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Présomption d’innocence : les raisons de la colère

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Alors qu’un homme visé par une plainte pour viol a récemment été promu ministre de l’Intérieur, attisant un feu de colère chez de nombreuses femmes, l’argument de la présomption d’innocence ne cesse de revenir sur le devant de la scène, opportunément manipulé par des petits malins qui y voient la bouée de sauvetage de ce remaniement désastreux. 

Mais qu’est-ce que la présomption d’innocence, et pourquoi ne peut-elle suffire, à elle seule, à clore la discussion ? 

La présomption d’innocence : qu’est-ce que c’est exactement ?

Parce qu’il vaut mieux savoir de quoi on parle quand on évoque un concept, voyons ce qu’est, en droit français, la présomption d’innocence. 

Comme l’explique cette tribune publiée par un collectif de femmes juristes, la présomption d’innocence est un principe directeur de la procédure pénale, selon lequel la charge de la preuve de la culpabilité revient à l’accusation, et le doute doit toujours profiter au mis en cause. C’est donc, avant tout, une règle de preuve. La présomption d’innocence, qui ne joue un rôle que dans le cadre d’une enquête ou d’un procès pénal, ne fait pas obstacle à la liberté d’expression (et encore moins la liberté d’être en colère). A condition, toutefois, de ne pas présenter la personne concernée comme définitivement coupable et de rappeler le cas échéant qu’une enquête est en cours et que le mis en cause n’a pas encore été jugé ni condamné. Ces limitations à la liberté d’expression ont une implication concrète, notamment pour les médias. Par exemple, la loi interdit de diffuser sans son accord les images d’un individu menotté. 

A partir de ces informations, nous pouvons donc déduire deux choses :

  • Légalement, rien ne s’oppose à ce qu’une personne mise en cause dans une affaire de viol devienne Ministre de l’Intérieur (moralement, c’est une autre histoire).

  • De même, rien ne peut s’opposer au mouvement d’indignation qu’a provoqué cette nomination. Le tollé que celle-ci a soulevée (et qui pourrait bien se prolonger) n’est en aucun cas une violation du principe de la présomption d’innocence, qui rappelons-le est avant tout une règle de preuve en matière pénale.

Le double standard de la présomption d’innocence

S’indigner d’une telle nomination, c’est se placer avant tout d’un point de vue moral. Ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi : la moralité, malgré l’image péjorative dont souffre ce terme, est aussi ce qui commande la plupart des règles en vigueur dans notre société (interdiction de l’inceste, interdiction de se faire justice soi-même, interdiction de voler, interdiction de tuer, etc). Elle est à la base même du droit.

Est-il éthiquement correct de nommer au Ministère de l’Intérieur – dont la mission est, entre autres, de garantir la sécurité des personnes et des biens – un homme visé par une plainte pour viol ? Imaginerait-on, par exemple, un ministre du Budget visé par une enquête pour fraude fiscale ? (oh pardon, c’est déjà arrivé en 2013 et le ministre en question a été démis de ses fonctions, malgré l’existence de cette présomption d’innocence qu’il ne faudrait surtout pas bafouer). Nommer à un ministère régalien un homme visé par une plainte pour viol est-il moralement acceptable, sachant que les violences faites aux femmes sont censées être la « grande cause du quinquennat » et que l’incurie de la police-justice en matière de violences sexistes et sexuelles ne cesse d’être démontrée ? (pour rappel, seuls 1% des violeurs dénoncés sont condamnés)

Sur ce sujet, la loi est silencieuse. Chacun décidera donc en son âme et conscience.

Mais une chose est sûre : celles (et peut-être ceux) qui jugent cette nomination honteuse sont libres d’exprimer leurs sentiments. Cela, rien ni personne ne peut s’y opposer.

User de sa liberté d’expression pour exprimer son dégoût, sa colère, son incompréhension, n’est pas bafouer la présomption d’innocence. Nous ne sommes pas dans un prétoire ; nous participons simplement au débat public, et notre colère, nous avons le droit, peut-être même le devoir de l’exprimer – autant que nous le voulons, et autant qu’il le sera nécessaire.

Parce que le double standard qui existe en matière de présomption d’innocence doit être dénoncé. 

D’autres personnalités politiques (François Bayrou, Marielle de Sarnez, François de Rugy, François Fillon pour ne citer qu’eux) ont en effet été contraint.es de démissionner dès lors que leur implication dans des affaires judiciaires a été découverte. Il ne s’agissait alors pas de bafouer la présomption d’innocence, mais bien de prendre des mesures de précaution, d’apaiser le débat et de faire preuve d’éthique et d’honnêteté morale. Ces valeurs-là, nous ne pouvons pas nous en prévaloir uniquement quand ça nous arrange. Soit nous les mettons en exergue, partout et tout le temps, soit nous les ignorons – partout et tout le temps.

En réalité, ce qui provoque la colère de tant de femmes, c’est que la présomption d’innocence – en tant que concept moral – est à géométrie variable. C’est qu’elle n’est invoquée que pour légitimer l’existence d’un ordre patriarcal, et passer sous silence les violences de certains hommes qui, sachant qu’ils resteront impunis, n’y voient qu’un banal amusement. 

On sait que les violences sexuelles sont banalisées, normalisées, ignorées par la plupart des gens. Cette affaire en est un puissant symbole. Il n’est pas acceptable pour un homme politique d’être soupçonné de détournement de fonds publics, mais être soupçonné de viol, ça passe.

Parce que le viol, on s’en fout. Parce que le viol, c’est une affaire de femmes qui mentent. Parce que le viol, ça fait partie du patrimoine culturel, avec les mains au cul et les remarques graveleuses qui se veulent drôles et spirituelles. On le savait depuis longtemps, mais tout de même : drôle de message envoyé par un gouvernement qui a fait des violences faites aux femmes sa « grande cause du quinquennat ».

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Pourquoi la présomption d’innocence se transforme (presque) toujours en présomption de culpabilité des victimes ? 

Les affaires de violences sexuelles soulèvent une particulière défense de la présomption d’innocence – bien plus que pour toutes autres affaires.

Cela démontre, une fois de plus, que la culture du viol est toujours à l’oeuvre dans notre société, malgré les avancées féministes.

Le corollaire de la présomption d’innocence en matière de violences sexuelles serait donc la présomption de culpabilité des victimes, comme si l’existence de ce principe juridique signifiait que tous les mis en cause étaient nécessairement innocents, et toutes les accusatrices étaient nécessairement dans le mensonge, l’exagération ou la vengeance. Or, pas plus que nous n’avons de certitude que le mis en cause est coupable, nous n’avons aucun moyen de savoir si la plaignante dit vrai ou pas – on rappellera néanmoins que les fausses accusations de viol représentent 2 à 8% seulement des plaintes. 

Si nous tenons tant à défendre la présomption d’innocence, ayons donc le bon sens de ne pas supposer que les victimes sont coupables.

Et interrogeons-nous sur les réactions – souvent violentes, viscérales – que suscitent les affaires de violences sexuelles. Pourquoi sommes-nous, dans ces cas précis, si prompts à défendre l’agresseur présumé ? Pourquoi brandissons-nous la présomption d’innocence comme s’il s’agissait d’un totem d’immunité, alors même que des délits comme la fraude fiscale ou la corruption, tout présumés qu’ils soient, échouent à susciter chez nous la même indulgence ? Qu’est-ce qui fait que nous sommes si prompts à défendre les violences sexuelles – réelles ou présumées ?

Qu’est-ce que cela dit de nous, et de la société dans laquelle nous vivons ?

Les lamentations victimaires des tenants de l’ordre ancien – celui dans lequel les hommes dominent, et les femmes n’ont qu’à fermer leur gueule – ont beau changer de fond, elles conservent toujours la même forme. Les femmes exagéraient quand elles réclamaient le droit de vote. Les femmes faisaient preuve d’une radicalité dangereuse lorsqu’elles demandaient l’accès à l’avortement légal. Ensuite, elles menaçaient la structure de la société tout entière lorsqu’elles réclamaient des salaires égaux pour un travail égal. Puis on en vint à s’inquiéter du fait que les femmes et les hommes ne pourraient bientôt plus prendre l’ascenseur ensemble (« argument » favori des antiféministes, qui l’ânonnent avec la vigueur d’un disque rayé). A chaque avancée, il existe un obstacle correspondant.

Maintenant, nous nous attaquons au plus gros morceau : la prise en compte – tant d’un point de vue préventif que curatif – des violences sexuelles envers les femmes. De manière inévitable, les résistances s’organisent. Les agresseurs, les violeurs, les harceleurs et tous ceux qui profitent d’une situation de domination n’ont aucun intérêt à ce que la société prenne enfin la mesure de la situation. Cela signifierait en effet la fin de l’impunité, la fin de la complicité, la fin de la jouissance tranquille. Lorsque Emmanuel Macron explique qu’il s’est entretenu « d’homme à homme » avec le nouveau Ministre de l’Intérieur, il ne dit pas autre chose : ces trois mots simples sont l’expression de cette connivence, cette complicité masculine qui protège les agresseurs et fait taire les victimes.

Alors, veillons à ce que la présomption d’innocence ne devienne pas un outil pour réduire au silence des femmes qui peinent déjà à s’exprimer, et battons-nous pour que notre pays sorte enfin de son aveuglement mortifère, et pour que cesse cette indifférence cinglante dont il gratifie ses citoyennes.

Il mérite mieux que ça, et nous aussi.

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La rhétorique réactionnaire : comment parlent les dominants lorsqu’ils craignent pour leurs privilèges

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Illustration : Eugenia Loli ©

Ces dernières semaines, deux événements n’ayant – a priori – aucun rapport l’un avec l’autre se sont télescopés. 

Tout d’abord, les révélations de Médiapart sur les dîners fastueux organisés aux frais du contribuable par François de Rugy, qui a depuis démissionné de son poste de Ministre de la transition écologique.

Puis la venue de Greta Thunberg, la jeune militante écologiste suédoise, à l’Assemblée nationale le 23 juillet dernier.

Chacun de ces deux événements a « libéré » une parole réactionnaire. La première niait avec véhémence les abus et la corruption ayant cours dans la vie politique. La seconde s’insurgeait du fait qu’une adolescente de seize ans puisse s’emparer du discours politique, au motif que celle-ci serait « trop jeune », « incompétente », « manipulée » – les pleurnicheries, insultes et tweets rageurs s’accompagnant parfois d’appels au boycott.

On pourrait se contenter de fustiger le vieuxconnisme flamboyant de nos politiques, mais je trouvais intéressant d’analyser ces discours, car ils mettent en exergue la rhétorique habituellement utilisée par les dominants lorsqu’ils vacillent de leur piédestal.

Comme on le verra, les méthodes employées sont toujours les mêmes. Pour contrer la justice et le progrès social, les conservateurs emploient des armes qu’ils espèrent tranchantes, mais qui s’avèrent désespérément rouillées.

 

Dévoyer le sens des mots : l’exemple de la « délation »

La délation, ce mot sombre qui évoque les pires heures de l’Histoire, est définie comme une « dénonciation intéressée, méprisable, inspirée par la vengeance, la jalousie ou la cupidité » (Larousse). Elle consiste à fournir des informations concernant un individu, en général à l’insu de ce dernier, pour un motif généralement contraire à la morale ou à l’éthique.

Mot fort et lourd de symboles, il a fait son grand retour médiatique à l’occasion du mouvement « Me too », lorsque les agresseurs, acculés, ont tenté de se raccrocher aux branches en se faisant passer pour les victimes d’un terrible complot.

Ainsi, les femmes qui dénoncent les violences dont elles ont été victimes feraient quelque chose de honteux et de méprisable, et leur volonté de trouver justice serait éthiquement condamnable.

Mais cette technique qui consiste à inverser les rôles (et donc la culpabilité), tout aussi grotesque qu’elle soit, n’a rien de très surprenant.

Lorsque les dominants se font épingler pour des actes juridiquement répréhensibles (violences, corruption, abus de pouvoir, etc), l’un des seuls mécanismes de défense qu’ils peuvent actionner est celui qui consiste à se dire victime d’une cabale.

C’est, par exemple, Denis Baupin qui attaque en diffamation les femmes qu’il a agressées sexuellement (fort heureusement, le karma existe : il a été débouté ).

Et donc, le terme de « délation » (un acte motivé par la vengeance) est devenu dans la bouche des dominant.es pris.es la main dans le sac un synonyme de « dénonciation » (un acte visant à faire justice). Un glissement sémantique dont personne ne semble s’émouvoir.

Dans l’affaire de Rugy, alors que Mediapart n’a fait que révéler des faits moralement et juridiquement condamnables (exerçant ainsi sa mission, qui est d’informer), les accusations de délation n’ont pas tardé à faire leur come-back (on les attendait : elles reviennent toujours). « Il y a encore dans notre pays le droit de la défense, la possibilité de réponse, sinon ça devient la République de la délation », a ainsi répliqué Emmanuel Macron, lorsqu’il fut sommé de s’expliquer.

Donc, quiconque révélerait des faits moralement et/ou juridiquement condamnables ferait de la « délation ». Drôle de conception de l’éthique et de la justice – d’autant que cela ne supprime aucunement à la personne dénoncée son droit à se défendre.

François de Rugy a quant à lui évoqué un « journalisme de démolition », se comparant à une « cible [qu’on] crible de flèches ».
Mais quelle est la différence entre le « journalisme de démolition », si tant est qu’une telle chose existe, et le journalisme d’investigation ? A moins que le droit d’informer, pilier essentiel de toute démocratie, ne devienne soudainement incriminable lorsqu’il révèle les abus de pouvoir des puissant.es ?

 

Rhétorique de la mauvaise foi : quand les puissant.es tentent de défendre leurs privilèges

Dans l’exercice de mauvaise foi auquel semblent se livrer nombre de dominant.es, le recours aux sophismes est particulièrement prisé.

L’un des plus connus est « l’épouvantail » (dit aussi « homme de paille »), technique qui consiste à travestir les arguments de son adversaire ou à les présenter de manière erronée, de sorte qu’il devient facile de les ridiculiser.

Mais l’exagération est une autre technique fréquemment utilisée. Voyons ainsi cet extrait d’un article concernant la venue de Greta Thunberg à l’Assemblée nationale, publié sur le site Agoravox :

« La défense de notre environnement ne mérite-t-elle pas mieux qu’un gourou instrumentalisé, jouant sur les peurs et les émotions collectives à des fins de culpabilisation individuelle ? » […] Ou comment une militante écologiste de 16 ans se transforme en leader d’une secte dangereuse, qui cherche à manipuler l’opinion pour mieux répandre son idéologie dévastatrice.

Je ne résiste d’ailleurs pas à vous partager cet autre extrait, tout à fait savoureux :
« Le monde attendait un leader écologique charismatique, légitime et compétent. On vient de lui servir un grand chaman de l’écolo-catastrophisme »

Cet argument est d’une mauvaise foi confondante, car les messages écologistes, même prononcés par de grands « leaders » bardés de diplômes, provoquent la même irritation chez les réacs. Et pour cause : l’urgence écologique se heurte violemment au dogme capitaliste, sur lequel repose nos sociétés modernes. Inutile de faire semblant d’attendre un grand messie qui nous sensibilisera intelligemment à la question (le rapport du GIEC, publié en octobre 2018 et sur lequel s’appuie d’ailleurs Greta Thunberg, remplit parfaitement cet office) : le discours écologiste a toujours provoqué des réactions de rejet, quelle que soit la source dont il émane.

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Greta Thunberg à l’Assemblée Nationale, le 23 juillet 2019

Mais intéressons-nous maintenant à ce stratagème rhétorique qui consiste à tenter de délégitimer son adversaire à grands recours d’attaques ad personam. Dans le cas de Greta Thunberg, rien de plus facile : son jeune âge, son manque d’expérience et son syndrome d’Asperger sont des cibles toutes trouvées.

Ainsi, ce qui met en rage les tenanciers du pouvoir traditionnel – le fait que Greta Thunberg ne soit pas un homme de cinquante ans, doté d’un diplôme de l’ENA et d’une carrière politique bien rôdée – va être utilisé comme un argument pour l’attaquer. Puisqu’elle ne correspond pas à la norme, son discours est nécessairement illégitime.

L’avantage, c’est que les attaques sur la personne permettent d’éviter soigneusement le fond du débat. Et les mâles encravatés n’ont peur de rien – après tout, selon l’adage, plus c’est gros, plus ça passe. « Le message de Greta Thunberg est catastrophiste ; il aggrave le réchauffement climatique », professe ainsi l’un de ses détracteurs, qui va jusqu’à prédire « une vraie révolution, qui serait vraisemblablement d’extrême droite » en cas de victoire idéologique des idées de Greta Thunberg. Il l’accuse ensuite d’être « instrumentalisée par les ayatollahs écolo-catastrophistes qui veulent imposer aux jeunes une réduction massive de leurs libertés » (celles que nous confèrent le réchauffement climatique, sans doute ?).

« Non à la terreur par la peur », se lamente un autre de ses contempteurs, sans qu’on sache trop ce que signifie cette phrase (un indice : rien).

Il est intéressant de noter que les arguments avancés par les détracteurs de Greta Thunberg pourraient aisément être retournés contre eux-mêmes : eux non plus ne sont pas de « grand scientifiques », eux aussi sont instrumentalisés (par les lobbies industriels), eux aussi sont obsédés par une seule chose (conserver le pouvoir). Qu’ont fait les élu.es ces 20 dernières années pour enrayer le changement climatique ? Qui s’est seulement intéressé à ce sujet ?

Il est également fascinant de voir à quel point la prise de parole d’une jeune fille politisée puisse déclencher autant de violence, d’animosité, de rejet. Le pluralisme des opinions n’est-il pas l’un des fondements de la démocratie ? Par ailleurs, doit-on attendre d’être adulte pour avoir des opinions fortes, et l’envie de les exprimer ? (toute personne qui a déjà eu 16 ans un jour vous répondra non)

Greta Thunberg dérange parce qu’elle renvoie aux parasites de la vie politique leur propre inaction et incompétence. Elle dérange parce qu’elle prouve qu’il n’est nul besoin d’être un homme de cinquante ans pour avoir un discours politique influent. Elle dérange, enfin, parce qu’elle change complètement le paradigme habituel du pouvoir. Greta Thunberg a seize ans, elle n’a pas fait Sciences Po, elle n’a pas de réelle expérience professionnelle ou politique. Mais cela ne l’empêche guère d’être une actrice importante de la lutte écologique. Et de faire entendre sa voix.

Dans leurs prises de position outrées et leurs appels au boycott, les monsieurs tout rouges et tout colères qu’une adolescente leur vole la vedette n’ont rien fait de plus qu’exhiber leur masculinité fragile, eux qui tremblent d’effroi lorsque de nouvelles règles du jeu semblent se mettre en place – et avec elles, la possibilité d’un nouveau partage du pouvoir.

Certes, tous les détracteurs de Greta Thunberg ne sont pas des hommes. Mais ce sont eux que l’on a particulièrement entendus ces derniers jours.

Ce sont eux, également, qui en 2016 s’étaient insurgés contre la venue de Pamela Anderson à l’Assemblée nationale pour parler du gavage des oies et des canards (la star américaine est une militante de la cause animale). « Dinde gavée au silicone », « degré zéro de la politique », « elle n’y connaît rien », a t-on alors pu entendre. Le message sous-jacent est toujours le même : la parole politique appartient aux hommes, et n’est légitime que lorsqu’elle correspond à un modèle ultra-codifié.

Toutes ineptes qu’elles soient, ces lamentations permettent aux dominants (qui se sentent) menacés de continuer à occuper le terrain médiatique, et donc d’exister. De dire « je suis toujours là ». Et par là-même, de réaffirmer leur pouvoir.

 

Au commencement, la peur

En réalité, quel que soit le sujet auquel elle s’attaque, la rhétorique réactionnaire ne cache qu’une seule et même chose : la peur.

La peur de perdre son statut de dominant, et donc ses privilèges.
La peur de se faire remplacer, la peur de devoir céder sa place à des personnes que l’on n’envisageait pas autrefois comme des adversaires : les femmes, les jeunes, les écolos, les progressistes.
La peur de l’égalité.
La peur, consubstantielle, du changement.

Cette peur n’est pas nécessairement conscientisée, et les réactions de rejet qu’elle engendre ne sont pas toujours rationnelles.

Mais une chose demeure : les dominant.es construisent leur identité sur l’idée même du pouvoir, et la façon dont s’exerce celui-ci. Or, s’ils ne peuvent plus – ou moins – dominer, c’est toute leur identité qui s’effondre.

En 1991, la féministe américaine Susan Faludi publiait « Backlash », un essai dans lequel elle décrit le « retour de bâton » consécutif à chaque petite avancée pour les droits des femmes.

Cette offensive réactionnaire est valable pour le mouvement féministe, mais elle peut également être étendue à toute forme de progrès social. Lorsque les fondations de l’ancien monde commencent à trembler, les personnes qui en récoltaient les fruits tremblent avec elles.

Toutes ces levées de boucliers, qu’elles soient masquées derrière des arguments grotesques ou une rhétorique plus mesurée (1), ne sont finalement qu’un symptôme : celui d’une peur des dominant.es de voir le pouvoir leur échapper.

Mais les signes de résistance ne sont pas forcément un mauvais présage. Lorsque la parole des puissant.es cherche désespérément à se faire (ré)entendre, c’est le signe que la société a entamé sa mue. Lentement, mais sûrement.

(1) Leur seul point commun étant qu’elles ne sont jamais proportionnelles à la « menace » perçue.
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L’amour et la violence

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Illustration : Julia Geiser ©

À l’heure où j’écris ces lignes, en France, depuis le début de l’année, 75 femmes ont péri sous les coups de leur conjoint ou ex-conjoint.
Terrible décompte, qui marque le paroxysme d’une domination masculine à l’œuvre jusque dans les relations amoureuses.

La partie immergée de l’iceberg, ce sont ces centaines de milliers de femmes qui subissent, chaque année, des violences conjugales (en 2017, 219 000 femmes majeures ont déclaré avoir été victimes de violences physiques et/ou sexuelles par leur conjoint ou ex-conjoint sur une année).

En Île de France, 88% des victimes de violences commises par le partenaire enregistrées par les services de police sont des femmes ; 96% des personnes condamnées pour des faits de violences (de toute nature) entre partenaires sont des hommes.

Une femme sur huit est victime de violences psychologiques dans son couple (INSEE).

Les femmes sont ainsi plus exposées que les hommes au risque d’être l’objet de violences psychologiques. Elles sont aussi plus souvent victimes de violences physiques ou sexuelles, ces violences s’accompagnant plus fréquemment d’atteintes psychologiques ou d’agressions verbales.

Au-delà de ces froides statistiques, nous avons toutes et tous dans notre entourage des femmes malmenées (physiquement ou psychologiquement) par leur partenaire, et qui pourtant restent obstinément enfermées dans cette boucle de l’enfer. Nous connaissons toutes et tous cette femme qui ne tombe que sur des « connards » et enchaîne les relations toxiques ; cette femme qui souffre de dépendance affective, et préférera toujours être mal accompagnée plutôt que seule. Nous avons toutes et tous eu au moins une amie dont le partenaire contrôlait la tenue, les sorties, les loisirs, les horaires ; dont la laide jalousie passait pour une « preuve d’amour » ; dont les remarques froides et humiliantes ont laissé des traces profondes. Nous avons toutes et tous en tête ce stéréotype de la « femme blessée », qui n’a pas d’autre choix, croit-on, que d’accepter son sort avec fatalité.

Et parfois, cette femme, c’est nous.

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Je ne suis pas une parfaite féministe – de toute façon, une telle chose n’existe pas. Ainsi, je l’avoue, je me pose souvent cette question : mais pourquoi tant de femmes sont-elles victimes de violences conjugales (violences psychologiques incluses) ? Pourquoi tant de femmes se retrouvent-elles sous l’emprise d’un conjoint qui les contrôle ou les maltraite ? Pourquoi, comble du pire, font-elles même parfois des enfants avec ?

Je ne me demande pas pourquoi les femmes restent – ça, je le sais. Je connais le phénomène d’emprise, la difficulté de partir quand on est dépendante financièrement et/ou quand on a des enfants, le danger qu’accompagne la fuite (la rupture étant l’un des principaux facteurs déclenchants du féminicide). Non : je me demande pourquoi elles acceptent, dès le départ, d’entrer dans ce type de relation.

Si le féminisme part du postulat que les femmes ne sont pas par nature plus faibles, plus timorées ni plus « soumises » que les hommes, alors il doit s’interroger sur la manière dont cette faiblesse se construit, sur la manière dont elle créé une porosité à la violence masculine, et surtout : sur la façon dont les femmes peuvent y échapper.
Car les chiffres des violences conjugales ne procèdent pas d’un malheureux hasard, ni d’une triste fatalité.

A la source, se trouvent la masculinité toxique mais aussi la féminité traditionnelle, cette construction sociale qui prépare et asservit les femmes à un destin prétendument inéluctable. Ce que nous avons fait du genre masculin est un problème, mais il n’est pas le seul. La construction du féminin, entre insatisfaction de soi, vulnérabilité et recherche permanente de protection, en est un autre.

Et ce que nous avons créé, nous pouvons maintenant le défaire.

La violence, une expression de la domination masculine

Les violences conjugales (1) sont un continuum. Elles ne commencent ni ne finissent pas toutes par des coups, des cris, du sang. Il faut avant tout les voir comme une échelle, une sorte de verre gradué qui commence avec la violence psychologique et/ou verbale.

Mais qu’est-ce que la violence psychologique ? Nous en avons souvent une image distordue, « fantasmée », alors même qu’elle possède de nombreux visages. Certaines manifestations peuvent à ce titre paraître anodines, parce qu’elles sont banalisées, voire romantisées par la société : par exemple, la jalousie, le contrôle de l’autre, le paternalisme ou la possessivité. Pourtant, elles s’inscrivent pleinement dans le cadre de la domination masculine – dont elles sont d’ailleurs l’un des symptômes. Ainsi, certains hommes commettent des violences parce qu’ils considèrent que les femmes (leurs femmes) sont des choses, qui peuvent à ce titre être contrôlées, muselées et mises sous tutelle.

Dévaloriser l’autre, le critiquer, l’humilier, lui imposer des contraintes (ne sors pas après telle heure, ne porte pas tel vêtement, n’achète pas tel objet, arrête de voir cette amie, ne parle pas aux hommes…), le tirer vers le bas, lui parler mal voire l’insulter, lui faire du chantage, outrepasser son consentement, contrôler ses allées et venues, ses conversations, son téléphone, son compte en banque, son historique Internet… constituent des violences psychologiques. Bien évidemment, un reproche ou un mot plus haut que l’autre ne constituent pas en tant que tels des violences. C’est la récurrence de la situation, notamment, qui permet de les qualifier.

Lisez cet article éclairant sur les cyberviolences, que l’on connaît finalement mal.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la violence psychologique procède du même mécanisme que la violence physique : toutes deux composent les facettes d’une même pièce. Même si la première ne débouche pas nécessairement sur la seconde, elles sont interdépendantes.

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Cartographie des comportements violents dans le couple

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Constat terrible, mais réel : les femmes sont conditionnées à tolérer la violence masculine. Par exemple, les romances auxquelles nous sommes biberonnées depuis le plus jeune âge nous donnent souvent à fantasmer sur des comportements problématiques, comme le contrôle et la possessivité – deux éléments qui n’ont rien à faire dans une relation saine. De Twilight à 50 nuances de Grey en passant par After, les romances pour adolescentes et jeunes adultes sont la plupart du temps coulées sur le même modèle hétéro-patriarcal, avec un héros « viril » qui domine de manière décomplexée sa partenaire, et une jeune femme naïve et inexpérimentée qui se soumet entièrement à lui – tout en étant censée aimer ça.

Ou comment notre environnement façonne des fantasmes et des désirs qui, sur le long terme, peuvent s’avérer dangereux.

(1) Les violences conjugales sont protéiformes : elles ne sont pas seulement physiques mais peuvent aussi être verbales, sexuelles, psychologiques, économiques… (voir tableau)

Victime, nom féminin

On rappelle souvent les chiffres des féminicides ou les statistiques des violences conjugales sans vraiment se préoccuper du cadre dans lesquelles elles s’exercent. Pourtant, les violences faites aux femmes sont indissociables du système patriarcal : elles n’existent que parce que la domination masculine a encore cours.

Depuis quelques années, nous remettons de plus en plus en cause la masculinité toxique et ses fruits pourris. C’est une excellente chose – et une première étape. Mais nous ne devons pas seulement éduquer les hommes. Nous devons aussi donner du pouvoir aux femmes.

J’entre maintenant sur un terrain miné. Le sujet est délicat, voire tabou. Et pourtant : impossible de dissocier le pouvoir exercé par les hommes sur les femmes de la soumission de celles-ci. Les hommes ne peuvent dominer que parce que les femmes acceptent, de manière tacite, d’être dominées. Et c’est particulièrement vrai dans le cadre du couple, lieu « sanctuarisé » s’il en est. 

Le but n’est évidemment pas de dire que de nombreuses femmes sont violentées parce qu’elles l’ont bien cherché ou parce qu’elles l’ont voulu. Il n’y a qu’un seul coupable, et ce sera TOUJOURS l’agresseur. Néanmoins, beaucoup trop de femmes « acceptent » encore d’être dominées au nom de l’amour. Comme s’il s’agissait d’une fatalité inhérente à leur condition de femme, une sorte d’héritage immatériel venu du fond des siècles. Subir. Se persuader que c’est « normal ». C’est comme ça. On finit par s’y habituer.

Les femmes n’entrent pas dans des relations abusives de manière consciente, parce qu’elles aiment être brimées, qu’elles sont naturellement soumises ou un peu maso sur les bords. Elles ne se disent pas : « chouette ! encore un sombre connard » lorsqu’elles se mettent en couple avec un homme toxique. Tout cela s’opère de manière inconsciente, parce que la société les a éduquées à avoir un seuil de tolérance particulièrement haut et un niveau d’exigence corollairement bas. À voir dans des comportements abusifs de l’amour. À être dépendante des autres – particulièrement des hommes. À se détester en silence. À ne pas pouvoir se suffire à elles-mêmes (la dépendance émotionnelle des femmes est une manne formidable pour le patriarcat). Et, par-dessous-tout, à considérer le célibat comme la pire des humiliations – tout, plutôt que d’être seule.

Et cela donne pléthore d’articles dans les magazines féminins (du style : « Pourquoi vous ne tombez que sur des connards » ou, version plus poétique, « Comment être enfin heureuse en amour »), faisant ainsi passer un problème politique pour une simple problématique individuelle.

Redonner du pouvoir

Nous ne saurions évoquer le système patriarcal (et ses conséquences) sans pointer du doigt l’une des branches sur lesquels il est assis : la dévalorisation du féminin.

À ce titre, la confiance en soi est un sujet politique pour les femmes.

Jusqu’à il y a peu, je levais les yeux au ciel lorsque j’entendais dire qu’il est « difficile d’avoir confiance en soi quand on est une femme ». Victimisation inutile, me disais-je. Je ne voyais pas le rapport. Et puis j’ai fini par comprendre. Quand l’élément féminin est dévalorisé par la société, quand les femmes sont sommées dès le plus jeune âge d’être belles, douces, minces, parfaites, quand leur physique est régulièrement scruté, quand elles reçoivent des remarques sexistes, quand leurs décisions sont remises en cause, leurs trajectoires strictement codifiées (quoi ? à 35 ans, tu n’es toujours pas mariée ?) ou leurs accomplissements dévalués (tu as obtenu une promotion ? c’est bien ma chérie, mais quand est-ce que tu fais un enfant ?), la confiance en soi peut être difficile à acquérir.

Dévalorisées par la société, les femmes finissent alors, par un effet miroir, à se dévaloriser elles-mêmes. À penser qu’elles ne sont pas assez, qu’elles ont peu de mérite, qu’elles ne doivent pas trop en demander. C’est dans cette vulnérabilité construite de toutes pièces que se trouve la faille.

Ne pas s’aimer est un risque. Il y a, j’en suis convaincue, une forte corrélation entre l’estime que l’on se porte et la qualité de nos relations amoureuses.

Le début de ma vie amoureuse fut à ce titre largement insatisfaisant : aucun abus (on en viendrait presque à se trouver chanceuse pour ça), mais une constellation de mini-relations ayant l’intérêt et la saveur d’un cornet de frites molles. Mes besoins, mes envies n’étaient pas respectées – par les autres, certes, mais avant tout par moi-même. J’étais cette fille qui tapait « comment faire tomber amoureux un homme » dans Google et prenait de bon cœur les miettes qu’un type médiocre consentait à lui offrir.
Est-ce un hasard si, à l’époque, encore conditionnée par les injonctions à la féminité traditionnelle, je manquais de confiance en moi ?

Je suis convaincue que non.

Amour, genre et violences

Par peur de culpabiliser les victimes, nous détournons le regard.

Nous le dirigeons uniquement vers les hommes – et c’est une nécessité puisqu’ils représentent l’immense majorité des auteurs de violence, mais ce n’est pas suffisant. La lutte restera vaine si nous ne donnons pas du pouvoir aux femmes ; si nous ne leur fournissons pas les outils pour s’émanciper. Si nous ne nous saisissons pas des attendus de la féminité traditionnelle, si nous ne concédons pas qu’ils puissent représenter un danger.

La masculinité et la féminité en tant que constructions sociales agissent comme des vases communicants. Nous apprenons aux hommes à être des agresseurs, et aux femmes à se faire proies. C’est dans cette « dualité » socialement construite que les genres se nourrissent l’un de l’autre. Et c’est pour cette raison que nous devons sortir de la rhétorique fataliste, qui sous-entend que nous sommes dépourvu.es de toute marge de manœuvre, pour nous intéresser à la façon dont nous devons enfin armer les femmes. De savoir ; de confiance ; de connaissances ; de pouvoir.

Car nous n’expliquons pas aux femmes ce qu’est une histoire d’amour « normale », c’est à dire saine et équilibrée.

Nous ne leur apprenons pas à repérer les signaux d’alarme dans une relation amoureuse. Nous les gavons dès la naissance d’une vision sexiste et distordue de l’amour hétérosexuel, censé justifier les pires comportements.

La complaisance de la société envers les hommes dominateurs et violents joue également un rôle : de manière collective, nous finissons par considérer des situations abusives comme des « histoires de couple » ou de banals conflits conjugaux. Ignorant les mécanismes systémiques – et réversibles – qu’il y a derrière.

Maintenir les femmes dans l’exaltation d’une féminité obéissante, désarmée, dépendante, dans cette vulnérabilité construite de toutes pièces, et dans l’ignorance de ce qu’est l’amour et le respect, permet la pérennisation de ces violences.

*

Que faire maintenant ?

Nous devons éduquer les femmes à prendre confiance et à trouver le pouvoir en elles, à repérer les « red flags » (drapeaux rouges, en anglais) qui annoncent une relation toxique, et à exiger le respect et le bonheur qu’elles méritent. Une relation amoureuse bascule très rarement dans la violence d’un seul coup, comme on actionnerait un interrupteur. Les signes « avant-coureurs » sont connus : apprenons aux femmes à les repérer. Et à les refuser.

Les normes sociales qui enferment les femmes dans des trajectoires rigides doivent également être remises en cause : cessons de faire du couple hétérosexuel l’aboutissement suprême, arrêtons d’abreuver les filles de contes de fées puis de romances toxiques, cessons de voir les femmes comme de futures épouses en puissance pour les considérer enfin comme des êtres à part entière, cessons de glorifier les relations amoureuses et le mariage, cessons d’en faire les indispensables jalons de toute vie de femme réussie. N’oublions pas que le couple ne met pas les femmes à l’abri : en fait, c’est même le contraire. Statistiquement, les femmes sont plus en danger dans leur propre foyer que partout ailleurs.

À ce titre, l’entourage a un rôle important à jouer : trop de proches des victimes les culpabilisent encore, les enjoignent à se montrer « plus conciliantes » et « moins exigeantes » lorsqu’elles rapportent des abus, balaient le problème en proposant des solutions stériles (« allez voir un psy », « essaye de rallumer la flamme avec de la lingerie sexy », « prenez du temps à deux »…), voire se montrent complaisants à l’égard des hommes violents.

Souvenons-nous enfin qu’il n’y a pas de déterminisme : la violence et la volonté de dominer ne sont pas intrinsèques aux hommes, tout comme la soumission n’est pas inhérente aux femmes. Nous ne faisons que reproduire des modèles genrés, fruits d’un conditionnement vieux de plusieurs milliers d’années.

Enfermer les femmes dans un rôle de victime « par essence » (impuissante, inerte, dépourvue de libre arbitre), comme le font de nombreux mouvements féministes, ne résoudra jamais rien – nous jouons cette partition depuis des années, et les chiffres des violences, tout comme ceux des féminicides, ne baissent pas. Les femmes ne tombent pas dans le piège des violences conjugales comme on tomberait dans un trou, sans préambule, sans conditionnement préalable, au gré d’un hasard inéluctable.

Éduquons donc les hommes à ne pas dominer, et les femmes à n’accepter aucun abus.

C’est certainement dans cette recherche d’un équilibre nouveau, que se niche l’un des combats contre les violences conjugales.

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Victoire de l’obscur

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Quelque chose est en train de se passer.

Il y a eu l’élection de Trump en 2016 aux Etats-Unis, suivie par celle de Bolsanaro au Brésil en 2018, et à côté, toute une nébuleuse d’extrême droite qui prend lentement racine en Europe – en Hongrie, en Pologne, en Autriche, en Italie.

En France, c’est le Rassemblement National – ex Front National – (un changement de nom qui fait l’effet d’un pansement sur une jambe de bois) qui, le 26 mai dernier, est arrivé en tête des élections européennes.

Inquiétante époque où les partis nationalistes et d’extrême droite prolifèrent plus vite dans les sondages – et les hémicycles – que des cafards dans une pièce humide.

Certes, si l’on recontextualise, l’extrême droite ne sera pas majoritaire au Parlement européen – et l’on peut, en outre, trouver un certain optimisme dans la percée des écologistes.

Il n’empêche que le résultat de ces élections est une mauvaise nouvelle pour l’avenir.

À chaque nouveau scrutin, l’extrême droite grignote un peu plus de place, engrange un peu plus de voix, s’installe un peu plus confortablement, lisse un peu plus son image. Jusqu’à devenir un parti lambda, qu’on invite à la table des négociations pour causer démocratie, futur de l’Union Européenne et libertés individuelles. Le suprématisme blanc, la xénophobie, la misogynie, l’ignorance, les mensonges, le mépris pour la justice emballés dans du papier à bonbon, pour faire un peu plus joli, pour faire moins peur. Et ça glisse tout seul : même pas besoin de lubrifiant.

Jusqu’où iront-ils ? À ce rythme-là, ne peut-on pas imaginer l’extrême droite au pouvoir dans 15, 20, 30 ans ?

C’est vrai qu’ils ne font plus vraiment peur, maintenant. Jean-Marie le Pen et son œil de verre, les chambres à gaz qui ne seraient qu’un « détail de l’histoire », la violence crue, les accointances avec les néo-nazis… tout ça c’est fini, terminé (ou, en tout cas, ça se passe désormais en privé, loin du regard des votant.e.s).

Désormais, on se la joue sympathiques et souriants, à la bonne franquette, en amis – voire pire, en sauveurs – du petit peuple. Le fait que les dirigeant.e.s du FN n’aient jamais fait partie du petit peuple et que l’attrait du pouvoir soit la seule chose qui les guide importe peu : ils et elles obtiennent de plus en plus de suffrages.

On pourrait juste se dire, avec colère et mauvaise foi, que de toute façon les gens sont cons et balayer le problème d’un revers de la main, avant de remonter dans sa tour de verre. Mais c’est loin d’être si simple. La stratégie de dédiabolisation du RN a parfaitement fonctionné, puisque de plus en plus d’électeurs et d’électrices votent pour eux – sans même adhérer à l’ensemble de leurs idées ni connaître leur histoire, semble t-il.

Ou comment l’extrême droite est peu à peu devenue synonyme d’espérance : faut-il vraiment que notre société soit au bout du rouleau. 

En 2019, on n’a plus besoin d’être raciste, sexiste, antisémite, homophobe, négationniste ou xénophobe pour glisser un bulletin RN dans l’urne. D’ailleurs, je l’avoue – même si j’en ai honte aujourd’hui : après les attentats du 13 novembre à Paris, ma rage était telle que je m’étais promis de leur donner ma voix aux prochaines élections. Je n’écoutais que leurs discours sur la sécurité, l’immigration, la cohésion nationale, et à l’époque, l’écho de ces paroles avait du sens, elles qui résonnaient entre les blessures froides d’un pays encore occupé à compter ses morts. Et puis, le temps passant, la brûlure et l’angoisse diminuant, j’ai compris que je ne pourrais jamais faire ça. Je me suis trouvée stupide d’avoir ne serait-ce qu’envisagé cette idée ; j’ai ri de mon ignorance. Mais combien de personnes sont restées coincées dans l’œil noir de la colère ?

Aujourd’hui, on vote RN parce qu’on est dans la merde, parce qu’on est en colère, parce qu’on veut protester contre la sclérose d’un système incapable de se renouveler, d’aller vers le mieux. Ça, l’extrême-droite l’a très bien compris en élaborant une stratégie d’opposition au gouvernement en place en tant que seule et unique alternative possible. Si vous voulez exprimer votre mécontentement, votez pour nous ! disent-ils en substance. Et ça marche.

Mais quand on glisse un bulletin RN dans l’urne, il faut savoir pour quelle histoire, quelles valeurs, quelles pensées, quelle idéologie on donne sa voix. Il faut avoir conscience qu’on ne vote pas seulement pour la défense de ses propres intérêts, pour la mise en valeur de sa belle colère, pour le refus de la politique actuelle, pour dire « dégage » à Emmanuel Macron et son arrogance.

Voilà contre quelles mesures a voté le RN durant la mandature précédente (Le Monde en fait un résumé très clair) :

♦ La baisse de 55 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030

♦ L’adoption d’un texte qui fixe un socle de droits sociaux dans l’Union Européenne (grands principes non contraignants pour inciter les Etats à améliorer leurs règles sociales)

♦ L’harmonisation des sanctions pénales contre le blanchiment d’argent

♦ La condamnation des dérives et menaces contre l’Etat de droit du gouvernement hongrois

♦ Un texte réclamant un renforcement des obligations légales en matière de vaccination

♦ Le rapport Noichl sur l’égalité entre les femmes et les hommes, qui promeut notamment une lutte contre les stéréotypes, contre les discriminations anti-LGBT et une ouverture de la PMA à tous/toutes.

Et quelle surprise, elle s’est en majorité abstenue lors du vote d’un texte protégeant la liberté et le pluralisme des médias.

Sachez-le : c’est pour tout cela que vous donnez votre voix.

 

*

L’extrême droite (parce que le Rassemblement National est un parti d’extrême droite, bien qu’ils s’en défendent mollement désormais) est une « famille idéologique de partis, mouvements et groupuscules qui ont en commun une critique radicale de la démocratie au nom d’une idéologie autoritaire, raciste et nationaliste tendant à exclure une partie des individus de la nation […] Leurs discours, plus ou moins violents, expriment à des degrés divers et selon les cas la dénonciation de la « décadence » actuelle en parallèle avec la nostalgie d’un âge d’or, l’apologie des sociétés élitaires et de la force virile, la peur du métissage, la censure des mœurs, notamment sexuelles (homosexualité), et le rejet des intellectuels » (j’emprunte ici l’excellente définition du Monde diplomatique).

On sait très bien à quoi ressemblent les États dans lesquels l’extrême droite est au pouvoir : il suffit pour cela d’ouvrir un livre d’histoire. On connaît de ces politiques les tristes contours, le goût de brûlé, la vilenie stérile. Plus encore, on sait à quelles issues elles mènent. Et si l’on préfère la contemporanéité, il suffit de jeter un œil aux systèmes en place (en Pologne et en Hongrie notamment) pour se délecter de ce qu’il s’y passe : autoritarisme, restrictions au droit à l’avortement, valorisation d’un modèle familial archaïque, menaces sur la liberté de la presse et des médias, remise en cause de l’indépendance de la justice, distribution de manuels scolaires officiels dans lesquels on peut lire que « le rôle des femmes est de s’occuper de la maison et de faire des enfants » (en Hongrie)…

Haro donc sur les droits des femmes, qui sont réduites dans ces systèmes à de vulgaires poules pondeuses (la flippante dystopie de « La servante écarlate » transposée dans le réel), mais pas seulement. Car l’extrême-droite représente aussi l’opposition à la culture, à l’éducation, à la liberté de la presse, à l’ouverture d’esprit, au progrès, à l’écologie, aux libertés individuelles. Et, par un triste corollaire, le retour nauséeux de la religion et de son insupportable étau, de l’ordre moral traditionnel, de l’obscurantisme, de tout ce que nous avons tenté de fuir au gré des avancées de l’Histoire.

Bêtise crasse, misogynie ordurière, restrictions des libertés, mépris de la culture et de l’éducation.

C’est donc vers cela que la France tend amoureusement les bras ? C’est donc à ça que rêve le peuple ?

Mon pays mérite bien mieux.

 

*

Nous n’avons pas fait tout ce chemin intellectuel, tous ces progrès en matière sociale, en matière de paix, de droits des femmes, de droits humains tout court, d’intelligence collective pour revenir subitement en arrière. Ça n’a pas de sens.

Il n’y a pas de logique à contester le système politique actuel tout en souhaitant le remplacer par quelque chose de pire. Bien d’autres partis sont contre le libéralisme sauvage, contre la casse sociale, sans prescrire dans le même temps un obscurantisme crasse.

Étrange paradoxe que cette société qui évolue à vitesse grand V, tout en se repliant sur elle-même comme un nourrisson démuni. Assisterait-on aux préludes d’un backlash général ?

Je ne peux m’empêcher de penser que l’espèce humaine est tout de même fascinante. Elle est la seule qui consent à sa propre servitude, sa propre destruction, la seule qui évolue pour ensuite revenir cent pas en arrière, la seule qui allume la lumière pour finalement décider de l’éteindre, la seule capable d’assister à l’horreur et au chaos et de ne pas en tirer les leçons nécessaires. D’y retourner.

De recommencer, tel Sisyphe poussant obstinément son rocher. Lentement, mais sûrement.

Un cycle sans cesse renouvelé. 

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Campagne contre les violences sexistes et sexuelles : une occasion manquée

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Ne pas agresser aussi.

 

Depuis le 30 septembre, le gouvernement a lancé une campagne pour sensibiliser aux violences sexistes et sexuelles, intitulée « Réagir peut tout changer ».
Jusqu’au 14 octobre, quatre spots seront diffusés à la télévision et sur Internet, pour illustrer la diversité des violences (physiques, sexuelles, verbales…) et du cadre dans lequel elles s’inscrivent (sphère privée, sphère professionnelle, espace public, etc).

Chaque spot met en scène une femme victime de violences sexistes et/ou sexuelles et un.e témoin qui vient à son secours, le but étant d’inciter les gens à réagir lorsqu’ils assistent à un tel incident, au lieu de simplement détourner le regard. « Dénoncer ne suffit plus, il faut désormais changer les comportements et inciter chacun à réagir », explique ainsi le communiqué officiel.

Inciter chacun à réagir face aux violences sexistes et sexuelles : c’est effectivement une bonne idée. Pour une fois qu’on parle de sexisme à la télé, ne faisons pas la fine bouche, n’est-ce pas ? Mais on ne règle pas un problème en évitant sa cible. En n’adressant son message qu’aux témoins, c’est-à-dire des personnes qui n’ont aucune responsabilité dans la commission de telles violences, le gouvernement donne un coup d’épée dans l’eau. Un peu comme s’il lançait une campagne contre la fraude fiscale en s’adressant aux enfants des fraudeurs et fraudeuses : « Attention ! Si vous voyez vos parents détourner du fric, surtout, réagissez ! ».

Depuis quelques années, on assiste à de nombreux tâtonnements en matière de prévention des violences sexistes. On pense par exemple à la récente campagne contre le harcèlement et les agressions sexuelles dans les transports en Ile-de-France, mettant en scène des femmes menacées par des ours ou des loups.

 

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Outre un manque de crédibilité évident, cette campagne péchait par son refus de s’adresser directement aux agresseurs. Victimes ou témoins, donnez l’alerte ! Le message est identique à celui de la campagne actuelle, et s’accompagne du même déplacement de la responsabilité des agresseurs vers les (potentiels) témoins. En 2018 encore, on marche sur la pointe des pieds, on hésite, on tâtonne, on tourne autour du pot, comme si s’adresser directement aux personnes concernées  – les hommes auteurs de violences – n’était pas une solution envisageable. Regarder la réalité en face ? Prendre acte du fait que, dans un système patriarcal, les violences sont en majorité commises par des hommes, et qui plus est des hommes normaux ? Expliquer à ces mêmes hommes que leur comportement est intolérable ? On n’y arrive toujours pas. Parce que le sujet gêne, irrite, parce qu’il a une dimension un peu trop militante, un peu trop féministe peut-être, parce que les violences sexistes et sexuelles sont encore largement admises dans notre société (le coup de la main aux fesses qu’il faudrait prendre comme un compliment, du « joli petit cul » de Michel de la compta qui est censé être un éloge et du pauvre frotteur victime de sa misère sexuelle), il est encore manié avec force maladresse. Ainsi, l’on continue à proposer des visuels à côté de la plaque, à faire croire que les violences sexuelles ne peuvent être le fait que de quelques individus marginaux et échevelés (1), et à décharger la responsabilité des agresseurs sur les hypothétiques témoins de leurs agissements.

Est-il si compliqué de dire aux agresseurs… qu’il ne faut pas agresser ? Bien entendu, le gouvernement n’est pas le seul acteur influent dans ce combat – loin s’en faut. C’est aussi toute notre culture populaire, tous nos mythes culturels, tous nos stéréotypes souterrains qu’il faut réformer. Mais quitte à lancer une campagne de sensibilisation aux violences sexistes et sexuelles : pourquoi ne pas s’adresser en premier lieu à ceux qui les commettent ?

Nous aurons progressé lorsque nous oserons enfin dire, de manière claire et non équivoque, que certains comportements ne sont pas tolérables. Lorsque nous nous adresserons pour cela aux agresseurs et non à ceux qui les entourent. Lorsque nous cesserons de tourner autour du pot, de trouver des excuses, de s’emberlificoter dans des messages confus et sans résonance.

Les violences faites aux femmes ne cesseront pas si l’on se contente de demander aux témoins de « réagir ». C’est leur faire porter une responsabilité qu’ils et elles n’ont pas, tout en excusant discrètement les agresseurs – et les défaillances de notre système judiciaire. De la même manière qu’on n’éradique pas une maladie en agissant uniquement sur ses symptômes, on ne peut prétendre combattre les violences sexistes et sexuelles en agissant uniquement sur ses conséquences.

Cette manière de faire est d’autant plus inefficace qu’une réaction n’entraîne en aucun cas la garantie pour la victime de trouver réparation. Combien de plaintes pour violences sont-elles classées sans suite ? Combien de femmes sont-elles ignorées, snobées, humiliées, lorsqu’elles se décident enfin à pousser la porte d’une gendarmerie ? Combien d’agresseurs sont-ils effectivement condamnés chaque année ? (réponse : très peu)

Ce n’est pas comme si l’on pouvait se targuer d’avoir une justice efficace, impartiale et sensibilisée à la problématique des violences faites aux femmes. Pour bien des femmes, une confrontation avec le système judiciaire ne sera rien d’autre qu’une énième occasion de se prendre dans la gueule le sexisme endémique de notre société. 

Le message que le gouvernement aurait dû faire passer est un message simple, que l’on considère pourtant avec une étrange frilosité : le respect dû aux femmes doit être exactement le même que celui dû aux hommes. Point barre.

Ce que vous ne feriez pas à un homme, ne le faites pas à une femme. Ce n’est pas compliqué. Quant aux témoins, s’ils existent, ils ne sont pas là pour réparer les erreurs des hommes sexistes et/ou violents : c’est à ces hommes, et à eux seuls, qu’incombe la responsabilité de modifier leur comportement.

(1) Pourtant, les agresseurs, les harceleurs sexuels, les violeurs, et d’une manière générale les auteurs de violences sexistes (qu’elles soient physiques ou verbales, explicites ou souterraines) sont la plupart du temps des Monsieur Tout le monde. Ce sont nos employeurs, nos voisins, nos pères, nos frères, nos amis, nos collègues. Ainsi, dans 8 cas sur 10, l’auteur d’un viol fait partie de l’entourage de la victime. Il est donc temps de tordre le cou au mythe de l’agresseur marginal et désocialisé, qui erre à la recherche de ses prochaines victimes entre rues sombres et rames de métro bondées.