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Pères absents : quand le mal(e) est fait

 

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Crédit illustration : Giuliajrosa ©

 

Le 18 septembre dernier, à l’occasion de la Journée internationale du Pardon (oui, ça existe), l’animateur Benjamin Castaldi présentait dans l’émission Touche pas à mon poste ses excuses à ses fils pour n’avoir pas été « assez présent ». « Quand on vit ses histoires d’amour, il y a forcément des victimes, parce qu’on pense à soi, on est égoïste. (…) C’est évident qu’ils ont senti que je n’étais pas présent, mais maintenant ça va mieux, je suis content », a t-il déclaré, très ému. Des larmes (de crocodile ?) qui ont touché certain.es téléspectateurs et téléspectatrices, et qui en ont agacé d’autres.

 

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Benjamin Castaldi sur le plateau de TPMP, le 18 septembre 2019

Qu’elles soient sincères ou savamment mises en scène, les larmes de Benjamin Castaldi permettent en tout cas de mettre sur la table un problème politique dont on parle peu, et qui a pourtant une importance cruciale dans la lutte pour l’égalité des sexes.

Et ce problème, ce sont les pères démissionnaires.

 

Ça s’en va, et ça revient

Les statistiques nous le disent : de manière générale, les pères ne modifient guère l’organisation de leur vie (qu’il s’agisse de leur activité professionnelle ou de leurs loisirs) à la naissance d’un enfant. Après tout, pourquoi le feraient-ils ? La société n’entretient aucune exigence particulière à leur égard, si ce n’est d’assurer la subsistance du foyer.

En revanche, une femme sur deux réduit ou cesse temporairement son activité professionnelle après une naissance (les statistiques de l’INSEE n’évoquent pas la charge mentale, mais cet élément est également à prendre en compte…).

Beaucoup de mères se retrouvent donc seules (ou presque) à gérer l’éducation des enfants, pendant que papa continue à grimper les échelons professionnels et à jouer au tennis le samedi matin. Il travaille beaucoup. Il n’est pas souvent là. Sa carrière lui prend beaucoup de temps. Etc, etc.

Air connu. Schéma classique.

Pourtant, nombre de pères se montrent (étonnamment) plus disponibles une fois que les gamins ont grandi, et qu’il devient possible de partager avec eux des activités enrichissantes : voyages, sport, visites au musée, etc. Comme Benjamin Castaldi, ils se félicitent, l’œil humide, de « rattraper le temps perdu ».

Facile.

Oui, facile de réintégrer la parentalité une fois que tous les obstacles (sommeil fragmenté, crises de nerfs, couches pleines, réunions parents-profs à honorer, etc) ont été balayés, et qu’il ne reste que le meilleur à prendre. Facile, trop facile de pleurer sur la culpabilité que l’on ressent de n’avoir pas été « assez présent » … Tout en ayant, à l’époque, volontairement décliné la possibilité de l’être.

Car il faudrait être de mauvaise foi pour dire le contraire : passer du temps avec un.e ado de 17 ans n’est pas la même chose que de s’occuper d’un.e enfant de 4 ans. Et oui, disons-le, jouer au football avec son fils ou faire visiter le musée d’Orsay à sa fille est plus exaltant que de changer une couche ou faire avaler sa purée de carottes à un enfant geignard.

Facile, donc, de revenir quand le plus gros du travail a été réalisé. Qu’il ne reste que les week-ends à Madrid, les parties de tennis ou de cerf-volant, les déjeuners au restaurant (sans grumeaux dans les cheveux), les concerts, la piscine, le shopping, le bricolage, bref, la partie « fun » de la parentalité.

Par qui ce fameux « temps perdu » a t-il été géré ? Qui a comblé les interstices, qui a assuré le travail d’éducation, qui a mis sa carrière entre parenthèses pour rester disponible, qui a bravé les inévitables tempêtes ? Bingo : les mères. Avec, à la clé, son lot de sacrifices et de renoncements : carrières morcelées (et donc, à la fin du parcours, retraites insuffisantes), absence de temps pour soi et ses loisirs, salaires tronqués, dépendance économique… Ainsi, la désertion des pères (et, par conséquent, l’engloutissement des femmes dans la maternité) constitue l’une des sources les plus évidentes de l’inégalité des sexes.

Quand les pères s’éclipsent, ce ne sont pas seulement les enfants qui trinquent – les mères aussi.

Certes, mieux vaut tard que jamais : un père retardataire vaut certainement mieux que pas de père du tout. Mais l’indisponibilité des pères (notamment lorsque les enfants sont petits, et en particulière demande d’attention) engendre pour les femmes une situation où elles se trouvent contraintes de se sacrifier. Or, a t-on vraiment envie de continuer à vivre dans un monde où la moitié des habitant.es est entravée ?

Et surtout, osons poser la question qui fâche : aurait-on eu les mêmes réactions attendries face à une mère qui avouerait, entre deux sanglots, ne pas s’être occupée de ses enfants lorsqu’ils étaient petits… ?

 

Papa, où t’es : une absence préjudiciable

Nombre de réacs estomaqués que les femmes puissent revendiquer leur autonomie (et leur droit à vivre pleinement leur vie, sans sacrifices ni concessions) recourent souvent à « l’argument » selon lequel un enfant privé de sa mère, parce qu’elle a l’audace de travailler ou d’avoir des activités extérieures, aurait toutes les chances de mal tourner. Et de renchérir sur le déclin de notre civilisation, forcément causé par la libération des femmes et leurs égoïstes désirs d’indépendance (lire à ce sujet le brillant essai Backlash de Susan Faludi).

Cet argument est évidemment fallacieux. Pour commencer, les études prouvent que les enfants dont les deux parents travaillent sont plus heureux et réussissent mieux que ceux dont la mère ne travaille pas.

Et cela semble logique : quoi de mieux pour un enfant que de voir ses parents s’épanouir en dehors du foyer, et d’avoir sous les yeux des modèles d’adultes menant une vie autonome ?

Mais ce n’est pas où je veux en venir. En réalité, l’absence de n’importe quel parent (qu’il s’agisse du père ou de la mère) dans un couple de deux personnes est préjudiciable pour les enfants. Par « absence », je n’entends pas seulement l’absence physique prolongée, mais aussi et surtout l’indisponibilité émotionnelle. Le fait de ne rien partager, de ne pas se tenir au courant de la vie de l’enfant, de ne pas s’en occuper au quotidien, de ne pas prendre le temps nécessaire à la construction d’un lien filial.

Et l’excuse du travail (« je travaille dur pour rapporter de l’argent à ma famille ») a bon dos : pour de nombreux hommes, elle masque surtout l’absence de volonté de s’investir dans la vie familiale, avec son invariable lot de contraintes et d’agacements.

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Plusieurs études ont montré que l’absence des pères (j’imagine néanmoins que cela vaut pour tout parent, peu importe son sexe et son « statut ») avait de nombreuses conséquences sur le développement des enfants :

♦ Déficiences en matière de confiance en soi et de sécurité émotionnelle, peur accrue de l’abandon

♦ Problèmes scolaires

♦ Délinquance

♦ Risques accrus de consommation d’alcool et/ou de drogues

♦ Effets négatifs sur la santé mentale (risques accrus d’anxiété, de dépression et de suicide)

♦ Difficultés à établir des relations amoureuses stables et pérennes,
Etc.

Bien évidemment, il ne s’agit que de tendances générales : tous les enfants ayant grandi sans la présence d’un de leurs parents ne vont pas mal.

Mais c’est avant tout une question de logique : peut-on vraiment s’étonner qu’un enfant ayant bénéficié d’une présence et d’une attention (à peu près) égales de la part de ses deux parents soit plus heureux et équilibré qu’un enfant dont l’un des parents a été démissionnaire ?

Je le constate autour de moi. Né-es de pères eux-mêmes nés dans les années 50/60, nous sommes nombreux et nombreuses à avoir grandi dans l’ombre d’un père physiquement et émotionnellement lointain, incapable d’effectuer la moindre tâche se rapportant à ses enfants et de suivre le lent déroulé de leurs vies, avec ses rappels de vaccin, ses achats de fournitures scolaires, ses inscriptions au judo, ses maillots de bain mouillés à étendre, ses rendez-vous à honorer.

Parfois, ils pensaient se racheter en nous emmenant à la plage, le samedi matin, ou en nous ramenant une peluche de l’aéroport de Londres. Mais comme toutes les choses partielles, rares, intermittentes, qui ne s’inscrivent pas dans une temporalité suivie, elles n’avaient pas vraiment d’effets. Elles ne créeront à la fin qu’un lien étrange et distendu, échouant à nourrir notre mémoire d’adulte, à la parsemer de souvenirs réconfortants – à nous fournir le socle auquel nous pourrons amarrer nos corps qui ont grandi.

Ces demi-présences créent de nombreux dysfonctionnements, rancœurs et frustrations à peines enfouies, et des adultes qui peinent à s’épanouir sans trop savoir pourquoi ils sont bancals, hésitants – comme une chaise à qui il manquerait un pied.

Seul-es gagnant-es dans cette affaire : les psys, qui plus tard les voient débarquer en grand nombre dans leurs cabinets

 

*

Oui, c’est vrai, élever des enfants n’est pas toujours une partie de plaisir. Oui, c’est exact, la vie de famille est loin d’être une succession de délices ininterrompus. Mais en même temps, personne n’a jamais forcé qui que ce soit à fonder une famille. Réfléchissons à ce que nous voulons vraiment. Avons-nous la volonté de nous rendre disponibles pour nos (futurs) enfants ? Une potentielle vie de famille peut-elle s’accorder avec notre mode de vie – et surtout, nos envies ? Nous vivons à une époque où nous avons le choix. Où les trajectoires de vie peuvent prendre des formes multiples. A nous de choisir celle qui nous convient le mieux.

Et, surtout, n’oublions pas l’aspect politique du sujet. L’égalité entre les femmes et les hommes ne peut advenir tant que les pères continuent à déserter. Tant que l’un des parents peut se faire porter pâle en toute impunité. Nous vivons dans une société qui accepte, voire encourage ce déséquilibre. Mais cela ne signifie pas pour autant que nous devons le perpétuer.

Puissent, alors, les nouvelles générations de pères prendre conscience des bienfaits de l’égalité.

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Comment le sacrifice des femmes profite aux hommes

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Vous connaissez sans doute l’adage : « derrière chaque grand homme, il y a une femme ».
A première vue flatteuse, cette expression met pourtant en exergue une réalité peu amène : celle du sacrifice féminin.
Un sacrifice que l’on n’a eu de cesse de banaliser, voire romantiser, dans le but non avoué de le rendre désirable aux yeux des femmes.
Et pour cause : le renoncement féminin est l’un des piliers sur lesquels s’appuie le système patriarcal.

 

Les femmes de l’ombre

Dans la bande dessinée « I’m every woman », l’illustratrice Liv Stromquist fait la liste (non exhaustive) des « pires petits amis de l’histoire ». Parmi eux figure le réalisateur suédois Ingmar Bergman, qui a eu six épouses et neuf enfants. Chacune de ses compagnes était douée d’un talent artistique (elles étaient respectivement chorégraphe, pianiste, actrice…), mais la maternité les a condamnées à rester dans l’ombre de leur conjoint, qui pendant qu’elles s’occupaient des enfants avait toute latitude pour s’adonner à son art.
« Pendant que toutes ces femmes s’occupent des enfants d’Ingmar Bergman dans leurs maisons et appartements, Ingmar peut se consacrer à son travail« , écrit ainsi l’illustratrice.

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Nul besoin de s’appeler Ingmar Bergman pour bénéficier d’un tel privilège : le schéma de la femme qui sacrifie ses ambitions personnelles pour que son compagnon puisse réaliser les siennes est tout ce qu’il y a de plus classique.

C’est un fait : la plupart des « grands hommes », selon l’expression consacrée, ne peuvent conquérir le monde (ou partir en haute mer, ou écrire des livres, ou sauter d’un avion à un autre, ou peindre des tableaux, ou s’épuiser 12h par jour dans un travail qui leur permettra ensuite de monter dans la hiérarchie) qu’avec le soutien logistique et/ou émotionnel de leur compagne.

Ce soutien peut prendre différentes formes, qu’il s’agisse de prendre en charge l’intendance domestique (éducation des enfants, tâches ménagères et administratives…) (il est vrai que l’on conquiert plus facilement le monde quand on est repu et qu’on a des vêtements propres) ou de prendre une part active dans les réalisations du conjoint, contribuant ainsi à son succès tout en restant dans l’ombre.

Un exemple classique et bien connu est celui de la « femme de l’écrivain ».  Ainsi, l’épouse de l’écrivain colombien Gabriel Garcia Marquez, Mercedes, soutint financièrement leur famille pendant que ce dernier rédigeait son célèbre livre « Cent ans de solitude ». Lorsque le manuscrit fut rédigé, l’écrivain se rendit compte qu’il n’avait pas assez d’argent pour l’envoyer à un éditeur. Mercedes vendit alors plusieurs appareils ménagers pour permettre à son époux d’envoyer son manuscrit, et de devenir ensuite l’écrivain célèbre que l’on connaît.

Sophia, épouse de l’écrivain Léon Tolstoï, ne cessa quant à elle de soutenir son mari pendant toute sa carrière, jouant tour à tour les « manager, assistante personnelle, infirmière et éditrice ». Elle consacra sa vie à recopier et corriger les manuscrits de son époux – tout en élevant leurs 13 enfants, dont 4 morts en bas âge.

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Qui a déjà entendu parler de Lee Miller ? Modèle et photographe de talent, l’histoire se souvient surtout d’elle comme la compagne, muse et assistante de Man Ray. Ses propres oeuvres ont été largement oubliées. Pourtant, de nombreuses photos prises à l’époque où le couple vivait à Paris et signées du nom de Man Ray, auraient en réalité été prises par Lee Miller…

Ce sont les femmes des « hommes d’affaires » et autres « capitaines d’industrie », toujours entre deux avions ; ce sont les épouses des artistes, qui sans calme ni silence ne pourraient créer ; ce sont aussi les premières dames, figures mythiques de ce qu’on appelle « la femme de l’ombre », qui consolent, soutiennent, conseillent et veillent sur leur puissant époux. Qui l’aident à se régénérer dans l’ombre, pour qu’il puisse mieux prendre la lumière.

Ce sont les femmes qui abandonnent leur carrière pour que leur conjoint puisse se consacrer pleinement à la sienne.

Ce sont les femmes qui encouragent, soutiennent, conseillent diverses oeuvres et lectures, se transforment en reines du shopping pour relooker leur époux, tapent lettres ou manuscrits à l’ordinateur, prennent les rendez-vous, s’occupent des enfants, gèrent l’intendance domestique, surveillent la santé, le repos et le régime alimentaire dudit époux, écoutent les plaintes et apaisent les blessures. Qui prodiguent ce qu’on a longtemps nommé « le repos du guerrier ». Qui « coachent » et dorlotent leur conjoint pour qu’il puisse recharger ses batteries dans le cocon intime et y puiser toute la force dont il a besoin dans son activité publique.

Ces femmes prennent une part active dans les réalisations de leur conjoint, mais elles ne reçoivent aucune gratification pour cela. Pourtant, peu d’hommes de pouvoir, de leur propre aveu, auraient pu réussir sans le soutien (émotionnel et/ou logistique) de leur compagne. Mais l’Histoire n’a que peu de considération pour celles qui, dans l’ombre, tirent vaillamment les ficelles.

Ainsi, le problème, c’est que les efforts et les talents de ces femmes ne leur profitent pas directement. Elles font offrande de leurs dons à une tierce personne ; elles acceptent tacitement que leur mémoire ne soit jamais célébrée. Pendant que leur conjoint bénéficie des soins qu’elles leur ont prodigué, prend la lumière et reçoit les éloges, elles restent confinées dans la case « femme de » dans laquelle on les a rangées.

En somme, elles vivent au travers d’un homme, à qui elles offrent leurs ambitions et leurs compétences. Elles restent dans l’ombre, dans le silence : leur nom, leurs talents et leur individualité ne seront jamais reconnus.

 

Le sacrifice comme destin

Le cliché sexiste veut que les femmes soient obsédées par le mariage. Mais en réalité, ce sont les hommes qui ont le plus à y gagner.

Des recherches ont en effet montré que les « bénéfices du mariage » (en termes de bonheur, de finances et de santé mentale) allaient tout particulièrement aux hommes. 

Les hommes mariés (note : l’étude a été menée sur une population américaine) sont ainsi en meilleure santé et vivent plus longtemps que les hommes célibataires. Plus un homme reste marié longtemps, plus son espérance de vie augmente. 

Par ailleurs, les hommes seuls se suicident deux fois plus que leurs homologues en couple et sont beaucoup plus exposés à la dépression et aux maladies mentales. Les femmes mariées, en revanche, ne sont pas mieux loties que les femmes célibataires sur le plan de la santé physique et mentale. Elles sont par ailleurs, en majorité, les initiatrices des divorces.

Ou comme écrivait le sociologue américain Jessie Bernard en 1982 dans « The future of marriage » : « Il n’est guère de résultat plus cohérent, plus net, plus convaincant que la supériorité parfois écrasante et toujours impressionnante des hommes mariés sur les hommes seuls dans la plupart des indices démographiques, psychologiques ou sociologiques. Malgré les innombrables plaisanteries et la longue liste de griefs que le mariage suscite chez les hommes, il est le plus grand bienfait qui puisse leur être accordé ».

En effet, dans la mesure où ce sont en grande majorité les femmes qui s’occupent des tâches ménagères et administratives et de l’éducation des enfants (charge mentale je crie ton nom), le mariage ou tout simplement la mise en couple est souvent une aubaine pour les hommes. Libérés des tracas administratifs et de l’intendance du quotidien, tout en étant soutenus émotionnellement, ils ont ainsi toute latitude pour se consacrer à leurs projets.

C’est une évidence : il est plus facile de se lancer dans la politique, l’art ou les affaires quand on est délesté des basses contraintes du quotidien (mine de rien, préparer ses repas, repasser ses chemises, nettoyer régulièrement la baignoire et s’occuper d’éventuels enfants prend du temps) et que l’on peut se permettre de passer de nombreuses nuits loin de chez soi. Quoi de mieux, alors, que de valoriser – ou a minima légitimer – la « nature sacrificielle » de « la femme » ? Les grandes religions monothéistes en ont fait leur cheval de bataille, au travers de textes exaltant le dévouement et l’abnégation féminines. Et la société a suivi.

D’un point de vue structurel, le système patriarcal (en tant que système dans lequel les hommes se partagent le pouvoir) se maintient ainsi sans heurts. Mieux encore, il se maintient avec le consentement de celles qu’il oppresse. Pratique, non ?

Mais pour les femmes, ce sacrifice a un coût. Carrières avortées, difficultés financières, retraites tronquées (en 2017, tous régimes confondus, les pensions des femmes étaient 30% inférieures à celles des hommes, un écart qui grimpe à 42% si on retranche les pensions de réversion versées en cas de décès de leurs maris), mais aussi fatigue, rancoeur, frustration… On connaît tous l’archétype du couple composé d’un homme « qui fait carrière » et d’une femme qui le suit dans ses aventures, au mépris de ses propres désirs et ambitions, ce qui résulte bien souvent en un ressentiment latent.

Pourquoi, alors, les femmes continuent-elles largement à se sacrifier ? Rappelons qu’en France, plus d’une mère sur deux d’enfants de moins de huit ans s’est arrêtée de travailler après la naissance de ses enfants ou a réduit temporairement son temps de travail, c’est-à-dire au moins un mois au-delà de son congé de maternité. Seulement 12 % des pères ont modifié leur temps d’activité au-delà de leur congé de paternité… Enfin, parmi les cinq millions d’emplois à temps partiel, 76% sont occupés par des femmes, qui espèrent ainsi mieux concilier vie de famille et vie professionnelle. Personne n’attend d’un nouveau père qu’il freine ou arrête son activité pour s’occuper de son enfant : en revanche, cette attente pèse lourd sur les femmes.

Il ne faut pas sous-estimer le poids des attentes et des normes sociales, qui diffèrent fortement selon le genre. Une femme avec enfants qui travaille 50h par semaine est une « carriériste » qui apportera misère et infortune à son foyer, mais un homme dans la même situation est un héros qui bosse dur pour le bien de sa famille. Par ailleurs, inégalités salariales et division sexuelle du travail obligent, les femmes sont souvent moins rémunérées que leur conjoint – ou n’ont tout simplement pas les mêmes perspectives de carrière. Le « choix » (qui, on l’aura compris, n’en est pas un) est donc vite fait lorsqu’il s’agit de réorganiser la cellule familiale…

Par ailleurs, on l’a évoqué plus haut, le sacrifice féminin est encore et toujours valorisé – quoique cela tend peu à peu à changer. En tout état de cause, le travail de care échoit encore majoritairement aux femmes qui ont appris depuis leur plus jeune âge à être « serviables » et à se soucier des autres. Nous offrons aux petites filles des poupons à cajoler et des aspirateurs miniatures, qui les préparent lentement mais sûrement à un destin domestique où l’ambition professionnelle est vue comme l’apanage de l’autre : le mari, le conjoint, le partenaire.

Nous apprenons aux femmes à préférer l’ombre à la lumière, à voir dans l’effacement et le sacrifice une preuve d’amour ou de respectabilité, à modérer leurs ambitions ou tout simplement à transcender celles-ci au travers de la vie des autres (leur conjoint, leurs enfants…). Le problème, c’est qu’en faisant cela, elles restent des citoyennes de seconde zone : elles ne se réalisent pas, ne s’émancipent que partiellement. Coincées dans une zone intermédiaire, elles ne disposent pas d’existence autonome. Et pendant ce temps-là, les hommes triomphent… sur le dos de la résignation féminine.

Qui sait ce que les femmes auraient accompli au cours de l’Histoire si les rôles avaient été inversés ? Ou si, à tout le moins, elles avaient aussi bénéficié de ce soutien émotionnel, psychologique et matériel qu’elles ont toujours prodigué aux hommes ?

 

Peut-être, alors, pourrait-on rappeler à nos amies, nos sœurs et nos filles que le sacrifice n’est en rien désirable lorsqu’il est unilatéral ; que dans le cadre du couple, il peut être nécessaire de faire des concessions parfois, à condition qu’elles soient réciproques et ne lèsent personne sur le long-terme.

Leur rappeler qu’elles sont des êtres pleins et entiers, et qu’elles méritent de se réaliser. Mais aussi et surtout, et c’est toute la difficulté dans un monde de plus en plus précaire, qu’il est nécessaire pour les femmes d’avoir cette « chambre à soi » dont parlait l’écrivaine Virginia Woolf dans son livre éponyme : c’est à dire de disposer, dans la limite du possible, de temps, d’argent et de projets personnels qui leur permettent de se réaliser en tant qu’individus.