L’amour (et les femmes) au temps du numérique

L’amour (et les femmes) au temps du numérique

 

A qui profite aujourd’hui la liberté sexuelle ? Le féminisme est-il compatible avec les applications de rencontre ? Le sexe sans attaches est-il réellement vecteur d’émancipation pour les femmes ?

Autant d’épineuses questions qu’il convient aujourd’hui de se poser… Car les nouvelles du front ne sont pas bonnes.

Aux États-Unis, la psychologue spécialisée en sciences comportementales Clarissa Silva a sondé 500 utilisatrices et utilisateurs d’applications de rencontre. Après 9 mois d’utilisation, 65% d’entre eux assimilaient la fréquentation de ces sites à un travail à plein temps – avec le côté rébarbatif qui va avec.

Une étude parue en 2019 dans le Journal of Social and Personal Relationships rapporte quant à elle que l’utilisation compulsive d’applications de rencontres est susceptible de mener à un sentiment de solitude accru.

Enfin, de nombreuses personnes – notamment des femmes – se plaignent de plus en plus de ces nouveaux schémas amoureux caractérisés par une prétendue « légèreté ». Un ressenti corroboré par la science, plusieurs études ayant mis en évidence un lien entre sexe sans attaches et anxiété et dépression (aussi bien chez les femmes que chez les hommes).

Une lassitude collective que les Anglo-saxons nomment « dating burnout », et qui survient souvent après de longs mois à écumer les sites de rencontre (ou les bars), entretenir des centaines de conversations virtuelles et multiplier les rendez-vous sans intérêt. Un utilisateur de Tinder témoignait de cet accablement dans le magazine Causette :

« J’étais constamment occupé par des relations qui n’avaient pas de sens, ni de chance de devenir autre chose que ce qu’elles étaient puisque j’étais déjà en tranches, morcelé, divisé à l’intérieur. Au bout d’un mois et demi, je ne dormais presque plus. J’ai eu de l’eczéma sur le sexe. J’étais en contradiction avec moi-même […] je somatisais »

« Je me suis inscrite une fois sur un site de rencontre, j’ai tenu 48h avant de tout quitter », déplore une jeune femme. « Les mecs qui sont soudainement fous amoureux de toi, ceux qui te balancent des remarques sexistes, ceux qui te complimentent puis t’insultent deux secondes après que tu leur aies dit non, etc… Je n’y arrive pas »

« C’est impossible d’avoir une relation stable. Tout ça, c’est la faute de Tinder ! » renchérit une autre.

Si cette lassitude est susceptible de concerner aussi bien les hommes que les femmes, ces dernières sont peut-être plus vulnérables sur le marché de l’amour virtuel, et les comportements qu’il engendre.

 

Nouveaux déboires amoureux

C’est un fait : le paysage romantico-sexuel a changé. Fini l’époque où l’on se mariait à peine sorti.e de l’école, et où l’on passait sa vie avec la même personne (et c’est indéniablement une bonne chose). Désormais, nous avons le choix : d’être en couple ou non, de la (ou les) personne(s) avec qui l’on partagera sa vie, des modalités de cette union, et du temps qu’elle durera. Bien sûr, je vous fais la version courte et simplifiée – dans les faits, le célibat reste très mal vu, particulièrement pour les femmes, tout comme le fait de ne pas avoir l’intention de se reproduire. 

Le couple reste donc la norme dans une société paradoxalement de plus en plus souple et ouverte, et dans laquelle émerge de nouveaux schémas.

 

Fait intéressant, ce nouveau paradigme amoureux caractérisé par le virtuel, la multiplicité des rencontres et la réticence à s’engager, est également livré avec son propre langage (riche en termes anglophones).

Ainsi, après vous être fait ghostée (1) par un fuckboy (2), peut-être aurez-vous la (mal)chance de voir un obscur ex revenir faire de l’orbiting (3). Qu’à cela ne tienne, vous continuez à swiper sur Tinder dans l’espoir de rencontrer l’amour. Mais vous tombez malheureusement sur un homme qui, après une relation faite de pocketing (4), disparaît en mode slow fade (5)pour mieux revenir un an après comme si de rien n’était, en bon prowler (6) qu’il est.

Vous n’avez rien compris ? Ce jargon vous semble aussi excitant qu’une notice technique pour chauffe-eau ? C’est normal : ce lexique « amoureux » est aussi aride que les pratiques qu’il décrit. Pourtant, il semblerait bien que les relations dépourvues de sens – et surtout d’avenir – soient en train de devenir la norme, particulièrement dans les grands centres urbains.

Bien sûr, les mecs toxiques, les téléphones qui ne sonnent pas et les relations sans lendemain n’ont pas attendu l’essor du numérique pour exister. Mais nul doute que Tinder et la prétendue « liberté sexuelle » qu’il porte en étendard facilitent leur propagation

*

Personnellement, je n’ai jamais pu « tenir » plus de quelques semaines sur une application de rencontre. Qu’y a t-il de plus déprimant en effet que de faire défiler d’un geste mécanique des profils de mecs en slip devant leur miroir, dans une conscience aiguë de sa propre solitude, sans même la certitude que ce manège débouchera sur une rencontre intéressante ?

Ces espaces virtuels et froids nous transforment en Sisyphe modernes, poussant notre rocher en haut de la montagne dans l’espoir inavoué d’y trouver un trésor. Mais la nuit tombe bien assez vite, il n’y a rien au sommet et l’on recommence alors… Encore et encore.

Après les énièmes profils de l’étudiant à HEC qui n’est pas là pour se prendre la tête, du mec qui pose noyé dans sa bande d’amis (qui est qui ?) ou au bras d’une charmante demoiselle (qu’est-on censée en déduire ?), du cœur tendre posant avec son chat/son neveu/sa guitare en pensant que cela va le transformer en piège à filles, du fuckboy livré avec option fautes d’orthographe et du baroudeur posant négligemment devant le Macchu Pichu (est-ce que tout le monde part en vacances au Pérou désormais ?!), j’ai fini par ressentir cette désagréable sensation qu’on éprouve après avoir trop mangé. Trop de choix, trop de possibilités, et pourtant aucune ne me faisait envie. Pire encore : toutes me repoussaient.

 

La hook-up culture, ou la fausse liberté des femmes

Hook-up culture est une expression qui nous vient des États-Unis, et qui signifie en bon français culture du coup d’un soir. C’est une culture qui encourage les relations sexuelles sans attachement ni connexion émotionnelle – et sans lendemain, cela va sans dire. Aux États-Unis, elle est particulièrement utilisée pour décrire la sexualité des étudiant.es sur les campus universitaires. Mais elle peut être étendue à d’autres contextes.

Démocratisé par les applications de rencontre, le casual sex (ou relations sans lendemain) s’impose désormais comme la norme. On ne se met plus en couple avant de coucher : on couche ensemble avant de se mettre en couple. Même le fait de présenter quelqu’un à ses ami-es n’est plus une preuve d’engagement. 

Entre le sexe sans attaches et la relation conjugale trône désormais un nouvel hybride relationnel, sans nom ni définition officielle, qui consiste à « voir quelqu’un ». Sortir ensemble, sans être en couple. Se voir, sans savoir où l’on va. Partager le lit de l’autre, tout en étant tenu.e à l’écart de ses pensées.

Si ces pratiques permettent une plus grande flexibilité, elles engendrent aussi beaucoup d’incertitude et de difficultés à choisir… et donc à s’engager.

L’amour reste paradoxalement une valeur sûre, un idéal indétrônable. Pour plus de 50% des Français-e-s entre 15 et 34 ans, les relations amoureuses sont « importantes » (et même « primordiales » pour 25% d’entre eux et elles). Néanmoins, le paradigme amoureux a changé, et la nouvelle norme repose sur un équilibre instable qui peut générer beaucoup d’inconfort.

(Notamment au niveau des parties génitales : en moins de 4 ans, les infections sexuellement transmissibles ont en effet explosé en France. En 2016, selon une enquête de Santé Publique France, près de 268 000 cas de chlamydia ont été diagnostiqués chez les plus de 15 ans, contre 77 000 en 2012). 

 

EUGENIALLOLI

 

Mais venons-en à la question qui nous intéresse : en quoi ces nouveaux comportements sont-ils particulièrement délétères pour les femmes ?

Tout d’abord, le modèle standard de relations (amoureuses et/ou sexuelles) sans engagement va à l’encontre de la façon dont les femmes sont socialisées. Celles-ci grandissent en effet – et sont ensuite pressurisées par la société – avec l’idée qu’elles doivent trouver l’amour, le grand chevalier blanc. Elles sont éduquées à surinvestir la sphère amoureuse, leur identité sociale y étant étroitement liée

Or, la connexion véritable à laquelle nombre d’entre elles aspirent est peu compatible avec la logique consumériste actuelle.

Et puisque la sexualité féminine n’a toujours pas fait son entière révolution, les femmes se retrouvent désormais au cœur d’un immense paradoxe. Incitées à laisser libre cours à leurs désirs et à profiter d’une liberté sexuelle censée être à leur avantage, elles sont pourtant punies lorsqu’elles abusent de cette liberté – ou le font sans la discrétion qu’on attend d’elles. Entre la « fille facile » et la femme libérée, pas si facile de trouver une place…

Les hommes, en revanche, bénéficient de ce modèle. Non seulement leur sexualité n’est frappée d’aucun interdit moral, mais ils sont en plus bombardés d’injonctions à l’indépendance émotionnelle, l’autonomie et la séduction (hétérosexuelle). Il faut coucher avec des femmes en grande quantité pour être un homme : c’est en effet dans l’accumulation de partenaires que se joue la masculinité contemporaine. Cette logique de performance virile répond parfaitement à ce nouveau schéma amoureux qui place la consommation en son centre. 

De fait, la culture du hook-up rejoint la façon dont la majorité des garçons sont socialisés : vision utilitaire du sexe comme outil de performance, consommation et objectification des femmes, qui ne sont plus des individus spécifiques mais des corps indéterminés, nécessité de cumuler les « conquêtes » non pas pour le plaisir, mais pour prouver sa virilité. Ce qui n’est pas la meilleure façon de rencontrer l’autre ni de bâtir des relations saines, vous en conviendrez…

Bien sûr, de nombreuses femmes trouvent aussi leur compte dans ce modèle qui leur laisse une grande liberté. Mais lorsqu’elles cherchent quelque chose de plus consistant, elles se heurtent à la surreprésentation statistique des hommes désireux de ne pas se prendre la tête (nom de code pour : partager un lit, et rien d’autre). Soucieuses de ne pas faire peur à leurs prétendants potentiels, elles taisent alors leurs véritables désirs et besoins. Quitte à se retrouver embarquées dans des relations dont elles n’ont pas défini les termes, et qui ne leur conviennent pas.

Par ailleurs, les relations sans attaches semblent peu propices au plaisir des femmes. Une étude américaine d’envergure a ainsi montré que 55% des hommes avaient reçu du sexe oral lors de leur dernière relation sexuelle (sans engagement), contre seulement 19% des femmes. Et 80% des hommes avaient eu un orgasme lors de leur dernière relation sexuelle, contre 40% des femmes.

Quand tant d’hommes ignorent tout des spécificités du sexe féminin – et notamment du clitoris – peut-on vraiment s’attendre à ce qu’un amant de passage, possiblement biberonné au porno et possiblement plus intéressé par son plaisir que par le nôtre, nous envoie au septième ciel ? Ou même qu’il en ait simplement l’intention ?

Le bon sexe étant celui qui prend le temps de découvrir le corps de l’autre, dans le respect de son consentement, on peut légitimement s’interroger sur les vertus des rencontres éclairs…

D’autre part, la démocratisation du porno et des pratiques autrefois « atypiques » comme le BDSM ou la sodomie amènent de nouvelles exigences dans la chambre à coucher. Comme l’a plusieurs fois souligné l’autrice Maïa Mazaurette, ces pratiques présentées comme cool, voire émancipatrices sont souvent douloureuses voire violentes pour les femmes, qui peuvent pourtant ressentir une certaine pression à y consentir (personne n’a envie de passer pour un.e coincé.e en matière de sexe).

Enfin, on peut déplorer que la liberté sexuelle, qui se targue d’être un vecteur d’émancipation des corps, ait paradoxalement fini par se transformer en une énième injonction – à prendre son pied, à explorer, à s’amuser (selon une conception universelle de l’amusement qui en laisse beaucoup sur le carreau).

Je me suis longtemps sentie anormale de ne pas avoir envie de m’éclater avec des coups d’un soir, une activité présentée comme éminemment cool et indissociable d’une jeunesse réussie. Car la liberté sexuelle à la mode 2020 est synonyme de consommation effrénée : il ne faut pas seulement multiplier les partenaires, il faut aussi tester des choses. Rien ne serait plus triste que de rester coincé.e dans les affres de ce qu’on appelle péjorativement le sexe « vanille », c’est à dire traditionnel, sans gaines en latex ni sex-toys à insérer dans divers orifices. Alors, pourquoi est-ce que je préfère rester chez moi avec un livre alors que je pourrais être en train de tester le bondage japonais ?

Il m’a fallu du temps avant de comprendre que l’injonction au sexe, dans un monde où l’on peut accéder aussi facilement à une relation sexuelle qu’à un menu frites-Coca, était aussi délétère que les injonctions à se « préserver ». Et que les individus ne peuvent rentrer dans le goulot étroit d’une norme sexuelle qui se veut universelle, étant donné que la sexualité est, par définition, profondément intime et subjective.

 

It’s (not) raining men

Mais attendez, ce n’est pas fini ! Un autre problème se pose. En effet, les femmes sont désormais plus diplômées que les hommes dans de nombreux pays – en France, en 2015, elles étaient majoritaires dans le supérieur (55%), et plus particulièrement aux niveaux de formation les plus élevés (59% en master). L’écrivain américain Jon Birger, auteur de l’ouvrage Date-onomics (non traduit en français), émet alors l’hypothèse que les femmes célibataires doivent désormais faire face à une « pénurie » d’hommes (plus précisément d’hommes correspondant à leurs critères, les individus ayant tendance à rechercher un.e conjoint.e du même groupe social).

« La hook-up culture, la baisse du nombre de mariages chez les femmes diplômées, et la pénurie d’hommes éduqués et désirant s’engager, sont le produit du déséquilibre des ratios hommes-femmes et d’une offre insuffisante d’hommes diplômés du supérieur« , écrit-il ainsi. On peut bien sûr déplorer le caractère partial de son analyse, ainsi que le paternalisme dont il fait preuve lorsqu’il enjoint les femmes à choisir leur lieu d’études en fonction du ratio hommes-femmes (!). Mais ne touche t-il pas là une réalité sensible ? Combien de fois ai-je entendu cette conversation sur le « déclin des hommes valables » et la « difficulté à trouver un mec bien »… ?

Sauf que, plutôt que de s’interroger uniquement sur le niveau d’études, on pourrait aussi se poser la question de l’influence du porno, des rôles de genre, des injonctions sociales et du numérique sur nos comportements amoureux… Autant d’éléments qui jouent sur l’évolution de nos pratiques. 

Cécile Guéret, journaliste, psychothérapeute et autrice du livre « Aimer, c’est prendre le risque de la surprise », explique qu’à force de « cocher des filtres selon le physique, l’appartenance sociale, les passions, à force de minimiser les risques, nous cherchons à rationaliser le coup de foudre ». Une rationalisation bien peu compatible avec l’essence même du sentiment amoureux. Alors, les algorithmes finiront-ils par avoir la peau de l’amour ? Les nouveaux schémas amoureux et sexuels sont-ils solubles dans nos aspirations romantiques – et particulièrement celles des femmes ?

Bien sûr, la fin de la morale sexuelle et la multiplication des possibles dans le champ amoureux sont des progrès qu’il n’est pas question de remettre en cause. Mais il y a peu de chances que les femmes soient les grandes gagnantes de cette « révolution » sexuelle. Et ce, pour une raison simple : celle-ci a été élaborée selon les termes des hommes, en ne laissant à l’autre moitié de l’humanité pas d’autre choix que de s’y plier. En matière d’amour 2.0, femmes et hommes ne jouent donc pas à jeu égal.

Alors, osera t-on plaider pour l’avènement d’une véritable liberté – celle de coucher avec qui on veut, mais aussi de préférer l’amour au sexe sans attaches ?

 

 

 ♥ ♥ ♥

(1) Le ghosting consiste à couper les ponts avec une personne du jour au lendemain.

(2) Fuckboy : Homme peu porté sur le romantisme et principalement intéressé par la perspective de tirer son coup – quitte à sortir les violons pour arriver à ses fins. 
(3) L’orbiting consiste à suivre activement l’activité d’une personne sur les réseaux sociaux (exemple : liker ses posts) tout en l’ignorant dans la vie réelle.
(4) Le pocketing est une forme de relation non officielle, dans laquelle les termes ne sont jamais clairement énoncés. Ça ressemble à une relation amoureuse… sans toutefois en être une, car l’autre vous empêche d’accéder à son intimité. En clair, il vous garde au chaud dans sa poche : vous êtes donc caché.e, dissimulé.e au reste du monde, en attendant mieux.
(5) Le slow fade est une manière de couper les ponts avec quelqu’un, de manière moins brutale que le ghosting. Elle consiste à disparaître lentement mais sûrement du paysage, en repoussant par exemple les rendez-vous ou en ne répondant plus qu’à un message sur deux.
(6) De l’anglais « to prowl » qui signigie rôder, le prowling consiste à disparaître du jour au lendemain (alors que la relation semblait suivre son cours normal), pour mieux revenir comme si de rien n’était quelques semaines ou mois plus tard. 

 

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Comment l’industrie de la minceur prend les femmes pour des connes

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Illustration : Cécile Dormeau ©

 

Alors que 70% des femmes françaises aimeraient perdre du poids (le chiffre est de 58% chez les femmes ayant un poids « normal »), le marché de la minceur ne cesse, lui, de grossir : en 2018, il pesait 4 milliards d’euros.

Il faut dire que les injonctions à la beauté, mais aussi les magazines féminins et leurs comptes à rebours anxiogènes à chaque retour de printemps (« Plus que 3 mois avant l’épreuve du maillot ! », « Les meilleurs régimes avant l’été« …) sont pour les femmes une véritable machine à complexes.

A tel point qu’enfiler un maillot de bain pour aller à la plage, activité tout ce qu’il y a de plus agréable a priori, devient sous la plume des journalistes une « épreuve » qu’il convient de « redouter », et à laquelle il faut « se préparer » longuement.

L’industrie de la beauté, et plus particulièrement le marché de la minceur ne veut pas vous voir épanouie : il vous veut complexée, mal dans votre peau, persuadée que vos quelques kilos en trop et vos bras « pas assez fermes » vous empêchent de mener une vie meilleure.

Soins minceur en institut, cryothérapie, compléments alimentaires, salles de sport, cours de fitness, coaching en rééquilibrage alimentaire, crèmes « amincissantes », produits coupe-faim, yaourts prétendument allégés… Le marché de la minceur n’a jamais été aussi diversifié. S’il n’y a rien de mal à s’inscrire dans une salle de sport ou à vouloir manger plus sainement pour perdre du poids (au contraire), l’immense majorité des produits lancés sur le marché de la minceur n’ont pas d’autre vocation que de vous prendre… pour des pigeonnes. Et de se nourrir, goulûment, du contenu de votre portefeuille.

Etude de 3 produits phares de ce marché : les produits alimentaires « minceur », les régimes et les cosmétiques amincissantes.

 

Les produits alimentaires : on vous prend pour des jambons

Si vous avez déjà mis les pieds dans un supermarché, vous connaissez le fameux rayon « produits minceur ». A côté des tisanes « détox », « minceur » et « ventre plat » (de fausses allégations, aucune tisane, aussi saine soit-elle, n’ayant le pouvoir de faire maigrir), on y trouve de nombreux produits censés vous faire perdre du poids.

Première duperie : la plupart de ces produits sont placés juste à côté du rayon bio au supermarché, ce qui peut laisser penser qu’ils sont plus sains que les autres et/ou dotés d’une composition impeccable. Et pourtant : ce n’est pas le cas. Prenons un exemple avec les barres chocolatées de la marque Gerlinéa.

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Cette barre ne vous veut PAS du bien

La barre encas framboise-chocolat, qui cherche à se faire passer pour un produit minceur (« équilibrer sa pause », clame l’emballage sur lequel une femme sourit rêveusement), est composée des ingrédients suivants :

Chocolat noir de couverture 20% (pâte de cacao, sucre, beurre de cacao, matière grasse de lait, émulsifiant : lécithines de soja, arôme naturel de vanille), sirop de fructooligosaccharides, polydextrose, protéines de soja (émulsifiant : lécithines de soja), gluten de blé, stabilisant : glycérol d’origine végétale, fructooligosaccharides en poudre, stabilisant : sorbitols, fructose, sucre, cranberries 1,4% (soit 4.1% en équivalent fruit), amidon de maïs, framboises déshydratées 0,6% (soit 5,7% en équivalent fruit), acidifiant : acide citrique, arôme, colorant : carmins (gélatine de poisson), vitamine C, amidon de blé.

Miam, miam les bons ingrédients qui font maigrir ! Du sucre et une foule d’additifs : voilà tout ce que vous allez ingérer en voulant rééquilibrer votre pause.

A côté, les barres repas fourrées pomme-myrtille promettent quant à elles un « repas équilibré et savoureux ». Mais si l’on regarde la composition, on tombe de sa chaise :

Sucre, farine de blé , sirop de glucose-fructose, purée de pommes 12,1%, gluten de blé, purée de myrtilles 7,7%, huile de colza, protéines de soja , protéines de blé, protéines de pois, stabilisant : glycérol, minéraux (potassium, calcium, magnésium, zinc, fer, cuivre, manganèse, iode, sélénium), , amidon de tapioca, acidifiant : acide citrique, jus concentré de citron, arômes naturels, gélifiant : pectines, levure désactivée, cannelle, vitamines A, B1, B2, B5, B6, B9, B12, C, D, H, PP et E ( lactose , protéines de lait ), sel, poudre à lever : carbonates de sodium, correcteur d’acidité : citrates de calcium.

Le sucre figure en premier dans la (longue) liste des ingrédients, et les additifs se succèdent dangereusement. Or, savez-vous que le sucre, en plus d’être nocif pour l’organisme… fait grossir ?

Peut-être aura t-on plus de chance avec les « repas minceur complets » (des crèmes au chocolat), alors ? Non plus : une liste d’ingrédients transformés longue comme le bras, dont plusieurs additifs suspectés de perturber l’équilibre de la flore intestinale et le développement du diabète. De quoi mettre à mal l’argumentaire de la marque : « Depuis plus de 25 ans, Gerlinéa prend soin de la silhouette des femmes » (il leur soutire surtout beaucoup d’argent pour leur vendre des produits bourrés de cochonneries)…

Allons maintenant voir du côté des yaourts, produits estampillés « femme » et « minceur » par excellence (on connaît toutes ces fameuses pubs qui mettent en scène des femmes au bord de l’orgasme après avoir avalé une pauvre cuillerée de yaourt nature). L’une des marques les plus emblématiques du marché est Taillefine, du groupe Danone. Peu de chances que vous gardiez la taille fine si vous en consommez régulièrement, étant donné le nombre d’additifs que ces yaourts contiennent. Quant aux yaourts Activia à la cerise, malgré leur belle image « minceur » et la mention « bifidus » sur l’emballage, ils contiennent surtout du sucre, du lait écrémé concentré ou en poudre de provenance inconnue et des additifs…

Mais la palme de la plus grosse carotte revient à la marque Perle de Lait de Yoplait, qui joue sur une imagerie éthérée et « féminine » pour nous refourguer des yaourts que l’on pourrait croire sains et légers mais regorgent en réalité d’additifs industriels. La composition des yaourts saveur vanille est la suivante :

Lait écrémé – Crème – Sucre 9.5% – Eau – Amidon transformé de riz et de manioc – Poudre de Lait écrémé – Aromes – Correcteurs d’acidité : Acide citrique, citrates de sodium – Gousses de vanille épuisées – Colorant : Caroténoides – Ferments Lactiques – Décor : Ecorces de vanille.

Autant dire qu’il vaut mieux être biologiste si l’on veut pouvoir déchiffrer la liste des ingrédients !

Par ailleurs, les yaourts sont loin d’être un produit minceur, a fortiori si on les consomme tous les jours (sans parler des effets nocifs du lait de vache, mais c’est un autre débat). Mais les industriels et le lobby du lait ont su, à coup de campagnes publicitaires habiles, en donner une image de produit sain – voire d’aliment santé.
Quant aux céréales (autres produits transformés que les industriels ont réussi à faire passer pour des aliments santé), les marques ne sont pas plus vertueuses. Je me souviens de la mère d’une amie qui mangeait religieusement un bol de Special K chaque soir, persuadée que cela la ferait maigrir.

Or, malgré leur image d’aliment minceur, les Special K apportent autant de calories… que les céréales Frosties ! Quant au taux de graisses saturées, il est 5 fois plus élevé dans les Special K que dans les Frosties pour une même portion. Ces céréales, très transformées, sont par ailleurs très riches en sucres.

Pour perdre du poids, on repassera…

 

Des régimes pour les quiches

A l’approche de l’été, impossible d’ouvrir un magazine féminin sans tomber sur un article qui vante le nouveau régime à la mode. Qu’il s’agisse de se nourrir exclusivement de légumes crus ou de ne boire que des jus soi-disant « détox » pendant une semaine (vos toilettes vont adorer…), la promesse est toujours la même : perdre du poids, affiner sa silhouette, et pouvoir ainsi affronter dignement la sacro-sainte épreuve du maillot de bain.

Ainsi, « faire un régime » (l’hiver, pour perdre les kilos post-bûche aux marrons, et l’été, pour afficher sur la plage un corps conforme aux standards de la beauté) est devenu l’une des injonctions esthétiques les plus communes. Manger n’est plus un besoin naturel et un plaisir nécessaire mais un danger vecteur d’angoisse, auquel il convient de remédier en se privant. Et le corps n’est plus un véhicule qu’il convient de chérir, mais un ennemi à qui il faut faire la guerre.

A chaque saison, donc, son nouveau régime plus ou moins farfelu. C’est que le marché de la minceur rapporte gros – sans mauvais jeu de mot…

Une des nouveautés de l’industrie des régimes est la « box minceur », qui consiste à recevoir chez soi des plats déjà préparés. Vous connaissez sans doute Comme j’aime, l’une des marques phares.

 

Comme-J’aime-photo

 

Chez Comme j’aime, le programme coûte 500 euros par mois, soit presque un demi-SMIC. Les repas – principalement cuisinés au micro-ondes – sont composés de produits ultra-transformés [soupes lyophilisées, entremets en poudre, barres protéinées, compotes…]. « Même les céréales ou les pâtes ne sont pas complètes, c’est vraiment une aberration et cela va contre tous les principes d’une alimentation saine », indique Nicolas Guggenbühl, diététicien-nutritionniste interrogé dans le cadre d’une « enquête » publiée sur le site belge RTBF. Le journaliste-cobaye a d’ailleurs vu son taux de fer s’effondrer, conduisant son médecin à lui demander d’arrêter son régime rapidement.

Une autre journaliste de l’Est Républicain, qui a également testé ce régime, s’est aperçue que les plats Comme j’aime sortaient des mêmes usines où sont préparés les plats tout faits qu’on trouve en supermarché, et qui sont tout sauf « sains et naturels ».

Par ailleurs, il est bien difficile de ne pas reprendre de poids à la fin du programme, celui-ci ne permettant pas d’adopter de nouveaux réflexes alimentaires. L’éducation à la nourriture saine ne se fait pas avec des plats tout prêts à réchauffer au micro-ondes… Quant au prix, il est ridiculement élevé : quitte à dépenser 500 euros de nourriture dans le mois, autant acheter des produits de qualité, frais et bio, et apprendre à cuisiner soi-même !
En somme : une belle arnaque.

Mais hélas, il n’y a pas que les régimes : il y a aussi les gélules coupe-faim, ou « brûle-graisse ». On pense par exemple aux gélules de la marque Anaca3 et à son marketing agressif. Sur Internet, la grande majorité des commentaires client s’accordent cependant sur son inefficacité. « Je n’ai pas perdu 1 seul kilo », écrivent de nombreuses clientes, tandis que d’autres rapportent des effets indésirables allant des fuites urinaires aux douleurs musculaires…

En effet, les produits dits « amaigrissants » sont rarement efficaces et comportent souvent des effets secondaires. « Il n’existe aucun produit miracle. Aucune des méthodes généralement proposées pour faire perdre du poids ne peut se vanter d’obtenir un amaigrissement significatif et surtout durable », souligne ainsi l’Agence du médicament dans un rapport publié en 2015. Certains produits vendus sur Internet seraient même carrément dangereux, en ce qu’ils peuvent contenir des substances interdites ou toxiques (comme la sibutramine, qui augmente le risque d’accident cardiaque, les laxatifs ou certains métaux lourds).

Vous pouvez garder vos précieux euros, car les régimes font grossir. 75 % des personnes qui désirent perdre du poids y réussissent dans les premiers mois, mais 80 à 95 % auront tout repris, voire plus, quelques années plus tard.

Lorsqu’une perte de poids est déclenchée par une restriction alimentaire importante, le métabolisme de base (consommation d’énergie nécessaire au bon fonctionnement du corps) diminue automatiquement. Ayant besoin de nourriture pour vivre, le corps déclenche son mécanisme de survie en cas de privations. Lorsque le régime est fini, il va chercher à refaire le plein de réserves adipeuses pour se protéger d’une éventuelle famine. Ou, comme l’explique simplement le docteur Jean-Michel Lecerf, chef du service nutrition de l’Institut Pasteur de Lille : « L’organisme met en place des mécanismes pour récupérer ce dont il a été privé. »

Ainsi, les régimes sont au mieux inefficaces, au pire nocifs. Méthode Atkins, régime Dukan, cure de « jus », mono-diète de pommes, cure protéinée en sachets, régime « soupe au chou », régime hyper-protéiné… non seulement ils peuvent entraîner carences, fatigue, réduction de masse osseuse, hausse du risque de fracture, mais ils assurent aussi… une reprise de poids quasi-certaine dès la fin du régime ! Un rapport de l’Agence de sécurité sanitaire alimentation, environnement et travail (Anses), publié en 2010, apporte confirmation de la nocivité de ces régimes.

 

Les cosmétiques minceur : à prendre par-dessus la jambe

Gels minceur, crèmes anti-cellulite, compléments alimentaires « brûleurs de graisse », wraps minceur… Les industriels redoublent d’imagination pour mettre sur le marché des produits cosmétiques censés aider à (re)trouver une silhouette svelte. « Réduit le tour de taille jusqu’à 2,6 cm en 2 semaines ! », « Résultats visibles en seulement 7 nuits »… Mais peut-on vraiment maigrir avec une simple crème pour le corps ?

En 2018, l’association UFC – Que choisir a testé neuf produits de neuf marques différentes en laboratoire.

Le résultat est sans appel : « Les crèmes ne sont pas efficaces », et « la solution pour lutter contre la cellulite ne passe pas par la case cosmétique » (on s’en doutait un peu…). Ces crèmes n’ont de toute évidence qu’un effet placebo, qui ne justifie pas leur coût. L’association belge Test-achats qui a testé six produits anti-cellulite, est arrivée à la même conclusion.

« Il n’y a pas de solutions miracles pour se débarrasser de la cellulite. La seule façon de maigrir, c’est d’agir sur les cellules graisseuses et le seul principe actif qui agit dans ce domaine – et sur lequel nous avons un niveau de preuves scientifiques élevé – c’est la caféine. Toutefois, il faut être réaliste, en général, un tube de 90 ml n’en contient que 3% », explique ainsi le médecin phlébologue Philippe Blanchemaison. Quid des crèmes « ventre plat » ?

« Là, nous ne sommes plus dans le domaine du bon sens. Comment peut-on imaginer avoir un ventre plat sous la seule influence d’une crème amincissante ? Les fabricants de cosmétiques tapent fort dans leurs intitulés car aucun texte de lois ne l’interdit. Ce n’est donc pas malhonnête mais dans les faits, pour perdre du ventre, il faut arrêter de manger des aliments riches en graisses et en sucres, un point c’est tout. »

Quant aux intitulés riches en promesses des fabricants, du type « Efficacité cliniquement prouvée », « cela n’a bien évidemment rien à voir avec une étude clinique », poursuit-il. « C’est juste un interrogatoire, et en général les volontaires sont déjà séduites par la marque qu’elles testent, donc elles disent que ça marche. En plus, elles repartent avec de nombreux échantillons. Résultat : tout ça est biaisé. »

 

Conclusion

Les industriels jouent sur les complexes des femmes et la tyrannie de la minceur pour mettre sur le marché des produits qui n’ont rien de sain, et encore moins « d’amincissant ». Ne nous leurrons pas : ils n’ont aucun intérêt à proposer des produits efficaces (cela permet ainsi de lancer régulièrement des nouveautés), ni à ce que les femmes aient confiance en elles et en leur beauté.

Les magazines féminins ont aussi un rôle important à jouer. Eux qui se font pourtant – non sans opportunisme – l’écho d’une « libération des femmes » ne cessent de relayer les nouveautés du marché de la minceur, nourrissant ainsi sa voracité, tout en enjoignant les femmes à « perdre quelques kilos pour se sentir mieux », « tonifier leurs abdos », « garder un ventre plat » et « raffermir leurs fesses ». Ils agissent ainsi comme les sbires de l’industrie de la beauté, qui ne peut prospérer qu’en construisant et en exploitant les fêlures des femmes. Maintenir les femmes dans une position vulnérable, où elles ne sont jamais « assez » (jamais assez minces, jamais assez fermes, jamais assez conformes ni assez désirables), permet ainsi de continuer à faire vivre le gigantesque marché de la minceur, avec son imagerie faussement glamour et ses promesses galvaudées.

Et à l’ère des réseaux sociaux, résister à cette pression est encore plus difficile. Si l’on peut aisément se passer de la lecture de Cosmopolitan, le culte du corps mis sur exergue sur Instagram aura tôt fait de nous rattraper : comment, alors, faire preuve de bienveillance envers soi-même lorsqu’on est entouré.es de photos de corps minces, huilés et impossiblement lisses ?

Il y a quelques semaines, une étude IFOP pour Naturavox (un site dédié… à la perte de poids) démontrait que seules 22% des Françaises se trouvent jolies.

« Ce sondage réalisé par l’Ifop nous montre, et ce n’est pas une surprise, que les femmes subissent encore et toujours une pression sociétale. La faible estime de soi des femmes est la conséquence des diktats et des stéréotypes de la beauté de nos jours », peut-on lire sur Naturavox. Assez ironique, sachant que ce site profite (dans tous les sens du terme) des injonctions à la beauté et des insécurités qu’elles engendrent chez les femmes. Autrement dit, il n’a aucun intérêt à ce que leur estime de soi se renforce…

Pour conclure, faut-il rappeler cette évidence ? Bannir – ou tout du moins limiter – les produits industriels, cuisiner soi-même au maximum, introduire plus de fruits et légumes dans son alimentation et avoir une activité physique régulière reste le seul moyen de rester en bonne santé et de rééquilibrer sa silhouette.

On ne mincit pas avec des barres Gerlinéa, ni avec des gélules coupe-faim : en revanche, et c’est bien le seul résultat garanti, on allège inutilement son porte-monnaie…

Masculinité toxique : quand il faut baiser pour être un homme

Masculinité toxique : quand il faut baiser pour être un homme

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L’attentat de Toronto du 23 avril 2018, au cours duquel un homme conduisant un camion bélier a renversé une vingtaine de personnes, faisant 10 mort-e-s dont 8 femmes, a mis en lumière une communauté dont on aurait préféré ne jamais entendre parler, les « incels » (contraction de « involutary celibate », célibataire involontaire). Le conducteur faisait en effet partie de ces groupes d’hommes qui se réunissent sur des forums virtuels pour discuter de leur célibat, mais aussi et surtout de leur haine des femmes, qu’ils tiennent pour responsables de leur situation.

Ces groupuscules préconisent notamment d’organiser des viols collectifs pour soulager leur frustration, propageant ainsi des idées fausses, dangereuses et pourtant déjà communément acceptées par la société selon lesquelles le viol est une réponse à une pulsion irrépressible ou une insondable frustration sexuelle. Rectification : le viol est un outil de domination, qui répond à une volonté du violeur d’asseoir sa supériorité sur la victime.

A bien des égards, les incels partagent des points communs avec les bien mal nommés « pick up artists », ces hommes qui se réunissent (majoritairement sur Internet) pour apprendre l’art de la drague. Plus que la volonté d’apprendre à séduire, ce qui pourrait être leur dénominateur commun, le dessein de ces groupes d’apprentis « séducteurs » semble être de se réunir entre hommes et de propager leurs idées rigides sur ce qu’est la masculinité. On retrouve au sein de ces groupuscules l’idée rance selon laquelle la société se serait « trop féminisée » et les hommes auraient conséquemment perdu une grande partie de leur puissance. Ainsi, la haine des femmes et la séduction (deux notions semble-t-il opposées) servent à ces hommes de vecteurs de validation virile, seul but réellement recherché dans leurs entreprises respectives.

Depuis quelques temps, le terme de « masculinité toxique » s’impose de plus en plus dans le paysage médiatique, dans le but de déconstruire ces injonctions à la masculinité responsables de bien des maux. Le récent attentat de Toronto est l’occasion (regrettable) de se pencher une fois de plus sur le versant nuisible et mortifère de la masculinité, entendue ici comme construction culturelle, et plus particulièrement sur les injonctions sexuelles qui la composent.

Baiser. Pour être un homme, il faut baiser. C’est d’ailleurs l’une des seules inquiétudes qui est ressortie des débats post-Weinstein, avec des hommes terrifiés non pas à l’idée que tant de femmes subissent des violences sexuelles, mais que l’effondrement du patriarcat leur confisque à jamais la possibilité de séduire, c’est-à-dire baiser.

Et pour baiser, beaucoup, tout le temps, avec des partenaires sans cesse renouvelées (car l’Homme, le vrai, ne saurait se contenter d’une seule femme), il est nécessaire de s’enfermer dans un système où les femmes, en tant qu’objets sexuels, sont à la disposition des hommes et n’ont pas besoin de manifester leur consentement pour être « utilisées » ; où la douleur engendrée par des semaines, des mois ou des années sans baise confine à l’insupportable ; où l’unique dessein des hommes consiste à baiser, baiser et encore baiser, car telle est, semble-t-il, la mission qui leur a été confiée. Mais attention, il ne s’agit pas de coucher avec n’importe qui : ce serait bien trop facile. Les femmes hors des canons de beauté habituels sont ainsi disqualifiées d’office. Les femmes « baisables », pour reprendre leur rhétorique déshumanisante, sont quant à elles disponibles pour le tout-venant, telles d’appétissantes marchandises attendant d’être consommées.

Ces hommes imputent leur malheur à leur insuccès auprès de la gent féminine, d’autant plus vécu comme profondément inique que la société leur a inculqué dès le plus jeune âge que les femmes étaient par nature disponibles. Qu’importe l’âge, la beauté, la condition physique ou la personnalité de l’homme qui les convoite : ces critères, s’ils ont de l’importance dans le sens inverse, n’existent pas pour les femmes qui n’ont pas d’autre choix que d’accepter les avances du premier mâle venu, comme une plante verte « accepte » passivement d’être arrosée.

Les anglophones ont un mot pour qualifier cette attitude typiquement masculine qui consiste à croire que les femmes ne sont pas autre chose que des objets disponibles pour le tout-venant : entitlement. En français, on pourrait grossièrement traduire cette notion par l’expression « croire que tout vous est dû ». L’entitlement masculin appliqué aux relations amoureuses se traduit donc par le comportement d’un homme qui, de manière tout à fait autocentrée, va exiger d’une femme qu’elle lui « donne » du sexe, de l’attention et/ou de l’affection. « J’ai été gentil », « je lui ai payé le resto », « je lui ai fait des compliments », « j’ai appliqué toutes les techniques trouvées dans un obscur Ebook sur la séduction trouvé sur Internet » : les raisons ne manqueront jamais pour que l’homme entitled pense que la chose qu’il désire (du sexe, donc) lui revient de droit. Le fait que la femme sur laquelle il a jeté son dévolu puisse ne pas vouloir de lui, pour quelque raison que ce soit, ne lui traverse même pas l’esprit. Parce que dans notre société sexiste, le postulat est simple : les femmes ne sont pas des êtres humains disposant d’un libre arbitre et de préférences personnelles, mais des objets, des « cibles » résolument passives qu’il revient au mâle viril de conquérir.

Une question se pose alors : comment la société a-t-elle pu fabriquer de tels monstres ?

La réponse n’est malheureusement pas si simple, car le système sexiste dans lequel nous vivons est fait de racines multiples. La publicité, les médias, la pornographie, le cinéma, les jeux vidéo… ces diverses composantes, prises dans leur ensemble, concourent à forger une certaine vision de l’homme et de la femme et des rapports qui les lient entre eux. Ce qu’il faut dénoncer aujourd’hui, c’est un système solidement ancré, composé d’une multitude d’éléments qui peuvent être isolés les uns des autres mais non tenus individuellement pour responsables.

Il en est ainsi de la pop culture, qui infuse nos vies au quotidien pour y déverser son lot de représentations et de tropismes sexistes, ce qui contribue à la normalisation d’une inexorable asymétrie entre femmes et hommes. Romances littéraires gorgées de stéréotypes de genre, films mettant en scène des relations femme-homme largement asymétriques (comment ne pas évoquer ici le très problématique 50 nuances de Grey ?) et légitimant les violences sexuelles, émissions de télé où les femmes sont reléguées au rang de faire-valoir, imagerie porno disponible en deux clics sur Internet… Face à l’abondance de ces messages, nos subconscients n’ont pas d’autre choix que d’intérioriser la différence homme-femme, au travers de laquelle se trouvent légitimés de nombreuses inégalités et clichés de genre.

La perpétuation du fameux mythe de la « misère sexuelle » est également problématique. Si l’envie d’aimer, d’être aimé-e et d’avoir des rapports sexuels est bien évidemment humaine, le sexe n’est pas un droit, ni même un devoir.
Certes, l’existence du marché prostitutionnel et la sexualisation du corps féminin à des fins mercantiles pourrait faire croire aux hommes que le sexe – et donc les femmes – peut s’acheter, comme n’importe quel bien ou service. Mais il n’y a pas plus de misère sexuelle qu’il n’existe de droit inaliénable à baiser, ou de besoin irrépressible de baiser. On peut avoir des orgasmes, même – et surtout ? – sans partenaire. Certes, la frustration sexuelle et/ou amoureuse existent, il n’est pas question ici de le nier. Mais qui ne l’a jamais connue ? Les femmes aussi peuvent en être victimes, et elles ne fomentent pas pour autant des actes terroristes contre ces salopards d’hommes qui refusent de les pénétrer.

Le besoin irrépressible de sexe (dont les femmes seraient miraculeusement préservées – comme c’est étonnant) n’est pas une réalité biologique, mais une construction sociale et culturelle. Ainsi, de la Grèce antique jusqu’au début du 19e siècle, les femmes étaient vues comme des créatures dotées d’irrépressibles besoins sexuels, au contraire des hommes qui représentaient la maîtrise de soi et la pondération. Le stéréotype a fini par se renverser vers les années 1890, pour des raisons quelque peu nébuleuses (voir cet article à ce sujet).

L’idée contemporaine selon laquelle les hommes auraient des « besoins » (notamment celui de se vider régulièrement, comme s’il était possible de mourir d’un trop-plein de sperme) sert surtout d’excuse aux comportements prédatoires, parmi lesquels les agressions sexuelles et les viols. Ce que l’on ne dit pas, c’est que la grande majorité des violeurs ont des rapports sexuels réguliers. Ils ne violent pas parce qu’ils sont acculés par un besoin biologique qui les dépasse, mais parce qu’ils sont mus par la volonté consciente de dominer, d’écraser, d’anéantir leur victime.

Ceci posé, précisons s’il est encore besoin que personne n’est mort-e de n’avoir pas baisé pendant X années ou d’être resté-e vierge jusqu’à 35 ans : de ce fait, le sexe ne peut décemment être comparé à un besoin primaire, au même titre que le besoin de manger ou de boire. En revanche, les hommes sont socialisés pour vouloir du sexe, car le sexe est le moyen par lequel ils doivent prouver leur valeur – donc leur virilité. Le sexe étant entendu comme un rapport sexuel avec pénétration vaginale, Saint-Graal absolu à l’aune duquel se mesure la réussite dudit rapport.

Les injonctions à la masculinité changent au gré de l’Histoire. Aujourd’hui, il s’avère qu’il faut coucher avec des femmes pour être un homme. La virilité telle que prescrite par la société contemporaine est en effet hétérosexuelle, vigoureuse et dominatrice. Elle s’exprime par le biais du corps, et plus précisément par la pénétration vaginale. Comme toutes les normes, celles qui encadrent la virilité sont aléatoires, donc nécessairement absurdes. Pour les hommes, le sexe est donc un moyen, et non une fin en soi. Ils ne désirent pas du sexe pour le plaisir ou le sentiment de liberté que cela peut leur procurer. Ils désirent du sexe parce qu’il s’agit d’un des biais par lesquels ils peuvent, par lesquels ils doivent s’affirmer en tant qu’hommes. Ainsi, désobéir à cette injonction revient à nier la validité de sa propre existence.

L’injonction à baiser, donc. Elle est profondément toxique, et ceci à plusieurs égards : non seulement elle stigmatise les hommes qui ne s’y conforment pas (par contrainte ou par choix), mais elle créé en outre une asymétrie de fait dans les rapports amoureux entre femmes et hommes. L’intériorisation de cette injonction peut en effet conduire les hommes à ne plus considérer leurs partenaires potentielles comme des êtres humains dignes d’intérêt, mais comme des « cibles » de chair qu’il convient d’accrocher à son tableau de chasse. La dimension humaine et émotionnelle des rapports amoureux, qui créé pourtant toute leur richesse et leur complexité, est occultée au profit d’un utilitarisme sinistre, peu apte à procurer de l’épanouissement.

De plus, l’injonction à baiser est un terreau propice aux violences et coercitions sexuelles, dont sont victimes de très nombreuses femmes. Elle infuse les rapports entre femmes et hommes de stéréotypes nocifs et les structure selon une hiérarchie uniquement profitable au sexe masculin. Dans notre configuration actuelle, aux hommes la « conquête » amoureuse (et donc le choix), aux femmes la passivité docile (et donc l’attente). Aux hommes l’injonction à prouver sa virilité au travers d’une succession d’actions gravées dans le marbre de l’inconscient collectif, comme payer l’addition au restaurant, prendre l’initiative du premier baiser ou du premier rapport sexuel, bander fort lors dudit rapport sexuel. Aux femmes de suivre, dans une acceptation tacite, les « règles » édictées par l’homme dans le rapport de séduction ; d’être prises en charge et protégées ; d’être donc passives, inertes, sans maîtrise de leurs désirs. Ces rôles prédéfinis lèsent les femmes tout autant que les hommes, en ce qu’ils et elles se retrouvent enfermé-e-s dans un compartiment étroit dont il est très difficile de s’échapper.

Il découle en somme de cette injonction virile à avoir des rapports sexuels, en filigrane de laquelle se lit l’injonction à dominer (et donc à se comporter comme un homme, un vrai), de nombreux comportements genrés que l’on impute injustement à la biologie : l’infidélité, le désintérêt pour la vie de couple, l’appétit sexuel intarissable, l’incapacité à percevoir les femmes comme des êtres à part entière, etc. Ces codes genrés font des ravages, sur les individus en particulier et sur la façon dont ils appréhendent leurs relations amoureuses en général.

Et si les hommes avaient été socialisés pour croire que le sexe est accessoire, ou du moins sans rapport direct avec leur valeur en tant qu’être humain ? Si les hommes avaient été socialisés pour voir les femmes autrement qu’à travers le prisme corporel et sexuel ? Et si le sexe n’était pas une valeur cardinale de notre société, ni un marché sur lequel les femmes s’offrent languissamment, sans que personne ne se soucie de leur consentement ? Et si nos sociétés n’étaient pas infusées par le sexe, si les injonctions à baiser n’existaient pas, si les corps n’étaient pas des monnaies d’échange, si la sexualité (ou l’absence de) de chacun-e n’appartenait pas à la sphère publique ?
Ces groupuscules existeraient-ils seulement ? La réponse est : probablement pas.

Nous n’avons pas à en vouloir aux hommes qui sont victimes d’un système qui les empêche d’être simplement eux-mêmes. En revanche, nous devons dire non à la culture du viol et aux injonctions genrées, non à cette mouvance sectaire qui semble gagner chaque jour un peu plus de terrain, non à ces hommes endoctrinés, confits dans leur haine d’eux-mêmes et de l’autre, persuadés que l’unique salut de leurs vies misérables viendra d’une pénétration vaginale.

Il paraît inutile de devoir le préciser, mais répétons-le tout de même : les femmes ne sont pas responsables du célibat durable de certains hommes. La violence, bien que non nécessaire, devrait ainsi être retournée contre le système patriarcal, celui-là même qui a donné naissance aux injonctions toxiques dont ces hommes sont victimes. La violence devrait être utilisée pour déconstruire la masculinité. Pourtant, peu d’hommes s’y attellent, tout simplement parce qu’ils regardent dans la mauvaise direction.

Dans un système sexiste, il est en effet si facile de blâmer les femmes.