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Des mots, rien que des mots

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Crédit illustration : Artem Pozdniakov ©

 

Comment le langage invisibilise les femmes, et pourquoi la règle du « masculin neutre »… n’a rien de neutre

 

On a beaucoup entendu parler, ces derniers temps, de l’écriture inclusive (aussi appelée langage épicène, ou langage non-sexiste). Novlangue illisible ou nécessaire outil d’inclusion pour les un.e.s, « péril mortel » pour les autres, le sujet ne laisse personne indifférent. Son pouvoir de crispation semble même dépasser celui des discussions sur la politique : c’est dire à quel point son potentiel d’agacement collectif est élevé.

Mais pourquoi ce sujet provoque-t-il des réactions aussi viscérales ? D’ailleurs… qu’est-ce que l’écriture inclusive exactement ?

Le point « écriture inclusive pour les nul.les » :

L’hystérisation des débats sur le fameux « point médian » ne doit pas faire oublier que l’écriture inclusive vise avant tout, comme son nom l’indique… à inclure les femmes dans la langue parlée et écrite. Elle consiste en des règles relativement simples :

♥ Accorder en genre les noms de fonctions, grades, métiers et titres (« présidente », « directrice », « avocate », « préfète »…), et de manière générale, féminiser les mots

Veiller à utiliser de manière équitable le féminin et le masculin

♥ Utiliser le point médian ou la double flexion (« elles et ils », « les Français et les Françaises », « les femmes et les hommes »…)

♥ Préférer l’utilisation de termes épicènes (« les personnes », « les membres », « les élèves », « les droits humains »…), plutôt que l’utilisation de la règle du masculin neutre

 

Une brève histoire de la misogynie

Comme on le voit, l’écriture inclusive va bien plus loin que l’utilisation du point médian, à laquelle elle a été très injustement réduite. Elle n’est pas non plus une nouveauté : quand Charles de Gaulle commençait ses discours par « Françaises, Français », il utilisait le langage inclusif. Pareillement, les noms et adjectifs n’ont pas attendu le XXIe siècle pour se doter d’une forme féminine. Bien au contraire.

Autrice, huissière, médecine (le féminin de médecin), procureuse, mairesse, maréchale, officière… Ces mots étaient couramment utilisés entre le XIII et XVIIe siècle, car il existait alors une version féminine et masculine pour chaque titre ou profession. S’ils ont ensuite été effacés de la langue, c’est en raison d’une volonté politique de faire primer le masculin sur le féminin, tant dans la métaphore que dans la pratique. De fait, la règle du « masculin neutre » que nous opposent rageusement certaines personnes, n’existe en français que depuis le XVIIe siècle, époque à laquelle le primat du masculin dans le langage a été établi. À l’époque, Nicolas Beauzée écrit dans « La grammaire générale » (1767) que « le masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle ». Bon sang mais c’est bien sûr ! CQFD.

On le voit, le masculin (soi-disant) neutre ne se base donc sur aucune considération objective ni logique particulière : il est simplement le résultat d’une instrumentalisation de la langue à des fins politiques.

En plus de l’utilisation du féminin et de la double flexion, l’accord de proximité (qui vise à accorder les adjectifs avec le nom le plus proche, comme dans « les garçons et les filles sont belles ») a également été l’usage dans la langue française pendant des siècles, jusqu’à disparaître progressivement à partir du XVIIe siècle. Au nom de la même idéologie misogyne.

En 1789, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen est adoptée en France. Comme son nom le laisse supposer, les femmes en sont purement et simplement écartées. La militante Olympe de Gouges répliqua alors avec une version féminine – et féministe – intitulée « La déclaration des droits de la femme et de la citoyenne ». Le premier article en est le suivant : « La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. » En 1793, soit deux ans après la publication de cette déclaration, Olympe de Gouges est guillotinée pour ses écrits politiques. Triste fin pour cette visionnaire qui avait déjà perçu l’étroitesse du lien entre la grammaire et la façon dont sont considérées les femmes.

Aujourd’hui encore, nous continuons à évoquer fièrement la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (qui a valeur constitutionnelle dans notre droit), alors même qu’elle écarte sciemment de sa portée la moitié de la population.

Il y a plus de 200 ans, les femmes qui réclamaient des droits ainsi qu’une plus grande visibilité étaient menées à la guillotine. Aujourd’hui, on se « contente » de leur asséner de petites tapes sur la tête en leur disant qu’elles se trompent de combat et qu’elles feraient mieux de retourner à des occupations moins frivoles. La forme a (heureusement) changé, mais le fond reste le même.

 

Pourquoi la langue n’est pas un détail

Plusieurs siècles ont passé depuis que la domination masculine dans le langage a été instituée. Depuis, les femmes ont largement pris (ou repris ?) leur place dans la société, mais la langue actuelle ne reflète pas ces évolutions et tout le chemin que nous avons parcouru depuis des années. Ou plutôt, elle refuse de redonner aux femmes tout ce qu’elle leur a enlevé.

Certain.e.s prétendront qu’il y a « plus urgent » que ces histoires d’écriture ; qu’il y a des femmes qui sont violentées, bafouées, privées des droits les plus élémentaires partout dans le monde et qu’il importe de ne pas « se tromper de combat ». Comme si l’avis ultra-objectif des adversaires de notre cause avait une quelconque valeur. Ce qu’il faut comprendre une bonne fois pour toutes, c’est que les inégalités femme-homme sont un continuum.

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Les violences faites aux femmes existent notamment parce que l’infériorité de celles-ci a été entérinée par la langue – entre autres outils symboliques. Elles s’inscrivent dans la continuité d’un processus d’invisibilisation des femmes, que l’on place dans l’ombre pour bien signifier leur caractère accessoire. Si l’on écarte les femmes de la langue, on les bannit aussi, de manière métaphorique, de toutes les autres sphères.

L’effacement du féminin dans le langage est un symbole fort. Pourquoi inclurait-on les femmes dans la vie politique, culturelle et sociale si nous n’admettons déjà pas qu’elles existent au travers de la langue ?

Le langage qui exclue, c’est la partie immergée de l’iceberg.

Si l’on doit commencer à établir une hiérarchie des priorités dans le combat féministe, rien ne sera jamais fait. Jamais. Parce qu’il y a trop de boulot. Par ailleurs, l’argument qui vise à décrédibiliser un combat en le faisant passer pour futile au regard de tous les autres ne tient pas en matière de féminisme. Parce que le féminisme, c’est comme les Lego : toutes les luttes, grandes ou petites, s’imbriquent. Aucune n’est moins importante qu’un autre, puisqu’elles forment un seul et même bloc, puisqu’elles sont reliées entre elles comme par un cordon ombilical. Si l’on change la langue, on change aussi les mentalités. Si l’on change les mentalités, on fait reculer les inégalités femme-homme. La bête immonde qu’est le sexisme cesse d’être alimentée dès lors qu’on inclue, représente et met en évidence les femmes, dès lors qu’on admet leur importance.

*

Pourquoi vouloir confiner la langue à l’anecdotique, pourquoi la réduire à un pion microscopique sur l’échiquier de l’égalité des sexes lorsqu’elle charrie tant de symboles et de messages sous-jacents ?

Nous savons que son aspect politique ne peut pas être occulté. Car le langage ne nous sert pas juste à désigner des objets ou à communiquer avec autrui : il est aussi et surtout un puissant outil de transmission de nos représentations sociales. Nous l’utilisons tous les jours pour dire, penser, rêver, conceptualiser des idées. Il est le véhicule de notre culture, de nos lois, de nos concepts, de nos valeurs, de nos codes sociaux. Il transmet une grille de lecture de notre société en traduisant par des signes nos perceptions, nos schémas de pensée et nos rôles sociaux. Il est le reflet de chaque culture : c’est la raison pour laquelle des mots existent dans certaines langues et sont inconnus dans d’autres.

Mais si le langage a le pouvoir de renforcer les stéréotypes, il possède aussi celui de les déconstruire. Ainsi, plus nous accordons au féminin la place qui lui revient dans la langue, jusqu’à ce que les mots autrice, docteure, cheffe, ingénieure deviennent des passagers ordinaires, et plus il devient facile de casser nos préjugés et idées reçues.

Je ne sais pas vous, mais personnellement les mots « chef », « ingénieur » et « directeur » ne m’évoquent… que des hommes. Je ne pense quasiment jamais à une femme lorsque je les lis – et pourtant, je suis féministe ! Voilà pourquoi la langue n’est pas un détail : à force de les employer uniquement sous leur forme masculine, nous finissons par associer certains titres et métiers à la population homme, et à chaque fois que nous utilisons ces mots, nous renforçons les stéréotypes et les biais de genre, nous les engraissons jusqu’à la nausée.

Que dirait-on d’une langue qui utilise le féminin comme l’élément (soi-disant) neutre ? Que dirait-on d’une langue qui relègue les hommes dans l’ombre, qui les nomme « directrice » et « avocate » en niant leur identité propre ? Absurde, dites-vous ? Mais cela n’a pas plus de sens que de demander aux femmes de se satisfaire d’une langue qui les efface et leur demande d’être des hommes à la place.

Malheureusement, la gratitude humide que l’on a toujours exigée des femmes ne fait pas exception en la matière. Vous pourriez vous montrer satisfaites de votre sort, après tout il y a pire ailleurs ! Vous au moins vous avez des droits, c’est déjà pas si mal ? Vous n’auriez pas l’audace de demander plus, tout de même ? Un peu de reconnaissance serait la bienvenue – et puis un sourire aussi, tant qu’on y est !

Mais je le dis haut et fort : je n’ai aucune envie d’être assimilée au masculin. Le masculin ne dit pas qui je suis, il m’efface et me réduit au silence. Me demander de me fondre dans le masculin est tout aussi aberrant que de demander à un homme de parler de lui au féminin.

Résistance collective

Ne nous leurrons pas : les résistances provoquées par la dilution du féminin dans la langue française n’expriment pas autre chose que le refus de l’égalité. Doit-on vraiment s’en étonner ? Nous sommes les légataires d’un héritage politique profondément misogyne, qui a laissé sa trace poisseuse à de nombreux endroits.

Si les plus hautes fonctions ne peuvent être déclinées au féminin, c’est au nom de l’infériorité sociale et politique des femmes. Cette réticence est le signe que l’égalité fait encore peur, et plus généralement n’est pas admise. On veut bien que les hommes et les femmes aient chacun.e leur pré carré, leur domaine réservé, mais pas qu’ils et elles se mélangent. Ni, surtout, que les femmes aient du pouvoir. Si l’on tient tant à garder la règle du masculin neutre, c’est avant tout pour préserver la supériorité de celui-ci, car cette règle que fait que sceller dans le langage l’existence d’une domination masculine réglementaire.

Il faut revoir cette séquence datant de 2015 pendant laquelle un député du Vaucluse persiste à appeler la présidente de séance « Madame le président », malgré plusieurs rappels à l’ordre (l’histoire ne dit pas ce qu’il est devenu) (j’avoue que je n’ai pas cherché à savoir) (parce que je m’en fous). C’est ainsi que l’aspect politique de la langue, et la façon dont des règles de grammaire arbitraires peuvent servir à légitimer la misogynie la plus crasse apparaissent au grand jour.  

 

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Ce qu’il faut lire en filigrane : touche pas à ma domination masculine !

 

Les fervents défenseurs de la langue française auraient-ils avant tout un problème avec… l’égalité des sexes ? En effet, on ne les entend jamais s’offusquer qu’il existe une version féminine des fonctions peu valorisées : infirmière, assistante, secrétaire, poissonnière, institutrice, pour n’en citer que quelques-unes. Étrangement, point de crispations quand il s’agit d’accorder au féminin des titres peu prestigieux, dont les hommes eux-mêmes n’ont jamais voulu. Mais une femme présidente directrice générale ? Une femme ingénieure ? Une femme écrivaine (pire : autrice) ? Une femme qui se ferait appeler Madame la maire ? Horrible, offensant, insupportable ! 

Elle et lui

Personnellement, je comprends que tout le monde n’ait pas envie d’utiliser l’écriture inclusive dans sa forme la plus poussée – je ne le fais pas moi-même. Soyons parfaitement honnêtes, l’écriture inclusive peut être aussi lourde qu’un triple cheeseburger.

En revanche, l’effort d’inclusion des femmes dans la langue française ne devrait pas être matière à débat. Refuser que les femmes soient représentées de manière équitable dans la langue, c’est se positionner clairement contre l’égalité des sexes. Refuser de décliner le titre de Directeur ou Président au féminin, c’est arguer que les femmes ne sont pas légitimes à occuper ces professions. Utiliser la règle du « masculin neutre », c’est accepter l’idée que les hommes représentent l’universel, la norme, le tout. Et que les femmes n’en sont, par extension, que les annexes.

Il semble pourtant logique d’inclure la moitié de la population dans le langage. Quel message politique véhicule une langue qui nie l’existence des femmes ?

Le masculin neutre, qui engloberait autant les hommes que les femmes, n’est plus une règle recevable au XXIe siècle. Je suis une femme, je suis « elle » et pas « lui ». Si j’écris, je ne suis pas écrivain, mais écrivaine. Que j’existe dans ma propre langue, que je sois représentée et reconnue par les mots me semble relever de la logique la plus primaire. Je refuse de disparaître derrière le masculin, qui est aussi universel qu’une taille XS. Si le genre féminin existe, ce n’est pas pour décorer en de rares occasions : il doit être utilisé. C’est tout.

Rappelons qu’au Québec, l’écriture inclusive est utilisée quasiment partout, sans que cela ne suscite de réactions outragées. Peut-être faudrait-il s’interroger, au-delà de notre héritage sexiste, sur cette résistance au changement qui est devenue pour nous une sorte de réflexe primaire, un automatisme abêtissant.

Des femmes au masculin

Dans les entreprises et les sphères politiques, qui sont rarement à la pointe de l’égalité des sexes (ceci est un euphémisme), les titres et fonctions se déclinent péniblement au féminin. Le masculin constitue le mode par défaut : combien de femmes sont-elles encore « adjoint », « directeur », « ingénieur », « avocat » ? Parfois, ce sont les femmes elles-mêmes qui rechignent à genrer leur métier au féminin. Je m’arrache les cheveux tous les jours en me heurtant à des femmes « délégué », « directeur » et « conseiller ». Sexisme intériorisé ou peur de faire des vagues ? Les justifications varient : « Ça n’a pas d’importance », « ce sont des détails », « ça fait plus prestigieux »… Il faut s’interroger sur cette assimilation du masculin au prestige, au pouvoir, à la prestance. Plus nous propagerons cette idée et plus nous contribuerons à faire du féminin un sous-genre, presque un objet de honte. Or, le genre féminin n’est pas moins prestigieux que le genre masculin, si ce n’est que nous l’avons institué comme tel. Il ne revient qu’à nous, par notre utilisation de la langue, de révoquer ce stéréotype. Car utiliser le masculin quand on est une femme, c’est renforcer l’idée selon laquelle le genre masculin n’est en réalité pas neutre… mais supérieur.

Le langage non sexiste, c’est aussi une question d’habitude. Moins nous serons exposé.e.s aux mots et fonctions déclinées au féminin et plus leurs sonorités nous apparaîtront étranges, comme des écorchures à nos oreilles. Il suffit de les dire, de les répéter, de jouer avec du bout de la langue, jusqu’à se les approprier une bonne fois pour toutes. Comme beaucoup d’autres choses, la langue et l’écriture s’apprivoisent avec le temps.

Les réacs ont beau resserrer leurs mains griffues sur des règles obsolètes et misogynes vieilles de trois siècles, comme si une idéologie en vogue au XVIIe siècle pouvait justifier que l’on continue à invisibiliser les femmes de manière aveugle, la société a déjà pris le train en marche. C’est un fait : l’écriture inclusive est de plus en plus utilisée, à tous les niveaux de la société. Quelle ne fut pas ma surprise – et ma satisfaction ! – lorsque j’ai constaté que même ma modeste boulangerie de quartier s’y était mise, via une pancarte affichée en vitrine sur laquelle était écrit : « Recherche vendeur.se expérimenté.e ». Ça n’a l’air de rien, mais ce sont toutes ces micro-initiatives qui, mises bout à bout, parviendront à faire changer les mentalités. Est-ce un hasard si l’écriture inclusive rencontre autant de succès, à une époque où le féminisme n’a jamais été aussi populaire et où les individus n’ont jamais autant pris la mesure des inégalités femme-homme ?

La bonne nouvelle, c’est qu’on n’est pas obligé.e.s d’utiliser le kit complet, ni même de faire du zèle avec ce point médian qui rend tout le monde dingue : l’important reste d’inclure, autant que possible, les femmes dans le langage écrit et parlé. Une femme n’est pas directeur, elle est directrice. Une femme n’est pas écrivain, elle est écrivaine, auteure ou autrice. Etc, etc.

C’est cela qu’il faut retenir, et c’est de cela dont nous devons nous réjouir : nous avons toutes et tous un rôle à jouer dans le grand combat pour l’égalité.

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Peut-on être féminine et féministe ?

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Les termes « féminine » et « féministe » ont longtemps été antinomiques, comme si l’on ne pouvait pas revendiquer l’égalité des sexes sans arborer une apparence négligée (et des aisselles poilues, forcément). Le monde semblait alors se diviser en deux camps : les femmes « féminines » (c’est-à-dire qui se conforment aux codes de beauté édictés par le patriarcat) et les femmes « négligées » (celles qui refusent de s’y plier).

Si le débat n’est toujours pas clos, aujourd’hui, les choses sont heureusement plus nuancées. La plupart des milieux féministes s’accordent à dire que les choix faits par les femmes ne doivent pas être remis en cause, même lorsque ceux-ci sont influencés par la société et son héritage patriarcal. De nombreuses féministes revendiquent ainsi leur désir de prendre soin de leur apparence, voire même de s’approprier des normes de beauté a priori aliénantes. Oui, on peut être intellectuelle, féministe et ultra-féminine, tant qu’il s’agit d’un choix librement consenti : c’est le sens du discours de l’écrivaine féministe Chimamanda Ngozie Adichie, qui n’hésite pas à vanter en interview son amour du make-up. En effet, pourquoi considérer l’esthétisme comme une frivolité inutile ? Le mépris des « choses du corps » ne ferait-il pas justement le jeu du patriarcat, en contribuant à entériner l’idée que tout ce qui ne concerne pas l’esprit est superficiel et vain ?

Pourtant, ce n’est pas si simple.

Il faut en effet se poser la question suivante : notre choix de suivre les codes de beauté féminine est-il vraiment libre et éclairé ? Dans un monde dépouillé de l’infernale pression à « être belle », les femmes feraient-elles le choix de s’épiler les grandes lèvres à la cire, de se réveiller plus tôt le matin pour se maquiller, de sangler leurs pieds dans des chaussures inconfortables ou de subir des opérations de chirurgie esthétique douloureuses ? Si la beauté féminine n’était pas un vecteur de réussite sociale, professionnelle ou amoureuse, si elle n’offrait aucun privilège, ou a minima aucun semblant de paix sociale, les femmes s’emmerderaient-elles à apprendre les techniques du contouring ou à porter des soutiens-gorges rembourrés ? Si les femmes n’étaient pas enfermées dans ce corset invisible qu’est la coercition à la beauté, feraient-elles vraiment les mêmes choix ? Auraient-elles tant de mal à assumer leur visage nu et leurs jambes non épilées, bref à s’aimer sans fards ni ornements ?

Il est vrai qu’il est difficile de faire la balance entre contrainte à la beauté et désir naturel de s’embellir. Le maquillage, l’épilation, les vêtements et accessoires qui entravent (mini-jupes, talons hauts, soutien-gorge rembourrés, strings ficelle…) sont clairement des inventions patriarcales, dont la simple existence sous-entend que les femmes qui n’y ont pas recours ne sont pas des vraies femmes. Ou ne font pas suffisamment d’efforts. Pour autant, éprouver l’envie de se sentir belle/beau est un sentiment naturel. Les modifications corporelles et l’utilisation de fards, poudres, peintures et autres ornements ont presque toujours existé – chez les femmes comme chez les hommes. Le souci de l’esthétique n’est pas une particularité de notre époque : il s’agit d’une pratique séculaire, qui a traversé les âges et les continents. Les Egyptiens et Egyptiennes utilisaient du maquillage et arboraient des bijoux, pour ne citer qu’un exemple bien connu. C’est donc une inclination qui se retrouve chez de nombreux peuples, et qui doit être décorrélée des discussions féministes.

Alors, qu’est-ce qui relève de l’aliénation patriarcale et qu’est-ce qui relève de l’inclination individuelle ? A partir de combien d’heures passées devant son miroir et de combien d’euros dépensés mensuellement peut-on se considérer comme esclave des codes de la beauté ? Où commence le libre-arbitre, le choix individuel, et où commence la contrainte induite par la norme sociale ?

Ces questions en amènent d’autres, plus en lien avec l’époque contemporaine. Les femmes peuvent-elles s’envisager librement – et avec plaisir – comme objet sexuel ? La sexualisation, l’exhibition, voire l’utilisation de son propre corps peut-elle être considérée comme une forme de pouvoir, comme une conquête de sa propre liberté, alors même que les femmes restent largement réduites à leur enveloppe corporelle ? En somme, peut-on reprendre à son propre compte les injonctions esthétiques et corporelles édictées par une société patriarcale ? (Et pour parler beaucoup plus vulgairement : montrer son cul peut-il être un acte féministe ?)

Ces questionnements peuvent paraître superficiels, au regard notamment des autres combats féministes, mais la question du corps (et de l’apparence en général) est politique. Notre physique est le premier élément que perçoivent d’emblée les personnes avec lesquelles nous interagissons : il constitue en quelque sorte notre carte de visite. Les choix esthétiques que nous faisons (ou ne faisons pas) ne sortent pas de nulle part : ils s’inscrivent dans une société et une culture donnée, pour répondre à des injonctions ou au contraire montrer sa résistance à celles-ci. Les modifications physiques nous servent à délivrer des messages, affirmer notre personnalité, montrer qui nous sommes et d’où nous venons. C’est une manière ancestrale de communiquer sur la personne que nous sommes. Mais c’est aussi, parfois, l’expression d’une forme de contrôle social, d’oppression tacite (exemple : l’épilation).

De fait, la question qui se pose est la suivante : peut-on se targuer d’être libre dans un monde qui nous impose une vision aussi étroite de la beauté ?

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Si je me pose toutes ces questions, c’est parce que ma relation avec mon physique n’a pas toujours été un long fleuve tranquille.

De la fin de mon adolescence à mes 25 ans environ, j’ai été très soucieuse de mon apparence – ce n’était probablement pas une inclination naturelle, mais plutôt une résultante de mon conditionnement patriarcal. Je ne sortais pas sans talons hauts ni maquillage, j’achetais beaucoup de produits de beauté et de vêtements, je « m’apprêtais » même pour aller à ces cours magistraux de 8h du mat où tout le monde dormait sur son ordinateur. Alors que bordel, ça aurait changé quoi si j’y étais allée en jogging ? Comble de l’absurde, je me souviens être allée à un partiel en robe rouge moulante et talons hauts. Je croyais à l’époque que faire tous ces efforts m’aidait à me sentir bien dans mon corps, mais c’est l’inverse qui se produisait : je me mettais une pression inutile, et me surveillais en permanence.

Et puis j’ai commencé à conscientiser mes positions féministes, j’ai lu, beaucoup lu, jusqu’à cette lecture qui m’a fait l’effet d’une claque : Beauté fatale, de Mona Chollet.

J’ai pris conscience de la façon dont le système patriarcal avait façonné la relation que j’entretenais avec mon apparence, mais aussi et surtout mes insécurités.

J’ai pris conscience que le rapport que nous entretenons avec notre corps n’est pas tout à fait intime et subjectif. Il est aussi et surtout construit, puisque largement pénétré d’influences extérieures. Nous ne sommes jamais seul.e.s avec notre propre corps : les normes sociales, la culture, le regard des autres (et la crainte de celui-ci) s’y inscrivent en filigrane, compagnons invisibles mais encombrants.

J’ai également pris conscience du cynisme de l’industrie de la beauté, qui capitalise sur les insécurités des femmes pour mieux leur vendre des produits dont elles n’ont (souvent) pas besoin. J’ai pris conscience de la façon dont le système patriarcal « contraint » les femmes à courir après la beauté, pour mieux les dissuader de faire autre chose – une forme subtile de contrôle social. J’ai pris conscience de la façon dont ma vie en général était influencée par la relation que j’entretenais avec mon apparence. J’ai pris conscience de la façon dont cette relation souvent bancale déteignait sur ma vie, sur les choix que je faisais et les limites que je me posais. J’ai mis à nu ces peurs irrationnelles que j’avais (me montrer sans maquillage, apparaître non apprêtée dans l’espace public ou sur les réseaux sociaux, etc), des peurs construites de toutes pièces par la société. J’ai pris conscience que la relation que j’entretenais avec mon apparence n’était pas privée, mais publique : il y a moi, mon corps, et la société.

Tout cela m’a fait remettre en cause beaucoup de choses que je tenais pour évidentes. Pourquoi est-ce que je me sens obligée d’être jolie, en tout temps et en toutes circonstances ? Pourquoi est-ce que je devrais faire tous ces efforts ? Pourquoi est-ce que mon apparence devrait compter plus que tout le reste ?
Je suis tellement plus que ça.

*

Il y a donc un moment où la quête de la beauté et le soin accordé à sa propre apparence, préoccupations somme toute humaines, dépasse le cadre intime. Et devient une forme d’aliénation.

À partir de 15 ans, on constate davantage de troubles psychologiques chez les filles que chez les garçons : estime de soi fluctuante, anxiété, dépression, troubles du comportement alimentaire… Contrôlées par le regard masculin (notamment dans l’espace public) les femmes vont progressivement intégrer ce regard extérieur sur leur propre corps et commencer à s’auto-objectiver, c’est-à-dire à s’envisager elles-mêmes comme objets. Elles vont commencer à se soucier du regard des autres sur leur apparence, à l’anticiper dans tous les moments de leur vie. En effet, l’auto-objectivation peut se définir comme le fait de dissocier sa personne de son corps, en considérant celui-ci comme un objet pouvant être mesuré et évalué par autrui. Dans leur théorie de l’objectivation développée en 1997, les chercheuses Barbara Fredrickson et Tomi-Ann Roberts tentent d’expliquer l’impact de l’objectivation sexuelle sur la santé des femmes. Elles indiquent que l’auto-objectivation pousse les femmes à contrôler leur apparence, par exemple à travers le maquillage, la tenue vestimentaire ou le contrôle de son alimentation. Mais elle contribue également à une dégradation de leur santé mentale, en favorisant certains troubles comme la dépression, l’anxiété, les conduites sexuelles à risque ou les troubles du comportement alimentaire. Quelle femme n’a jamais ressenti la peur de n’être « pas assez belle », ou l’angoisse de sortir dans la rue sans maquillage ?

Si l’on accorde une importance capitale à la beauté féminine, on admet alors qu’il s’agit de la seule caractéristique essentielle pour une femme, niant ainsi ce qui fait d’elle un être humain complexe : sa personnalité, ses rêves, ses talents, ses compétences, son expérience, ses opinions. Dès lors, le soin de son apparence ne peut plus être librement choisi, puisqu’il est en quelque sorte imposé par la société. Il devient un prérequis pour être considérée, estimée et validée par autrui.

*

Oui, on peut être une pro du maquillage et aimer s’épiler les jambes tout en étant féministe. C’est un débat qui n’a plus lieu d’être.

D’autant que la beauté peut aussi être une forme d’empowerment. N’importe quelle femme s’étant déjà sentie puissante après avoir mis du rouge à lèvres ou être allée chez le coiffeur le sait : se sentir belle et désirable augmente la confiance en soi. Oui, il est regrettable que nous n’éprouvions pas tout à fait la même sensation après avoir réussi un examen difficile ou être venue à bout d’un livre de 1000 pages. Mais nous vivons dans une société qui survalorise l’apparence physique, particulièrement chez les femmes, et il reste difficile de se défaire de ce conditionnement. Si la beauté (ou du moins la perception que nous en avons) peut nous apporter ce boost de confiance et de bien-être, pourquoi le rejeter par principe ?

De même, on peut trouver une certaine forme de satisfaction et d’apaisement à embellir et adorner son corps, à le voir se transformer sous nos doigts. Le soin de soi peut être vu comme une manière de se reconnecter à son corps, de signifier à ce dernier qu’il est important. Présenter au reste du monde une apparence soignée est aussi une manière de signifier son respect – le respect d’autrui, et le respect de soi. Alors, pourquoi continuer à opposer la féminité et le féminisme, comme si ces deux notions étaient forcément incompatibles ? Pourquoi considérer d’office le maquillage comme une forme d’oppression sexiste ?

En réalité, le problème réside dans le fait que nombre de nos « gestes » beauté résultent d’une contrainte sociale implicite. Lorsque le souci de l’apparence se mue en injonctions extérieures et que l’apparat se fait entrave, la quête de la beauté n’a plus rien de léger ni de délibéré. Quid de la chirurgie esthétique, de l’épilation intégrale, de l’angoisse générée par la perspective de sortir sans maquillage, du port imposé du soutien-gorge (pourtant inutile), entre autres pratiques douloureuses, inconfortables et/ou chronophages ? Qui sait à quoi le temps et l’argent que nous avons dépensé pour nous épiler la chatte aurait pu servir ? A quoi le temps et les ressources mentales utilisées pour penser à notre apparence auraient pu être consacrées ?

Un autre problème réside dans le fait que nous ne sommes pas libres de définir ce qu’est la beauté. Nous ne sommes pas libres de juger beau ce que la société a qualifié de laid. Nous ne sommes pas libres dans la construction de notre rapport à notre apparence. Nous devons suivre un script déjà écrit et rentrer dans un moule déjà formé, qui ne nous laisse pas le temps de penser nos propres envies.

C’est un fait que les femmes au cours de leur vie se voient contraintes de contrôler leur corps, comme si celui-ci était honteux dans sa forme « naturelle ». Et les injonctions commencent très tôt, parfois bien avant la puberté. Notre société façonne donc des femmes « domestiquées », qui parce qu’elles ont intériorisé les codes de beauté contemporains se sentent obligées de porter des soutiens-gorges (les tétons qui pointent, c’est mal), de faire des régimes (les bourrelets, c’est pas joli), de s’épiler tout le corps (les poils, c’est pas féminin), de se teindre les cheveux (les mèches blanches, ça fait négligé), etc. Le côté vicieux de tout cela, c’est que nous finissons par croire que nous faisons tout ça de notre propre chef.

Dans le même temps, on continue à leur faire croire que c’est à elles et elles seules qu’il revient de faire des efforts pour entretenir le désir dans leur couple. C’est un véritable gâchis de ressources intellectuelles et financières. Car « prendre soin de son apparence » pour « entretenir le désir » a un double coût : un coût matériel évident, et un coût émotionnel caché. Non seulement les strings en dentelle, porte-jarretelles et autres rouges à lèvres ne sont pas gratuits, mais en plus ils requièrent de mobiliser du temps : le temps d’y penser, le temps de faire du shopping, le temps de faire des essayages, le temps d’angoisser devant son miroir, le temps de se demander si l’on est assez désirable.
C’est ainsi que la beauté se fait tyrannie et se mue au fil des années en une industrie dévoreuse et dévorante, qui ne cesse de faire des petits jusqu’à la nausée (j’ai récemment découvert l’existence de cette marque qui propose des enlumineurs pour vagin et des kits pour faire une « manucure » à ses parties intimes…). Cette industrie créé chez les femmes des complexes qu’elles n’auraient jamais eus autrement et instille en elles des peurs infondées, celle de sentir mauvais, de n’être pas assez belle, pas assez jeune, pas assez lisse, pas assez « féminine ». Dans sa forme la plus obscure, elle est génératrice d’angoisse, de mal-être et d’inhibitions.

*

En épilogue de cet article, je vais faire une confession : je suis incapable d’avoir un avis tranché sur ces questions.

Je ne sais toujours pas comment concilier mon féminisme et ma « féminité ». J’en ai délaissé, des injonctions à la beauté. J’ai dit fuck aux soutiens-gorges, fuck à L’Oréal et ses produits à la composition dégueulasse, fuck aux talons hauts pour sortir acheter du pain, fuck à la traque aux poils. Dans un sens, je me suis libérée. Mais à chaque fois que je me maquille alors que j’ai la flemme, à chaque fois que je m’empêche d’aller à la piscine pour cause de jambes un peu trop poilues, à chaque fois que je dépense de l’argent dans des produits, vêtements ou accessoires visant à me rendre plus belle, je vois bien que je ne suis pas vraiment libre dans mon rapport à mon propre corps.

Alors, comment clore le débat une bonne fois pour toutes ? L’important, je crois, est de prendre conscience du caractère oppressif des normes de beauté féminines. Tout en sachant qu’il est possible d’y déroger ou de se les réapproprier, en trouvant dans le soin accordé à son apparence un vecteur de pouvoir, une manière de se sentir bien.

Il est aussi important d’apprendre à se « désobjectiver », c’est-à-dire à poser sur nous-mêmes – et sur les autres femmes – un regard global, entier, et bienveillant. Nous devons prendre conscience que nous sommes des êtres humains à part entière, et non pas une simple enveloppe. Apprendre à voir au-delà du corps, qui n’est que la porte d’entrée sur un être pluriel, complexe et protéiforme. Un être dont nous devons nous soucier dans sa totalité. Si l’on met tant de soin à embellir notre extérieur, pourquoi ne pas réserver le même sort à notre « intérieur » ? Pourquoi ne pas nourrir notre esprit de la même façon que nous nourrissons notre corps ? Finalement, nous devons apprendre à ne plus dissocier notre corps de notre esprit, car c’est à ce moment-là que l’on tombe dans l’auto-objectivation.

Mais nous devons aussi changer la façon dont nous éduquons les petites filles. Les tenir écartées, autant que possible, des injonctions à la beauté. Valoriser, aussi, leur personnalité et leurs compétences, pour qu’elles n’aient pas la tentation de se focaliser sur leur corps, et de mesurer leur valeur à l’aune de celui-ci. Ainsi, la « ravissante petite fille » aura toute latitude pour devenir avant tout une femme libre et entière.

 

♣ Et vous, qu’en pensez-vous ? ♣

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Le degré zéro de l’égalité

 

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Quand survient un débat sur l’égalité femme-homme, il se trouve toujours un ou plusieurs hommes pour protester « qu’eux ont toujours respecté les femmes », qu’ils « adorent les femmes », que d’ailleurs « ils aident leur compagne à la maison (1) » et « ont toujours tenu la porte » à leurs homologues féminines.

Ces tentatives de justifications me font toujours rire jaune. D’une part, parce que l’évocation de sa situation individuelle n’a aucun intérêt dans un débat qui porte sur une réalité systémique (le réflexe défensif « si je ne connais pas / si je ne suis pas comme ça, alors ça n’existe pas ! » est certes un mécanisme humain de base, mais cela ne justifie rien). D’autre part, parce que le « respect des femmes » et « la galanterie » sont le degré zéro de l’égalité.

(1) Note : vous pouvez être sûr.e.s qu’un homme qui dit « aider » sa femme dans les tâches ménagères n’est pas pro-égalité. Un homme n’a pas à aider, mais simplement à faire sa part en tant que membre actif d’un foyer. Il n’existe aucune raison biologique ou « naturelle » pour qu’incombe aux femmes la majorité des tâches ménagères et des soins aux enfants (s’il y en a).

Le féminisme ne vous connaît pas

Le « respect des femmes », « l’adoration du féminin » et ses multiples déclinaisons, c’est un peu l’os à ronger qu’on balance au chien. Soyez satisfaites de votre situation, puisque l’on vous respecte. Vous ne voudriez quand même pas en demander plus ? Pourtant, il suffit d’inverser la phrase « moi, j’ai toujours respecté les femmes (j’ai grandi avec trois sœurs) » pour se rendre compte de son incongruité : « moi, j’ai toujours respecté les hommes (j’ai grandi avec trois frères) ». Cela n’a pas de sens, car le respect du masculin va de soi dans notre société. C’est une donnée évidente. Ce qui n’est pas le cas pour le respect des femmes, qui apparaît avec ce genre de justification comme un élément subjectif, socialement construit – et non spontané. De fait, le message sous-jacent est le suivant : je respecte les femmes parce que j’ai grandi avec des femmes, mais ça n’aurait pas été le cas si j’avais grandi entouré d’hommes. En somme, il m’a fallu la preuve tangible que les femmes sont des êtres humains dignes du respect et de l’égalité qu’elles réclament pour admettre cette idée.

Mais quel est ce monde où l’on se sent obligé de justifier de son « respect » pour les femmes dès que la question des violences sexistes et sexuelles arrive sur le tapis ?

Que ce soit bien clair : le féminisme ne s’en prend pas à vous personnellement (de toute façon, il ne vous connaît pas) – c’est le système qu’il combat. Le féminisme se fout bien de savoir que chez vous, tout va bien, monsieur sait se servir de l’aspirateur et emmène régulièrement ses enfants chez le pédiatre. Le féminisme se bat justement pour que votre situation devienne la norme, et non plus l’exception.

La question n’est même pas de « respecter » les femmes – normalement, tout le monde doit être respecté, homme, femme, chien, chat, alien à trois jambes et deux têtes, peu importe, c’est un débat qui n’a pas lieu d’être. La question n’est pas non plus l’octroi de menus privilèges à la gent féminine pour prouver au monde entier qu’on est un « homme bien » – leur tenir la porte, porter leurs sacs, tirer leur chaise, changer l’ampoule grillée à leur place, bref les infantiliser en les ramenant au temps pas si lointain où leur statut était celui d’une d’éternelle mineure.
(Car la « galanterie » est sexiste, en ce qu’elle octroie aux femmes un traitement différencié des hommes et entérine leur prétendue vulnérabilité. Tenir la porte à quelqu’un ou aider une personne qui galère avec sa valise trop lourde est une simple question de politesse, qui ne devrait pas avoir de relation avec le genre. Si vous le faites pour les femmes, faites-le aussi pour les hommes !)

Non, la question que pose le féminisme est la suivante : en tant qu’homme, est-ce que j’ai ou ai déjà eu des comportements problématiques (siffler des femmes dans la rue, faire des remarques à une collègue sur son physique, considérer que le travail des femmes vaut moins que celui des hommes et bloquer leur ascension si j’occupe une position managériale, juger certaines femmes sur leur tenue ou leur sexualité, considérer que les femmes me doivent du sexe et/ou de l’affection, contrôler le comportement et/ou la tenue de ma compagne, etc.) ou bien est-ce que je considère que les femmes et les hommes sont réellement égaux et agis comme tel dans ma vie de tous les jours ? Si vous êtes dans le dernier cas, bien : votre comportement est juste normal et ne mérite à ce titre ni félicitations, ni cadeaux en récompense de ce que vous percevez comme des « efforts ». Pas plus qu’il n’annule le comportement des autres hommes, ni le système et la culture dans lesquels nous vivons. Ce n’est pas parce que certaines choses n’existent pas dans votre réalité individuelle qu’elles n’ont pas cours ailleurs.

D’autant plus que nos privilèges nous rendent souvent aveugles. Il peut être difficile pour un cadre blanc hétéro vivant dans les beaux quartiers de Paris avec sa compagne tout aussi cadre, tout aussi blanche et tout aussi parisienne de se rendre compte de certaines réalités (le racisme systémique, les violences faites aux femmes, les discriminations au travail, l’homophobie, les maltraitances infantiles, etc, etc.). C’est compréhensible, car notre perception des choses s’arrête souvent aux confins de la sphère étroite dans laquelle nous évoluons. Mais cela ne justifie pas cette paresse intellectuelle qui consiste à nier les réalités auxquelles nous ne sommes jamais confronté.e.s.

Je vis dans un environnement relativement ouvert, j’ai été peu confrontée aux violences sexistes et sexuelles, je ne connais aucun homme (ouvertement) misogyne ou violent. Cela ne m’empêche pas d’être capable de voir au-delà de ma réalité personnelle, qui ne vaut pour ainsi dire rien. Ma conscience féministe ne s’arrête pas à ma petite expérience subjective. Ainsi, ce n’est pas parce que je ne connais aucune femme battue que les violences faites aux femmes n’existent pas. De même, ce n’est pas parce qu’on est un homme « bien » que cela annule l’existence de tous les autres salopards. Ni le fait que 225 000 femmes subissent chaque année des violences physiques et/ou sexuelles de la part de leur conjoint ou ex-conjoint. Non, cela n’annule pas non plus le fait qu’une centaine de femmes meurt chaque année sous les coups de son partenaire. Cela n’annule pas le fait que, par la force des statistiques, vous connaissiez forcément une ou plusieurs femmes victimes de violences sexuelles. Cela n’annule pas le fait que les femmes restent encore discriminées sur le marché du travail et perçoivent une rémunération moindre que leurs homologues masculins, à compétences égales. Cela n’annule pas le fait que la masculinité se construit encore souvent sur des valeurs toxiques – l’autorité, le contrôle, l’égocentrisme, le manque d’empathie.

C’est cette réalité que le féminisme dénonce, et s’évertue à changer : une réalité globale, systémique. Il ne pointe pas du doigt votre réalité.

Lors d’une récente émission sur les violences faites aux femmes sur France Inter, un auditeur a appelé pour protester qu’il ne « fallait quand même pas trop exagérer », car « les hommes bien existent » et que d’ailleurs lui est « en train de cuisiner un risotto pour sa femme qui va bientôt rentrer du boulot ». Un moment lunaire. J’ai beau aimer le risotto, il me semble que ce n’est pas vraiment le sujet dans une émission consacrée aux violences sexistes.

On sort de l’analyse sociale et politique quand on se place sur le terrain de l’expérience individuelle (moi je respecte, moi je fais cela, moi je constate….). Notre expérience, forcément lacunaire et subjective, n’invalide pas des milliers d’année de culture patriarcale, ni une réalité systémique dans laquelle les femmes restent discriminées sur une pluralité d’aspects. De même, on ne met pas dans le même panier « tous les hommes » quand on dénonce des tendances majoritaires dans un groupe social. La volonté de se justifier, de mettre des limites aux combats politiques menés par les femmes et d’expliquer à celles-ci ce qu’elles peuvent ou ne peuvent pas dire est un comportement sexiste. En outre, les justifications individuelles n’apportent rien, et ne font que mettre en lumière un déni collectif de la réalité. Si vous n’avez rien à vous reprocher, vous savez que le débat ne vous concerne pas. Et que votre place se trouve alors aux côtés des femmes, et non contre elles.

Le piège du sexisme bienveillant

Il nous reste à nous attaquer au « respect des femmes » et à ses rejetons, la galanterie et le paternalisme, qui sont le véritable parent pauvre de l’égalité des sexes. Pourquoi ? Parce qu’en plus d’essentialiser les femmes et donc de les réduire à un rôle unique, ils constituent une forme de sexisme bienveillant. Au contraire du sexisme hostile, le sexisme bienveillant avance masqué, mais il diffuse les mêmes idées toxiques. On peut le définir comme une « attitude subjectivement positive, qui décrit les femmes comme des créatures pures, qui doivent être protégées et adorées par les hommes, et dont l’amour est nécessaire à ces derniers pour qu’ils se sentent complets ». Le sexisme bienveillant est donc « une attitude sexiste plus implicite, teintée de chevalerie, qui a une apparence anodine et qui semble même différencier favorablement les femmes en les décrivant comme chaleureuses et sociables » (in Le sexisme bienveillant comme processus de maintien des inégalités sociales entre les genres, Marie Sarlet et Benoît Dardenne).

Le sexisme bienveillant a ceci d’insidieux et de trompeur qu’il semble a priori positif. Il glorifie une nature féminine aux atours agréables : « Vous les femmes, vous êtes tellement plus douces et compatissantes ! » ; « Les femmes sont si pures…. » ; « Un monde gouverné par les femmes serait bien meilleur », « Les femmes sont des princesses dont il faut prendre soin », etc. A priori, ces éloges sont plutôt flatteurs. Cependant, présenter les femmes comme des êtres naturellement purs, doux et aimants, c’est aussi entériner leur (supposée) faiblesse, et donc justifier leur (supposée) infériorité. Admettre qu’il existe une essence féminine complémentaire à celle de l’homme, c’est justifier la place lacunaire des femmes dans la société et les injustices dont elles sont victimes. C’est refuser que les femmes occupent des rôles différents, parce que leur « nature » les condamne à une forme d’existence unique.

« La femme », « l’essence féminine », et toutes ces dénominations uniques qui ignorent l’immense pluralité – d’âge, d’expérience, de corps, de milieu, de tempérament, de rêves, d’envies – des femmes ne signifient rien. Les femmes ne sont pas un bloc monolithique dotées de caractéristiques uniques. Elles ne sont pas des robots qu’il suffirait de programmer pour obtenir la réaction attendue. Parle-t-on de l’essence masculine ? Entend-on souvent des femmes dire qu’elles « respectent les hommes » ? Est-on souvent exhorté.e à adorer le « masculin » ? La construction d’une identité féminine stéréotypée sert d’assise au sexisme et à la misogynie. Aujourd’hui, il est plus que temps de s’en débarrasser.

Nous n’attendons pas la commisération mouillée et le « respect » opportuniste des hommes qui n’ont pas compris que le combat féministe se situait ailleurs. C’est-à-dire dans le fait de traiter les deux sexes de manière strictement égale, dans tous les domaines.

L’égalité des sexes se loge dans la considération, l’estime et l’écoute de l’autre, dans l’absence de stéréotypes, dans le refus des rôles genrés, dans la remise en question de ses propres comportements. Elle ne se situe pas dans une douteuse altérité femme-homme, avec d’un côté le prétendu « universel » masculin, et de l’autre « l’éternel » féminin pour lequel on se targue, grand prince, d’avoir le plus grand respect !

Les femmes représentent aujourd’hui 52% de la population mondiale. Elles ne sont pas une minorité. Elles ne sont pas annexes. L’égalité des sexes n’est pas une histoire de concessions faites aux femmes, pas plus qu’elle ne fonctionne sur un système de points (« Je cuisine du risotto pour ma femme ? J’ai passé le balai jeudi dernier ? J’ai le droit à une récompense !). Elle doit être pleine et entière, et ne pas s’embarrasser de l’ignorance de certains hommes qui pensent que leur expérience personnelle résume à elle seule la condition des femmes.

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Entre nos jambes

 

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Crédit illustration : Meghan Willis©

 

Où est le sexe féminin ?

Si l’on voit des bites partout (griffonnées à la va-vite dans les toilettes publiques, taguées sur les murs de bâtiments désaffectés, dessinées sur les bureaux des écoliers, et parfois même, en gros plan sur l’écran de nos téléphones portables), nos sexes de femmes restent largement invisibles, silencieux, transparents.

On ne sait même pas quel nom leur donner.

Comment appelle-t-on le sexe féminin ? Le vagin ? La vulve ? Plus félin : la chatte ? Le minou ? Plus fruitier : l’abricot ? Plus enfantin : la foufoune ? Plus vulgaire : la teuch, la techa ? Je n’ai jamais vraiment su. Le mot « vulve » me fait penser à un escargot baveux, les sonorités austères et cliniques du mot « vagin » m’évoquent un instrument en métal. J’aime bien « clitoris », qui me fait penser à une fleur, mais il m’intimide quand je le prononce à voix haute. La société patriarcale a fait du sexe féminin un innommé.

Paradoxalement, le champ lexical des organes sexuels féminins semble infini, alors même qu’aucun mot réellement populaire n’existe pour les désigner dans leur totalité.

Certes, le sexe féminin a ceci de particulier qu’il est plusieurs choses en même temps. La vulve n’est pas le vagin, et le vagin n’est pas le clitoris. Mais l’existence de cette pénurie de mots pour nommer le sexe féminin est un symptôme, celui d’une méconnaissance du corps des femmes. Et d’un désintérêt collectif pour celui-ci – sauf lorsqu’il s’agit de le contrôler.

Adolescente, j’employais (avec certes un peu d’ironie) le mot « couille » pour désigner mon sexe. Oui. Couille. C’est une habitude que j’ai heureusement perdue aujourd’hui, mais qui continue de m’interroger.

Sommes-nous à ce point à court de mots que nous soyons obligé-e-s de désigner le sexe féminin par le nom d’un attribut… masculin ?

Encore aujourd’hui, je n’appelle pas mon sexe. Parfois, c’est une « chatte ». Souvent, il n’est tout simplement pas nommé. Alors même que le sexe masculin est convoqué et exhibé à tout bout de champ, sous diverses dénominations (zizi, bite et queue semblant tenir le haut du panier), le sexe féminin est tu. Comme s’il n’avait pas d’existence autonome. Comme s’il n’était qu’une salle d’attente, un élément passif, annexe, n’existait que par ses relations éventuelles avec un sexe masculin, et n’avait par conséquent pas besoin d’être désigné.

Voilà, c’est comme s’il était aux abonnés absents, condamné à une vie d’ombre et de silence, d’accueil, de réception, de bonnes manières – s’ouvrir en cas de sollicitation, et quand tout est fini, refermer doucement les vannes. Jusqu’à la prochaine fois.

Comment représente-t-on une vulve ? Comme dessine-t-on un sexe qui nous est inconnu ? Si nous n’avons même pas les mots pour parler de cette partie si intime de notre corps, comment peut-on savoir à quoi elle ressemble, et plus encore comment elle fonctionne ?

On peut parler de bite, de couilles, de sperme au restaurant, raconter par le menu comment on a niqué hier soir, mais les femmes sont priées de taire tout ce qui a un rapport avec leur anatomie. Prière de ne pas parler de règles à l’apéro, ou vous risquez de vous heurter à une vague de regards choqués. Pendant ce temps-là, le clitoris continue à être majoritairement représenté comme un « bouton minuscule »  – quand on prend la peine de le représenter ; les supermarchés regorgent de produits d’hygiène destinés à se décaper la vulve ; la fellation fait partie intégrante du répertoire sexuel, quand le cunnilingus reste le parent pauvre de la sexualité hétéro ; et les cabinets de chirurgie esthétique proposent aimablement aux femmes de raccourcir leurs lèvres, botoxer leur vagin et même « reconstruire » leur hymen.

Loin d’inculquer aux filles puis aux femmes la fierté de leur sexe, notre société les pousse à en tirer de la honte, de la gêne, de l’insatisfaction.

De fait, la chatte est mise de côté, reléguée au second plan, sa puissance délibérément ignorée. On ne sait trop qu’en faire, on ose à peine la regarder. Ça marche comment, ce truc ? On la veut lisse, propre, sans odeurs. Domptée. Sage et discrète, au contraire du phallus qui est enjoint à prendre le plus de place possible. A être vu. On explique encore aux petits garçons que les filles n’ont « rien » entre les jambes, on convoque encore parfois le spectre archaïque de Freud et sa ridicule « envie de pénis ». Mais en 2018, on ne peut plus croire qu’il manque quelque chose au corps des femmes.

Heureusement, nous sommes bel et bien arrivé-e-s à un point de bascule dans l’histoire du corps – et du féminisme. La révolution du corps féminin est tangible : de plus en plus il se montre, s’expose, se nomme, raconte sa réalité. Sans peur et sans excuses. Une déferlante de livres sur les règles a surgi l’année dernière, le clitoris sort enfin du bois, les Américaines défilent avec des pussy hat pour protester contre l’intronisation de Donald Trump, et les femmes commencent à exiger leur droit à la jouissance, à revendiquer leur droit d’avoir des poils, de baiser pendant les règles, de ne pas mettre de soutien-gorge ; en somme, de s’extirper des entraves créées par le système patriarcal pour dompter leurs corps. Il était plus que temps.

 

Puissance inconnue

Alors que les représentations collectives font du sexe féminin un endroit « caché », sorte de grotte humide et obscure qui ne serait qu’une annexe au saint pénis, la réalité est toute autre.

On sait maintenant que le clitoris, qui possède la même origine embryonnaire que le pénis, n’est pas qu’un petit gland surmonté d’un capuchon – sa partie visible. Composé d’une paire de corps caverneux et de deux bulbes qui forment une double arche entourant partiellement le vagin et l’urètre, il mesure en réalité une dizaine de centimètres (11 en moyenne) au repos. Doté d’une capacité érectile, gonflant sous l’effet de l’excitation, il concentre également 7000 à 8000 terminaisons nerveuses… soit plus que le sexe masculin !

On sait aussi que les femmes sont capables d’avoir des orgasmes multiples, c’est-à-dire de jouir plusieurs fois au cours d’un même rapport sexuel ou d’une même séance de masturbation.

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Représentation d’un clitoris en 3D, développé par la chercheuse Odile Fillod

En outre, loin de n’être qu’un réceptacle attendant passivement d’être rempli, le vagin est surtout un organe entouré de muscles qu’il est possible de renforcer. Plus les muscles du périnée (qui entourent une partie du vagin) sont fortifiés, plus la contraction musculaire est forte, et plus le plaisir sexuel est grand. En somme : on peut faire faire des abdos à son vagin !

Il est donc temps d’en finir avec cette idée que le désir des femmes serait complexe, spirituel, solidement rattaché aux « choses de l’esprit ». Ce cliché est surtout une manière pour les hommes d’ignorer qu’ils ne savent pas y répondre, ou du moins qu’ils le font de manière lacunaire. C’est un fait : il ne suffit pas de jouer au marteau-piqueur avec ses doigts tout en pinçant un sein pour provoquer une excitation féminine de qualité. Et encore moins un orgasme. Les « méthodes » mises en exergue par le porno ne résultent que de fantasmes masculins, qui tiennent plus de la mécanique que du désir et ignorent tout de la réalité du corps féminin. Car les femmes aussi bandent, mouillent, désirent, jouissent, à condition que l’on sache prendre en compte les spécificités de leur sexe – ce qui suppose, fatalement, de se détourner quelques minutes du sacro-saint pénis.

Notre conception phallocentrée des rapports sexuels, qui fait de la pénétration puis de la jouissance masculine l’épicentre de toute sexualité hétérosexuelle, laisse malheureusement de côté le plaisir des femmes. Le clitoris, seul organe humain uniquement conçu pour le plaisir, ne sert littéralement à rien pendant une pénétration « simple ». Imaginerait-on une sexualité où les hommes seraient enjoints à ne pas utiliser leur pénis ?

De fait, le fameux « coup de bite curatif » (« elle aurait bien besoin d’être baisée » ; « c’est une mal-baisée », etc.) n’est qu’un fantasme de toute-puissance masculine, puisque les femmes jouissent mieux et plus vite… sans pénétration (sur mille femmes interrogées dans cette étude américaine, trois quarts d’entre elles affirment que la stimulation du clitoris est soit une condition sine qua none pour jouir, soit un moyen d’accéder plus facilement à la jouissance – en revanche, moins d’une femme sur cinq a un orgasme par la pénétration seule). C’est un fait que nos représentations sociales de la sexualité hétérosexuelle ignorent sciemment : le pénis est (souvent) accessoire à la jouissance des femmes.

 

Réhabiliter le sexe féminin

Selon un rapport du Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes de 2017, une fille de 15 ans sur quatre ignore qu’elle a un clitoris, et 84% des filles de moins de 13 ans ne savent pas comment représenter leur sexe. Pas très étonnant, dans une société obsédée par le phallus. D’ailleurs, il a fallu attendre 2017 (!) pour qu’un manuel de SVT daigne enfin représenter le clitoris sur les planches d’anatomie féminine. Et encore : sur huit maisons d’édition de manuels scolaires, Magnard est la seule à avoir représenté entièrement l’appareil génital féminin.

Considéré comme un simple « trou » (ou, dans sa version fantasmatique, un « dévoreur de pénis »), le sexe féminin a longtemps été sous-estimé, voire moqué. Pourtant, sa puissance est réelle, et ses potentialités multiples. Il suffit… d’en avoir conscience. Et c’est là, souvent, que le bât blesse.

On nous a confisqué nos sexes, mais nous pouvons – nous devons – nous les réapproprier. A commencer par leur nom. Comment s’appellent-ils ? A quoi ressemblent-ils ? Comment fonctionnent-ils ? Que nous font-ils ressentir ?

Nous devons être fières de nos vagins, de nos clitoris, de nos utérus. Nous devons en parler, d’eux-mêmes et de tout ce qui s’y rattache. Le plaisir comme la douleur, la puissance comme la faiblesse. Les fluides corporels, les règles, les odeurs, les poils, la chair, la beauté, la laideur, la jouissance, l’inconfort. Nous devons sortir nos chattes du silence gêné auquel une société sexiste et pudibonde les a condamnées.

Fini le temps – pas si lointain – où les femmes ignoraient tout de leur sexe et s’accommodaient d’une vie de silence et d’absence de plaisir. Si l’ombre de l’obscurantisme sexuel plane toujours au-dessus de nos têtes (hello, la Manif pour Tous), nos libertés de femmes passent aujourd’hui par la connaissance de nos corps, et la revendication de notre plaisir. A nous d’inventer de nouvelles sexualités, de nouvelles jouissances, de nouvelles fiertés, de nouvelles images et pourquoi pas de nouveaux mots, si le cœur nous en dit.

Le corps est politique, et la chair, à n’en pas douter, un chemin vers l’égalité.

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Pourquoi les hommes ont-ils peur de l’égalité ?

 

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Crédit illustration : Eugenia Loli ©

 

Le féminisme peut se définir comme la lutte pour l’amélioration et l’extension du rôle et des droits des femmes dans la société, et l’obtention d’une égalité de fait avec les hommes.

Une revendication qui, en soi, paraît on ne peut plus légitime. Pourtant, plus de 150 ans après les débuts du féminisme moderne, l’égalité entre les femmes et les hommes n’est toujours pas acquise. Certes, elle a bien été entérinée par le droit. Mais lorsqu’on se penche sur les faits, qui restent nettement plus parlants qu’un corpus de lois, on se rend compte que la place des femmes n’est toujours pas égale à celle des hommes, que ce soit dans la sphère publique ou privée.

Les progrès de ces cinquante dernières années ont été fulgurants, c’est un fait. Néanmoins, les femmes se heurtent encore et toujours à de nombreuses inégalités en matière de carrière, de rémunération, de répartition des tâches domestiques, de choix reproductif, de distribution du pouvoir. Sans parler des violences physiques, sexuelles, psychologiques dont elles restent les principales victimes, et de la complaisance des institutions judiciaires face aux manifestations les plus abruptes de la domination masculine.

Pourquoi, alors que la société aurait logiquement dû évoluer sur la question de l’égalité femmes-hommes au gré des batailles féministes, le système patriarcal se maintient-il si fermement ? S’il n’existe pas une seule et unique réponse à cette question, l’une des clés se trouve peut-être dans la résistance de nombreux hommes face à l’idée que les femmes puissent être leur égale dans tous les domaines. On a déjà vu que les femmes aussi pouvaient être misogynes et s’opposer à l’émancipation de leur propre genre  – il est désormais temps de s’intéresser à la question de la résistance masculine à l’idée d’une égalité pleine et entière entre les sexes.

Quand l’égalité devient une menace

Si les réacs ne cessent de geindre sur la « féminisation » de la société (en réalité, elle a simplement accordé aux femmes le rôle qui aurait dû leur revenir depuis toujours) et l’hypothétique transformation des hommes en baudruches dégonflées, ce n’est pas tant qu’ils s’interrogent sur une dévaluation du masculin. Ils savent au fond d’eux que la domination masculine se porte toujours fièrement : il suffit de regarder autour de soi pour s’en apercevoir. Non – ce qui les chagrine, c’est simplement que les femmes ont commencé à gagner en puissance. Qu’elles font tous les jours la démonstration de leur pouvoir, de leur intelligence, de leurs compétences, et donc de leur parfaite égalité théorique avec les hommes. De nombreuses femmes exercent le même métier que les hommes, font état d’un même niveau de ressources (matérielles, financières, intellectuelles), voire PIRE, réussissent mieux qu’eux. Inconcevable, pour ces intégristes de la masculinité « traditionnelle » à qui l’on a appris que leur rôle était de protéger les femmes, ces êtres éternellement faibles. Voilà donc où se trouve la menace : dans l’égalité.

Mais pourquoi, vous demanderez-vous, ces pauvres hommes la craignent-ils tant ? L’égalité n’est pas la domination : c’est simplement un partage paritaire de prérogatives, de droits et de privilèges. Autrement dit, on ne retire à personne sa part du gâteau – on ne fait que proposer à un nombre plus élevé de personnes d’y goûter. Alors ?

Pour mieux comprendre ce mécanisme de pensée, il faut revenir à la racine et s’intéresser à la façon dont les hommes sont élevés. Très tôt, les petits garçons sont incités à développer des compétences telles que le courage, la ténacité, la responsabilité, l’autonomie et à se construire en opposition aux petites filles, qui sont censées représenter la vulnérabilité, la délicatesse, la dépendance et l’émotivité. Soit l’antithèse de ce qu’on leur inculque. Les hommes grandissent dans un environnement qui ne cesse de leur répéter qu’ils sont le « sexe fort ». Or, s’il y a un sexe fort, il y a nécessairement un sexe faible. Les hommes construisent donc leur identité sur la façon dont ils « dominent » les femmes, que ce soit physiquement, intellectuellement, ou socialement. Plus ils les dominent, et plus ils sont des hommes, des vrais.

Cette idée est éminemment toxique, et pourtant : elle est nécessaire pour la pérennisation du système patriarcal. On fait donc comprendre aux garçons, dès leur plus jeune âge, que c’est dans les brèches de l’altérité femme-homme que se niche leur puissance, leur virilité – pour ne pas dire leur supériorité. D’ailleurs, les « pick-up artists » et autres « incels » ne se définissent pas autrement que par rapport aux femmes – celles qu’ils ont réussi à séduire, celles qu’ils projettent de séduire, et celles qu’ils ne parviennent pas à séduire. C’est dans leur rapport aux femmes que se construit (ou pas) leur identité virile, c’est-à-dire leur pouvoir.

Voilà pourquoi tant d’hommes – et de femmes ayant intériorisé les normes du système patriarcal – tiennent autant à cette idée de « sexes complémentaires ». C’est en effet cette assise théorique qui permet de justifier la hiérarchisation des sexes, et donc la domination masculine.

L’égalité représente donc une menace pour les hommes – du moins, ceux qui ont construit leur identité masculine sur la domination (ou l’illusion de la domination) des femmes. Elle est une menace parce qu’elle attente aux fondations mêmes de leur identité. S’ils ne dominent plus personne, qui sont-ils ? Que reste-t-il d’eux-mêmes ?

Si les femmes ont les mêmes d’opportunités professionnelles, le même niveau d’indépendance financière, la même autonomie, les mêmes avantages sociaux et politiques, la même considération et le même pouvoir que les hommes, alors ces derniers ne peuvent plus dominer – dans toutes les dimensions que cette domination comporte. Ils ne peuvent plus harceler, agresser, violer sans devoir en subir les conséquences, ils ne peuvent plus s’accaparer le pouvoir, ils ne peuvent plus prendre des décisions de manière unilatérale, ils ne peuvent plus s’approprier la main-d’œuvre féminine dans la sphère domestique, ils ne peuvent plus se gorger de l’illusion de leur supériorité, celle-là même qui constitue le fondement de leur identité. Si les femmes n’ont plus besoin d’eux, ils perdent non seulement une partie de leur identité « virile », mais aussi l’intégralité ou presque de leurs privilèges.

C’est un fait : une femme à égalité parfaite avec son conjoint (en matière de carrière, de rémunération et de perspectives, pour ne parler que de la sphère professionnelle) fera beaucoup moins souvent le « choix » de rester à la maison pour s’occuper des gosses et/ou prendre en charge l’intégralité des tâches domestiques. Or, de nombreux hommes ne peuvent avoir une carrière et des responsabilités prenantes que parce qu’ils bénéficient du soutien logistique, domestique et affectif de leur compagne. Enlevez-la du tableau, que reste-t-il ? Une pile de machines à faire tourner, d’enfants à élever, de ménage et des courses à faire, de chemises à repasser, et fatalement, beaucoup moins de temps disponible pour diriger le monde.

La question de l’hypergamie

Autrefois, la tendance consistait pour les femmes à choisir un partenaire qui leur était « supérieur » en termes de niveau d’études, de profession et de classe sociale (en sciences sociales, on nomme cela l’hypergamie). Le corollaire logique était que les hommes choisissaient plutôt comme partenaire une femme qui leur était « inférieure » dans les domaines susmentionnés (ce que l’on appelle l’hypogamie).

Cette tendance peut sans doute être lue comme une manifestation subtile de la domination masculine, c’est-à-dire un besoin (conscient ou non) des hommes de se sentir supérieurs à leur conjointe. En effet, comme on l’a vu plus haut, cette sensation de supériorité est directement corrélée à la virilité. Plus un homme se sent « dominant » (parce que c’est lui qui ramène l’argent au foyer, ou parce qu’il a une carrière plus prestigieuse que celle de sa compagne), plus il se sent viril. C’est ainsi qu’on lui a appris à considérer les choses. Cela ne signifie pas que les hommes qui recherchent la supériorité dans le couple sont nécessairement toxiques, malsains ou violents. Cela signifie en revanche que cela fait très peu de temps qu’on a commencé à décorréler le couple des logiques de domination. Fatalement, les vestiges de notre ancien système perdurent.

Je me rappelle mon incrédulité d’adolescente lorsque, observant les couples d’adultes autour de moi, j’ai constaté qu’ils étaient très souvent composés d’un homme pourvu d’une profession et d’un statut social relativement prestigieux et d’une femme dotée d’un emploi moins qualifié, d’un niveau d’études inférieur et/ou d’une classe sociale moins élevée. Cela semblait être la norme. L’expression « chef de famille » (pour désigner le mari) a beau avoir été effacée du Code civil en 1970, l’idée de l’homme qui représenterait le membre « dominant » de la cellule familiale perdure dans les faits.

Si aujourd’hui cette tendance s’efface au profit de relations plus égalitaires, certains hommes continuent à préférer prendre pour compagnes des femmes qui leur sont intellectuellement et socialement « inférieures ». Parce qu’il s’agit là, sans doute, du seul outil qu’ont trouvé ces hommes pour pouvoir briller, à la manière d’un phare qui clignote faiblement dans la nuit. Combien de fois a-t-on entendu ce tropisme sexiste de la femme « trop » intelligente, « trop » ambitieuse qui ferait peur aux hommes ?

L’exemple de Me Too, ou pourquoi les hommes craignent pour leurs privilèges

La raison pour laquelle on a entendu tant d’hommes s’émouvoir des conséquences possibles du mouvement Me Too est simple : ils craignent l’avènement d’une égalité réelle, et non plus seulement théorique. Ces hommes savent pertinemment que la probabilité que leur monde s’effondre en cas d’accusations de violences sexuelles est faible, voire nulle – du moins en France, où la complaisance avec les agresseurs semble plus forte qu’aux Etats-Unis.

En France donc, aucune affaire de ce genre, qu’elle ait été statuée ou ait résulté en un non-lieu, n’a brisé durablement la vie de l’agresseur (et ne parlons même pas de ces hommes anonymes qui, après avoir harcelé et/ou agressé l’une de leurs collaboratrices, continuent à évoluer pépère dans la hiérarchie de leur entreprise pendant que leur victime se voit contrainte de démissionner, quand elle n’est pas tout simplement limogée). Dans la grande majorité des cas, les violences faites aux femmes sont tout simplement impunies. La vie de la victime, en revanche, est durablement impactée.

Tout cela, les hommes le voient bien – personne ne peut être aveugle à ce point. La complaisance de la Justice (qui est à distinguer du droit, lequel doit lui-même être distingué de la morale individuelle) avec les hommes auteurs de violences n’est plus à démontrer. De nombreuses ressources, études et statistiques sont disponibles sur le sujet. Ce que ces hommes craignent, ce n’est donc pas d’être la « victime » de fausses accusations (tout cela n’est qu’un fantasme maculé de mauvaise foi), mais bien qu’on leur confisque des privilèges dont ils jouissent depuis des milliers d’années. Des privilèges financiers, sociaux, politiques, des privilèges de sexe, des privilèges de violence, des privilèges de domination, le tout dans un système qui ferme opportunément les yeux sur les conséquences de la domination masculine.

Voilà pourquoi le retour de bâton n’a pas tardé à apparaître, quelques mois à peine après cette fameuse « libération » de l’écoute des femmes. Il n’y a que des hommes effrayés, inquiets pour leurs privilèges et leurs passe-droits pour venir expliquer aux femmes dans quel cadre doit s’exercer leur prise de parole. Si elles parlent trop fort, si elles racontent tout, si on les écoute trop, le système patriarcal tel que nous le connaissons aujourd’hui commencera à s’ébranler. Et c’est précisément cette échéance qu’ils repoussent.

Conclusion

Pour toutes ces raisons, le mouvement féministe ne peut aujourd’hui faire l’économie d’une déconstruction de la masculinité. Exiger que les droits des femmes progressent, oui, évidemment : mais un travail de remise en cause de la virilité telle que nous l’entendons aujourd’hui doit aussi être entrepris, car ces deux thématiques sont indissociables l’une de l’autre. Lorsque les hommes n’auront plus besoin de dominer pour se sentir pleins et entiers, et lorsque les femmes prendront conscience qu’elles sont complètes même sans un homme à leur côté, alors nous aurons fait un pas en avant.

L’idée d’une prétendue complémentarité des sexes doit être enterrée : les hommes ne complètent pas les femmes, et les femmes ne complètent pas les hommes. Il est temps de se libérer des entraves du genre et de la structure immuable, sclérosée, dans laquelle il se forme depuis des milliers d’années. Il est temps, aussi, que les hommes cessent de se nourrir de la chair et du sang des femmes pour se sentir exister.

Osons dire cette vérité qui dérange : si l’égalité réelle existait, aucune femme n’accepterait de tenir compagnie à des hommes médiocres. De fait, l’appropriation par les hommes du temps, de la main-d’œuvre et du soutien émotionnel des femmes, sur laquelle repose notre système actuel, ne serait plus envisageable. Ce sont les fondations mêmes de notre société qui seraient impactées. De quoi éprouver quelques frissons, n’est-ce pas ?

Mais il y a aussi la vérité suivante : si l’égalité réelle existait, chacun et chacune serait bien plus heureux.se et épanoui.e. Et non, aucun homme ne serait privé de son pouvoir – si ce n’est celui de dominer. Et c’est bien là le nœud du problème. Ces derniers mois nous ont donné à voir un triste spectacle, celui d’une caste masculine qui ne peut supporter de se voir spoliée de ses privilèges de domination. On déplore ainsi la fin d’une culture qui permettait aux hommes non pas de cohabiter paisiblement avec les femmes, mais d’exercer leur pouvoir avec l’assentiment d’une majorité silencieuse.

Voilà pourquoi l’égalité fait si peur. La lutte ne fait que commencer.