Image

La rhétorique réactionnaire : comment parlent les dominants lorsqu’ils craignent pour leurs privilèges

Printable up to 6"x8
Illustration : Eugenia Loli ©

Ces dernières semaines, deux événements n’ayant – a priori – aucun rapport l’un avec l’autre se sont télescopés. 

Tout d’abord, les révélations de Médiapart sur les dîners fastueux organisés aux frais du contribuable par François de Rugy, qui a depuis démissionné de son poste de Ministre de la transition écologique.

Puis la venue de Greta Thunberg, la jeune militante écologiste suédoise, à l’Assemblée nationale le 23 juillet dernier.

Chacun de ces deux événements a « libéré » une parole réactionnaire. La première niait avec véhémence les abus et la corruption ayant cours dans la vie politique. La seconde s’insurgeait du fait qu’une adolescente de seize ans puisse s’emparer du discours politique, au motif que celle-ci serait « trop jeune », « incompétente », « manipulée » – les pleurnicheries, insultes et tweets rageurs s’accompagnant parfois d’appels au boycott.

On pourrait se contenter de fustiger le vieuxconnisme flamboyant de nos politiques, mais je trouvais intéressant d’analyser ces discours, car ils mettent en exergue la rhétorique habituellement utilisée par les dominants lorsqu’ils vacillent de leur piédestal.

Comme on le verra, les méthodes employées sont toujours les mêmes. Pour contrer la justice et le progrès social, les conservateurs emploient des armes qu’ils espèrent tranchantes, mais qui s’avèrent désespérément rouillées.

 

Dévoyer le sens des mots : l’exemple de la « délation »

La délation, ce mot sombre qui évoque les pires heures de l’Histoire, est définie comme une « dénonciation intéressée, méprisable, inspirée par la vengeance, la jalousie ou la cupidité » (Larousse). Elle consiste à fournir des informations concernant un individu, en général à l’insu de ce dernier, pour un motif généralement contraire à la morale ou à l’éthique.

Mot fort et lourd de symboles, il a fait son grand retour médiatique à l’occasion du mouvement « Me too », lorsque les agresseurs, acculés, ont tenté de se raccrocher aux branches en se faisant passer pour les victimes d’un terrible complot.

Ainsi, les femmes qui dénoncent les violences dont elles ont été victimes feraient quelque chose de honteux et de méprisable, et leur volonté de trouver justice serait éthiquement condamnable.

Mais cette technique qui consiste à inverser les rôles (et donc la culpabilité), tout aussi grotesque qu’elle soit, n’a rien de très surprenant.

Lorsque les dominants se font épingler pour des actes juridiquement répréhensibles (violences, corruption, abus de pouvoir, etc), l’un des seuls mécanismes de défense qu’ils peuvent actionner est celui qui consiste à se dire victime d’une cabale.

C’est, par exemple, Denis Baupin qui attaque en diffamation les femmes qu’il a agressées sexuellement (fort heureusement, le karma existe : il a été débouté ).

Et donc, le terme de « délation » (un acte motivé par la vengeance) est devenu dans la bouche des dominant.es pris.es la main dans le sac un synonyme de « dénonciation » (un acte visant à faire justice). Un glissement sémantique dont personne ne semble s’émouvoir.

Dans l’affaire de Rugy, alors que Mediapart n’a fait que révéler des faits moralement et juridiquement condamnables (exerçant ainsi sa mission, qui est d’informer), les accusations de délation n’ont pas tardé à faire leur come-back (on les attendait : elles reviennent toujours). « Il y a encore dans notre pays le droit de la défense, la possibilité de réponse, sinon ça devient la République de la délation », a ainsi répliqué Emmanuel Macron, lorsqu’il fut sommé de s’expliquer.

Donc, quiconque révélerait des faits moralement et/ou juridiquement condamnables ferait de la « délation ». Drôle de conception de l’éthique et de la justice – d’autant que cela ne supprime aucunement à la personne dénoncée son droit à se défendre.

François de Rugy a quant à lui évoqué un « journalisme de démolition », se comparant à une « cible [qu’on] crible de flèches ».
Mais quelle est la différence entre le « journalisme de démolition », si tant est qu’une telle chose existe, et le journalisme d’investigation ? A moins que le droit d’informer, pilier essentiel de toute démocratie, ne devienne soudainement incriminable lorsqu’il révèle les abus de pouvoir des puissant.es ?

 

Rhétorique de la mauvaise foi : quand les puissant.es tentent de défendre leurs privilèges

Dans l’exercice de mauvaise foi auquel semblent se livrer nombre de dominant.es, le recours aux sophismes est particulièrement prisé.

L’un des plus connus est « l’épouvantail » (dit aussi « homme de paille »), technique qui consiste à travestir les arguments de son adversaire ou à les présenter de manière erronée, de sorte qu’il devient facile de les ridiculiser.

Mais l’exagération est une autre technique fréquemment utilisée. Voyons ainsi cet extrait d’un article concernant la venue de Greta Thunberg à l’Assemblée nationale, publié sur le site Agoravox :

« La défense de notre environnement ne mérite-t-elle pas mieux qu’un gourou instrumentalisé, jouant sur les peurs et les émotions collectives à des fins de culpabilisation individuelle ? » […] Ou comment une militante écologiste de 16 ans se transforme en leader d’une secte dangereuse, qui cherche à manipuler l’opinion pour mieux répandre son idéologie dévastatrice.

Je ne résiste d’ailleurs pas à vous partager cet autre extrait, tout à fait savoureux :
« Le monde attendait un leader écologique charismatique, légitime et compétent. On vient de lui servir un grand chaman de l’écolo-catastrophisme »

Cet argument est d’une mauvaise foi confondante, car les messages écologistes, même prononcés par de grands « leaders » bardés de diplômes, provoquent la même irritation chez les réacs. Et pour cause : l’urgence écologique se heurte violemment au dogme capitaliste, sur lequel repose nos sociétés modernes. Inutile de faire semblant d’attendre un grand messie qui nous sensibilisera intelligemment à la question (le rapport du GIEC, publié en octobre 2018 et sur lequel s’appuie d’ailleurs Greta Thunberg, remplit parfaitement cet office) : le discours écologiste a toujours provoqué des réactions de rejet, quelle que soit la source dont il émane.

FRANCE-CLIMATE-POLITICS-ENVIRONMENT-NGO-PARLIAMENT
Greta Thunberg à l’Assemblée Nationale, le 23 juillet 2019

Mais intéressons-nous maintenant à ce stratagème rhétorique qui consiste à tenter de délégitimer son adversaire à grands recours d’attaques ad personam. Dans le cas de Greta Thunberg, rien de plus facile : son jeune âge, son manque d’expérience et son syndrome d’Asperger sont des cibles toutes trouvées.

Ainsi, ce qui met en rage les tenanciers du pouvoir traditionnel – le fait que Greta Thunberg ne soit pas un homme de cinquante ans, doté d’un diplôme de l’ENA et d’une carrière politique bien rôdée – va être utilisé comme un argument pour l’attaquer. Puisqu’elle ne correspond pas à la norme, son discours est nécessairement illégitime.

L’avantage, c’est que les attaques sur la personne permettent d’éviter soigneusement le fond du débat. Et les mâles encravatés n’ont peur de rien – après tout, selon l’adage, plus c’est gros, plus ça passe. « Le message de Greta Thunberg est catastrophiste ; il aggrave le réchauffement climatique », professe ainsi l’un de ses détracteurs, qui va jusqu’à prédire « une vraie révolution, qui serait vraisemblablement d’extrême droite » en cas de victoire idéologique des idées de Greta Thunberg. Il l’accuse ensuite d’être « instrumentalisée par les ayatollahs écolo-catastrophistes qui veulent imposer aux jeunes une réduction massive de leurs libertés » (celles que nous confèrent le réchauffement climatique, sans doute ?).

« Non à la terreur par la peur », se lamente un autre de ses contempteurs, sans qu’on sache trop ce que signifie cette phrase (un indice : rien).

Il est intéressant de noter que les arguments avancés par les détracteurs de Greta Thunberg pourraient aisément être retournés contre eux-mêmes : eux non plus ne sont pas de « grand scientifiques », eux aussi sont instrumentalisés (par les lobbies industriels), eux aussi sont obsédés par une seule chose (conserver le pouvoir). Qu’ont fait les élu.es ces 20 dernières années pour enrayer le changement climatique ? Qui s’est seulement intéressé à ce sujet ?

Il est également fascinant de voir à quel point la prise de parole d’une jeune fille politisée puisse déclencher autant de violence, d’animosité, de rejet. Le pluralisme des opinions n’est-il pas l’un des fondements de la démocratie ? Par ailleurs, doit-on attendre d’être adulte pour avoir des opinions fortes, et l’envie de les exprimer ? (toute personne qui a déjà eu 16 ans un jour vous répondra non)

Greta Thunberg dérange parce qu’elle renvoie aux parasites de la vie politique leur propre inaction et incompétence. Elle dérange parce qu’elle prouve qu’il n’est nul besoin d’être un homme de cinquante ans pour avoir un discours politique influent. Elle dérange, enfin, parce qu’elle change complètement le paradigme habituel du pouvoir. Greta Thunberg a seize ans, elle n’a pas fait Sciences Po, elle n’a pas de réelle expérience professionnelle ou politique. Mais cela ne l’empêche guère d’être une actrice importante de la lutte écologique. Et de faire entendre sa voix.

Dans leurs prises de position outrées et leurs appels au boycott, les monsieurs tout rouges et tout colères qu’une adolescente leur vole la vedette n’ont rien fait de plus qu’exhiber leur masculinité fragile, eux qui tremblent d’effroi lorsque de nouvelles règles du jeu semblent se mettre en place – et avec elles, la possibilité d’un nouveau partage du pouvoir.

Certes, tous les détracteurs de Greta Thunberg ne sont pas des hommes. Mais ce sont eux que l’on a particulièrement entendus ces derniers jours.

Ce sont eux, également, qui en 2016 s’étaient insurgés contre la venue de Pamela Anderson à l’Assemblée nationale pour parler du gavage des oies et des canards (la star américaine est une militante de la cause animale). « Dinde gavée au silicone », « degré zéro de la politique », « elle n’y connaît rien », a t-on alors pu entendre. Le message sous-jacent est toujours le même : la parole politique appartient aux hommes, et n’est légitime que lorsqu’elle correspond à un modèle ultra-codifié.

Toutes ineptes qu’elles soient, ces lamentations permettent aux dominants (qui se sentent) menacés de continuer à occuper le terrain médiatique, et donc d’exister. De dire « je suis toujours là ». Et par là-même, de réaffirmer leur pouvoir.

 

Au commencement, la peur

En réalité, quel que soit le sujet auquel elle s’attaque, la rhétorique réactionnaire ne cache qu’une seule et même chose : la peur.

La peur de perdre son statut de dominant, et donc ses privilèges.
La peur de se faire remplacer, la peur de devoir céder sa place à des personnes que l’on n’envisageait pas autrefois comme des adversaires : les femmes, les jeunes, les écolos, les progressistes.
La peur de l’égalité.
La peur, consubstantielle, du changement.

Cette peur n’est pas nécessairement conscientisée, et les réactions de rejet qu’elle engendre ne sont pas toujours rationnelles.

Mais une chose demeure : les dominant.es construisent leur identité sur l’idée même du pouvoir, et la façon dont s’exerce celui-ci. Or, s’ils ne peuvent plus – ou moins – dominer, c’est toute leur identité qui s’effondre.

En 1991, la féministe américaine Susan Faludi publiait « Backlash », un essai dans lequel elle décrit le « retour de bâton » consécutif à chaque petite avancée pour les droits des femmes.

Cette offensive réactionnaire est valable pour le mouvement féministe, mais elle peut également être étendue à toute forme de progrès social. Lorsque les fondations de l’ancien monde commencent à trembler, les personnes qui en récoltaient les fruits tremblent avec elles.

Toutes ces levées de boucliers, qu’elles soient masquées derrière des arguments grotesques ou une rhétorique plus mesurée (1), ne sont finalement qu’un symptôme : celui d’une peur des dominant.es de voir le pouvoir leur échapper.

Mais les signes de résistance ne sont pas forcément un mauvais présage. Lorsque la parole des puissant.es cherche désespérément à se faire (ré)entendre, c’est le signe que la société a entamé sa mue. Lentement, mais sûrement.

(1) Leur seul point commun étant qu’elles ne sont jamais proportionnelles à la « menace » perçue.
Image

L’amour et la violence

julia_geiser_004
Illustration : Julia Geiser ©

À l’heure où j’écris ces lignes, en France, depuis le début de l’année, 75 femmes ont péri sous les coups de leur conjoint ou ex-conjoint.
Terrible décompte, qui marque le paroxysme d’une domination masculine à l’œuvre jusque dans les relations amoureuses.

La partie immergée de l’iceberg, ce sont ces centaines de milliers de femmes qui subissent, chaque année, des violences conjugales (en 2017, 219 000 femmes majeures ont déclaré avoir été victimes de violences physiques et/ou sexuelles par leur conjoint ou ex-conjoint sur une année).

En Île de France, 88% des victimes de violences commises par le partenaire enregistrées par les services de police sont des femmes ; 96% des personnes condamnées pour des faits de violences (de toute nature) entre partenaires sont des hommes.

Une femme sur huit est victime de violences psychologiques dans son couple (INSEE).

Les femmes sont ainsi plus exposées que les hommes au risque d’être l’objet de violences psychologiques. Elles sont aussi plus souvent victimes de violences physiques ou sexuelles, ces violences s’accompagnant plus fréquemment d’atteintes psychologiques ou d’agressions verbales.

Au-delà de ces froides statistiques, nous avons toutes et tous dans notre entourage des femmes malmenées (physiquement ou psychologiquement) par leur partenaire, et qui pourtant restent obstinément enfermées dans cette boucle de l’enfer. Nous connaissons toutes et tous cette femme qui ne tombe que sur des « connards » et enchaîne les relations toxiques ; cette femme qui souffre de dépendance affective, et préférera toujours être mal accompagnée plutôt que seule. Nous avons toutes et tous eu au moins une amie dont le partenaire contrôlait la tenue, les sorties, les loisirs, les horaires ; dont la laide jalousie passait pour une « preuve d’amour » ; dont les remarques froides et humiliantes ont laissé des traces profondes. Nous avons toutes et tous en tête ce stéréotype de la « femme blessée », qui n’a pas d’autre choix, croit-on, que d’accepter son sort avec fatalité.

Et parfois, cette femme, c’est nous.

*

Je ne suis pas une parfaite féministe – de toute façon, une telle chose n’existe pas. Ainsi, je l’avoue, je me pose souvent cette question : mais pourquoi tant de femmes sont-elles victimes de violences conjugales (violences psychologiques incluses) ? Pourquoi tant de femmes se retrouvent-elles sous l’emprise d’un conjoint qui les contrôle ou les maltraite ? Pourquoi, comble du pire, font-elles même parfois des enfants avec ?

Je ne me demande pas pourquoi les femmes restent – ça, je le sais. Je connais le phénomène d’emprise, la difficulté de partir quand on est dépendante financièrement et/ou quand on a des enfants, le danger qu’accompagne la fuite (la rupture étant l’un des principaux facteurs déclenchants du féminicide). Non : je me demande pourquoi elles acceptent, dès le départ, d’entrer dans ce type de relation.

Si le féminisme part du postulat que les femmes ne sont pas par nature plus faibles, plus timorées ni plus « soumises » que les hommes, alors il doit s’interroger sur la manière dont cette faiblesse se construit, sur la manière dont elle créé une porosité à la violence masculine, et surtout : sur la façon dont les femmes peuvent y échapper.
Car les chiffres des violences conjugales ne procèdent pas d’un malheureux hasard, ni d’une triste fatalité.

A la source, se trouvent la masculinité toxique mais aussi la féminité traditionnelle, cette construction sociale qui prépare et asservit les femmes à un destin prétendument inéluctable. Ce que nous avons fait du genre masculin est un problème, mais il n’est pas le seul. La construction du féminin, entre insatisfaction de soi, vulnérabilité et recherche permanente de protection, en est un autre.

Et ce que nous avons créé, nous pouvons maintenant le défaire.

 

La violence, une expression de la domination masculine

Les violences conjugales (1) sont un continuum. Elles ne commencent ni ne finissent pas toutes par des coups, des cris, du sang. Il faut avant tout les voir comme une échelle, une sorte de verre gradué qui commence avec la violence psychologique et/ou verbale.

Mais qu’est-ce que la violence psychologique ? Nous en avons souvent une image distordue, « fantasmée », alors même qu’elle possède de nombreux visages. Certaines manifestations peuvent à ce titre paraître anodines, parce qu’elles sont banalisées, voire romantisées par la société : par exemple, la jalousie, le contrôle de l’autre, le paternalisme ou la possessivité. Pourtant, elles s’inscrivent pleinement dans le cadre de la domination masculine – dont elles sont d’ailleurs l’un des symptômes. Ainsi, certains hommes commettent des violences parce qu’ils considèrent que les femmes (leurs femmes) sont des choses, qui peuvent à ce titre être contrôlées, muselées et mises sous tutelle.

Dévaloriser l’autre, le critiquer, l’humilier, lui imposer des contraintes (ne sors pas après telle heure, ne porte pas tel vêtement, n’achète pas tel objet, arrête de voir cette amie, ne parle pas aux hommes…), le tirer vers le bas, lui parler mal voire l’insulter, lui faire du chantage, outrepasser son consentement, contrôler ses allées et venues, ses conversations, son téléphone, son compte en banque, son historique Internet… constituent des violences psychologiques. Bien évidemment, un reproche ou un mot plus haut que l’autre ne constituent pas en tant que tels des violences. C’est la récurrence de la situation, notamment, qui permet de les qualifier.

Lisez cet article éclairant sur les cyberviolences, que l’on connaît finalement mal.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la violence psychologique procède du même mécanisme que la violence physique : toutes deux composent les facettes d’une même pièce. Même si la première ne débouche pas nécessairement sur la seconde, elles sont interdépendantes.

violences-couple-violentometre
Cartographie des comportements violents dans le couple

 

*

Constat terrible, mais réel : les femmes sont conditionnées à tolérer la violence masculine. Par exemple, les romances auxquelles nous sommes biberonnées depuis le plus jeune âge nous donnent souvent à fantasmer sur des comportements problématiques, comme le contrôle et la possessivité – deux éléments qui n’ont rien à faire dans une relation saine. De Twilight à 50 nuances de Grey en passant par After, les romances pour adolescentes et jeunes adultes sont la plupart du temps coulées sur le même modèle hétéro-patriarcal, avec un héros « viril » qui domine de manière décomplexée sa partenaire, et une jeune femme naïve et inexpérimentée qui se soumet entièrement à lui – tout en étant censée aimer ça.

Ou comment notre environnement façonne des fantasmes et des désirs qui, sur le long terme, peuvent s’avérer dangereux.

(1) Les violences conjugales sont protéiformes : elles ne sont pas seulement physiques mais peuvent aussi être verbales, sexuelles, psychologiques, économiques… (voir tableau plus bas)

 

Victime, nom féminin

On rappelle souvent les chiffres des féminicides ou les statistiques des violences conjugales sans vraiment se préoccuper du cadre dans lesquelles elles s’exercent. Pourtant, les violences faites aux femmes sont indissociables du système patriarcal : elles n’existent que parce que la domination masculine a encore cours.

Depuis quelques années, nous remettons de plus en plus en cause la masculinité toxique et ses fruits pourris. C’est une excellente chose – et une première étape. Mais nous ne devons pas seulement éduquer les hommes. Nous devons aussi donner du pouvoir aux femmes.

J’entre maintenant sur un terrain miné. Le sujet est délicat, voire tabou. Et pourtant : impossible de dissocier le pouvoir exercé par les hommes sur les femmes de la soumission de celles-ci. Les hommes ne peuvent dominer que parce que les femmes acceptent, de manière tacite, d’être dominées. Et c’est particulièrement vrai dans le cadre du couple, lieu « sanctuarisé » s’il en est. 

Le but n’est évidemment pas de dire que de nombreuses femmes sont violentées parce qu’elles l’ont bien cherché ou parce qu’elles l’ont voulu. Il n’y a qu’un seul coupable, et ce sera TOUJOURS l’agresseur. Néanmoins, beaucoup trop de femmes « acceptent » encore d’être dominées au nom de l’amour. Comme s’il s’agissait d’une fatalité inhérente à leur condition de femme, une sorte d’héritage immatériel venu du fond des siècles. Subir. Se persuader que c’est « normal ». C’est comme ça. On finit par s’y habituer.

Les femmes n’entrent pas dans des relations abusives de manière consciente, parce qu’elles aiment être brimées, qu’elles sont naturellement soumises ou un peu maso sur les bords. Elles ne se disent pas : « chouette ! encore un sombre connard » lorsqu’elles se mettent en couple avec un homme toxique. Tout cela s’opère de manière inconsciente, parce que la société les a éduquées à avoir un seuil de tolérance particulièrement haut et un niveau d’exigence corollairement bas. À voir dans des comportements abusifs de l’amour. À être dépendante des autres – particulièrement des hommes. À se détester en silence. À ne pas pouvoir se suffire à elles-mêmes (la dépendance émotionnelle des femmes est une manne formidable pour le patriarcat). Et, par-dessous-tout, à considérer le célibat comme la pire des humiliations – tout, plutôt que d’être seule.

Et cela donne pléthore d’articles dans les magazines féminins (du style : « Pourquoi vous ne tombez que sur des connards » ou, version plus poétique, « Comment être enfin heureuse en amour »), faisant ainsi passer un problème politique pour une simple problématique individuelle.

 

Redonner du pouvoir

Nous ne saurions évoquer le système patriarcal (et ses conséquences) sans pointer du doigt l’une des branches sur lesquels il est assis : la dévalorisation du féminin.

À ce titre, la confiance en soi est un sujet politique pour les femmes.

Jusqu’à il y a peu, je levais les yeux au ciel lorsque j’entendais dire qu’il est « difficile d’avoir confiance en soi quand on est une femme ». Victimisation inutile, me disais-je. Je ne voyais pas le rapport. Et puis j’ai fini par comprendre. Quand l’élément féminin est dévalorisé par la société, quand les femmes sont sommées dès le plus jeune âge d’être belles, douces, minces, parfaites, quand leur physique est régulièrement scruté, quand elles reçoivent des remarques sexistes, quand leurs décisions sont remises en cause, leurs trajectoires strictement codifiées (quoi ? à 35 ans, tu n’es toujours pas mariée ?) ou leurs accomplissements dévalués (tu as obtenu une promotion ? c’est bien ma chérie, mais quand est-ce que tu fais un enfant ?), la confiance en soi peut être difficile à acquérir.

Dévalorisées par la société, les femmes finissent alors, par un effet miroir, à se dévaloriser elles-mêmes. À penser qu’elles ne sont pas assez, qu’elles ont peu de mérite, qu’elles ne doivent pas trop en demander. C’est dans cette vulnérabilité construite de toutes pièces que se trouve la faille.

Ne pas s’aimer est un risque. Il y a, j’en suis convaincue, une forte corrélation entre l’estime que l’on se porte et la qualité de nos relations amoureuses.

Le début de ma vie amoureuse fut à ce titre largement insatisfaisant : aucun abus (on en viendrait presque à se trouver chanceuse pour ça), mais une constellation de mini-relations ayant l’intérêt et la saveur d’un cornet de frites molles. Mes besoins, mes envies n’étaient pas respectées – par les autres, certes, mais avant tout par moi-même. J’étais cette fille qui tapait « comment faire tomber amoureux un homme » dans Google et prenait de bon cœur les miettes qu’un type médiocre consentait à lui offrir.
Est-ce un hasard si, à l’époque, encore conditionnée par les injonctions à la féminité traditionnelle, je manquais de confiance en moi ?

Je suis convaincue que non.

 

Amour, genre et violences

Par peur de culpabiliser les victimes, nous détournons le regard.

Nous le dirigeons uniquement vers les hommes – et c’est une nécessité puisqu’ils représentent l’immense majorité des auteurs de violence, mais ce n’est pas suffisant. La lutte restera vaine si nous ne donnons pas du pouvoir aux femmes ; si nous ne leur fournissons pas les outils pour s’émanciper. Si nous ne nous saisissons pas des attendus de la féminité traditionnelle, si nous ne concédons pas qu’ils puissent représenter un danger.

La masculinité et la féminité en tant que constructions sociales agissent comme des vases communicants. Nous apprenons aux hommes à être des agresseurs, et aux femmes à se faire proies. C’est dans cette « dualité » socialement construite que les genres se nourrissent l’un de l’autre. Et c’est pour cette raison que nous devons sortir de la rhétorique fataliste, qui sous-entend que nous sommes dépourvu.es de toute marge de manœuvre, pour nous intéresser à la façon dont nous devons enfin armer les femmes. De savoir ; de confiance ; de connaissances ; de pouvoir.

Car nous n’expliquons pas aux femmes ce qu’est une histoire d’amour « normale », c’est à dire saine et équilibrée.

Nous ne leur apprenons pas à repérer les signaux d’alarme dans une relation amoureuse. Nous les gavons dès la naissance d’une vision sexiste et distordue de l’amour hétérosexuel, censé justifier les pires comportements.

La complaisance de la société envers les hommes dominateurs et violents joue également un rôle : de manière collective, nous finissons par considérer des situations abusives comme des « histoires de couple » ou de banals conflits conjugaux. Ignorant les mécanismes systémiques – et réversibles – qu’il y a derrière.

Maintenir les femmes dans l’exaltation d’une féminité obéissante, désarmée, dépendante, dans cette vulnérabilité construite de toutes pièces, et dans l’ignorance de ce qu’est l’amour et le respect, permet la pérennisation de ces violences.

 

*

Que faire maintenant ?

Nous devons éduquer les femmes à prendre confiance et à trouver le pouvoir en elles, à repérer les « red flags » (drapeaux rouges, en anglais) qui annoncent une relation toxique, et à exiger le respect et le bonheur qu’elles méritent. Une relation amoureuse bascule très rarement dans la violence d’un seul coup, comme on actionnerait un interrupteur. Les signes « avant-coureurs » sont connus : apprenons aux femmes à les repérer. Et à les refuser.

Les normes sociales qui enferment les femmes dans des trajectoires rigides doivent également être remises en cause : cessons de faire du couple hétérosexuel l’aboutissement suprême, arrêtons d’abreuver les filles de contes de fées puis de romances toxiques, cessons de voir les femmes comme de futures épouses en puissance pour les considérer enfin comme des êtres à part entière, cessons de glorifier les relations amoureuses et le mariage, cessons d’en faire les indispensables jalons de toute vie de femme réussie. N’oublions pas que le couple ne met pas les femmes à l’abri : en fait, c’est même le contraire. Statistiquement, les femmes sont plus en danger dans leur propre foyer que partout ailleurs.

À ce titre, l’entourage a un rôle important à jouer : trop de proches des victimes les culpabilisent encore, les enjoignent à se montrer « plus conciliantes » et « moins exigeantes » lorsqu’elles rapportent des abus, balaient le problème en proposant des solutions stériles (« allez voir un psy », « essaye de rallumer la flamme avec de la lingerie sexy », « prenez du temps à deux »…), voire se montrent complaisants à l’égard des hommes violents.

Souvenons-nous enfin qu’il n’y a pas de déterminisme : la violence et la volonté de dominer ne sont pas intrinsèques aux hommes, tout comme la soumission n’est pas inhérente aux femmes. Nous ne faisons que reproduire des modèles genrés, fruits d’un conditionnement vieux de plusieurs milliers d’années.

Enfermer les femmes dans un rôle de victime « par essence » (impuissante, inerte, dépourvue de libre arbitre), comme le font de nombreux mouvements féministes, ne résoudra jamais rien – nous jouons cette partition depuis des années, et les chiffres des violences, tout comme ceux des féminicides, ne baissent pas. Les femmes ne tombent pas dans le piège des violences conjugales comme on tomberait dans un trou, sans préambule, sans conditionnement préalable, au gré d’un hasard inéluctable.

Éduquons donc les hommes à ne pas dominer, et les femmes à n’accepter aucun abus.

C’est certainement dans cette recherche d’un équilibre nouveau, que se niche l’un des combats contre les violences conjugales.

 

Image

Victoire de l’obscur

origami-827901_1280

 

Quelque chose est en train de se passer.

Il y a eu l’élection de Trump en 2016 aux Etats-Unis, suivie par celle de Bolsanaro au Brésil en 2018, et à côté, toute une nébuleuse d’extrême droite qui prend lentement racine en Europe – en Hongrie, en Pologne, en Autriche, en Italie.

En France, c’est le Rassemblement National – ex Front National – (un changement de nom qui fait l’effet d’un pansement sur une jambe de bois) qui, le 26 mai dernier, est arrivé en tête des élections européennes.

Inquiétante époque où les partis nationalistes et d’extrême droite prolifèrent plus vite dans les sondages – et les hémicycles – que des cafards dans une pièce humide.

Certes, si l’on recontextualise, l’extrême droite ne sera pas majoritaire au Parlement européen – et l’on peut, en outre, trouver un certain optimisme dans la percée des écologistes.

Il n’empêche que le résultat de ces élections est une mauvaise nouvelle pour l’avenir.

À chaque nouveau scrutin, l’extrême droite grignote un peu plus de place, engrange un peu plus de voix, s’installe un peu plus confortablement, lisse un peu plus son image. Jusqu’à devenir un parti lambda, qu’on invite à la table des négociations pour causer démocratie, futur de l’Union Européenne et libertés individuelles. Le suprématisme blanc, la xénophobie, la misogynie, l’ignorance, les mensonges, le mépris pour la justice emballés dans du papier à bonbon, pour faire un peu plus joli, pour faire moins peur. Et ça glisse tout seul : même pas besoin de lubrifiant.

Jusqu’où iront-ils ? À ce rythme-là, ne peut-on pas imaginer l’extrême droite au pouvoir dans 15, 20, 30 ans ?

C’est vrai qu’ils ne font plus vraiment peur, maintenant. Jean-Marie le Pen et son œil de verre, les chambres à gaz qui ne seraient qu’un « détail de l’histoire », la violence crue, les accointances avec les néo-nazis… tout ça c’est fini, terminé (ou, en tout cas, ça se passe désormais en privé, loin du regard des votant.e.s).

Désormais, on se la joue sympathiques et souriants, à la bonne franquette, en amis – voire pire, en sauveurs – du petit peuple. Le fait que les dirigeant.e.s du FN n’aient jamais fait partie du petit peuple et que l’attrait du pouvoir soit la seule chose qui les guide importe peu : ils et elles obtiennent de plus en plus de suffrages.

On pourrait juste se dire, avec colère et mauvaise foi, que de toute façon les gens sont cons et balayer le problème d’un revers de la main, avant de remonter dans sa tour de verre. Mais c’est loin d’être si simple. La stratégie de dédiabolisation du RN a parfaitement fonctionné, puisque de plus en plus d’électeurs et d’électrices votent pour eux – sans même adhérer à l’ensemble de leurs idées ni connaître leur histoire, semble t-il.

Ou comment l’extrême droite est peu à peu devenue synonyme d’espérance : faut-il vraiment que notre société soit au bout du rouleau. 

En 2019, on n’a plus besoin d’être raciste, sexiste, antisémite, homophobe, négationniste ou xénophobe pour glisser un bulletin RN dans l’urne. D’ailleurs, je l’avoue – même si j’en ai honte aujourd’hui : après les attentats du 13 novembre à Paris, ma rage était telle que je m’étais promis de leur donner ma voix aux prochaines élections. Je n’écoutais que leurs discours sur la sécurité, l’immigration, la cohésion nationale, et à l’époque, l’écho de ces paroles avait du sens, elles qui résonnaient entre les blessures froides d’un pays encore occupé à compter ses morts. Et puis, le temps passant, la brûlure et l’angoisse diminuant, j’ai compris que je ne pourrais jamais faire ça. Je me suis trouvée stupide d’avoir ne serait-ce qu’envisagé cette idée ; j’ai ri de mon ignorance. Mais combien de personnes sont restées coincées dans l’œil noir de la colère ?

Aujourd’hui, on vote RN parce qu’on est dans la merde, parce qu’on est en colère, parce qu’on veut protester contre la sclérose d’un système incapable de se renouveler, d’aller vers le mieux. Ça, l’extrême-droite l’a très bien compris en élaborant une stratégie d’opposition au gouvernement en place en tant que seule et unique alternative possible. Si vous voulez exprimer votre mécontentement, votez pour nous ! disent-ils en substance. Et ça marche.

Mais quand on glisse un bulletin RN dans l’urne, il faut savoir pour quelle histoire, quelles valeurs, quelles pensées, quelle idéologie on donne sa voix. Il faut avoir conscience qu’on ne vote pas seulement pour la défense de ses propres intérêts, pour la mise en valeur de sa belle colère, pour le refus de la politique actuelle, pour dire « dégage » à Emmanuel Macron et son arrogance.

Voilà contre quelles mesures a voté le RN durant la mandature précédente (Le Monde en fait un résumé très clair) :

♦ La baisse de 55 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030

♦ L’adoption d’un texte qui fixe un socle de droits sociaux dans l’Union Européenne (grands principes non contraignants pour inciter les Etats à améliorer leurs règles sociales)

♦ L’harmonisation des sanctions pénales contre le blanchiment d’argent

♦ La condamnation des dérives et menaces contre l’Etat de droit du gouvernement hongrois

♦ Un texte réclamant un renforcement des obligations légales en matière de vaccination

♦ Le rapport Noichl sur l’égalité entre les femmes et les hommes, qui promeut notamment une lutte contre les stéréotypes, contre les discriminations anti-LGBT et une ouverture de la PMA à tous/toutes.

Et quelle surprise, elle s’est en majorité abstenue lors du vote d’un texte protégeant la liberté et le pluralisme des médias.

Sachez-le : c’est pour tout cela que vous donnez votre voix.

 

*

L’extrême droite (parce que le Rassemblement National est un parti d’extrême droite, bien qu’ils s’en défendent mollement désormais) est une « famille idéologique de partis, mouvements et groupuscules qui ont en commun une critique radicale de la démocratie au nom d’une idéologie autoritaire, raciste et nationaliste tendant à exclure une partie des individus de la nation […] Leurs discours, plus ou moins violents, expriment à des degrés divers et selon les cas la dénonciation de la « décadence » actuelle en parallèle avec la nostalgie d’un âge d’or, l’apologie des sociétés élitaires et de la force virile, la peur du métissage, la censure des mœurs, notamment sexuelles (homosexualité), et le rejet des intellectuels » (j’emprunte ici l’excellente définition du Monde diplomatique).

On sait très bien à quoi ressemblent les États dans lesquels l’extrême droite est au pouvoir : il suffit pour cela d’ouvrir un livre d’histoire. On connaît de ces politiques les tristes contours, le goût de brûlé, la vilenie stérile. Plus encore, on sait à quelles issues elles mènent. Et si l’on préfère la contemporanéité, il suffit de jeter un œil aux systèmes en place (en Pologne et en Hongrie notamment) pour se délecter de ce qu’il s’y passe : autoritarisme, restrictions au droit à l’avortement, valorisation d’un modèle familial archaïque, menaces sur la liberté de la presse et des médias, remise en cause de l’indépendance de la justice, distribution de manuels scolaires officiels dans lesquels on peut lire que « le rôle des femmes est de s’occuper de la maison et de faire des enfants » (en Hongrie)…

Haro donc sur les droits des femmes, qui sont réduites dans ces systèmes à de vulgaires poules pondeuses (la flippante dystopie de « La servante écarlate » transposée dans le réel), mais pas seulement. Car l’extrême-droite représente aussi l’opposition à la culture, à l’éducation, à la liberté de la presse, à l’ouverture d’esprit, au progrès, à l’écologie, aux libertés individuelles. Et, par un triste corollaire, le retour nauséeux de la religion et de son insupportable étau, de l’ordre moral traditionnel, de l’obscurantisme, de tout ce que nous avons tenté de fuir au gré des avancées de l’Histoire.

Bêtise crasse, misogynie ordurière, restrictions des libertés, mépris de la culture et de l’éducation.

C’est donc vers cela que la France tend amoureusement les bras ? C’est donc à ça que rêve le peuple ?

Mon pays mérite bien mieux.

 

*

Nous n’avons pas fait tout ce chemin intellectuel, tous ces progrès en matière sociale, en matière de paix, de droits des femmes, de droits humains tout court, d’intelligence collective pour revenir subitement en arrière. Ça n’a pas de sens.

Il n’y a pas de logique à contester le système politique actuel tout en souhaitant le remplacer par quelque chose de pire. Bien d’autres partis sont contre le libéralisme sauvage, contre la casse sociale, sans prescrire dans le même temps un obscurantisme crasse.

Étrange paradoxe que cette société qui évolue à vitesse grand V, tout en se repliant sur elle-même comme un nourrisson démuni. Assisterait-on aux préludes d’un backlash général ?

Je ne peux m’empêcher de penser que l’espèce humaine est tout de même fascinante. Elle est la seule qui consent à sa propre servitude, sa propre destruction, la seule qui évolue pour ensuite revenir cent pas en arrière, la seule qui allume la lumière pour finalement décider de l’éteindre, la seule capable d’assister à l’horreur et au chaos et de ne pas en tirer les leçons nécessaires. D’y retourner.

De recommencer, tel Sisyphe poussant obstinément son rocher. Lentement, mais sûrement.

Un cycle sans cesse renouvelé. 

Image

Campagne contre les violences sexistes et sexuelles : une occasion manquée

Reagir-peut-tout-changer-Lutte-contre-les-violences-sexistes-et-sexuelles_large
Ne pas agresser aussi.

 

Depuis le 30 septembre, le gouvernement a lancé une campagne pour sensibiliser aux violences sexistes et sexuelles, intitulée « Réagir peut tout changer ».
Jusqu’au 14 octobre, quatre spots seront diffusés à la télévision et sur Internet, pour illustrer la diversité des violences (physiques, sexuelles, verbales…) et du cadre dans lequel elles s’inscrivent (sphère privée, sphère professionnelle, espace public, etc).

Chaque spot met en scène une femme victime de violences sexistes et/ou sexuelles et un.e témoin qui vient à son secours, le but étant d’inciter les gens à réagir lorsqu’ils assistent à un tel incident, au lieu de simplement détourner le regard. « Dénoncer ne suffit plus, il faut désormais changer les comportements et inciter chacun à réagir », explique ainsi le communiqué officiel.

Inciter chacun à réagir face aux violences sexistes et sexuelles : c’est effectivement une bonne idée. Pour une fois qu’on parle de sexisme à la télé, ne faisons pas la fine bouche, n’est-ce pas ? Mais on ne règle pas un problème en évitant sa cible. En n’adressant son message qu’aux témoins, c’est-à-dire des personnes qui n’ont aucune responsabilité dans la commission de telles violences, le gouvernement donne un coup d’épée dans l’eau. Un peu comme s’il lançait une campagne contre la fraude fiscale en s’adressant aux enfants des fraudeurs et fraudeuses : « Attention ! Si vous voyez vos parents détourner du fric, surtout, réagissez ! ».

Depuis quelques années, on assiste à de nombreux tâtonnements en matière de prévention des violences sexistes. On pense par exemple à la récente campagne contre le harcèlement et les agressions sexuelles dans les transports en Ile-de-France, mettant en scène des femmes menacées par des ours ou des loups.

 

http___o.aolcdn.com_hss_storage_midas_abe0d208bdc1858f681042eb8b84b399_206182370_harcelement+transports

 

Outre un manque de crédibilité évident, cette campagne péchait par son refus de s’adresser directement aux agresseurs. Victimes ou témoins, donnez l’alerte ! Le message est identique à celui de la campagne actuelle, et s’accompagne du même déplacement de la responsabilité des agresseurs vers les (potentiels) témoins. En 2018 encore, on marche sur la pointe des pieds, on hésite, on tâtonne, on tourne autour du pot, comme si s’adresser directement aux personnes concernées  – les hommes auteurs de violences – n’était pas une solution envisageable. Regarder la réalité en face ? Prendre acte du fait que, dans un système patriarcal, les violences sont en majorité commises par des hommes, et qui plus est des hommes normaux ? Expliquer à ces mêmes hommes que leur comportement est intolérable ? On n’y arrive toujours pas. Parce que le sujet gêne, irrite, parce qu’il a une dimension un peu trop militante, un peu trop féministe peut-être, parce que les violences sexistes et sexuelles sont encore largement admises dans notre société (le coup de la main aux fesses qu’il faudrait prendre comme un compliment, du « joli petit cul » de Michel de la compta qui est censé être un éloge et du pauvre frotteur victime de sa misère sexuelle), il est encore manié avec force maladresse. Ainsi, l’on continue à proposer des visuels à côté de la plaque, à faire croire que les violences sexuelles ne peuvent être le fait que de quelques individus marginaux et échevelés (1), et à décharger la responsabilité des agresseurs sur les hypothétiques témoins de leurs agissements.

Est-il si compliqué de dire aux agresseurs… qu’il ne faut pas agresser ? Bien entendu, le gouvernement n’est pas le seul acteur influent dans ce combat – loin s’en faut. C’est aussi toute notre culture populaire, tous nos mythes culturels, tous nos stéréotypes souterrains qu’il faut réformer. Mais quitte à lancer une campagne de sensibilisation aux violences sexistes et sexuelles : pourquoi ne pas s’adresser en premier lieu à ceux qui les commettent ?

Nous aurons progressé lorsque nous oserons enfin dire, de manière claire et non équivoque, que certains comportements ne sont pas tolérables. Lorsque nous nous adresserons pour cela aux agresseurs et non à ceux qui les entourent. Lorsque nous cesserons de tourner autour du pot, de trouver des excuses, de s’emberlificoter dans des messages confus et sans résonance.

Les violences faites aux femmes ne cesseront pas si l’on se contente de demander aux témoins de « réagir ». C’est leur faire porter une responsabilité qu’ils et elles n’ont pas, tout en excusant discrètement les agresseurs – et les défaillances de notre système judiciaire. De la même manière qu’on n’éradique pas une maladie en agissant uniquement sur ses symptômes, on ne peut prétendre combattre les violences sexistes et sexuelles en agissant uniquement sur ses conséquences.

Cette manière de faire est d’autant plus inefficace qu’une réaction n’entraîne en aucun cas la garantie pour la victime de trouver réparation. Combien de plaintes pour violences sont-elles classées sans suite ? Combien de femmes sont-elles ignorées, snobées, humiliées, lorsqu’elles se décident enfin à pousser la porte d’une gendarmerie ? Combien d’agresseurs sont-ils effectivement condamnés chaque année ? (réponse : très peu)

Ce n’est pas comme si l’on pouvait se targuer d’avoir une justice efficace, impartiale et sensibilisée à la problématique des violences faites aux femmes. Pour bien des femmes, une confrontation avec le système judiciaire ne sera rien d’autre qu’une énième occasion de se prendre dans la gueule le sexisme endémique de notre société. 

Le message que le gouvernement aurait dû faire passer est un message simple, que l’on considère pourtant avec une étrange frilosité : le respect dû aux femmes doit être exactement le même que celui dû aux hommes. Point barre.

Ce que vous ne feriez pas à un homme, ne le faites pas à une femme. Ce n’est pas compliqué. Quant aux témoins, s’ils existent, ils ne sont pas là pour réparer les erreurs des hommes sexistes et/ou violents : c’est à ces hommes, et à eux seuls, qu’incombe la responsabilité de modifier leur comportement.

(1) Pourtant, les agresseurs, les harceleurs sexuels, les violeurs, et d’une manière générale les auteurs de violences sexistes (qu’elles soient physiques ou verbales, explicites ou souterraines) sont la plupart du temps des Monsieur Tout le monde. Ce sont nos employeurs, nos voisins, nos pères, nos frères, nos amis, nos collègues. Ainsi, dans 8 cas sur 10, l’auteur d’un viol fait partie de l’entourage de la victime. Il est donc temps de tordre le cou au mythe de l’agresseur marginal et désocialisé, qui erre à la recherche de ses prochaines victimes entre rues sombres et rames de métro bondées.

Emmanuel Macron, ou l’instrumentalisation politique de l’égalité femme-homme

Emmanuel Macron, ou l’instrumentalisation politique de l’égalité femme-homme

C’est un fait : le féminisme ne fait plus peur. Mieux encore, il s’impose de plus en plus comme un objet de désir pour de nombreux acteurs politiques et économiques (voir mon article à ce sujet). La prise de conscience est loin d’être toujours motivée par un intérêt sincère, mais les faits sont là : il faut aujourd’hui compter avec les femmes, qui représentent 52% de la population mondiale. Des femmes qui consomment, qui observent, qui agissent, qui se renseignent, qui votent, qui peuvent faire ou défaire une élection. Pour ces raisons notamment, il n’est plus possible aujourd’hui d’ignorer les questions relatives aux droits des femmes. Ainsi la sphère politique, haut lieu de récupération des préoccupations contemporaines, ne pouvait décemment pas tourner le dos à la révolution qui est en train de se produire. C’est pour cette raison que Marine le Pen, candidate FN malheureuse au deuxième tour de l’élection présidentielle de 2017, n’a pas hésité à se qualifier de « féministe », malgré le ridicule évident de cette déclaration.

De même, pendant la campagne présidentielle, l’actuel Président Emmanuel Macron n’a pas hésité à dévoiler au grand public sa (prétendue) conscience féministe. « I am a feminist », a-t-il ainsi lancé le 2 décembre 2016, lors du Women’s Forum for the Economy & Society. Aveu sincère ou simple manipulation politique ? A quoi ressemble donc le féminisme d’Emmanuel Macron ?

Dans cet article, je ne souhaite pas revenir point par point sur les différents engagements pris par le président (pour cela, je vous renvoie vers cet article très complet : https://www.deuxiemepage.fr/2017/12/04/le-feminisme-opportuniste-d-emmanuel-macron/), mais plutôt sur son attitude générale au regard de l’égalité femme-homme. Car, tout autant que les actes (ou l’absence d’actes), les gestes comptent lorsqu’on s’attelle à ce difficile travail qu’est la déconstruction des inégalités de genre.

Le 25 novembre 2017, journée consacrée à l’élimination des violences faites aux femmes, Emmanuel Macron a déclaré l’égalité entre les femmes et les hommes grande cause nationale du quinquennat. Une excellente nouvelle, a priori, supposée annoncer la prise de mesures politiques longtemps attendues. Réforme du congé parental, mise en place de séances de sensibilisation aux stéréotypes de genre et aux violences sexistes dans les écoles, moyens supplémentaires alloués à la Justice, mise en place d’un plan national pour l’égalité salariale, mise en place d’actions de sensibilisation aux violences faites aux femmes auprès des magistrat.e.s et des agent.e.s de police… Enfin, peut-être, nous allions voir le début d’un frémissement au plus haut sommet de l’Etat. Nous avions confiance : sans attendre une révolution, nous espérions au moins un glissement ferme vers les terres promises de l’égalité.

Hélas, un an après son élection, l’intérêt que porte Emmanuel Macron aux droits des femmes semble déjà dégonflé comme un ballon de baudruche après la fête. Démasqué ! Par-delà les promesses et les belles déclarations, la vision qui s’impose n’est en effet pas des plus réjouissantes, car le féminisme autoproclamé de notre Président… semble surtout être un bel effet d’optique.

Analyse d’une habile récupération politique.

emmanuel-macron-s-est-fixe-une-echeance-de-18-mois-a-deux_2616231_667x333

The boy’s club

C’est un fait que l’on ne peut pas nier : au gouvernement, la parité est respectée. En outre, deux femmes ont été nommées à la tête de ministères régaliens : Nicole Belloubet à la Justice et Florence Parly aux Armées. Pas de Première Ministre, cependant, malgré ce qu’avait laissé entendre Emmanuel Macron avant d’être élu. La révolution, mais pas trop quand même ?
A l’Assemblée Nationale, il y a du mieux également. La part des femmes députées est ainsi passée de 27% à 39%, ce qui constitue une évidente amélioration.

Voilà pour les bons points. Car le reste n’est pas à l’avenant : les postes clés restent occupés par des hommes, qu’il s’agisse du Premier Ministre, du porte-parole du Gouvernement, du président de l’Assemblée Nationale ou du président du groupe majoritaire LREM. Sur sept groupes constitués à l’Assemblée, sept hommes en sont présidents. Les ministères les plus exposés médiatiquement sont occupés par des hommes : Intérieur, Education Nationale, Affaires Etrangères, Economie…

Quant à l’actuel Premier Ministre, Edouard Philippe, à qui le secrétariat d’Etat chargé de l’égalité entre les femmes et les hommes est ironiquement rattaché, il ne brille pas par son engagement envers les droits des femmes – et c’est un euphémisme. Député de la 7e circonscription de Seine-Maritime élu en 2012 sous la présidence Hollande, Edouard Philippe s’est abstenu de voter la loi du 4 août 2014 sur l’égalité réelle entre les femmes et les hommes. Cette loi prévoyait, entre autres, le renforcement de la protection des femmes victimes de violences conjugales, l’instauration de protections minimales pour les mères isolées subissant des impayés de pension alimentaire, le conditionnement de l’accès aux marchés publics par les entreprises au respect de l’égalité professionnelle, ainsi que certaines modifications au congé parental. Il s’est également abstenu sur la loi pour le « mariage pour tous », et s’est publiquement opposé à la PMA pour les couples homosexuels féminins. Enfin, il s’est fait épingler pour ses écrits sexistes dans son roman « Dans l’ombre », publié en 2011 : « Elle avait en elle cette imperceptible sécheresse des femmes qui ne seraient jamais mères, ce qui en faisait, assurément, une redoutable politique : un cœur d’homme dans un corps de femme », ou encore, à propos d’une femme que le narrateur tente de séduire « Tout le monde se demandait quel serait le premier député à pouvoir faire état de ce trophée ». La grande classe, non ?

Ce n’est pas tout. La garde rapprochée d’Emmanuel Macron est en effet à grande majorité masculine : sur les 53 membres de son cabinet, on compte seulement 13 femmes, soit un piteux 22%. On est bien loin de la parité qui semble si chère – au moins publiquement – au Président. Une situation dénoncée le 8 mars dernier, à l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, par la sénatrice LR Céline Boulay-Espéronnier.

Enfin, comment ne pas évoquer les deux interviews officielles accordées par le Président en avril dernier ? Jean-Pierre Pernaut d’un côté, Jean-Jacques Bourdin et Edwy Plenel de l’autre : ce sont trois hommes blancs sexagénaires qui ont été choisis pour orchestrer les deux grand-messes des 12 et 15 avril. Pour la diversité et le renouveau, on repassera. Bien que l’égalité femme-homme ait été érigée en « grande cause du quinquennat », aucune femme n’a donc pu bénéficier de l’immense privilège d’interviewer le Président. Une occasion volontairement manquée ? 

Toujours est-il que le malaise aurait peut-être été moins important si ces interviews officielles ne s’étaient pas fait l’énième symbole d’un ordre séculaire dans lequel le pouvoir et la visibilité médiatique sont dévolues aux hommes. Mises en scène de l’entre-soi masculin, démonstrations de virilité traditionnelle, elles n’ont fait que mettre en exergue – de manière bien peu subtile – la véritable vision qu’a Emmanuel Macron des rapports entre les hommes et les femmes. Est-il d’ailleurs utile de préciser que, lors de ces deux interviews, quasiment aucun mot n’a été prononcé sur la « grande cause du quinquennat » ? Cela laisse à s’interroger sur l’intérêt véritable que lui porte Emmanuel Macron.

Si le discours de Macron sur l’égalité entre les femmes et les hommes peut paraître novateur (a-t-on jamais vu auparavant un Président de la République se qualifier de féministe, avec toute l’odeur de soufre que charrie ce terme ?), ses actes ne font que perpétuer un ordre vieux de plusieurs siècles, où les hommes devisent entre eux, prennent des décisions importantes et occupent le devant de la scène pendant que les femmes restent dans l’ombre. Un ordre structurel où les hommes détiennent la plus grosse part du gâteau, tout en daignant parfois, grand princes, offrir à leurs collègues féminines les miettes restantes. Et faire semblant que tout est normal.

La litanie des occasions manquées

A la grande cause du quinquennat, Emmanuel Macron a décidé d’allouer de petits moyens. Le budget du secrétariat d’Etat à l’égalité entre les femmes et les hommes – qui, on le rappelle, devait être un Ministère de plein droit – est en effet passé de 26,9 million d’euros en 2016 à 19,4 millions d’euros en 2017, soit une coupe de 7,5 millions d’euros. Certes, le budget a progressé en 2018, jusqu’à atteindre les 30 millions d’euros. Il n’en reste pas moins que l’Etat ne consacre que 0,0066% de son enveloppe annuelle à la lutte pour l’égalité entre les sexes.

Au-delà du manque de moyens financiers, on lit au travers d’une certaine inertie – d’actes et de paroles – la mollesse des convictions du gouvernement en ce qui concerne l’égalité femme-homme. Si la secrétaire d’Etat Marlène Schiappa bénéficie d’une importante présence médiatique, sa liberté de parole est nécessairement limitée par les usages de sa profession. Son mutisme initial sur les affaires Darmanin et Hulot, tous deux accusés de viol, en est le symptôme éclatant. Pour rappel, Gérald Darmanin, ministre de l’Action et des Comptes publics, a été visé en début d’année par deux plaintes, l’une pour viol, l’autre pour abus de faiblesse. Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique, a quant à lui été visé par des accusations de viol et de harcèlement sexuel. Maintien des deux hommes à leur poste et silence déterminé du gouvernement, qui a préféré laisser la secrétaire d’Etat à l’égalité femme-homme essuyer les plâtres face à la fronde. D’où la publication par celle-ci d’une tribune dans le JDD, dans laquelle elle reproche étrangement aux accusateurs de Nicolas Hulot de « bafouer la parole des femmes ». Et à déplorer que la justice se rende dans les médias, et non dans les tribunaux. Tout en avouant que « ce que cherche le gouvernement, c’est à faire condamner les 9 violeurs sur 10 qui actuellement ne le sont pas ». Parce que les tribunaux peinent à rendre la justice, sans doute ?

Autre occasion manquée, plus récente celle-ci : l’opposition d’Emmanuel Macron au projet de directive européenne dite « Vie privée – Vie professionnelle » ayant pour but d’élargir le cadre des congés parentaux dans les pays membres. Une directive qui permettrait notamment d’équilibrer le recours aux congés parentaux entre les hommes et les femmes en prévoyant plusieurs mesures, notamment l’instauration d’un congé parental de quatre mois pour chaque parent indemnisé sur la base d’un arrêt maladie (soit 50% du salaire journalier de base, un montant nettement plus élevé qu’aujourd’hui). Si les inégalités (de salaires, de responsabilités parentales, de répartition des tâches ménagères, de développement des carrières) se creusent entre les femmes et les hommes à l’arrivée d’un enfant, et si ce projet de directive permettrait justement de combattre les inégalités à la source, Emmanuel Macron s’y oppose : « J’en approuve le principe, a-t-il précisé au Parlement Européen le 18 avril dernier. Mais les modalités ont un coût qui est potentiellement explosif ». C’est un argument recevable. Mais pourquoi ne pas profiter de cette belle occasion pour engager la discussion sur une potentielle réforme du congé parental, et plus encore du congé paternité ? Pourquoi clore le débat de manière aussi péremptoire – circulez, on s’en fout ?

Sur ce front, les progrès se font donc attendre… Et l’attente risque fort de se prolonger puisque Marlène Schiappa s’est, de manière tout à fait incompréhensible, opposée au fait de rendre obligatoire le congé paternité (d’une durée de 11 jours calendaires, il est aujourd’hui facultatif). Une telle mesure serait pourtant extrêmement bénéfique pour l’égalité des sexes.

Soit. Il reste un front sur lequel il est crucial – et urgent – d’agir, à savoir l’éducation. Alors, va-t-on enfin proposer des modules d’éducation sexuelle et de sensibilisation aux stéréotypes de genre dans les écoles ? Va-t-on déployer un plan national contre les violences sexistes dont sont victimes de plus en plus de jeunes filles au sein même des lieux républicains que sont les collèges et les lycées ?
Sur ce point, Marlène Schiappa a proposé « de créer des référents égalité dans tous les établissements scolaires à partir de la rentrée prochaine » et « de veiller à ce que les trois séances d’éducation par année scolaire prévues par la loi, consacrées, notamment, à l’égalité, soient bien mises en œuvre ». Par quels moyens ? Cela n’est pas précisé. Pendant que les effets d’annonce et les propositions pour un hypothétique futur se multiplient, le sexisme creuse toujours impunément sa voie.

Le véritable « féminisme » d’Emmanuel Macron

Et si, finalement, la conception de l’égalité femme-homme du Président se trouvait résumée dans son discours du 25 novembre 2017, consacrée aux violences faites aux femmes ? Morceaux choisis :
« Il ne s’agit pas à mes yeux de nier la différence entre les sexes ou de vouloir tout confondre, mais il s’agit que cette altérité profonde à laquelle je crois, et qui est notre richesse, ne se traduise pas en une inégalité insupportable qui, elle, est un déterminisme culturel et une construction insupportable de nos histoires. Donc de préserver toute la part féconde d’une altérité réelle entre hommes et femmes pour à chaque fois rappeler, se battre et inculquer l’égalité absolue et non négociable entre les deux sexes. »
« On se met à tout confondre dans ce tourbillon et à dire celui-ci en est, celui-ci en est, passant d’une société en quelque sorte de l’oubli à une société de la délation généralisée. »
« Je ne veux pas d’une société de la délation »

Altérité. Oubli. Délation.

Avec ces trois mots simples, Macron expose sa conception bien à lui de l’égalité des sexes. Tout d’abord, l’emploi du terme « altérité » fait écho à une vision essentialiste des hommes et des femmes, dans laquelle chaque sexe se voit échoir un rôle prédéfini. La fameuse « complémentarité », qui fait depuis des siècles le nid de l’inégalité.
Passons sur l’emploi de l’expression « société de l’oubli », qui sous-entendrait que les actes des agresseurs portent en eux la possibilité d’une irrévocable amnistie. Pas vu, pas pris, en quelque sorte. Une étrange conception de la justice.

La délation, enfin. Beaucoup a déjà été dit sur l’emploi éhonté de ce terme, bien malvenu dans une discussion sur les violences faites aux femmes. Dénoncer son agresseur et demander justice, est-ce cela, la délation ? Soucieux comme toujours de ménager les intérêts divergents, Emmanuel Macron n’hésite pas, à l’intérieur même d’un discours qui se veut féministe, à caresser dans le sens du poil les réactionnaires de tous bords. Et à utiliser, sans ciller, une rhétorique justement construite dans le but de décrédibiliser les combats féministes. Quel message cela renvoie-t-il aux agresseurs ?

On notera le caractère schizophrène de ce discours, puisque Macron affirme également :
« Et c’est pourquoi il est indispensable que la honte change de camp, que la République fasse ce qu’elle doit pour laver la sienne, que les criminels du quotidien qui harcèlent, injurient, touchent, agressent, ne soient plus jamais excusés mais repérés, vilipendés, traduits en justice, condamné avec toute la fermeté requise, sans aucune complaisance, sans aucune excuse ».

On est bien d’accord. Comment, toutefois, « repérer, vilipender et traduire en justice » des agresseurs que l’on protège à mots couverts en sous-entendant qu’ils seraient victimes de « délation » ? N’y a t-il pas là une forme de paradoxe insupportable ?

La grande illusion

Ne nous leurrons pas : malgré sa posture pro-égalité, Emmanuel Macron est l’essence même de la tradition viriliste. Il représente, par sa façon d’être et d’agir, un paradigme ancien voire archaïque, qui sait cependant faire jouer les apparences pour paraître progressiste. C’est la virilité conventionnelle, l’entre-soi comme barricade invisible, la domination masculine satisfaite d’elle-même et qui refuse pourtant de s’assumer. Qui préfère se cacher, avec quelques pirouettes, derrière la tentation du « renouveau ». Parce qu’elle n’a aucunement l’intention, au fond, de réformer un système qui lui est favorable.

En public, le Président affiche une posture égalitariste relativement bien tournée. La parité est respectée dans son gouvernement (même si, on l’a déjà dit, les postes clés restent dévolus aux hommes), le langage inclusif est soigneusement employé, la rhétorique est brillante, la communication est maîtrisée. Dans l’ombre, en revanche, ses véritables convictions se déploient sans honte : les hommes s’exposent, s’expriment, dirigent, pendant que les femmes, au loin, tournent en orbite autour d’eux.

Une nouvelle forme de masculinité dominante est ainsi mise en exergue : la masculinité pacifique, modérée, égalitaire, à l’écoute, loin des débordements autoritaires des mâles « alpha », dont la violence est aujourd’hui regardée avec mépris. Le changement paraît salutaire. Mais qu’on ne s’y laisse pas prendre : si les apparences, si les codes changent, la structure reste exactement la même. Dans ce tableau, les femmes jouent en effet toujours les figures de l’ombre. Or, l’égalité se joue nécessairement sur plusieurs terrains. Ensemble. Si l’on modifie le paradigme de la masculinité sans s’attaquer au paradigme de la féminité, si l’on se contente, pour l’exemple, de saupoudrer quelques femmes sur nos institutions politiques, sans s’attaquer à la structure même de nos schémas de pensée, alors les choses resteront vouées à l’échec.

Sur le terrain de l’égalité entre les femmes et les hommes, la flaccidité des convictions d’Emmanuel Macron se traduit donc sans surprise par un déficit dans l’action.
Si ses promesses électorales en la matière étaient effectivement séduisantes, en ce qu’elles laissaient entrevoir une rupture avec l’ordre ancien, les illusions n’ont mis que peu de temps à se dissiper. En quelques mois seulement, le Président a en effet réussi à dévoiler son vrai visage : celui d’un homme peu concerné par la question des droits des femmes, qui a su toutefois en saisir la puissance évocatrice pour en faire un outil de promotion de soi. Car le « féminisme » de Macron est un féminisme purement marketing, un féminisme d’apparat, de paroles, d’illusions, sorte de ventre mou d’un dogme politique par ailleurs déterminé.

L’opportunisme politique est une réalité qui a toujours existé. Mais dans une ère post-Weinstein, peut-on encore s’emparer d’un sujet aussi grave pour l’instrumentaliser à des fins électorales et politiques ? Alors que le sexisme tue des centaines de femmes chaque année en France – et bien plus dans le monde entier – peut-on d’un point de vue éthique se prétendre concerné par la cause, tout en la laissant prendre la poussière dans un recoin oublié de l’Elysée ? Jusqu’où ira Emmanuel Macron dans son instrumentalisation de la lutte pour le droit des femmes, et combien de temps durera la pantomime ?

Ne nous leurrons pas : il est très facile de se laisser avoir.
A la manière de certains hommes qui ont compris que l’étiquette « féministe » leur rapporterait des points auprès des femmes, Emmanuel Macron a parfaitement su flairer non pas la tendance mais le changement dans l’air, l’atmosphère électrisée par les mutations de la société, le renversement graduel des convictions anciennes.
Mais les masques ne mettent jamais longtemps à tomber. Car ce ne sont pas les paroles qui comptent, mais bien les actes. Et sur ce point précis, le Président s’est jusqu’ici montré défaillant.

S’engager pour l’égalité entre les femmes et les hommes, ce n’est pas seulement affecter, une fois l’an, l’air grave et contrit de celui qui voudrait que les choses changent. Ce n’est pas seulement recourir au langage inclusif : « Bonjour à toutes et tous ! ». Ce n’est pas seulement se parer de belles intentions, comme un paon fait la roue dans une silencieuse velléité de séduction. Ce n’est pas non plus promettre de légiférer, ni même effectivement légiférer, ajoutant à un arsenal législatif déjà obèse des lois supplémentaires qui seront peu ou pas appliquées.

C’est aussi et surtout agir. Donner l’exemple.
C’est être cohérent, dans ses actes et dans ses paroles.
C’est mettre en lumière, promouvoir, aider, encourager, écouter, considérer les femmes.
C’est refuser de voir en elles « l’Autre », par opposition à une supposée universalité masculine.
C’est condamner les agresseurs, et se ranger du côté des victimes.
C’est ne faire aucune concession aux tenants d’un ordre ancien, même quand votre maintien au pouvoir dépend en partie de ces derniers. C’est avancer vers la ligne que l’on s’est fixée, en restant ferme, fidèle et déterminé.
C’est œuvrer pour un changement des mentalités, mais aussi pour une modification de la structure de notre société.
C’est aussi savoir, quand cela est nécessaire, avouer ses manquements.
L’égalité entre les femmes et les hommes est un sujet éminemment politique, qui ne souffre aucune approximation. En la matière, les véritables convictions se révèlent au travers d’une constellation de faits qui échappent parfois à toute maîtrise. Ce sont des mots, des gestes, des regards, des états de fait qui lentement trahissent. Qui disent dans le silence ce qui ne sera jamais dit à voix haute.

« I am a feminist » : sache, cher Emmanuel, que la façon dont tu te qualifies importe peu. Un homme politique ne sera jamais jugé à l’aune de ce qu’il dit, mais bien de ce qu’il fait – et plus encore, de ce qu’il ne fait pas.

Pendant les quatre années à venir, nous resterons vigilantes.