujet, il faut surtout regarder du côté du monde anglophone. Pour illustrer ce préambule, citons donc – de manière non exhaustive – trois études :

1) La première a été menée aux US par la professeure d’économie Linda Babcock. Cette dernière a ainsi démontré, en analysant le comportement d’étudiant.e.s en école de commerce, que les hommes négociaient leur salaire quatre fois plus souvent que les femmes. Et quand celles-ci négocient, elles demandent un salaire 30% moins élevé que leurs homologues masculins.

2) La seconde a été réalisée par la psychologue américaine Brenda Major, qui a commencé à étudier le « confidence gap » lorsqu’elle était encore une jeune professeure. Avant un examen, elle demandait à ses élèves ce qu’ils pensaient obtenir comme résultats et notait leurs prédictions. Elle a alors constaté que les hommes surestimaient constamment leurs capacités et performances ultérieures, lorsque les femmes les sous-estimaient à chaque fois.

3) Enfin, citons une étude publiée en 2011 par le professeur américain Ernesto Reuben, dans laquelle il rapporte que ses élèves masculins avaient tendance à surestimer de 30% leurs performances avant de résoudre un problème mathématique donné. Les femmes, quant à elles, avaient tendance à surestimer leurs performances de 15%, soit moitié moins. L’étude rapporte que ce résultat semble révélateur de la tendance globale qu’ont les hommes à surévaluer leurs performances, quel que soit le domaine concerné. On parle alors « d’excès de confiance sincère » (honest overconfidence).

Mais au-delà des études officielles, nous connaissons tous des hommes stupides et incompétents qui semblent avoir pleinement confiance en leurs capacités. Et qui parfois, comble de l’ironie, affichent une insolente réussite. Quoi qu’on pense de sa politique, Donald Trump est un excellent exemple de cette situation contradictoire.

Fait intéressant, une étude menée par le cabinet Zenger Folkman a démontré que la confiance en soi féminine augmente avec l’âge (et donc l’expérience). 


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Comme si les femmes attendaient d’être expérimentées, ou d’avoir vécu plusieurs accomplissements pour se permettre d’avoir enfin confiance en elles. On voit qu’à l’inverse, la confiance en soi des hommes suit un parcours tout à fait linéaire. Elle n’attend pas : elle existe par défaut.

 

La possibilité d’être médiocre

Je ne compte plus le nombre d’hommes que j’ai vu proférer des propos médiocres ou avancer des conneries ahurissantes, l’air parfaitement sûrs d’eux. Cela est probablement dû au fait que leur parole a plus de valeur dans l’espace public, mais aussi plus de résonance. De manière globale, les hommes ont tendance à être plus écoutés que les femmes, car leur parole est considérée d’office comme importante – même s’ils n’ont rien à dire ou disent n’importe quoi. Ils disposent, de fait, d’une présomption de légitimité

Depuis Cassandre, la parole des femmes a tendance en revanche à être reléguée au second plan : on les soupçonne d’être moins « savantes », d’avoir moins de choses intéressantes à dire ou tout simplement de mentir (on le voit avec les victimes de violences sexuelles, dont la parole est quasiment toujours remise en cause). Il faut parfois qu’un homme répète ce qu’une ou plusieurs femmes ont déjà dit plusieurs fois pour que le message passe enfin, comme si la parole masculine détenait un pouvoir de légitimation.

Je me souviendrais toujours de mon oral de bac de français. Avant de passer devant l’examinatrice, peu inspirée par le sujet qui m’avait été assigné, j’écoutais d’une oreille discrète le candidat qui me précédait. Celui-ci était d’une nullité crasse : incapable de répondre aux questions (pourtant faciles), il était tout aussi incapable de formuler une phrase correcte, tant son vocabulaire était pauvre. Pourtant, l’examinatrice se montrait d’une étonnante amabilité avec lui, lui tendant de nombreuses perches, lui souriant pour le mettre à l’aise, acquiesçant à chacun de ses médiocres bafouillages. Lorsque vint mon tour, j’eus droit à un traitement quelque peu différent. Certes, je n’étais pas très au point sur Molière, mais j’avais au moins pour moi une capacité d’analyse et de réflexion que n’avait pas le candidat précédent. Et je faisais des efforts. Hélas, ma tête semblait ne pas revenir à l’examinatrice : ses sourires et ses questions faciles avaient disparu. Pressante, pas aimable, me poussant dans mes retranchements, elle semblait vouloir me tendre un piège.

Je ne sais pas s’il s’agissait d’une démonstration de sexisme intériorisé, ou d’une preuve que le niveau d’exigence est plus haut avec les filles, mais cet exemple me permettra de soutenir mon propos. Pourquoi est-ce que je raconte ça ? Quel rapport avec le sujet de la confiance en soi ? C’est simple : s’il suffit aux hommes d’être médiocres pour être considérés et valorisés, alors il ne leur est pas difficile de douter de leur valeur. En revanche, si l’on attend des femmes qu’elles soient parfaites pour commencer à leur accorder de l’attention, et si la parole de celles-ci est sans cesse sous-estimée, ignorée ou remise en cause, qu’est-ce que cela dit de leur potentielle valeur ? N’est-il pas difficile, dans ces circonstances, d’acquérir une solide confiance en soi ?

Une fois, une amie m’avait dit avec ironie : « mon frère pourrait faire caca sur la table, ma mère trouverait ça génial ». Sans tomber dans le cliché vaseux ni la généralisation à l’emporte-pièce, je pense que l’adoration des mères pour leurs fils (semble-t-il assez courante), et la puissance du regard admiratif que pose l’entourage sur les garçons joue également un rôle. Parce que le masculin est (sur)valorisé dans notre société, de nombreuses familles tendent à tomber dans ce schéma de l’homme-prodige, cajolé, bichonné et regardé avec admiration quoi qu’il fasse.

*

La secrétaire d’Etat à l’égalité femme-homme Marlène Schiappa disait dans une interview quelque chose que je trouve très juste : comment une femme peut-elle arriver le matin à son travail pleine d’énergie et de confiance lorsqu’elle a probablement subi au cours de son trajet domicile-travail plusieurs micro-agressions sexistes ? Ces agressions, qui peuvent prendre de nombreuses formes différentes (se faire siffler, harceler ou insulter dans la rue, passer régulièrement devant des panneaux publicitaires montrant des femmes objectifiées, voir son ou ses collègue(s) masculin(s) s’approprier son travail ou avancer plus vite à compétences et expériences égales, se taper toute la charge mentale sans que personne ne manifeste de gratitude, recevoir des conseils ou des remarques non sollicitées sur son physique, lire des magazines remplis d’injonctions à la beauté, recevoir des insultes sexistes sur Internet, etc, etc) s’accumulent dans la vie de toute femme comme autant de cailloux empoisonnés. Ils finissent par alourdir les poches et freiner le pas. Car ces situations dévalorisantes de la vie quotidienne ne préparent pas – et c’est un euphémisme – à la confiance en soi.

Mais le problème se trouve peut-être aussi dans l’éducation. Les filles sont moins incitées à faire du sport, à partir à l’aventure, à faire preuve d’indépendance, à explorer le monde extérieur et donc à prendre des risques. Elles ne sont pas éduquées à se débrouiller seules, sans l’aide ni la protection d’un tiers. On les conditionne à se penser fragiles, dépendantes, vulnérables – et à le devenir.

Jouer à la poupée ou à la dînette (autant de jeux estampillés « féminins ») développe-t-il la confiance en soi ? Si ces jeux permettent indubitablement de développer tout un panel de compétences relevant du care (1), et donc d’apprendre à s’occuper des autres, je ne suis pas sûre qu’ils aident dans la construction de sa propre assurance. Au lieu d’inculquer aux petites filles le soin des autres – souvent au détriment d’elles-mêmes – et l’abnégation, ce qui peut avoir des conséquences négatives pour leur vie future (2), pourquoi ne pas plutôt les inciter à explorer le monde et à prendre des risques ?

 

Confiance en soi et réussite

Les études le prouvent : la confiance en soi compte autant que les compétences et/ou le talent. Cela s’explique en partie par le fait que les personnes sûres d’elles ont tendance à adopter un certain langage corporel, à occuper l’espace avec détermination, à présenter une intonation et un regard assuré. Nous interprétons alors ces signes verbaux et non-verbaux comme des marques de compétence – à tort, parfois. Les personnes qui se pensent compétentes – même lorsqu’elles ne le sont pas – parviennent ainsi à « duper » leur entourage par l’assurance qu’elles dégagent. Mais elles vont aussi avoir plus tendance à oser, à prendre des risques, à se lancer dans des projets sans être en permanence freinées par le doute.

Cela a beau être injuste, une personne douée et talentueuse a peu de chance de réussir si elle n’a pas confiance en elle. En effet, la réussite passe par le fait de savoir se mettre en avant, et donc « se vendre », mais aussi d’avoir suffisamment confiance en soi pour croire que tout va bien se passer. Il ne suffit pas de faire semblant : cette croyance doit être sincère pour agir ensuite comme une prophétie auto-réalisatrice.

Les études montrent par ailleurs que le perfectionnisme est un fléau qui touche en majorité les femmes. Or, il est très mauvais pour la confiance en soi. Les filles sont en effet socialisées dès leur plus jeune âge à être « parfaites », c’est à dire soigneuses, débrouillardes, exigeantes, minutieuses. Des petites filles modèles, selon l’expression consacrée. Elles sont également punies (ou tout simplement « remises à leur place ») si elles se montrent un peu trop énergiques et entreprenantes. En raison de cette éducation genrée, elles sont moins enclines que les garçons à prendre des risques, à entreprendre et à faire des erreurs. Or, le fait d’oser, d’échouer, de recommencer et persévérer permet de construire sa confiance en soi. Plus tard, cela donne des femmes qui n’osent pas se mettre en avant, ni exposer leurs idées en réunion, ni parler sans être sûres qu’elles ont bel et bien quelque chose de pertinent à dire, ni se lancer dans un quelconque projet sans être certaines d’avoir toutes les compétences requises. Ces dernières années, les images glacées d’Instagram où la compétition pour le plus beau corps, le plus gâteau, le plus bel appartement, le plus bel enfant, la plus belle vie semble faire rage, ont certainement concouru à solidifier un perfectionnisme féminin déjà bien ancré.

*

C’est un cercle vicieux, car les femmes qui font preuve de confiances en elles sont souvent taxées d’autoritaires – ou tout simplement dénigrées. On les soupçonne d’être dures, sévères, égocentriques. Hillary Clinton en a fait les frais pendant la campagne présidentielle américaine de 2016, lorsque de simples démonstrations d’assurance, de fermeté et de détermination lui ont valu d’être qualifiée de « sorcière ». Entre autres.

A votre échelle, faites le test. La prochaine fois qu’un homme vous fait un compliment, répondez : « je sais, merci » avec un grand sourire. L’attitude de celui-ci a de grandes chances de changer du tout au tout : « tu pourrais être un peu plus modeste », « redescends sur terre », « tu as un peu trop confiance en toi », etc. C’est un peu comme si le monde entier voulait que les femmes soient des petites choses charmantes et fragiles, dotées d’un minuscule ego en cristal et d’une confiance en elles proche de zéro – qui sait, avec de l’assurance, elles pourraient faire de grandes choses.

 

Une question individuelle

Cela étant, attention à ne pas tomber dans l’essentialisme en partant du postulat que toutes les femmes manquent de confiance en elles. Car c’est faux. De nombreuses femmes ont pleinement conscience de leurs capacités et agissent avec assurance au quotidien – et encore heureux ! Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il s’agit d’une tendance au sein d’un groupe social, et non d’une règle absolue.

Par exemple, on connaît ces chiffres tirés d’un rapport interne de la firme Hewlett Packard, selon lequel les hommes postuleraient pour un job ou une promotion quand ils estiment posséder 60% des compétences requises, lorsque les femmes ne postuleraient que si elles pensent réunir 100% de ces compétences. Ces chiffres ont été très souvent repris et relayés, alors même qu’ils ne concernent à la base qu’un nombre restreint d’individus. Ils ne mettent pas au jour une réalité absolue et inexorable : tout au plus, une vague tendance. Je ne m’y retrouve pas personnellement (ai-je déjà postulé à un job pour lequel je n’avais même pas 50% des compétences requises ? tout à fait), tout comme de nombreuses femmes de ma connaissance. Il faut donc faire preuve de nuance et de subtilité dans ce débat.

Car l’excuse du manque de confiance en soi a parfois bon dos. On a en effet tendance à l’utiliser pour justifier l’existence du sexisme institutionnel et de ses manifestations tangibles, comme le plafond de verre… Mais elle n’explique pas pourquoi de nombreuses femmes compétentes et déterminées ne parviennent pas à accéder aux mêmes postes que leurs homologues masculins. C’est qu’en réalité, leurs ambitions professionnelles se heurtent à certains obstacles structurels : discrimination, présentéisme exacerbé dans les organisations, entre-soi masculin, influence négative des stéréotypes de genre, déficit de confiance de la part des managers, etc. La rareté des femmes dans les plus hautes sphères s’explique donc plus par la misogynie institutionnelle que par leur prétendu « manque de confiance » en elles.

Tout ceci me fait penser à ces entreprises ou organismes qui créent et vendent à la pelle des formations consacrées aux « carrières féminines ». Apparemment, c’est la grande mode – si vous travaillez dans une grande entreprise, vous avez certainement eu vent de l’existence de « réseaux de femmes », d’ateliers sur « comment négocier une augmentation salariale quand on est une femme » ou de formations sur le « management au féminin ». Si ces initiatives partent d’une bonne intention, elles tendent à déplacer une responsabilité collective et politique sur les épaules des femmes, qui seraient les seules responsables de leur réussite (ou non-réussite). Sans forcément le vouloir, elles imputent les inégalités femme-homme à une potentielle autocensure et un déficit d’ambition des femmes, en ignorant les mécanismes sous-jacents qui freinent leur mobilité. Or, les choses ne sont pas si simples.

Le présupposé manque d’ambition et/ou de confiance en soi des femmes cache en fait une réalité plus abrupte. A savoir, un monde où les institutions ont été créées par et pour les hommes sur la base de modèles et de valeurs traditionnellement « masculins » comme la disponibilité, l’investissement, l’individualisme, la compétition, dans lesquelles prédomine encore l’entre-soi masculin et où les femmes peinent en conséquence à pénétrer les plus hauts cercles. La stigmatisation des femmes et la cristallisation de leurs différences supposées, notamment par le biais de réseaux et formations qui leur sont spécifiquement dédiés, pourrait donc se révéler une stratégie infructueuse.

La différenciation des sexes sur la base d’une prétendue nature tend en outre à agir sur les femmes comme une prophétie auto-réalisatrice. A force d’entendre qu’elles sont moins ambitieuses, moins confiantes, moins attirées par le pouvoir, et que leur style de « leadership » est nécessairement différent de celui des hommes, les femmes ne risquent-elles pas d’intégrer ces schémas de pensée et de voir leurs actions et décisions inconsciemment influencées par de tels biais ?

 

Conclusion

Ce qu’il faut retenir de tout ça, c’est que les femmes ont effectivement tendance à avoir moins confiances en elles que les hommes, et que cela peut les pénaliser dans les différentes sphères de leur vie. Cependant, tous les obstacles rencontrés par les femmes au cours de leur existence – notamment dans le milieu professionnel – ne s’expliquent pas par ce déficit de confiance. Attention, donc, à ne pas prendre certaines discriminations et inégalités de traitement pour les simples conséquences d’un manque d’assurance.

Si la confiance en soi est un enjeu féministe, c’est parce que les femmes sont capables de beaucoup de choses. Mais si elles sont persuadées du contraire et continuent à se sous-estimer, quelles conséquences cela peut-il avoir sur leur vie ? Notre monde ne gagne rien à voir la moitié de sa population douter de sa valeur.

A tous les parents qui élèvent des petites filles, faites-leur ce cadeau de la confiance en soi. Pour réussir dans la vie, quel que soit le sens que l’on attache au mot « réussite », elles n’auront besoin de rien d’autre.

Et puis, il n’est jamais trop tard. Les femmes adultes aussi peuvent travailler leur confiance en soi : comme un muscle, elle se développe au moyen d’exercices et de travail réguliers.

 

(1) Mot anglais désignant notamment le soin, l’éducation, la sollicitude, l’attention à autrui. Par extension, on parle de plus en plus des « métiers du care », c’est-à-dire les métiers de la santé, du travail social et de l’éducation, à grande majorité occupés par des femmes.

(2) Je n’ai pas d’étude sous la main pour étayer mon propos, mais combien de femmes restent-elles dans des situations de couple abusives (par exemple) parce qu’elles sont persuadées de ne pas mériter mieux, ou parce qu’elles se pensent responsables ?
A lire pour aller plus loin : The Confidence Gap 

 

 

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Les réseaux sociaux libèrent-ils les femmes ?

 

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Alors qu’Internet était censé ouvrir le champ des possibles pour les femmes, Youtube, Instagram et consorts les ont renvoyées à la maison pour faire des cupcakes, créer des compositions florales, perfectionner leur maîtrise de l’eye-liner et s’occuper de leurs enfants. Tutos maquillage et décoration intérieure, recettes de cuisine, « vlogs » documentant au détail près leur grossesse… Les « influenceuses », aux apparences si modernes, semblent hélas bloquées dans les ornières d’une féminité traditionnelle et passéiste.

A l’heure de la massification des réseaux sociaux, c’est un triste constat qu’il nous est donné de faire. Alors que la liberté (supposée) offerte par Internet aurait pu aider à donner un coup de pied aux stéréotypes de genre et offrir un boulevard aux femmes – comme aux hommes – désireuses de s’aventurer hors des « domaines » auxquels leur genre les assigne, chacun-e s’est sagement installé-e dans sa case traditionnellement réservée. Aux hommes les contenus sur les jeux vidéo, les sciences, la culture, la politique et les sujets de société, pendant que les femmes se chargent de la beauté, de la mode, de la nutrition (avec la perte de poids comme seul horizon) et l’éducation des enfants. Il existe bien évidemment des exceptions ; mais cela ne change rien au fait que chaque sexe a (ré)investi sur Internet les domaines auxquels il est socialement et culturellement assigné.

Les plus optimistes objecteront que les réseaux sociaux offrent un espace unique de parole pour les femmes (quand elles ne sont pas obligées de fermer leurs comptes pour cause de cyber-harcèlement – j’y reviendrai plus bas).

Mais doit-on voir cela comme un progrès, quand on constate à quoi elles en sont réduites ?

Une exaltation de la féminité normative

La multiplication des comptes « fitness » ou « body positive » (certes consacrés à la célébration de tous les corps féminins, ils n’en traduisent pas moins une obsession collective des femmes pour leur poids, leur corps, et leur apparence en général) sur Instagram pose à ce titre une vraie question. D’un côté, on peut se réjouir du fait que les femmes investissent un domaine – l’activité physique – traditionnellement dévolu aux hommes. Mais le fait que des femmes acquièrent du pouvoir (c’est-à-dire une popularité, une influence et un capital financier) en exploitant un diktat sexiste et notoirement néfaste est-il un progrès ?

Plus encore, doit-on se réjouir de voir des millions d’adolescentes rivées à leurs écrans, captivées par des vidéos de femmes qui, derrière leur posture « libérée », reproduisent et exploitent des normes patriarcales (se maquiller et faire du shopping pour être la plus belle possible, passer en revue les meilleures astuces, pratiques sportives et régimes pour maigrir, documenter sa grossesse au détail tout en célébrant la maternité comme étant l’apogée de la vie de toute femme, etc.) ? Que peut-on déduire de cette « division sexuelle » des domaines d’intérêt à l’heure du virtuel ?

La réalité, c’est que l’apparente modernité des réseaux sociaux et la liberté que ceux-ci promettent aux femmes ne sont qu’une jolie illusion. On ne se défait pas de milliers d’années de conditionnement patriarcal si facilement : même dans des lieux virtuels a priori exempts des normes sexistes « de la vraie vie », le conservatisme rôde, prêt à reprendre la main à tout moment. Ainsi, les codes de la féminité ne s’arrêtent pas à la porte d’Internet. Le virtuel n’est finalement qu’une extension du réel, et c’est pour cette raison que les injonctions sexistes et la division sexuelle du travail et des tâches ne sauraient se diluer dans l’eau trouble des réseaux sociaux.

De plus, l’audience à laquelle on s’adresse sur Internet (nécessairement plus large que son cadre privé) et la pression de se savoir potentiellement scruté.e par de nombreuses personnes engendrent une forte pression, à laquelle il est aisé de répondre en se conformant aux codes sociétaux en vigueur. Est-ce un hasard si les « influenceuses » les plus connues correspondent toutes aux standards de la féminité conventionnelle ? Elles sont jeunes, minces, soigneusement maquillées, coiffées, habillées, épilées : la femme parfaite telle que décrite par le patriarcat. Non pas que se maquiller ou s’intéresser à la mode soit un mal : c’est l’aspect systémique et l’absence de diversité dans les modèles proposés aux jeunes filles qui doit être considéré comme un problème.

Quel message cette exhibition de modèles uniformes (censés représenter l’acmé de la réussite féminine) renvoie-t-il aux femmes ? Hors d’une féminité conventionnelle exacerbée, point de salut ?

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La blogueuse beauté et entrepreneure Huda Kattan

On peut également s’interroger sur l’envers du décor. Derrière les images léchées des réseaux sociaux, derrière cette vitrine alléchante d’une vie a priori parfaite, ne peut-on pas imaginer la pression monumentale que les « influenceuses » portent sur leurs épaules pour être tout le temps belles, minces, apprêtées, heureuses, épanouies ? Les ravages de la chirurgie esthétique, des troubles alimentaires, de l’anxiété, de la pression sociale existent aussi (et surtout ?) chez ces femmes que l’on pense intouchables, car supposément parfaites.

Chasse gardée

Si le nombre de blogueuses beauté et « lifestyle » donne le tournis, les femmes influentes dans la sphère virtuelle de la culture, des sciences, de la politique, de l’économie (des domaines traditionnellement considérés comme « masculins ») se font rares. Pourtant, Internet – et la société en général – aurait tout à gagner à voir des femmes exposer leur savoir plutôt que leur corps sculpté par de nombreuses heures de gym et leur maquillage parfaitement exécuté. Les rares qui s’y attellent sont souvent, hélas, rappelées à l’ordre pour occuper une place qui ne leur revient pas. Quoi qu’elles disent, et quelle que soit la pertinence de leurs propos, c’est souvent leur physique que l’on commente en premier lieu. Elles sont ainsi ramenées à leur condition de femme, nécessairement inférieure. Importune, intruse, indésirable. De fait, si elles ne sont pas jolies, elles n’ont pas le « droit » de s’exposer ; et si elles sont au contraire trop jolies, elles manquent cruellement de crédibilité.

Le fait que le script du genre se répète et se rejoue à l’infini, même dans des espaces neutres, a priori affranchis de nos normes sociétales, témoigne de son importance souveraine. Et de la difficulté qu’il y a à s’en échapper, même juste un peu. Le genre est un territoire, qui obéit à une cartographie stricte. Ses frontières sont résolument étanches. Ses règles inflexibles.

Les femmes ont fièrement investi les réseaux sociaux, et elles y sont plus visibles que jamais : ce devrait être un progrès. Mais le fait qu’elles affluent massivement vers les champs du corps, de la beauté, du soin témoigne aussi d’une forme de résignation face aux contraintes du genre. Et d’une forte léthargie de la société, peu prompte à faire la révolution en ce qui concerne les stéréotypes sexués.

On peut aussi voir cette mise en exergue sur les réseaux sociaux d’une féminité normative – et donc forcément restreinte, dans le fond comme dans la forme – comme un retour en arrière. Ou, du moins, comme un statu quo mortifère. Car pendant que les femmes louent leurs qualités de bonnes ménagères sur Instagram, le patriarcat se frotte les mains : nul besoin de propagande pour les convaincre de rester à la place qui leur a été assignée, elles s’en chargent elles-mêmes ! Les mécanismes de mimétisme social s’occupent du reste, et l’acceptation collective de ce que doit être la féminité « standard » fait boule de neige.

Le retour en force de la maternité

L’avènement des réseaux sociaux a aussi remis au goût du jour la vieille figure traditionnelle de la « maman » (ou « mom » en anglais, car s’exprimer en anglais sur Facebook ou Instagram fait toujours plus chic), qu’on croyait pourtant enterrée dans sa cuisine sous une pile de marmites refroidies. Las : les injonctions à la maternité n’ont paradoxalement jamais été aussi fortes que depuis la popularisation des réseaux sociaux, vitrines pailletées d’une vie arrangée, maquillée, frelatée. Pour prétendre à une vie remplie et digne d’intérêt quand on est une femme, il faut donc être enceinte ou avoir des enfants (ça tombe bien : c’est la suite logique). Dans ce cas, il convient de partager les images de son bonheur (la maternité est uniquement synonyme de bonheur sur les réseaux sociaux) à coups de hashtags agressifs qui se déclinent à l’infini : #mom, #momlife, #motherhood, #maternity, #kids, #momstyle, #momtobe, etc. Les enfants sont ainsi instrumentalisés pour exposer à sa communauté un bonheur sans failles et une vie épanouie, tous les aspects moins glamour de la chose étant savamment occultés.

Sur Instagram, point de cuisine sale, de fatigue, de gastro hivernale, de poches sous les yeux, de chaussettes qui traînent, d’émotions négatives, de disputes qui tournent mal : si on n’en parle pas, c’est donc que cela n’existe pas. La vie domestique, nécessairement dévolue aux femmes, ressemble à un havre de paix brodé de fil d’or.

Le danger ? La diffusion massive d’un modèle rétrograde et culpabilisant de ce que doit être la « bonne » féminité. Et un retour en arrière qui se pare d’atouts glamour, après tant d’années de lutte pour avancer vers des horizons moins restreints. Comme si les injonctions à la domesticité n’étaient pas déjà suffisamment fortes pour les femmes hors du cadre virtuel. Comme s’il n’était possible d’être une femme, une vraie, qu’en la possession de tout un attirail normatif fait d’enfants aux joues roses, de petits fours colorés et de bouquets de fleurs luxuriants.

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Mince, enceinte et sportive : la femme idéale selon Instagram

Le risque, c’est que les réseaux sociaux renvoient sournoisement les femmes à la maison, en mettant en exergue une conception rétrograde – et faussement glamour – de la féminité.

S’exposer mais pas trop : la menace du cyber-harcèlement

Les journalistes Nadia Daam, Anaïs Condomines et Marion Séclin, la gameuse Kayane…. Ces dernières années, de nombreuses femmes publiques ont été prises à partie par des trolls dont la violence – et la misogynie crasse – n’a hélas rien de virtuel. Leur « tort » ? Avoir osé exprimer des opinions féministes peu populaires, ou – sacrilège ! – s’être aventurées sur des territoires traditionnellement réservés aux hommes. Les insultes, menaces, commentaires et photomontages dégradants publiés sur Internet se prolongent bien souvent dans « la vie réelle » par des actes de harcèlement concrets, ce qui accentue encore le sentiment d’insécurité de la victime.

Le cyberharcèlement ne concerne pas uniquement les femmes exerçant un métier public, bien que leur visibilité accrue les expose tout particulièrement : n’importe quelle femme, de n’importe quel âge et n’importe quel statut est susceptible d’être prise pour cible. Car Internet tolère les femmes, à condition qu’elles correspondent aux codes édictés par le système patriarcal : si elles sont grosses, si elles ne s’épilent pas, si elles ne correspondent pas aux canons de beauté actuels, si elles tiennent un discours un peu trop innovant, si elles s’emparent d’un sujet traditionnellement réservé aux hommes (et leur font l’affront d’être meilleures qu’eux), si elles sont féministes, elles n’ont pas droit de cité et les nombreux salopards présents sur la Toile le leur feront savoir à coups de menaces de viol et de mort. Dans une relative impunité, jusqu’à présent.

En somme, la situation des femmes sur le Net n’est qu’une extension de celle de la « vraie vie », où les femmes peuvent théoriquement circuler librement, exercer n’importe quelle profession, s’habiller comme elles le souhaitent, mais restent soumises à une liste d’injonctions et de codes normatifs très rigides. S’exposer, mais uniquement dans un cadre prédéfini. S’exprimer, mais pas trop. S’assumer, mais dans la retenue et la pudeur. Partager son point de vue, mais seulement s’il correspond à ce qui est socialement acceptable pour une femme. Empiéter sur les territoires masculins que sont le Savoir, l’Expression et l’Exposition publique, mais sans trop de panache, d’ambition, de fierté, et surtout pas dans un esprit de conquête.

Doit-on, dès lors, s’étonner que les femmes qui ont le courage – car il en faut – de s’exposer sur Internet préfèrent rester dans les cases rassurantes qui leur ont été assignées ? Doit-on s’étonner de la présence massive des femmes dans les domaines traditionnels de la beauté, la maternité, la décoration, la lecture (de romance ou de chick lit, forcément), lorsqu’on connaît le prix à payer pour s’écarter des normes de genre ? La division sexuelle du travail sur les réseaux sociaux est-elle si surprenante, au regard de la pression qui pèse sur les femmes à se conformer à ce que doit être la « bonne » féminité ?

Finalement, les réseaux sociaux et Internet en général ne sont rien de moins qu’une réplique exacte de notre société structurée par des codes sexistes : une Agora où les hommes sont visibles et libres de s’exprimer sur une variété de sujets, pendant que les femmes, ces citoyennes de seconde zone, occupent les recoins qu’on a bien voulu leur accorder.