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Pères encensés, mères épuisées

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360brain ©

 

Papa, maman : un double standard particulièrement prégnant

L’idée de cet article m’est venue alors que je lisais Voici dans la salle d’attente du dentiste sur mon canapé. En une du magazine, des photos du comédien Gad Elmaleh se promenant au parc avec son fils : « Gad Elmaleh : un papa solo qui assure ». Jusque-là, tout va bien.

Mais en lisant cet article dithyrambique, une sensation d’agacement a commencé à m’envahir. Déjà, l’expression « papa solo » est à relativiser puisque G.E n’a pas la charge exclusive de son fils, et qu’il vit en plus… à 9000 km de celui-ci. Mais la véritable question est celle-ci : est-on si en retard que nous en sommes encore à nous extasier d’un père qui emmène jouer son fils au parc ? A-t-on jamais vu un magazine people tomber en pâmoison devant une star qui emmènerait sa fille manger une glace ?

Je n’ai rien contre Gad Elmaleh, mais il est temps de dénoncer ce double standard parental qui consiste à glorifier les pères qui font une fois ce que les mères font tous les jours. 

Loue-t-on fréquemment la dévotion des mères qui préparent des purées de carotte à leur enfant ? A-t-on l’habitude de se pâmer devant une femme qui promène un landau dans la rue ? (diantre ! elle s’occupe de son enfant !) Qualifie-t-on « d’héroïnes » ces femmes qui mènent tout de front à la maison, de la préparation des repas à l’aide aux devoirs, en passant par les trajets école-maison et le récurage de la salle de bains ? (alors même que leur conjoint, pourtant tout aussi responsable en théorie, sirote tranquillement son café sur le canapé) (désolée pour le cliché) (qui se vérifie souvent)

Bien sûr, ces questions sont purement rhétoriques. Dans l’inconscient collectif, l’idée que les femmes doivent se vouer à leurs enfants est une évidence, tandis qu’il n’est attendu des hommes en la matière qu’un investissement minimal.

*

Pour illustrer ce double standard, prenons un exemple simple. Imaginons un couple lambda, doté de deux charmants enfants, et mettons les en situation. Supposons que le travail de papa l’emmène en voyage professionnel pour quelques jours : personne ne s’extasiera sur le fait que sa conjointe s’occupe entièrement des mômes pendant ce temps-là. En fait, tout le monde considérera cette situation comme normale, bêtement évidente. C’est son rôle, après tout, non ?

Maintenant, inversons les rôles. Imaginons que maman parte en voyage d’affaires ou pire ! en week-end entre copines. Le pauvre papa écope de la charge des enfants, et les réactions se font tout d’un coup différentes, allant de la pitié (elle le laisse seul avec les gamins ?) à l’admiration (il a réussi à survivre à une soirée couches et coquillettes ?). À la fin, le bonhomme se fait acclamer par la foule en délire comme s’il venait de mettre au point un vaccin contre le sida.

« Si je sors une fois en la laissant à son père, c’est un père courage, et moi je suis une mère pas assez impliquée (pensez-vous : je suis sortie sans mon enfant pour aller au cinéma !) » écrit ainsi une jeune mère sur Internet…

 

Oui, nous en sommes encore là : une mère qui s’absente une ou deux soirées par semaine pour se consacrer à ses loisirs est un monstre en puissance, mais un père qui s’occupe de son nourrisson une fois par mois mérite une médaille. C’est qu’il est un homme, voyez-vous, et les hommes ont autre chose à faire que de torcher des fesses pleines de caca (tandis que les femmes accèdent à une forme de transcendance en manipulant de la merde, c’est bien connu).

Et de fait, ils sont nombreux, ces hommes, à s’absenter dans la semaine ou à rentrer très tard du travail, laissant leur compagne se débrouiller avec l’intendance domestique et enchaîner les « doubles journées » comme une coureuse de marathon. Une situation qui peut vite conduire à des rancœurs larvées et des conflits… puis à l’explosion.

La « faute » ne revient pas aux hommes pris dans leur individualité (même si certains profitent à n’en pas douter d’une situation dans laquelle ils sont de facto avantagés), mais à un système inégalitaire qui infériorise, dans la théorie comme dans la pratique, le féminin.

L’équation est simple à résoudre : si les femmes sont globalement moins payées, si leurs carrières sont considérées comme moins importantes, si l’option « rester à la maison » leur revient par une sorte d’automatisme alors même qu’elle n’est jamais conçue comme une possibilité pour leur conjoint, si l’éducation des enfants continue d’être vue comme une tâche naturellement « féminine », alors il n’est guère étonnant que les femmes continuent à prendre en charge les deux tiers du temps parental (un déséquilibre qui s’accroît avec le nombre d’enfants).

Avant d’être un problème individuel, c’est un problème sociétal et systémique.

 

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Mon père, ce héros

L’existence de ce double standard se révèle particulièrement dans la sémantique : un homme qui s’occupe de ses enfants est un héros, une femme qui fait la même chose est juste… une mère.

Et les petites phrases du quotidien en disent long sur nos représentations collectives des rôles parentaux :

« Mon mari garde les enfants ce soir » (variante : « mon mari fait du baby-sitting »)

« Je culpabilise de lui avoir laissé les enfants pour le week-end » (comme s’il s’agissait de lui refourguer un colis encombrant dont il n’avait jamais fait la commande)

« Il ne m’aide pas beaucoup à la maison » (le verbe « aider » sous-entendant qu’il revient aux femmes de se taper l’ensemble des tâches ménagères et que les hommes n’ont qu’une fonction accessoire dans l’affaire : or, un homme n’a pas à « aider », mais simplement à faire sa part, celle qui lui revient de fait)

 

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L’héroïsme à géométrie variable

 

Papa change les couches ? Cuisine des petits pots maison ? Se lève la nuit pour donner le biberon ? C’est un HÉROS.

Mais quand maman fait la même chose, point de regards attendris. Elle ne fait qu’accomplir son « devoir » : la société n’attend pas autre chose de sa part. En revanche, qu’elle faillisse à sa mission, ne serait-ce que pour un jour, et le monde entier lui tombera dessus.

Il y a tout de même quelque chose de fascinant dans ce système patriarcal qui se débrouille toujours pour retourner les choses à son avantage. Ainsi, les activités estampillées « féminines » comme la cuisine, la couture ou l’éducation des enfants sont dévalorisées quand elles sont exercées par des femmes, mais elles gagnent instantanément en prestige dès lors que des hommes s’en emparent.

 

(Dé)charge mentale

L’investissement des pères, même minimal, même gratifiant – j’emmène ma fille jouer au cerf-volant plutôt que de me taper la réunion parents-profs – est donc un peu comme certains mots au Scrabble : il compte triple. De fait, il reste considéré comme une singularité qu’il convient de pointer du doigt et de récompenser, alors même que l’investissement des mères est considéré comme allant de soi. 

Le problème vient du fait que nous continuons à genrer la parentalité au féminin.

Ironie de l’histoire, cependant, plus la tâche à effectuer est intéressante et/ou valorisante (partager des loisirs, régler un conflit, imposer son autorité, inculquer des savoirs …), plus nous consentons à inclure les pères.

Selon une étude de 2013 de la DREES (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques), les activités parentales restent une prérogative féminine : les femmes passent 2,1 fois plus de temps que les hommes à s’occuper des enfants. Mais il n’y a pas qu’une différence de durée : les activités réalisées ne sont pas non plus les mêmes.

Ainsi, les temps parentaux liés aux soins et aux déplacements sont plutôt réalisés par les femmes, tandis que les temps parentaux liés aux loisirs incombent plutôt aux hommes.

En résumé, les mères s’occupent de la logistique pénible du quotidien (prendre les rendez-vous médicaux, donner à manger, changer les couches, faire la lessive, etc) tandis que les pères écopent de la partie plus « fun » de la parentalité, à savoir les jeux, la détente et la transmission des savoirs.

Sans oublier la fameuse charge mentale, ce nuage invisible qui vient se greffer à l’intendance tangible du foyer et dont les femmes écopent en grande majorité : penser aux courses à faire, au rendez-vous à prendre, au pantalon à recoudre, au dîner à préparer, au rappel de vaccin à faire, aux cadeaux d’anniversaire à acheter, etc.

 

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« Fallait demander », Emma ©

 

Cette division inégalitaire des tâches n’est pas le fruit d’un processus « naturel ». Ce qui est en cause, c’est un modèle culturel séculaire qui fait de la mère le parent et référent principal et du père un élément accessoire, presque décoratif. Une sorte d’arrière-plan aux lignes floues : on sait qu’il est là, on sait qu’il existe, mais son rôle reste indéfini. Plusieurs éléments sont à blâmer :

  • L’absence de représentations des pères dans les médias – ou en tout cas le manque de variété de celles-ci, le modèle « standard » restant le père occupé par sa carrière et peu impliqué dans l’éducation de ses enfants
  • Le peu d’informations disponibles sur la paternité, qu’il s’agisse de livres, de magazines, de sites Internet ou d’émissions télé
  • L’encadrement insuffisant des pères à la maternité
  • La durée ridiculement courte du congé paternité.

Mais aussi une culture et une tradition sexiste bien ancrée, qui associe les femmes à une maternité omnipotente, totale et instinctive, comme si celles-ci avaient le maniement de la couche Pampers et l’expertise en prise de rendez-vous médicaux dans le sang.

Ainsi, lorsque j’étais enfant, dans les années 90/2000, la fin de la journée d’école était nommée « l’heure des mamans ». J’ignore ce qu’il en est désormais, mais lorsque je passe devant l’école de mon quartier, les personnes qui attendent devant sont quasiment toutes… des femmes.

Cette inégale répartition de la charge parentale se traduit notamment par l’existence de nombreux forums et blogs de « mamans » et par une avalanche de magazines, livres et manuels d’éducation qui ne s’adressent pas aux parents, mais aux mères.

Comment s’étonner que les hommes se n’investissent pas dans leur rôle de père, si on omet de les inclure dans les discussions sur la parentalité ? Nous avons un effort colossal à faire pour apposer un caractère neutre à la parentalité, et redonner aux pères la place qui leur incombe. 

 

La soumission consentie des femmes à un destin maternel

Un problème demeure : la soumission volontaire des femmes à leur (unique) rôle de mère. Beaucoup se complaisent en effet dans cette fonction, y trouvant une identité pour laquelle elles seront socialement reconnues et valorisées.

Si les femmes sont toujours perdantes à ce jeu, et si d’ailleurs beaucoup souffrent des sacrifices qu’elles ont dû faire à la naissance de leurs enfants, il reste qu’endosser le rôle de la « mère de famille parfaite », le nez dans ses petits pots maison et sa poussette high-tech, est souvent l’option la plus facile – plus facile, en tout cas, que de revendiquer son droit à une carrière épanouissante, du temps pour soi ET une vie de famille.

La pression sociale, ce monstre aux crocs acérés, veille en effet au grain…

 

A l’occasion de la Fête des mères, la marque Playtex – pensant sans doute faire une bonne action – a publié sur son compte Facebook la phrase suivante : « Maman (n.f) : Femme accomplissant bénévolement les tâches de 20 personnes au quotidien »

Dans les commentaires, personne ou presque n’a relevé le fait que cette phrase en apparence innocente contribuait à banaliser l’exploitation domestique des femmes, celle-ci étant supposée, en plus, faire tendrement sourire – ah ! être une esclave, dans la joie et la bonne humeur

De manière tout à fait sournoise, ce genre de petite phrase peut en effet passer pour une valorisation émue des « qualités » dites féminines, comme l’esprit de sacrifice, la dévotion, la patience et la minutie. Qu’on ne tombe pas dans le piège : la fameuse glorification de « l’essence féminine » ne sert qu’à nous asservir un peu plus.

En effet, ces qualités ne sont pas innées : elles sont savamment inculquées, au travers d’une éducation qui prépare les femmes à leur futur rôle d’épouse et de mère. En outre, l’assignation des femmes au travail domestique ne peut fonctionner sans son corollaire, à savoir l’exclusion de ces dernières des sphères du pouvoir.

Tant que les femmes continueront à consentir avec bonne humeur à leur propre servitude, rien ne changera – les lois pourront nous aider, mais sans le changement de mentalité qui doit les accompagner, elles resteront d’un piètre secours.

Prenons conscience de ceci : romantiser ou même tourner en dérision l’exploitation domestique des femmes n’apportera jamais rien, si ce n’est toujours plus d’exploitation.

 

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*

Plus je lis à ce sujet, plus je suis convaincue que la maternité est la principale entrave à l’égalité réelle entre les femmes et les hommes. La première étape est donc de changer les mentalités : la seconde, de modifier les structures existantes.

Le but étant que les hommes et les femmes s’occupent des enfants et des tâches ménagères à part égale, et que les femmes, en conséquence, ne souffrent plus d’un « malus maternité » sur leur carrière (et leur temps de loisir, et leur liberté) en mettant au monde un enfant.

C’est pour cela que nous devons militer pour une modification substantielle du congé paternité (il s’élève aujourd’hui à 11 misérables jours et n’est pas obligatoire). Las, le gouvernement paraît s’en tamponner comme de son premier conseil des ministres : Emmanuel Macron s’est récemment opposé à un projet de directive européenne prévoyant d’instaurer dans chaque pays membre un congé parental de quatre mois, dont deux non transférables d’un parent à l’autre.

En attendant, la naissance d’un enfant continue à creuser les inégalités dans les couples hétérosexuels – et par extension, entre les femmes et les hommes. Comment lutter aujourd’hui contre l’asservissement progressif des jeunes mères, elles qui se retrouvent très souvent seules à la maison pendant plusieurs semaines ou mois, tandis que leur conjoint retourne vaquer à ses occupations extérieures ? Une fois que les premières habitudes sont prises, une fois que chaque parent s’est installé dans son rôle « traditionnel » (avec le manque de temps, de sommeil, d’énergie, il est en effet plus facile d’aller vers le stéréotype), il est difficile d’impulser un changement de dynamique.

En 1981, l’écrivaine Annie Ernaux décrivait déjà dans « La femme gelée » sa condition de femme et de mère enchaînée au travail domestique.

Trente-huit ans plus tard, quels progrès avons-nous réellement fait ?

 

Nota Bene : Évidemment, il existe aussi de nombreux de pères impliqués, qui ne se reposent pas éhontément sur leur compagne et prennent leur part de manière égale.  Certains font même le choix de rester au foyer. Et pour ces hommes, un autre problème se pose : le mépris social qu’engendre leur « inactivité », et les soupçons de « démasculinité » qui pèsent sur eux, faute de correspondre au modèle archaïque de l’homme alpha qui sue toute la journée pour ramener le bifteck à la maison. Mais c’est encore un autre sujet…
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Le péril du genre

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Ou comment les stéréotypes nous font du mal.

 

24 heures de la vie d’une femme

7h30 – Le réveil sonne. Vous vous traînez jusqu’à la cuisine et allumez la radio. Vous prenez votre petit déjeuner au son d’une blague sexiste, suivie de l’énième interview d’un individu de sexe masculin.

8h30 – Il est temps de partir au boulot. Si vous prenez la voiture pour vous rendre au travail, vous écoutez une seconde blague sexiste à la radio. Vous tentez un sourire vaincu, et remarquez une tache de confiture sur vos dents. Si vous prenez le métro, vos yeux tombent sur une publicité géante pour des compléments alimentaires visant à obtenir le parfait « beach body ». Vous fixez cette paire de fesses en gros plan, dubitative.

9h – Vous arrivez au travail. L’un de vos collègues vous salue d’un « cette robe te met drôlement en valeur, aujourd’hui ».

10h30 – Vous arrivez avec 5 minutes de retard à votre première réunion. Votre collègue (toujours le même) vous gratifie d’un : « bah alors, tu t’es perdue ? » Un autre renchérit avec « en même temps, les femmes sont pas réputées pour avoir le sens de l’orientation ! » Rires gras.

12h – Allez, il est l’heure de se détendre ! Espérant rire un peu, vous accompagnez votre sandwich jambon-beurre d’une vidéo Youtube riche en clichés sexistes. Raté.

14h – Vous passez devant une salle de réunion entrouverte. Les membres du comité de direction de votre entreprise, presque tous de sexe masculin (serait-ce une coïncidence ?) en sortent d’un pas raide.

16h – Vous n’avez plus de thé, vous vous rendez donc au supermarché du coin pour en racheter. Dans les rayons, vous hésitez entre la tisane spéciale « femme » aux délicats pétales de rose et le thé noir de GROS BONHOMME aux arômes boisés. Si vous achetez du thé pour homme, vous demandez-vous, est-ce que quelque chose de grave va se produire ?

18h – Vous sortez du travail. Direction : les magasins. Il est temps de faire un peu de shopping ! Dans le rayon femmes, vous tombez successivement sur un sweat-shirt « Princesse », un pull « Attachiante », un tee-shirt « Boudeuse » et une trousse de toilette « C’est moi la plus belle ». Vous cherchez à tout hasard le modèle « C’est moi la plus intelligente ». Visiblement, il n’existe pas.

18h30 – Vous vous dirigez à présent vers le magasin de jouets pour acheter un cadeau à votre nièce. Le vendeur, très affable, vous dirige vers le rayon filles (c’est aimable à lui, vous auriez pu vous tromper). Vous êtes accueillie par une explosion de rose et de paillettes : dans les rayons, c’est une profusion de poupées, d’aspirateurs et de tables de repassage en plastique. Pas convaincue, vous finissez par acheter un jeu de construction au rayon garçon en ayant l’impression de commettre un acte de rébellion un peu fou.

19h30 – Une fois rentrée chez vous, vous allumez la télé et branchez votre cerveau sur « Touche pas à mon poste », une émission aussi divertissante que riche en culture du viol, en sexisme et en slut-shaming. Un peu dépitée, vous zappez sur une chaîne d’info, où cinq hommes autour d’une table donnent leur avis (dont tout le monde se fout) sur l’actualité. Où sont les femmes, avec leurs gestes plein de charme ? Pas ici, en tout cas.

20h – A la télé, une publicité pour une marque de couches montre une femme radieuse, en train de bercer un marmot potelé. « Élue meilleure marque de couches par les mamans », clame fièrement la voix off. Et les papas ? Visiblement, ils avaient autre chose à foutre. Tiens d’ailleurs, la pub suivante montre un homme en train de conduire une voiture d’une main habile, lunettes de soleil fumées sur le nez. Conduire des bagnoles ou changer les couches : de toute évidence, il faut choisir !

21h – Vous trainez machinalement sur Facebook, l’œil torve. Vous tombez sur la page « Madame Connasse » (suivie par plus de 2,5 millions de personnes), qui vend de charmants tee-shirts « Pupute » entre deux publications de memes sur les chieuses et les femmes qui ne savent jamais ce qu’elles veulent, hihihi. Consternée, vous décidez d’aller plutôt sur Instagram, où vous espérez trouver de belles images et des phrases « inspirantes ». Bien mal vous en a pris : ce n’est là qu’une profusion de corps à l’esthétique irréelle et de mères qui publient les photos des petits déjeuners parfaits de leurs mômes tout aussi parfaits. La maman ou la putain : pour les femmes, en 2019, le choix est encore visiblement restreint.

22h – Allez, stop aux écrans, un peu de lecture ne fera pas de mal ! Vous ouvrez le magazine ELLE « Spécial rajeunir », illustré par des mannequins de 22 ans et demi. Vous le refermez cinq minutes plus tard avec la conviction que vous êtes vieille, moche et que vous ne faites pas assez d’efforts pour gommer votre cellulite.

22h30 – Peut-être vaudrait-il mieux lire un bon bouquin ? D’expérience, vous savez pourtant que la littérature – surtout quand elle est le fait d’hommes – n’est pas forcément plus riche en représentations féminines.

23h – Épuisée, vous décidez d’aller vous coucher. Vous éteignez les lumières et vous glissez dans votre lit. Demain sera un autre jour…

Ou pas.

 

La fabrique du genre

C’est un fait : la représentation des femmes dans les médias, la publicité, la culture et les réseaux sociaux est un frein pour l’égalité.

Il suffit d’ouvrir les yeux pour constater que les mêmes clichés sont toujours à l’œuvre : les femmes y sont continuellement représentées comme superficielles, jalouses, compliquées, vénales, stupides, tournées vers la sphère domestique, en proie à leurs émotions et obsédées par leur apparence. Que ce soit à la télé, à la radio ou sur Youtube, les pseudo différences entre les hommes et les femmes sont perpétuellement exploitées, soulignées et exacerbées sous couvert d’humour. Il y a là un véritable sexisme itératif, d’autant plus difficile à dénoncer qu’il n’a l’air de rien. 

Dans un rapport publié en janvier dernier, le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes a épinglé le « sexisme ordinaire » des matinales radio et de nombreuses vidéos sur Youtube. Sur l’ensemble des radios écoutées, 71 % des chroniques contenaient des références sexistes. « [Elles] participent à une idéologie qui représente les femmes comme étant inférieures aux hommes », a souligné la présidente du Haut conseil à l’Égalité, Danielle Bousquet.

À cela s’ajoute un autre problème : les femmes sont sous-représentées dans les médias. À la télévision, leurs prises de parole représentent moins d’un tiers du temps de parole total (32,7 %), un taux qui tombe à 32,1% pour la radio. Elles ne représentent que 27% des « invité.e.s politique » à la télé et à la radio, et 35% des expert.e.s invité.e.s dans les médias. Elles sont aussi peu nombreuses à figurer en couverture (et dans les pages) des magazines consacrés à l’économie et à l’entrepreneuriat.

Peut-on atteindre l’égalité dans une société qui se plaît à creuser artificiellement (pour faire rire, mais aussi pour faire vendre) les différences entre les sexes ? Sommes-nous condamné.es à vivre dans une société qui fabrique des femmes et des hommes, sans leur laisser la possibilité de se déterminer librement ?

Et surtout : les femmes sont-elles libres de leur destin, libres de leurs choix et de leurs ambitions dans un monde qui les réduit à une poignée de rôles prédéterminés ?

 

 

La menace du stéréotype

Il nous faut déjà nous demander dans quelle mesure les stéréotypes de genre affectent nos comportements, nos capacités, nos décisions… nos vies.

La notion de « menace du stéréotype » nous donne un premier exemple. Les psychologues américains Claude Steele et Joshua Aronson s’y sont intéressé pour la première fois en 1995, en voulant analyser les causes de l’échec scolaire de certaines catégories ethniques telles que les afro-américains.

La menace du stéréotype représente l’effet psychologique qu’un stéréotype a sur une personne visée par celui-ci. Par exemple, une femme qui prend le volant pourra être (consciemment ou non) affectée par le stéréotype selon lequel les femmes conduisent mal. Elle pourra éprouver la sensation d’être jugée à travers un stéréotype négatif visant son groupe social ou craindre de faire quelque chose qui pourrait confirmer ce stéréotype… ce qui aura pour effet, ironiquement, de provoquer une diminution de ses performances. Le stéréotype créé en effet une pression psychologique qui va avoir notamment pour conséquences une diminution de la confiance en ses capacités – et donc, de la performance.

Même des femmes convaincues de l’absurdité du stéréotype peuvent être amenées à penser qu’elles seront jugées par ce biais… et voir, en conséquence, leurs résultats et performances baisser.

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Stéréotypes en action

Les stéréotypes sexués (ensemble de caractéristiques arbitraires que l’on attribue à un groupe de personnes en fonction de leur sexe) ont donc un impact, en ce qu’ils inhibent les capacités, les inclinations et les ambitions (tant personnelles que professionnelles) des individus, les figent dans des identités immuables et les poussent à suivre des chemins tout tracés qui ne leur conviennent pas forcément.

Par ailleurs, stéréotypes et représentations genrées peuvent agir comme des prophéties auto-réalisatrices. C’est-à-dire, selon le sociologue Robert King Merton qui fut le premier à conceptualiser cette notion, des définitions d’abord erronées d’une situation qui vont finir par devenir vraies en suscitant ou en renforçant un certain comportement. Cette notion confirme l’influence qu’ont les croyances stéréotypées sur les individus, lesquels vont en conséquence adopter de nouveaux comportements ou renforcer des attitudes existantes pour se mettre en conformité avec cette croyance.

Un exemple : à force d’entendre que les femmes ne sont pas douées pour le bricolage, ces dernières vont intégrer ce stéréotype et finir par se persuader qu’elles sont incapables de changer une roue, utiliser une perceuse ou même installer un appareil électrique seules. Leurs potentielles compétences en la matière seront inhibées, un peu à la manière d’un bulbe qui, faute d’eau pour se nourrir, meurt avant même d’avoir éclos. Pourtant, les femmes ne sont pas moins prédisposées génétiquement au bricolage que les hommes ! Elles ont simplement été conditionnées depuis leur plus jeune âge à se désintéresser de ces tâches, les déléguant automatiquement aux hommes de leur entourage et échouant de fait à développer leurs compétences en la matière.

*

De manière globale, le partage des tâches s’acquiert très tôt ; il devient vite un automatisme, un impensé du quotidien. « C’est comme ça et pas autrement ». Si elle perdure, c’est parce que la division du travail domestique apparaît encore souvent comme un ordre « naturel ». Combien de femmes elles-mêmes sont persuadées d’avoir une sorte de compétence innée pour les tâches domestiques ? Or, si cette division sexuée est bel et bien inscrite dans notre héritage culturel, elle n’a rien de naturel ni d’évident. Elle est en réalité un construit social – aussi profondément incrusté qu’une tache de sang – qui se transmet de génération en génération, mais qu’il ne tient qu’à nous de renverser.

Même aujourd’hui où nous sommes beaucoup plus sensibilisé.e.s à ces questions, nous continuons à accoler au genre des caractéristiques vieilles de plusieurs siècles, et à déduire l’existence (ou la non-existence) des capacités et compétences d’un individu sur la simple base de son sexe. Ces raccourcis produisent des effets souvent dommageables sur les individus.

Ainsi, les petites filles sont très tôt dispensées de faire usage de leur force physique (« laisse, papa va porter les cartons »), et écartées des activités extérieures ou requérant l’utilisation d’outils/d’une certaine technique (bricolage, jardinage, électronique…). Les petits garçons, quant à eux, sont écartés des tâches à accomplir à l’intérieur du foyer pour apprendre à s’occuper de la voiture ou du jardin avec papa. Conséquence pour les filles : l’inhibition de leurs compétences techniques et de leur autonomie à l’extérieur du foyer. Pour les garçons, ce sera l’inhibition de leurs compétences « domestiques » et de leur autonomie à l’intérieur du foyer.  L’éducation genrée conditionne donc les destins des enfants en les incitant à développer une seule partie de leurs compétences, mais aussi à ne considérer qu’une seule dimension de l’horizon des possibles.

On sait qu’avant même la naissance de leur futur enfant, les parents réagissent différemment en fonction de son sexe et lui assignent des caractéristiques différentes selon que le fœtus ait un sexe masculin ou féminin. Le conditionnement commence donc in utero ; il se poursuit avec la socialisation genrée et l’influence de l’école, de la culture, des médias, des pairs. Sur ce sujet, des études ont d’ailleurs montré que, dès la crèche, les enfants jouent avec les jouets « conformes » à leur genre dès qu’ils se sentent observés.

Une étude de Rubin, Provenzano, et Luria (1974) a également montré que les parents ont des attentes différentes en fonction du sexe de l’enfant, et ce dès 24 heures après la naissance. À un groupe de pères et de mères auxquels on demandait leurs impressions sur leur bébé, le lendemain de sa naissance, les réponses étaient presque toujours stéréotypées. Ainsi, les parents décrivaient les garçons comme « grands et solides », tandis que les filles étaient « belles, mignonnes, gentilles ».

Dans la même veine, des études ont montré que les bébés de sexe masculin sont portés plus « vigoureusement » que les bébés de sexe féminin. Les adultes qui les entourent auront par ailleurs  tendance à leur prêter des qualités dites « viriles », comme la force et la détermination.

L’apprentissage du genre, qui peut être comparé à la répétition d’une pièce de théâtre, commence donc… avant la naissance.  On comprend que le conditionnement en soit d’autant plus puissant.

 

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J’ai eu de la « chance » : j’ai été éduquée exactement comme mon frère, c’est-à-dire à ne rien foutre à la maison. Ma mère s’occupait de tout.

Quand je suis partie de la maison, à 18 ans, je ne savais pas me faire cuire des pâtes. J’étais exactement comme ces hommes qu’on assiste toute leur vie durant, à qui on donne la becquée tout en lavant, pliant et repassant leur linge. Mes compétences en matière de cuisine et de nettoyage avaient été inhibées par mon éducation, par le fait d’avoir été continuellement assistée par ma mère qui me préparait mes repas et coupait ma viande, lavait mes vêtements, mes draps, ma chambre, et la maison dans laquelle je vivais.

J’ai fini par apprendre à me débrouiller seule, en prenant mon autonomie. Rien de tout cela n’était inscrit dans mes gènes – ce serait si commode… ! La réalité, c’est que quand plus personne n’est là pour laver vos culottes ni préparer votre dîner, on apprend assez miraculeusement à se sortir les doigts du cul – si je puis dire.

Mais en tant que fille, j’ai aussi été victime du syndrome du « laisse, papa va s’en occuper » dès que j’essayais de faire marcher un appareil électrique ou de résoudre un problème « technique ». Je ne bronchais pas, laissant effectivement papa s’en occuper. Résultat : mes compétences en bricolage se réduisent aujourd’hui à changer des ampoules, brancher des appareils électriques, planter des clous et monter des jouets Kinder – ce qui a indubitablement ses limites.

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Le fait d’être une femme ou un homme détermine un certain nombre de paramètres – notamment biologiques. Néanmoins, la nature n’a qu’un rôle accessoire à jouer dans la détermination de nos identités de genre : c’est bien la culture et le poids de son lourd héritage qui, aujourd’hui, fabrique des femmes et des hommes en masse. Par culture, il faut entendre la société dans laquelle nous vivons, avec son lot de représentations (1), de symboles, de stéréotypes (2), de préjugés (3), de croyances, d’idées reçues et de biais de genre.

Et si naître femme n’a aujourd’hui plus rien d’une tragédie, le sexe est encore un déterminant dans la définition de l’avenir de chacun.e. Même si nous n’en avons pas toujours conscience, il conditionne les choix, les rêves, les prises de décision, les peurs, les ambitions… et donc la vie des individus tout entière. Exemples en plusieurs points :

  • L’orientation scolaire : les filles restent massivement orientées vers les filières du care (santé, social, aide à la personne) et les professions administratives (dont l’assistanat). À l’université, elles composent 74 % des étudiant.e.s en langues, 70 % en lettres et 68 % en sciences humaines et sociales, contre 38,7 % des effectifs des formations scientifiques de l’université, hors DUT. Par ailleurs, selon les données 2015-2016 du Ministère de l’Éducation Nationale, 60% des étudiant.e.s dans les filières scientifiques et techniques sont de sexe masculin. Si les inégalités de salaire sont multifactorielles, elles commencent donc dès le collège ou le lycée, au moment où il faut choisir son orientation.
  • La division sexuelle du travail : conséquence de l’orientation scolaire genrée, 97 % des aides à domicile et des secrétaires, 90 % des aides-soignants, 73 % des employés administratifs de la fonction publique et 66 % des enseignants sont des femmes. Des métiers peu valorisés socialement… mais aussi et surtout peu rémunérés. Cette présence massive des femmes dans des filières peu valorisées et peu stratégiques pour les entreprises aboutit à ce phénomène que l’on nomme paroi de verre, soit le cloisonnement des carrières professionnelles qui freine l’accès des femmes aux plus hauts postes, souvent préemptés par les filières dites « opérationnelles ».
  • La parentalité : préparées dès leur plus jeune âge à une « carrière » maternelle (poupées, baby-sitting, responsabilités vis-à-vis des frères et sœurs…), les femmes se retrouvent souvent cantonnées par leur entourage familial à la sphère domestique. Plus tard, si elles ont des enfants, elles deviendront « naturellement » le parent principal – celui dont on attend qu’il s’occupe des enfants, mais aussi sacrifie sa carrière si besoin est. Par ailleurs, nombreuses sont les jeunes filles qui anticipent le déroulé de leur carrière en fonction de leurs (futures) obligations familiales, ou qui limitent leurs rêves parce qu’elles craignent de ne pouvoir concilier leur vie privée avec leur vie professionnelle.
  • Les ambitions : les attentes de la société et les modèles auxquels les enfants ont accès conditionnent encore largement leurs ambitions. Ainsi, plus les jeunes filles auront à voir des modèles de femmes libres, fortes et indépendantes, qui sortent du moule restreint de la féminité « traditionnelle », plus elles seront libres de choisir leur avenir. Quant aux petits garçons, ils doivent pouvoir bénéficier de cette même liberté et s’envisager autant en pilote de ligne qu’en danseur étoile ou en puériculteur.

 

L’effet délétère des stéréotypes sexués

Un chercheur belge a récemment publié une étude montrant que les images de corps féminins sexualisés ont un effet direct sur notre manière de nous représenter les femmes.

Les recherches de Philippe Bernard menées à l’Université Libre de Bruxelles en collaboration avec des neurophysiologistes ont nettement mis en évidence « l’objectification des corps sexualisés via des mesures cognitives et neurophysiologiques ». C’est-à-dire que les images de corps féminins sexualisés dont nous sommes abreuvé.e.s promeuvent une vision « morcelée » des femmes, qui ne sont plus des individus à part entière mais des objets laissés à la libre disposition des autres. « Cette perception « fragmentée » est habituellement observée lorsque les individus perçoivent des objets », explique Philippe Bernard.

À un autre niveau, l’exposition aux images sexualisées favorise le sexisme: « Par exemple, l’une de nos études réalisées à l’ULB indique que l’exposition à des clips dans lesquels des chanteuses sont représentées de façon sexualisée modifie les attitudes à l’égard du harcèlement sexuel. Les participants de notre étude qui furent exposés à ces vidéoclips avaient plus tendance à blâmer une femme victime de harcèlement sexuel que les participants ayant visionné des clips représentant ces mêmes chanteuses de façon non-sexualisée ».

Des représentations stéréotypées à la culture du viol, il n’y a donc qu’un pas.

 

Mais point besoin d’études poussées pour se rendre compte que les femmes sont continuellement représentées de manière stéréotypée dans les médias : passe-plats en robe longue à la télé, vipères vénales et hypersexuelles dans les clips vidéo, chieuses frivoles et stupides dans les sketchs et les programmes télé, mères et femmes au foyer dans les séries et les publicités…

Comment se défaire d’un conditionnement qui commence dès les premiers jours de la vie ? Il suffit de poser le pied dans un magasin de jouets pour se rendre compte de la segmentation que nous entretenons entre les sexes, et ce dès le plus jeune âge. Aux petites filles les paillettes, les poupées, les dînettes et autres aspirateurs en plastique qui les cantonnent aux sphères esthétiques et domestiques, aux petits garçons les jeux d’aventure et de réflexion qui les préparent à une vie tournée vers l’extérieur.

 

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Le genre dans les magasins de jouet

Mais le plus incroyable, c’est que cette division continue à l’âge adulte. Même des objets aussi « neutres » que le gel douche, le thé, les rasoirs ou le dentifrice ont une version féminine (rose, poudrée, délicate) et masculine (noire, ténébreuse, avec des morceaux de GROSSE VIRILITÉ dedans). C’est ce que l’on appelle le marketing genré – une bien belle invention qui profite au système capitaliste, tout en assurant le maintien des normes sexuées et sexistes.  

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Du dentifrice pour mâle

 

La division que l’on entretient entre les genres est donc réelle : elle permet d’assurer, entre autres, la pérennité des stéréotypes sexués. Il est vrai que le recours à ces derniers permet d’appréhender le monde avec plus de facilité : les recherches en neurosciences montrent en effet que le cerveau humain est conditionné pour adhérer aux stéréotypes, en ce qu’il lui permet d’opérer des raccourcis utiles pour appréhender une réalité souvent complexe et nuancée.

On pourrait se dire que tout ça n’a pas grande importance, qu’après tout il suffit d’en rire.  Pourtant, les représentations genrées ont un impact direct sur la société, en ce qu’elles pénètrent et conditionnent notre cerveau collectif, et nous incitent à voir le monde sans nuance, de façon binaire et stéréotypée. Comme nous l’avons vu plus haut, elles limitent aussi l’horizon des possibles en sous-entendant qu’il existe des activités, des ambitions et des compétences propres à chaque sexe – et pas question de sortir de son compartiment réservé, sous peine de sanctions sociales (exclusion du groupe, moqueries, humiliations, etc).

Elles réduisent les personnes à des caractéristiques stéréotypées, tout en les condamnant à des trajectoires déjà préparées. Une recette parfaite pour ne pas s’épanouir dans la vie, en somme.  

*

La représentation des femmes dans la culture et les médias joue également un rôle sur la façon dont celles-ci sont considérées dans la société. À force de représenter les femmes comme des êtres sournois, perfides, compliqués (c’est le cas dans bon nombre de productions culturelles, notamment les plus anciennes), nous finissons par intégrer ces stéréotypes. Comme le souligne l’autrice Valérie Rey-Robert dans son ouvrage « Une culture du viol à la française », ces représentations nourrissent notamment la culture du viol, en légitimant la figure de la femme vengeresse, hystérique, inconstante et animée de bas instincts, qui n’hésite pas à mentir pour parvenir à ses fins. Elles légitiment aussi l’idée selon laquelle les femmes seraient « compliquées », ne sauraient pas vraiment ce qu’elles veulent, ont tendance à exagérer, pensent oui tout en disant non – et donc, méritent en quelque sorte les violences sexuelles dont elles sont victimes.

 

*

Alors, que faire ? Comment contrer cette « malédiction » du genre ? Surtout, comment se sortir de nos conditionnements primaires ? Comment reconquérir la liberté de devenir autre chose qu’une « femme » ou un « homme » : une personne à part entière ?

La réponse la plus évidente est : l’éducation. On pense à celle des enfants, bien sûr, mais il n’est jamais trop tard pour s’éduquer, s’informer, se libérer de ses conditionnements.

Lire, apprendre, écouter. S’autoriser la liberté d’aller là où les autres ne nous attendent pas. Mais ne pas culpabiliser non plus de se sentir bien dans les « cases » auxquelles notre genre nous assigne.

Oser questionner nos préférences, nos décisions, nos choix – qui n’en sont pas toujours. Effacer nos idées reçues. Se rappeler que nous sommes des êtres humains avant d’être des femmes et des hommes. Que la société n’a pas à décider pour nous. Oser se libérer des contraintes du genre : pour soi, mais aussi pour les autres.

 

(1) Les représentations sont des images « toutes faites », qui réduisent autrui à une ou plusieurs caractéristique(s) stigmatisante(s).
(2) Les stéréotypes sont des caractéristiques et/ou des idées toutes faites que l’on associe par « réflexe » à des groupes de personnes. Notre cerveau en raffole, car ils nous permettent de simplifier la compréhension de notre environnement.
(3) Les préjugés sont des attitudes, des appréciations, des prédispositions à agir envers une personne ou un groupe de personnes sur la base d’un stéréotype.

 

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Le mythe des fausses accusations de viol

Le fantasme

C’est un bruit de fond bien connu, comme le bourdonnement d’un moustique agaçant. Comme un disque qu’on enclenche sitôt que la conversation dérive sur les violences sexuelles faites aux femmes. Presque un réflexe pavlovien.

Parlez de viol à la machine à café (non pas que je vous encourage à le faire), et vous verrez que dans 99% des cas, votre interlocuteur.trice vous répondra, comme par automatisme : « fausse accusation ». Attention, sale temps pour les hommes, grand complot féministe, danger à chaque coin de rue, hystérie collective, etc, etc. C’est un peu comme appuyer sur un interrupteur : dans la grande majorité des cas, il n’y a pas de surprise, on sait que la lumière – si j’ose faire cette comparaison – va s’allumer.

Dans notre société, le viol est l’un des seuls crimes, si ce n’est LE seul crime pour lequel le poids de la culpabilité retombe presque systématiquement sur la victime. Qu’on la soupçonne de mentir, d’exagérer ou de vouloir briser la vie de son agresseur, elle subit la réprobation sociale pour avoir dénoncé… des faits incriminés par la justice.

Cela n’a pourtant pas plus de sens que d’ostraciser, stigmatiser, culpabiliser les victimes de tentatives d’homicide. Ou de vols aggravés. Ou de n’importe quel autre crime ou délit.

De quoi, alors, cette inversion de la culpabilité est-elle le nom ? Inutile de chercher bien loin : elle est, tout simplement, l’un des fruits pourris de notre système patriarcal. D’autant que le viol n’est pas n’importe quel crime. Loin d’être une réponse à une pulsion sexuelle impérieuse, il est un outil de contrôle et de domination des femmes.

Instiller l’idée que les fausses accusations de viol seraient répandues participe donc d’une stratégie pour maintenir le statu quo, en perpétuant l’idée que les femmes qui portent plainte pour viol ne le font pas pour des raisons évidentes de justice sociale, mais par vengeance et haine du sexe masculin. Les féministes ne chercheraient donc pas seulement l’égalité entre les sexes, mais aussi – et surtout – le chaos dans les rapports entre les hommes et les femmes.

C’est aussi une manière habile de faire taire les victimes, celles qui ont le courage de dénoncer la domination masculine et la violence qu’elle engendre. Celles qui parlent. Agiter le spectre des fausses accusations, aussi fallacieux soit-il, est un moyen de contrôler la parole des femmes. Mais aussi, peut-être, dans certains cas, un mécanisme psychologique pour tenir à distance une réalité qu’on ne veut pas voir. Nous sommes tant abreuvé.e.s de mythes sur le viol (qui serait le fait d’un déséquilibré caché dans un parking glauque et non d’un Monsieur Tout le monde bien inséré dans la société) que nous refusons de voir, de croire à une réalité qui est beaucoup plus crue et beaucoup moins fantasmatique. Dans ce cas, il est beaucoup plus simple de disqualifier la victime (« elle ment ») que de prendre acte de la réalité qu’elle met au jour.

Et cette réalité est la suivante : les violeurs sont, la plupart du temps, des hommes tout à fait « normaux » et bien intégrés socialement. Ce sont nos voisins, nos collègues, nos amis, nos frères, nos maris. Des hommes a priori bien sous tous rapports. Le viol n’a pas besoin d’être accompagné d’un couteau tranchant, d’une musique de film d’horreur et d’une nuit de pleine lune pour être qualifié. Il peut parfaitement avoir lieu dans votre lit, un samedi matin par ailleurs agréable, avec votre conjoint. De fait, 85% des viols sont commis par une personne connue de la victime (enquête INED 2016).

Selon les derniers chiffres, plus d’une femme sur dix a été victime d’un ou plusieurs viols au cours de sa vie. 

Cela fait beaucoup de femmes. Et, fatalement, beaucoup de violeurs.
Statistiquement, nous connaissons forcément des femmes qui ont subi un viol. Nous connaissons donc aussi des violeurs – même s’ils ne correspondent pas du tout à l’idée que nous nous en faisons.

 

Les chiffres

Les fausses accusations de viol peuvent exister. Comme les fraudes à l’assurance, les fraudes à l’indemnisation pour les victimes d’attentats, les fausses déclarations de vol, les fausses accusations de maltraitance, etc.

Néanmoins, le fait de partir du principe qu’une victime ment forcément lorsqu’elle dénonce un viol n’est basé sur aucune logique – si ce n’est la logique patriarcale. L’idée communément admise selon laquelle il existerait des vagues de fausses accusations ne repose sur rien. C’est un fantasme qui se nourrit et s’engraisse tout seul comme un foie malade, à mille lieux d’une réalité beaucoup plus brute. Mais rentrons donc dans le vif du sujet.

Il existe peu d’études sur les fausses accusations de viol. Les statistiques existantes sont imprécises, souvent calculées sur de petits échantillons. En France, aucune étude n’a été menée sur le sujet. Pour trouver quelques chiffres, il faut surtout regarder du côté des pays anglo-saxons.

Commençons par une étude du National Sexual Violence Resource Center de 2012, qui estime que les fausses accusations de viol représentent 2 à 10% des accusations.

Cette étude précise que les chiffres des fausses accusations de viol tendent à être « gonflés », du en partie à des définitions peu claires et des protocoles lacunaires. Par exemple, un juge d’instruction peut très bien qualifier de « fausse » une plainte pour viol parce qu’il ne dispose pas de preuves suffisantes pour engager des poursuites, ou parce que les déclarations de la victime présentent des incohérences. Or, une plainte ayant résulté en un non-lieu ne signifie pas pour autant qu’elle est infondée, ni inventée de toutes pièces.

Dans son formidable livre « Sans consentement », l’auteur américain Jon Krakauer rapporte les résultats d’une enquête qu’il a menée dans la ville universitaire de Missoula, située dans le Montana. 350 plaintes pour viols et/ou agressions sexuelles y ont été enregistrées entre 2010 et 2012. Un chiffre important. Or, sur ces centaines de plaintes, quelques-unes seulement feront l’objet d’une enquête, les autres étant opportunément classées sans suite – même en l’existence de preuves tangibles. En cause, la volonté pour les autorités judiciaires de préserver la tranquillité de cette petite ville, et surtout de protéger les agresseurs – principalement des étudiants, membres de la prestigieuse équipe de football américain « les Grizzly » et promis à une brillante carrière sportive. Ce livre démontre avec brio qu’un « non-lieu » n’est pas nécessairement synonyme de « ces faits n’ont jamais été commis ». Ce peut être aussi le résultat d’une carence délibérée des autorités judiciaires, qui pour des raisons politiques préfèrent protéger les agresseurs.

Deux autres études basées sur des analyses quantitatives et qualitatives – toujours aux Etats-Unis – font respectivement état d’un taux de 5,9% de fausses accusations (Lisak et al., 2010) et de 2,1% (Heenan & Murray, 2006).

Voilà pour les chiffres venus des Etats-Unis. En calculant le ratio entre le nombre d’hommes vivant sur le territoire américain et le pourcentage de fausses accusations de viol (en utilisant les estimations les plus élevées), on aboutit donc à un tonitruant pourcentage de 0,005% d’hommes américains faussement accusés chaque année. Un véritable séisme, en effet.

Du côté du Royaume-Uni, le Crown Prosecution Service a estimé qu’il existe un cas de poursuites judiciaires pour fausse accusation de viol pour 161 cas de poursuites judiciaires pour viol. Soit une estimation de 0,62% de fausses accusations.

Une étude menée en 2005 par le Home Office estime quant à elle que les fausses accusations de violences sexuelles seraient de 4%.

Du côté de l’Australie, une étude menée entre 2000 et 2003 par les services de police de Victoria a estimé que sur 850 plaintes pour viol enregistrées, 2,1% avaient été classées comme « fausses ».

Enfin, terminons par une étude de plus grande envergure qui estime entre 2% et 6% les fausses accusations de viol dans toute l’Europe.

 

TheEnlivenProject
Une infographie très parlante – The Enliven Project.

 

A noter qu’en l’absence de consensus sur ce qu’est une « fausse » accusation, il est difficile d’aboutir à des chiffres solides et précis. Dans certaines études, seules les plaintes qui s’avèrent fallacieuses (après enquête ou aveu de la plaignante) sont prises en compte. Dans d’autres études, en revanche, sont aussi prises en compte les affaires ayant résulté en un non-lieu faute d’éléments probatoires, mais aussi les plaintes ayant été retirées par les victimes présumées. Or, le fait qu’une plainte soit retirée ne signifie pas que les faits incriminés n’ont pas eu lieu. De nombreuses victimes retirent leur plainte parce qu’elles ont subi des pressions extérieures, ont été découragées par leurs proches ou parce qu’elles n’ont pas la force de se lancer dans une procédure judiciaire longue et difficile.

En consolidant ces chiffres, certes approximatifs, il faut donc retenir que 2 à 8% des accusations de viol reportées à la police seraient fausses.

Rapporté au nombre de viols effectivement commis (plus tous ceux qui n’ont jamais été dénoncés, car rappelons que plus d’un viol sur dix n’est pas reporté aux autorités judiciaires), c’est insignifiant.

La réalité

La réalité crue, celle que l’on préfère ignorer, c’est que les victimes n’ont aucun intérêt à porter plainte – même lorsque les faits ont bien été commis, c’est-à-dire dans l’immense majorité des cas. Et encore moins à porter de fausses accusations. Bien sûr, cela ne signifie pas qu’il ne faut pas porter plainte en cas de violences sexuelles : au contraire. Cela ne signifie pas non plus que les fausses accusations de viol n’existent pas.

Mais la réalité est la suivante :

1) Un procès pour viol est très long, coûteux et éreintant psychologiquement. Du dépôt de plainte à un éventuel procès, il se passe en général plusieurs années, pendant lesquelles il faudra raconter et donc revivre son histoire des dizaines de fois, devant des dizaines de personnes différentes. Des personnes qui souvent doutent de ce que vous avancez, vous poussent dans vos retranchements et manient votre traumatisme avec la délicatesse d’un conducteur poids lourd. Pour les victimes, c’est une double peine. Mais la majorité des plaignantes n’iront pas jusqu’aux Assises, puisqu’on estime que 60 à 80% des viols ayant donné lieu à des poursuites sont requalifiés en délit – et donc jugés en correctionnelle, où la procédure est certes plus rapide, mais les peines prononcées bien moindres. Au total, seuls 3 % des viols ayant donné lieu à un dépôt de plainte débouchent sur un procès en cour d’assises.

2) Comme nous l’avons dit plus haut, le viol est l’un des seuls crimes où la victime est blâmée pour ce qu’elle a subi. Dénoncer un viol n’a rien d’une virée à Disneyland : c’est un parcours du combattant, qui commence dès le dépôt de plainte. Soyez-en sûr.e.s : personne n’a envie de s’infliger une telle épreuve, ni de devenir riche et célèbre pour avoir « dénoncé un viol ». De toute façon, ça tombe bien – ça n’est jamais arrivé. Il suffit de lire les commentaires sous les articles relatant des affaires de viol, ou d’engager la discussion avec Tonton Jean-Claude (quoique on peut aussi s’épargner cette épreuve) : la victime est quasiment toujours soupçonnée de mentir ou de vouloir attirer l’attention sur elle, au contraire de l’agresseur que l’on tient ironiquement à « préserver ». Le soupçon jeté sur la victime de chercher la « célébrité » est pourtant un fantasme d’une mauvaise foi crasse. Dans la quasi-totalité des cas, point de célébrité, de pognon en masse ni de félicitations collectives pour la victime, mais plutôt des intimidations, des insultes, des menaces, et un traumatisme ravivé. Aux Etats-Unis, la professeure Christine Ford, qui a récemment accusé le juge Brett Kavanaugh de tentative de viol, a été obligée de déménager avec sa famille après avoir reçu de multiples menaces de mort. Elle a subi un harcèlement continu ; sa boite mail a été plusieurs fois piratée. Gageons que, si elle avait voulu devenir riche et célèbre, elle s’y serait prise autrement…

3) Statistiquement, la justice est du côté des agresseurs. Je ne fais pas du « féminisme victimaire » en affirmant cela, je me range simplement du côté des chiffres. En France, chaque année, 84 000 femmes et 14 000 hommes disent avoir été victimes de viol ou de tentative de viol dans les enquêtes de victimation. Pourtant, les cours d’assises ne prononcent qu’environ 1 500 condamnations par an pour viol. Le reste sera classé sans suite (le cas le plus fréquent) ou résultera dans une condamnation pour agression sexuelle. Et cela ne va pas en s’arrangeant. Ainsi, le nombre de condamnations pour viol par la justice française a chuté de quelque 40 % en dix ans, selon le service statistiques de la chancellerie. Cela serait dû en partie au « phénomène » de la correctionnalisation des viols – le fait de déqualifier un viol (donc un crime), en agression sexuelle (c’est-à-dire un délit), très utilisé par les juges d’instruction pour éviter l’engorgement des tribunaux. On a donc la preuve que le viol reste majoritairement impuni… lorsqu’il est dénoncé. Or, neuf fois sur dix, il ne l’est même pas.

Le manque de moyens est un problème évident, mais ce n’est pas le seul. Il y a aussi le fait que la Justice a été créée pour les hommes, par les hommes. Les femmes sont aujourd’hui majoritaires à l’ENM (l’Ecole nationale de la Magistrature, qui forme les futur.e.s magistrat.e.s) et c’est a priori une bonne nouvelle, mais n’oublions pas que les femmes elles aussi intériorisent le système patriarcal. De fait, la misogynie et les préjugés sexistes ne s’arrêtent pas comme par miracle à la porte des tribunaux.

On a tendance à imaginer une Justice éthérée, irréprochable, décorrélée des basses considérations et injustices de la vie réelle. Qui traiterait ses victimes avec respect et intégrité, punirait les agresseurs à la mesure de leurs actes, aurait toujours raison, ne ferait jamais d’erreur. N’oublions pas cependant que cette fameuse Justice n’est pas une entité désincarnée, mais l’incarnation d’une société, composée de femmes et d’hommes parfaitement faillibles, à un instant T.  Se reposer sur la « Justice » et attendre d’elle qu’elle répare toutes les injustices de la société est donc illusoire, puisqu’elle est la société.

En conclusion

Il n’y a donc pas, contrairement à une légende tenace, beaucoup de fausses accusations de viol. Il y a en revanche beaucoup trop de viols qui restent impunis, mais cet aspect est étrangement moins discuté.

Évoquer de manière systématique les « fausses accusations » quand une femme ose dénoncer un viol est donc non seulement faux d’un point de vue statistique, c’est aussi outrancier. Les faits sont là : les fausses accusations sont rares. Quant aux vrais violeurs, ils restent majoritairement impunis.

L’incurie du système judiciaire produit des conséquences désastreuses. Parce que les femmes n’ont pas les moyens de se faire entendre – et lorsqu’elles parlent, on finit toujours par le leur reprocher. En fin de compte, le manque de moyens, le sexisme institutionnalisé, la crainte d’une erreur judiciaire, l’absence de formation des magistrat.e.s et des policiers à la problématique des violences faites aux femmes imbibe une justice boiteuse qui peine à offrir réparation aux victimes.

Alors commençons déjà par nous occuper des centaines de milliers de victimes laissées sur le carreau chaque année. Écoutons-les. Croyons-les. Après, seulement, nous pourrons nous concentrer sur le (faible) pourcentage restant de fausses accusations.

 

A lire pour aller plus loin : En finir avec la culture du viol, de Noémie Renard

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Pourquoi les hommes ont-ils peur de l’égalité ?

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Crédit illustration : Eugenia Loli ©

Le féminisme peut se définir comme la lutte pour l’amélioration et l’extension du rôle et des droits des femmes dans la société, et l’obtention d’une égalité de fait avec les hommes.

Une revendication qui, en soi, paraît on ne peut plus légitime. Pourtant, plus de 150 ans après les débuts du féminisme moderne, l’égalité entre les femmes et les hommes n’est toujours pas acquise. Certes, elle a bien été entérinée par le droit. Mais lorsqu’on se penche sur les faits, qui restent nettement plus parlants qu’un corpus de lois, on se rend compte que la place des femmes n’est toujours pas égale à celle des hommes, que ce soit dans la sphère publique ou privée.

Les progrès de ces cinquante dernières années ont été fulgurants, c’est un fait. Néanmoins, les femmes se heurtent encore et toujours à de nombreuses inégalités en matière de carrière, de rémunération, de répartition des tâches domestiques, de choix reproductif, de distribution du pouvoir. Sans parler des violences physiques, sexuelles, psychologiques dont elles restent les principales victimes, et de la complaisance des institutions judiciaires face aux manifestations les plus abruptes de la domination masculine.

Pourquoi, alors que la société aurait logiquement dû évoluer sur la question de l’égalité femmes-hommes au gré des batailles féministes, le système patriarcal se maintient-il si fermement ? S’il n’existe pas une seule et unique réponse à cette question, l’une des clés se trouve peut-être dans la résistance de nombreux hommes face à l’idée que les femmes puissent être leur égale dans tous les domaines. On a déjà vu que les femmes aussi pouvaient être misogynes et s’opposer à l’émancipation de leur propre genre  – il est désormais temps de s’intéresser à la question de la résistance masculine à l’idée d’une égalité pleine et entière entre les sexes.

Quand l’égalité devient une menace

Si les réacs ne cessent de geindre sur la « féminisation » de la société (en réalité, elle a simplement accordé aux femmes le rôle qui aurait dû leur revenir depuis toujours) et l’hypothétique transformation des hommes en baudruches dégonflées, ce n’est pas tant qu’ils s’interrogent sur une dévaluation du masculin. Ils savent au fond d’eux que la domination masculine se porte toujours fièrement : il suffit de regarder autour de soi pour s’en apercevoir. Non – ce qui les chagrine, c’est simplement que les femmes ont commencé à gagner en puissance. Qu’elles font tous les jours la démonstration de leur pouvoir, de leur intelligence, de leurs compétences, et donc de leur parfaite égalité théorique avec les hommes. De nombreuses femmes exercent le même métier que les hommes, font état d’un même niveau de ressources (matérielles, financières, intellectuelles), voire PIRE, réussissent mieux qu’eux. Inconcevable, pour ces intégristes de la masculinité « traditionnelle » à qui l’on a appris que leur rôle était de protéger les femmes, ces êtres éternellement faibles. Voilà donc où se trouve la menace : dans l’égalité.

Mais pourquoi, vous demanderez-vous, ces pauvres hommes la craignent-ils tant ? L’égalité n’est pas la domination : c’est simplement un partage paritaire de prérogatives, de droits et de privilèges. Autrement dit, on ne retire à personne sa part du gâteau – on ne fait que proposer à un nombre plus élevé de personnes d’y goûter. Alors ?

Pour mieux comprendre ce mécanisme de pensée, il faut revenir à la racine et s’intéresser à la façon dont les hommes sont élevés. Très tôt, les petits garçons sont incités à développer des compétences telles que le courage, la ténacité, la responsabilité, l’autonomie et à se construire en opposition aux petites filles, qui sont censées représenter la vulnérabilité, la délicatesse, la dépendance et l’émotivité. Soit l’antithèse de ce qu’on leur inculque. Les hommes grandissent dans un environnement qui ne cesse de leur répéter qu’ils sont le « sexe fort ». Or, s’il y a un sexe fort, il y a nécessairement un sexe faible. Les hommes construisent donc leur identité sur la façon dont ils « dominent » les femmes, que ce soit physiquement, intellectuellement, ou socialement. Plus ils les dominent, et plus ils sont des hommes, des vrais.

Cette idée est éminemment toxique, et pourtant : elle est nécessaire à la pérennisation du système patriarcal. On fait donc comprendre aux garçons, dès leur plus jeune âge, que c’est dans les brèches de l’altérité femme-homme que se niche leur puissance, leur virilité – pour ne pas dire leur supériorité. D’ailleurs, les « pick-up artists » et autres « incels » ne se définissent pas autrement que par rapport aux femmes – celles qu’ils ont réussi à séduire, celles qu’ils projettent de séduire, et celles qu’ils ne parviennent pas à séduire. C’est dans leur rapport aux femmes que se construit (ou pas) leur identité virile, c’est-à-dire leur pouvoir.

Voilà pourquoi tant d’hommes – et de femmes ayant intériorisé les normes du système patriarcal – tiennent autant à cette idée de « sexes complémentaires ». C’est en effet cette assise théorique qui permet de justifier la hiérarchisation des sexes, et donc la domination masculine.

L’égalité représente donc une menace pour les hommes – du moins, ceux qui ont construit leur identité masculine sur la domination (ou l’illusion de la domination) des femmes. Elle est une menace parce qu’elle attente aux fondations mêmes de leur identité. S’ils ne dominent plus personne, qui sont-ils ? Que reste-t-il d’eux-mêmes ?

Si les femmes ont les mêmes d’opportunités professionnelles, le même niveau d’indépendance financière, la même autonomie, les mêmes avantages sociaux et politiques, la même considération et le même pouvoir que les hommes, alors ces derniers ne peuvent plus dominer – dans toutes les dimensions que cette domination comporte. Ils ne peuvent plus harceler, agresser, violer sans devoir en subir les conséquences, ils ne peuvent plus s’accaparer le pouvoir, ils ne peuvent plus prendre des décisions de manière unilatérale, ils ne peuvent plus s’approprier la main-d’œuvre féminine dans la sphère domestique, ils ne peuvent plus se gorger de l’illusion de leur supériorité, celle-là même qui constitue le fondement de leur identité. Si les femmes n’ont plus besoin d’eux, ils perdent non seulement une partie de leur identité « virile », mais aussi l’intégralité ou presque de leurs privilèges.

C’est un fait : une femme à égalité parfaite avec son conjoint (en matière de carrière, de rémunération et de perspectives, pour ne parler que de la sphère professionnelle) fera beaucoup moins souvent le « choix » de rester à la maison pour s’occuper des gosses et/ou prendre en charge l’intégralité des tâches domestiques. Or, de nombreux hommes ne peuvent avoir une carrière et des responsabilités prenantes que parce qu’ils bénéficient du soutien logistique, domestique et affectif de leur compagne. Enlevez-la du tableau, que reste-t-il ? Une pile de machines à faire tourner, d’enfants à élever, de ménage et des courses à faire, de chemises à repasser, et fatalement, beaucoup moins de temps disponible pour diriger le monde.

La question de l’hypergamie

Autrefois, la tendance consistait pour les femmes à choisir un partenaire qui leur était « supérieur » en termes de niveau d’études, de profession et de classe sociale (en sciences sociales, on nomme cela l’hypergamie). Le corollaire logique était que les hommes choisissaient plutôt comme partenaire une femme qui leur était « inférieure » dans les domaines susmentionnés (ce que l’on appelle l’hypogamie).

Cette tendance peut sans doute être lue comme une manifestation subtile de la domination masculine, c’est-à-dire un besoin (conscient ou non) des hommes de se sentir supérieurs à leur conjointe. En effet, comme on l’a vu plus haut, cette sensation de supériorité est directement corrélée à la virilité. Plus un homme se sent « dominant » (parce que c’est lui qui ramène l’argent au foyer, ou parce qu’il a une carrière plus prestigieuse que celle de sa compagne), plus il se sent viril. C’est ainsi qu’on lui a appris à considérer les choses. Cela ne signifie pas que les hommes qui recherchent la supériorité dans le couple sont nécessairement toxiques, malsains ou violents. Cela signifie en revanche que cela fait très peu de temps qu’on a commencé à décorréler le couple des logiques de domination. Fatalement, les vestiges de notre ancien système perdurent.

Je me rappelle mon incrédulité d’adolescente lorsque, observant les couples d’adultes autour de moi, j’ai constaté qu’ils étaient très souvent composés d’un homme pourvu d’une profession et d’un statut social relativement prestigieux et d’une femme dotée d’un emploi moins qualifié, d’un niveau d’études inférieur et/ou d’une classe sociale moins élevée. Cela semblait être la norme. L’expression « chef de famille » (pour désigner le mari) a beau avoir été effacée du Code civil en 1970, l’idée de l’homme qui représenterait le membre « dominant » de la cellule familiale perdure dans les faits.

Si aujourd’hui cette tendance s’efface au profit de relations plus égalitaires, certains hommes continuent à préférer prendre pour compagnes des femmes qui leur sont intellectuellement et socialement « inférieures ». Parce qu’il s’agit là, sans doute, du seul outil qu’ont trouvé ces hommes pour pouvoir briller, à la manière d’un phare qui clignote faiblement dans la nuit. Combien de fois a-t-on entendu ce tropisme sexiste de la femme « trop » intelligente, « trop » ambitieuse qui ferait peur aux hommes ?

L’exemple de Me Too, ou pourquoi les hommes craignent pour leurs privilèges

La raison pour laquelle on a entendu tant d’hommes s’émouvoir des conséquences possibles du mouvement Me Too est simple : ils craignent l’avènement d’une égalité réelle, et non plus seulement théorique. Ces hommes savent pertinemment que la probabilité que leur monde s’effondre en cas d’accusations de violences sexuelles est faible, voire nulle – du moins en France, où la complaisance avec les agresseurs semble plus forte qu’aux Etats-Unis.

En France donc, aucune affaire de ce genre, qu’elle ait été statuée ou ait résulté en un non-lieu, n’a brisé durablement la vie de l’agresseur (et ne parlons même pas de ces hommes anonymes qui, après avoir harcelé et/ou agressé l’une de leurs collaboratrices, continuent à évoluer pépère dans la hiérarchie de leur entreprise pendant que leur victime se voit contrainte de démissionner, quand elle n’est pas tout simplement limogée). Dans la grande majorité des cas, les violences faites aux femmes sont tout simplement impunies. La vie de la victime, en revanche, est durablement impactée.

Tout cela, les hommes le voient bien – personne ne peut être aveugle à ce point. La complaisance de la Justice (qui est à distinguer du droit, lequel doit lui-même être distingué de la morale individuelle) avec les hommes auteurs de violences n’est plus à démontrer. De nombreuses ressources, études et statistiques sont disponibles sur le sujet. Ce que ces hommes craignent, ce n’est donc pas d’être la « victime » de fausses accusations (tout cela n’est que fantasme maculé de mauvaise foi), mais bien qu’on leur confisque des privilèges dont ils jouissent depuis des milliers d’années. Des privilèges financiers, sociaux, politiques, des privilèges de sexe, des privilèges de violence, des privilèges de domination, le tout dans un système qui ferme opportunément les yeux sur les conséquences de cette domination masculine.

Voilà pourquoi le retour de bâton n’a pas tardé à apparaître, quelques mois à peine après cette fameuse « libération » de l’écoute des femmes. Il n’y a que des hommes effrayés, inquiets pour leurs privilèges et leurs passe-droits pour venir expliquer aux femmes dans quel cadre doit s’exercer leur prise de parole. Si elles parlent trop fort, si elles racontent tout, si on les écoute trop, le système patriarcal tel que nous le connaissons aujourd’hui commencera à s’ébranler. Et c’est précisément cette échéance qu’ils repoussent.

Conclusion

Pour toutes ces raisons, le mouvement féministe ne peut aujourd’hui faire l’économie d’une déconstruction de la masculinité. Exiger que les droits des femmes progressent, oui, évidemment : mais un travail de remise en cause de la virilité telle que nous l’entendons aujourd’hui doit aussi être entrepris, car ces deux thématiques sont indissociables l’une de l’autre. L’effort est collectif. Lorsque les hommes n’auront plus besoin de dominer pour se sentir pleins et entiers, et lorsque les femmes prendront conscience qu’elles sont complètes même sans un homme à leur côté, alors nous aurons fait un pas en avant.

L’idée d’une prétendue complémentarité des sexes doit être enterrée : les hommes ne complètent pas les femmes, et les femmes ne complètent pas les hommes. Il est temps de se libérer des entraves du genre et de la structure immuable, sclérosée, dans laquelle il se forme depuis des milliers d’années. Il est temps, aussi, que les hommes cessent de se nourrir de la chair et du sang des femmes pour se sentir exister.

Osons dire cette vérité qui dérange : si l’égalité réelle existait, aucune femme n’accepterait de tenir compagnie à des hommes médiocres. De fait, l’appropriation par les hommes du temps, de la main-d’œuvre et du soutien émotionnel des femmes, sur laquelle repose tout notre système actuel, ne serait plus envisageable. Ce sont les fondations mêmes de notre société qui seraient impactées. De quoi éprouver quelques frissons, n’est-ce pas ?

Mais il y a aussi la vérité suivante : si l’égalité réelle existait, chacun et chacune serait bien plus heureux.se et épanoui.e. Et non, aucun homme ne serait privé de son pouvoir – si ce n’est celui de dominer. Et c’est bien là le nœud du problème. Ces derniers mois nous ont donné à voir un triste spectacle, celui d’une caste masculine qui ne peut supporter de se voir spoliée de ses privilèges de domination. On déplore ainsi la fin d’une culture qui permettait aux hommes non pas de cohabiter paisiblement avec les femmes, mais d’exercer leur pouvoir avec l’assentiment d’une majorité silencieuse.

Voilà pourquoi l’égalité fait si peur. La lutte ne fait que commencer.

 

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La domination masculine dans le couple (Partie III)

Si l’on pourrait logiquement croire que l’amour protège les femmes de la misogynie, les chiffres indiquent le contraire.

Une femme est tuée par son conjoint ou son ex-conjoint tous les trois jours (ce chiffre lancinant ne baisse toujours pas). En moyenne, 225 000 femmes âgées de 18 à 75 ans déclarent chaque année avoir été victimes de violences physiques et/ou sexuelles par leur conjoint ou ex-conjoint. 70% des faits de violences volontaires commis sur une femme âgée de 20 à 50 ans est le fait de son partenaire ou ex-partenaire. 83 % des femmes victimes de viol ou de tentative de viol connaissaient leur agresseur au moment des faits, et dans 31% des cas, il s’agissait de leur conjoint (source : Ministère de l’intérieur). Enfin, selon l’OMS, plus de 35 % des femmes tuées dans le monde le seraient par leur partenaire.

S’il s’agit là des cas les plus « extrêmes » (et pourtant tristement ordinaires), le couple n’en demeure pas moins un lieu de reproduction des inégalités de genre. En effet, la sphère privée est le premier endroit où nous retranscrivons ce que nous avons appris dans la sphère publique : les normes et les rôles de genre, les stéréotypes sexués, l’opposition entre le masculin et le féminin. Le couple hétérosexuel étant basé sur le principe de l’altérité, il est facile – et tentant – d’exagérer les différences qui sont supposées séparer les femmes des hommes, et d’endosser le rôle de genre que la société nous a dévolu. Quitte à ce qu’il nous desserve.

Le sexisme ne s’arrête pas à la porte du couple : tel un insidieux poison, il s’infiltre dans les moindres recoins. Cela ne signifie pas que les hommes et les femmes ne peuvent pas s’aimer de manière sincère, ni que toutes les relations hétérosexuelles sont frappées du sceau de l’inégalité. Cela signifie simplement que les relations amoureuses, comme tout endroit qui réunit en son cœur les femmes et les hommes, sont des lieux « à risque » pour la reproduction des inégalités de genre.

Démonstration en quatre points.

ARTICLE DOMINATION PARTIE 3

L’injonction à être en couple : les femmes sont les premières cibles

Dans nos sociétés contemporaines, le couple est célébré, sanctifié, convoité. Il représente une sorte de Graal à atteindre, tout en s’imposant comme la configuration de vie « par défaut », comme si tous les êtres humains allaient forcément par paires. C’est aussi une valeur refuge. L’injonction « au couple » est donc particulièrement forte, même si l’on observe des variations selon les milieux sociaux. Mais les hommes et les femmes ne sont pas égaux face à cette injonction. En effet, les femmes sont beaucoup plus incitées, et ce depuis leur plus jeune âge, à faire des relations amoureuses un but premier – quitte pour cela à sacrifier leur épanouissement personnel, et à mettre leurs aspirations en sourdine. L’ombre du Prince charmant plane au-dessus des têtes féminines comme le but ultime à atteindre, comme s’il était impossible d’être complète, « valable », sans un partenaire à ses côtés.

La figure de la femme célibataire est d’ailleurs régulièrement raillée : on la dépeint tour à tour comme une personne désespérée, disgracieuse et aigrie, une hystérique soumise aux tics-tacs incessants de son horloge biologique, une paumée sympathique et vaguement dysfonctionnelle. La femme non accompagnée est forcément anormale : quelque chose ne va pas chez elle, même lorsque son célibat est choisi et assumé. Elle ne peut pas ne pas vouloir être en couple. « Un jour, mon Prince viendra » : tout est résumé dans cette célèbre phrase. Les femmes sont dressées à attendre l’amour et à tout attendre de l’amour. A la source, l’idée – datée et sexiste – qu’une femme a nécessairement besoin d’un homme pour exister, pour être légitime en tant qu’être humain.

Les hommes subissent nettement moins cette pression à être en couple, même lorsqu’ils atteignent le « palier » fatidique de la trentaine. « C’est un électron libre », « Il ne veut pas se poser », « Il préfère enchaîner les conquêtes », « C’est quelqu’un d’indépendant, il n’a besoin de personne » : les hommes célibataires sont généralement regardés avec une tendresse amusée, quand ce n’est pas avec envie. On admire leur indépendance, leur vie (que l’on suppose) riche et mouvementée, leur liberté à toutes épreuves.

L’amour et le romantisme sont connotés « féminin », donc non viril. Vouloir être en couple, accorder de l’importance à sa relation, être romantique, ce sont des « trucs de fille ». Les hommes, eux, apprennent très tôt à être au-dessus de toutes ces contingences. Ils sont éduqués à faire preuve d’indépendance, à refouler leurs émotions, à ne pas s’attacher outre-mesure, mais aussi à voir le couple comme une sorte de prison dorée.

D’où la récurrence de comportements genrés dans les relations amoureuses, qui ne sont pas imputables à la biologie mais à l’éducation différenciée :

Les hommes ont plus tendance à chercher des coups d’un soir, des plans cul, des relations légères, et à avoir peur de « l’engagement », tandis que les femmes ont plus tendance à chercher des relations sérieuses et à rêver de leur futur mariage (collectivement présenté comme « le plus beau jour de la vie d’une femme »)
Les hommes ont moins tendance à faire preuve de romantisme et à prendre soin de leur couple, tandis que les femmes sont socialisées à veiller au maintien de la relation amoureuse, notamment par la prise en charge des besoins émotionnels de leur compagnon
Les hommes ont plus tendance à tromper leur partenaire, encouragés par l’idée (fausse) que les hommes ont « des besoins » et que la fidélité n’est pas une valeur virile – mais aussi par la relative indulgence dont bénéficie l’infidélité masculine dans notre culture
Les femmes ont plus tendance à accepter des comportements abusifs de la part de leur partenaire, car elles ont plus de pression à être en couple – et à le rester
Dans la même veine, les femmes ont plus tendance à se contenter de ce qu’on veut bien leur donner (une miette d’attention, un demi-effort…) et à mettre leurs attentes au second plan

Un autre comportement genré consiste pour de nombreuses femmes à abandonner leur identité propre dès lors qu’elles se mettent en couple. Parce qu’elles ont intériorisé leur rôle de réceptacle passif de l’amour, elles se coulent dans cette entité nouvelle qu’est le couple pour ne plus faire qu’un avec elle. Dès lors, il ne sera plus question de « je » mais de « nous ».

Les sorties entre amies, les loisirs individuels, les éventuels projets d’avenir, tout ce qui constituait leur vie d’avant sera abandonné comme s’il s’agissait d’un bagage superflu. « Je suis en couple, donc je ne peux plus mettre de jupe courte/sortir en boite de nuit/avoir des amis masculins/faire des choses seules/partir en week-end avec d’autres personnes que mon partenaire » : la liste de ce que les femmes en couple ne peuvent plus faire, en vertu d’une norme sociale implicite – et sexiste – est longue comme le bras. Elle se transmet en silence, triste emblème de la soumission volontaire.

Car les femmes intériorisent très tôt leur nécessaire dépendance à l’autre. C’est leur partenaire qui les définit en tant que personne, et doit dicter leur conduite présente et future.

 

La sexualité hétérosexuelle, un instrument de domination ?

La pénétration demeure le point d’orgue des relations sexuelles entre hommes et femmes. Sans elle, point de salut : elle définit de manière quasi-universelle ce qu’est un « véritable » rapport sexuel. Or, seulement 25% des femmes parviennent régulièrement à jouir par ce biais (50% jouissent « parfois » avec la pénétration, 20% ne jouissent jamais par ce biais et les 5% restants n’ont jamais d’orgasmes, quel que soit le moyen utilisé) (source : The Case of the Female Orgasm, Harvard University Press).

La réalité biologique est inéluctable : la pénétration, érigée comme mesure ultime de l’acte sexuel, apporte plus de plaisir aux hommes qu’aux femmes. Et si le clitoris – seul organe humain dédié exclusivement au plaisir, rappelons-le – commence à se tailler sa part du lion, il n’en demeure pas moins l’un des grands oubliés de la sexualité. Il y a donc, dès le départ, une inégalité dans la façon dont nous faisons l’amour. Et dont nous accédons au plaisir.

Mais cela n’est rien en comparaison des autres inégalités qui ont cours dans la sexualité hétérosexuelle. Viols conjugaux (voir les chiffres au début de l’article), coercition sexuelle, rapports sexuels qui tournent au rapport de forces avec des coups, des insultes, des pratiques non consenties, influence grandissante du porno mainstream qui promeut une vision déshumanisante du sexe, mais aussi des femmes, revenge porn, prévalence de la hookup culture

Avec, en point d’orgue, le risque toujours présent d’une grossesse non désirée. Ce sont bien les femmes qui sont le plus à risque en matière de sexualité, même lorsqu’elles pensent avoir des rapports avec une personne « de confiance ». La misogynie qui structure notre société se retrouve en effet jusque dans les relations les plus intimes. Faire l’amour, en dépit de ce que l’expression pourrait laisser imaginer, ne signifie pas toujours faire corps avec une personne qui vous respecte, et se soucie de votre consentement et de votre plaisir. Cet article du blog Antisexisme.net est à ce sujet très éclairant.

Questionnons également « l’attrait » de la soumission pour les femmes. Des quelques études qui ont été réalisées sur le BDSM (bondage, domination, soumission, sadomasochisme), il ressort qu’une majorité d’hommes (61%) affirment être exclusivement ou principalement dominants, tandis qu’une majorité de femmes se disent exclusivement ou principalement soumises (69%).

Un hasard ? Certainement pas. S’il est facile de refourguer ces chiffres sous le tapis de la préférence individuelle, il convient de s’interroger sur ce qui pousse les femmes à se complaire dans une position de soumission. Parce qu’elles ont intégré leur (supposée) infériorité sociale ? Parce qu’on leur a appris que le pouvoir n’est pas censé être un attribut féminin ? Parce qu’elles sont si habituées aux oppressions, aux diktats, à la sujétion, qu’il leur est difficile de ne pas reproduire ce modèle dans l’intimité de la chambre à coucher ? Cela peut paraître anodin, d’autant plus lorsque cette pratique est consentie, mais le fait que tant de femmes éprouvent de l’excitation à se faire traiter de « chienne » ou de « grosse salope » par leur partenaire durant les ébats dit bien quelque chose de notre société sexiste. Et si une femme peut elle aussi insulter son partenaire, ce schéma semble beaucoup plus rare – de toute façon, les insultes à connotation sexuelle à destination des hommes n’existent quasiment pas.

De là à dire que les inégalités de genre se reproduisent dans les chambres à coucher des individus, il n’y a qu’un pas que je m’autorise largement à franchir.

Enfin, la sexualité des femmes est encore et toujours utilisée pour les punir. Si elles sont vierges, ce sont des coincées. Si elles ont des rapports sexuels, ce sont des putes. Si elles sont violées, c’est forcément leur faute. Si elles tombent enceintes, elles l’ont bien cherché. Si elles souhaitent avorter, on tente parfois de les culpabiliser et de leur mettre des bâtons dans les roues. Bref, comme disent les Américains : you can’t win. Le sexe est tour à tour utilisé comme une mesure de rétribution, un vecteur de honte, et un instrument de domination.

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Partage des tâches, enfants et carrière

En France, selon une étude de 2016 de l’OCDE, 73% des tâches ménagères sont réalisées par les femmes. Ces tâches restent très genrées : les femmes sont 83% à trier le linge et faire la lessive contre 21% des hommes, 81% à repasser contre 20% des hommes, 78% à laver les sanitaires contre 22% des hommes. En outre, selon l’INSEE, 82% des femmes en couple déclarent s’occuper des courses, et 80% de la préparation des repas. Les hommes, eux, restent préposés au bricolage et au jardinage, activités forcément plus valorisantes qu’un récurage de toilettes ou un ramassage de chaussettes sales.

A cet égard, les chiffres sont édifiants : 43% des Français-e-s estiment qu’en général les hommes ont moins de dispositions naturelles que les femmes pour les tâches ménagères et 46% pensent que les hommes ont plus d’aptitudes pour le bricolage et les femmes pour les tâches ménagères (source : Enquête Ipsos-Ariel 2018)

De fait, la logistique du foyer repose encore majoritairement sur les femmes, qu’il s’agisse de faire la cuisine, de s’occuper des cadeaux de Noël ou de prendre les rendez-vous médicaux. C’est sur leurs épaules que repose la charge des enfants, quand il y en a (elles sont considérées par défaut comme le « parent principal »), mais aussi du conjoint.

Cette attente sociétale se retrouve d’ailleurs dans de nombreux éléments de langage du quotidien. Ne dit-on pas d’un homme qu’il « aide » sa femme lorsqu’il prépare à manger ou fait le ménage, tâches qui lui incombent pourtant de manière égale ? Ne s’émerveille-t-on pas des pères qui, le temps d’un après-midi, « prennent les enfants » pour les emmener au manège ou au cinéma, comme si le simple fait pour un homme de tenter une incursion sur un territoire socialement réservé au féminin relevait de l’impensable ? A côté de l’inégalité de répartition des tâches ménagères, les femmes demeurent victimes de l’injonction à prendre soin des autres, quitte à s’oublier elles-mêmes. Elles ne doivent pas seulement « tenir le foyer » : la charge émotionnelle leur incombe également. C’est à elles qu’il revient de consoler, rassurer, écouter, panser les plaies ; d’être serviables, aimables, prévenantes. On attend d’elles une humeur égale, un soutien sans failles, une attention de tous les instants.

Mais au-delà du prosaïsme de la vie quotidienne, c’est aussi la vie professionnelle des femmes qui souffre. C’est leur carrière qui est la plupart du temps mise en parenthèses, que ce soit pour s’occuper des enfants ou suivre le conjoint dans ses tribulations professionnelles. Le caractère genré de ce type de sacrifice s’explique très simplement : les femmes françaises sont 75% à gagner moins que leur partenaire, et leur salaire – tout comme leur vie professionnelle en général – reste souvent considéré comme accessoire. Ainsi, 55% des femmes s’arrêtent de travailler ou réduisent leur temps de travail au-delà de leur congé maternité à la naissance d’un enfant. Par contraste, seuls 12% des pères modifient leur temps de travail.

Avec des carrières en dents de scie voire des arrêts complets de leur vie professionnelle, se pose la question de la dépendance économique des femmes. Car le fait de dépendre d’une tierce personne pour subvenir à ses besoins constitue un danger évident (en plus de créer une dynamique de pouvoir inégalitaire dans la relation), d’autant plus lorsqu’on sait que 45% des mariages finissent par un divorce. Et que cela réduit considérablement la possibilité de quitter la relation en cas de problème. L’autonomie financière étant une forme de pouvoir, tout ce qui l’entame (congé parental prolongé, retrait temporaire ou définitif du marché du travail, recours au temps partiel, renoncement à sa carrière pour privilégier celle du conjoint…) doit être vu comme une menace pour l’égalité.

 

Réussir son couple : un poids sur les épaules des femmes

Impossible de ne pas être tombé-e au moins une fois sur l’un de ces articles au titre évocateur : « Comment garder un homme en 10 leçons », « Comment le rendre fou amoureux de vous » ou « Comment faire durer son couple ».

C’est un fait que la charge du maintien de la relation de couple repose presque exclusivement sur les femmes. Et pour cause : c’est elles qui sont censées désirer l’amour romantique, et sa pérennité. Elles sont en tout cas éduquées dans ce sens.
C’est elles, aussi, qui sont bombarbées d’injonctions contradictoires, de conseils relationnels plus ou moins foireux, d’articles sur ce que veulent les hommes, ce que préfèrent les hommes, comment pensent les hommes, elles encore qui sont sommées de ne pas « dévoiler leurs sentiments trop vite », « d’attendre avant de coucher pour la première fois », de ne pas « se montrer trop exigeantes », d’entretenir la flamme avec « des petits plats faits maisons et des tenues sexy », de faire des « concessions » dans leur couple, de se montrer « conciliante et agréable », de « prendre sur elles », de ne pas trop « écraser l’autre ».

Les hommes sont présentés comme un peuple étrange et résolument différent ; leurs us et coutumes représentent un sujet d’étude sans fin pour la presse féminine qui contribue à légitimer cette idée d’un fossé infranchissable entre les hommes et les femmes, notamment en matière d’amour. Ainsi, pour atteindre ce qu’on leur présente depuis toujours comme le Graal – une relation de couple sérieuse et exclusive – les femmes sont enjointes à modeler leur comportement en fonction de ce qu’attendent les hommes. Elles sont sommées de cacher honteusement leurs véritables attentes, d’user de stratégies diverses et variées, de faire semblant d’être quelqu’un d’autre, de se couler silencieusement dans le moule de la fille cool, toujours prête à tailler des pipes et à cuisiner de petits plats pour son mec avec le sourire. Inutile de souligner que ces parades et ce camouflage incessants, ce travail émotionnel pour devenir non pas la meilleure version de soi-même mais l’avatar d’une femme factice, avec en ligne de mire le reniement de ses convictions profondes, sont un frein à l’épanouissement personnel.

Et pendant ce temps-là, les hommes peuvent rester avachis dans le canapé en vieux jogging, une canette de bière à la main : tout le monde se fout bien de leur potentielle désirabilité, de ce qu’ils peuvent apporter de positif dans leur couple et de la façon dont ils pourraient, eux, s’améliorer.

Il me reste encore à trouver un seul article où l’on conseille aux hommes de prendre soin de leur partenaire et de bichonner leur ego, de rester désirable et attirant en s’épilant les poils des couilles, d’être prévenant, agréable et à l’écoute, de faire des compromis, de ne pas se montrer trop exigeant, d’entretenir la flamme en organisant des dîners aux chandelles et des voyages en amoureux, en testant de nouvelles positions et en achetant des caleçons sexy. Entre autres.

L’homme en tant que référent universel est érigé en baromètre du couple, la réussite de celui-ci étant mesurée à l’aune de sa propre satisfaction. Se sent-il épanoui dans sa relation ? Ses besoins sexuels sont-ils assouvis ? Est-il suffisamment stimulé par sa compagne pour ne pas avoir envie d’aller voir ailleurs ? Cette préoccupation unilatérale pour la satisfaction de l’homme créé une asymétrie de pouvoir dans la relation, en plaçant l’homme comme unique décisionnaire du couple tandis que la femme reste désespérément soumise aux variations de ses humeurs. Ses émotions, ses états d’âme, ses frustrations potentielles sont superbement ignorées. Madame doit donner envie, mais personne ne s’inquiète de savoir si Madame elle-même mouille encore.

On retrouve d’ailleurs ce biais sexiste lorsqu’un homme marié ou en couple commet une infidélité. Au lieu de blâmer le principal coupable (l’homme infidèle), la société préfère culpabiliser sa conjointe en pointant du doigt ce qu’elle n’a pas fait correctement. Si son homme est allé voir ailleurs, c’est parce qu’elle ne lui accordait pas suffisamment d’attention / se montrait trop castratrice / ne mettait pas assez de culottes en dentelles / consacrait trop de temps à sa carrière / se laissait aller physiquement / ne faisait pas assez d’efforts pour entretenir le désir (la liste des potentiels manquements est bien entendu non exhaustive…).

Comme si les relations amoureuses étaient un jeu vidéo dans lequel le personnage féminin devait marquer le maximum de points, sous peine de voir son partenaire lui échapper à jamais. Comme si les histoires d’amour n’étaient pas le fait de deux personnes, mais d’une seule – celle qui possède un sexe féminin.

 

Conclusion

Au travers de ces exemples non exhaustifs, on constate donc que les relations amoureuses entre les femmes et les hommes ne sont pas épargnées par le système patriarcal.

Le couple, loin d’être un rempart aux oppressions sexistes, peut ainsi se révéler un véritable catalyseur d’inégalités. C’est souvent au cœur de cet endroit intime que les femmes performent, puis « confirment » le rôle qui leur a été assigné, celui d’une ménagère, d’une citoyenne de l’ombre, d’un deuxième sexe.

Sans parler des cas les plus extrêmes (violences physiques et mentales, mise sous dépendance…), le couple est aussi l’un des lieux où les femmes apprennent la docilité, en pensant parfois faire de simples concessions. Un lieu où elles apprennent à parfaire leur rôle de femme, rôle socialement et culturellement construit mais dont les conséquences ne sont pas moins réelles. Un lieu qui exacerbe les spécificités du genre, et qui met en exergue, peut-être plus qu’aucun autre, les contrastes artificiels entre féminin et masculin.

C’est aussi dans le couple que de nombreuses femmes expérimentent pour la première fois l’inégalité. Parce qu’elles se retrouvent à prendre en charge la quasi-totalité des tâches ménagères. Parce qu’elles sont celles dont la carrière et les aspirations passent en second. Parce qu’elles ont moins de pouvoir économique – et donc moins de pouvoir de décision – que leur conjoint. Parce que leur « rôle » finit par les rattraper, un jour ou l’autre, et que la pression sociale les exhorte à s’en emparer sans faire de bruit.

Quelle solution, alors ? Avoir conscience de ses propres biais et stéréotypes sexistes est un commencement. On peut – et on doit – faire l’effort de combattre ses automatismes, de repousser ses réflexes, d’harmoniser les rôles. Bien choisir son partenaire semble également important. Avant de s’engager sur le chemin cahoteux de la vie avec un partenaire potentiel, il faut s’assurer que nos idées, nos aspirations, nos attentes concordent. La communication – mais aussi l’observation – sont la clé. Et sans vouloir faire la promotion des hommes féministes (ils restent rares, il n’y en aura donc pas pour tout le monde) : ne sont-ils pas censés être de meilleurs partenaires ? A bon entendeur !