Image

Des mots, rien que des mots

Capture
Crédit illustration : Artem Pozdniakov ©

 

Comment le langage invisibilise les femmes, et pourquoi la règle du « masculin neutre »… n’a rien de neutre

 

On a beaucoup entendu parler, ces derniers temps, de l’écriture inclusive (aussi appelée langage épicène, ou langage non-sexiste). Novlangue illisible ou nécessaire outil d’inclusion pour les un.e.s, « péril mortel » pour les autres, le sujet ne laisse personne indifférent. Son pouvoir de crispation semble même dépasser celui des discussions sur la politique : c’est dire à quel point son potentiel d’agacement collectif est élevé.

Mais pourquoi ce sujet provoque-t-il des réactions aussi viscérales ? D’ailleurs… qu’est-ce que l’écriture inclusive exactement ?

Le point « écriture inclusive pour les nul.les » :

L’hystérisation des débats sur le fameux « point médian » ne doit pas faire oublier que l’écriture inclusive vise avant tout, comme son nom l’indique… à inclure les femmes dans la langue parlée et écrite. Elle consiste en des règles relativement simples :

♥ Accorder en genre les noms de fonctions, grades, métiers et titres (« présidente », « directrice », « avocate », « préfète »…), et de manière générale, féminiser les mots

Veiller à utiliser de manière équitable le féminin et le masculin

♥ Utiliser le point médian ou la double flexion (« elles et ils », « les Français et les Françaises », « les femmes et les hommes »…)

♥ Préférer l’utilisation de termes épicènes (« les personnes », « les membres », « les élèves », « les droits humains »…), plutôt que l’utilisation de la règle du masculin neutre

 

Une brève histoire de la misogynie

Comme on le voit, l’écriture inclusive va bien plus loin que l’utilisation du point médian, à laquelle elle a été très injustement réduite. Elle n’est pas non plus une nouveauté : quand Charles de Gaulle commençait ses discours par « Françaises, Français », il utilisait le langage inclusif. Pareillement, les noms et adjectifs n’ont pas attendu le XXIe siècle pour se doter d’une forme féminine. Bien au contraire.

Autrice, huissière, médecine (le féminin de médecin), procureuse, mairesse, maréchale, officière… Ces mots étaient couramment utilisés entre le XIII et XVIIe siècle, car il existait alors une version féminine et masculine pour chaque titre ou profession. S’ils ont ensuite été effacés de la langue, c’est en raison d’une volonté politique de faire primer le masculin sur le féminin, tant dans la métaphore que dans la pratique. De fait, la règle du « masculin neutre » que nous opposent rageusement certaines personnes, n’existe en français que depuis le XVIIe siècle, époque à laquelle le primat du masculin dans le langage a été établi. À l’époque, Nicolas Beauzée écrit dans « La grammaire générale » (1767) que « le masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle ». Bon sang mais c’est bien sûr ! CQFD.

On le voit, le masculin (soi-disant) neutre ne se base donc sur aucune considération objective ni logique particulière : il est simplement le résultat d’une instrumentalisation de la langue à des fins politiques.

En plus de l’utilisation du féminin et de la double flexion, l’accord de proximité (qui vise à accorder les adjectifs avec le nom le plus proche, comme dans « les garçons et les filles sont belles ») a également été l’usage dans la langue française pendant des siècles, jusqu’à disparaître progressivement à partir du XVIIe siècle. Au nom de la même idéologie misogyne.

En 1789, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen est adoptée en France. Comme son nom le laisse supposer, les femmes en sont purement et simplement écartées. La militante Olympe de Gouges répliqua alors avec une version féminine – et féministe – intitulée « La déclaration des droits de la femme et de la citoyenne ». Le premier article en est le suivant : « La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. » En 1793, soit deux ans après la publication de cette déclaration, Olympe de Gouges est guillotinée pour ses écrits politiques. Triste fin pour cette visionnaire qui avait déjà perçu l’étroitesse du lien entre la grammaire et la façon dont sont considérées les femmes.

Aujourd’hui encore, nous continuons à évoquer fièrement la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (qui a valeur constitutionnelle dans notre droit), alors même qu’elle écarte sciemment de sa portée la moitié de la population.

Il y a plus de 200 ans, les femmes qui réclamaient des droits ainsi qu’une plus grande visibilité étaient menées à la guillotine. Aujourd’hui, on se « contente » de leur asséner de petites tapes sur la tête en leur disant qu’elles se trompent de combat et qu’elles feraient mieux de retourner à des occupations moins frivoles. La forme a (heureusement) changé, mais le fond reste le même.

 

Pourquoi la langue n’est pas un détail

Plusieurs siècles ont passé depuis que la domination masculine dans le langage a été instituée. Depuis, les femmes ont largement pris (ou repris ?) leur place dans la société, mais la langue actuelle ne reflète pas ces évolutions et tout le chemin que nous avons parcouru depuis des années. Ou plutôt, elle refuse de redonner aux femmes tout ce qu’elle leur a enlevé.

Certain.e.s prétendront qu’il y a « plus urgent » que ces histoires d’écriture ; qu’il y a des femmes qui sont violentées, bafouées, privées des droits les plus élémentaires partout dans le monde et qu’il importe de ne pas « se tromper de combat ». Comme si l’avis ultra-objectif des adversaires de notre cause avait une quelconque valeur. Ce qu’il faut comprendre une bonne fois pour toutes, c’est que les inégalités femme-homme sont un continuum.

0cc4650b01132a10f5911e07449117f6

Les violences faites aux femmes existent notamment parce que l’infériorité de celles-ci a été entérinée par la langue – entre autres outils symboliques. Elles s’inscrivent dans la continuité d’un processus d’invisibilisation des femmes, que l’on place dans l’ombre pour bien signifier leur caractère accessoire. Si l’on écarte les femmes de la langue, on les bannit aussi, de manière métaphorique, de toutes les autres sphères.

L’effacement du féminin dans le langage est un symbole fort. Pourquoi inclurait-on les femmes dans la vie politique, culturelle et sociale si nous n’admettons déjà pas qu’elles existent au travers de la langue ?

Le langage qui exclue, c’est la partie immergée de l’iceberg.

Si l’on doit commencer à établir une hiérarchie des priorités dans le combat féministe, rien ne sera jamais fait. Jamais. Parce qu’il y a trop de boulot. Par ailleurs, l’argument qui vise à décrédibiliser un combat en le faisant passer pour futile au regard de tous les autres ne tient pas en matière de féminisme. Parce que le féminisme, c’est comme les Lego : toutes les luttes, grandes ou petites, s’imbriquent. Aucune n’est moins importante qu’un autre, puisqu’elles forment un seul et même bloc, puisqu’elles sont reliées entre elles comme par un cordon ombilical. Si l’on change la langue, on change aussi les mentalités. Si l’on change les mentalités, on fait reculer les inégalités femme-homme. La bête immonde qu’est le sexisme cesse d’être alimentée dès lors qu’on inclue, représente et met en évidence les femmes, dès lors qu’on admet leur importance.

*

Pourquoi vouloir confiner la langue à l’anecdotique, pourquoi la réduire à un pion microscopique sur l’échiquier de l’égalité des sexes lorsqu’elle charrie tant de symboles et de messages sous-jacents ?

Nous savons que son aspect politique ne peut pas être occulté. Car le langage ne nous sert pas juste à désigner des objets ou à communiquer avec autrui : il est aussi et surtout un puissant outil de transmission de nos représentations sociales. Nous l’utilisons tous les jours pour dire, penser, rêver, conceptualiser des idées. Il est le véhicule de notre culture, de nos lois, de nos concepts, de nos valeurs, de nos codes sociaux. Il transmet une grille de lecture de notre société en traduisant par des signes nos perceptions, nos schémas de pensée et nos rôles sociaux. Il est le reflet de chaque culture : c’est la raison pour laquelle des mots existent dans certaines langues et sont inconnus dans d’autres.

Mais si le langage a le pouvoir de renforcer les stéréotypes, il possède aussi celui de les déconstruire. Ainsi, plus nous accordons au féminin la place qui lui revient dans la langue, jusqu’à ce que les mots autrice, docteure, cheffe, ingénieure deviennent des passagers ordinaires, et plus il devient facile de casser nos préjugés et idées reçues.

Je ne sais pas vous, mais personnellement les mots « chef », « ingénieur » et « directeur » ne m’évoquent… que des hommes. Je ne pense quasiment jamais à une femme lorsque je les lis – et pourtant, je suis féministe ! Voilà pourquoi la langue n’est pas un détail : à force de les employer uniquement sous leur forme masculine, nous finissons par associer certains titres et métiers à la population homme, et à chaque fois que nous utilisons ces mots, nous renforçons les stéréotypes et les biais de genre, nous les engraissons jusqu’à la nausée.

Que dirait-on d’une langue qui utilise le féminin comme l’élément (soi-disant) neutre ? Que dirait-on d’une langue qui relègue les hommes dans l’ombre, qui les nomme « directrice » et « avocate » en niant leur identité propre ? Absurde, dites-vous ? Mais cela n’a pas plus de sens que de demander aux femmes de se satisfaire d’une langue qui les efface et leur demande d’être des hommes à la place.

Malheureusement, la gratitude humide que l’on a toujours exigée des femmes ne fait pas exception en la matière. Vous pourriez vous montrer satisfaites de votre sort, après tout il y a pire ailleurs ! Vous au moins vous avez des droits, c’est déjà pas si mal ? Vous n’auriez pas l’audace de demander plus, tout de même ? Un peu de reconnaissance serait la bienvenue – et puis un sourire aussi, tant qu’on y est !

Mais je le dis haut et fort : je n’ai aucune envie d’être assimilée au masculin. Le masculin ne dit pas qui je suis, il m’efface et me réduit au silence. Me demander de me fondre dans le masculin est tout aussi aberrant que de demander à un homme de parler de lui au féminin.

Résistance collective

Ne nous leurrons pas : les résistances provoquées par la dilution du féminin dans la langue française n’expriment pas autre chose que le refus de l’égalité. Doit-on vraiment s’en étonner ? Nous sommes les légataires d’un héritage politique profondément misogyne, qui a laissé sa trace poisseuse à de nombreux endroits.

Si les plus hautes fonctions ne peuvent être déclinées au féminin, c’est au nom de l’infériorité sociale et politique des femmes. Cette réticence est le signe que l’égalité fait encore peur, et plus généralement n’est pas admise. On veut bien que les hommes et les femmes aient chacun.e leur pré carré, leur domaine réservé, mais pas qu’ils et elles se mélangent. Ni, surtout, que les femmes aient du pouvoir. Si l’on tient tant à garder la règle du masculin neutre, c’est avant tout pour préserver la supériorité de celui-ci, car cette règle que fait que sceller dans le langage l’existence d’une domination masculine réglementaire.

Il faut revoir cette séquence datant de 2015 pendant laquelle un député du Vaucluse persiste à appeler la présidente de séance « Madame le président », malgré plusieurs rappels à l’ordre (l’histoire ne dit pas ce qu’il est devenu) (j’avoue que je n’ai pas cherché à savoir) (parce que je m’en fous). C’est ainsi que l’aspect politique de la langue, et la façon dont des règles de grammaire arbitraires peuvent servir à légitimer la misogynie la plus crasse apparaissent au grand jour.  

 

DavidAbikerAutrice-1-610x366
Ce qu’il faut lire en filigrane : touche pas à ma domination masculine !

 

Les fervents défenseurs de la langue française auraient-ils avant tout un problème avec… l’égalité des sexes ? En effet, on ne les entend jamais s’offusquer qu’il existe une version féminine des fonctions peu valorisées : infirmière, assistante, secrétaire, poissonnière, institutrice, pour n’en citer que quelques-unes. Étrangement, point de crispations quand il s’agit d’accorder au féminin des titres peu prestigieux, dont les hommes eux-mêmes n’ont jamais voulu. Mais une femme présidente directrice générale ? Une femme ingénieure ? Une femme écrivaine (pire : autrice) ? Une femme qui se ferait appeler Madame la maire ? Horrible, offensant, insupportable ! 

Elle et lui

Personnellement, je comprends que tout le monde n’ait pas envie d’utiliser l’écriture inclusive dans sa forme la plus poussée – je ne le fais pas moi-même. Soyons parfaitement honnêtes, l’écriture inclusive peut être aussi lourde qu’un triple cheeseburger.

En revanche, l’effort d’inclusion des femmes dans la langue française ne devrait pas être matière à débat. Refuser que les femmes soient représentées de manière équitable dans la langue, c’est se positionner clairement contre l’égalité des sexes. Refuser de décliner le titre de Directeur ou Président au féminin, c’est arguer que les femmes ne sont pas légitimes à occuper ces professions. Utiliser la règle du « masculin neutre », c’est accepter l’idée que les hommes représentent l’universel, la norme, le tout. Et que les femmes n’en sont, par extension, que les annexes.

Il semble pourtant logique d’inclure la moitié de la population dans le langage. Quel message politique véhicule une langue qui nie l’existence des femmes ?

Le masculin neutre, qui engloberait autant les hommes que les femmes, n’est plus une règle recevable au XXIe siècle. Je suis une femme, je suis « elle » et pas « lui ». Si j’écris, je ne suis pas écrivain, mais écrivaine. Que j’existe dans ma propre langue, que je sois représentée et reconnue par les mots me semble relever de la logique la plus primaire. Je refuse de disparaître derrière le masculin, qui est aussi universel qu’une taille XS. Si le genre féminin existe, ce n’est pas pour décorer en de rares occasions : il doit être utilisé. C’est tout.

Rappelons qu’au Québec, l’écriture inclusive est utilisée quasiment partout, sans que cela ne suscite de réactions outragées. Peut-être faudrait-il s’interroger, au-delà de notre héritage sexiste, sur cette résistance au changement qui est devenue pour nous une sorte de réflexe primaire, un automatisme abêtissant.

Des femmes au masculin

Dans les entreprises et les sphères politiques, qui sont rarement à la pointe de l’égalité des sexes (ceci est un euphémisme), les titres et fonctions se déclinent péniblement au féminin. Le masculin constitue le mode par défaut : combien de femmes sont-elles encore « adjoint », « directeur », « ingénieur », « avocat » ? Parfois, ce sont les femmes elles-mêmes qui rechignent à genrer leur métier au féminin. Je m’arrache les cheveux tous les jours en me heurtant à des femmes « délégué », « directeur » et « conseiller ». Sexisme intériorisé ou peur de faire des vagues ? Les justifications varient : « Ça n’a pas d’importance », « ce sont des détails », « ça fait plus prestigieux »… Il faut s’interroger sur cette assimilation du masculin au prestige, au pouvoir, à la prestance. Plus nous propagerons cette idée et plus nous contribuerons à faire du féminin un sous-genre, presque un objet de honte. Or, le genre féminin n’est pas moins prestigieux que le genre masculin, si ce n’est que nous l’avons institué comme tel. Il ne revient qu’à nous, par notre utilisation de la langue, de révoquer ce stéréotype. Car utiliser le masculin quand on est une femme, c’est renforcer l’idée selon laquelle le genre masculin n’est en réalité pas neutre… mais supérieur.

Le langage non sexiste, c’est aussi une question d’habitude. Moins nous serons exposé.e.s aux mots et fonctions déclinées au féminin et plus leurs sonorités nous apparaîtront étranges, comme des écorchures à nos oreilles. Il suffit de les dire, de les répéter, de jouer avec du bout de la langue, jusqu’à se les approprier une bonne fois pour toutes. Comme beaucoup d’autres choses, la langue et l’écriture s’apprivoisent avec le temps.

Les réacs ont beau resserrer leurs mains griffues sur des règles obsolètes et misogynes vieilles de trois siècles, comme si une idéologie en vogue au XVIIe siècle pouvait justifier que l’on continue à invisibiliser les femmes de manière aveugle, la société a déjà pris le train en marche. C’est un fait : l’écriture inclusive est de plus en plus utilisée, à tous les niveaux de la société. Quelle ne fut pas ma surprise – et ma satisfaction ! – lorsque j’ai constaté que même ma modeste boulangerie de quartier s’y était mise, via une pancarte affichée en vitrine sur laquelle était écrit : « Recherche vendeur.se expérimenté.e ». Ça n’a l’air de rien, mais ce sont toutes ces micro-initiatives qui, mises bout à bout, parviendront à faire changer les mentalités. Est-ce un hasard si l’écriture inclusive rencontre autant de succès, à une époque où le féminisme n’a jamais été aussi populaire et où les individus n’ont jamais autant pris la mesure des inégalités femme-homme ?

La bonne nouvelle, c’est qu’on n’est pas obligé.e.s d’utiliser le kit complet, ni même de faire du zèle avec ce point médian qui rend tout le monde dingue : l’important reste d’inclure, autant que possible, les femmes dans le langage écrit et parlé. Une femme n’est pas directeur, elle est directrice. Une femme n’est pas écrivain, elle est écrivaine, auteure ou autrice. Etc, etc.

C’est cela qu’il faut retenir, et c’est de cela dont nous devons nous réjouir : nous avons toutes et tous un rôle à jouer dans le grand combat pour l’égalité.

Image

Le sexe et la domination masculine

Disclaimer : Cet article se focalise uniquement sur la sexualité hétérosexuelle.

SEXECREDITERJULIAGEISER
Crédit illustration : Julia Geiser ©

 

La sexualité est l’une des grandes inconnues de la théorie féministe. En dehors du discours béat selon lequel le sexe est – ou peut être – un outil d’émancipation pour les femmes, point de salut. On nous répète qu’il faut se réapproprier nos corps, se concentrer sur nos orgasmes, s’éclater au lit. On ne s’appesantit jamais sur le fait que le sexe est considéré (et utilisé) par un certain nombre d’hommes comme un instrument de domination. Que la sexualité hétérosexuelle, loin de libérer les femmes, peut aussi les enfermer, les diminuer, les dégrader.

Bien sûr, avec le bon partenaire, le sexe peut être une formidable aventure. Mais même dans un endroit aussi intime, nous ne pouvons jamais nous débarrasser totalement de notre héritage patriarcal. Les conséquences en sont multiples.

Au travers de trois angles différents (la dissociation entre sexe « sale » et sexe convenable ; la violence dans le sexe ; l’obsession de la pureté), analysons donc la façon dont le système patriarcal a fait de la sexualité féminine un objet de honte et du sexe un vecteur de domination.

La maman et la putain

A la source de la fameuse dichotomie entre la maman (que l’on respecte) et la putain (que l’on salit), se trouve l’idée hélas répandue que le sexe dégrade les femmes. Plus une femme a de partenaires, plus elle est « souillée ». C’est une salope, toute la ville lui est passée dessus, son vagin est béant d’avoir été trop visité, etc. En revanche, plus un homme a de partenaires, plus il est respectable et respecté. Le sexe ne le salit pas : il le virilise, donc le grandit. Judicieuse invention du patriarcat que ce double standard pour contrôler le corps des femmes, tout en s’assurant qu’elles n’acquièrent pas trop d’expérience sexuelle – ce qui pourrait, entre autres, leur donner matière à comparaison…

C’est parce qu’ils ont intégré l’idée que le sexe est déshonorant pour les femmes que certains hommes ne parviennent pas à se lancer dans des pratiques sexuelles qui sortent du répertoire adéquat (le missionnaire dans un lit aux draps propres) avec leur conjointe officielle. La justification la plus souvent utilisée est qu’ils auraient l’impression, en s’éloignant du schéma sexuel dit classique, de lui « manquer de respect ». Les pratiques sexuelles moins ordinaires, moins socialement acceptées (sodomie, BDSM, éjaculation faciale, sexe en extérieur…) sont alors réservées à un imaginaire secret, ou bien à une amante passagère. Ce besoin de dissocier le sexe respectable du sexe « sale » est symptomatique de la misogynie qui structure notre société.
Il y a pourtant une faille dans ce « raisonnement » (si j’ose employer ce terme). Si les femmes sont salies lorsqu’elles couchent avec des hommes, cela ne signifie-t-il pas, en toute logique, que les hommes sont… sales ?

Sémantique de la violence sexuelle

Baiser, niquer, fourrer, pilonner, défoncer… Le champ lexical du sexe est souvent dépréciatif et mâtiné de violence, comme si la pénétration avait vocation à souiller les femmes. A les humilier, à leur faire du mal. D’ailleurs, et ce n’est pas un hasard, on utilise les expressions « se faire baiser » ou « se faire niquer » pour dire qu’on s’est fait avoir, pour signifier qu’on nous a pris quelque chose.

Certains hommes, parce qu’ils ont été biberonnés au porno ou parce qu’ils ont grandi dans une société sexiste (voire les deux en même temps, ce qui n’arrange pas nos affaires), sont ainsi incapables de dissocier le sexe de la domination. Ils ne font pas l’amour : ils baisent. Pour frimer auprès des potes, pour se prouver quelque chose à eux-mêmes, pour se sentir plus « homme », pour répondre à une injonction sociale, pour tenter de correspondre aux canons contemporains d’une virilité axée sur la performance sexuelle. Performance qui doit se traduire par la quantité, et non par la qualité.

Ces hommes ne cherchent pas à apporter du plaisir ni même de la considération à leur partenaire : au contraire, ils cherchent à lui soutirer quelque chose. Ils ne partagent pas un moment : ils se l’accaparent pour eux tout seuls, que ce soit pour se sentir plus « viril » ou tout simplement pour jouir. Leur partenaire est objectifiée, accessoire à leur plaisir. Elle ne représente pas plus qu’un vulgaire territoire à conquérir – vite, et sans gloire.

Certaines pratiques ont d’ailleurs explicitement vocation à nuire. C’est le cas par exemple du stealthing, « tendance » qui consiste à retirer son préservatif pendant un rapport sexuel sans prévenir sa ou son partenaire. Les motivations des hommes qui le pratiquent sont quelque peu obscures (désir mégalomane de « répandre sa semence », volonté de se sentir en position de pouvoir, etc.) mais elles sont assimilables à la satisfaction ressentie par les violeurs, qui voient dans le fait d’imposer quelque chose à leur partenaire une manière d’asseoir leur domination. Au-delà des risques sanitaires évidents (grossesse non désirée, VIH, infections sexuellement transmissibles…), l’acte est symboliquement violent, et potentiellement traumatisant pour la personne qui le subit. D’autres hommes « s’amusent » également à cacher la contraception de leur compagne, voire même à substituer – à son insu – ses pilules contraceptives par des comprimés neutres.

Les femmes aussi intériorisent ce lien entre sexualité et domination. Une étude australienne sur la pratique du BDSM a ainsi démontré qu’une grande majorité de femmes occupait le rôle de « soumis.e », tandis que les hommes occupaient en majorité le rôle de dominant. Précédées par les inégalités qu’elles subissent dans la vie « réelle », les femmes semblent avoir du mal à se sentir à l’aise dans un rôle de dominante, comme si elles avaient intégré l’idée qu’elles ne pouvaient pas avoir le dessus – dans tous les sens du terme.

Idem pour la violence au lit, que de nombreuses femmes ont intégré comme faisant partie du schéma sexuel « normal ». Voire ont appris à réclamer. Il en va ainsi des insultes, pratique depuis longtemps banalisée. Mais le fait qu’une pratique soit « courante » ne la dépouille pas pour autant de son sexisme originel. Si les insultes au lit sont quasi-exclusivement dirigées vers les femmes, ce n’est pas un hasard. Les salope, chienne, petite pute, etc. peuvent bien être un jeu pour celui qui les prononce et celle qui les reçoit, ils n’en demeurent pas moins des termes dégradants, visant à signifier à la personne auxquels ils s’adressent son infériorité présumée. Idem pour les gestes violents comme les claques, le tirage de cheveux et les mains autour du cou pour mimer un étranglement. Ces gestes, tout consentis qu’ils soient, ne sont-ils pas l’expression (conscientisée ou non) d’une éducation au mépris des femmes ?

Certes, certain-e-s diront que le sexe est un « monde à part », et que les fantasmes n’ont pas de prise avec la vie réelle. Que la seule chose qui importe est le consentement mutuel des partenaires. Ce n’est qu’à moitié vrai, car le sexisme ne s’arrête pas à la porte de la chambre à coucher – nos gestes, nos fantasmes, nos paroles ne débarquent jamais de nulle part. Nous avons grandi et nous vivons dans une société sexiste qui a conditionné tous les aspects de notre vie, y compris notre sexualité. Un homme ne pense peut-être pas à mal lorsqu’il traite sa partenaire de « salope » pendant un rapport sexuel, mais il perpétue malgré lui l’idée que la sexualité féminine doit être méprisée. D’ailleurs, on aura beau s’en défendre, le fait même d’érotiser des insultes sexistes et d’être sexuellement stimulé-e par la violence (quand bien même elle est jouée, donc artificielle) n’est pas anodin.

On peut bien sortir la carte du jeu, du fantasme, de l’irréel, il est difficile de ne pas voir dans le sexe hétérosexuel une réplique à peine voilée de la vie sociale et politique, au sein de laquelle règne une inégalité de genre encore prégnante. Et un lieu de reproduction de ces rôles sociaux auxquels nous ne réfléchissons même plus tant ils nous semblent aller de soi, femmes soumises et objectifiées, hommes décisionnaires et dominants.

Sois vierge et tais-toi

Les injonctions auxquelles sont soumises les femmes en matière de sexualité ont beaucoup à voir avec la « pudeur », la « préservation » de soi – comme si la sexualité était une souillure, une pratique infamante. Les femmes vierges sont ainsi considérées comme « pures », un élément de langage qui n’a rien d’anodin puisqu’il suppose que la non-virginité est une vilenie. Bien que le mythe de la virginité soit de moins en moins prégnant dans nos sociétés occidentales, nous avons toujours tendance à fétichiser les femmes vierges, comme si le simple fait qu’elles n’aient jamais eu de rapport sexuel leur conférait une aura, une valeur particulière. De même, il n’est pas rare de se heurter aux éloges discrets de la virginité féminine : « ça veut dire que tu te respectes » (comme si faire l’amour traduisait un manque de respect à son propre égard), « c’est important de ne pas faire sa première fois avec n’importe qui », « c’est bien aussi de se préserver » (de quoi ? des mauvais coups ?), etc.

L’obsession patriarcale de la virginité se cristallise sur l’hymen, cette fine membrane située à l’entrée du vagin dont la rupture est censée provoquer des saignements. Ces dernières années ont d’ailleurs vu une inquiétante recrudescence des hymenoplasties, ces opérations chirurgicales visant à reconstruire un hymen assoupli par les rapports sexuels – et même à « restaurer la virginité » (sic), selon le site Internet d’une clinique parisienne peu scrupuleuse. Une aberration, puisque de nombreuses femmes ne saignent pas lors de leur premier rapport sexuel.

Si l’on n’est plus vierge, il faut au moins prétendre que le sexe ne nous intéresse pas plus que ça. Le magazine Marie-Claire, en 2011, a ainsi tenté de résoudre cet épineux dilemme en proposant à ses lectrices un article intitulé « Aimer le sexe sans passer pour une fille facile ». Ce titre honteux mais toujours d’actualité résume toutes les contradictions de notre société patriarcale. Être un bon coup, oui ; être un bon coup enthousiaste, non. Car assumer ses désirs ne fait pas partie de la panoplie de la femme convenable.

Les comportements attendus des femmes visent à prouver qu’elles n’aiment pas vraiment le sexe ; en effet, plus leur degré de résistance aux avances sexuelles est élevé, plus leur valeur augmente. Le but est donc de faire croire que leur sexualité fonctionne naturellement sur un mode chasseur/proie, le sexe étant une concession faite au mâle qui l’aurait réclamé, un abandon de soi à demi consenti, presque un sacrifice. Ne pas coucher trop vite, ne pas montrer trop de peau, ne pas montrer trop d’enthousiasme au lit, ne pas en réclamer plus, ne pas se mettre en avant, ne pas exprimer ouvertement ses désirs. Les femmes marchent en permanence sur un fil d’équilibriste, sommées d’avoir une sexualité épanouie tout en voyant l’expression de celle-ci réprimée par le corps social.

Et les hommes, dans tout ça ? Il y a un paradoxe édifiant dans la façon dont ils sont sommés de considérer le sexe. Ces derniers sont en effet censés vouloir des relations sexuelles avec les femmes – et n’en avoir jamais assez, à tel point qu’ils « doivent » parfois faire appel à des prostituées. Prostituées qui, malgré le fait qu’elles leur fournissent un service supposément nécessaire, continuent à être humiliées, battues, violées, considérées comme des sous-êtres. Comme si le fait même de fournir du sexe – ce qui arrange pourtant bien les hommes qui en bénéficient – méritait une punition. On peut faire un parallèle avec le cliché de la femme rejetée par l’homme avec lequel elle vient de coucher, comme si, après un rapport sexuel, elle avait soudain perdu tout intérêt. Cela n’a rien à voir avec le sexe en lui-même : c’est de pouvoir dont il s’agit. Dans le jeu de la séduction, les hommes sont en effet incités à considérer l’acte « final » (le rapport sexuel) comme un signe de reddition de leur partenaire. Celle-ci ayant cédé, elle ne présente plus d’intérêt notable ; voire même, elle est à blâmer.

Pour ces hommes, le sexe n’est pas un partage : c’est un vecteur de domination. Leur virilité est légitimée chaque fois que l’une de leur partenaire cède (c’est ainsi qu’ils voient la chose) à leurs avances. Cependant, comme le sexe déshonore les femmes en même temps qu’il anoblit les hommes, chacune des partenaires avec lesquelles ils ont eu un rapport sexuel doit être punie – par le mépris, l’ignorance, l’irrespect ou le manque de considération. Cela aboutit à ce système ubuesque dans lequel la sexualité des femmes est désirée, recherchée, poursuivie par les hommes, tout en étant fermement désapprouvée par ceux-ci.

Il est d’ailleurs étonnant de constater que les hommes (au sens de groupe social) méprisent à ce point des personnes dont ils recherchent pourtant avidement la présence, à tel point qu’ils sont prêts à les payer. Les hommes ne méprisent pas le sexe en tant que tel : ils méprisent les personnes avec lesquelles ils ont des rapports sexuels, c’est-à-dire les femmes. Peut-être faut-il lire dans ce paradoxe l’idée, intégrée par beaucoup d’hommes, que le sexe est une affaire essentiellement masculine. Une affaire de testostérone, de puissance, de virilité, dans laquelle les femmes sont certes nécessaires mais cependant importunes, comme toute personne faisant effraction sur un territoire qui lui est interdit (doit-on rappeler que, de la Grèce antique jusqu’au début du 19e siècle, les femmes étaient réputées pour leur appétit sexuel insatiable, au contraire des hommes qui étaient censés avoir la pleine maîtrise de leurs désirs ?).

Et pourtant, ils continuent à vouloir baiser avec des femmes, et à rejeter avec véhémence tout ce qui a trait à l’homosexualité. La contradiction est forte. De quoi est-elle le nom ? Que dit-elle sur notre rapport malade à la sexualité, sur l’influence délétère du discours patriarcal, pornographique et religieux sur nos représentations sociales ?

Conclusion

Le contrôle du corps et de la sexualité féminine est l’un des outils les plus avidement utilisés par le système patriarcal pour entraver l’émancipation des femmes. Comment est-il possible d’agir librement, en effet, lorsque nos corps sont pris dans les rets d’injonctions perpétuelles ? Peut-on vivre une sexualité épanouie lorsqu’il faut aimer le sexe sans le montrer, suivre ses envies sans pouvoir les nommer, perdre sa virginité pas trop tôt mais pas trop tard, montrer son corps mais pas trop, coucher mais sans le dire, entre autres sommations limitantes et contradictoires ?

Evidemment, cet article ne prétend pas qu’il est impossible d’avoir une sexualité saine dans un système patriarcal, ni que tous les hommes sont des tyrans sexuels avides de domination et toutes les femmes des victimes sans défenses. En revanche, il est intéressant d’analyser les mécanismes de domination parfois subtils qui sont à l’œuvre dans la sexualité hétérosexuelle. Non pas nécessairement pour s’en prémunir : on peut consentir avec joie à sa propre domination dans un cadre intime, et cela ne regarde que nous-même. Néanmoins, en avoir conscience nous laisse libre de choisir comment nous voulons vivre notre sexualité.

Image

Anatomie de la victime

doll-1228366_960_720

 

Précision liminaire : le mot « victimes » dans l’article fait référence aux femmes, celles-ci représentant la grande majorité des victimes de violences sexuelles. 
Cependant, il convient de noter que les hommes victimes de violences sexuelles, bien que plus rares, peinent également à être pris au sérieux lorsqu’ils dénoncent de tels faits. En cause, l’idée répandue selon laquelle un homme, de par sa force et son caractère (supposément) dominant, ne peut pas être une victime.

 

Présumée coupable

Dans notre société patriarcale, il est une constante : lorsqu’une femme est victime de violences sexuelles, sa parole est désavouée, délégitimée, quand elle n’est pas tout simplement passée sous silence. Ce déni individuel et collectif est devenu un réflexe primitif, un bouclier que l’on dégaine à chaque tentative d’avancée féministe. La négation du vécu des victimes est peut-être l’un des tropismes sexistes les plus archaïques, et les plus tenaces.

L’affaire Weinstein, elle-même déclencheur du mouvement « Me Too », n’aura servi à rien de ce point de vue – en France, du moins. Le pays de la « séduction » et des « gauloiseries » (euphémismes sexy pour désigner des comportements prédatoires), toujours à la traîne en matière de féminisme, n’aura pas profité de cette triste occasion pour remettre en question sa vieille culture patriarcale, et s’interroger sur les actions à mettre en œuvre pour que les femmes n’aient plus besoin de balancer leurs porcs.

Alors qu’une plainte pour viol et agression sexuelle a été déposée le 27 août dernier contre Gérard Depardieu (la victime serait une jeune actrice de 22 ans), l’agent de « stars » Dominique Besnehard s’est récemment fendu d’un coup de gueule sur Facebook : « Et cela continue. Maintenant c’est Gerard Depardieu qui est accusé de tentative de viol. À quel moment ces apprenties comédiennes arrivistes vont-elles cesser de proférer des accusations pour se faire connaître ? »

Quand on cessera de les agresser, probablement ?

Bon.
Si l’envie se fait forte de distribuer quelques coups de pied au cul, posons-nous tout de même un instant pour analyser la façon dont le système patriarcal défend les agresseurs, tout en condamnant les victimes au silence.

Ainsi, on constate que la rhétorique utilisée par Besnehard suit un schéma tristement classique de délégitimation de la victime :

1) Tout d’abord, on prend la défense de l’agresseur présumé en arguant qu’il serait incapable de tels agissements : « C’est un excellent père de famille », « C’est un citoyen modèle », « Il ne ferait pas de mal à une mouche », « Je le connais, c’est quelqu’un de bien »… Parfois, c’est la vie professionnelle irréprochable ou le talent dudit agresseur qui sont convoqués à titre de justifications, comme si ces éléments pouvaient de facto excuser des comportements délictueux et/ou criminels.

2) Lorsque la réputation de l’agresseur présumé est enfin « lavée », on passe à la seconde étape : le dénigrement de la victime. Il faut faire croire que l’acte qu’elle a subi n’existe que dans son imagination, ou a minima qu’elle exagère grandement les faits. Lorsque ce ne sont pas son passé ou ses comportements sexuels qui sont évoqués (« c’est une allumeuse », « elle couche avec tout ce qui bouge »), on invoque sa cupidité, son ambition, son désir acharné de « se faire connaître ». Comme si une plainte pour viol constituait une autoroute certaine pour la gloire, la richesse et le succès.

3) Une fois l’agresseur présumé mis hors de cause par le biais d’arguments plus ou moins solides et la victime roulée dans la boue, vient la dernière étape : l’étouffement de l’affaire. Les médias, après s’être fait l’écho de la parole de la défense, ont un dernier rôle à jouer pour faire sombrer l’affaire dans les limbes de l’oubli. C’est bien simple : il suffit de ne plus en parler. Surtout pas d’articles pour documenter la suite de l’affaire, ni d’allusions qui pourraient plomber l’agresseur présumé. Silence. Le rideau finit par tomber.

Mélangez le tout, secouez vigoureusement et vous obtenez un agresseur lavé de ses potentiels péchés, et une victime présumée coupable.

Et l’on continue à nous prédire la fin du monde lorsque surgissent des accusations de violences sexuelles.
Faisons le compte : combien d’hommes ont-ils été obligés de fuir le pays après le mouvement Me Too, poursuivis par des hordes de furies prêtes à leur arracher les couilles ? Combien d’avions remplis d’hommes injustement accusés, le souffle court et les joues brûlées par l’humiliation, ont-ils dû être affrétés pour mettre à l’abri les malheureux susmentionnés ? Questions inutiles, bien entendu – je ne fais que m’amuser, parce qu’il vaut mieux en rire. Et dans l’hypothèse hautement improbable où nous aurions assisté à de tels scénarios : n’est-il pas logique d’être sanctionné après avoir commis un acte moralement et légalement répréhensible ? Crie-t-on au scandale lorsque l’auteur d’un crime est dénoncé et éventuellement condamné par la justice ? S’insurge-t-on du fait que sa vie risque d’être gâchée, éprouvons-nous du ressentiment à l’égard de la victime, ? Non – nous nous contentons plus probablement de penser qu’il a eu ce qu’il méritait. Alors, pourquoi sommes-nous incapables d’appliquer le même raisonnement face aux auteurs de violences sexuelles ?

Il est d’ailleurs hilarant de constater que les opposants au « tribunal populaire » de Balance ton porc deviennent également tout rouges et tout fâchés lorsque les victimes utilisent les moyens légaux (une plainte, dans l’espoir d’accéder à la suite logique : un procès équitable) pour dénoncer les violences subies. En réalité, ces personnes ne souhaitent qu’une chose : que les femmes se taisent. Femmes agressées, violées, flouées, bafouées : qu’importe, tant que règne le silence, et que les hommes puissent continuer à abuser de leur pouvoir.

Ne nous leurrons pas. Les hommes qui s’insurgent du fait que leurs amis puissent être visés par des accusations de violences sexuelles ne font pas seulement preuve d’un basique réflexe de solidarité masculine. Ils pleurent également la (possible) fin de leurs privilèges, à la façon de ces enfants gâtés que l’on prive de dessert. Ils sont gênés par l’égalité qu’ils voient arriver comme une menace, déboussolés après avoir entendu que le pouvoir, la violence, la coercition sexuelle ne sont pas des prérogatives dont ils peuvent bénéficier en toute impunité. C’est qu’ils ont bâti leur identité sur le pouvoir qu’ils détiennent sur les femmes. On s’y habitue vite, à tout cela. On se sent fort, puissant, ça fait tourner les têtes l’illusion de la domination, ça fait jouir la peur dans les yeux de l’autre. Qu’on essaie de leur retirer cette satisfaction, et c’est toute leur virilité qu’on arrache. On les laisse exsangues, sans identité propre. C’est stupidement fragile, un homme qui se veut puissant.

Les victimes de violences sexuelles dérangent, bien plus que les hommes qui les commettent. Elles sont des « mauvaises » victimes, car elles mettent le doigt sur les déficiences de notre société – les dynamiques de pouvoir inégalitaires, le sexisme, la culture du viol. Pire encore, elles sont des traîtres, puisqu’elles se désolidarisent publiquement du système patriarcal.

En outre, par leur nature même, les violences sexuelles constituent une catégorie « à part » dans le répertoire des délits et des crimes. En effet, nous sommes conditionné-e-s à voir le sexe (contraint ou consenti) comme une souillure pour les femmes. Une idée qui trouve ses racines dans les grandes religions monothéistes, et infuse encore aujourd’hui notre société. Ainsi, lorsqu’une femme a des relations sexuelles, elle est considérée comme « sale », avilie, méprisable – quand bien même ces relations auraient été forcées. Son corps n’est plus un temple sacré ; il est contaminé par la honte et le déshonneur. C’est une « femme de petite vertu », une « salope », « une pute », une « tentatrice » : autant de termes péjoratifs qui visent à frapper du sceau de la honte la sexualité féminine, tout en déresponsabilisant les hommes. Notre héritage patriarcal biaise le regard que l’on porte sur les victimes de violences sexuelles, et explique – mais ne justifie pas – l’attitude que nous adoptons à leur égard, mélange de défiance, de rejet et de désapprobation.

Si la parole des victimes de violences sexuelles dérange autant, c’est donc parce qu’elle brise un silence opportun. Elle vient dire que les femmes n’appartiennent pas aux hommes. Elle vient dire que les hommes n’ont aucun droit sur le corps des femmes. Elle vient dire que les hommes ne peuvent pas coucher avec les femmes sans leur consentement exprès. Elle vient dire que les femmes sont libres de dire non. Elle vient dire que le corps des femmes n’est pas une monnaie d’échange. Ce qui devrait nous offenser, c’est qu’en 2018, cette parole n’est toujours pas audible.

 

La vérité sur les violences sexuelles

Qu’on ne s’y trompe pas : la menace ne vient pas des femmes, mais bien des agresseurs. Si hystérie collective il y a, elle est plutôt à chercher du côté des tenants d’un ordre ancien, ceux qui s’acharnent à protéger les agresseurs et paniquent à la simple évocation d’une société plus égalitaire.
Le féminisme n’est un danger que pour les hommes qui ont des choses à se reprocher. Aux autres, il n’arrivera rien – sinon la promesse d’un monde apaisé et de relations plus épanouies entre les deux sexes. Mais nous en sommes encore loin.
Combien de vies masculines ont-elles été « gâchées » par des accusations de viols (réelles ou imaginaires), et combien de vies féminines ont-elles été détruites par des viols effectivement subis ? Question annexe : peut-on légitimement se plaindre des conséquences d’un acte que l’on a commis en toute clairvoyance ?

Le mythe de l’homme injustement traîné dans la boue a vécu. La réalité, c’est que c’est rarement l’agresseur (présumé ou reconnu comme tel par une décision de justice) qui trinque dans ce genre d’affaires. En revanche, la dénonciation de violences a toujours un coût – a minima émotionnel – pour la victime. Insultes, menaces, pressions, défiance collective, isolement social, intimidations, questions intrusives lors du dépôt de plainte ou du procès… Ironiquement, par une inversion de la culpabilité dont le patriarcat a le secret, c’est la victime qui paye le prix de l’acte qu’elle a subi. En plus du traumatisme engendré par les violences en elles-mêmes (voir post-scriptum), il lui faut également faire face à la réprobation du corps social. Elle subit donc une double peine.

A toutes fins utiles, rappelons quelques chiffres :

Une victime de viol ou de tentative de viol sur dix dépose plainte (selon l’enquête « Cadre de vie et sécurité » de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales, qui étudie la période entre 2011 et 2015).

82% des victimes ont mal vécu le dépôt de plainte et 70% ne se sont pas senties reconnues comme victimes par la police et la justice (selon l’enquête « Impact des violences sexuelles de l’enfance à l’âge adulte » menée en 2015 par l’association Mémoire traumatique et victimologie).

• Seuls 3 % des viols ayant donné lieu à un dépôt de plainte débouchent sur un procès en cour d’assises. Si l’on observe le nombre de plaintes enregistrées pour viol ou tentative de viol (11 510 pour l’année 2013) et les condamnations prononcées par la justice (1196 la même année), on constate qu’il existe un fort écart entre les deux (enquête « Violences et rapports de genre » de l’INED publiée en 2016). Non seulement la majorité des viols ne sont pas reportés, mais lorsqu’ils le sont, ils restent majoritairement impunis.

• Si aucune étude d’ampleur n’a été menée sur les fausses accusations de viol, les chiffres consolidés par le blog Crêpe Georgette rapportent qu’elles concerneraient entre 2 et 10 % des plaintes déposées.

• Enfin, mon côté cynique m’enjoint à vous faire part d’une statistique de mon cru : 0 % de femmes sont devenues riches et célèbres suite à une plainte pour viol. En revanche, une victime de viol a quatre fois plus de chance de se donner la mort qu’une autre femme.

 

Si l’on regarde les chiffres, on constate donc qu’il y a non seulement une absence de réponse juridique (les agresseurs restent majoritairement impunis), mais aussi une absence de réprobation sociale concernant les violences sexuelles. Bien au contraire, le blâme repose sur la victime, que l’on soupçonne presque automatiquement « d’exagérer », « d’inventer des choses », de faire preuve « d’opportunisme », d’agir par appât du gain. On continue de penser que les femmes qui dénoncent les violences sexuelles qu’elles ont subies le font pour obtenir quelque chose – de l’attention, de l’argent, de la notoriété. Notre conditionnement sexiste nous pousse à faire preuve de défiance envers les victimes, alors même que d’un point de vue purement statistique, celle-ci devrait être tournée vers les agresseurs présumés.

Procéder à une inversion des rôles (les femmes détiendraient le pouvoir de briser tout homme qui aurait le malheur de croiser leur route, en proférant de fausses accusations à leur encontre ; les hommes seraient les victimes d’une conspiration menée par des femmes vengeresses) est une stratégie comme une autre, qui n’en demeure pas moins fallacieuse. C’est méconnaître, en effet, les rouages du système dans lequel nous vivons, au sein duquel les hommes détiennent encore la majorité des pouvoirs. Dont celui de rendre des décisions de justice favorables aux agresseurs, et d’étouffer la voix des victimes.

En France, malgré les nécessaires soubresauts du mouvement Me Too, le statu quo est donc toujours de mise. On connaît la chanson, elle n’a pas changé depuis des siècles : les victimes sont coupables, et les coupables sont victimes. Le ronron amorphe d’un système odieux, qu’il ne tient qu’à nous de changer enfin.

Post-scriptum ♦ Une étude sur l’impact des violences sexuelles sur la santé des femmes

Image

Tu seras un connard, mon fils

AAAA

L’autre jour, j’écoutais un podcast sur les relations entre les femmes et les hommes (pourquoi je fais ça ? je ne sais pas). Je ne me rappelle plus le sujet – c’est dire à quel point il était intéressant, ce podcast – mais je me rappelle en revanche avoir soupiré quand l’une des animatrices a dévoilé qu’elle n’aimait pas les « canards » et qu’il lui fallait « un homme qui lui résiste un minimum ».

giphy
Agacement : une allégorie

Les canards ? Non, point de sympathique palmipède ici : en langage familier, le mot « canard » désigne de manière péjorative un homme romantique et sentimental. C’est aussi plus ou moins une insulte, que l’on réserve aux hommes qui ont l’outrecuidance de se montrer respectueux et attentionnés envers leur partenaire. Parce que traiter les gens qu’on aime comme de la merde, c’est tellement plus viril. Un signe de masculinité forte et conquérante, au même titre qu’une imposante paire de couilles.

Le canard de 2018 représente en réalité l’antithèse de la masculinité toxique, c’est-à-dire un homme suffisamment bien dans sa peau pour envisager les relations amoureuses autrement qu’au travers du prisme de la domination. Un homme qui accorde de l’importance à son couple et veut faire plaisir à sa copine, parce que ce sont des choses qui arrivent, parfois. Et un juste retour des choses aussi, puisque l’on attend la même chose des femmes en couple depuis environ un millénaire. Mais le canard a mauvaise presse, particulièrement chez les 15-25 ans (semble-t-il). Et pour cause : il n’est pas viril.

Les critères de la virilité contemporaine (n’oublions pas qu’elle change de visage selon les époques) englobent notamment la force, l’autorité, la détermination, le courage, la tendance à la domination, la confiance en soi. Y a-t-il la place, dans cette liste certes non exhaustive, pour des dîners aux chandelles, des lettres d’amour et des croissants chauds le dimanche matin ? Apparemment non. (On me souffle dans l’oreillette que faire livrer des fleurs au bureau de sa copine ne marche pas non plus).

En réalité, le spectre de la virilité étant particulièrement étroit, tous les comportements qui semblent s’en éloigner sont considérés comme une preuve de faiblesse, un manquement aux règles tacites qui régissent la masculinité. D’autant que le romantisme (acheter des fleurs, organiser un dîner, envoyer des SMS d’amour, se préoccuper des sentiments de son/sa partenaire…) est censé appartenir, sans dérogation possible, au répertoire féminin. Les hommes ne sont pas éduqués à s’adonner librement à ce type de comportements, pas plus qu’ils ne sont « socialisés à l’amour », contrairement aux femmes. Le refoulement des émotions, l’indifférence, la nonchalance, voire le cynisme sont en revanche encouragés, et ce dès le plus jeune âge. « Ne pleure pas comme une fillette », « Sois fort comme un homme », « Arrête de faire ton trouillard », « Montre-leur qui est le plus courageux » : les injonctions au désengagement émotionnel fleurissent très tôt, dans le but de faire des petits garçons de futurs hommes – des vrais. Les codes du genre sont très vite intériorisés, et toute déviance ne manque jamais d’être pointée du doigt.

Plus tard, les hommes qui se rendent « coupables » d’emprunts au monde féminin sont donc ostracisés, punis par leurs pairs pour avoir trahi leur genre. Si le romantisme a un sexe, il n’est certainement pas masculin.

 

Du côté des femmes

On répète aux femmes, depuis leur plus jeune âge, qu’un homme qui leur fait du mal est un homme qui exprime son amour pour elles. Cela commence dans la cour de récré, quand les petits garçons tirent les cheveux ou soulèvent les jupes des petites filles (« ils cherchent simplement à attirer ton attention, ma chérie ») et cela se poursuit à l’âge adulte, quand la jalousie maladive et la volonté du contrôle du compagnon sont justifiées par « la puissance de ses sentiments ».

On leur apprend à désirer les expressions les plus toxiques de la masculinité (l’autorité, la jalousie, la possessivité…), à rechercher chez les hommes une altérité poussée à son comble, une virilité stéréotypée qui s’oppose à ce qu’est censée être la féminité. On leur apprend à chercher non pas un partenaire égal mais quelqu’un qui devra les « protéger », leur « tenir tête », leur montrer le droit chemin. Parce qu’elles sont des femmes, et donc des êtres faibles.

On leur apprend à voir dans des comportements abusifs des preuves d’amour, ou bien des symptômes d’une fragilité existentielle qu’elles seront les seules à pouvoir réparer.
On leur apprend à trouver l’inégalité sexy et désirable. Et ça marche : le système patriarcal parvient ainsi à se maintenir avec la complicité de ses victimes.

Ainsi, la légendaire préférence des femmes pour les « connards » n’a rien de naturel – si toutefois elle existe. Il ne s’agit que d’un puissant conditionnement social, qui commence dès la petite enfance et se poursuit tout au long de la vie.

 

Du côté des hommes

Les différences d’éducation entre hommes et femmes aboutissent à la production de comportements spécifiques à chaque genre, sources de nombreuses incompréhensions et manne financière inépuisable (combien de magazines, de livres, d’ateliers, de formations bidon, de séances chez le psy ont-elles été refourguées dans le but de « mieux aider les hommes et les femmes à se comprendre » ?) En réalité, les hommes ne viennent pas de Mars : ils sont simplement éduqués différemment des femmes.

Ainsi, l’indépendance est une valeur très tôt encouragée chez les garçons. On les incite à partir à l’aventure, à faire preuve de courage, à ne compter que sur eux-mêmes. Leurs jeux d’enfant sont tournés vers « l’extérieur » : jeux d’aventure, de stratégie, de guerre… A l’inverse, tout ce qui a trait aux sentiments, à l’amour, au romantisme est très vite intégré comme étant un « truc de fille ». Après tout, c’est à elles que sont destinées les comédies romantiques, les diadèmes de princesse, les cahiers roses couverts de petits cœurs et les jeux de cour de récré du type « papa et maman », qui reproduisent la vie quotidienne d’un couple qui s’occupe de ses enfants. Quant aux qualités que sont l’empathie, la prévenance, l’attention à l’autre (« le care »), elles sont très tôt considérées comme étant des traits féminins. Et pour cause : elles sont presque exclusivement inculquées aux petites filles.

Dès l’enfance, on prépare les petits garçons à leur futur rôle, celui d’un mâle dominant, « protecteur » (quoi que cela puisse signifier), intrépide, un brave petit soldat coupé de ses émotions. On apprend aux petits garçons que « les filles, c’est nul », que les émotions et les pleurs sont des « trucs de filles », que l’amour « c’est pour les filles », l’élément féminin représentant, vous l’avez compris, la pire déchéance qui soit.

Quelques années plus tard, à l’adolescence, les codes de genre sont parfaitement intériorisés. A tel point que toute incursion hors des territoires restreints de la masculinité est vue comme une déviance, une insupportable trahison.
Et en matière de relations amoureuses, les stéréotypes de genre sont encore si prégnants que le fait qu’un homme puisse faire preuve de romantisme, de gentillesse, de prévenance nous paraît totalement incongru. Si incongru qu’il a fallu lui trouver un surnom, pour l’isoler du clan respectable des hommes qui se comportent comme des vrais mecs, eux.

Mais rire d’un homme attentionné envers sa copine légitime l’idée selon laquelle il est normal que les hommes se comportent comme des connards avec les femmes (c’est dans leur nature, après tout) et que les relations hommes-femmes doivent nécessairement fonctionner sur un modèle dominant/dominé. Cela normalise le manque de respect, les comportements abusifs, et dans le pire des cas la violence des hommes envers les femmes. Nous avons toutes et tous déjà entendu ce type de discours : Il ne veut plus que je sorte avec mes amies parce qu’il a peur de me perdre. A cause de ses sentiments pour moi, il est devenu très jaloux. Il est violent avec moi parce qu’il m’aime trop/parce que c’est un homme/parce qu’il n’arrive pas à se gérer. Il ne fait pas attention à moi et ne respecte pas mes besoins mais c’est normal, c’est un mec… Etc.

Ou comment, sous couvert d’essentialisme, nous légitimons massivement la violence masculine.

 

Conclusion

C’est un fait : beaucoup d’hommes se sentent encore obligés de se comporter comme des trous du cul pour prouver leur virilité. Mais peut-on vraiment leur en vouloir, dans la mesure où c’est ce que l’on attend encore d’eux ?

D’autre part, les femmes sont préparées dès leur plus jeune âge à une future vie de couple, censée représenter l’acmé de leur existence, le pilier sur lequel s’adosse leur identité. Comme un sortilège qui ne s’efface pas en dépit des progrès de l’égalité, on les destine encore et toujours à la vie intérieure, à la sphère intime, à l’ombre d’une tierce personne. Par corollaire, les hommes sont éduqués à chercher l’épanouissement dans la sphère publique, que ce soit au travers de leurs loisirs ou de leur activité professionnelle. La vie de couple apparaît donc pour eux comme une contingence, un accessoire qui vient éventuellement compléter leur existence mais ne les définit pas en tant que personne.

Dès lors, faut-il s’étonner du fait que les hommes soient stigmatisés lorsqu’ils sont trop « romantiques », trop « sentimentaux », et que les femmes persistent à trouver sexy la virilité traditionnelle – même lorsqu’elle est problématique ?

Ne sous-estimons pas l’importance de l’éducation. L’empowerment des femmes est un premier pas, mais cela ne suffit pas : dans la construction d’un monde égalitaire, il est tout aussi crucial d’apprendre aux hommes à devenir des êtres humains décents, loin des stéréotypes archaïques sur la masculinité.

Si personne ne sait vraiment ce que signifie être un homme, il est à peu près certain que se comporter comme un gros naze n’a rien de « viril ». Et promis, organiser un dîner aux chandelles pour votre copine ne vous enlèvera pas vos précieuses couilles.

Image

La domination masculine dans le couple (Partie III)

Si l’on pourrait logiquement croire que l’amour protège les femmes de la misogynie, les chiffres indiquent le contraire.

Une femme est tuée par son conjoint ou son ex-conjoint tous les trois jours (ce chiffre lancinant ne baisse toujours pas). En moyenne, 225 000 femmes âgées de 18 à 75 ans déclarent chaque année avoir été victimes de violences physiques et/ou sexuelles par leur conjoint ou ex-conjoint. 70% des faits de violences volontaires commis sur une femme âgée de 20 à 50 ans est le fait de son partenaire ou ex-partenaire. 83 % des femmes victimes de viol ou de tentative de viol connaissaient leur agresseur au moment des faits, et dans 31% des cas, il s’agissait de leur conjoint (source : Ministère de l’intérieur). Enfin, selon l’OMS, plus de 35 % des femmes tuées dans le monde le seraient par leur partenaire.

S’il s’agit là des cas les plus « extrêmes » (et pourtant tristement ordinaires), le couple n’en demeure pas moins un lieu de reproduction des inégalités de genre. En effet, la sphère privée est le premier endroit où nous retranscrivons ce que nous avons appris dans la sphère publique : les normes et les rôles de genre, les stéréotypes sexués, l’opposition entre le masculin et le féminin. Le couple hétérosexuel étant basé sur le principe de l’altérité, il est facile – et tentant – d’exagérer les différences qui sont supposées séparer les femmes des hommes, et d’endosser le rôle de genre que la société nous a dévolu. Quitte à ce qu’il nous desserve.

Le sexisme ne s’arrête pas à la porte du couple : tel un insidieux poison, il s’infiltre dans les moindres recoins. Cela ne signifie pas que les hommes et les femmes ne peuvent pas s’aimer de manière sincère, ni que toutes les relations hétérosexuelles sont frappées du sceau de l’inégalité. Cela signifie simplement que les relations amoureuses, comme tout endroit qui réunit en son cœur les femmes et les hommes, sont des lieux « à risque » pour la reproduction des inégalités de genre.

Démonstration en quatre points.

ARTICLE DOMINATION PARTIE 3

L’injonction à être en couple : les femmes sont les premières cibles

Dans nos sociétés contemporaines, le couple est célébré, sanctifié, convoité. Il représente une sorte de Graal à atteindre, tout en s’imposant comme la configuration de vie « par défaut », comme si tous les êtres humains allaient forcément par paires. C’est aussi une valeur refuge. L’injonction « au couple » est donc particulièrement forte, même si l’on observe des variations selon les milieux sociaux. Mais les hommes et les femmes ne sont pas égaux face à cette injonction. En effet, les femmes sont beaucoup plus incitées, et ce depuis leur plus jeune âge, à faire des relations amoureuses un but premier – quitte pour cela à sacrifier leur épanouissement personnel, et à mettre leurs aspirations en sourdine. L’ombre du Prince charmant plane au-dessus des têtes féminines comme le but ultime à atteindre, comme s’il était impossible d’être complète, « valable », sans un partenaire à ses côtés.

La figure de la femme célibataire est d’ailleurs régulièrement raillée : on la dépeint tour à tour comme une personne désespérée, disgracieuse et aigrie, une hystérique soumise aux tics-tacs incessants de son horloge biologique, une paumée sympathique et vaguement dysfonctionnelle. La femme non accompagnée est forcément anormale : quelque chose ne va pas chez elle, même lorsque son célibat est choisi et assumé. Elle ne peut pas ne pas vouloir être en couple. « Un jour, mon Prince viendra » : tout est résumé dans cette célèbre phrase. Les femmes sont dressées à attendre l’amour et à tout attendre de l’amour. A la source, l’idée – datée et sexiste – qu’une femme a nécessairement besoin d’un homme pour exister, pour être légitime en tant qu’être humain.

Les hommes subissent nettement moins cette pression à être en couple, même lorsqu’ils atteignent le « palier » fatidique de la trentaine. « C’est un électron libre », « Il ne veut pas se poser », « Il préfère enchaîner les conquêtes », « C’est quelqu’un d’indépendant, il n’a besoin de personne » : les hommes célibataires sont généralement regardés avec une tendresse amusée, quand ce n’est pas avec envie. On admire leur indépendance, leur vie (que l’on suppose) riche et mouvementée, leur liberté à toutes épreuves.

L’amour et le romantisme sont connotés « féminin », donc non viril. Vouloir être en couple, accorder de l’importance à sa relation, être romantique, ce sont des « trucs de fille ». Les hommes, eux, apprennent très tôt à être au-dessus de toutes ces contingences. Ils sont éduqués à faire preuve d’indépendance, à refouler leurs émotions, à ne pas s’attacher outre-mesure, mais aussi à voir le couple comme une sorte de prison dorée.

D’où la récurrence de comportements genrés dans les relations amoureuses, qui ne sont pas imputables à la biologie mais à l’éducation différenciée :

Les hommes ont plus tendance à chercher des coups d’un soir, des plans cul, des relations légères, et à avoir peur de « l’engagement », tandis que les femmes ont plus tendance à chercher des relations sérieuses et à rêver de leur futur mariage (collectivement présenté comme « le plus beau jour de la vie d’une femme »)
Les hommes ont moins tendance à faire preuve de romantisme et à prendre soin de leur couple, tandis que les femmes sont socialisées à veiller au maintien de la relation amoureuse, notamment par la prise en charge des besoins émotionnels de leur compagnon
Les hommes ont plus tendance à tromper leur partenaire, encouragés par l’idée (fausse) que les hommes ont « des besoins » et que la fidélité n’est pas une valeur virile – mais aussi par la relative indulgence dont bénéficie l’infidélité masculine dans notre culture
Les femmes ont plus tendance à accepter des comportements abusifs de la part de leur partenaire, car elles ont plus de pression à être en couple – et à le rester
Dans la même veine, les femmes ont plus tendance à se contenter de ce qu’on veut bien leur donner (une miette d’attention, un demi-effort…) et à mettre leurs attentes au second plan

Un autre comportement genré consiste pour de nombreuses femmes à abandonner leur identité propre dès lors qu’elles se mettent en couple. Parce qu’elles ont intériorisé leur rôle de réceptacle passif de l’amour, elles se coulent dans cette entité nouvelle qu’est le couple pour ne plus faire qu’un avec elle. Dès lors, il ne sera plus question de « je » mais de « nous ».

Les sorties entre amies, les loisirs individuels, les éventuels projets d’avenir, tout ce qui constituait leur vie d’avant sera abandonné comme s’il s’agissait d’un bagage superflu. « Je suis en couple, donc je ne peux plus mettre de jupe courte/sortir en boite de nuit/avoir des amis masculins/faire des choses seules/partir en week-end avec d’autres personnes que mon partenaire » : la liste de ce que les femmes en couple ne peuvent plus faire, en vertu d’une norme sociale implicite – et sexiste – est longue comme le bras. Elle se transmet en silence, triste emblème de la soumission volontaire.

Car les femmes intériorisent très tôt leur nécessaire dépendance à l’autre. C’est leur partenaire qui les définit en tant que personne, et doit dicter leur conduite présente et future.

 

La sexualité hétérosexuelle, un instrument de domination ?

La pénétration demeure le point d’orgue des relations sexuelles entre hommes et femmes. Sans elle, point de salut : elle définit de manière quasi-universelle ce qu’est un « véritable » rapport sexuel. Or, seulement 25% des femmes parviennent régulièrement à jouir par ce biais (50% jouissent « parfois » avec la pénétration, 20% ne jouissent jamais par ce biais et les 5% restants n’ont jamais d’orgasmes, quel que soit le moyen utilisé) (source : The Case of the Female Orgasm, Harvard University Press).

La réalité biologique est inéluctable : la pénétration, érigée comme mesure ultime de l’acte sexuel, apporte plus de plaisir aux hommes qu’aux femmes. Et si le clitoris – seul organe humain dédié exclusivement au plaisir, rappelons-le – commence à se tailler sa part du lion, il n’en demeure pas moins l’un des grands oubliés de la sexualité. Il y a donc, dès le départ, une inégalité dans la façon dont nous faisons l’amour. Et dont nous accédons au plaisir.

Mais cela n’est rien en comparaison des autres inégalités qui ont cours dans la sexualité hétérosexuelle. Viols conjugaux (voir les chiffres au début de l’article), coercition sexuelle, rapports sexuels qui tournent au rapport de forces avec des coups, des insultes, des pratiques non consenties, influence grandissante du porno mainstream qui promeut une vision déshumanisante du sexe, mais aussi des femmes, revenge porn, prévalence de la hookup culture

Avec, en point d’orgue, le risque toujours présent d’une grossesse non désirée. Ce sont bien les femmes qui sont le plus à risque en matière de sexualité, même lorsqu’elles pensent avoir des rapports avec une personne « de confiance ». La misogynie qui structure notre société se retrouve en effet jusque dans les relations les plus intimes. Faire l’amour, en dépit de ce que l’expression pourrait laisser imaginer, ne signifie pas toujours faire corps avec une personne qui vous respecte, et se soucie de votre consentement et de votre plaisir. Cet article du blog Antisexisme.net est à ce sujet très éclairant.

Questionnons également « l’attrait » de la soumission pour les femmes. Des quelques études qui ont été réalisées sur le BDSM (bondage, domination, soumission, sadomasochisme), il ressort qu’une majorité d’hommes (61%) affirment être exclusivement ou principalement dominants, tandis qu’une majorité de femmes se disent exclusivement ou principalement soumises (69%).

Un hasard ? Certainement pas. S’il est facile de refourguer ces chiffres sous le tapis de la préférence individuelle, il convient de s’interroger sur ce qui pousse les femmes à se complaire dans une position de soumission. Parce qu’elles ont intégré leur (supposée) infériorité sociale ? Parce qu’on leur a appris que le pouvoir n’est pas censé être un attribut féminin ? Parce qu’elles sont si habituées aux oppressions, aux diktats, à la sujétion, qu’il leur est difficile de ne pas reproduire ce modèle dans l’intimité de la chambre à coucher ? Cela peut paraître anodin, d’autant plus lorsque cette pratique est consentie, mais le fait que tant de femmes éprouvent de l’excitation à se faire traiter de « chienne » ou de « grosse salope » par leur partenaire durant les ébats dit bien quelque chose de notre société sexiste. Et si une femme peut elle aussi insulter son partenaire, ce schéma semble beaucoup plus rare – de toute façon, les insultes à connotation sexuelle à destination des hommes n’existent quasiment pas.

De là à dire que les inégalités de genre se reproduisent dans les chambres à coucher des individus, il n’y a qu’un pas que je m’autorise largement à franchir.

Enfin, la sexualité des femmes est encore et toujours utilisée pour les punir. Si elles sont vierges, ce sont des coincées. Si elles ont des rapports sexuels, ce sont des putes. Si elles sont violées, c’est forcément leur faute. Si elles tombent enceintes, elles l’ont bien cherché. Si elles souhaitent avorter, on tente parfois de les culpabiliser et de leur mettre des bâtons dans les roues. Bref, comme disent les Américains : you can’t win. Le sexe est tour à tour utilisé comme une mesure de rétribution, un vecteur de honte, et un instrument de domination.

under-water-1819586_960_720

 

Partage des tâches, enfants et carrière

En France, selon une étude de 2016 de l’OCDE, 73% des tâches ménagères sont réalisées par les femmes. Ces tâches restent très genrées : les femmes sont 83% à trier le linge et faire la lessive contre 21% des hommes, 81% à repasser contre 20% des hommes, 78% à laver les sanitaires contre 22% des hommes. En outre, selon l’INSEE, 82% des femmes en couple déclarent s’occuper des courses, et 80% de la préparation des repas. Les hommes, eux, restent préposés au bricolage et au jardinage, activités forcément plus valorisantes qu’un récurage de toilettes ou un ramassage de chaussettes sales.

A cet égard, les chiffres sont édifiants : 43% des Français-e-s estiment qu’en général les hommes ont moins de dispositions naturelles que les femmes pour les tâches ménagères et 46% pensent que les hommes ont plus d’aptitudes pour le bricolage et les femmes pour les tâches ménagères (source : Enquête Ipsos-Ariel 2018)

De fait, la logistique du foyer repose encore majoritairement sur les femmes, qu’il s’agisse de faire la cuisine, de s’occuper des cadeaux de Noël ou de prendre les rendez-vous médicaux. C’est sur leurs épaules que repose la charge des enfants, quand il y en a (elles sont considérées par défaut comme le « parent principal »), mais aussi du conjoint.

Cette attente sociétale se retrouve d’ailleurs dans de nombreux éléments de langage du quotidien. Ne dit-on pas d’un homme qu’il « aide » sa femme lorsqu’il prépare à manger ou fait le ménage, tâches qui lui incombent pourtant de manière égale ? Ne s’émerveille-t-on pas des pères qui, le temps d’un après-midi, « prennent les enfants » pour les emmener au manège ou au cinéma, comme si le simple fait pour un homme de tenter une incursion sur un territoire socialement réservé au féminin relevait de l’impensable ? A côté de l’inégalité de répartition des tâches ménagères, les femmes demeurent victimes de l’injonction à prendre soin des autres, quitte à s’oublier elles-mêmes. Elles ne doivent pas seulement « tenir le foyer » : la charge émotionnelle leur incombe également. C’est à elles qu’il revient de consoler, rassurer, écouter, panser les plaies ; d’être serviables, aimables, prévenantes. On attend d’elles une humeur égale, un soutien sans failles, une attention de tous les instants.

Mais au-delà du prosaïsme de la vie quotidienne, c’est aussi la vie professionnelle des femmes qui souffre. C’est leur carrière qui est la plupart du temps mise en parenthèses, que ce soit pour s’occuper des enfants ou suivre le conjoint dans ses tribulations professionnelles. Le caractère genré de ce type de sacrifice s’explique très simplement : les femmes françaises sont 75% à gagner moins que leur partenaire, et leur salaire – tout comme leur vie professionnelle en général – reste souvent considéré comme accessoire. Ainsi, 55% des femmes s’arrêtent de travailler ou réduisent leur temps de travail au-delà de leur congé maternité à la naissance d’un enfant. Par contraste, seuls 12% des pères modifient leur temps de travail.

Avec des carrières en dents de scie voire des arrêts complets de leur vie professionnelle, se pose la question de la dépendance économique des femmes. Car le fait de dépendre d’une tierce personne pour subvenir à ses besoins constitue un danger évident (en plus de créer une dynamique de pouvoir inégalitaire dans la relation), d’autant plus lorsqu’on sait que 45% des mariages finissent par un divorce. Et que cela réduit considérablement la possibilité de quitter la relation en cas de problème. L’autonomie financière étant une forme de pouvoir, tout ce qui l’entame (congé parental prolongé, retrait temporaire ou définitif du marché du travail, recours au temps partiel, renoncement à sa carrière pour privilégier celle du conjoint…) doit être vu comme une menace pour l’égalité.

 

Réussir son couple : un poids sur les épaules des femmes

Impossible de ne pas être tombé-e au moins une fois sur l’un de ces articles au titre évocateur : « Comment garder un homme en 10 leçons », « Comment le rendre fou amoureux de vous » ou « Comment faire durer son couple ».

C’est un fait que la charge du maintien de la relation de couple repose presque exclusivement sur les femmes. Et pour cause : c’est elles qui sont censées désirer l’amour romantique, et sa pérennité. Elles sont en tout cas éduquées dans ce sens.
C’est elles, aussi, qui sont bombarbées d’injonctions contradictoires, de conseils relationnels plus ou moins foireux, d’articles sur ce que veulent les hommes, ce que préfèrent les hommes, comment pensent les hommes, elles encore qui sont sommées de ne pas « dévoiler leurs sentiments trop vite », « d’attendre avant de coucher pour la première fois », de ne pas « se montrer trop exigeantes », d’entretenir la flamme avec « des petits plats faits maisons et des tenues sexy », de faire des « concessions » dans leur couple, de se montrer « conciliante et agréable », de « prendre sur elles », de ne pas trop « écraser l’autre ».

Les hommes sont présentés comme un peuple étrange et résolument différent ; leurs us et coutumes représentent un sujet d’étude sans fin pour la presse féminine qui contribue à légitimer cette idée d’un fossé infranchissable entre les hommes et les femmes, notamment en matière d’amour. Ainsi, pour atteindre ce qu’on leur présente depuis toujours comme le Graal – une relation de couple sérieuse et exclusive – les femmes sont enjointes à modeler leur comportement en fonction de ce qu’attendent les hommes. Elles sont sommées de cacher honteusement leurs véritables attentes, d’user de stratégies diverses et variées, de faire semblant d’être quelqu’un d’autre, de se couler silencieusement dans le moule de la fille cool, toujours prête à tailler des pipes et à cuisiner de petits plats pour son mec avec le sourire. Inutile de souligner que ces parades et ce camouflage incessants, ce travail émotionnel pour devenir non pas la meilleure version de soi-même mais l’avatar d’une femme factice, avec en ligne de mire le reniement de ses convictions profondes, sont un frein à l’épanouissement personnel.

Et pendant ce temps-là, les hommes peuvent rester avachis dans le canapé en vieux jogging, une canette de bière à la main : tout le monde se fout bien de leur potentielle désirabilité, de ce qu’ils peuvent apporter de positif dans leur couple et de la façon dont ils pourraient, eux, s’améliorer.

Il me reste encore à trouver un seul article où l’on conseille aux hommes de prendre soin de leur partenaire et de bichonner leur ego, de rester désirable et attirant en s’épilant les poils des couilles, d’être prévenant, agréable et à l’écoute, de faire des compromis, de ne pas se montrer trop exigeant, d’entretenir la flamme en organisant des dîners aux chandelles et des voyages en amoureux, en testant de nouvelles positions et en achetant des caleçons sexy. Entre autres.

L’homme en tant que référent universel est érigé en baromètre du couple, la réussite de celui-ci étant mesurée à l’aune de sa propre satisfaction. Se sent-il épanoui dans sa relation ? Ses besoins sexuels sont-ils assouvis ? Est-il suffisamment stimulé par sa compagne pour ne pas avoir envie d’aller voir ailleurs ? Cette préoccupation unilatérale pour la satisfaction de l’homme créé une asymétrie de pouvoir dans la relation, en plaçant l’homme comme unique décisionnaire du couple tandis que la femme reste désespérément soumise aux variations de ses humeurs. Ses émotions, ses états d’âme, ses frustrations potentielles sont superbement ignorées. Madame doit donner envie, mais personne ne s’inquiète de savoir si Madame elle-même mouille encore.

On retrouve d’ailleurs ce biais sexiste lorsqu’un homme marié ou en couple commet une infidélité. Au lieu de blâmer le principal coupable (l’homme infidèle), la société préfère culpabiliser sa conjointe en pointant du doigt ce qu’elle n’a pas fait correctement. Si son homme est allé voir ailleurs, c’est parce qu’elle ne lui accordait pas suffisamment d’attention / se montrait trop castratrice / ne mettait pas assez de culottes en dentelles / consacrait trop de temps à sa carrière / se laissait aller physiquement / ne faisait pas assez d’efforts pour entretenir le désir (la liste des potentiels manquements est bien entendu non exhaustive…).

Comme si les relations amoureuses étaient un jeu vidéo dans lequel le personnage féminin devait marquer le maximum de points, sous peine de voir son partenaire lui échapper à jamais. Comme si les histoires d’amour n’étaient pas le fait de deux personnes, mais d’une seule – celle qui possède un sexe féminin.

 

Conclusion

Au travers de ces exemples non exhaustifs, on constate donc que les relations amoureuses entre les femmes et les hommes ne sont pas épargnées par le système patriarcal.

Le couple, loin d’être un rempart aux oppressions sexistes, peut ainsi se révéler un véritable catalyseur d’inégalités. C’est souvent au cœur de cet endroit intime que les femmes performent, puis « confirment » le rôle qui leur a été assigné, celui d’une ménagère, d’une citoyenne de l’ombre, d’un deuxième sexe.

Sans parler des cas les plus extrêmes (violences physiques et mentales, mise sous dépendance…), le couple est aussi l’un des lieux où les femmes apprennent la docilité, en pensant parfois faire de simples concessions. Un lieu où elles apprennent à parfaire leur rôle de femme, rôle socialement et culturellement construit mais dont les conséquences ne sont pas moins réelles. Un lieu qui exacerbe les spécificités du genre, et qui met en exergue, peut-être plus qu’aucun autre, les contrastes artificiels entre féminin et masculin.

C’est aussi dans le couple que de nombreuses femmes expérimentent pour la première fois l’inégalité. Parce qu’elles se retrouvent à prendre en charge la quasi-totalité des tâches ménagères. Parce qu’elles sont celles dont la carrière et les aspirations passent en second. Parce qu’elles ont moins de pouvoir économique – et donc moins de pouvoir de décision – que leur conjoint. Parce que leur « rôle » finit par les rattraper, un jour ou l’autre, et que la pression sociale les exhorte à s’en emparer sans faire de bruit.

Quelle solution, alors ? Avoir conscience de ses propres biais et stéréotypes sexistes est un commencement. On peut – et on doit – faire l’effort de combattre ses automatismes, de repousser ses réflexes, d’harmoniser les rôles. Bien choisir son partenaire semble également important. Avant de s’engager sur le chemin cahoteux de la vie avec un partenaire potentiel, il faut s’assurer que nos idées, nos aspirations, nos attentes concordent. La communication – mais aussi l’observation – sont la clé. Et sans vouloir faire la promotion des hommes féministes (ils restent rares, il n’y en aura donc pas pour tout le monde) : ne sont-ils pas censés être de meilleurs partenaires ? A bon entendeur !