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Quel est le problème avec l’âge des femmes ?

COLLAGE

L’âge chez un homme est considéré comme un gage d’expérience ; chez une femme, il est une faute de goût.

 

Avez-vous regardé « Objectif 10 ans de moins », diffusée sur M6, une nouvelle émission qui se propose de rajeunir de dix ans (rien que ça) des femmes qui « font plus que leur âge » ?

Soins dentaires, injections, rééquilibrage alimentaire, maquillage, coiffure, relooking vestimentaire… Tous les moyens sont bons pour les aider à paraître plus jeunes, Graal absolu d’une société qui n’admet l’existence des femmes que si celles-ci sont jeunes et désirables, ou du moins tentent de le rester.

Au début de l’émission, les candidates se présentent devant un panel d’inconnu.es, lesquel.les ont la lourde tâche de déterminer leur âge en fonction de l’apparence qu’elles arborent. Bien évidemment, le panel leur donne à chaque fois 10 voire 15 ans de plus que leur âge réel (sinon c’est pas drôle), et les commentaires vont bon train sur leur physique « négligé », leur peau « relâchée », leur apparence « fatiguée ». Derrière sa télé, on s’interroge : ces candidates livrées en pâture au regard d’autrui ont-elles vraiment un problème avec l’inadéquation supposée entre leur âge et leur apparence, ou bien subissent-elles avant tout le regard inquisiteur que pose la société sur elles ? Quoi qu’il en soit, l’humiliation du procédé est réelle.

Face à une femme dont les cheveux commencent à grisonner, un homme s’exclame : « Ses cheveux blancs, je trouve que ça fait négligé ! » Le fait qu’il ait lui-même les cheveux gris ne semble pas lui venir à l’esprit.

C’est que le patriarcat confère d’invisibles privilèges, dont celui de reprocher à une femme un trait physique qu’on arbore soi-même.

*

Le vieillissement est inéluctable et universel : c’est l’une des seules certitudes inhérentes à la vie humaine. Pourtant, la société voudrait nous faire croire qu’il ne concerne que les femmes.

Celles-ci seraient les seules à voir leur peau se relâcher, leurs cheveux blanchir, leurs rides se creuser, leur apparence se modifier, et leur désirabilité décliner en conséquence – puisque seule la jeunesse est désirable.

Ces signes de vieillissement seraient entachés d’une connotation négative, et c’est pourquoi elles devraient lutter contre, voire en concevoir un rejet violent (les pratiques comme la chirurgie esthétique en étant l’émanation suprême).

Au-delà des modifications de l’apparence, le fait de prendre de l’âge serait un problème de femmes. Pour elles, vieillir serait une disgrâce ; un objet de honte et d’inconfort. Le vieillissement ne serait pas seulement un fait biologique, mais aussi un coup d’arrêt – la fin d’un règne, la fin des possibles, l’extinction de l’identité sociale. C’est pourquoi les « vieilles » sont incitées à se retirer du monde, comme des invitées devenues soudain indésirables.

Les femmes vieillissent mal ! Les cheveux blancs ne sont pas esthétiques ! Le corps des femmes de 50 ans n’est pas extraordinaire du tout ! (on se souvient de la sortie de Yann Moix) Il faut arrêter de montrer ses jambes à partir d’un certain âge ! On ne demande pas son âge à une femme !

Et les hommes, dans tout ça ? Eh bien, de la même manière qu’ils n’ont pas de corps, les hommes n’ont pas d’âge. Ils sont d’ailleurs absents de l’émission susmentionnée, à l’exception de quelques « jurés » chargés d’estimer l’âge des candidates…

Par conséquent, personne ne leur reprochera de ne pas « s’entretenir », ni de continuer à présenter des émissions de télé alors qu’ils ont largement passé l’âge de la retraite,

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Je ne vise PERSONNE.

ni de s’afficher avec des poches sous les yeux et des rides sur le front, ni de porter des marcels exhibant leur ventre mou et leurs bras lâches, ni de choisir des compagnes de 25 ans lorsque eux-mêmes en ont 55, ni enfin de devenir père à 70 ans bien tassés, comme Mick Jagger ou Gérard Darmon (imaginez, si cela était biologiquement possible, les réactions envers une femme enceinte du même âge ?).

A côté, les femmes vivent dans la peur de prendre de l’âge – et cette peur commence ridiculement tôt. Elles ont intégré que plus elles vieillissent et moins elles sont convoitables, voire dignes d’intérêt, la menace de l’invisibilité planant au-dessus de leur tête comme un oiseau de malheur.
De tous temps, les hommes se sont appliqués à expliquer aux femmes à quel point le vieillissement leur allait mal – contrairement à eux qui, Dieu soit loué, sont universellement préservés des effets cruels du temps – et à quel point elles perdaient en intérêt au fil des ans.

Qui n’a jamais étudié, à l’école, le fameux poème de Pierre de Ronsard ?

[…]
Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que votre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez votre jeunesse :
Comme à cette fleur, la vieillesse
Fera tenir votre beauté.

 

Une si précieuse jeunesse

La jeunesse féminine est donc exaltée, notamment parce qu’elle est synonyme de vulnérabilité – et donc de possibilités accrues, pour les hommes, d’asseoir leur domination.

« Une fille très jeune est plutôt gentille, même si elle devient très très vite hystérique et aussi folle que quand elle sera plus âgée » se désolait l’écrivain Gabriel Matzneff, dont on connaît désormais les « penchants » pédocriminels.

« J’aime les filles jusqu’à 17-18 ans. Après, je commence à me méfier » déplorait quant à lui Claude François. […] Après 18 ans, je me méfie parce que les filles commencent à réfléchir, elles ne sont plus naturelles. »

Elles commencent à réfléchir (quelle horreur !) : tout, en réalité, est contenu dans cette phrase. L’assurance, la connaissance de soi que l’expérience permet : voilà qui déplaît tant aux mâles (qui se veulent) dominateurs. Lorsque l’autre s’affirme, ils ne sont plus rien.

*

Une étude américaine sur la séduction en ligne a montré que si les hommes gagnent en attractivité avec l’âge (leur apogée se situant aux alentours de 50 ans), les femmes atteignent le paroxysme de leur attractivité à l’âge de 18 ans... avant que celle-ci ne décline année après année. D’ailleurs, les hommes âgés entre 22 et 30 ans recherchent presque exclusivement des femmes plus jeunes qu’eux sur les sites de rencontre, selon une autre enquête menée par le site OKCupid.

Flippant ? Oui, mais guère étonnant dans une société où les modèles culturels représentent presque exclusivement des couples composés d’un homme plus âgé et d’une femme plus jeune, et où la jeunesse des femmes a été érigée comme une condition de leur désirabilité – et leur désirabilité, comme une fonction sociale.

Ainsi, la vie des femmes semble se dérouler selon une temporalité toute spécifique, qui se découpe par paliers : la jeunesse (de 0 à 25 ans), la semi-jeunesse un peu bâtarde (de 25 à 35 ans), l’âge mur (35-45 ans), puis la vieillesse (de 45 ans à la mort, en gros). Ce qui fait beaucoup de temps passé à être vieille, vous en conviendrez.

Alors, les femmes sont constamment incitées à se dépêcher ; à inscrire leurs actions dans le cadre d’une fenêtre temporelle stricte (particulièrement lorsque cela concerne la sphère domestique : trouver un partenaire stable, se marier, avoir des enfants…) ; à surveiller leur âge comme si celui-ci risquait de leur échapper. Parce que « l’horloge biologique » tourne, parce que les hommes intéressants partent trop vite, parce qu’elles seront ensuite trop vieilles pour ceci ou cela, elles regardent les aiguilles tourner avec angoisse, pressées comme des citrons par une société qui exècre leur indépendance d’esprit et de corps.

Ironie suprême : les femmes ont beau avoir une espérance de vie supérieure à celle des hommes, on ne cesse de leur faire croire qu’elles ont moins de temps devant elles.

Un paradoxe que l’on retrouve dans l’existence des sheng nu (littéralement « celles qui restent », ou « celles dont on ne veut plus »), ces femmes célibataires que la société chinoise méprise parce qu’elles ont échoué à se marier dans un temps imparti. Le terme – sans équivalent masculin ! – est d’ailleurs officiellement inscrit dans le lexique du gouvernement, et défini comme « toute femme célibataire de plus de 27 ans » (sic).

Si, en France, cette aberration n’est évidemment pas institutionnalisée, la stigmatisation du célibat féminin – surtout à partir d’un certain âge – est une réalité partagée.

 

Les Invisibles : quand les femmes disparaissent

Une fois la jeunesse passée, point de salut ?

Dans de nombreuses industries, en tout cas, l’invisibilisation des femmes de plus de 50 ans demeure quasi-systématique. Exemple classique : les médias, et plus particulièrement la télévision. Où sont en effet les équivalents féminins de Michel Drucker, Jean-Pierre Pernaut, Jean-Jacques Bourdin ? (j’aurais pu citer Claire Chazal, si elle ne s’était pas fait évincer par TF1 à l’âge canonique de 58 ans…) Cantonnées à la météo ou condamnées à jouer les chroniqueuses, les femmes dites « mûres » se font discrètes sur le petit écran.

La réalité n’est-elle pas qu’on les écarte de la scène parce qu’elles portent moins bien la jupe pailletée et le décolleté plongeant qu’une femme de 30 ans ? Parce que le désir qu’elles provoquent est la raison première de leur présence à l’écran, avant même leurs compétences de journaliste et/ou présentatrice ? Parce que les décideurs des chaînes de télévision sont des hommes (de plus de… 50 ans), qui procèdent avant tout en fonction de leurs fantasmes ?

Au cinéma, la situation est encore plus critique. Les jeunes actrices sont fétichisées, portées aux nues entre 20 et 25 ans, avant de laisser la place à leurs plus jeunes sœurs. Le cimetière du cinéma est plein de ces jeunes espoirs féminins ayant trop tôt disparu, abruptement remplacées par de nouvelles sensations plus jeunes, plus lisses et plus aptes à flatter l’implacable regard masculin.

Quant aux femmes plus âgées, elles se font rares sur le grand écran. Sur l’ensemble des films français de 2015, seuls 8 % des rôles ont été attribués à des comédiennes de plus de 50 ans. En 2016, c’était 6 %.

 

MAXI
Un magazine pour les femmes de 50 ans et plus, incarné par des mannequins moitié moins âgées

 

Inculquer la peur de l’âge

La presse féminine inculque aux femmes qui la lisent deux grandes peurs : celle de grossir, et celle de vieillir. Pour cela, elle utilise deux principaux marronniers : le numéro spécial régime, et le numéro spécial anti-âge.

Ce dernier distille ses conseils – d’un ton à la fois docte et compassionnel – aux apprenties vieilles peaux, les incitant à corriger leur ovale (relâché), à muscler leurs bras (désagréablement fripés), à dépenser l’argent qu’elles n’ont pas dans des injections (qui les feront ressembler à des cyborgs, mais là n’est pas la question), à tester la cryolipolyse pour réduire leurs bourrelets, à colorer leurs cheveux blancs et à troquer la mini-jupe pour un accoutrement plus adapté à leur nouvelle condition de femme dite « mûre ».

Ce qui n’empêchera pas ces mêmes magazines de publier, une semaine plus tard, un article pour les enjoindre à se libérer de leurs complexes. Injonctions contradictoires, vous avez dit ?

En 2015, le marché de « l’anti-âge » était estimé à 291 milliards de dollars, dont 5 milliards pour la seule médecine esthétique. Aujourd’hui, signe d’un évident malaise dans la société, ce sont les moins de 35 ans qui ont le plus recours aux injections.

C’est que la peur du vieillissement est inculquée très tôt aux femmes, dès qu’elles ont, en réalité, suffisamment de pouvoir d’achat pour acquérir les produits proposés par l’industrie cosmétique. Une étude sur le rapport des femmes à la beauté menée en 2014 a ainsi montré que 4 femmes sur 10 déclarent avoir peur de vieillir. Et seules 23% d’entre elles déclarent se sentir belles régulièrement (27% des 18-24 ans, pour seulement 11% des 65 ans et plus).

Plus les femmes prennent de l’âge, plus le rapport qu’elles entretiennent avec leur apparence se complique. Rien d’étonnant, alors, à ce que de plus en plus de jeunes femmes décident d’anticiper ce qu’on leur présente comme les « effets pervers du temps », et de passer sur le billard le plus tôt possible.

Les effets de cette course (perdue) contre le temps sont particulièrement visibles à Hollywood, où les actrices affichent des visages figés, ruinés par le Botox, victimes d’une infernale pression qui leur interdit de vieillir.

 

Reprendre le pouvoir

Ce n’est donc pas une surprise si les femmes ont intériorisé le caractère supposément ingrat de la non-jeunesse. Nombre d’entre elles sont passées maîtres dans l’art de blaguer sur leur âge, même quand celui-ci n’a rien d’avancé (« à mon grand âge », « je sais bien que je ne suis plus comestible, mais… », « quand j’étais jeune, au temps des dinosaures… ). Manière de désamorcer ce qu’elles perçoivent comme une bombe potentielle, ou volonté de s’excuser d’exister dans une société qui porte aux nues la jeunesse féminine ?

D’autres encore font mine de s’offusquer qu’on veuille connaître leur date de naissance, en vertu d’une règle ancestrale – pourtant empreinte de sexisme – selon laquelle on ne demande pas son âge à une femme. Pensant agir par coquetterie, elles renforcent ainsi le tabou existant.

En France, une femme majeure sur deux a plus de 50 ans. Voulons-nous vraiment leur faire croire qu’elles constituent une minorité ? Voulons-nous vraiment leur dire qu’elles devraient avoir honte ?

A force de louvoyer, de cacher notre âge ou de le tourner en dérision, mais aussi de vouloir absolument paraître « plus jeune », nous faisons de l’âge un critère non seulement de désirabilité, mais aussi de légitimité sociale. Nous renforçons le jeunisme ambiant, particulièrement dévastateur pour les femmes. Nous jetons le discrédit sur nous-mêmes, invisibilisant nos propres existences, comme si la société ne s’en chargeait déjà pas toute seule.

J’ai rarement vu des hommes s’excuser de leur âge ou en concevoir de l’embarras. Preuve que ce qui est en jeu relève avant tout d’une construction sociale…

Alors, c’est vrai, la société patriarcale ne semble pas prête à abandonner ses fantasmes de jeunesse féminine – ne serait-ce que parce qu’ils sont un vecteur de soumission très efficace. Mais la façon dont nous y réagissons a son importance.

L’arbitraire des diktats sexistes n’engage que celles et ceux qui y croient. Et l’âge n’est un obstacle – au désir, au bonheur, aux possibles, à la beauté – que si nous décidons qu’il l’est.

Commençons donc par arrêter de blaguer sur notre âge, ou d’en éprouver de la honte. Cessons aussi de nourrir cette industrie dévorante qu’est le marché de « l’anti-âge », qui sous couvert d’innovations ne cesse d’accoucher de produits aussi inutiles que toxiques pour l’estime de soi. 

Rappelons-nous enfin qu’avoir 59 ans (ou 47, ou 78, ou 92) n’est ni drôle ni honteux : c’est juste un fait.

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Et si on parlait de la charge mentale de Noël ?

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A l’approche des fêtes, nombreuses sont les femmes à se sentir aussi cuites que la dinde de Noël. Entre l’achat – voire, pour les plus téméraires, la fabrication – des cadeaux, la composition du menu de Noël, l’envoi des cartes des vœux, l’organisation des vacances scolaires si enfants il y a, la décoration de la maison pour mettre toute la famille dans l’esprit de Noël et le pétrissage de la pâte à sablés, le concept de charge mentale prend un tout autre sens.

Selon une enquête réalisée en 2017 sur un échantillon représentatif de 1009 personnes, 80% des femmes en couple préparent le dîner chaque jour en semaine, 92% ont le sentiment d’être responsables du foyer et 95% se sentent plus responsables des enfants que les hommes. 

Sans surprise, la période des fêtes ne fait qu’amplifier la charge mentale que les femmes subissent déjà quotidiennement. Qu’il s’agisse d’établir la liste des courses, d’acheter les cadeaux de toute la famille, de piétiner pendant des heures au rayon jouets, de décorer la maison pour en faire un havre de paix qui sent le pain d’épices, d’organiser jeux et activités pour occuper les enfants, de préparer les valises en cas de départ en vacances, de dresser la table, de cuisiner pendant des heures (liste hélas non exhaustive), la somme des choses à faire semble s’étirer jusqu’à l’infini. Un labeur évidemment non rémunéré, qui profite à toute la famille et notamment aux hommes.

Qui n’a jamais observé les femmes de sa famille s’affairer en cuisine – le saumon fumé ! la dinde aux marrons ! la bûche au chocolat ! – pendant que les hommes conversent nonchalamment autour d’un verre est non seulement chanceux.euse, mais a également raté une expérience sociologique essentielle.

La période de Noël n’est pas le seul moment lors duquel la force de travail et la charge émotionnelle des femmes sont réquisitionnées. Mariage, anniversaire, célébrations diverses : tous les événements qui rythment la vie sont généralement pensés, élaborés et organisés par les femmes, qui y voient l’occasion de mettre en œuvre les compétences relationnelles, d’organisation et de soin à autrui qu’elles ont spécifiquement acquises (note pour les néophytes : non, ce n’est pas inné).

Mais ce n’est pas la seule raison.

En réalité, ce n’est pas tant que les femmes se plient de bonne grâce à ces marathons organisationnels – il y a plus fun que d’organiser une cérémonie de mariage de A à Z ou de préparer un repas de réveillon pour 20 personnes, par exemple.

C’est aussi et surtout une affaire de traditions genrées et d’attentes sociales, si solidement établies qu’il peut être difficile d’y échapper.

Les femmes sont en effet jugées sur leurs capacités (et leur motivation) à être une bonne « maîtresse de maison » – même si plus personne ne se risquerait à employer une expression aussi désuète, pour ne pas dire sexiste. Plus globalement, la société les déclare responsables des événements familiaux, de l’atmosphère du foyer et du bien-être de ses membres – et qu’importe si elles doivent sacrifier le leur au passage.

Il est donc attendu qu’elles endossent sans mot dire le rôle qui leur a été assigné, celui d’une G.O (gentille organisatrice) enthousiaste et infatigable. C’est à elles qu’il revient de rendre les membres du foyer heureux, de désamorcer les potentiels conflits, de s’assurer de la bonne ambiance générale, et de combler les besoins gustatifs, esthétiques et récréationnels de leurs convives. C’est sur elles que pèse le devoir d’occuper les fonctions de cheffe cuisinière, décoratrice, organisatrice d’événement, médiatrice et lubrifiant social. Le tout gratuitement et sans se départir de leur bonne humeur, bien sûr.

Ces normes sociales sont particulièrement difficiles à combattre car elles sont implicites, sous-jacentes, et profondément ancrées. Leur invisibilité est un piège, puisque ce qui n’est pas nommé n’existe pas. De fait, elles pèsent de tout leur poids sur les épaules des femmes, qui ne peuvent généralement pas se contenter de dire « non, merci » en se resservant du vin.

(Ce qui ne signifie pas que cela ne vaut pas le coup d’essayer).

La division du travail domestique (que ce soit en période de fêtes ou à n’importe quel autre moment) n’est pas une « loi » inéluctable qui serait inscrite dans la nature. Rien ne prédispose les femmes à la décoration du sapin de Noël et à l’organisation d’activités ludiques pour les enfants. De la même manière, rien n’empêche les hommes d’acheter des cadeaux, de préparer des biscuits sablés ou d’allumer des bougies – si ce n’est cette petite chose de rien du tout qui se nomme le patriarcat. Car c’est là où le bât blesse : la société ne leur a jamais appris qu’il s’agissait là d’une responsabilité qu’ils devaient endosser en tant que membre du foyer. Ce qu’elle leur a inculqué, en revanche, c’est qu’ils pouvaient être passifs, ne pas s’impliquer dans la vie domestique, et compter uniquement sur les femmes de leur entourage pour combler leurs besoins.

Même si le partage des tâches tend à s’équilibrer, notamment chez les jeunes couples, les femmes restent majoritairement préposées aux tâches utilitaires (lancer les invitations, cuisiner, décorer, ranger…) ainsi qu’au nécessaire travail de planification qui a lieu en amont – ce que l’on nomme la charge mentale. Ainsi, les hommes sont dispensés du moindre effort dans la sphère privée, puisqu’ils sont implicitement supposés bénéficier du travail domestique des femmes, lesquelles doivent se mettre au service des autres.

Mais alors, qu’est-ce qu’on attend pour tout péter ? Pourquoi, malgré la conscience que nous avons de la situation (et notre conviction qu’elle possède un caractère profondément inégalitaire), perpétuons-nous ces traditions archaïques ? Pourquoi, à chaque Noël, les femmes et les hommes reprennent-ils sans ciller leur place habituelle, les unes aux fourneaux, les autres devant le bêtisier de TF1, comme des pions sans autonomie ni volonté ?

Je me souviens de mon indignation lorsque j’ai appris que de nombreuses femmes allaient jusqu’à s’occuper personnellement des cadeaux… de la famille de leur conjoint. « Je suis en quelque sorte obligée », se défendent-elles. « Si je ne le fais pas, personne ne le fera, et c’est moi qui serais jugée ».

Voilà sans doute où réside le problème : parce qu’on attend des femmes qu’elles prennent tout en charge, même ce qui ne les concerne pas, elles n’ont pas d’autre choix que de répondre à l’appel. Ce qui est en jeu, ce ne sont pas seulement de vieilles traditions inscrites dans l’inconscient collectif. C’est aussi et surtout notre place dans la société, et plus spécifiquement dans le microcosme familial. Personne n’a envie de créer une esclandre ni d’être mis.e au ban de sa famille pour avoir fait acte de « rébellion ». Personne n’a envie d’endosser le rôle particulièrement ingrat de celui ou celle qui transgresse les codes.

Le refus – implicite ou explicite – des femmes de se conformer aux rôles de genre traditionnels peut en effet se retourner contre elles. Elles seront alors vues comme des « emmerdeuses », des rabat-joies, des égoïstes qui se permettent de gâcher les célébrations familiales au nom de griefs personnels. Difficile, quand on porte sur ses épaules des siècles de traditions jamais remises en cause, de renverser seule le statut quo.

Et c’est là qu’une question se pose : que fait donc l’autre moitié de l’humanité ?

Hélas, comme en matière de parentalité, la place des hommes se réduit ici à un flou artistique. Personne ne songera à les blâmer s’ils n’ont pas fait leur part, puisque aucune attente ne pèse sur eux. Eux aussi auraient pu cuisiner cette foutue bûche au chocolat, eux aussi auraient pu braver la foule de décembre pour aller acheter le cadeau du petit Léo, eux aussi auraient pu décrocher le téléphone pour convier personnellement chaque invité.e. Mais leur identité, leur fonction sociale n’est pas rattachée à la sphère privée, qui reste le domaine réservé des femmes – aussi indépendantes et libérées soient-elles. Chaque genre va donc se conformer aux attentes qui pèse spécifiquement sur lui. Or, comme nous l’avons vu, la société n’attend pas des hommes qu’ils s’investissent dans la sphère domestique, et encore moins qu’ils s’y montrent compétents.

*

Je n’ai ni mari ni enfant, et je vis dans un appartement dont la taille exclut toute activité de type « organisation d’un repas de Noël pour 15 personnes » – cela me préserve donc a priori de certains cadeaux empoisonnés que la période des fêtes réserve aux femmes.

Cette année, comme les années précédentes, je ne cuisinerais pas, je n’achèterais pas le cadeau du père de mon hypothétique époux, et je ne décorerais pas la table (en fait, je mettrais plutôt les pieds dessous). Et je prie pour ne jamais tomber dans cette spirale inégalitaire où, quelles que soient ses convictions, la moitié féminine d’un couple finit souvent par devenir la bonniche officielle – une sorte de couronnement sans consentement et sans gloire.

Pour toutes celles qui s’essuient déjà le front devant leur interminable to-do list : pensez à la politique des petits pas. Il n’est pas toujours facile de faire sédition d’un seul coup, sans préavis, après avoir sagement obéi aux normes sociales pendant des années. La révolte doit commencer lentement, mais sûrement. Personne n’a pensé à allumer le four ? Quel dommage. Vous êtes confortablement installée dans votre fauteuil, une coupe de champagne à la main. Vous arrivez les mains vides chez vos beaux-parents parce que votre conjoint comptait sur vous pour l’achat de la Wonderbox et des chocolats ? C’est son problème : pas le vôtre. Etc, etc.

Parce que les femmes, elles aussi, ont le droit à la trêve de Noël.

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Il faut qu’on parle (d’argent)

MONEY

En France, pays où le rapport à l’argent est trouble et complexe, les discussions financières sont souvent auréolées d’un sentiment de gêne.

Il y a là une de ces relations ambiguës, presque paradoxales, de celles que certain.es entretiennent avec le sexe. On le désire, et on le déteste. On en voudrait, mais on en a peur. C’est bon, mais c’est (considéré comme) sale.

Le contraste culturel avec les Etats-Unis est saisissant. Là-bas, et plus globalement dans les pays anglo-saxons, les médias destinés aux femmes abordent sans pudeur la question des finances personnelles. L’argent est dépouillé de sa composante genrée : il ne reste que sa capacité d’empowerment, exposée sans pudeur. On y explique comment se débrouiller avec un petit salaire ; où et comment placer son argent. Quels sont les métiers qui rapportent. Comment gérer un budget, comment rembourser ses dettes. Comment se constituer une épargne un peu plus conséquente que ces trois billets glissés dans une tirelire « pour partir en week-end à Barcelone ». Etc, etc.

La relative aisance avec laquelle les Américain-es parlent d’argent a sûrement à voir avec leur culture, fier mélange de protestantisme industrieux et de foi en la réussite individuelle. Nous ne possédons pas les mêmes bases. Mais le fait que nous observions le sujet avec une telle frilosité, en plus de l’exclure d’office des sujets de conversation dits « féminins« , est un problème.

Parce que les femmes ne sont pas éduquées à désirer le pouvoir que confère l’argent – ni même, et c’est peut-être pire, à s’imaginer en être les légitimes détentrices.
Or, le sujet de l’indépendance financière*, en tant que pilier de l’égalité entre les sexes, est d’une importance cruciale.

 

* le terme « indépendance financière » utilisé dans l’article renvoie uniquement au fait de pouvoir se suffire à soi-même d’un point de vue financier, c’est à dire de ne pas se trouver dans une situation de dépendance économique vis à vis d’une ou plusieurs personnes. 

 

I/ Les femmes et les finances

Sur son site Internet, la société France SCPI révèle avoir contacté un célèbre hebdomadaire féminin pour lui poser la question suivante : « Pourquoi n’y a-t-il pas de rubrique « argent » dans votre magazine ? ». Et voici la réponse que leur a fourni une journaliste résignée : « Les annonceurs, ceux qui payent la publicité, ne veulent pas que nous détournions la « cible » de potentiels achats mode qu’elles ne feraient pas si elles plaçaient leur argent ».

Que cette anecdote soit réelle ou inventée, le mot n’en reste pas moins jeté : acheter. Ciblées avec convoitise par les publicitaires, les femmes sont constamment incitées à dépenser. Que ce soit pour refaire leur garde-robe (avez-vous acheté le dernier jean tendance ?), adopter le nouveau mascara super allongeant, être tendance en total look cuir, découvrir le nouvel hôtel Machin Truc à Londres ou gagner du temps en cuisine (connaissez-vous le robot Thermomix ?), l’argent leur brûle les mains en permanence. Et, de fait, 65% des femmes seraient les principales responsables des achats dans leur foyer.

Certes, nous vivons dans un monde capitaliste où le consumérisme en tant que norme sociale fait loi. Le problème, c’est que les femmes sont plus vulnérables économiquement que les hommes, et l’écart se creuse d’autant plus qu’elles ne reçoivent aucune éducation financière et ne sont pas incitées à s’intéresser à l’argent – si ce n’est pour le dépenser.

Pour rappel, en France, les femmes touchent en moyenne un salaire inférieur de 19 % à celui des hommes, en équivalent temps plein. Un écart qui s’élève à 9% à poste et compétences égales, chiffre considéré comme l’application directe de la discrimination. Elles représentent aussi la majorité des salarié.es à temps partiel (82%) et des employé.es non qualifié.es (78%).

On pourrait donc trouver un intérêt à développer une culture financière chez les femmes, de sorte qu’elles ne se retrouvent pas en situation de double peine (salaire moindre et méconnaissance des systèmes permettant de maintenir son indépendance financière). Et pourtant…

Nous sommes soigneusement laissées dans l’ignorance, comme si l’autonomie financière revêtait un caractère accessoire. Un angle mort du féminisme ? Pourtant, dans Une chambre à soi, paru en 1929, Virginia Woolf évoquait déjà l’importance pour les femmes de disposer de leur propre argent. Une évidence quelque peu délaissée par le mouvement féministe face aux questions relatives à la liberté de disposer de son propre corps, érigées en priorités.

Mais la question est la suivante : peut-on disposer de soi-même (de sa vie, de son esprit, de son corps) sans être financièrement autonome ? En somme, peut-on vraiment dissocier l’émancipation féminine de l’indépendance financière ?

En attendant de trouver une réponse à cette épineuse question, le cliché de la femme frivole et dépensière, tenant ses sacs de shopping à bout de bras, reste incrusté dans les esprits. Et le système capitaliste a tout intérêt à faire perdurer cette norme culturelle : qu’importe que les femmes aient moins d’argent, l’important est qu’elles le dépensent.

*

Selon une étude menée en 2015 par le gestionnaire d’actifs Blackrock, les Françaises sont les championnes d’Europe de l’épargne (60% d’entre elles mettent de l’argent de côté). Un résultat a priori encourageant. Mais épargner et investir sont deux choses différentes. Et c’est là que le bât blesse : les femmes ne sont que 25% à investir, occupant l’avant dernière place de ce même classement.

Et si elles sont 85 % à être en charge de (ou à partager) la gestion des dépenses quotidiennes et des besoins à court terme, elles sont une majorité (58 %) à s’en remettre à leur conjoint pour ce qui concerne les « grosses » décisions financières, celles qui ont une influence sur le long terme.

Cette méconnaissance financière peut avoir de lourdes conséquences, notamment en cas de divorce ou de décès du conjoint. Une étude de la banque suisse UBS révèle ainsi que 76 % des femmes veuves ou divorcées interrogées auraient souhaité s’être davantage impliquées dans les décisions financières à long terme…

Quel dommage, quand on sait qu’en matière d’investissement, les performances obtenues par les femmes sont supérieures à celles de leurs homologues masculins ! Ces résultats s’expliqueraient par le fait que les hommes, par excès de confiance, prennent plus de risques, tandis que les femmes n’investissent que si elles sont sûres d’elles. (voir par exemple « Gender, Overconfidence, and Common Stock Investment », étude menée par l’Université de Californie sur une période allant de 1991 à 1997)

 

II/ Argent, nom masculin

Vous aurez sans doute constaté que la presse économique et financière (Capital, Challenges, Mieux vivre votre argent…) s’adressait par défaut aux hommes, en faisant notamment appel à une forme de connivence homosociale.
On se souvient notamment de l’enquête sur les start-up françaises publiée par le magazine Capital en 2017, illustrée par une couverture montrant onze entrepreneurs – tous mâles – en chemise blanche.

Idem pour les sites Internet et les livres consacrés aux finances personnelles (et aux sujets afférents, comme l’entrepreneuriat ou le management), qui s’adressent à un lectorat supposé masculin.

De manière globale, on observe la persistance d’une division genrée entre les hommes et les femmes au sujet de l’argent. Les hommes restent ainsi, dans notre imaginaire collectif buriné par des siècles de tradition sexiste, considérés comme les principaux pourvoyeurs – ceux qui ramènent l’argent à la maison et gèrent les finances « sérieuses ». A côté, si la notion de « salaire féminin » n’existe plus depuis 1946, les stéréotypes perdurent sur la vulnérabilité des femmes, qui devraient être prises en charge par un vaillant protecteur (qui ne manquera pas, notamment, de lui payer son plat au restaurant, l’inverse étant bien évidemment prohibé) et dont la carrière aurait toujours quelque chose d’accessoire.

Les médias ont un rôle à jouer dans la pérennisation de ces stéréotypes genrés.

Ainsi, les publicités relatives aux assurances et aux banques mettent en scène une majorité d’hommes, particulièrement lorsqu’il s’agit de montrer un.e entrepreneur.e qui cherche à contracter un prêt. Ils constituent 59 % des personnages principaux et 63% des personnages secondaires (en revanche, 44% des voix off sont féminines). Une étude du Ministère des Droits des Femmes de 2014 a pourtant montré que l’envie d’entreprendre était autant répandue chez les hommes que chez les femmes… Mais elle risque d’avoir du mal à se concrétiser chez ces dernières, si l’on continue à présenter la création d’entreprise comme une activité « masculine ».

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Une femme qui s’intéresserait aux marchés boursiers ? Vous n’y pensez pas…

Autre conséquence de cette « masculinisation » de la finance, les start-up fondées par des femmes reçoivent en moyenne 2,5 fois moins de fonds que celles fondées par des hommes (source : Boston Consulting Group). Au total, depuis 2008, les start-up fondées par des femmes n’ont levé que 2% du montant total levé par les jeunes pousses. Les investisseurs étant en grande majorité… des hommes, le chiffre n’a rien de surprenant.

A l’échelle de l’Histoire, cela fait bien peu de temps que les femmes peuvent gérer elles-mêmes leur argent.
En 1804, ce monument de misogynie qu’est le code civil français – dit « Code Napoléon »– consacrait l’incapacité juridique totale de la femme mariée, en lui interdisant notamment de gérer seule ses biens, de signer un contrat et de percevoir directement son salaire. Cette incapacité juridique n’a été supprimée qu’en 1938.

Mais il faudra attendre l’année 1965 (!) pour que les femmes puissent ouvrir un compte en banque ou travailler sans le consentement de leur mari.

Nous sommes les héritiers et héritières de cette époque là ; c’est ce passif inégalitaire et sexiste qui nous a été légué, et qui nous conduit à considérer les questions financières, et l’argent – symbole ultime du pouvoir – comme une prérogative masculine.

 

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Une publicité pour une banque belge, (heureusement) brocardée pour son sexisme

 

III/ Le piège de la dépendance économique

Depuis quelques temps, le féminisme est devenu « cool ».

On vend aux femmes de l’empowerment sous plastique, de l’émancipation par le sexe, de la liberté par le rouge à lèvres. Comme si la révolution ne pouvait passer que par le corps, le désir, le charnel.

Et en effet, bien rares sont les fois où est évoqué le pouvoir conféré par l’indépendance financière. Comme si nous avions peur de l’argent, de sa symbolique, de sa connotation « capitaliste » et bassement utilitaire, de sa charge émotionnelle aussi. Pourtant, comment penser l’émancipation des femmes sans penser dans le même temps leur autonomie financière – et cet affranchissement du joug masculin qu’elle permet ?

Ce qui nous oblige à aborder la question du travail.

Oui, celui-ci est rarement une source d’épanouissement – et il est bien difficile de ne pas craindre pour l’avenir une détérioration accrue des conditions de travail. Mais l’idée ici n’est pas d’affirmer que le travail est un nécessaire lieu de réalisation de soi : simplement de rappeler qu’il est l’un des seuls moyens par lesquels les femmes peuvent conquérir leur autonomie, sans laquelle il ne peut y avoir d’égalité.

Dans « Le deuxième sexe« , paru en 1949, Simone de Beauvoir écrivait déjà que « c’est par le travail que la femme a en grande partie franchi la distance qui la séparait du mâle ; c’est le travail qui peut seul lui garantir une liberté concrète« . Tout en soulignant plus loin le paradoxe qui fait que si le travail constitue une forme d’aliénation, il permet également d’acquérir son autonomie. « Le travail d’aujourd’hui n’est pas la liberté », écrit de Beauvoir (et on peut affirmer que, 70 ans plus tard, les choses n’ont pas changé) ; « D’autre part, la structure sociale n’a pas été profondément modifiée par l’évolution de la condition féminine ; ce monde qui a toujours appartenu aux hommes conserve encore la figure qu’ils lui ont imprimée. »

En résumé, l’indépendance financière ne fait pas tout. Dans un monde fait par et pour les hommes, l’indépendance financière des femmes ne fera pas obstacle aux discriminations ni aux inégalités de genre. Elle n’en demeure pas moins le commencement de tout : comment imaginer, en effet, qu’une femme qui dépend d’un homme puisse se revendiquer – non en théorie, mais dans les faitsson égale ?

*

Certains courants de pensée affirment, en vertu d’une grande paresse intellectuelle, que tous les « choix » faits par les femmes seraient intrinsèquement féministes. Ainsi, faire « le choix » de rester au foyer serait un choix féministe, tout autant que se lancer dans une carrière scientifique ardue. C’est là un raisonnement fallacieux.

Qu’on s’entende bien : l’objectif pour le mouvement féministe n’est pas de décerner des médailles à ses plus fidèles disciples, mais de rappeler que certaines décisions, même prises de manière autonome, peuvent s’avérer néfastes sur le long terme et contrer nos propres intérêts.

D’autant que la plupart de nos choix n’en sont pas vraiment, particulièrement lorsqu’ils sont précédés par la contrainte économique – ou sont le fruit inconscient d’un conditionnement culturel et social. 

Nous devons donc réfléchir à l’origine de nos « choix » (d’où viennent-ils ?) et à l’influence qu’ils peuvent avoir sur le long-terme.

Si les hommes ont le pouvoir, c’est parce qu’ils disposent de la majorité des ressources. Les femmes ont beau accomplir 66% du travail mondial, elles ne perçoivent que 10% des revenus et détiennent 1% de la propriété, ce qui les maintient dans un état de forte vulnérabilité. C’est un fait : dans n’importe quelle situation, la personne qui détient l’argent détient le pouvoir.

L’égalité se joue donc aussi dans le porte-monnaie. Et si les obstacles structurels sont hélas toujours là (normes genrées, discriminations sur le marché de l’emploi, écarts de salaire, etc), le pouvoir individuel que confère l’autonomie financière doit être vu comme un premier pas.

*

Mais rentrons dans le vif du sujet. En 2011, 14% des femmes en âge de travailler étaient « au foyer » (une femme sur trois entre 55 et 59 ans). Par ailleurs, une femme sur deux réduit ou cesse temporairement son activité professionnelle après une naissance. Des statistiques qui doivent se lire comme la persistance d’une inégalité structurelle entre les femmes et les hommes, qui sont toujours en proie aux rôles genrés. Pourquoi cette situation est-elle préoccupante ?

Parce que ces périodes d’inactivité, a fortiori si elles durent dans le temps, créent des écarts de rémunération (voire une absence de rémunération tout court) qui peuvent mettre les femmes en danger, particulièrement si elles se retrouvent seules. En 2013, les hommes touchaient en moyenne 1 642 € de pension de retraite par mois, contre 993€ pour les femmes – une somme qui les place en dessous du seuil de pauvreté.

Mais la dépendance économique est aussi dangereuse en ce qu’elle prive l’individu de son autonomie et de son pouvoir de décision.

Elle catalyse également nombre de rancœurs, frustrations et dynamiques de pouvoir inégalitaires, qui peuvent être dévastatrices dans un couple. Quelles que soient nos intentions, quels que soient nos sentiments, la dépendance financière s’accommode très mal de l’égalité puisqu’elle induit une forme de subordination.

Les femmes, déjà globalement dénuées de pouvoir dans la sphère publique, veulent-elles vraiment voir cette situation dupliquée dans leur foyer ?

 

IV/ L’importance de l’autonomie financière dans l’émancipation des femmes

L’argent n’est donc pas seulement un symbole du pouvoir : il en est aussi un instrument. L’indépendance financière maintient le champ des possibles ouvert. La possibilité de dire oui, mais aussi – et c’est sans doute plus important encore – non. De rester ou de partir. De disposer librement de soi-même, de prendre des décisions, de faire entendre sa voix.

Il n’est alors guère étonnant que certains hommes s’en prennent au porte-monnaie de leur compagne, dans une volonté de les maintenir dans une situation de dépendance : c’est ce qu’on appelle les violences économiques. Ces violences peuvent prendre des formes différentes, qu’il s’agisse d’interdire à sa conjointe de travailler ou de retourner au travail après un congé parental, de contrôler ses dépenses, de confisquer sa carte bleue, de détourner son salaire, de l’enjoindre à fermer son compte bancaire, etc. Dans tous les cas, l’objectif est d’affaiblir voire annihiler l’autonomie de la personne, et de garder le contrôle sur elle.

 

Pour finir, mentionnons deux études qui attestent des bienfaits de l’indépendance financière pour les femmes.

Cette indépendance leur permet de prendre plus de décisions au sein du foyer, tout en les protégeant en cas de divorce et de décès du conjoint (Control over Money in Marriage, Cambridge University Press, 2003).

Quant au risque de divorce, il diminue de 50% quand la femme gagne la moitié des revenus du ménage, et l’homme réalise la moitié des tâches domestiques (« Doing Gender in Context : Household, bargaining and risk of divorce in Germany and the United States », American Journal of Sociology, 2006).

Toute femme devrait avoir une chambre à soi, oui ; mais aussi et surtout un revenu à soi. Plus facile à dire qu’à faire, dans une société où la précarité gagne du terrain. Mais commençons par en parler. Mettons, enfin, le sujet sur la table.

Parce qu’il est, à de nombreux égards, d’une importance capitale.

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Pères absents : quand le mal(e) est fait

 

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Crédit illustration : Giuliajrosa ©

 

Le 18 septembre dernier, à l’occasion de la Journée internationale du Pardon (oui, ça existe), l’animateur Benjamin Castaldi présentait dans l’émission Touche pas à mon poste ses excuses à ses fils pour n’avoir pas été « assez présent ». « Quand on vit ses histoires d’amour, il y a forcément des victimes, parce qu’on pense à soi, on est égoïste. (…) C’est évident qu’ils ont senti que je n’étais pas présent, mais maintenant ça va mieux, je suis content », a t-il déclaré, très ému. Des larmes (de crocodile ?) qui ont touché certain.es téléspectateurs et téléspectatrices, et qui en ont agacé d’autres.

 

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Benjamin Castaldi sur le plateau de TPMP, le 18 septembre 2019

Qu’elles soient sincères ou savamment mises en scène, les larmes de Benjamin Castaldi permettent en tout cas de mettre sur la table un problème politique dont on parle peu, et qui a pourtant une importance cruciale dans la lutte pour l’égalité des sexes.

Et ce problème, ce sont les pères démissionnaires.

 

Ça s’en va, et ça revient

Les statistiques nous le disent : de manière générale, les pères ne modifient guère l’organisation de leur vie (qu’il s’agisse de leur activité professionnelle ou de leurs loisirs) à la naissance d’un enfant. Après tout, pourquoi le feraient-ils ? La société n’entretient aucune exigence particulière à leur égard, si ce n’est d’assurer la subsistance du foyer.

En revanche, une femme sur deux réduit ou cesse temporairement son activité professionnelle après une naissance (les statistiques de l’INSEE n’évoquent pas la charge mentale, mais cet élément est également à prendre en compte, même s’il est difficile de le quantifier…).

Beaucoup de mères se retrouvent donc seules (ou presque) à gérer l’éducation des enfants, pendant que papa continue à grimper les échelons professionnels et à jouer au tennis le samedi matin. Il travaille beaucoup. Il n’est pas souvent là. Sa carrière lui prend beaucoup de temps. Etc, etc.

Air connu. Schéma classique.

Pourtant, nombre de pères se montrent (étonnamment) plus disponibles une fois que les gamins ont grandi, et qu’il devient possible de partager avec eux des activités enrichissantes : voyages, sport, visites au musée, etc. Comme Benjamin Castaldi, ils se félicitent alors, l’œil humide, de « rattraper le temps perdu ».

Facile.

Oui, facile de réintégrer la parentalité une fois que tous les obstacles (sommeil fragmenté, crises de nerfs, couches pleines, réunions parents-profs à honorer, etc) ont été balayés, et qu’il ne reste que le meilleur à prendre. Facile de pleurer sur la culpabilité que l’on ressent de n’avoir pas été « assez présent » … Tout en ayant, à l’époque, volontairement décliné la possibilité de l’être.

Car il faudrait être de mauvaise foi pour dire le contraire : passer du temps avec un.e ado de 17 ans n’est pas la même chose que de s’occuper d’un.e enfant de 4 ans. Et oui, disons-le, jouer au football avec son fils ou faire visiter le musée d’Orsay à sa fille est plus exaltant que de changer une couche ou faire avaler sa purée de carottes à un enfant qui pleure.

Facile, donc, de revenir quand le plus gros du travail a été réalisé. Qu’il ne reste que les week-ends à Madrid, les parties de tennis ou de cerf-volant, les déjeuners au restaurant (sans grumeaux dans les cheveux), les concerts, la piscine, le shopping, le bricolage, bref, la partie « fun » de la parentalité.

Par qui ce fameux « temps perdu » a t-il été géré ? Qui a comblé les interstices, qui a assuré le travail d’éducation, qui a mis sa carrière entre parenthèses pour rester disponible, qui a bravé les inévitables tempêtes ? Bingo : les mères. Avec, à la clé, son lot de sacrifices et de renoncements : carrières morcelées (et donc, à la fin du parcours, retraites insuffisantes), absence de temps pour soi et ses loisirs, salaires tronqués, dépendance économique… Ainsi, la désertion des pères (et, par conséquent, l’engloutissement des femmes dans la maternité) constitue l’une des sources les plus évidentes de l’inégalité des sexes.

Quand les pères s’éclipsent, ce ne sont pas seulement les enfants qui trinquent : les mères aussi.

Certes, mieux vaut tard que jamais : un père retardataire vaut certainement mieux que pas de père du tout. Mais l’indisponibilité des pères (notamment lorsque les enfants sont petits, et en particulière demande d’attention) engendre pour les femmes une situation où elles se trouvent contraintes de se sacrifier. Or, a t-on vraiment envie de continuer à vivre dans un monde où la moitié des habitant.es est entravée ?

Et surtout, osons poser la question qui fâche : aurait-on eu les mêmes réactions attendries face à une mère qui avouerait, entre deux sanglots, ne pas s’être occupée de ses enfants lorsqu’ils étaient petits… ?

 

Papa, où t’es : une absence préjudiciable

Nombre de réacs estomaqués que les femmes puissent revendiquer leur autonomie (et leur droit à vivre pleinement leur vie, sans sacrifices ni concessions) recourent souvent à « l’argument » selon lequel un enfant privé de sa mère, parce qu’elle a l’audace de travailler ou d’avoir des activités extérieures, aurait toutes les chances de mal tourner. Et de renchérir sur le déclin de notre civilisation, forcément causé par la libération des femmes et leurs égoïstes désirs d’indépendance (lire à ce sujet le brillant essai Backlash de Susan Faludi).

Cet argument est évidemment fallacieux. Pour commencer, les études prouvent que les enfants dont les deux parents travaillent sont plus heureux et réussissent mieux que ceux dont la mère ne travaille pas.

Et cela semble logique : quoi de mieux pour un enfant que de voir ses parents s’épanouir en dehors du foyer, et d’avoir sous les yeux des modèles d’adultes menant une vie autonome ?

Mais ce n’est pas où je veux en venir. En réalité, l’absence de n’importe quel parent (qu’il s’agisse du père ou de la mère) dans un couple de deux personnes est préjudiciable pour les enfants. Par « absence », je n’entends pas seulement l’absence physique prolongée, mais aussi et surtout l’indisponibilité émotionnelle. Le fait de ne rien partager, de ne pas se tenir au courant de la vie de l’enfant, de ne pas s’en occuper au quotidien, de ne pas prendre le temps nécessaire à la construction d’un lien filial.

Et l’excuse du travail (« je travaille dur pour rapporter de l’argent à ma famille ») a bon dos : pour de nombreux hommes, elle masque surtout l’absence de volonté de s’investir dans la vie familiale et domestique, avec son invariable lot de contraintes et d’agacements.

*

Plusieurs études ont montré que l’absence des pères (j’imagine néanmoins que cela vaut pour tout parent, peu importe son sexe et son « statut ») avait de nombreuses conséquences sur le développement des enfants :

♦ Déficiences en matière de confiance en soi et de sécurité émotionnelle, peur accrue de l’abandon

♦ Problèmes scolaires

♦ Délinquance

♦ Risques accrus de consommation d’alcool et/ou de drogues

♦ Effets négatifs sur la santé mentale (risques accrus d’anxiété, de dépression et de suicide)

♦ Difficultés à établir des relations amoureuses stables et pérennes,
Etc.

Bien évidemment, il ne s’agit que de tendances générales : tous les enfants ayant grandi sans la présence d’un de leurs parents ne vont pas mal.

Mais c’est avant tout une question de logique : peut-on vraiment s’étonner qu’un enfant ayant bénéficié d’une présence et d’une attention (à peu près) égales de la part de ses deux parents soit plus heureux et équilibré qu’un enfant dont l’un des parents a été démissionnaire ?

Je le constate autour de moi. Né-es de pères eux-mêmes nés dans les années 50/60, nous sommes nombreux et nombreuses à avoir grandi dans l’ombre d’un père physiquement et émotionnellement lointain, incapable d’effectuer la moindre tâche se rapportant à ses enfants et de suivre le lent déroulé de leurs vies, avec ses rappels de vaccin, ses achats de fournitures scolaires, ses inscriptions au judo, ses maillots de bain mouillés à étendre, ses rendez-vous à honorer.

Parfois, ils pensaient se racheter en nous emmenant à la plage, le samedi matin, ou en nous ramenant une peluche de l’aéroport de Londres. Mais comme toutes les choses partielles, rares, intermittentes, qui ne s’inscrivent pas dans une temporalité suivie, elles n’avaient pas vraiment d’effets. Elles ne créeront à la fin qu’un lien étrange et distendu, échouant à nourrir notre mémoire d’adulte, à la parsemer de souvenirs réconfortants – à nous fournir le socle auquel nous pourrons amarrer nos corps qui ont grandi.

Ces demi-présences créent de nombreux dysfonctionnements, rancœurs et frustrations à peines enfouies, et des adultes qui peinent à s’épanouir sans trop savoir pourquoi ils sont bancals, hésitants – comme une chaise à qui il manquerait un pied.

Seul-es gagnant-es dans cette affaire : les psys, qui plus tard les voient débarquer en grand nombre dans leurs cabinets

 

*

Oui, c’est vrai, élever des enfants n’est pas toujours une partie de plaisir. Oui, c’est exact, la vie de famille est loin d’être une succession de délices ininterrompus. Mais en même temps, personne n’a jamais forcé qui que ce soit à fonder une famille. Réfléchissons à ce que nous voulons vraiment. Avons-nous la volonté de nous rendre disponibles pour nos (futurs) enfants ? Une potentielle vie de famille peut-elle s’accorder avec notre mode de vie – et surtout, nos envies ? Nous vivons à une époque où nous avons le choix. Où les trajectoires de vie peuvent prendre des formes multiples. A nous de choisir celle qui nous convient le mieux.

Et, surtout, n’oublions pas l’aspect politique du sujet. L’égalité entre les femmes et les hommes ne peut advenir tant que les pères continuent à déserter. Tant que l’un des parents peut se faire porter pâle en toute impunité. Nous vivons dans une société qui accepte, voire encourage ce déséquilibre. Mais cela ne signifie pas pour autant que nous devons l’admettre, et encore moins le perpétuer.

Puissent, alors, les nouvelles générations de pères prendre conscience des bienfaits de l’égalité.

 

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Comment le sacrifice des femmes profite aux hommes

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Vous connaissez sans doute l’adage : « derrière chaque grand homme, il y a une femme ».
A première vue flatteuse, cette expression met pourtant en exergue une réalité peu amène : celle du sacrifice féminin.
Un sacrifice que l’on n’a eu de cesse de banaliser, voire romantiser, dans le but non avoué de le rendre désirable aux yeux des femmes.
Et pour cause : le renoncement féminin est l’un des piliers sur lesquels s’appuie le système patriarcal.

 

Les femmes de l’ombre

Dans la bande dessinée « I’m every woman », l’illustratrice Liv Stromquist fait la liste (non exhaustive) des « pires petits amis de l’histoire ». Parmi eux figure le réalisateur suédois Ingmar Bergman, qui a eu six épouses et neuf enfants. Chacune de ses compagnes était douée d’un talent artistique (elles étaient respectivement chorégraphe, pianiste, actrice…), mais la maternité les a condamnées à rester dans l’ombre de leur conjoint, qui pendant qu’elles s’occupaient des enfants avait toute latitude pour s’adonner à son art.
« Pendant que toutes ces femmes s’occupent des enfants d’Ingmar Bergman dans leurs maisons et appartements, Ingmar peut se consacrer à son travail« , écrit ainsi l’illustratrice.

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Nul besoin de s’appeler Ingmar Bergman pour bénéficier d’un tel privilège : le schéma de la femme qui sacrifie ses ambitions personnelles pour que son compagnon puisse réaliser les siennes est tout ce qu’il y a de plus classique.

C’est un fait : la plupart des « grands hommes », selon l’expression consacrée, ne peuvent conquérir le monde (ou partir en haute mer, ou écrire des livres, ou sauter d’un avion à un autre, ou peindre des tableaux, ou s’épuiser 12h par jour dans un travail qui leur permettra ensuite de monter dans la hiérarchie) qu’avec le soutien logistique et/ou émotionnel de leur compagne.

Ce soutien peut prendre différentes formes, qu’il s’agisse de prendre en charge l’intendance domestique (éducation des enfants, tâches ménagères et administratives…) (il est vrai que l’on conquiert plus facilement le monde quand on est repu et qu’on a des vêtements propres) ou de prendre une part active dans les réalisations du conjoint, contribuant ainsi à son succès tout en restant dans l’ombre.

Un exemple classique et bien connu est celui de la « femme de l’écrivain ».  Ainsi, l’épouse de l’écrivain colombien Gabriel Garcia Marquez, Mercedes, soutint financièrement leur famille pendant que ce dernier rédigeait son célèbre livre « Cent ans de solitude ». Lorsque le manuscrit fut rédigé, l’écrivain se rendit compte qu’il n’avait pas assez d’argent pour l’envoyer à un éditeur. Mercedes vendit alors plusieurs appareils ménagers pour permettre à son époux d’envoyer son manuscrit, et de devenir ensuite l’écrivain célèbre que l’on connaît.

Sophia, épouse de l’écrivain Léon Tolstoï, ne cessa quant à elle de soutenir son mari pendant toute sa carrière, jouant tour à tour les « manager, assistante personnelle, infirmière et éditrice ». Elle consacra sa vie à recopier et corriger les manuscrits de son époux – tout en élevant leurs 13 enfants, dont 4 morts en bas âge.

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Qui a déjà entendu parler de Lee Miller ? Modèle et photographe de talent, l’histoire se souvient surtout d’elle comme la compagne, muse et assistante de Man Ray. Ses propres oeuvres ont été largement oubliées. Pourtant, de nombreuses photos prises à l’époque où le couple vivait à Paris et signées du nom de Man Ray, auraient en réalité été prises par Lee Miller…

Ce sont les femmes des « hommes d’affaires » et autres « capitaines d’industrie », toujours entre deux avions ; ce sont les épouses des artistes, qui sans calme ni silence ne pourraient créer ; ce sont aussi les premières dames, figures mythiques de ce qu’on appelle « la femme de l’ombre », qui consolent, soutiennent, conseillent et veillent sur leur puissant époux. Qui l’aident à se régénérer dans l’ombre, pour qu’il puisse mieux prendre la lumière.

Ce sont les femmes qui abandonnent leur carrière pour que leur conjoint puisse se consacrer pleinement à la sienne.

Ce sont les femmes qui encouragent, soutiennent, conseillent diverses oeuvres et lectures, se transforment en reines du shopping pour relooker leur époux, tapent lettres ou manuscrits à l’ordinateur, prennent les rendez-vous, s’occupent des enfants, gèrent l’intendance domestique, surveillent la santé, le repos et le régime alimentaire dudit époux, écoutent les plaintes et apaisent les blessures. Qui prodiguent ce qu’on a longtemps nommé « le repos du guerrier ». Qui « coachent » et dorlotent leur conjoint pour qu’il puisse recharger ses batteries dans le cocon intime et y puiser toute la force dont il a besoin dans son activité publique.

Ces femmes prennent une part active dans les réalisations de leur conjoint, mais elles ne reçoivent aucune gratification pour cela. Pourtant, peu d’hommes de pouvoir, de leur propre aveu, auraient pu réussir sans le soutien (émotionnel et/ou logistique) de leur compagne. Mais l’Histoire n’a que peu de considération pour celles qui, dans l’ombre, tirent vaillamment les ficelles.

Ainsi, le problème, c’est que les efforts et les talents de ces femmes ne leur profitent pas directement. Elles font offrande de leurs dons à une tierce personne ; elles acceptent tacitement que leur mémoire ne soit jamais célébrée. Pendant que leur conjoint bénéficie des soins qu’elles leur ont prodigué, prend la lumière et reçoit les éloges, elles restent confinées dans la case « femme de » dans laquelle on les a rangées.

En somme, elles vivent au travers d’un homme, à qui elles offrent leurs ambitions et leurs compétences. Elles restent dans l’ombre, dans le silence : leur nom, leurs talents et leur individualité ne seront jamais reconnus.

 

Le sacrifice comme destin

Le cliché sexiste veut que les femmes soient obsédées par le mariage. Mais en réalité, ce sont les hommes qui ont le plus à y gagner.

Des recherches ont en effet montré que les « bénéfices du mariage » (en termes de bonheur, de finances et de santé mentale) allaient tout particulièrement aux hommes. 

Les hommes mariés (note : l’étude a été menée sur une population américaine) sont ainsi en meilleure santé et vivent plus longtemps que les hommes célibataires. Plus un homme reste marié longtemps, plus son espérance de vie augmente. 

Par ailleurs, les hommes seuls se suicident deux fois plus que leurs homologues en couple et sont beaucoup plus exposés à la dépression et aux maladies mentales. Les femmes mariées, en revanche, ne sont pas mieux loties que les femmes célibataires sur le plan de la santé physique et mentale. Elles sont par ailleurs, en majorité, les initiatrices des divorces.

Ou comme écrivait le sociologue américain Jessie Bernard en 1982 dans « The future of marriage » : « Il n’est guère de résultat plus cohérent, plus net, plus convaincant que la supériorité parfois écrasante et toujours impressionnante des hommes mariés sur les hommes seuls dans la plupart des indices démographiques, psychologiques ou sociologiques. Malgré les innombrables plaisanteries et la longue liste de griefs que le mariage suscite chez les hommes, il est le plus grand bienfait qui puisse leur être accordé ».

En effet, dans la mesure où ce sont en grande majorité les femmes qui s’occupent des tâches ménagères et administratives et de l’éducation des enfants (charge mentale je crie ton nom), le mariage ou tout simplement la mise en couple est souvent une aubaine pour les hommes. Libérés des tracas administratifs et de l’intendance du quotidien, tout en étant soutenus émotionnellement, ils ont ainsi toute latitude pour se consacrer à leurs projets.

C’est une évidence : il est plus facile de se lancer dans la politique, l’art ou les affaires quand on est délesté des basses contraintes du quotidien (mine de rien, préparer ses repas, repasser ses chemises, nettoyer régulièrement la baignoire et s’occuper d’éventuels enfants prend du temps) et que l’on peut se permettre de passer de nombreuses nuits loin de chez soi. Quoi de mieux, alors, que de valoriser – ou a minima légitimer – la « nature sacrificielle » de « la femme » ? Les grandes religions monothéistes en ont fait leur cheval de bataille, au travers de textes exaltant le dévouement et l’abnégation féminines. Et la société a suivi.

D’un point de vue structurel, le système patriarcal (en tant que système dans lequel les hommes se partagent le pouvoir) se maintient ainsi sans heurts. Mieux encore, il se maintient avec le consentement de celles qu’il oppresse. Pratique, non ?

Mais pour les femmes, ce sacrifice a un coût. Carrières avortées, difficultés financières, retraites tronquées (en 2017, tous régimes confondus, les pensions des femmes étaient 30% inférieures à celles des hommes, un écart qui grimpe à 42% si on retranche les pensions de réversion versées en cas de décès de leurs maris), mais aussi fatigue, rancoeur, frustration… On connaît tous l’archétype du couple composé d’un homme « qui fait carrière » et d’une femme qui le suit dans ses aventures, au mépris de ses propres désirs et ambitions, ce qui résulte bien souvent en un ressentiment latent.

Pourquoi, alors, les femmes continuent-elles largement à se sacrifier ? Rappelons qu’en France, plus d’une mère sur deux d’enfants de moins de huit ans s’est arrêtée de travailler après la naissance de ses enfants ou a réduit temporairement son temps de travail, c’est-à-dire au moins un mois au-delà de son congé de maternité. Seulement 12 % des pères ont modifié leur temps d’activité au-delà de leur congé de paternité… Enfin, parmi les cinq millions d’emplois à temps partiel, 76% sont occupés par des femmes, qui espèrent ainsi mieux concilier vie de famille et vie professionnelle. Personne n’attend d’un nouveau père qu’il freine ou arrête son activité pour s’occuper de son enfant : en revanche, cette attente pèse lourd sur les femmes.

Il ne faut pas sous-estimer le poids des attentes et des normes sociales, qui diffèrent fortement selon le genre. Une femme avec enfants qui travaille 50h par semaine est une « carriériste » qui apportera misère et infortune à son foyer, mais un homme dans la même situation est un héros qui bosse dur pour le bien de sa famille. Par ailleurs, inégalités salariales et division sexuelle du travail obligent, les femmes sont souvent moins rémunérées que leur conjoint – ou n’ont tout simplement pas les mêmes perspectives de carrière. Le « choix » (qui, on l’aura compris, n’en est pas un) est donc vite fait lorsqu’il s’agit de réorganiser la cellule familiale…

Par ailleurs, on l’a évoqué plus haut, le sacrifice féminin est encore et toujours valorisé – quoique cela tend peu à peu à changer. En tout état de cause, le travail de care échoit encore majoritairement aux femmes qui ont appris depuis leur plus jeune âge à être « serviables » et à se soucier des autres. Nous offrons aux petites filles des poupons à cajoler et des aspirateurs miniatures, qui les préparent lentement mais sûrement à un destin domestique où l’ambition professionnelle est vue comme l’apanage de l’autre : le mari, le conjoint, le partenaire.

Nous apprenons aux femmes à préférer l’ombre à la lumière, à voir dans l’effacement et le sacrifice une preuve d’amour ou de respectabilité, à modérer leurs ambitions ou tout simplement à transcender celles-ci au travers de la vie des autres (leur conjoint, leurs enfants…). Le problème, c’est qu’en faisant cela, elles restent des citoyennes de seconde zone : elles ne se réalisent pas, ne s’émancipent que partiellement. Coincées dans une zone intermédiaire, elles ne disposent pas d’existence autonome. Et pendant ce temps-là, les hommes triomphent… sur le dos de la résignation féminine.

Qui sait ce que les femmes auraient accompli au cours de l’Histoire si les rôles avaient été inversés ? Ou si, à tout le moins, elles avaient aussi bénéficié de ce soutien émotionnel, psychologique et matériel qu’elles ont toujours prodigué aux hommes ?

 

Peut-être, alors, pourrait-on rappeler à nos amies, nos sœurs et nos filles que le sacrifice n’est en rien désirable lorsqu’il est unilatéral ; que dans le cadre du couple, il peut être nécessaire de faire des concessions parfois, à condition qu’elles soient réciproques et ne lèsent personne sur le long-terme.

Leur rappeler qu’elles sont des êtres pleins et entiers, et qu’elles méritent de se réaliser. Mais aussi et surtout, et c’est toute la difficulté dans un monde de plus en plus précaire, qu’il est nécessaire pour les femmes d’avoir cette « chambre à soi » dont parlait l’écrivaine Virginia Woolf dans son livre éponyme : c’est à dire de disposer, dans la limite du possible, de temps, d’argent et de projets personnels qui leur permettent de se réaliser en tant qu’individus.