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Pourquoi la confiance en soi est un enjeu féministe

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« Nous apprenons aux filles à se diminuer, à se sous-estimer. Nous leur disons : Tu peux être ambitieuse, mais pas trop. Tu dois réussir, mais pas trop. Sinon, tu seras une menace pour les hommes ». Chimamanda Ngozie Adichie

 

Un sujet politique

La confiance en soi : a priori, c’est un sujet qui n’a pas de rapport direct avec le féminisme.

Pourtant, de nombreuses études ont démontré que les femmes avaient moins confiance en elles que les hommes.

Nous connaissons toutes et tous de nombreuses femmes formidables, talentueuses et compétentes qui souffrent pourtant du « syndrome de l’imposteur ». Qui « n’osent pas », parce qu’elles se retrouvent souvent paralysées par le doute. Qui sont persuadées de n’être pas assez : pas assez belle, pas assez compétente, pas assez bosseuse, pas assez douée, pas assez ambitieuse, etc, etc. Qui repoussent chaque compliment, persuadées au fond de ne pas les mériter. Qui attribuent leur réussite à des éléments extérieurs ou à l’intervention d’un tiers. Qui ne cessent de se répéter : je le ferai plus tard, quand je serai [plus riche], [plus mince], [plus expérimentée]. Et finalement ne le font jamais.

Les femmes ont même intégré (somatisé) dans leur corps ce manque de confiance, qui s’exprime par des attitudes comme parler doucement, raser les murs, s’efforcer de prendre peu de place, marcher vite dans l’espace public, s’excuser souvent, se faire discrète dans une assemblée, hésiter avant de prendre la parole, etc.

Après avoir interrogé des centaines de femmes pour leur essai « The confidence code », publié aux Etats-Unis, les autrices Katy Kay et Claire Shipman sont ainsi parvenues à la conclusion que les femmes en général souffrent d’un déficit de confiance en soi. Un déficit qui se traduit entre autres par une attitude plus réservée que celle des hommes, une sensation de malaise à l’idée de se mettre en avant, une sous-estimation de leurs capacités, et l’impression de ne jamais être vraiment prête pour une promotion, un examen ou tout autre projet. Or, le succès (entendu comme la réalisation des objectifs que l’on s’est fixés) est tout autant une histoire de compétences que de confiance en soi. De nombreux individus l’ont prouvé : on peut réussir en étant tout à fait médiocre, pourvu qu’on ait confiance en ses capacités et qu’on agisse avec assurance.

Les hommes, quant à eux, semblent beaucoup moins touchés par tous ces doutes et hésitations. Bien évidemment, tous ne regorgent pas de confiance en eux : il ne s’agit ici que d’une tendance propre à un groupe social.

En anglais, on nomme ce différentiel « the confidence gap », littéralement l’écart de confiance en soi. Pour trouver des études et ressources détaillées sur le sujet, il faut surtout regarder du côté du monde anglophone. Pour illustrer ce préambule, citons donc – de manière non exhaustive – trois études :

1) La première a été menée aux US par la professeure d’économie Linda Babcock. Cette dernière a ainsi démontré, en analysant le comportement d’étudiant.e.s en école de commerce, que les hommes négociaient leur salaire quatre fois plus souvent que les femmes. Et quand celles-ci négocient, elles demandent un salaire 30% moins élevé que leurs homologues masculins.

2) La seconde a été réalisée par la psychologue américaine Brenda Major, qui a commencé à étudier le « confidence gap » lorsqu’elle était encore une jeune professeure. Avant un examen, elle demandait à ses élèves ce qu’ils pensaient obtenir comme résultats et notait leurs prédictions. Elle a alors constaté que les hommes surestimaient constamment leurs capacités et performances ultérieures, lorsque les femmes les sous-estimaient à chaque fois.

3) Enfin, citons une étude publiée en 2011 par le professeur américain Ernesto Reuben, dans laquelle il rapporte que ses élèves masculins avaient tendance à surestimer de 30% leurs performances avant de résoudre un problème mathématique donné. Les femmes, quant à elles, avaient tendance à surestimer leurs performances de 15%, soit moitié moins. L’étude rapporte que ce résultat semble révélateur de la tendance globale qu’ont les hommes à surévaluer leurs performances, quel que soit le domaine concerné. On parle alors « d’excès de confiance sincère » (honest overconfidence).

Mais au-delà des études officielles, nous connaissons tous des hommes stupides et incompétents qui semblent avoir pleinement confiance en leurs capacités. Et qui parfois, comble de l’ironie, affichent une insolente réussite. Quoi qu’on pense de sa politique, Donald Trump est un excellent exemple de cette situation contradictoire.

Fait intéressant, une étude menée par le cabinet Zenger Folkman a démontré que la confiance en soi féminine augmente avec l’âge (et donc l’expérience). 


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Comme si les femmes attendaient d’être expérimentées, ou d’avoir vécu plusieurs accomplissements pour se permettre d’avoir enfin confiance en elles. On voit qu’à l’inverse, la confiance en soi des hommes suit un parcours tout à fait linéaire. Elle n’attend pas : elle existe par défaut.

 

La possibilité d’être médiocre

Je ne compte plus le nombre d’hommes que j’ai vu proférer des propos médiocres ou avancer des conneries ahurissantes, l’air parfaitement sûrs d’eux. Cela est probablement dû au fait que leur parole a plus de valeur dans l’espace public, mais aussi plus de résonance. De manière globale, les hommes ont tendance à être plus écoutés que les femmes, car leur parole est considérée d’office comme importante – même s’ils n’ont rien à dire ou disent n’importe quoi. Ils disposent, de fait, d’une présomption de légitimité

Depuis Cassandre, la parole des femmes a tendance en revanche à être reléguée au second plan : on les soupçonne d’être moins « savantes », d’avoir moins de choses intéressantes à dire ou tout simplement de mentir (on le voit avec les victimes de violences sexuelles, dont la parole est quasiment toujours remise en cause). Il faut parfois qu’un homme répète ce qu’une ou plusieurs femmes ont déjà dit plusieurs fois pour que le message passe enfin, comme si la parole masculine détenait un pouvoir de légitimation.

Je me souviendrais toujours de mon oral de bac de français. Avant de passer devant l’examinatrice, peu inspirée par le sujet qui m’avait été assigné, j’écoutais d’une oreille discrète le candidat qui me précédait. Celui-ci était d’une nullité crasse : incapable de répondre aux questions (pourtant faciles), il était tout aussi incapable de formuler une phrase correcte, tant son vocabulaire était pauvre. Pourtant, l’examinatrice se montrait d’une étonnante amabilité avec lui, lui tendant de nombreuses perches, lui souriant pour le mettre à l’aise, acquiesçant à chacun de ses médiocres bafouillages. Lorsque vint mon tour, j’eus droit à un traitement quelque peu différent. Certes, je n’étais pas très au point sur Molière, mais j’avais au moins pour moi une capacité d’analyse et de réflexion que n’avait pas le candidat précédent. Et je faisais des efforts. Hélas, ma tête semblait ne pas revenir à l’examinatrice : ses sourires et ses questions faciles avaient disparu. Pressante, pas aimable, me poussant dans mes retranchements, elle semblait vouloir me tendre un piège.

Je ne sais pas s’il s’agissait d’une démonstration de sexisme intériorisé, ou d’une preuve que le niveau d’exigence est plus haut avec les filles, mais cet exemple me permettra de soutenir mon propos. Pourquoi est-ce que je raconte ça ? Quel rapport avec le sujet de la confiance en soi ? C’est simple : s’il suffit aux hommes d’être médiocres pour être considérés et valorisés, alors il ne leur est pas difficile de douter de leur valeur. En revanche, si l’on attend des femmes qu’elles soient parfaites pour commencer à leur accorder de l’attention, et si la parole de celles-ci est sans cesse sous-estimée, ignorée ou remise en cause, qu’est-ce que cela dit de leur potentielle valeur ? N’est-il pas difficile, dans ces circonstances, d’acquérir une solide confiance en soi ?

Une fois, une amie m’avait dit avec ironie : « mon frère pourrait faire caca sur la table, ma mère trouverait ça génial ». Sans tomber dans le cliché vaseux ni la généralisation à l’emporte-pièce, je pense que l’adoration des mères pour leurs fils (semble-t-il assez courante), et la puissance du regard admiratif que pose l’entourage sur les garçons joue également un rôle. Parce que le masculin est (sur)valorisé dans notre société, de nombreuses familles tendent à tomber dans ce schéma de l’homme-prodige, cajolé, bichonné et regardé avec admiration quoi qu’il fasse.

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La secrétaire d’Etat à l’égalité femme-homme Marlène Schiappa disait dans une interview quelque chose que je trouve très juste : comment une femme peut-elle arriver le matin à son travail pleine d’énergie et de confiance lorsqu’elle a probablement subi au cours de son trajet domicile-travail plusieurs micro-agressions sexistes ? Ces agressions, qui peuvent prendre de nombreuses formes différentes (se faire siffler, harceler ou insulter dans la rue, passer régulièrement devant des panneaux publicitaires montrant des femmes objectifiées, voir son ou ses collègue(s) masculin(s) s’approprier son travail ou avancer plus vite à compétences et expériences égales, se taper toute la charge mentale sans que personne ne manifeste de gratitude, recevoir des conseils ou des remarques non sollicitées sur son physique, lire des magazines remplis d’injonctions à la beauté, recevoir des insultes sexistes sur Internet, etc, etc) s’accumulent dans la vie de toute femme comme autant de cailloux empoisonnés. Ils finissent par alourdir les poches et freiner le pas. Car ces situations dévalorisantes de la vie quotidienne ne préparent pas – et c’est un euphémisme – à la confiance en soi.

Mais le problème se trouve peut-être aussi dans l’éducation. Les filles sont moins incitées à faire du sport, à partir à l’aventure, à faire preuve d’indépendance, à explorer le monde extérieur et donc à prendre des risques. Elles ne sont pas éduquées à se débrouiller seules, sans l’aide ni la protection d’un tiers. On les conditionne à se penser fragiles, dépendantes, vulnérables – et à le devenir.

Jouer à la poupée ou à la dînette (autant de jeux estampillés « féminins ») développe-t-il la confiance en soi ? Si ces jeux permettent indubitablement de développer tout un panel de compétences relevant du care (1), et donc d’apprendre à s’occuper des autres, je ne suis pas sûre qu’ils aident dans la construction de sa propre assurance. Au lieu d’inculquer aux petites filles le soin des autres – souvent au détriment d’elles-mêmes – et l’abnégation, ce qui peut avoir des conséquences négatives pour leur vie future (2), pourquoi ne pas plutôt les inciter à explorer le monde et à prendre des risques ?

 

Confiance en soi et réussite

Les études le prouvent : la confiance en soi compte autant que les compétences et/ou le talent. Cela s’explique en partie par le fait que les personnes sûres d’elles ont tendance à adopter un certain langage corporel, à occuper l’espace avec détermination, à présenter une intonation et un regard assuré. Nous interprétons alors ces signes verbaux et non-verbaux comme des marques de compétence – à tort, parfois. Les personnes qui se pensent compétentes – même lorsqu’elles ne le sont pas – parviennent ainsi à « duper » leur entourage par l’assurance qu’elles dégagent. Mais elles vont aussi avoir plus tendance à oser, à prendre des risques, à se lancer dans des projets sans être en permanence freinées par le doute.

Cela a beau être injuste, une personne douée et talentueuse a peu de chance de réussir si elle n’a pas confiance en elle. En effet, la réussite passe par le fait de savoir se mettre en avant, et donc « se vendre », mais aussi d’avoir suffisamment confiance en soi pour croire que tout va bien se passer. Il ne suffit pas de faire semblant : cette croyance doit être sincère pour agir ensuite comme une prophétie auto-réalisatrice.

Les études montrent par ailleurs que le perfectionnisme est un fléau qui touche en majorité les femmes. Or, il est très mauvais pour la confiance en soi. Les filles sont en effet socialisées dès leur plus jeune âge à être « parfaites », c’est à dire soigneuses, débrouillardes, exigeantes, minutieuses. Des petites filles modèles, selon l’expression consacrée. Elles sont également punies (ou tout simplement « remises à leur place ») si elles se montrent un peu trop énergiques et entreprenantes. En raison de cette éducation genrée, elles sont moins enclines que les garçons à prendre des risques, à entreprendre et à faire des erreurs. Or, le fait d’oser, d’échouer, de recommencer et persévérer permet de construire sa confiance en soi. Plus tard, cela donne des femmes qui n’osent pas se mettre en avant, ni exposer leurs idées en réunion, ni parler sans être sûres qu’elles ont bel et bien quelque chose de pertinent à dire, ni se lancer dans un quelconque projet sans être certaines d’avoir toutes les compétences requises. Ces dernières années, les images glacées d’Instagram où la compétition pour le plus beau corps, le plus gâteau, le plus bel appartement, le plus bel enfant, la plus belle vie semble faire rage, ont certainement concouru à solidifier un perfectionnisme féminin déjà bien ancré.

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C’est un cercle vicieux, car les femmes qui font preuve de confiances en elles sont souvent taxées d’autoritaires – ou tout simplement dénigrées. On les soupçonne d’être dures, sévères, égocentriques. Hillary Clinton en a fait les frais pendant la campagne présidentielle américaine de 2016, lorsque de simples démonstrations d’assurance, de fermeté et de détermination lui ont valu d’être qualifiée de « sorcière ». Entre autres.

A votre échelle, faites le test. La prochaine fois qu’un homme vous fait un compliment, répondez : « je sais, merci » avec un grand sourire. L’attitude de celui-ci a de grandes chances de changer du tout au tout : « tu pourrais être un peu plus modeste », « redescends sur terre », « tu as un peu trop confiance en toi », etc. C’est un peu comme si le monde entier voulait que les femmes soient des petites choses charmantes et fragiles, dotées d’un minuscule ego en cristal et d’une confiance en elles proche de zéro – qui sait, avec de l’assurance, elles pourraient faire de grandes choses.

 

Une question individuelle

Cela étant, attention à ne pas tomber dans l’essentialisme en partant du postulat que toutes les femmes manquent de confiance en elles. Car c’est faux. De nombreuses femmes ont pleinement conscience de leurs capacités et agissent avec assurance au quotidien – et encore heureux ! Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il s’agit d’une tendance au sein d’un groupe social, et non d’une règle absolue.

Par exemple, on connaît ces chiffres tirés d’un rapport interne de la firme Hewlett Packard, selon lequel les hommes postuleraient pour un job ou une promotion quand ils estiment posséder 60% des compétences requises, lorsque les femmes ne postuleraient que si elles pensent réunir 100% de ces compétences. Ces chiffres ont été très souvent repris et relayés, alors même qu’ils ne concernent à la base qu’un nombre restreint d’individus. Ils ne mettent pas au jour une réalité absolue et inexorable : tout au plus, une vague tendance. Je ne m’y retrouve pas personnellement (ai-je déjà postulé à un job pour lequel je n’avais même pas 50% des compétences requises ? tout à fait), tout comme de nombreuses femmes de ma connaissance. Il faut donc faire preuve de nuance et de subtilité dans ce débat.

Car l’excuse du manque de confiance en soi a parfois bon dos. On a en effet tendance à l’utiliser pour justifier l’existence du sexisme institutionnel et de ses manifestations tangibles, comme le plafond de verre… Mais elle n’explique pas pourquoi de nombreuses femmes compétentes et déterminées ne parviennent pas à accéder aux mêmes postes que leurs homologues masculins. C’est qu’en réalité, leurs ambitions professionnelles se heurtent à certains obstacles structurels : discrimination, présentéisme exacerbé dans les organisations, entre-soi masculin, influence négative des stéréotypes de genre, déficit de confiance de la part des managers, etc. La rareté des femmes dans les plus hautes sphères s’explique donc plus par la misogynie institutionnelle que par leur prétendu « manque de confiance » en elles.

Tout ceci me fait penser à ces entreprises ou organismes qui créent et vendent à la pelle des formations consacrées aux « carrières féminines ». Apparemment, c’est la grande mode – si vous travaillez dans une grande entreprise, vous avez certainement eu vent de l’existence de « réseaux de femmes », d’ateliers sur « comment négocier une augmentation salariale quand on est une femme » ou de formations sur le « management au féminin ». Si ces initiatives partent d’une bonne intention, elles tendent à déplacer une responsabilité collective et politique sur les épaules des femmes, qui seraient les seules responsables de leur réussite (ou non-réussite). Sans forcément le vouloir, elles imputent les inégalités femme-homme à une potentielle autocensure et un déficit d’ambition des femmes, en ignorant les mécanismes sous-jacents qui freinent leur mobilité. Or, les choses ne sont pas si simples.

Le présupposé manque d’ambition et/ou de confiance en soi des femmes cache en fait une réalité plus abrupte. A savoir, un monde où les institutions ont été créées par et pour les hommes sur la base de modèles et de valeurs traditionnellement « masculins » comme la disponibilité, l’investissement, l’individualisme, la compétition, dans lesquelles prédomine encore l’entre-soi masculin et où les femmes peinent en conséquence à pénétrer les plus hauts cercles. La stigmatisation des femmes et la cristallisation de leurs différences supposées, notamment par le biais de réseaux et formations qui leur sont spécifiquement dédiés, pourrait donc se révéler une stratégie infructueuse.

La différenciation des sexes sur la base d’une prétendue nature tend en outre à agir sur les femmes comme une prophétie autoréalisatrice. A force d’entendre qu’elles sont moins ambitieuses, moins confiantes, moins attirées par le pouvoir, et que leur style de « leadership » est nécessairement différent de celui des hommes, les femmes ne risquent-elles pas d’intégrer ces schémas de pensée et de voir leurs actions et décisions inconsciemment influencées par de tels biais ?

 

Conclusion

Ce qu’il faut retenir de tout ça, c’est que les femmes ont effectivement tendance à avoir moins confiances en elles que les hommes, et que cela peut les pénaliser dans les différentes sphères de leur vie. Cependant, tous les obstacles rencontrés par les femmes au cours de leur existence – notamment dans le milieu professionnel – ne s’expliquent pas par ce déficit de confiance. Attention, donc, à ne pas prendre certaines discriminations et inégalités de traitement pour les simples conséquences d’un manque d’assurance.

Si la confiance en soi est un enjeu féministe, c’est parce que les femmes sont capables de beaucoup de choses. Mais si elles sont persuadées du contraire et continuent à se sous-estimer, quelles conséquences cela peut-il avoir sur leur vie ? Notre monde ne gagne rien à voir la moitié de sa population douter de sa valeur.

A tous les parents qui élèvent des petites filles, faites-leur ce cadeau de la confiance en soi. Pour réussir dans la vie, quel que soit le sens que l’on attache au mot « réussite », elles n’auront besoin de rien d’autre.

Et puis, il n’est jamais trop tard. Les femmes adultes aussi peuvent travailler leur confiance en soi : comme un muscle, elle se développe au moyen d’exercices et de travail réguliers.

 

(1) Mot anglais désignant notamment le soin, l’éducation, la sollicitude, l’attention à autrui. Par extension, on parle de plus en plus des « métiers du care », c’est-à-dire les métiers de la santé, du travail social et de l’éducation, à grande majorité occupés par des femmes.

(2) Je n’ai pas d’étude sous la main pour étayer mon propos, mais combien de femmes restent-elles dans des situations de couple abusives (par exemple) parce qu’elles sont persuadées de ne pas mériter mieux, ou parce qu’elles se pensent responsables ?
A lire pour aller plus loin : The Confidence Gap 

 

 

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Les réseaux sociaux libèrent-ils les femmes ?

 

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Alors qu’Internet était censé ouvrir le champ des possibles pour les femmes, Youtube, Instagram et consorts les ont renvoyées à la maison pour faire des cupcakes, créer des compositions florales, perfectionner leur maîtrise de l’eye-liner et s’occuper de leurs enfants. Tutos maquillage et décoration intérieure, recettes de cuisine, « vlogs » documentant au détail près leur grossesse… Les « influenceuses », aux apparences si modernes, semblent hélas bloquées dans les ornières d’une féminité traditionnelle et passéiste.

A l’heure de la massification des réseaux sociaux, c’est un triste constat qu’il nous est donné de faire. Alors que la liberté (supposée) offerte par Internet aurait pu aider à donner un coup de pied aux stéréotypes de genre et offrir un boulevard aux femmes – comme aux hommes – désireuses de s’aventurer hors des « domaines » auxquels leur genre les assigne, chacun-e s’est sagement installé-e dans sa case traditionnellement réservée. Aux hommes les contenus sur les jeux vidéo, les sciences, la culture, la politique et les sujets de société, pendant que les femmes se chargent de la beauté, de la mode, de la nutrition (avec la perte de poids comme horizon) et l’éducation des enfants. Il existe bien évidemment des exceptions ; mais cela ne change rien au fait que chaque sexe a (ré)investi sur Internet les domaines auxquels il est socialement et culturellement assigné.

Les plus optimistes objecteront que les réseaux sociaux offrent un espace unique de parole pour les femmes (quand elles ne sont pas obligées de fermer leurs comptes pour cause de cyber-harcèlement – j’y reviendrai plus bas).

Mais doit-on voir cela comme un progrès, quand on constate à quoi elles en sont réduites ?

Une exaltation de la féminité normative

La multiplication des comptes « fitness » ou « body positive » (certes consacrés à la célébration de tous les corps féminins, ils n’en traduisent pas moins une obsession collective des femmes pour leur poids, leur corps, et leur apparence en général) sur Instagram pose à ce titre une vraie question. D’un côté, on peut se réjouir du fait que les femmes investissent un domaine – l’activité physique – traditionnellement dévolu aux hommes. Mais le fait que des femmes acquièrent du pouvoir (c’est-à-dire une popularité, une influence et un capital financier) en exploitant un diktat sexiste et notoirement néfaste est-il un progrès ?

Plus encore, doit-on se réjouir de voir des millions d’adolescentes rivées à leurs écrans, captivées par des vidéos de femmes qui, derrière leur posture « libérée », reproduisent et exploitent des normes patriarcales (se maquiller et faire du shopping pour être la plus belle possible, passer en revue les meilleures astuces, pratiques sportives et régimes pour maigrir, documenter sa grossesse au détail tout en célébrant la maternité comme étant l’apogée de la vie de toute femme, etc.) ? Que peut-on déduire de cette « division sexuelle » des domaines d’intérêt à l’heure du virtuel ?

La réalité, c’est que l’apparente modernité des réseaux sociaux et la liberté que ceux-ci promettent aux femmes ne sont qu’une jolie illusion. On ne se défait pas de milliers d’années de conditionnement patriarcal si facilement : même dans des lieux virtuels a priori exempts des normes sexistes « de la vraie vie », le conservatisme rôde, prêt à reprendre la main à tout moment. Ainsi, les codes de la féminité ne s’arrêtent pas à la porte d’Internet. Le virtuel n’est finalement qu’une extension du réel, et c’est pour cette raison que les injonctions sexistes et la division sexuelle du travail et des tâches ne sauraient se diluer dans l’eau trouble des réseaux sociaux.
De plus, l’audience à laquelle on s’adresse sur Internet (nécessairement plus large que son cadre privé) et la pression de se savoir potentiellement scruté.e par de nombreuses personnes engendrent une forte pression, à laquelle il est aisé de répondre en se conformant aux codes sociétaux en vigueur. Est-ce un hasard si les « influenceuses » les plus connues correspondent toutes aux standards de la féminité conventionnelle ? Elles sont jeunes, minces, soigneusement maquillées, coiffées, habillées, épilées : la femme parfaite telle que décrite par le patriarcat. Non pas que se maquiller ou s’intéresser à la mode soit un mal : c’est l’aspect systémique et l’absence de diversité dans les modèles proposés aux jeunes filles qui doit être considéré comme un problème.

Quel message cette exhibition de modèles uniformes (censés représenter l’acmé de la réussite féminine) renvoie-t-il aux femmes ? Hors d’une féminité conventionnelle exacerbée, point de salut ?

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La blogueuse beauté et entrepreneure Huda Kattan

On peut également s’interroger sur l’envers du décor. Derrière les images léchées des réseaux sociaux, derrière cette vitrine alléchante d’une vie a priori parfaite, ne peut-on pas imaginer la pression monumentale que les « influenceuses » portent sur leurs épaules pour être tout le temps belles, minces, apprêtées, heureuses, épanouies ? Les ravages de la chirurgie esthétique, des troubles alimentaires, de l’anxiété, de la pression sociale existent aussi (et surtout ?) chez ces femmes que l’on pense intouchables, car supposément parfaites.

Chasse gardée

Si le nombre de blogueuses beauté et « lifestyle » donne le tournis, les femmes influentes dans la sphère virtuelle de la culture, des sciences, de la politique, de l’économie (des domaines traditionnellement considérés comme « masculins ») se font rares. Pourtant, Internet – et la société en général – aurait tout à gagner à voir des femmes exposer leur savoir plutôt que leur corps sculpté par de nombreuses heures de gym et leur maquillage parfaitement exécuté. Les rares qui s’y attellent sont souvent, hélas, rappelées à l’ordre pour occuper une place qui ne leur revient pas. Quoi qu’elles disent, et quelle que soit la pertinence de leurs propos, c’est souvent leur physique que l’on commente en premier lieu. Elles sont ainsi ramenées à leur condition de femme, nécessairement inférieure. Importune, intruse, indésirable. De fait, si elles ne sont pas jolies, elles n’ont pas le « droit » de s’exposer ; et si elles sont au contraire trop jolies, elles manquent cruellement de crédibilité.

Le fait que le script du genre se répète et se rejoue à l’infini, même dans des espaces neutres, a priori affranchis de nos normes sociétales, témoigne de son importance souveraine. Et de la difficulté qu’il y a à s’en échapper, même juste un peu. Le genre est un territoire, qui obéit à une cartographie stricte. Ses frontières sont résolument étanches. Ses règles inflexibles.

Les femmes ont fièrement investi les réseaux sociaux, et elles y sont plus visibles que jamais : ce devrait être un progrès. Mais le fait qu’elles affluent massivement vers les champs du corps, de la beauté, du soin témoigne aussi d’une forme de résignation face aux contraintes du genre. Et d’une forte léthargie de la société, peu prompte à faire la révolution quand il s’agit d’égalité des sexes et de stéréotypes genrés.

On peut aussi voir cette mise en exergue sur les réseaux sociaux d’une féminité normative – et donc forcément restreinte, dans le fond comme dans la forme – comme un retour en arrière. Ou, du moins, comme un statu quo mortifère. Car pendant que les femmes louent leurs qualités de bonnes ménagères sur Instagram, le patriarcat se frotte les mains : nul besoin de propagande pour les convaincre de rester à la place qui leur a été assignée, elles s’en chargent elles-mêmes ! Les mécanismes de mimétisme social s’occupent du reste, et l’acceptation collective de ce que doit être la féminité « standard » fait boule de neige.

Le retour en force de la maternité

L’avènement des réseaux sociaux a aussi remis au goût du jour la vieille figure traditionnelle de la « maman » (ou « mom » en anglais, car s’exprimer en anglais sur Facebook ou Instagram fait toujours plus chic), qu’on croyait pourtant enterrée dans sa cuisine sous une pile de marmites refroidies. Las : les injonctions à la maternité n’ont paradoxalement jamais été aussi fortes que depuis la popularisation des réseaux sociaux, vitrines pailletées d’une vie arrangée, maquillée, frelatée. Pour prétendre à une vie remplie et digne d’intérêt quand on est une femme, il faut donc être enceinte ou avoir des enfants (ça tombe bien : c’est la suite logique). Dans ce cas, il convient de partager les images de son bonheur (la maternité est uniquement synonyme de bonheur sur les réseaux sociaux) à coups de hashtags agressifs qui se déclinent à l’infini : #mom, #momlife, #motherhood, #maternity, #kids, #momstyle, #momtobe, etc. Les enfants sont ainsi instrumentalisés pour exposer à sa communauté un bonheur sans failles et une vie épanouie, tous les aspects moins glamour de la chose étant savamment occultés.

Sur Instagram, point de cuisine sale, de fatigue, de gastro hivernale, de poches sous les yeux, de chaussettes qui traînent, d’émotions négatives, de disputes qui tournent mal : si on n’en parle pas, c’est donc que cela n’existe pas. La vie domestique, nécessairement dévolue aux femmes, ressemble à un havre de paix brodé de fil d’or.
Le danger ? La diffusion massive d’un modèle rétrograde et culpabilisant de ce que doit être la « bonne » féminité. Et un retour en arrière qui se pare d’atouts glamour, après tant d’années de lutte pour avancer vers des horizons moins restreints. Comme si les injonctions à la domesticité n’étaient pas déjà suffisamment fortes pour les femmes hors du cadre virtuel. Comme s’il n’était possible d’être une femme, une vraie, qu’en la possession de tout un attirail normatif fait d’enfants aux joues roses, de petits fours colorés et de bouquets de fleurs luxuriants.

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Mince, enceinte et sportive : la femme idéale selon Instagram

Le risque, c’est que les réseaux sociaux renvoient sournoisement les femmes à la maison, en mettant en exergue une conception rétrograde – et faussement glamour – de la féminité.

S’exposer mais pas trop : la menace du cyber-harcèlement

Les journalistes Nadia Daam, Anaïs Condomines et Marion Séclin, la gameuse Kayane…. Ces dernières années, de nombreuses femmes publiques se sont vues prises à partie par des trolls dont la violence – et la misogynie crasse – n’a hélas rien de virtuel. Leur « tort » ? Avoir osé exprimer des opinions féministes peu populaires, ou – sacrilège ! – s’être aventurées sur des territoires traditionnellement réservés aux hommes. Les insultes, menaces, commentaires et photomontages dégradants publiés sur Internet se prolongent bien souvent dans « la vie réelle » par des actes de harcèlement concrets, ce qui accentue encore le sentiment d’insécurité de la victime.

Le cyberharcèlement ne concerne pas uniquement les femmes exerçant un métier public, bien que leur visibilité accrue les expose tout particulièrement : n’importe quelle femme, de n’importe quel âge et n’importe quel statut est susceptible d’être prise à partie. Car Internet tolère les femmes, à condition qu’elles correspondent aux codes édictés par le système patriarcal : si elles sont grosses, si elles ne s’épilent pas, si elles ne correspondent pas aux canons de beauté actuels, si elles tiennent un discours un peu trop innovant, si elles s’emparent d’un sujet traditionnellement réservé aux hommes (et leur font l’affront d’être meilleures qu’eux), si elles sont féministes, elles n’ont pas droit de cité et les nombreux trolls présents sur la Toile le leur feront savoir à coups de menaces de viol et de mort. Dans une relative impunité, jusqu’à présent.

En somme, la situation des femmes sur le Net n’est qu’une extension de celle de la « vraie vie », où les femmes peuvent théoriquement circuler librement, exercer n’importe quelle profession, s’habiller comme elles le souhaitent, mais restent soumises à une liste d’injonctions et de codes normatifs très rigides. S’exposer, mais uniquement dans un cadre prédéfini. S’exprimer, mais pas trop. S’assumer, mais dans la retenue et la pudeur. Partager son point de vue, mais seulement s’il correspond à ce qui est socialement acceptable pour une femme. Empiéter sur les territoires masculins que sont le Savoir, l’Expression et l’Exposition publique, mais sans trop de panache, d’ambition, de fierté, et surtout pas dans un esprit de conquête.

Doit-on, dès lors, s’étonner que les femmes qui ont le courage – car il en faut – de s’exposer sur Internet préfèrent rester dans les cases rassurantes qui leur ont été assignées ? Doit-on s’étonner de la présence massive des femmes dans les domaines traditionnels de la beauté, la maternité, la décoration, la lecture (de romance ou de chick lit, forcément), lorsqu’on connaît le prix à payer pour s’écarter des normes de genre ? La division sexuelle du travail sur les réseaux sociaux est-elle si surprenante, au regard de la pression qui pèse sur les femmes à se conformer à ce que doit être la « bonne » féminité ?

Finalement, les réseaux sociaux et Internet en général ne sont rien de moins qu’une réplique exacte de notre société structurée par des codes sexistes : une Agora où les hommes sont visibles et libres de s’exprimer sur une variété de sujets, pendant que les femmes, ces citoyennes de seconde zone, occupent les recoins qu’on a bien voulu leur accorder.