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La domination masculine dans le couple (Partie I) : Sites de rencontre et sexisme

Cet article est le premier d’une série que je souhaite consacrer à la façon dont s’exprime la domination masculine dans les rapports entre les femmes et les hommes. Les liens que nous tissons avec des hommes dans notre vie privée peuvent-ils être exempts de sexisme ? L’amour, le sexe, la tendresse font-ils barrage à la misogynie, ou bien l’exacerbent-ils plus encore ? De manière plus globale, comment se manifeste la domination masculine dans les différentes strates de la rencontre amoureuse – de la phase de séduction à la réalité quotidienne du couple ?

Dans ce premier volet, abordons la question – éminemment contemporaine – des rencontres sur Internet, et de la façon dont elles réinventent le sexisme.

 

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Récemment créé, le compte Instagram Perles masculines (dont le titre, gentillet, ne rend pas hommage à son véritable contenu) répertorie, de manière évidemment non exhaustive, les messages sexistes reçus par les femmes sur Tinder.

« Je t’aurais bien enculée comme une salope ce soir », « Tu as une vraie tête de chienne », « T’es un peu grosse », « Je bouffe des chattes tu bouffes des huîtres », « Apprenez à remplir vos profils au lieu de montrer vos seins. Après ça s’étonne d’être prise pour un objet » … Ces phrases, tout aussi navrantes qu’elles soient, n’en sont pas moins tristement ordinaires. Elles ne sont qu’un condensé de ce que lisent et reçoivent les femmes inscrites sur des sites de rencontre, et un énième exemple de la façon dont la misogynie structure notre société. Jusque dans les rapports intimes, que l’on pourrait naïvement croire protégés d’un sexisme par ailleurs endémique. Pourtant, et ce sera le propos de cet article, les rapports homme-femme sont aussi (et surtout ?) un lieu privilégié pour l’exercice de la domination masculine.

Le compte « Perles Masculines » rappelle celui de datingafeminist (en anglais), sur lequel une jeune femme poste les messages sexistes qu’elle reçoit sur OKCupid, un site de rencontres. Et qui nous rappelle, de manière collective, que le sexisme n’est pas nécessairement une question de génération, mais bien de culture. En quoi les expériences vécues par les femmes sur les sites de rencontre peuvent-elles nous éclairer sur les rapports entre les hommes et les femmes ? Sur la façon dont les hommes – pris en tant qu’entité collective – considèrent les femmes, notamment dans leurs relations amoureuses et sexuelles ?

Séduction vs. Domination

La problématique des sites de rencontre est exactement la même que celle du harcèlement de rue. A l’instar de leurs homologues qui sifflent ou insultent les femmes dans la rue, les mecs qui envoient des messages dégradants sur Tinder ne s’inscrivent  pas dans un rapport de séduction, mais bien de domination. Certains montrent tout de suite leur véritable visage en envoyant un « tu ressembles à une salope » ou « tu suces ? », qui n’a de toute évidence pas pour but de séduire la femme à laquelle il s’adresse, mais simplement de la réduire à sa condition socialement inférieure, à la chosifier, à l’humilier.

D’autres, cependant, semblent d’abord s’inscrire dans un rapport de séduction « normal », jusqu’à ce que la situation leur échappe (la femme à laquelle ils s’adressent ne répond pas à leurs messages, se montre insensible à leur charme, agit différemment de la façon dont ils estiment qu’une femme doit se comporter, ou bien refuse leur proposition d’aller boire un verre…). C’est à cet instant précis que le sexisme latent de ces tristes mecs se réveille, car ils jugent intolérables que le script du genre qu’on leur a inculqué (l’homme mène la danse ; la femme se plie à ses sollicitations) puisse être bouleversé. Il leur est insupportable de constater que les femmes ne sont pas des choses à la libre disposition des hommes, mais bien des êtres humains dotés d’un libre-arbitre, de préférences personnelles et d’une capacité à consentir. Leur système de pensée ne peut même pas enregistrer le fait qu’une femme puisse ne pas s’intéresser à eux et manifester une volonté propre, car cela contredit tout ce qu’ils voient, entendent et croient depuis toujours.

Ces messages sont l’expression la plus crasse de la misogynie ordinaire, et d’une conception sexiste des rapports entre les femmes et les hommes. La société dans laquelle nous vivons ne nous a pas appris à envisager les rapports entre les femmes et les hommes au travers du prisme de l’égalité. Si les femmes et les hommes sont égaux en théorie, ils ne le sont pas en pratique, et cela se traduit directement par une asymétrie dans les rapports amoureux et sexuels.

Les codes de la masculinité enjoignent ainsi les hommes à se montrer « virils », c’est-à-dire dominants, tandis que les femmes sont incitées à faire preuve de tolérance, d’humilité, de soumission. Les uns se positionnent donc comme des « conquérants », c’est-à-dire des agresseurs, tandis que les unes sont placées dans la posture de la proie que l’on chasse, et à qui l’on ne demande pas son avis.

Quand un sexe acquiert sa légitimité par la domination, l’autre l’obtient par la subordination. Si l’on se base sur ce script de genre, lequel est en outre supposé inflexible, les rapports sont donc nécessairement déséquilibrés.

Avant que les grognons de tous poils ne viennent prétendre que les sites de rencontre ont un rôle à jouer dans ce phénomène, en ce qu’ils auraient « marchandisé » les relations amoureuses et contribué à objectifier les personnes qui s’y inscrivent en les transformant en produits, rappelons qu’il n’y a aucune différence avec la façon dont les hommes abordent les femmes en vrai et sur les sites de rencontre. Les hommes sexistes n’attendent pas d’être derrière un écran pour pouvoir balancer des « t’es bonne » ou des « salope », même si le virtuel a forcément un côté désinhibant. Le sexisme n’est pas exacerbé par ce genre de sites ; un connard restera un connard qu’il se trouve dans la rue, au travail ou sur Tinder ; un homme non sexiste restera non sexiste même s’il s’inscrit sur une application de rencontres. Ce que l’on constate donc, c’est simplement la transposition d’un sexisme structurel à un espace virtuel… qui n’en demeure pas moins bien réel.

Humilier les femmes pour se sentir homme

A quel moment ces hommes se sentent-ils légitimes à envoyer des messages insultants, dégradants à des femmes qu’ils ne connaissent pas ? Comment peuvent-ils considérer cela comme « normal », dans une société où la politesse envers les inconnu.e.s est une règle de base ?

Se sentent-ils protégés par leurs écrans ? Les sites de rencontre contribuent-ils à déshumaniser les personnes, bien réelles, qui s’y trouvent ? Peut-être ; mais l’existence du harcèlement de rue nous le prouve, les hommes n’ont pas attendu les sites de rencontre pour gratifier une inconnue d’un « salope ! » ou d’un « je te baise » gratuits. Tinder n’a pas inventé le sexisme : il lui a simplement offert une énième plate-forme où se déployer.

Avant qu’on ne nous bassine avec des histoires de « séduction maladroite », de jeux « un peu immatures », de propos « graveleux mais pas bien graves », de « liberté d’importuner » et de « on ne peut plus rien dire », il convient de dissocier la séduction, une entreprise basée sur le respect mutuel et le désir sincère de découvrir l’autre, de l’agression sexiste, qui a pour seul but d’exercer une forme de domination sur une personne que l’on perçoit comme inférieure. Et la différence est nette.

La réalité, c’est que ces types n’ont aucune velléité de séduction vis-à-vis des femmes auxquelles ils s’adressent. Il suffit d’avoir un QI supérieur à celui d’un topinambour pour se rendre compte qu’une phrase d’approche telle que « tête de chienne » ou « je te baiserais bien » a statistiquement peu de chances de mener à une histoire d’amour – même pas à une relation sexuelle vite consommée dans une ruelle glauque.

Leurs insultes, quasiment toujours à connotation sexuelle, et leur façon de renvoyer les femmes à leur corps, leur physique, leur sexualité, témoignent en revanche d’une volonté d’asseoir leur domination, d’assujettir l’autre à ce qu’ils considèrent être leur « pouvoir » : celui d’être un homme. Il s’agit d’une façon de nier non pas l’existence, mais la légitimité de l’autre en tant qu’être humain. De le réduire à l’état de chose, de jouet, d’outil. On s’amuse avec lui (elle, en l’occurrence) pour établir et confirmer sa domination, pour se sentir puissant, masculin, « viril ». C’est un jeu de pouvoir, dans tout ce qu’il a de plus cru et pathétique.

Leur incapacité à envisager la « séduction » autrement que comme un vecteur de domination, un moyen d’humilier l’autre, en dit long sur la façon dont notre société « fabrique » les hommes et les dresse au sexisme.

Car les injonctions à la masculinité dont on abreuve les mecs n’ont pas seulement pour but de leur expliquer comment doit se comporter un vrai mâle, mais aussi de leur expliquer comment se positionner par rapport aux femmes pour être confirmé dans leur virilité. Opprimer et humilier les femmes, leur rappeler qu’elles ne sont que des objets, c’est une façon pour eux de consacrer l’altérité, et ce faisant de se sentir homme. De nombreuses analyses sociologiques sur les « pick-up artists », ces navrants techniciens de la séduction, ont été faites en ce sens (voir notamment l’ouvrage de Mélanie Gourarier). En effet, leur but n’est pas de séduire les femmes comme on pourrait d’abord le croire, mais bien d’utiliser celles-ci comme un moyen de transcendance, un vecteur pour se sentir confirmé dans sa masculinité, pour se sentir homme. Et comment se sent-on homme, dans une société sexiste qui fait de la « valence différentielle des sexes » (selon la célèbre expression de Françoise Héritier) une valeur cardinale ? Réponse : en dominant les femmes.

L’égalité pour les nuls

On est donc face à une double problématique : le fait que ces mecs soient incapables de voir les femmes autrement que comme des objets à leur disposition, et la prévalence des injonctions à la masculinité qui incitent les hommes à entrer dans un rôle de connard pour prouver leur virilité. Car si le patriarcat dans sa forme la plus toxique leur a appris une leçon, c’est bien celle-ci : être respectueux, c’est un truc de naze. Traiter les femmes comme des égales, c’est bon pour les tarlouzes – et ça tombe bien : elles ne sont pas égales. L’égalité dans la séduction et les rapports amoureux, c’est pas un truc de mec, c’est pas viril, ça manque de courage, de testostérone, de puissance, de sueur ! Un homme, un vrai, c’est comme un éléphant dans un magasin de porcelaine : ça doit se faire remarquer, faire du bruit, mettre le bazar, montrer ses grosses couilles, et surtout ne jamais s’excuser.

Et si les hommes, les vrais, doivent nécessairement dominer et contrôler, le corollaire logique réside dans la passivité des femmes. La culture populaire nous en donne régulièrement des exemples : dans de nombreuses œuvres, qu’il s’agisse de livres, de chansons, de films ou de séries, les femmes ne sont là que pour se laisser « cueillir » par le héros masculin, pour servir de trophées, de décors, de bonbons acidulés. Cela tend à changer, bien sûr. Il n’en reste pas moins que les femmes sont encore majoritairement dépeintes comme des accessoires au désir de l’homme, des objets décoratifs dépourvus de caractère propre et de libre-arbitre. Elles sont annexes, passives, soumises au regard et au désir de l’autre. On les prend – au sens littéral comme au figuré – quand on en a envie. Elles sont là, souriantes et disponibles. Il y a juste à se servir.

Tout ceci concorde à créer un script social dans lequel les hommes et les femmes sont tenus d’endosser des rôles rigides : l’un devient celui qui poursuit, qui choisit et qui s’impose ; l’autre devient celle qui attend, qui subit et qui se rend. C’est parce que l’on nie aux femmes leur capacité à désirer et à choisir (donc leur autonomie dans le désir) que les rapports homme-femme sont encore si déséquilibrés. On ne respecte pas les objets. On les prend, on les manipule, on leur impose nos souhaits. Leur libre-arbitre importe peu, tout simplement… parce qu’il n’a pas vocation à exister.

Tant que la virilité sera uniquement admise dans son acception toxique, tant que les femmes seront considérées comme des « cibles », des « proies » qu’il faut capturer, des trophées qu’il faut exhiber, alors les rapports entre hommes et femmes resteront inégalitaires. Si le propre de l’homme est d’être « dominant », quelles que soient les conneries toxiques que l’on attache à cette notion, alors le propre de la femme sera d’être « dominée » : or, aucune relation saine ne peut se construire sur de pareilles bases. On sait depuis la deuxième vague féministe que le privé est politique.

Plus que toutes autres choses, la façon dont se rencontrent les femmes et les hommes, la façon dont ils échangent, se jaugent, se jugent, se regardent, se mesurent, se désirent, et avancent ensemble, le respect qu’ils s’accordent l’un à l’autre, la valeur qu’ils prêtent au lien qui les unit, quelle que soit la nature de celui-ci, sont un excellent indicateur de la situation politique en matière d’égalité des sexes.

La solution, comme souvent, réside dans l’éducation. Il ne faut pas éduquer les hommes : il faut éduquer les petits garçons. Prévenir et non guérir. Il faut leur apprendre le respect, l’importance du consentement, l’importance de l’autre, et surtout les élever à l’abri des stéréotypes de genre. Après ? Il est souvent trop tard.

La bonne nouvelle pour les femmes inscrites sur des sites de rencontre, c’est que les hommes épinglés par le compte « Perles Masculines » sont des filtres anti-déchets à eux tout seuls. Même pas besoin de se creuser la tête pour savoir si la personne avec qui vous échangez vaut vraiment le coup : avec eux, on sait déjà à quoi s’en tenir, et on peut les bazarder tout de suite. Car, spoiler : un homme qui envoie des messages sexistes sur un site de rencontres a 100% de chances d’être un gros con sexiste dans la « vraie vie ». Et vous savez ce que donnent les relations avec des gros cons sexistes ?

Personnellement, je ne peux qu’imaginer – et cela suffit à me donner des frissons dans le dos.

 

Féminicide : quand les mots tuent une seconde fois

Féminicide : quand les mots tuent une seconde fois

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Eugenia Loli ©

 

La victime était presque parfaite

« Crime affectif », « crime d’amour »
« Drame conjugal »
« Crime passionnel »
« Il la tue parce qu’il n’en peut plus »
« La violence, physique, verbale, posturale, est inévitable dans le couple [sic], car le couple est le lieu de sentiments nombreux, intenses et parfois contradictoires »
« Les hommes n’ont pas le même rapport à l’acte mortel, et peut-être aussi à la mort que les femmes. »
« Meurtre accidentel », « c’est un garçon formidable »
« Alexia avait une personnalité écrasante »
« Il faut se garder de tout jugement. On ne sait pas comment fonctionnait ce couple. On ne sait pas s’il n’y a pas eu une souffrance de son côté à lui. »

Le traitement médiatique du meurtre d’Alexia Daval est un symptôme, celui d’une société viciée par son sexisme ordinaire. Si ordinaire qu’elle ne le voit pas. Ne l’entend pas. Si ordinaire que des termes comme « crime affectif », « drame conjugal » ou des tentatives de justifications telles que « on ne sait pas s’il n’y a pas eu une souffrance de son côté à lui [Jonathann Daval] » ne dérangent personne, ou presque.

C’est aussi le symptôme d’une absence cruelle de réflexion sur la question des violences faites aux femmes, d’un refus aveugle de prendre en compte le caractère systémique de ces violences, de considérer que ces sinistres « faits divers » s’inscrivent dans un continuum de violences sexistes dont il faut enfin prendre la mesure, car ce que l’on refuse de voir et ce que l’on refuse de nommer ne peut décemment exister.
Un homme tue sa compagne, et le spectre du crime passionnel ne tarde pas à venir hanter le débat. Un homme tue sa femme, et les expert-e-s se réunissent autour d’une table ronde pour tenter de déterminer les raisons qui auraient pu le pousser à passer à l’acte. On dissèque les présumés défauts de la victime, l’historique de la vie de couple, on cherche avec frénésie des justifications à un acte qui n’en souffre aucune. On fouille le passé des amants jusqu’à s’en faire saigner les ongles, à la recherche de raisons qui justifieraient la mort de la victime puisque, dans l’inconscient collectif, une femme qui se fait tuer l’a forcément un peu cherché.

Une femme tue son compagnon, et c’est l’indignation collective. Les menaces de mort pleuvent, la condamnation sociétale s’abat telle une chape de plomb sur la meurtrière, quand bien même elle aurait subi au préalable des décennies de violences et d’abus (à ce titre, rappelons que sur les 28 hommes tués en 2016 par leur compagne, au moins 17, soit 60% d’entre eux étaient eux-mêmes auteurs de violences).

Il suffit de se rappeler le traitement médiatique réservé à l’affaire Jacqueline Sauvage, cette femme condamnée à dix ans de réclusion pour le meurtre de son mari violent avant d’être finalement graciée par François Hollande. Ici, la victime avait eu le mauvais goût de rester en vie. Elle avait même poussé l’indécence jusqu’à abattre son bourreau, après des décennies de maltraitance et de sévices en tous genres. A-t-on jamais parlé de « crime affectif » ou de « drame conjugal » dans l’affaire Jacqueline Sauvage ? A-t-on jamais, lorsqu’il s’agissait de gloser sur l’affaire, convoqué à la table des réflexions les justifications habituelles sur l’amour qui fait mal, la « violence inévitable du couple » et le désespoir qui emporte ? La réponse est non. Parce que Jacqueline Sauvage est une femme, la violence ne fait pas partie de ses prérogatives.

L’existence de ce sinistre double standard nous amène à nous poser deux autres questions : pourquoi la violence conjugale la plus commune se transforme-t-elle en crime passionnel lorsqu’elle est le fait des hommes ? Plus encore : d’où vient cette obstination collective à trouver des excuses aux meurtriers présumés dans les affaires de violences faites aux femmes ?

La réponse pourrait tenir en un seul mot : patriarcat. Mais il ne s’agit peut-être pas de la seule et unique raison. Selon la psychiatre américaine Judith Lewis Herman, auteure de « Trauma and Recovery », « il est tentant de prendre le parti du coupable. Ce dernier ne demande qu’une chose : de la passivité. Il parle à notre propension universelle à ne rien voir, dire ou entendre. La victime, au contraire, demande au spectateur de partager le fardeau de sa souffrance. Elle exige des actes, de l’engagement, de la mémoire. […] ». En outre, accepter le fait que le gentil voisin du 3e ou le collègue propre sur lui soit un agresseur potentiel suppose que nous remettions en question nos schémas de pensée et nos idées préconçues sur ce qu’est un meurtrier – un individu forcément échevelé, asocial, monstrueux, hors de la norme. Or, quand les coupables présumés sont des hommes a priori bien sous tous rapports, à mille lieux du stéréotype de l’agresseur marginal et patibulaire, il nous faut chercher des explications ailleurs. Comment pouvons-nous intégrer dans nos systèmes de pensée la survenue d’un meurtre sans aucun mobile apparent ? Nous nous lançons alors dans un vaste tricot mental, cherchant des justifications, des raisons concrètes au passage à l’acte du meurtrier – un processus qui suppose bien souvent le dénigrement de la victime. Ajoutons à cela le fait que les violences faites aux femmes soient culturellement banalisées, et nous comprendrons pourquoi l’opinion publique se montre souvent clémente face aux hommes coupables de violence conjugale.

 

Pour une reconnaissance sociale du féminicide

Le féminicide est le « meurtre d’une femme parce qu’elle est une femme », selon la définition de Diana Russell, écrivaine et activiste sud-africaine ayant longuement travaillé sur cette problématique. Cette définition n’est peut-être pas la plus nuancée, car elle pourrait laisser penser que tous les meurtres de femme sont des féminicides. Or, pour être qualifié comme tel, le meurtre doit avoir un caractère genré manifeste. Le meurtre d’une femme tuée par son compagnon après qu’elle ait décidé de le quitter rentre par exemple dans la catégorie de féminicide ; pas celui d’une femme tuée après avoir été renversée par une voiture.

Si la notion de féminicide a été introduite dans le Code pénal de certains pays, notamment d’Amérique Centrale et du Sud (Chili, Costa-Rica, Mexique, Brésil, Pérou…), elle n’est toujours pas reconnue par le droit français. Les indignes expressions « crime passionnel » (qui selon la page que lui consacre Wikipédia « désigne un meurtre ou une tentative de meurtre dont le mobile avancé par le tueur est la passion ou la jalousie amoureuse »), « crime d’amour », « crime affectif » sont souvent employées à la place, que ce soit par les médias ou par certain-e-s avocat-e-s, ce qui dénote une méconnaissance profonde des mécanismes à l’œuvre derrière les violences conjugales.

Notre Code pénal reconnaît toutefois depuis janvier 2017 le sexisme comme étant une circonstance aggravante d’un crime ou d’un délit. En outre, le meurtre commis par un-e conjoint-e ou concubin-e (sans distinction de sexe) constitue au regard de la loi une circonstance aggravante. Un premier pas, peut-être, vers la reconnaissance des meurtres genrés.

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« Ophélia », de John Everett Millais

Si certains féminicides ont un caractère « évident » (on pense par exemple à la tuerie de l’école Polytechnique de Montréal en 1989), ce n’est pas le cas pour tous – ce qui les rend parfois difficiles à identifier. Ainsi, Jonathann Daval et les centaines d’hommes qui tuent leur compagne chaque année n’ont probablement pas conscience du caractère sexiste qui dirige leurs actes. Ils ne se disent pas consciemment : « je vais tuer cette femme parce qu’elle est une femme ». Ils la tuent parce qu’ils sont les produits d’un système où le rôle de chaque individu lui est assigné dès la naissance en fonction de son sexe, un rôle qui se nourrit d’une inégalité déguisée en complémentarité : la force contre la faiblesse, le droit contre le devoir, la liberté contre l’asservissement. Ils sont les produits d’une société où les hommes comptent plus que les femmes, où les femmes appartiennent aux hommes, où la liberté d’une femme d’être et agir vaut moins que la liberté d’un homme de la tuer. Ils sont les produits d’une société qui condamne avec une tiède indifférence les violences conjugales, et ne les punit pas ou peu. Ils sont les produits d’une société où les femmes tuées par leurs compagnons sont reléguées aux pages faits divers, sous les caractères gras d’un titre souvent racoleur, comme s’il s’agissait là d’une normalité inévitable. Ils sont, enfin, les produits d’une culture qui définit la masculinité comme biologiquement violente, supérieure, dominante et débordée par ses propres pulsions – et ne peut qu’en excuser les « dérapages ».

Ils tuent leurs femmes parce qu’à leurs yeux, elles n’ont de valeur qu’à travers leur statut d’objet leur appartenant.
Ils tuent leurs femmes parce que la société les y autorise, parce que le vernis irisé de la passion contrite, de la jalousie romantique, de l’amour contrarié, sera aussitôt apposé sur leurs actes.
Ils tuent leurs femmes parce que la violence [des hommes envers les femmes] est solidement ancrée dans notre structure sociale.
Pour grandir, cette violence a besoin d’un terreau : l’inégalité des sexes. Cette inégalité est socialement construite, nourrie en partie par les stéréotypes de genre, et se loge au quotidien dans une succession de détails en apparence anodins. Le partenaire le plus faible sur l’échiquier social et économique devient de fait une proie facile, presque « autorisée ». On la tue non pas à cause de la passion ou d’un accès de désespoir, mais parce qu’on pense qu’elle ne mérite pas autre chose.

En France, tous les trois jours, une femme meurt sous les coups de son conjoint : voilà pourquoi il est nécessaire d’utiliser le terme de féminicide. Voilà pourquoi il est nécessaire de replacer chaque meurtre de femme commis par son partenaire dans le contexte spécifique dans lequel il s’inscrit, celui d’un système patriarcal où les hommes (au sens de catégorie sociale) s’arrogent le droit de vie et de mort sur les femmes. Si l’on veut lutter efficacement contre ce mal, il faut d’abord lui donner un nom.

Si l’on peut discuter de la nécessité de qualifier juridiquement le féminicide, il est temps que le terme se démocratise a minima dans la société. Il est temps que soit éradiquée la passion des prétoires, pour se concentrer enfin sur l’existence du seul et unique mobile des violences faites aux femmes : la misogynie. Il est temps de faire la peau aux expressions « crime passionnel » et « crime affectif » qui ne traduisent en rien le caractère systémique – et odieux – de ces violences. Il est temps que les journalistes prennent leurs responsabilités dans la façon dont ils couvrent ces meurtres, pour que le grand public comprenne qu’il ne s’agit pas là « d’affaires privées », mais de faits sociaux dont le caractère politique ne peut être occulté. Il est bon de rappeler que l’amour et la passion n’ont rien à voir avec la violence ; que la mort n’a rien de romantique. Quand on aime, on ne tue pas.

Les femmes violentées par leurs conjoints ne sont pas uniquement des statistiques sans nom et sans visage. Elles sont aussi et surtout des victimes d’une domination masculine qui se porte encore bien, en dépit des progrès certains de l’égalité. Il est donc temps de tordre le cou à ces croyances populaires selon lesquelles les femmes seraient en danger dès qu’elles mettent le pied dehors, pour faire leur jogging, pour aller au travail, pour voyager seules ou simplement flâner dans les rues. Le rôdeur qui les attend dans un parking sombre pour les égorger est un fantasme largement relayé : mais les chiffres font état d’une tout autre réalité, où les femmes sont statistiquement plus en danger chez elles qu’au-dehors, plus à même d’être violentées au sein de leur propre foyer que dans une forêt sombre. Rappelons ainsi qu’en matière de violences sexuelles, les femmes connaissaient leur agresseur dans 80% des cas. Des études réalisées en Afrique du Sud, en Australie, au Canada, aux États-Unis et en Israël ont également démontré qu’entre 40% et 70% des meurtres commis sur les femmes le sont par leur conjoint (source : OMS). Enfin, toujours selon l’OMS, plus de 35 % des femmes tuées dans le monde le seraient par leur partenaire.

Il n’est pas question, bien entendu, d’affirmer que toutes les femmes sont des victimes et que tous les hommes sont des monstres en puissance. Une telle assertion serait non seulement fausse, mais aussi préjudiciable.
Il n’est pas plus question d’affirmer que le meurtre d’une femme est plus « grave » ni plus « important » que le meurtre d’un homme.

Il est seulement question de reconnaître une dynamique, de relier entre eux une constellation d’événements que l’on pourrait croire isolés ; de regarder au travers d’une perspective systémique un fait social ayant un caractère par trop récurrent. De réinscrire dans un contexte donné des supposés « faits divers » qui, mis côte à côte, deviennent un phénomène social dévastateur. Pour les femmes qui en sont victimes, pour les gens qui les aimaient, et pour la société tout entière.
Il est question de mettre des mots sur ce mal silencieux, pour mieux le combattre. Il est question de nommer pour comprendre ; de désigner pour mieux lutter.

Pour qu’Alexia et ses consœurs d’infortune, passées, présentes et futures, dorment enfin en paix en sachant que ce n’est pas l’amour qui les a tuées.