Image

Le mythe de l’horloge biologique, ou la coercition à la maternité

79763a500af8ca53032fc570251312f3

Et toi, quand est-ce que tu t’y mets ? Collègue de travail

Vous avez déjà 34 ans, si vous voulez un enfant c’est maintenant. Gynécologue

A ton âge, tu devrais commencer à y penser. Amie d’enfance

L’horloge biologique des femmes n’est pas un mythe. Elle fait réellement tic-tac ! Présente dans l’organisme, elle se régule à partir de l’hypothalamus, une glande du cerveau. Cet élément corporel nous dicte nos actes et nos réactions. Avant 35 ans, vous avez plus de chances de tomber enceinte. Votre corps en a conscience. Site Internet sur la « co-parentalité »

Bon, quand est-ce que vous nous faites un petit ?  Tante relou lors d’un repas de famille

***

Ces petites phrases, toute femme ayant atteint le seuil fatidique des 30 ans les a probablement déjà entendues. Car il n’y a pas – semble-t-il – de norme plus prégnante, plus impérieuse et plus infusée dans le corps social que celle de la maternité.

L’expression « horloge biologique » s’invite souvent à la table des grands débats sur la fertilité des femmes, sans qu’on sache vraiment ce que recouvre cette notion. De quel mécanisme parle-t-on, in fine ? Cette fameuse horloge est-elle un fait scientifique avéré ou bien une invention destinée à faire naître chez les femmes la peur (celle de ne pas réussir à avoir d’enfant) et la culpabilité (celle de n’en avoir pas voulu au moment dit opportun) ?

A première vue, en tout cas, l’horloge biologique ressemble surtout… à la somme des injonctions à la maternité qui pèsent sur les femmes.

Ces injonctions commencent très tôt, de façon diffuse. Les filles sont éduquées à prendre soin des autres, dressées à s’intéresser très tôt au monde de la petite enfance. On leur offre des poupons à Noël, on leur confie le soin de s’occuper de leurs frères et sœurs, puis, plus tard, on leur permet de s’aventurer hors de la sphère familiale pour faire leurs premières heures de baby-sitting – petit boulot féminin par excellence. Ce chemin parfaitement jalonné doit leur permettre de faire progressivement l’apprentissage de la maternité, en prévision de leur futur rôle social.

Les femmes qui ne veulent pas d’enfants enfreignent donc les lois qui préexistent à leur destin. Leur refus est vécu comme une insurrection, comme la transgression d’une puissante loi tacite.

Non seulement le désintérêt pour la maternité (ou le regret de s’y être aventurée) demeure une terra incognita dans l’histoire de la pensée, mais le désir d’enfant est aussi le seul dans notre société à n’être jamais remis en cause, comme si celui-ci devait prévaloir sur toute considération logique. Pourtant, les maltraitances et violences sur enfants, et a fortiori les infanticides (qu’aucun outil statistique ne permet malheureusement de tracer en France) font état d’une réalité poisseuse : celle de parents qui n’auraient jamais dû le devenir.

Peut-être faudrait-il s’interroger, dans un premier temps, sur le caractère délétère que revêt la pression de la maternité sur les femmes, qui leur fait croire qu’il s’agit de la seule finalité possible de leur existence. Et les condamne à endosser une fonction qu’elles ne désirent pas toujours, mais dont la puissance mythologique continue d’exercer sa tyrannie.

Peut-être faudrait-il ensuite s’interroger sur le caractère éminemment social du désir d’enfant, lequel est précédé d’un tel conditionnement qu’il ne laisse guère la place à la volonté et à la réflexion individuelles.

Hélas, ce sujet éminemment tabou reste le grand impensé de nos sociétés contemporaines. Proposons donc ici une ébauche de réflexion sur l’injonction sociétale à la maternité et les conséquences délétères du mythe de l’horloge biologique.

Tu l’as vue, ma grosse natalité ?

Depuis des années, les Etats se battent à coups d’indicateurs de fécondité et de taux de natalité, dans une pantomime qui n’est pas sans rappeler les classiques concours de pénis. Dans cette course effrénée, c’est en effet à celui qui aura la plus grosse (natalité). Pourtant, alors que la planète semble sur le point d’imploser – et que les prévisions de l’ONU font état d’une population mondiale de 11,2 milliards habitant.e.s en 2100 –, les préoccupations natalistes, qui étaient certes légitimes après-guerre, semblent aujourd’hui ridiculement archaïques.

Considéré comme un indicateur de puissance (donc de virilité ?) étatique, le taux de natalité est devenu au fil du temps un enjeu géopolitique. Pourtant, n’est-il pas quelque peu dérangeant, d’un point de vue éthique, de faire du taux de natalité et de fécondité un indicateur que l’on soupèse, commente, analyse, compare et soumet à des objectifs chiffrés ? Les femmes – et les hommes – ne se reproduisent pas, a priori, pour des raisons politiques, ni pour aider leur pays à atteindre un quelconque objectif démographique…

Lorsque paraît un énième article catastrophiste sur la chute de la natalité dans les pays européens, que doit-on en conclure ? Est-on censée (j’accorde volontairement au féminin) se sentir responsable ? La maternité est-elle un devoir citoyen ou un droit personnel ? Le corps des femmes doit-il être utilisé à des fins politiques ? Peut-on décemment mesurer et commenter la fécondité des femmes, comme si celle-ci était au service de l’Etat ? Enfin : peut-on vraiment gérer la natalité d’un pays comme on gère une entreprise, avec toutes les potentielles dérives éthiques que cela comporte ?

C’est que le contrôle du corps des femmes, vieille tradition commune à presque toutes les nations, trouve dans la mesure de la natalité un lieu idéal pour se déployer et exercer sa mainmise. Le ventre des femmes est ainsi envisagé comme une propriété collective, un monopole public. Par ailleurs, la coercition à la maternité, qui s’exerce aussi bien par le corps social, médical et politique que par l’entourage proche est un moyen (pas nécessairement conscientisé) de maintenir les femmes dans une position subalterne. En effet, pendant que les femmes font des enfants, elles ont moins de temps pour pénétrer les sphères politiques, économiques et culturelles, construire leur carrière et prendre le pouvoir. Bien entendu, fonder une famille ne condamne pas à une vie domestique hermétique à tout élément extérieur. Mais dans une société aussi peu flexible que la nôtre, la maternité agit vite comme un rempart entre la sphère privée et le monde extérieur, entre l’intimité et les ambitions professionnelles. Et sans un conjoint qui prend sa part, l’exercice se complique d’autant plus. Or, en France, plus d’une mère sur deux d’enfants de moins de huit ans s’est arrêtée de travailler après la naissance de ses enfants ou a réduit temporairement son temps de travail.

Elle est aussi un moyen très efficace de maintenir les femmes et les hommes dans leurs rôles de genre traditionnels. Et, ainsi, d’empêcher tout bouleversement sociétal dans lequel les femmes prendraient (enfin) la part de pouvoir qui leur revient.

Les préoccupations natalistes permettent en tout cas de mettre en lumière une volonté d’appropriation collective du corps des femmes, qui se traduit – entre autres – par le contrôle de leur fécondité. Et l’incitation à procréer à tout prix, particulièrement lorsqu’elles correspondent au modèle-type de la bonne reproductrice : blanche, jeune, hétérosexuelle et relativement éduquée. (1)

La peur comme vecteur de coercition

Depuis quelques temps, les études et articles catastrophistes se multiplient : effondrement de la natalité, terribles difficultés à concevoir après 35 ans, ne pas s’y mettre trop tôt mais surtout pas trop tard non plus, l’âge du premier enfant recule, les femmes préfèrent se consacrer à leur carrière (n’importe quoi !) ou même à leurs loisirs (encore pire !), important de ne pas attendre trop longtemps, fenêtre de fertilité, date de péremption, horloge biologique, tic-tac tic-tac, pensez-y entre la liste de courses, le dossier à rendre et le dîner à préparer. Et voici une pression de plus à mettre sur le dos des femmes, comme si la liste n’était pas déjà assez longue.

Une de mes connaissances ayant à peine dépassé le stade des 25 ans a fait les frais de cette « coercition » à la grossesse. Son gynécologue ayant décelé chez elle une anomalie au niveau des ovaires, il lui a presque intimé l’ordre de procréer dans les deux années à venir. « Déjà aujourd’hui, ça risque d’être difficile. Si vous attendez, vous risquez de ne jamais avoir d’enfant ». La peur au ventre, et bien que n’ayant pas le projet d’enfanter dans les années à venir, elle a alors arrêté la pilule. Elle est tombée enceinte presque instantanément.

« Aujourd’hui, on décide de faire des enfants de plus en plus tard. Attention, la fertilité des femmes commence à ralentir dès 30 ans. » (Doctissimo)
« Les probabilités de concevoir un bébé chutent significativement entre le début de la trentaine et l’approche de la quarantaine. Au fil des années, la fertilité d’une femme baisse énormément. C’est pourquoi les experts en fertilité conseillent aux femmes entre 30 et 39 ans de ne pas trop attendre […] » (Babycenter.fr)

C’est bien la peur qu’on nous accroche au ventre, à cet endroit même où la société étend son territoire et ensevelit ses racines. Et qu’on ne s’y trompe pas, ces perpétuelles incitations à la grossesse ne viennent pas d’une volonté d’œuvrer pour la santé publique en faisant de la prévention sur les problèmes de fertilité : même sans être forcément conscientisées, elles tirent bien leur source d’une volonté séculaire de contrôler le corps des femmes.

La maternité – qu’on a peint comme une suite de délices ininterrompus – est en réalité une parfaite excuse pour maintenir les femmes sous le joug de la société. En remplaçant le désir individuel par un désir social, construit et affiné avec les années, on s’assure d’une soumission consentie des femmes à leur destin procréateur, et donc à leur confinement dans la sphère privée.

À l’origine, l’horloge biologique, ou horloge interne, désigne l’ensemble des mécanismes qui génèrent chez l’être humain un certain nombre de réactions biologiques régulées par cycles (comme le sommeil). On parle aussi d’horloge circadienne, ou de cycles circadiens. Elle existe donc bel et bienmais elle n’est pas celle qu’on croit !

L’expression que nous employons pour parler de la fertilité féminine est récente : elle est apparue pour la première fois en 1978 dans un article intitulé « The Clock Is Ticking for the Career Woman » (« l’horloge tourne pour la femme qui fait carrière ») paru dans le Washington Post. Cet article – écrit par… un homme – avait pour but de dépeindre les difficultés rencontrées par les femmes à faire coïncider l’avancement de leur carrière avec leur volonté d’avoir une vie de famille. Elle a ensuite été reprise, jusqu’à devenir ce mythe populaire à mi-chemin entre la métaphore et le phénomène scientifique que nous connaissons aujourd’hui.

L’horloge biologique féminine, que l’on a fait passer au fil des années pour un phénomène scientifique avéré, n’est donc initialement qu’une figure de style destinée à évoquer la difficile conciliation entre vie professionnelle et vie privée.

image article

Désir d’enfant, entre nature et culture

Les soubresauts de « l’horloge biologique », que l’on dépeint souvent comme une bombe à retardement nichée dans le corps des femmes (mais où exactement ?), font donc partie des mythes populaires de notre culture. Il est temps désormais de mettre au jour son caractère fallacieux.

En effet, aucune étude scientifique n’a jamais pu confirmer l’existence d’un phénomène biologique/hormonal qui conduirait les femmes à désirer un enfant de manière irrationnelle à partir d’un certain âge. Ce désir que l’on présente comme viscéral, insondable et ancré dans la chair serait en réalité… une pure construction sociale.

Une étude conduite sur une décennie et publiée en 2011 dans la revue académique Emotion a permis de montrer que le désir d’enfant se réveille souvent de manière abrupte et imprévisible, chez les femmes comme chez les hommes. Sauf que « les hormones » ou « l’inné » n’ont rien à voir là-dedans : c’est avant tout l’exposition aux enfants ainsi que le désir d’expérimenter la parentalité, en tant qu’étape fondatrice de la vie d’adulte, qui entraînent chez les individus le désir d’avoir des enfants. En résumé, plus les individus ont l’occasion d’interagir avec des enfants et/ou d’observer les personnes de leur entourage devenir parents, plus leur désir d’enfant s’accroît. Une étude suédoise réalisée en 2010 a d’ailleurs révélé que les femmes étaient plus susceptibles de tomber enceintes au moment où leurs collègues de travail commençaient à avoir des enfants. Mimétisme social ou véritable envie suscitée par l’observation de ses pairs ?

La question reste ouverte. Quoi qu’il en soit, il semble bien que ce n’est pas la « nature » qui est le facteur prédéterminant dans notre désir d’avoir des enfants, mais bien la culture.

Le psychologue américain Frederick Wyatt (1911-1993), dont les travaux portaient notamment sur la maternité, écrivait à ce sujet : « Quand une femme dit qu’elle ressent l’envie viscérale d’avoir un enfant, elle recourt au langage de la biologie pour mettre en mots ce qui relève de la psychologie ».

Le sociologue et ex-président de l’Association américaine de sociologie William Goode (1917-2003), lui, tenait ces propos : « Il existe chez l’être humain des réflexes, comme le clignement des yeux, ou des besoins, comme le sexe. Mais il n’y a pas de besoin viscéral d’enfanter. Autrement, la pression sociale à se reproduire n’existerait pas. »

Forger la peur : des études biaisées

Si l’injonction sociale à procréer vise avant tout les femmes, c’est pour mieux les remettre à leur « place ». Et cette injonction va de pair avec la terreur distillée par les médias quant au déclin rapide de la fertilité féminine. Pourtant, les informations anxiogènes dont ils se font l’écho s’avèrent souvent inexactes, voire réarrangées. 

Loin du catastrophisme ambiant, les chiffres font en effet état d’une réalité nettement plus positive.

La psychologue américaine Jean Twenge raconte dans cet article la stupeur qu’elle a ressentie en analysant un certain nombre d’études scientifiques portant sur le déclin de la fertilité féminine. Au fil de ses recherches, elle s’est rendu compte que ces études étaient la plupart du temps biaisées, basées sur des sources lacunaires et/ou interprétées de manière incorrecte. Prenons par exemple cette étude parue en 2004 dans la revue Human Reproduction, qui conclut qu’une femme sur trois ayant entre 35 et 39 ans échouera à tomber enceinte au bout d’un an. Celle-ci a été reprise partout, contribuant à alimenter la paranoïa sur les (prétendues) difficultés à concevoir après 35 ans. Ce que cette étude ne précise pas, c’est que pour aboutir à un tel résultat, elle se base sur des calculs réalisés à partir d’actes de naissance français datant de 1670 à 1830. Des sources bancales et vieilles de 300 ans ? Pour la rigueur scientifique, on repassera !

Jean Twenge a également découvert que les études faisant état de résultats « optimistes » sur la fertilité des femmes étaient étonnamment peu citées dans les médias, ou bien tout simplement réarrangées par les journalistes. Elle s’étonne ainsi que l’étude du statisticien David Dunson, conduite dans les années 2000 sur 780 femmes venant de sept pays européens différents, soit si peu citée dans les médias. Car les résultats de celle-ci sont bien plus rassurants : 82% des femmes âgées de 35 à 39 ans tomberaient enceintes naturellement en l’espace d’un an, contre 86% pour les femmes de la tranche d’âge 27-34 ans. La différence entre les deux groupes d’âge (4%) est minime, ce qui contredit l’idée reçue selon laquelle il serait particulièrement difficile de concevoir après 35 ans.

D’autres études récentes semblent corroborer ces résultats. Celle-ci, menée au Danemark sur 3000 participantes, rapporte ainsi que 72% des femmes de 35 à 40 ans tomberaient enceintes naturellement dans les douze mois (78% pour celles qui avaient pris soin de synchroniser leurs rapports sexuels sur leur période d’ovulation).

Dans son article, Jean Twenge raconte avoir eu 3 enfants, tous nés après ses 35 ans. Malgré ses craintes, nourries par ses lectures et par le pessimisme de son entourage, ils furent conçus de manière naturelle et sans difficultés particulières.

Il faut donc retenir de tout cela que la plupart des femmes ayant entre 35 et 40 ans (voire plus) peuvent tomber enceintes naturellement, sans rencontrer de difficultés spécifiques.

Car il semblerait en réalité que l’âge ne soit pas en cause chez la grande majorité des femmes qui peinent à tomber enceintes. Les coupables peuvent être une perturbation hormonale non liée à l’âge, une endométriose (souvent non diagnostiquée), une mauvaise hygiène de vie (tabac, alcool…) ou bien des lésions utérines causées entre autres par d’anciennes infections sexuellement transmissibles non traitées. Sans oublier les facteurs externes, dont l’influence croissante n’est pas à négliger : pollution, pesticides, perturbateurs endocriniens, etc. En somme, une femme de 38 ans qui éprouve des difficultés à tomber enceinte aurait probablement eu les mêmes… à 28 ans.

Enfin, la moitié des problèmes de fertilité viendraient des hommes (c’est fou comme on a tendance à oublier que les femmes ne font pas des bébés toutes seules !). Si l’âge n’est pas le seul déterminant (d’autres facteurs comme la consommation de tabac et/ou d’alcool, l’hygiène de vie, le poids et les maladies génétiques sont à prendre en compte), il n’en reste pas moins que la qualité du sperme décline avec les années. Comme le souligne l’article Stérilité, fertilité : la part des hommes« pour l’homme, la fertilité est maximum à 30-34 ans (indice à 100), puis elle diminue lentement. À 55-59 ans, l’homme a une fertilité deux fois plus faible (indice à 47) que celle observée à 30-34 ans. La fertilité des couples diminue donc avec l’âge de l’homme, même si cette diminution est moins importante et plus tardive que celle observée avec l’âge de la femme ». 

Étrange que l’on n’exhorte pas autant les hommes à faire des enfants « jeunes », au moment où la qualité de leur sperme est à son apogée !

Ceci étant posé, il reste que la fertilité féminine n’est évidemment pas la même à 40 ans qu’à 25. Et qu’elle est, nous le savons, limitée dans le temps. C’est une injustice biologique contre laquelle il est vain de se battre. Lorsque nous voyons des stars pouponner à 50 ans bien tassés, nous devons avoir conscience qu’il y a une entourloupe quelque part ! Par ailleurs, le risque de fausse couche et d’anomalies chromosomiques augmente avec l’âge (de la femme… et de l’homme). Est-ce pour autant qu’il faut absolument « se dépêcher » et planifier toute son existence autour de potentiels enfants à venir, quitte à passer à côté de certaines opportunités ? Est-ce pour autant qu’à partir de 35 ans, les dés sont jetés, et avec eux tout espoir de devenir mère un jour ? De nombreuses études scientifiques, certes peu relayées pour des motifs que l’on devine politiques, nous ont déjà fourni la réponse, et elle tient en trois lettres : non.

Trop tard !

L’exaltation de la maternité et son corollaire, l’injonction à procréer « rapidement » ou du moins dans le temps imparti, tirent leurs racines d’une vision sexiste des femmes comme simples incubateurs. Le corps social ne voit d’elles que leur utérus et leur capacité à procréer. C’est pourquoi il exige leur soumission au cadre temporel dans lequel la maternité doit s’exercer – grosso modo, entre 25 et 33 ans.

Les femmes qui font des enfants « tard » par rapport à la norme établie sont donc sermonnées, punies par les corps médical et social pour leur négligence. « Faire un enfant à 40 ans, c’est irresponsable », « il fallait y penser plus tôt », « elle sera une vieille mère », chuchote-t-on avec désapprobation. Et c’est là qu’apparaît la réalité crue : la pression de l’horloge biologique est avant tout une pression sociale, utilisée contre les femmes pour les infantiliser et blâmer les choix qu’elles font en toute autonomie. La règle est valable dans tous les domaines : lorsqu’une femme dévie de la norme et tente d’échapper au contrôle social en traçant son propre chemin, elle est ostracisée.

Mais les femmes ne sont pas stupides. Celles qui font des enfants « sur le tard » le font généralement en toute connaissance de cause, soit parce qu’elles n’en avaient pas envie avant (et c’est une raison suffisante), soit parce qu’elles ont mis du temps avant de rencontrer le bon partenaire. L’injonction à la maternité – pas trop tôt, mais surtout pas trop tard – pose une question intéressante : est-ce qu’avoir « le bon âge » ou « la bonne situation » est une raison suffisante pour faire des enfants ? Plus généralement, doit-on faire passer la norme sociale avant ses propres désirs – si seulement nous sommes encore capables de les distinguer ?

Une des « excuses » les plus communément avancées pour justifier la tendance des maternités tardives est celle de la carrière. « Avec l’allongement des études, les femmes commencent leur carrière plus tard et repoussent donc en conséquence la maternité », peut-on lire dans les articles consacrés à ce sujet. Jamais, cependant, n’aborde-t-on le sujet autrement : envie de profiter de sa jeunesse, de voyager, non-désir d’enfant qui a perduré jusque tard, désintérêt pour la maternité, envie de se consacrer avant tout à soi-même ou à son couple. Non pas que les femmes qui ne veulent pas d’enfants aient à se justifier de quoi que ce soit : simplement, il est curieux d’opposer sans cesse la maternité à la carrière, comme si ces deux notions étaient indissociables. Vous n’êtes pas particulièrement ambitieuse et/ou vous n’avez pas de travail ? Faites un pas en avant et placez-vous sur la case « mère » : le champ est libre, il est temps de mettre votre utérus à profit ! A contrario, vous avez la ferme intention de vous consacrer à votre carrière ? Vous voilà placée d’office dans l’autre camp, celui des Wonder women montées sur stilettos, obsédées par la réussite, prêtes à prendre le premier avion pour aller faire congeler leurs ovocytes à l’étranger et renvoyer toute idée de grossesse aux calendes grecques.

Mais les choses sont évidemment bien plus complexes que cela. On peut n’avoir pas spécialement envie de se consacrer à sa carrière (ou préférer se consacrer à ses loisirs et ses voyages), sans désirer non plus avoir un enfant. À l’inverse, de fortes ambitions professionnelles ne sont pas incompatibles avec le fait de fonder une famille. Les intérêts des femmes ne sont pas réductibles à ce binarisme absurde qui oppose les langes à l’attaché-case, comme s’il n’y avait que deux voies possibles dans ce monde aux opportunités multiples.

Dans une société patriarcale qui voit avant tout dans les femmes des mères et des épouses, cette conception des choses est pourtant peu intelligible. Le désintérêt (ou, a minima, l’intérêt tardif) de certaines femmes pour la maternité doit nécessairement s’expliquer par des raisons concrètes, rationnelles et pragmatiques. Le fait que certaines femmes n’aient tout simplement pas envie d’avoir des enfants semble encore relever de la science-fiction. Notre cerveau collectif est resté bloqué au seuil du XXIe siècle, à une époque où les rôles de genre étaient strictement définis par la société… et où le bonheur et l’épanouissement individuel s’en trouvaient aussi, souvent, compromis.

Dans le champ de l’intime

S’il y a bien un champ dans lequel les influences extérieures ne devraient pas avoir de prise, c’est bien celui de l’intime. Le désir ou non-désir d’enfant (l’INED évalue à 5% de la population la proportion de femmes et d’hommes qui ne veulent pas devenir parents) ne devrait en aucun cas être contrôlé, observé, analysé, soupesé par des parties extérieures. Il n’y a pas d’ingérence qui soit acceptable en matière d’aspirations intimes. Et quoi de plus intime que le désir (ou non-désir) de devenir parent ?

Il m’a toujours semblé étrange, puis révoltant que la société s’immisce avec une telle impudence dans la vie privée des individus. Mais si le désir d’enfant existe par défaut chez les femmes, s’il est réellement constitutif de leur identité, pourquoi ce besoin de les rappeler sans cesse à l’ordre ?

Instinct maternel, horloge biologique… tous les mythes sont bons, en réalité, pour renforcer l’idée naturaliste de la maternité comme destin irrévocable. Si une femme exprime son indifférence ou pire, son hostilité à l’égard de la maternité, on cherchera à la psychanalyser pour mieux comprendre d’où vient cette terrible faille. On s’évertuera ensuite à poser un diagnostic permettant de justifier sa réticence (enfance dysfonctionnelle, traumatisme ancien, relations familiales douloureuses, peurs inconscientes…) puis, dans une ultime tentative pour la sauver, à lui trouver des substituts à la maternité (création artistique, écriture, travail avec des enfants, etc). C’est bien simple : l’inconscient collectif réfute l’idée qu’une femme puisse ne pas être mère, ne serait-ce que symboliquement.

Pourtant, il n’y a pas plus de raison(s) au désir d’enfant qu’au non-désir d’enfant. Il est ou il n’est pas : c’est tout. Et que de vies gâchées auraient pu être évitées sans les crochets empoisonnés de la pression sociale !

Doit-on accepter que les femmes continuent à être infantilisées par les discours alarmistes des « experts » en fertilité (presque tous des hommes, bizarrement), par les remontrances agacées du corps médical qui les presse de procréer dans les limites d’une fenêtre temporelle convenable, par les études anxiogènes sur la baisse de la natalité ? La société a-t-elle seulement une part à prendre dans l’intimité du corps des femmes ? Et si oui, dans quel but exactement ?

Mais dans ce débat, d’autres questions se posent aussi. Et celle-ci est éminemment politique : la société doit-elle se porter garante du désir d’enfant des individus ? Doit-elle être responsable de la capacité (ou incapacité) de chacun.e à procréer ?

Conclusion

L’horloge biologique féminine est bien un mythe, en ce qu’elle relève d’une construction imaginaire. En 40 ans d’existence, elle a su s’imposer comme un puissant vecteur de contrôle et de domination du corps féminin. A tel point que les femmes elles-mêmes ont fini par l’intérioriser, persuadées après de longues campagnes de terreur que leurs organes reproducteurs commencent à se nécroser dès l’âge de 30 ans.

Mais ce mythe les dessert à plusieurs niveaux. Premièrement, il contribue à renforcer cette conception – sexiste – d’une femme irrationnelle, gouvernée par ses hormones, qui ne pense qu’à partir à la chasse au géniteur les babines retroussées. Deuxièmement, il abîme les relations entre les femmes et les hommes, qui à partir d’un certain âge se retrouvent entachées de cette ombre inconfortable. Qui n’a jamais entendu cette phrase cruelle : « moi, je ne sors pas avec des femmes de plus de 30 ans, elles ne pensent qu’à faire des gosses » ? De l’autre côté du spectre, qui n’a jamais vu de femme se ronger les sangs à propos de la date de péremption apposée sur sa fertilité, encouragée dans ses tourments par sa famille, ses ami.e.s, son gynécologue ? Enfin, il pose sur les femmes une intolérable pression, tout en les reléguant à leur seul rôle de mère potentielle. En effet, l’injonction à procréer rapidement sous-entend que les femmes ne peuvent être « conformes » et « honorables » qu’en devenant mères. Tout refus de remplir ce rôle, mais aussi tout retard dans l’accomplissement de cette mission les condamnera alors à un ostracisme social certain. C’est un constat désespérant qu’il nous est donné de faire là : plus d’un demi-siècle après les premières révolutions féministes, la place des femmes demeure circonscrite à un minuscule pré carré.

Et si nous donnions un (gros) coup de balai dans nos représentations mentales ? Si nous cessions de réduire l’identité féminine à la seule maternité ? Si nous cessions, ensuite, d’instrumentaliser cette maternité à des fins politiques, et d’infantiliser les femmes en les pressant de ressentir des désirs qui appartiennent avant tout à la société ?

Si les femmes ne seront pas fécondes toute leur vie – et, à moins d’avoir grandi dans une grotte six pieds sous terre, elles sont au courant, il est injuste et inutile de faire peser sur elles seules le fardeau de la fertilité. Leur corps a beau fonctionner différemment, les hommes ont une responsabilité égale à endosser. 

Comme les femmes célibataires prises dans l’étau de la pression sociale, les femmes nullipares (qu’elles aient l’intention de le rester ou non) souffrent souvent plus du reflet que la société leur renvoie que de la réalité de leur situation. Et si nous les laissions déterminer leur trajectoire, en fonction de leurs projets, de leurs désirs et surtout du moment présent ? 

(1) Ce pan de l’histoire française est peu connu, mais des milliers d’avortements et de stérilisations non consenties ont été pratiquées dans les années 60-70 sur des femmes noires et pauvres de la Réunion. Ces procédures médicales étaient soutenues par les pouvoirs publics, qui poursuivaient dans les colonies françaises un objectif de décroissance démographique. Pendant ce temps-là, en France métropolitaine, l’avortement et la contraception étaient criminalisés. Deux poids, deux mesures…

Image

Les réseaux sociaux libèrent-ils les femmes ?

 

104a926927096a850b2105db2209b2a3

 

Alors qu’Internet était censé ouvrir le champ des possibles pour les femmes, Youtube, Instagram et consorts les ont renvoyées à la maison pour faire des cupcakes, créer des compositions florales, perfectionner leur maîtrise de l’eye-liner et s’occuper de leurs enfants. Tutos maquillage et décoration intérieure, recettes de cuisine, « vlogs » documentant au détail près leur grossesse… Les « influenceuses », aux apparences si modernes, semblent hélas bloquées dans les ornières d’une féminité traditionnelle et passéiste.

A l’heure de la massification des réseaux sociaux, c’est un triste constat qu’il nous est donné de faire. Alors que la liberté (supposée) offerte par Internet aurait pu aider à donner un coup de pied aux stéréotypes de genre et offrir un boulevard aux femmes – comme aux hommes – désireuses de s’aventurer hors des « domaines » auxquels leur genre les assigne, chacun-e s’est sagement installé-e dans sa case traditionnellement réservée. Aux hommes les contenus sur les jeux vidéo, les sciences, la culture, la politique et les sujets de société, pendant que les femmes se chargent de la beauté, de la mode, de la nutrition (avec la perte de poids comme seul horizon) et l’éducation des enfants. Il existe bien évidemment des exceptions ; mais cela ne change rien au fait que chaque sexe a (ré)investi sur Internet les domaines auxquels il est socialement et culturellement assigné.

Les plus optimistes objecteront que les réseaux sociaux offrent un espace unique de parole pour les femmes (quand elles ne sont pas obligées de fermer leurs comptes pour cause de cyber-harcèlement – j’y reviendrai plus bas).

Mais doit-on voir cela comme un progrès, quand on constate à quoi elles en sont réduites ?

Une exaltation de la féminité normative

La multiplication des comptes « fitness » ou « body positive » (certes consacrés à la célébration de tous les corps féminins, ils n’en traduisent pas moins une obsession collective des femmes pour leur poids, leur corps, et leur apparence en général) sur Instagram pose à ce titre une vraie question. D’un côté, on peut se réjouir du fait que les femmes investissent un domaine – l’activité physique – traditionnellement dévolu aux hommes. Mais le fait que des femmes acquièrent du pouvoir (c’est-à-dire une popularité, une influence et un capital financier) en exploitant un diktat sexiste et notoirement néfaste est-il un progrès ?

Plus encore, doit-on se réjouir de voir des millions d’adolescentes rivées à leurs écrans, captivées par des vidéos de femmes qui, derrière leur posture « libérée », reproduisent et exploitent des normes patriarcales (se maquiller et faire du shopping pour être la plus belle possible, passer en revue les meilleures astuces, pratiques sportives et régimes pour maigrir, documenter sa grossesse au détail tout en célébrant la maternité comme étant l’apogée de la vie de toute femme, etc.) ? Que peut-on déduire de cette « division sexuelle » des domaines d’intérêt à l’heure du virtuel ?

La réalité, c’est que l’apparente modernité des réseaux sociaux et la liberté que ceux-ci promettent aux femmes ne sont qu’une jolie illusion. On ne se défait pas de milliers d’années de conditionnement patriarcal si facilement : même dans des lieux virtuels a priori exempts des normes sexistes « de la vraie vie », le conservatisme rôde, prêt à reprendre la main à tout moment. Ainsi, les codes de la féminité ne s’arrêtent pas à la porte d’Internet. Le virtuel n’est finalement qu’une extension du réel, et c’est pour cette raison que les injonctions sexistes et la division sexuelle du travail et des tâches ne sauraient se diluer dans l’eau trouble des réseaux sociaux.

De plus, l’audience à laquelle on s’adresse sur Internet (nécessairement plus large que son cadre privé) et la pression de se savoir potentiellement scruté.e par de nombreuses personnes engendrent une forte pression, à laquelle il est aisé de répondre en se conformant aux codes sociétaux en vigueur. Est-ce un hasard si les « influenceuses » les plus connues correspondent toutes aux standards de la féminité conventionnelle ? Elles sont jeunes, minces, soigneusement maquillées, coiffées, habillées, épilées : la femme parfaite telle que décrite par le patriarcat. Non pas que se maquiller ou s’intéresser à la mode soit un mal : c’est l’aspect systémique et l’absence de diversité dans les modèles proposés aux jeunes filles qui doit être considéré comme un problème.

Quel message cette exhibition de modèles uniformes (censés représenter l’acmé de la réussite féminine) renvoie-t-il aux femmes ? Hors d’une féminité conventionnelle exacerbée, point de salut ?

huda-1
La blogueuse beauté et entrepreneure Huda Kattan

On peut également s’interroger sur l’envers du décor. Derrière les images léchées des réseaux sociaux, derrière cette vitrine alléchante d’une vie a priori parfaite, ne peut-on pas imaginer la pression monumentale que les « influenceuses » portent sur leurs épaules pour être tout le temps belles, minces, apprêtées, heureuses, épanouies ? Les ravages de la chirurgie esthétique, des troubles alimentaires, de l’anxiété, de la pression sociale existent aussi (et surtout ?) chez ces femmes que l’on pense intouchables, car supposément parfaites.

Chasse gardée

Si le nombre de blogueuses beauté et « lifestyle » donne le tournis, les femmes influentes dans la sphère virtuelle de la culture, des sciences, de la politique, de l’économie (des domaines traditionnellement considérés comme « masculins ») se font rares. Pourtant, Internet – et la société en général – aurait tout à gagner à voir des femmes exposer leur savoir plutôt que leur corps sculpté par de nombreuses heures de gym et leur maquillage parfaitement exécuté. Les rares qui s’y attellent sont souvent, hélas, rappelées à l’ordre pour occuper une place qui ne leur revient pas. Quoi qu’elles disent, et quelle que soit la pertinence de leurs propos, c’est souvent leur physique que l’on commente en premier lieu. Elles sont ainsi ramenées à leur condition de femme, nécessairement inférieure. Importune, intruse, indésirable. De fait, si elles ne sont pas jolies, elles n’ont pas le « droit » de s’exposer ; et si elles sont au contraire trop jolies, elles manquent cruellement de crédibilité.

Le fait que le script du genre se répète et se rejoue à l’infini, même dans des espaces neutres, a priori affranchis de nos normes sociétales, témoigne de son importance souveraine. Et de la difficulté qu’il y a à s’en échapper, même juste un peu. Le genre est un territoire, qui obéit à une cartographie stricte. Ses frontières sont résolument étanches. Ses règles inflexibles.

Les femmes ont fièrement investi les réseaux sociaux, et elles y sont plus visibles que jamais : ce devrait être un progrès. Mais le fait qu’elles affluent massivement vers les champs du corps, de la beauté, du soin témoigne aussi d’une forme de résignation face aux contraintes du genre. Et d’une forte léthargie de la société, peu prompte à faire la révolution en ce qui concerne les stéréotypes sexués.

On peut aussi voir cette mise en exergue sur les réseaux sociaux d’une féminité normative – et donc forcément restreinte, dans le fond comme dans la forme – comme un retour en arrière. Ou, du moins, comme un statu quo mortifère. Car pendant que les femmes louent leurs qualités de bonnes ménagères sur Instagram, le patriarcat se frotte les mains : nul besoin de propagande pour les convaincre de rester à la place qui leur a été assignée, elles s’en chargent elles-mêmes ! Les mécanismes de mimétisme social s’occupent du reste, et l’acceptation collective de ce que doit être la féminité « standard » fait boule de neige.

Le retour en force de la maternité

L’avènement des réseaux sociaux a aussi remis au goût du jour la vieille figure traditionnelle de la « maman » (ou « mom » en anglais, car s’exprimer en anglais sur Facebook ou Instagram fait toujours plus chic), qu’on croyait pourtant enterrée dans sa cuisine sous une pile de marmites refroidies. Las : les injonctions à la maternité n’ont paradoxalement jamais été aussi fortes que depuis la popularisation des réseaux sociaux, vitrines pailletées d’une vie arrangée, maquillée, frelatée. Pour prétendre à une vie remplie et digne d’intérêt quand on est une femme, il faut donc être enceinte ou avoir des enfants (ça tombe bien : c’est la suite logique). Dans ce cas, il convient de partager les images de son bonheur (la maternité est uniquement synonyme de bonheur sur les réseaux sociaux) à coups de hashtags agressifs qui se déclinent à l’infini : #mom, #momlife, #motherhood, #maternity, #kids, #momstyle, #momtobe, etc. Les enfants sont ainsi instrumentalisés pour exposer à sa communauté un bonheur sans failles et une vie épanouie, tous les aspects moins glamour de la chose étant savamment occultés.

Sur Instagram, point de cuisine sale, de fatigue, de gastro hivernale, de poches sous les yeux, de chaussettes qui traînent, d’émotions négatives, de disputes qui tournent mal : si on n’en parle pas, c’est donc que cela n’existe pas. La vie domestique, nécessairement dévolue aux femmes, ressemble à un havre de paix brodé de fil d’or.

Le danger ? La diffusion massive d’un modèle rétrograde et culpabilisant de ce que doit être la « bonne » féminité. Et un retour en arrière qui se pare d’atouts glamour, après tant d’années de lutte pour avancer vers des horizons moins restreints. Comme si les injonctions à la domesticité n’étaient pas déjà suffisamment fortes pour les femmes hors du cadre virtuel. Comme s’il n’était possible d’être une femme, une vraie, qu’en la possession de tout un attirail normatif fait d’enfants aux joues roses, de petits fours colorés et de bouquets de fleurs luxuriants.

JessieHilgenberg_FitMom_large
Mince, enceinte et sportive : la femme idéale selon Instagram

Le risque, c’est que les réseaux sociaux renvoient sournoisement les femmes à la maison, en mettant en exergue une conception rétrograde – et faussement glamour – de la féminité.

S’exposer mais pas trop : la menace du cyber-harcèlement

Les journalistes Nadia Daam, Anaïs Condomines et Marion Séclin, la gameuse Kayane…. Ces dernières années, de nombreuses femmes publiques ont été prises à partie par des trolls dont la violence – et la misogynie crasse – n’a hélas rien de virtuel. Leur « tort » ? Avoir osé exprimer des opinions féministes peu populaires, ou – sacrilège ! – s’être aventurées sur des territoires traditionnellement réservés aux hommes. Les insultes, menaces, commentaires et photomontages dégradants publiés sur Internet se prolongent bien souvent dans « la vie réelle » par des actes de harcèlement concrets, ce qui accentue encore le sentiment d’insécurité de la victime.

Le cyberharcèlement ne concerne pas uniquement les femmes exerçant un métier public, bien que leur visibilité accrue les expose tout particulièrement : n’importe quelle femme, de n’importe quel âge et n’importe quel statut est susceptible d’être prise pour cible. Car Internet tolère les femmes, à condition qu’elles correspondent aux codes édictés par le système patriarcal : si elles sont grosses, si elles ne s’épilent pas, si elles ne correspondent pas aux canons de beauté actuels, si elles tiennent un discours un peu trop innovant, si elles s’emparent d’un sujet traditionnellement réservé aux hommes (et leur font l’affront d’être meilleures qu’eux), si elles sont féministes, elles n’ont pas droit de cité et les nombreux salopards présents sur la Toile le leur feront savoir à coups de menaces de viol et de mort. Dans une relative impunité, jusqu’à présent.

En somme, la situation des femmes sur le Net n’est qu’une extension de celle de la « vraie vie », où les femmes peuvent théoriquement circuler librement, exercer n’importe quelle profession, s’habiller comme elles le souhaitent, mais restent soumises à une liste d’injonctions et de codes normatifs très rigides. S’exposer, mais uniquement dans un cadre prédéfini. S’exprimer, mais pas trop. S’assumer, mais dans la retenue et la pudeur. Partager son point de vue, mais seulement s’il correspond à ce qui est socialement acceptable pour une femme. Empiéter sur les territoires masculins que sont le Savoir, l’Expression et l’Exposition publique, mais sans trop de panache, d’ambition, de fierté, et surtout pas dans un esprit de conquête.

Doit-on, dès lors, s’étonner que les femmes qui ont le courage – car il en faut – de s’exposer sur Internet préfèrent rester dans les cases rassurantes qui leur ont été assignées ? Doit-on s’étonner de la présence massive des femmes dans les domaines traditionnels de la beauté, la maternité, la décoration, la lecture (de romance ou de chick lit, forcément), lorsqu’on connaît le prix à payer pour s’écarter des normes de genre ? La division sexuelle du travail sur les réseaux sociaux est-elle si surprenante, au regard de la pression qui pèse sur les femmes à se conformer à ce que doit être la « bonne » féminité ?

Finalement, les réseaux sociaux et Internet en général ne sont rien de moins qu’une réplique exacte de notre société structurée par des codes sexistes : une Agora où les hommes sont visibles et libres de s’exprimer sur une variété de sujets, pendant que les femmes, ces citoyennes de seconde zone, occupent les recoins qu’on a bien voulu leur accorder.

Pour en finir avec la « Maman »

Pour en finir avec la « Maman »

En cette veille de Fête des mères, créée dans les années 20 après la Première Guerre Mondiale pour soutenir la politique nataliste française et institutionnalisée par le maréchal Pétain en 1941 (il est bon de le rappeler…), questionnons-nous sur l’importance de la figure de la mère dans la société française. 71EuuTY5uhL._SL1000_

Identités de femmes, identités d’hommes

A 70 ans, Hillary Clinton peut se targuer d’avoir une impressionnante carrière à son actif. Après avoir été sénatrice de l’Etat de New York, puis secrétaire d’Etat pendant le second mandat de Barack Obama, de 2009 à 2013, elle s’est imposée comme un véritable role model pour de nombreuses jeunes filles en devenant en 2016 la première femme candidate du parti démocrate pour le poste de président.e des Etats-Unis et en remportant la majorité des suffrages populaires au plan national (sans toutefois emporter la présidentielle).

Sur sa biographie Twitter, elle se définit pourtant ainsi : « Wife, mom, grandma, women+kids advocate, FLOTUS, Senator, SecState, hair icon, pantsuit aficionado, 2016 presidential candidate ».

Aussi surprenant que cela puisse paraître, Hillary Clinton, femme politique d’expérience s’il en est, se perçoit donc avant tout comme une « épouse, mère, grand-mère et première dame ». Son plus grand accomplissement professionnel à ce jour (avoir été la première femme candidate du parti démocrate à la présidentielle des Etats-Unis), fait la grise mine en queue de peloton, s’excusant presque d’être mentionné.

Hillary Clinton est loin d’être la seule femme puissante à se définir en premier lieu par rapport à sa situation familiale et plus largement ses relations sociales. De nombreuses femmes brillantes, qu’elles soient politiques, artistes, entrepreneuses, militantes, affichent fièrement sur les réseaux sociaux leur statut de mère et d’épouse, souvent même avant leur activité professionnelle. Un léger parfum de régression – à moins que nous n’ayons en fait jamais réellement avancé ? Quoi qu’il en soit, à l’ère du digital, la mise en exergue de son statut personnel ressemble de plus en plus à un passage obligé pour les femmes publiques. On ne s’étonne plus de lire, sur les réseaux sociaux, des descriptions de cet acabit : « XXX, épouse et mère de 3 enfants – accessoirement Prix Nobel de Littérature 2018 et triple championne olympique de patinage artistique ».

On peine à imaginer un Bill Clinton, un Emmanuel Macron ou tout autre homme puissant se définir en premier lieu comme un « dad of 3 » ou un « époux comblé ». Et pour cause : les hommes tendent à se définir par leurs activités et leurs réalisations, et non par les relations qu’ils entretiennent.

La façon qu’ont les hommes et les femmes de s’envisager, de se décrire, de construire et de situer leur identité n’est pas l’œuvre du hasard ni de la biologie. Elle est le fruit de milliers d’années de conditionnement sociétal, pendant lesquelles les hommes ont été valorisés pour leurs accomplissements et leur capacité à faire, à se suffire à eux-mêmes, et les femmes louées pour leur capacité à incarner une essence, à être (une mère, une épouse, une fille de…). Ainsi, et même si cela tend heureusement à changer, les femmes ne sont pas socialement valorisées pour leurs réalisations personnelles, mais pour les liens qu’elles entretiennent dans la sphère privée. On le remarque notamment avec ces éléments de langage, certes datés mais caractéristiques : une femme « fait un beau mariage » quand un homme, lui, est un « bon parti ». Derrière la théorie de la « complémentarité des sexes » se cache en filigrane l’idée que les femmes sont des objets, par opposition aux hommes qui, eux, sont des sujets représentant l’universalité.

Dans les médias, les femmes sont encore souvent représentées en tant que « femmes de », figurines muettes et sacrificielles posant dans l’ombre d’un individu de sexe masculin, objets décoratifs de peu d’exigences et d’accomplissements. De la muse à la First Lady, en passant par la figure immémoriale de l’épouse (la fameuse « femme de »), les représentations sociales des femmes ont longtemps été uniformes. Elles apparaissaient en effet majoritairement comme les accessoires des hommes, et non comme des personnes à part entière. Il n’est pas étonnant dans ces conditions qu’elles aient fini par intérioriser leur fonction supplétive, leur statut d’objet rattaché à un sujet – un homme, des enfants, une famille. Et qu’elles n’aient d’autre choix que de mettre en avant l’une des seules identités pour lesquelles elles seront unanimement reconnues, admirées et valorisées.

Ainsi s’est construite la figure séculaire de la « maman ». De la vierge Marie à la figure mythique de la mère de famille, les modalités de représentation des femmes – dans l’art, les médias, la culture de masse – ont très longtemps été restreintes à leur seul statut de mères. Les choses changent depuis plusieurs années, et c’est tant mieux : mais il reste de cet héritage séculaire de nombreux résidus. Comme des traces de sang dans la neige, les milliers d’années d’histoire et d’oppression qui nous précédent ne s’effacent pas si aisément.

Aujourd’hui encore, certes dans une moindre mesure, on n’attend pas des femmes qu’elles deviennent des génies, des écrivaines, des exploratrices, des scientifiques, des voyageuses au long cours, des entrepreneures. On attend d’elles qu’elles deviennent des mères, et surtout qu’elles le restent. Le non-désir d’enfant est d’ailleurs collectivement observé et analysé – quand on veut bien en parler – comme s’il s’agissait d’une cocasserie doucement pathétique. En 2018, la réflexion sur ce sujet est au mieux timide et hésitante, au pire complètement absente du débat public.

« Maman, c’est mon plus beau rôle » ; « Tu comprendras quand tu auras des enfants » ; « La maternité a changé ma vie » ; « depuis que j’ai des enfants, je vois les choses différemment » ; « on ne touche pas aux mamans ».

La rhétorique sacralisante sur la maternité qui « transforme, bouleverse, ouvre les yeux, apaise, rend meilleure » n’est pas nouvelle. Au-delà de sa véracité individuelle qu’il n’est pas question de remettre en cause, ce discours a priori innocent demeure le produit d’un système patriarcal qui essentialise les femmes et porte aux nues leurs qualités supposément « naturelles » pour mieux les dissuader de s’aventurer sur les plates-bandes des hommes, réputés si différents. En somme : à chacun son pré carré. Une stratégie plutôt fine puisqu’elle permet d’assurer, par la sacralisation d’un prétendu éthos féminin, la domination des femmes avec leur propre consentement.

C’est que la maternité reste pour l’instant la seule identité dont les femmes peuvent se prévaloir avec l’assentiment général. Dans nos sociétés sexistes, la maternité nimbe d’une aura particulière, et de nombreuses femmes s’emparent avec soulagement de cette identité qui leur confère, peut-être pour la première fois de leur vie, une importance.

Comme le souligne en effet la féministe américaine Andrea Dworkin dans son fort déprimant – mais non pas moins pertinent – ouvrage « Les femmes de droite« , « avoir des enfants demeure la seule contribution sociale créditée aux femmes – c’est l’assise même de leur valeur sociale ». Si les lignes sont indéniablement en train de bouger, il n’en reste pas moins que mettre en avant ses ambitions professionnelles, ses compétences ou ses accomplissements de toute nature ne va pas de soi pour les femmes, que le corps social se figure plus aisément en madones entourées de tendres enfants qu’en cheffes d’entreprise féroces. Le fait est là : appliqué à une femme, le mot « ambition » perd ses beaux atours pour se muer en un qualificatif peu louangeur.

Et si les modèles féminins mis en avant par les médias sont de plus en plus variés, la réalité dans laquelle nous vivons est toujours celle d’un monde qui repose sur les clivages de genre. Il est alors facile voire même logique qu’après des années de combat, les femmes décident de se rabattre sur le seul et unique bastion sur lequel elles ont le plein contrôle – et le pouvoir : la maternité.

S’il y a bien une question sur laquelle les féminismes peinent à s’accorder, c’est celle-ci. Comme tout ce qui touche au charnel, au corps, à la vie dans son aspect le plus organique, le plus férocement intime, primal, le sujet de la maternité est épidermique, et difficile à approcher. Il n’en demeure pas moins passionnant, en ce qu’il est au cœur même de la réflexion féministe et des questions qui s’y rattachent. Deux principaux courants s’affrontent à ce sujet : les féministes universalistes, dont Simone de Beauvoir est la figure de proue, qui postulent que la maternité est un levier de la domination des hommes sur les femmes, et les féministes différencialistes (aussi appelées essentialistes), pour qui la capacité des femmes à mettre au monde touche au sacré, et doit être célébrée en tant que tel. Pour la modeste féministe que je suis, il en va du mythe de la « maman » comme du mythe de la vierge, ces figures féminines censées représenter un idéal patriarcal de pureté docile. La sacralisation de la maternité nage maladroitement contre les avancées du féminisme, en ce qu’elle met en exergue une essence féminine qui n’a rien de naturel, et contribue insidieusement à légitimer les inégalités de genre.

 

Avoir (ou pas) des enfants : la glorification de la maternité comme vecteur de sexisme

La maternité comme identité féminine fondamentale est ainsi l’une des allégories les plus puissantes du sexisme bienveillant. Cette forme de sexisme, à l’opposé du sexisme hostile que l’on connaît tous et toutes, est une attitude subjectivement positive, qui semble différencier les femmes de manière favorable mais ne fait en réalité que « maintenir les inégalités sociales entre les genres » (voir à ce sujet l’étude de Marie Sarlet et Benoît Dardenne). C’est une forme de contrôle social, qui avance masqué pour mieux opérer. La célébration de la nature « féminine », supposément douce et maternante, et du rôle capital de la mère de famille est donc un piège dans lequel les femmes sautent à pieds joints. Forums, magazines, comptes Facebook et Instagram dédiés exclusivement aux « mamans » … l’existence de ces multiples canaux sans réels équivalents masculins en témoigne : devenir mère confine un statut particulier aux femmes. Mais de la mère mystifiée au sexisme ordinaire (« tu vas demander une promotion ? mais qui va garder les enfants ? »), il n’y a souvent qu’un pas.

D’ailleurs, il convient de respecter les règles patriarcales en la matière pour que la valorisation sociale opère, comme une mayonnaise bien tournée. Si vous continuez à travailler à un rythme effréné, vous avez perdu : vous n’êtes pas la « maman » idéale, celle dont raffole Instagram et ses filtres irisés. La maternité n’est glorifiée que dans la mesure où elle correspond aux canons patriarcaux de sujétion, de douceur, de dépendance et de sacrifice. Elle n’a vocation à être un vecteur d’épanouissement pour les femmes que si elle s’opère dans un cadre parfaitement normé, structuré, en un mot : prédéfini.

Il n’est pas question ici de nier la dose de courage et d’énergie nécessaires à l’éducation d’un ou plusieurs enfants, mais plutôt d’interroger les fondements ce « culte » moins innocent qu’il n’en a l’air. Encore aujourd’hui, la maternité demeure le prisme universel au travers duquel sont perçues les femmes, qu’elles souhaitent devenir mères ou non. Comme un liquide incolore, le sexisme se niche aussi dans cette contrainte au fatalisme biologique, qu’il est bien utile de convoquer lorsqu’on souhaite remettre les femmes à « leur place » – c’est-à-dire dans la sphère privée. L’essentialisation des caractéristiques féminines n’est en effet pas sans conséquences, puisqu’elle offre une justification facile et catégorique à l’existence des inégalités structurelles entre les sexes. Le plafond de verre ? C’est parce que les femmes ne sont pas aussi ambitieuses que les hommes et qu’elles préfèrent rester chez elles à s’occuper de leurs gosses. La division sexuée du travail ? C’est la nature, enfin ! L’assistanat sied bien mieux aux femmes que les postes de direction du fait de leur nature douce et obligeante. Quant aux inégalités de salaire, pourquoi payerait-on une femme autant qu’un homme, puisqu’elle va très certainement s’arrêter en milieu de carrière pour élever ses enfants ?

Il n’est pas toujours facile de débusquer les pièges du sexisme bienveillant, ni d’en comprendre les implications profondes : et c’est là toute sa force. Pourtant, nous devons entreprendre cet important travail de déconstruction si nous voulons atteindre un jour – et non pas seulement effleurer – l’égalité réelle entre les sexes, dans tous les domaines.
Dont la parentalité.

Les femmes ne sont probablement pas plus enclines génétiquement à désirer avoir des enfants – et à savoir s’en occuper – que les hommes. Là où l’on convoque la nature, c’est en réalité la culture qui s’exprime. Les femmes sont en effet socialisées depuis leur plus jeune âge à s’envisager comme des mères potentielles, au travers de jeux qui leur sont spécifiquement dédiés (poupées, dînette, etc.) et de discours réitérés sur la nature du rôle qui leur est dévolu dans la société. Il n’est jamais aisé de différencier le désir pur, intime du désir façonné par le conditionnement social. Mais il est possible de déconstruire les mythes qui façonnent notre société, afin d’assurer à chacun la capacité d’être libre, épanoui et de faire des choix éclairés.

 

Papa, où t’es ?

Une question se pose : où sont les pères, dans tout ça ? La parentalité ne réserverait-elle son fabuleux effet rédempteur qu’aux seules femmes ? Non : si ces dernières (sur)investissent la maternité, c’est avant tout parce que c’est accessible, confortable, attendu, et qu’elles seront valorisées socialement pour cela. Elles endossent le rôle gratifiant de la « maman » qu’on les a conditionnées à devenir depuis leur plus tendre enfance, lorsqu’elles jouaient avec des poupées, des dînettes et des chauffe-biberons miniatures. Elles se revêtent de cette identité comme on se love dans un plaid après une dure journée, poussées par la conscience qu’il s’agit de ce que l’on attend d’elles, convaincues après des années de contrôle social que leur accomplissement passe nécessairement par ce chemin ; que leurs réussites passées ne seront jamais rien à côté de leur nouveau statut de mère, collectivement envisagé comme une forme d’adoubement.

Etre fière de ses enfants, de la famille qu’on s’est créée est un sentiment naturel. Il n’est pas question ici de questionner les ressorts intimes de la maternité et du désir d’enfant, mais plutôt d’observer les implications de ce mythe au travers du prisme social et politique. Car n’envisager les femmes qu’au travers de leur seul statut de mère est un problème – encore plus lorsque les femmes elles-mêmes se repaissent de cette identité comme on se barbouille de chantilly, avidement, joyeusement, candidement, participant ainsi sans le savoir à leur propre oppression. Là où l’on glorifie la mère, on efface l’individu dans tout ce qui le compose, tout ce qui le rend unique : son histoire, ses désirs, ses réussites, ses échecs, ses talents, ses failles, ses forces, ses blessures, son potentiel, son avenir. On le relègue dans une pièce aveugle dont il ne pourra jamais sortir malgré tous ses efforts, on l’élague, le réduit, le comprime.

Cette réification des femmes au travers de leur utérus créé, en outre, une ligne de démarcation fortement clivante entre celles dont le glorieux organe s’est déjà fait terre d’accueil et celles qui, de manière délibérée ou non, n’ont jamais connu la maternité. Celles qui savent, et celles qui ignorent. Celles qui ont réussi, et celles qui ont perdu. Le mythe de la maternité est puissant, parce qu’il a fait sienne cette devise martiale : diviser [les femmes] pour que [les hommes puissent] mieux régner.

J’ai parlé plus haut du danger que constitue le fait de circonscrire son identité à celle des autres, de se voir comme une contingence, un trait d’union et non comme une personne à part entière. Il ne faut pas non plus oublier qu’à trop accorder d’importance aux « mamans », on finit par en oublier les « papas ». Or, c’est un fait indéniable que l’égalité des sexes n’est pas soluble dans les stéréotypes de genre. Offrir un traitement différencié à l’un ou l’autre sexe, c’est légitimer en filigrane les inégalités femmes-hommes. Soit l’on reconnaît aux femmes des qualités spécifiques que n’ont pas les hommes – au risque encore une fois d’offrir une justification aux inégalités de genre, soit l’on concède une bonne fois pour toutes que, au-delà du fait biologique, les hommes et les femmes ne possèdent de différences que celles que les stéréotypes de genre leur accordent. En somme : que les mères ne sont pas plus importantes que les pères, et que les hommes ne sont pas moins « sachants » que les femmes en matière de parentalité. Qu’il n’y a que des individus aussi curieux, égarés et émus les uns que les autres face à ce vaste tableau blanc.

 

Construire librement son identité

Je ne suis pas certaine de vouloir des enfants un jour, comme des milliers d’autres jeunes femmes qui revendiquent aujourd’hui leur non-désir ou leur indifférence sur la question. A la place de cet instinct, de ce désir viscéral que je serais supposée ressentir, il n’y a qu’un grand silence. Un silence qui n’est pas le néant : un silence dans lequel il y a tout simplement autre chose.

Pour cette raison, je revendique mon souhait d’évoluer dans un monde où les femmes ne sont pas sans cesse ramenées à leur condition biologique, où la maternité n’est pas communément présentée comme l’apogée de toute une vie, où les modèles et représentations sociales des femmes vont bien au-delà d’une déclinaison d’identités restreintes : la « maman qui travaille », la « maman au foyer », la « mompreneur », la « jeune femme pas encore maman mais qui se demande déjà comment elle va concilier ses ambitions professionnelles avec les futures exigences de sa vie personnelle » et enfin la « femme qui ne veut pas être maman ». Et si l’on exigeait des horizons plus vastes ?

Sans nier les désirs de chacun.e, nous devons faire un effort d’imagination pour voir les femmes au-delà de ce qu’elles doivent être, au-delà des stéréotypes et des normes sociétales qui ont dessiné au fil du temps les pourtours d’une identité féminine prétendument universelle qui gêne comme un vêtement trop petit. Nous ne pouvons trouver acceptable le fait d’amputer 52% de la population mondiale d’une partie de son identité, en lui faisant endosser des attributs et/ou des aspirations qui ne sont pas nécessairement les siennes.

C’est un fait : la grande majorité des femmes seront mères un jour. Mais d’autres ne le deviendront jamais, par contrainte ou par choix. Pour que ce choix reste intime, individuel et non influencé, et parce que la maternité doit être affaire de désir et non de contrainte sociale, cessons enfin d’assimiler les femmes à des « mamans » – celles qu’elles sont, celles qu’elles deviendront un jour, celles qu’elles ne veulent pas être, ou bien celles qu’elles ne seront jamais.