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La domination masculine dans le couple (Partie I) : Sites de rencontre et sexisme

Cet article est le premier d’une série que je souhaite consacrer à la façon dont s’exprime la domination masculine dans les rapports entre les femmes et les hommes. Les liens que nous tissons avec des hommes dans notre vie privée peuvent-ils être exempts de sexisme ? L’amour, le sexe, la tendresse font-ils barrage à la misogynie, ou bien l’exacerbent-ils plus encore ? De manière plus globale, comment se manifeste la domination masculine dans les différentes strates de la rencontre amoureuse – de la phase de séduction à la réalité quotidienne du couple ?

Dans ce premier volet, abordons la question – éminemment contemporaine – des rencontres sur Internet, et de la façon dont elles réinventent le sexisme.

 

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Récemment créé, le compte Instagram Perles masculines (dont le titre, gentillet, ne rend pas hommage à son véritable contenu) répertorie, de manière évidemment non exhaustive, les messages sexistes reçus par les femmes sur Tinder.

« Je t’aurais bien enculée comme une salope ce soir », « Tu as une vraie tête de chienne », « T’es un peu grosse », « Je bouffe des chattes tu bouffes des huîtres », « Apprenez à remplir vos profils au lieu de montrer vos seins. Après ça s’étonne d’être prise pour un objet » … Ces phrases, tout aussi navrantes qu’elles soient, n’en sont pas moins tristement ordinaires. Elles ne sont qu’un condensé de ce que lisent et reçoivent les femmes inscrites sur des sites de rencontre, et un énième exemple de la façon dont la misogynie structure notre société. Jusque dans les rapports intimes, que l’on pourrait naïvement croire protégés d’un sexisme par ailleurs endémique. Pourtant, et ce sera le propos de cet article, les rapports homme-femme sont aussi (et surtout ?) un lieu privilégié pour l’exercice de la domination masculine.

Le compte « Perles Masculines » rappelle celui de datingafeminist (en anglais), sur lequel une jeune femme poste les messages sexistes qu’elle reçoit sur OKCupid, un site de rencontres. Et qui nous rappelle, de manière collective, que le sexisme n’est pas nécessairement une question de génération, mais bien de culture. En quoi les expériences vécues par les femmes sur les sites de rencontre peuvent-elles nous éclairer sur les rapports entre les hommes et les femmes ? Sur la façon dont les hommes – pris en tant qu’entité collective – considèrent les femmes, notamment dans leurs relations amoureuses et sexuelles ?

Séduction vs. Domination

La problématique des sites de rencontre est exactement la même que celle du harcèlement de rue. A l’instar de leurs homologues qui sifflent ou insultent les femmes dans la rue, les mecs qui envoient des messages dégradants sur Tinder ne s’inscrivent  pas dans un rapport de séduction, mais bien de domination. Certains montrent tout de suite leur véritable visage en envoyant un « tu ressembles à une salope » ou « tu suces ? », qui n’a de toute évidence pas pour but de séduire la femme à laquelle il s’adresse, mais simplement de la réduire à sa condition socialement inférieure, à la chosifier, à l’humilier.

D’autres, cependant, semblent d’abord s’inscrire dans un rapport de séduction « normal », jusqu’à ce que la situation leur échappe (la femme à laquelle ils s’adressent ne répond pas à leurs messages, se montre insensible à leur charme, agit différemment de la façon dont ils estiment qu’une femme doit se comporter, ou bien refuse leur proposition d’aller boire un verre…). C’est à cet instant précis que le sexisme latent de ces tristes mecs se réveille, car ils jugent intolérables que le script du genre qu’on leur a inculqué (l’homme mène la danse ; la femme se plie à ses sollicitations) puisse être bouleversé. Il leur est insupportable de constater que les femmes ne sont pas des choses à la libre disposition des hommes, mais bien des êtres humains dotés d’un libre-arbitre, de préférences personnelles et d’une capacité à consentir. Leur système de pensée ne peut même pas enregistrer le fait qu’une femme puisse ne pas s’intéresser à eux et manifester une volonté propre, car cela contredit tout ce qu’ils voient, entendent et croient depuis toujours.

Ces messages sont l’expression la plus crasse de la misogynie ordinaire, et d’une conception sexiste des rapports entre les femmes et les hommes. La société dans laquelle nous vivons ne nous a pas appris à envisager les rapports entre les femmes et les hommes au travers du prisme de l’égalité. Si les femmes et les hommes sont égaux en théorie, ils ne le sont pas en pratique, et cela se traduit directement par une asymétrie dans les rapports amoureux et sexuels.

Les codes de la masculinité enjoignent ainsi les hommes à se montrer « virils », c’est-à-dire dominants, tandis que les femmes sont incitées à faire preuve de tolérance, d’humilité, de soumission. Les uns se positionnent donc comme des « conquérants », c’est-à-dire des agresseurs, tandis que les unes sont placées dans la posture de la proie que l’on chasse, et à qui l’on ne demande pas son avis.

Quand un sexe acquiert sa légitimité par la domination, l’autre l’obtient par la subordination. Si l’on se base sur ce script de genre, lequel est en outre supposé inflexible, les rapports sont donc nécessairement déséquilibrés.

Avant que les grognons de tous poils ne viennent prétendre que les sites de rencontre ont un rôle à jouer dans ce phénomène, en ce qu’ils auraient « marchandisé » les relations amoureuses et contribué à objectifier les personnes qui s’y inscrivent en les transformant en produits, rappelons qu’il n’y a aucune différence avec la façon dont les hommes abordent les femmes en vrai et sur les sites de rencontre. Les hommes sexistes n’attendent pas d’être derrière un écran pour pouvoir balancer des « t’es bonne » ou des « salope », même si le virtuel a forcément un côté désinhibant. Le sexisme n’est pas exacerbé par ce genre de sites ; un connard restera un connard qu’il se trouve dans la rue, au travail ou sur Tinder ; un homme non sexiste restera non sexiste même s’il s’inscrit sur une application de rencontres. Ce que l’on constate donc, c’est simplement la transposition d’un sexisme structurel à un espace virtuel… qui n’en demeure pas moins bien réel.

Humilier les femmes pour se sentir homme

A quel moment ces hommes se sentent-ils légitimes à envoyer des messages insultants, dégradants à des femmes qu’ils ne connaissent pas ? Comment peuvent-ils considérer cela comme « normal », dans une société où la politesse envers les inconnu.e.s est une règle de base ?

Se sentent-ils protégés par leurs écrans ? Les sites de rencontre contribuent-ils à déshumaniser les personnes, bien réelles, qui s’y trouvent ? Peut-être ; mais l’existence du harcèlement de rue nous le prouve, les hommes n’ont pas attendu les sites de rencontre pour gratifier une inconnue d’un « salope ! » ou d’un « je te baise » gratuits. Tinder n’a pas inventé le sexisme : il lui a simplement offert une énième plate-forme où se déployer.

Avant qu’on ne nous bassine avec des histoires de « séduction maladroite », de jeux « un peu immatures », de propos « graveleux mais pas bien graves », de « liberté d’importuner » et de « on ne peut plus rien dire », il convient de dissocier la séduction, une entreprise basée sur le respect mutuel et le désir sincère de découvrir l’autre, de l’agression sexiste, qui a pour seul but d’exercer une forme de domination sur une personne que l’on perçoit comme inférieure. Et la différence est nette.

La réalité, c’est que ces types n’ont aucune velléité de séduction vis-à-vis des femmes auxquelles ils s’adressent. Il suffit d’avoir un QI supérieur à celui d’un topinambour pour se rendre compte qu’une phrase d’approche telle que « tête de chienne » ou « je te baiserais bien » a statistiquement peu de chances de mener à une histoire d’amour – même pas à une relation sexuelle vite consommée dans une ruelle glauque.

Leurs insultes, quasiment toujours à connotation sexuelle, et leur façon de renvoyer les femmes à leur corps, leur physique, leur sexualité, témoignent en revanche d’une volonté d’asseoir leur domination, d’assujettir l’autre à ce qu’ils considèrent être leur « pouvoir » : celui d’être un homme. Il s’agit d’une façon de nier non pas l’existence, mais la légitimité de l’autre en tant qu’être humain. De le réduire à l’état de chose, de jouet, d’outil. On s’amuse avec lui (elle, en l’occurrence) pour établir et confirmer sa domination, pour se sentir puissant, masculin, « viril ». C’est un jeu de pouvoir, dans tout ce qu’il a de plus cru et pathétique.

Leur incapacité à envisager la « séduction » autrement que comme un vecteur de domination, un moyen d’humilier l’autre, en dit long sur la façon dont notre société « fabrique » les hommes et les dresse au sexisme.

Car les injonctions à la masculinité dont on abreuve les mecs n’ont pas seulement pour but de leur expliquer comment doit se comporter un vrai mâle, mais aussi de leur expliquer comment se positionner par rapport aux femmes pour être confirmé dans leur virilité. Opprimer et humilier les femmes, leur rappeler qu’elles ne sont que des objets, c’est une façon pour eux de consacrer l’altérité, et ce faisant de se sentir homme. De nombreuses analyses sociologiques sur les « pick-up artists », ces navrants techniciens de la séduction, ont été faites en ce sens (lire à ce sujet « Alpha Mâle » de Mélanie Gourarier). En effet, leur but n’est pas de séduire les femmes comme on pourrait d’abord le croire, mais bien d’utiliser celles-ci comme un moyen de transcendance, un vecteur pour se sentir confirmé dans sa masculinité, pour se sentir homme. Et comment se sent-on homme, dans une société sexiste qui fait de la « valence différentielle des sexes » (selon la célèbre expression de Françoise Héritier) une valeur cardinale ? Réponse : en dominant les femmes.

L’égalité pour les nuls

On est donc face à une double problématique : le fait que ces mecs soient incapables de voir les femmes autrement que comme des objets à leur disposition, et la prévalence des injonctions à la masculinité qui incitent les hommes à entrer dans un rôle de connard pour prouver leur virilité. Car si le patriarcat dans sa forme la plus toxique leur a appris une leçon, c’est bien celle-ci : être respectueux, c’est un truc de naze. Traiter les femmes comme des égales, c’est bon pour les tarlouzes – et ça tombe bien : elles ne sont pas égales. L’égalité dans la séduction et les rapports amoureux, c’est pas un truc de mec, c’est pas viril, ça manque de courage, de testostérone, de puissance, de sueur ! Un homme, un vrai, c’est comme un éléphant dans un magasin de porcelaine : ça doit se faire remarquer, faire du bruit, mettre le bazar, montrer ses grosses couilles, et surtout ne jamais s’excuser.

Et si les hommes, les vrais, doivent nécessairement dominer et contrôler, le corollaire logique réside dans la passivité des femmes. La culture populaire nous en donne régulièrement des exemples : dans de nombreuses œuvres, qu’il s’agisse de livres, de chansons, de films ou de séries, les femmes ne sont là que pour se laisser « cueillir » par le héros masculin, pour servir de trophées, de décors, de bonbons acidulés. Cela tend à changer, bien sûr. Il n’en reste pas moins que les femmes sont encore majoritairement dépeintes comme des accessoires au désir de l’homme, des objets décoratifs dépourvus de caractère propre et de libre-arbitre. Elles sont annexes, passives, soumises au regard et au désir de l’autre. On les prend – au sens littéral comme au figuré – quand on en a envie. Elles sont là, souriantes et disponibles. Il y a juste à se servir.

Tout ceci concorde à créer un script social dans lequel les hommes et les femmes sont tenus d’endosser des rôles rigides : l’un devient celui qui poursuit, qui choisit et qui s’impose ; l’autre devient celle qui attend, qui subit et qui se rend. C’est parce que l’on nie aux femmes leur capacité à désirer et à choisir (donc leur autonomie dans le désir) que les rapports homme-femme sont encore si déséquilibrés. On ne respecte pas les objets. On les prend, on les manipule, on leur impose nos souhaits. Leur libre-arbitre importe peu, tout simplement… parce qu’il n’a pas vocation à exister.

Tant que la virilité sera uniquement admise dans son acception toxique, tant que les femmes seront considérées comme des « cibles », des « proies » qu’il faut capturer, des trophées qu’il faut exhiber, alors les rapports entre hommes et femmes resteront inégalitaires. Si le propre de l’homme est d’être « dominant », quelles que soient les conneries toxiques que l’on attache à cette notion, alors le propre de la femme sera d’être « dominée » : or, aucune relation saine ne peut se construire sur de pareilles bases. On sait depuis la deuxième vague féministe que le privé est politique.

Plus que toutes autres choses, la façon dont se rencontrent les femmes et les hommes, la façon dont ils échangent, se jaugent, se jugent, se regardent, se mesurent, se désirent, et avancent ensemble, le respect qu’ils s’accordent l’un à l’autre, la valeur qu’ils prêtent au lien qui les unit, quelle que soit la nature de celui-ci, sont un excellent indicateur de la situation politique en matière d’égalité des sexes.

La solution, comme souvent, réside dans l’éducation. Il ne faut pas éduquer les hommes : il faut éduquer les petits garçons. Prévenir et non guérir. Il faut leur apprendre le respect, l’importance du consentement, l’importance de l’autre, et surtout les élever à l’abri des stéréotypes de genre. Après ? Il est souvent trop tard.

La bonne nouvelle pour les femmes inscrites sur des sites de rencontre, c’est que les hommes épinglés par le compte « Perles Masculines » sont des filtres anti-déchets à eux tout seuls. Même pas besoin de se creuser la tête pour savoir si la personne avec qui vous échangez vaut vraiment le coup : avec eux, on sait déjà à quoi s’en tenir, et on peut les bazarder tout de suite. Car, spoiler : un homme qui envoie des messages sexistes sur un site de rencontres a 100% de chances d’être un gros con sexiste dans la « vraie vie ». Et vous savez ce que donnent les relations avec des gros cons sexistes ?

Personnellement, je ne peux qu’imaginer – et cela suffit à me donner des frissons dans le dos.

 

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Les réseaux sociaux libèrent-ils les femmes ?

 

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Alors qu’Internet était censé ouvrir le champ des possibles pour les femmes, Youtube, Instagram et consorts les ont renvoyées à la maison pour faire des cupcakes, créer des compositions florales, perfectionner leur maîtrise de l’eye-liner et s’occuper de leurs enfants. Tutos maquillage et décoration intérieure, recettes de cuisine, « vlogs » documentant au détail près leur grossesse… Les « influenceuses », aux apparences si modernes, semblent hélas bloquées dans les ornières d’une féminité traditionnelle et passéiste.

A l’heure de la massification des réseaux sociaux, c’est un triste constat qu’il nous est donné de faire. Alors que la liberté (supposée) offerte par Internet aurait pu aider à donner un coup de pied aux stéréotypes de genre et offrir un boulevard aux femmes – comme aux hommes – désireuses de s’aventurer hors des « domaines » auxquels leur genre les assigne, chacun-e s’est sagement installé-e dans sa case traditionnellement réservée. Aux hommes les contenus sur les jeux vidéo, les sciences, la culture, la politique et les sujets de société, pendant que les femmes se chargent de la beauté, de la mode, de la nutrition (avec la perte de poids comme seul horizon) et l’éducation des enfants. Il existe bien évidemment des exceptions ; mais cela ne change rien au fait que chaque sexe a (ré)investi sur Internet les domaines auxquels il est socialement et culturellement assigné.

Les plus optimistes objecteront que les réseaux sociaux offrent un espace unique de parole pour les femmes (quand elles ne sont pas obligées de fermer leurs comptes pour cause de cyber-harcèlement – j’y reviendrai plus bas).

Mais doit-on voir cela comme un progrès, quand on voit à quoi elles en sont réduites ?

Une exaltation de la féminité normative

La multiplication des comptes « fitness » ou « body positive » (certes consacrés à la célébration de tous les corps féminins, ils n’en traduisent pas moins une obsession collective des femmes pour leur poids, leur corps, et leur apparence en général) sur Instagram pose à ce titre une vraie question. D’un côté, on peut se réjouir du fait que les femmes investissent un domaine – l’activité physique – traditionnellement dévolu aux hommes. Mais le fait que des femmes acquièrent du pouvoir (c’est-à-dire une popularité, une influence et un capital financier) en exploitant un diktat sexiste et notoirement néfaste est-il un progrès ?

Plus encore, doit-on se réjouir de voir des millions d’adolescentes rivées à leurs écrans, captivées par des vidéos de femmes qui, derrière leur posture « libérée », reproduisent et exploitent des normes patriarcales (se maquiller et faire du shopping pour être la plus belle possible, passer en revue les meilleures astuces, pratiques sportives et régimes pour maigrir, documenter sa grossesse au détail tout en célébrant la maternité comme étant l’apogée de la vie de toute femme, etc.) ? Que peut-on déduire de cette « division sexuelle » des domaines d’intérêt à l’heure du virtuel ?

La réalité, c’est que l’apparente modernité des réseaux sociaux et la liberté que ceux-ci promettent aux femmes ne sont qu’une jolie illusion. On ne se défait pas de milliers d’années de conditionnement patriarcal si facilement : même dans des lieux virtuels a priori exempts des normes sexistes « de la vraie vie », le conservatisme rôde, prêt à reprendre la main à tout moment. Ainsi, les codes de la féminité ne s’arrêtent pas à la porte d’Internet. Le virtuel n’est finalement qu’une extension du réel, et c’est pour cette raison que les injonctions sexistes et la division sexuelle du travail et des tâches ne sauraient se diluer dans l’eau trouble des réseaux sociaux.

De plus, l’audience à laquelle on s’adresse sur Internet (nécessairement plus large que son cadre privé) et la pression de se savoir potentiellement scruté.e par de nombreuses personnes engendrent une forte pression, à laquelle il est aisé de répondre en se conformant aux codes sociétaux en vigueur. Est-ce un hasard si les « influenceuses » les plus connues correspondent toutes aux standards de la féminité conventionnelle ? Elles sont jeunes, minces, soigneusement maquillées, coiffées, habillées, épilées : la femme parfaite telle que décrite par le patriarcat. Non pas que se maquiller ou s’intéresser à la mode soit un mal : c’est l’aspect systémique et l’absence de diversité dans les modèles proposés aux jeunes filles qui doit être considéré comme un problème.

Quel message cette exhibition de modèles uniformes (censés représenter l’acmé de la réussite féminine) renvoie-t-il aux femmes ? Hors d’une féminité conventionnelle exacerbée, point de salut ?

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La blogueuse beauté et entrepreneure Huda Kattan

On peut également s’interroger sur l’envers du décor. Derrière les images léchées des réseaux sociaux, derrière cette vitrine alléchante d’une vie a priori parfaite, ne peut-on pas imaginer la pression monumentale que les « influenceuses » portent sur leurs épaules pour être tout le temps belles, minces, apprêtées, heureuses, épanouies ? Les ravages de la chirurgie esthétique, des troubles alimentaires, de l’anxiété, de la pression sociale existent aussi (et surtout ?) chez ces femmes que l’on pense intouchables, car supposément parfaites.

Chasse gardée

Si le nombre de blogueuses beauté et « lifestyle » donne le tournis, les femmes influentes dans la sphère virtuelle de la culture, des sciences, de la politique, de l’économie (des domaines traditionnellement considérés comme « masculins ») se font rares. Pourtant, Internet – et la société en général – aurait tout à gagner à voir des femmes exposer leur savoir plutôt que leur corps sculpté par de nombreuses heures de gym et leur maquillage parfaitement exécuté. Les rares qui s’y attellent sont souvent, hélas, rappelées à l’ordre pour occuper une place qui ne leur revient pas. Quoi qu’elles disent, et quelle que soit la pertinence de leurs propos, c’est souvent leur physique que l’on commente en premier lieu. Elles sont ainsi ramenées à leur condition de femme, nécessairement inférieure. Importune, intruse, indésirable. De fait, si elles ne sont pas jolies, elles n’ont pas le « droit » de s’exposer ; et si elles sont au contraire trop jolies, elles manquent cruellement de crédibilité.

Le fait que le script du genre se répète et se rejoue à l’infini, même dans des espaces neutres, a priori affranchis de nos normes sociétales, témoigne de son importance souveraine. Et de la difficulté qu’il y a à s’en échapper, même juste un peu. Le genre est un territoire, qui obéit à une cartographie stricte. Ses frontières sont résolument étanches. Ses règles inflexibles.

Les femmes ont fièrement investi les réseaux sociaux, et elles y sont plus visibles que jamais : ce devrait être un progrès. Mais le fait qu’elles affluent massivement vers les champs du corps, de la beauté, du soin témoigne aussi d’une forme de résignation face aux contraintes du genre. Et d’une forte léthargie de la société, peu prompte à faire la révolution en ce qui concerne les stéréotypes sexués.

On peut aussi voir cette mise en exergue sur les réseaux sociaux d’une féminité normative – et donc forcément restreinte, dans le fond comme dans la forme – comme un retour en arrière. Ou, du moins, comme un statu quo mortifère. Car pendant que les femmes louent leurs qualités de bonnes ménagères sur Instagram, le patriarcat se frotte les mains : nul besoin de propagande pour les convaincre de rester à la place qui leur a été assignée, elles s’en chargent elles-mêmes ! Les mécanismes de mimétisme social s’occupent du reste, et l’acceptation collective de ce que doit être la féminité « standard » fait boule de neige.

Le retour en force de la maternité

L’avènement des réseaux sociaux a aussi remis au goût du jour la vieille figure traditionnelle de la « maman » (ou « mom » en anglais, car s’exprimer en anglais sur Facebook ou Instagram fait toujours plus chic), qu’on croyait pourtant enterrée dans sa cuisine sous une pile de marmites refroidies. Las : les injonctions à la maternité n’ont paradoxalement jamais été aussi fortes que depuis la popularisation des réseaux sociaux, vitrines pailletées d’une vie arrangée, maquillée, frelatée. Pour prétendre à une vie remplie et digne d’intérêt quand on est une femme, il faut donc être enceinte ou avoir des enfants (ça tombe bien : c’est la suite logique). Dans ce cas, il convient de partager les images de son bonheur (la maternité est uniquement synonyme de bonheur sur les réseaux sociaux) à coups de hashtags agressifs qui se déclinent à l’infini : #mom, #momlife, #motherhood, #maternity, #kids, #momstyle, #momtobe, etc. Les enfants sont ainsi instrumentalisés pour exposer à sa communauté un bonheur sans failles et une vie épanouie, tous les aspects moins glamour de la chose étant savamment occultés.

Sur Instagram, point de cuisine sale, de fatigue, de gastro hivernale, de poches sous les yeux, de chaussettes qui traînent, d’émotions négatives, de disputes qui tournent mal : si on n’en parle pas, c’est donc que cela n’existe pas. La vie domestique, nécessairement dévolue aux femmes, ressemble à un havre de paix brodé de fil d’or.

Le danger ? La diffusion massive d’un modèle rétrograde et culpabilisant de ce que doit être la « bonne » féminité. Et un retour en arrière qui se pare d’atouts glamour, après tant d’années de lutte pour avancer vers des horizons moins restreints. Comme si les injonctions à la domesticité n’étaient pas déjà suffisamment fortes pour les femmes hors du cadre virtuel. Comme s’il n’était possible d’être une femme, une vraie, qu’en la possession de tout un attirail normatif fait d’enfants aux joues roses, de petits fours colorés et de bouquets de fleurs luxuriants.

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Mince, enceinte et sportive : la femme idéale selon Instagram

Le risque, c’est que les réseaux sociaux renvoient sournoisement les femmes à la maison, en mettant en exergue une conception rétrograde – et faussement glamour – de la féminité.

S’exposer mais pas trop : la menace du cyber-harcèlement

Les journalistes Nadia Daam, Anaïs Condomines et Marion Séclin, la gameuse Kayane…. Ces dernières années, de nombreuses femmes publiques ont été prises à partie par des trolls dont la violence – et la misogynie crasse – n’a hélas rien de virtuel. Leur « tort » ? Avoir osé exprimer des opinions féministes peu populaires, ou – sacrilège ! – s’être aventurées sur des territoires traditionnellement réservés aux hommes. Les insultes, menaces, commentaires et photomontages dégradants publiés sur Internet se prolongent bien souvent dans « la vie réelle » par des actes de harcèlement concrets, ce qui accentue encore le sentiment d’insécurité de la victime.

Le cyberharcèlement ne concerne pas uniquement les femmes exerçant un métier public, bien que leur visibilité accrue les expose tout particulièrement : n’importe quelle femme, de n’importe quel âge et n’importe quel statut est susceptible d’être prise pour cible. Car Internet tolère les femmes, à condition qu’elles correspondent aux codes édictés par le système patriarcal : si elles sont grosses, si elles ne s’épilent pas, si elles ne correspondent pas aux canons de beauté actuels, si elles tiennent un discours un peu trop innovant, si elles s’emparent d’un sujet traditionnellement réservé aux hommes (et leur font l’affront d’être meilleures qu’eux), si elles sont féministes, elles n’ont pas droit de cité et les nombreux salopards présents sur la Toile le leur feront savoir à coups de menaces de viol et de mort. Dans une relative impunité, jusqu’à présent.

En somme, la situation des femmes sur le Net n’est qu’une extension de celle de la « vraie vie », où les femmes peuvent théoriquement circuler librement, exercer n’importe quelle profession, s’habiller comme elles le souhaitent, mais restent soumises à une liste d’injonctions et de codes normatifs très rigides. S’exposer, mais uniquement dans un cadre prédéfini. S’exprimer, mais pas trop. S’assumer, mais dans la retenue et la pudeur. Partager son point de vue, mais seulement s’il correspond à ce qui est socialement acceptable pour une femme. Empiéter sur les territoires masculins que sont le Savoir, l’Expression et l’Exposition publique, mais sans trop de panache, d’ambition, de fierté, et surtout pas dans un esprit de conquête.

Doit-on, dès lors, s’étonner que les femmes qui ont le courage – car il en faut – de s’exposer sur Internet préfèrent rester dans les cases rassurantes qui leur ont été assignées ? Doit-on s’étonner de la présence massive des femmes dans les domaines traditionnels de la beauté, la maternité, la décoration, la lecture (de romance ou de chick lit, forcément), lorsqu’on connaît le prix à payer pour s’écarter des normes de genre ? La division sexuelle du travail sur les réseaux sociaux est-elle si surprenante, au regard de la pression qui pèse sur les femmes à se conformer à ce que doit être la « bonne » féminité ?

Finalement, les réseaux sociaux et Internet en général ne sont rien de moins qu’une réplique exacte de notre société structurée par des codes sexistes : une Agora où les hommes sont visibles et libres de s’exprimer sur une variété de sujets, pendant que les femmes, ces citoyennes de seconde zone, occupent les recoins qu’on a bien voulu leur accorder.