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Quelque chose de pourri dans la masculinité

 

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Juste un « rapide » article pour évoquer l’affaire de la « Ligue du LOL » (qui est quand même, au-delà de son aspect tragique, du pain bénit pour la réflexion féministe…)

Pour celles et ceux qui auraient réussi à passer à côté (!), voici un bref rappel des faits :

La ligue du LOL est au départ un groupe Facebook privé, créé en 2009 par un journaliste. Il réunissait « une trentaine de personnes, pour la plupart issues de nombreuses rédactions parisiennes, du monde de la publicité ou de la communication », selon le journal Libération qui a révélé l’affaire. Les membres de ce groupe ne se contentaient pas d’échanger en privé : ils organisaient aussi des blagues téléphoniques et des « raids » de harcèlement, sur Twitter notamment, et envoyaient des insultes, des railleries et des commentaires dégradants à leurs nombreuses cibles (des femmes en majorité, mais aussi quelques hommes). Cela a duré plusieurs années, au cours desquelles les victimes ont souvent été « contraintes » de quitter les réseaux sociaux, sans parler des conséquences parfois dévastatrices sur leur estime d’elles-mêmes.

Ces faits de harcèlement n’auraient rien « d’exceptionnel ». Suite à ces révélations, des étudiantes de l’école de journalisme de Grenoble ont témoigné de l’existence d’un groupe Facebook privé dans lequel certains de leurs camarades postaient du contenu à caractère sexiste (photos, commentaires dégradants, insultes, etc), visant principalement les femmes de l’école – élèves et professeures.

Des faits similaires ont également été dévoilés au sein des médias Vice et Huffington Post.

Mais le milieu du journalisme n’est pas le seul à être en cause. Ne nous leurrons pas : des « ligues du LOL », il en existe partout – dans les médias, les grandes écoles, les entreprises, la politique, et tous les lieux de pouvoir en général. Elles ne sont que l’expression d’une domination masculine qui entend bien résister à la mixité et à la prise de pouvoir des femmes. Une sorte de « backlash » organisé, qui compte sur la force du groupe pour mieux régner.

Au-delà d’une possible réflexion sur la classe sociale (il y aurait sans doute des choses à dire sur les milieux privilégiés, sur le sentiment de toute-puissance et d’impunité qu’éprouve « l’élite » intellectuelle de la société), cette affaire est surtout l’occasion de réfléchir à la domination masculine et à la façon dont elle s’organise.

À mon sens, l’affaire de la « ligue du LOL » met parfaitement en exergue la façon dont certains hommes utilisent l’oppression en bande organisée pour structurer une solidarité masculine qui leur permet :

  • De renforcer leurs liens et leur sentiment d’appartenance, en se regroupant autour de « valeurs » communes
  • De s’entraider pour gravir les échelons et monter dans la hiérarchie
  • D’exclure tous ceux qui ne leur ressemblent pas, c’est-à-dire qui ne correspondent pas à une masculinité perçue comme représentant le « neutre » et l’universel. Et, ce faisant, de conserver leurs privilèges.

Ce « boys club » permet donc aux hommes de se coopter, se promouvoir, se protéger, et bien sûr de monter dans la hiérarchie – un système particulièrement efficace, puisqu’il ne se fonde ni sur le mérite ni sur les compétences.

Ainsi, la domination masculine est pyramidale. Ce sont des hommes qui se font la courte échelle, s’aident mutuellement à grimper, se recommandent les uns les autres, tissent une toile autour de leurs « adversaires » (les femmes, les gays, les « minorités ») pour mieux les exclure des sphères qu’ils entendent être les seuls à occuper.

Si la forme diffère (sexisme insidieux ou harcèlement, mépris voilé ou hostilité manifeste), le fond reste toujours le même. Le but est de créer et de nourrir un entre soi permettant d’obtenir (et, par la suite, de conserver) des privilèges, d’avancer dans sa carrière, d’infiltrer les sphères de pouvoir, de briguer les postes de direction, mais aussi – et c’est peut-être là sa fonction principale – d’attester de son adhésion aux codes de la masculinité traditionnelle. Et, ce faisant, d’affirmer son appartenance au groupe des dominants. 

L’identité masculine se construit encore et toujours sur l’esprit de corps, qui lui-même se fonde sur la dévalorisation de ce qui est « autre » – c’est à dire de ce qui n’est pas viril.  

Les homos ne sont pas virils, les femmes ne sont pas viriles, les hommes qui ne correspondent pas au modèle classique de la masculinité (conquérante, dure, exclusive, dominatrice, égocentrée) ne sont pas virils. Autant « d’ennemis » à combattre, que ce soit par la moquerie, l’insulte, l’exclusion et/ou le harcèlement.

Cette dynamique de groupe est particulièrement pernicieuse, puisqu’elle suggère qu’on ne peut devenir homme (et pas n’importe lequel : un homme, un vrai) qu’en exerçant une domination sur les autres. C’est cette virilité moutonnière, à la définition étroite et aux conséquences potentiellement destructrices qu’il faut aujourd’hui s’atteler à déconstruire.

On a beaucoup parlé ces derniers temps de masculinité toxique, en se représentant cette dernière comme le fait d’une poignée de ploucs mal éduqués, biberonnés au foot, à la bière, au rap misogyne et à la castagne à la sortie des boites de nuit.  Mais qu’on ne s’y trompe pas : celle-ci infuse aussi les milieux aisés, « intellectuels », éduqués, a priori ouverts d’esprit et sensibilisés aux questions de discriminations. Même si elle est capable de s’exprimer de manière adroite, voire châtiée, elle est basée sur la même idée archaïque : celle d’une supériorité masculine intrinsèque. De fait, elle est décorrélée de l’âge, de la profession et de la classe sociale. Seule son expression change.

La masculinité toxique, loin d’être nécessairement caricaturale, explicite et stéréotypée, avance donc aussi masquée sous les traits d’hommes progressistes, éveillés, voire même pro-féministes. Ne nous leurrons pas. Il en faut peu pour réveiller le sexisme latent, inoculé dès l’enfance. Il en faut peu pour que des hommes « normaux » se transforment en sentinelles médiocres de la domination masculine, le fiel aux lèvres et la volonté d’en découdre avec toutes celles et ceux qui aspirent aux mêmes chances, au même pouvoir, à la même considération qu’eux. Il en faut peu pour que l’effet de groupe, particulièrement fort lorsqu’il s’agit de « prouver » sa virilité, ne réveille les ardeurs misogynes de certains hommes.

*

S’il reste encore des gens pour affirmer que le sexisme n’existe plus, que l’égalité entre les femmes et les hommes est entérinée, cette triste affaire vient montrer tout le chemin qu’il reste à parcourir. Toutes les couches de masculinité purulente qu’il reste à arracher, tout le sexisme crasse qu’il faut encore désamorcer, toute l’éducation qu’il faut encore faire. L’entièreté d’un système à rebâtir.

Quelques jours après les premières révélations, plusieurs licenciements à l’encontre d’anciens membres de cette « ligue » ont déjà été prononcés. Les rédactions ne veulent plus prendre de risques : aujourd’hui, le sexisme, ça fait mauvais genre. Le mouvement #MeToo est bel et bien passé par là. Sans la puissance de cette lame de fond, et sans la prise de conscience collective qui a suivi, il y a fort à parier que cette affaire de harcèlement sexiste aurait été reléguée dans un fond de tiroir entre les onglets « blague potache » et « trucs de mecs immatures » – voire, serait restée tue à jamais.

Mais aujourd’hui, l’espoir est là.

L’espoir d’une société plus inclusive, dans laquelle le pouvoir est équitablement partagé et non plus concentré entre les mains de quelques mâles blancs qui se couvrent les uns les autres pour garder leur pré carré.

L’espoir d’un monde qui voit dans le sexisme, le racisme et l’homophobie, non plus des « blagues de gamin » ou des signes « d’immaturité » sans grande incidence, mais l’expression d’une bêtise crasse. 

L’espoir de pouvoir un jour abolir les codes de la virilité, pour qu’au-delà de l’adhésion contrainte à des normes de genre, il ne reste plus que la liberté d’être qui l’on veut.

L’espoir, aussi, que les rédactions dans lesquelles ces mecs ont proliféré comme des cafards engagent enfin un travail de diversification des profils recrutés et promus. Plus que jamais, nous avons besoin du talent et de la vision des femmes. Plus que jamais, nous avons besoin d’elles dans les postes de direction. Plus que jamais, nous avons besoin de pulvériser ce « boy’s club » qui agit en toute impunité – dans combien de sphères encore ?

L’espoir, enfin, que les milieux « intellectuels » cessent d’être gouvernés par une cohorte grouillante de petits caïds qui n’ont de brillant que leurs fronts apeurés maintenant que les langues se délient.

Maintenant que les femmes parlent.   

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Pourquoi les hommes ne peuvent pas être victimes de sexisme

 

 

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Depuis peu, je travaille dans le service « diversité » d’une grande entreprise – j’aurais peut-être l’occasion d’en reparler, il est possible que ce poste me fournisse de la matière pour de futurs articles… À cette occasion, donc, j’ai pris connaissance du fait que certains hommes exprimaient « leur difficulté d’être un homme au milieu de plein de femmes dans une entreprise » (NB : l’entreprise dont on parle compte… 23% de femmes dans ses effectifs) et leur « regret qu’on ne parle jamais des « hommes qui sont eux aussi victimes de sexisme ».

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Bon. Reprenons donc les bases – c’est l’heure de la fiche mémo féministe.

Passons sur l’individu qui éprouve des « difficultés à être un homme » dans une entreprise dont les effectifs ne comptent même pas un tiers de femmes, et concentrons-nous sur l’allégation selon laquelle les hommes seraient eux aussi victimes de sexisme.

En réalité, les choses sont très simples : non, les hommes ne peuvent pas être victimes de sexisme, tout comme les poissons ne peuvent pas voler. En premier lieu, il est important de savoir de quoi on parle, car les mots ont du sens. Qu’est-ce que le sexisme ? C’est une attitude discriminatoire fondée sur le sexe. Or, les hommes ne peuvent pas être discriminés sur la base de leur sexe puisque nous vivons dans un système patriarcal, c’est à dire créé par et pour les hommes, et encore largement dirigé par ces derniers. En tant que groupe social dominant les sphères politiques, économiques et culturelles, les hommes ne peuvent pas faire l’objet d’oppressions systémiques – cela paraît finalement logique.

Quelques exemples très concrets :

Un homme ne sera jamais écarté d’un processus de recrutement parce qu’il « est un homme ».

Un homme ne verra jamais sa légitimité remise en cause à cause de son sexe.

Un homme ne subira jamais le plafond de verre.

Un homme ne sera jamais réduit à son apparence physique et/ou son âge, au mépris de ses talents et compétences.

Un homme ne sera jamais discriminé parce qu’il a des enfants (au contraire  : en anglais, on appelle cela le « fatherhood bonus », soit le bonus de paternité), ou qu’il est susceptible d’en avoir.

Un homme qui monte son entreprise n’obtiendra jamais de financements moindres parce qu’il est un homme.

Un homme ne se fera jamais harceler sexuellement dans la rue ou le métro.

Un homme ne gagnera jamais moins d’argent qu’une femme à cause de son sexe.

Un homme n’aura jamais besoin d’adapter sa tenue en fonction de ses déplacements (« je dois prendre le métro tard ce soir ? alors je vais éviter de mettre ce pantalon qui me moule un peu trop les fesses »)

Un homme ne se verra jamais dire qu’il ne peut pas faire telle ou telle chose parce qu’il est un homme.

Etc, etc.

Tout cela ne signifie évidemment pas que les hommes ne peuvent pas être discriminés. Ils peuvent l’être sur la base de leur âge, de leur milieu social, de leurs origines, de leur apparence, etc, mais pas sur la base de leur sexe (et que l’on ne vienne pas me sortir le couplet habituel sur les malheureux hommes qui doivent payer un droit d’entrée en boite et sur les sites de rencontre : si c’est la seule « discrimination » dont vous pouvez vous prévaloir, estimez-vous heureux).

Si l’on parle plus spécifiquement de sexisme au travail, il me semble – corrigez-moi si je me trompe – que les ambiances délétères avec option attitudes discriminatoires et blagues sexistes à la machine à café ne ciblent que les femmes (1 sur 3 a déjà été victime de harcèlement sexuel au travail). Déjà, les blagues sexistes sur les hommes n’existent quasiment pas, et pour cause : les stéréotypes masculins sont considérés dans notre société comme « positifs » (les hommes sont courageux, forts, déterminés, résistants…), ce qui donne peu de matière pour les blagues dégradantes. En revanche, les stéréotypes et préjugés sur le genre féminin étant « négatifs » (les femmes sont frivoles, stupides, vénales, faibles, pleurnicheuses…), il est facile de les utiliser comme prétexte à des attitudes discriminatoires et d’en tirer matière à plaisanteries.

En réfléchissant deux secondes, je peux me souvenir d’une bonne dizaine de blagues sur les blondes, mais aucune blague sur les hommes ne me vient à l’esprit (si ce n’est cette blague misandre probablement très peu connue au-delà des cercles militants, dont je vous fais cadeau en cette période de Noël : quelle est la différence entre un homme cis et une boite de pâtée pour chien ? Dans la pâtée pour chien, il y a du cœur et de la cervelle). Voilà voilà.

Ce qui est vrai en revanche, c’est que les hommes peuvent être victimes des codes de genre… ceux-là même qui forment l’ossature du système patriarcal. Il ne faut donc pas parler de sexisme mais de masculinité toxique, ce concept théorique qui définit ce que sont les hommes – « les vrais ». La masculinité toxique regroupe tous ces codes de virilité délétères qui interdisent aux hommes de manifester de la tendresse et de la vulnérabilité, de pleurer, de s’écarter du chemin balisé de l’hétérosexualité, de demander de l’aide, d’avoir une vie en dehors de leur boulot, d’aller chercher leurs gamins à l’école, d’être pères au foyer, d’aimer le rose, les comédies romantiques et les bougies parfumées, etc. L’équation est simple : non viril = femme. Femme = ridicule. Et voilà où se niche le sexisme dans notre société : dans l’exaltation d’un genre (le genre masculin) au profit de l’autre (le genre féminin). Le jour où le genre féminin sera considéré comme le genre « supérieur », dans la théorie comme dans la pratique, alors nous pourrons commencer à évoquer l’existence d’un sexisme anti-hommes. Mais pour l’instant, nous en sommes très loin.

Les normes de « masculinité » (tout comme les normes de « féminité ») n’existent que parce que nous vivons dans un système qui exalte la binarité homme-femme, en prêtant à chaque genre des caractéristiques propres. Or, en contraignant les individus à se ranger dans des cases étroites, elles les empêchent d’être pleinement eux-mêmes, les amputent d’une partie de leur liberté d’être humain. Quand un homme souffre des attentes qui pèsent sur son genre, il n’est pas victime de sexisme, mais des normes genrées. Et ce sont deux choses tout à fait différentes.

D’ailleurs, le féminisme, en se battant contre les stéréotypes de genre, se bat aussi pour la liberté des hommes à être qui ils veulent. Vous pouvez nous dire merci, les mecs, de faire le sale boulot à votre place !

*

Les hommes doivent cesser de nous faire croire qu’eux aussi sont les victimes systémiques des violences sexuelles (les statistiques les contredisent aisément), qu’ils se sentent mal à l’aise, diminués et dégradés lorsqu’ils sont en présence d’une majorité de femmes, qu’ils souffrent de discrimination, de remarques libidineuses, de drague confinant au harcèlement, bref, qu’ils sont devenu le sexe vulnérable, leurs couilles recroquevillées face à la terrifiante puissance féminine. Ils doivent cesser de nous faire croire qu’il existe un équivalent chez les hommes du sexisme subi par les femmes, une symétrie parfaite du système de hiérarchisation des genres célébré par le patriarcat.

Car lorsqu’un homme est discriminé, humilié, agressé, frappé, menacé, harcelé, il ne l’est pas parce qu’il est un homme, c’est-à-dire à cause de la supposée infériorité de son genre. Et c’est là une différence nette avec les violences subies par les femmes, qui ne se perpétuent que parce qu’elles sont encore, à bien des égards, normalisées et légitimées par la société.

Bien sûr, un homme peut être violé, agressé et/ou harcelé sexuellement. Bien sûr, un homme peut être la victime de violences physiques ou morales. Aucun individu, quel que soit son sexe, n’est immunisé contre la violence d’autrui. En revanche, si l’on se place dans une perspective systémique, la violence commise à l’encontre des hommes n’est pas sous-entendue par un impératif de genre : c’est là la grande différence avec les violences faites aux femmes. C’est là, aussi, la variable qui fait du sexisme une discrimination dont seules les femmes peuvent être les récipiendaires.

Qu’est-ce que les hommes cherchent à dire, alors, lorsqu’ils se prétendent victimes de discriminations ? Quel message cherchent-ils à faire passer, quel ressenti expriment-ils ?

En réalité, il ne faut pas voir autre chose dans ces prises de parole que la traduction d’une gêne face à la perspective de l’égalité – perçue collectivement comme une menace. Cette parole n’est que le symptôme du refus des hommes de céder du terrain, une tentative de (re)prendre un pouvoir qu’ils pensent confisqué. Elle n’illustre pas autre chose que leur agacement face à l’ampleur croissante que prennent la parole, le pouvoir et la colère des femmes.

Le féminisme n’empêche aucunement les hommes de dénoncer les violences qu’ils ont subies, ni les normes de genre et injonctions à la masculinité qui les pénalisent. Bien au contraire : il leur laisse toute latitude pour le faire ! Mais le fait qu’ils ne prennent la parole qu’à l’instant où les femmes dénoncent les inégalités qu’elles subissent, comme par un jeu de miroir, laisse à penser que leurs intentions sont ailleurs. En somme, ces hommes ne parleraient pas tant pour défendre leurs intérêts… que pour décrédibiliser la parole des femmes.

Si le sexisme anti-hommes n’existe pas, quid alors de la misandrie ? Là encore, il convient de distinguer les deux. Comme nous l’avons vu, le sexisme est une attitude discriminatoire envers une personne en raison de son sexe et des stéréotypes qui s’y rattachent. La misandrie, en revanche, est une attitude de défiance, de haine et /ou de mépris envers les hommes. Les différentes entre ces deux notions sont nettes :

Le sexisme est collectif, c’est un système, une structure ; la misandrie est individuelle.

Le sexisme est répandu ; la misandrie est anecdotique.

Le sexisme oppresse ; la misandrie ne produit aucun effet systémique.

Autre différence, et pas des moindres : le sexisme et la misogynie tuent, au contraire de la misandrie qui évite les hommes la plupart du temps.

Par ailleurs, la misandrie naît souvent d’un vécu, d’un traumatisme ou d’une succession d’expériences négatives avec les hommes. Elle se développe très rarement ex nihilo, c’est-à-dire sans raison.

*

Le refus des hommes de prendre acte des inégalités de genre dit quelque chose de la façon dont s’exerce aujourd’hui la domination masculine. Elle n’est plus dans la revendication explicite, dans le rejet hostile, dans le cri sonore et violent. Non, le paradigme a changé : elle passe désormais par l’implicite, le déni souriant, la discussion plaisante, le sophisme aimable.

Qu’est-ce qui anime ces hommes ? Il y a la peur de l’égalité, en premier lieu. Mais aussi le manque de temps et de volonté pour s’éduquer sur la question, qui va de pair avec l’inconfort procuré par le fait de regarder la réalité en face. Et puis, soyons honnêtes : la plupart des hommes n’en ont surtout rien à foutre. C’est simple, ils ne sont pas (directement) concernés. Beaucoup plus facile alors, et plus rapide aussi, de nier l’existence du sexisme ou de décentrer le débat en s’en prétendant aussi victimes.

Quand je discute avec un homme non sensibilisé aux questions de genre (et ils sont hélas nombreux), je peux être certaine qu’il va réfuter tous mes arguments pour m’opposer que « la situation n’est pas si dramatique », « faut pas trop exagérer non plus », « dans mon entreprise on est paritaire », « je connais une femme qui gagne plus que son mari », etc. A chaque fois, on s’écarte de l’analyse politique et sociale pour gloser sur sa petite situation personnelle, son aveuglement confortable et obstiné, sa vision du monde qui ne signifie rien. On quitte le territoire du débat, de l’étude, du discours, pour entrer dans un rade médiocre où l’on donne son avis sur des sujets qu’on ne maîtrise pas autour d’une bière tiède et de cacahuètes molles.

Ce qui ne cessera jamais de me surprendre, c’est l’assurance avec laquelle ces hommes tiennent leur position, alors même qu’ils n’y connaissent que dalle, n’ont jamais lu sur le sujet, ne connaissent du féminisme que les seins des Femen, n’ont jamais déconstruit leurs propres stéréotypes, n’ont aucune notion en sociologie de genre. Or, le féminisme, ce n’est pas seulement revendiquer l’égalité entre les femmes et les hommes : c’est aussi une véritable discipline (1), qui mêle politique, sociologie, histoire et psychologie, et s’appuie sur une multitude d’études, de chiffres, d’articles, de statistiques, de données officielles. Ce n’est pas pour rien, d’ailleurs, qu’il existe aujourd’hui de nombreux masters et doctorats en études de genre.

On croit qu’on en sait assez sur le sujet, qu’on a lu suffisamment de livres et ingurgité assez de théorie, que nos connaissances sont à jour. Mais c’est faux : il y a toujours quelque chose à apprendre, toujours quelque chose à découvrir. C’est un véritable puits sans fond.

Il n’y a rien de mal à n’être pas renseigné sur un sujet, ou à ignorer certaines réalités crues. Notre expérience de la société est, par définition, subjective et incomplète. A-t-on pour autant le droit de nier sciemment une réalité rapportée par des personnes qui la vivent au quotidien ? Est-ce que l’on n’enfreint pas son devoir de citoyen-ne lorsque l’on refuse de prendre la mesure du monde autour de soi, lorsque l’on s’entête à voir dans les contours étrécis de son existence une réalité objective et universelle ?

Bien sûr que ma situation est plus confortable que celle de bien des hommes. Mais je ne suis pas devenue féministe pour mon seul compte. Je le suis devenu pour toutes celles qui ne sont pas moi, je le suis devenu pour toutes celles dont je me suis approprié l’histoire, le passé, le vécu, la rage, la tristesse et le dénuement.

Quand je parle des femmes, je ne parle pas uniquement de moi en tant que femme.

Quand je parle de discriminations, je ne parle pas nécessairement de celles que je subis ou suis susceptible de subir. Je parle pour toutes celles qui n’ont pas ma chance, je parle pour toutes celles qui n’ont pas ma voix. Bien sûr que moi, je n’ai pas – pour l’instant – à me plaindre. Mais je ne me bats pas uniquement pour moi : je me bats pour toutes. Parce que quand une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint, c’est à mon genre que l’on s’en prend. Parce que quand une femme se fait insulter dans la rue, c’est moi que l’on insulte. Parce que quand une femme se heurte au plafond de verre, c’est mon avenir et toutes ses potentialités que l’on condamne.

Parce que je suis, par la force des choses, concernée par tout cela. Parce que toute la société est concernée.

Les luttes politiques en général et le féminisme en particulier demandent que nous regardions au-delà de notre expérience, notre avis, notre vision. Pour les êtres égocentriques que nous sommes, c’est une difficulté certaine. Elles demandent que nous ouvrions les yeux – et l’esprit, que nous écoutions les autres, que nous prenions acte de notre impuissance. Elles sont un véritable exercice d’humilité et de modestie.

*

Lors de ma dernière année d’études, j’ai présenté en cours d’anglais un exposé sur le plafond de verre. À la fin de celui-ci, le prof, manifestement gêné par ma terrible audace, a alors demandé à la classe :

– Quel est le métier que vous n’aimeriez faire pour rien au monde ?

Après un silence – personne ne semblait voir le rapport avec la choucroute –, celui-ci a repris :

– Vous pensez certainement à des métiers comme celui-ci : éboueur, ouvrier dans un abattoir, mineur… Eh bien, ces métiers sont exclusivement occupés par des hommes. Ce sont aussi les hommes qui partent à la guerre.

Je ne me souviens plus ce qu’il a ajouté, mais c’était probablement quelque chose comme : « je crois qu’il est donc important de nuancer ce propos », ou bien « les hommes aussi sont désavantagés sur certains aspects, ne l’oublions pas ». Pas un mot sur mon exposé, qui rendait pourtant compte d’une réalité factuelle. Non : ce qui a jailli comme un réflexe, c’est la réaction de base du mâle qui se sent menacé. Le déni. La défense de son territoire de dominant. La tentative d’établir une impossible symétrie des causes.

Parlez des femmes, ils évoqueront les hommes. Discutez des inégalités de genre, et ils viendront se plaindre qu’eux aussi en souffrent.

Mais mon gars, les femmes aussi ont des métiers de merde. Le soin à la personne, le ménage, les temps partiels, la précarité, les salaires et les retraites tronquées, tu crois que c’est pour qui ? Certaines font même l’esclave ménagère, assignée à domicile, et gratuitement avec ça.

Il faut s’interroger sur cette réticence des hommes à réfléchir aux inégalités de genre. Il faut s’interroger sur leur inconfort, leur gêne, leur déni, leurs ruades contrariées, leur colère aussi parfois. Ce totalitarisme de l’aveuglement satisfait dans lequel ils se complaisent, ce promontoire sur lequel ils se dressent lorsque les femmes font entendre leurs revendications. Car toutes ces réactions en disent plus long que les mots, plus long que tous les beaux discours.

Et légitiment, par leur âpreté, l’existence même du féminisme.

 

(1) Il faut cependant noter qu’en France, les études de genre n’ont commencé à véritablement émerger qu’il y a une dizaine d’années. Un retard intellectuel certain par rapport au monde anglo-saxon, qui a vu les gender studies se développer à partir des années 70, jusqu’à devenir une discipline académique à part entière.

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Pourquoi la grossesse est-elle toujours présentée comme un heureux évènement ?

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Crédit photo : Julia Geiser ©

Quand une femme annonce sa grossesse, les réactions sont en général unanimes : joie, enthousiasme, grands sourires et félicitations d’usage. On suppose que cette grossesse a été désirée, que la future mère est forcément extatique et que cette annonce marque le début d’une nouvelle étape jalonnée de pétales de roses, de douce allégresse et de gazouillis d’enfant. Ne dit-on pas que l’on attend « un heureux évènement » ?

C’est cette représentation sociale de la grossesse comme aboutissement ultime d’une vie de femme qui est utilisée dans les publicités pour tests de grossesse, comme si un résultat positif était nécessairement une bonne nouvelle.

Le scénario est peu ou prou toujours le même : une femme pleure des larmes de joie en regardant le bâtonnet sur lequel elle vient de faire pipi, avant de s’en aller annoncer la nouvelle à son partenaire et/ou à une amie. Images pastel d’un indicible bonheur, parfois accompagnées d’une voix off résolument niaise vantant la fiabilité dudit test. Yeux mouillés, grandes effusions, tout ce petit monde ronronne de bonheur et s’étreint allègrement.

Une question se pose alors : que fait-on de toutes celles qui ne veulent justement pas tomber enceintes, et qui sont tout autant susceptibles d’utiliser des tests de grossesse ? Ne pourrait-on pas proposer une représentation plus neutre, plus contrastée, moins stéréotypée de la réalité ?

En effet, les choses sont beaucoup plus nuancées que ce que laisse croire l’expression « attendre un heureux évènement » : si l’on se place dans une perspective globale, 25% des grossesses dans le monde se terminent par un avortement. Preuve évidente qu’une grossesse peut être, aussi, un malheureux évènement.
En France, le taux de grossesses non désirées serait de 15 à 20% (INED, 2008). Une grossesse sur cinq environ aboutirait à une IVG (INED, 2010).
De façon intéressante, une étude américaine publiée en 2018 dévoile que 67% des répondantes âgées de 18 à 44 ans ont ressenti de l’angoisse et/ou de la panique dans les moments où elles pensaient être enceintes. En moyenne, les femmes ayant répondu à l’enquête ont passé 2 ans de leur vie à essayer de tomber enceinte, contre presque 13 ans à tenter d’éviter une grossesse.

Si aucune statistique n’existe à ma connaissance sur l’utilisation des tests de grossesse, il est évident que toutes les femmes qui y ont recours ne souhaitent pas avoir un enfant – on peut faire des tests de grossesse de manière régulière pour se rassurer, ou après un rapport à risque pour s’assurer que l’on n’est pas enceinte. Combien de femmes ont-elles poussé un soupir de soulagement, voire crié de joie après avoir constaté que le résultat de leur test de grossesse était négatif ? (beaucoup, si vous voulez mon avis).

Dès lors, pourquoi présenter la découverte d’une grossesse comme un évènement nécessairement heureux, prélude à une vie nouvelle faite de bonheur et d’épanouissement ?

 

Tu enfanteras, ma fille

Au-delà des raisons marketing évidentes (imaginerait-on une publicité dans laquelle une femme éclate en sanglots puis se roule par terre après avoir lu le résultat de son test de grossesse ?) et du caractère particulièrement conservateur du milieu de la pub, on est en droit de s’interroger sur les raisons pour lesquelles la maternité continue à être présentée comme l’apothéose de toute destinée féminine.

Sexisme ou simple paresse intellectuelle ? Toujours est-il que ces images sans cesse démultipliées d’attente fébrile et d’embrassades joyeuses contribuent à renforcer des stéréotypes de genre ayant largement dépassé la date de péremption. Ainsi, toutes les femmes sans exception souhaiteraient devenir mères, à n’importe quel moment de leur vie. L’essence de la féminité, le point culminant de toute existence féminine résiderait dans la maternité et nulle part ailleurs, comme si le bonheur, l’épanouissement, la satisfaction ne pouvaient être atteintes que par la procréation. Chaque femme attendrait le moment où elle tomberait enceinte comme le Messie, son ventre arrondi devenant soudain le nouvel épicentre de son existence, son ultime raison d’être. Pas de place dans nos représentations sociales pour les déviantes qui ne veulent pas d’enfants, ni même celles qui en veulent, mais pas maintenant. Une grossesse est un heureux évènement (surtout pour les non-concerné-e-s), point à la ligne !

Ce qui est étrange, c’est que loin de la puissance institutionnelle des médias et de la publicité, les femmes elles-mêmes contribuent à légitimer le cliché de la grossesse-bonne nouvelle. Ainsi, il suffit de se balader sur Internet et d’aller lire les réponses aux messages postés sur les forums par des femmes soupçonnant d’être enceintes : « tu as tous les symptômes d’une grossesse, félicitations ! » ; « tout ce que tu décris me fait penser à ma première grossesse. Je te souhaite beaucoup de bonheur ! » ; « Bravo ! », « On dirait bien que tu attends un heureux évènement »

L’enthousiasme est toujours de mise, comme si l’auteure du message initial était forcément enchantée par la perspective d’être enceinte – or, souvent, rien dans ses propos ne le laisse présager. Comme s’il était tout à fait inenvisageable qu’une grossesse puisse être, non pas une heureuse nouvelle, mais bien un coup de massue dans la gueule suivie d’une forte envie de ressortir ses aiguilles à tricoter.

De même, les articles sur Internet qui répertorient les signes de grossesse adoptent souvent un ton exalté et complice, comme si l’intégralité des femmes qui les consultaient voulaient nécessairement tomber enceinte (visiblement, les grossesses non désirées n’existent pas dans leur monde). « Vous rêvez d’un enfant et vous écoutez les moindres signes de votre corps. Quels sont les premiers signes de la grossesse ? » (Doctissimo), « Cela fait des mois que vous essayez de faire un bébé et cette fois, vous pensez que ça y est, une grossesse est en route. Mais quels sont donc ces symptômes annonciateurs de grossesse ? » (Auféminin.com), « Vous souhaitez avoir un enfant et cela fait plusieurs mois que vous essayez de concevoir avec votre partenaire, soudainement vous avez des doutes et vous vous sentez différente, est-ce votre désir profond de tomber enceinte ou l’êtes-vous vraiment ? Pour le savoir c’est plutôt simple, il existe des signes qui ne trompent pas. » (My-pharma)…

C’est que l’assignation des femmes à la maternité est toujours prégnante, même en 2018, même après plusieurs révolutions féministes. Une femme sans enfant est encore considérée comme une femme incomplète, lacunaire, inachevée. Par son refus de se consacrer à quelqu’un d’autre qu’elle-même, par l’indépendance dont elle bénéficie du fait de son absence d’attaches familiales, elle trahit en quelque sorte sa condition. Libre, dépossédée des contraintes inhérentes à la parentalité, elle constitue une menace pour le patriarcat. On a déjà vu que la glorification de la maternité était une forme de contrôle social visant à entériner l’assignation des femmes à la sphère domestique. Mais au-delà des stéréotypes sexistes, l’idéologie chrétienne qui imprègne encore fortement notre société nous enjoint à considérer la « vie » comme un cadeau, tout inattendu et indésirable qu’il fût.

 

Refus et regrets

Sauf que. Toutes les femmes ne veulent pas d’enfants – certaines n’en veulent pas du tout, d’autres n’en veulent pas à l’instant T. De fait, si une grossesse est une excellente nouvelle lorsqu’elle est désirée, elle peut aussi être une catastrophe, une source de malheur et de désespoir profond. Ne pas vouloir d’enfant ? Le sujet est encore éminemment tabou. Pourtant, les voix « dissidentes » sont bien plus nombreuses qu’on ne le croit – il suffit d’aller les chercher. Par exemple, les recherches « je ne veux pas d’enfant » et « je regrette d’avoir eu des enfants » donnent respectivement 93 400 000 et 13 800 000 résultats dans le moteur de recherche Google. Les recherches associées sont tout aussi éloquentes : « je regrette d’être enceinte », « je regrette d’être mère », « regret d’être parent ». Cachés dans les limbes d’Internet, des milliers de témoignages affleurent timidement pour dire le regret d’être enceinte ou d’avoir eu des enfants, la difficulté à être mère, les désillusions face à l’ampleur de la tâche, le manque d’intérêt trouvé à la maternité, le bonheur qui ne vient pas et la nostalgie de la vie d’avant.

Il va falloir s’y faire : parmi les millennials, de plus en plus de femmes (mais aussi d’hommes) remettent en cause l’injonction à la parentalité, censée parachever toute vie d’adulte qui se respecte. Si la parole des « sans enfants volontaires » (childfree en anglais) est globalement ignorée par les grands médias, elle résonne de plus en plus dans les canaux « souterrains » que forment les forums, les blogs et les groupes Facebook.
Les phrases : « je ne veux pas d’enfants » ou (version un peu plus trash) « si je tombais enceinte, j’avorterais » passent toujours très mal à la machine à café, et même dans l’alcôve feutrée des conversations entre proches. Entouré-e-s que nous sommes d’injonctions à la natalité, de mythes sur la maternité comme accomplissement, de faire-part de naissance aux couleurs pastel et de pubs Clearblue où des femmes annoncent leur grossesse des trémolos dans la voix, nous pouvons avoir l’impression de déranger.

Pourtant, il est temps que la parole se libère sur le sujet. Celles qui regrettent d’être mères doivent pouvoir le dire, tout comme celles qui n’ont jamais voulu l’être, celles qui voient dans la grossesse un cauchemar de chair et de sang, et dans l’enfant une contrainte plutôt qu’un enchantement. La honte, que ce soit celle du regret, de la mélancolie, de l’avortement ou du non-désir n’a plus lieu d’exister.

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Beauté : nom féminin

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Crédit illustration : Florence Given ©

 

La beauté féminine est un sacerdoce.

Dès l’enfance, les petites filles sont incitées à « se faire belles », à prendre soin de leur apparence (avec des déguisements de princesse, de jolies tenues, des accessoires divers…) et fréquemment complimentées dans ce sens. « Quelle jolie petite fille », « Une vraie petite princesse », « Elle est mignonne/adorable/ravissante »… Le confinement à la beauté s’opère très tôt, souvent sans arrière-pensées, comme un réflexe qui se transmet de génération en génération. Pendant que les petits garçons sont complimentés sur leurs talents ou leur sens de l’aventure, les petites filles sont lentement cantonnées au domaine esthétique, incitées à être avant tout décoratives et agréables à regarder.

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Des bodys vendus chez Leclerc : le conditionnement commence très tôt

Plus tard, à l’adolescence puis à l’âge adulte, les injonctions à la beauté émaneront non seulement de l’entourage, mais aussi des médias, de la culture populaire et de la presse féminine. Que ce soit à la télé, dans les magazines ou dans les films, les femmes ordinaires (ne parlons même pas des femmes « moches », ainsi désignées parce qu’elles ne correspondent pas aux standards de beauté) ne sont tout simplement pas représentées. La cellulite, les rides, les imperfections, les kilos en trop, les cheveux en bataille, rien de tout cela n’existe ou ne doit être montré. C’est l’image d’une femme lisse, glacée, parfaite, éternellement jeune et impossiblement sexy qui est mise en exergue et qui s’impose comme le modèle universel à atteindre, en dépit de son caractère irréalisable et fantasmatique. La femme. La seule et l’unique.

Et pendant ce temps-là ? Pendant ce temps-là, rien ou pas grand-chose.

Les heures passées sur Internet à regarder des tutoriels pour réaliser le chignon banane parfait, les euros dépensés en crèmes de jour et en bases de teint ne nous seront jamais rendus. Que se passe-t-il d’intéressant dans le monde pendant que nous sommes occupées à angoisser de ne pas être assez belles, assez désirables, assez attirantes, victimes d’une incessante tyrannie de la beauté ? Qu’est-ce que nous aurions pu faire de plus marquant, de plus intéressant, de plus enrichissant pendant ce temps-là ?

La beauté féminine est un sacerdoce, une quête sans fin mais non sans conséquences.

 

Souffrir (et payer) pour être belle

Un nombre incroyable de produits pour « embellir » les femmes existe sur le marché, du plus « inoffensif » (le classique tube de rouge à lèvres) au plus borderline (les sucettes coupe-faim). En filigrane, l’idée que les femmes ont nécessairement besoin de béquilles pour être désirables, et donc pour valoir quelque chose. Que seules la minceur, la jeunesse (ou a minima l’apparence de la jeunesse) et la beauté peuvent légitimer leur existence.

En réalité, l’industrie de la beauté a besoin de rappeler aux femmes que leur corps n’est pas beau tel qu’il est, que leur vagin est dégoûtant, que leurs poils sont sales, que leurs odeurs naturelles doivent être supprimées, que les signes de l’âge sont une négligence ; qu’elles ne sont pas belles au naturel et que leur corps, leur visage, leurs cheveux doivent être domptés, modifiés, maintenus sous contrôle. Elle en a besoin pour vendre, et faire toujours plus de profits (en 2016, le marché mondial des cosmétiques a généré à lui seul un chiffre d’affaires estimé à 205 milliards d’euros ; d’où l’importance de créer de nouveaux complexes pour créer de nouveaux besoins). Patriarcat et capitalisme : quand deux systèmes s’unissent, ce sont les femmes qui trinquent.

On connaissait les liftings, les séances d’UV et les augmentations mammaires, mais de nouvelles pratiques plus « radicales » ont récemment fait leur apparition : blanchiment de l’anus, labiaplastie (réduction de la taille des petites lèvres du vagin), épilation intégrale, thigh gap (espace entre les cuisses, qu’il faudrait avoir le plus grand possible), cures de jus « détox », jeûnes d’une semaine, injections de Botox dans les pieds…
Pour atteindre ce que la société leur vend comme le Graal ultime (la Beauté), les femmes sont donc incitées à se mutiler, s’affamer, s’épiler des endroits douloureux, se brûler les cheveux, se tartiner de produits chimiques, se récurer les parties intimes, subir des opérations de chirurgie esthétique, et plus globalement à exercer un contrôle de tous les instants sur leur corps. La beauté est un travail, qui demande du temps, de l’argent, de l’anticipation, de l’organisation, de la minutie et de l’espace de cerveau disponible. Autant de ressources qui ne serviront pas pour autre chose.

Pour bien se rendre compte de l’asymétrie qui existe entre les femmes et les hommes en matière d’injonctions à la beauté, il suffit de se promener dans les rayons d’une quelconque grande surface. Gélules pour « réguler l’appétit », maquillage, crèmes anti cellulite, crèmes raffermissantes, crèmes anti-rides, autobronzants, tampons et lingettes intimes parfumées, lotions pour les cheveux… La liste est longue de ces produits qui prétendent aider à les femmes à se reconnecter à leur beauté naturelle tout en contribuant à cette vaste entreprise de dévalorisation du corps féminin que poursuit depuis des années l’industrie de la beauté.

Et les hommes, alors ? Où sont donc leurs gélules anti-bides à bière ? Les poudres pour unifier le teint ? Les soins lavants pour nettoyer en douceur leur fragile pénis ? Les lingettes pour avoir les couilles délicatement parfumées ? Les gels minceurs spécialement ciblés pour leur petite brioche ? Les huiles pour le corps et les crèmes anti-poches, anti-rides, anti-n’importe quoi ? Réponse : nulle part. Car les hommes, eux, ne sont pas soumis aux mêmes normes esthétiques que les femmes.

Les hommes n’ont pas besoin d’être beaux pour exister. Les hommes sont autorisés à se contrefoutre de leur poids, de leur bronzage, de la blancheur de leurs dents, de l’odeur de leurs parties intimes. Les hommes travaillent, se cultivent, voyagent, partent à l’aventure ou à l’assaut du pouvoir. Les ressources matérielles et intellectuelles dont ils disposent sont libres d’être dirigées vers l’extérieur, à l’inverse des femmes que les injonctions à la beauté contraignent à une introspection permanente, un repli sur soi.

Bien sûr, il n’est pas question ici de remettre en question la satisfaction que l’on éprouve à prendre soin de soi, à se faire beau ou belle. C’est une aspiration naturelle et partagée par de nombreuses cultures. Je me maquille et j’utilise des produits de beauté ; j’éprouve du plaisir à me trouver jolie dans le miroir. Il est bon, cependant, de prendre du recul sur nos gestes quotidiens et de questionner l’absurdité croissante du marché de la beauté, qui ne cesse de créer de nouveaux « besoins » par une entreprise de dévalorisation du corps des femmes. Une absurdité parfaitement incarnée à mon sens par les produits pour « l’hygiène intime », qui n’ont, ô surprise, aucun équivalent masculin.

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L’ennemi juré de toutes les vulves

Ainsi, le vagin a beau être auto-nettoyant, l’industrie de la beauté a réussi à imposer l’idée qu’il s’agit d’une cavité sale, malodorante, qui nécessite d’être décapée à l’aide de produits spécifiquement conçus. Or, une étude canadienne a révélé un lien entre l’utilisation de produits pour l’hygiène intime et la contraction d’infections urinaires et de mycoses. Selon cette étude, les femmes qui utilisent des gels, lotions ou lingettes nettoyantes sont deux fois plus susceptibles de contracter une infection urinaire que les femmes qui n’en utilisent pas. Les femmes qui utilisent régulièrement des gels intimes ont, elles, un risque huit fois plus élevé de contracter une mycose (par rapport aux femmes qui n’en utilisent pas). Mais la dévalorisation du sexe féminin sert pleinement les intérêts capitalistes et patriarcaux : elle fait vendre, tout en entamant la confiance que les femmes ont en elles-mêmes. Les termes péjoratifs régulièrement utilisés pour le désigner (« moule », « schnek », « trou », etc.) et l’exigence d’un sexe lisse, inodore, imberbe, presque invisible prescrite par les industries de la beauté et du porno contribuent à cette entreprise de dépréciation du corps féminin. Plus encore, ils contribuent à la délégitimation du plaisir des femmes, de leur sexualité et de leur érotisme. Ainsi, lorsque les hommes parlent fièrement de leur sexe, l’exhibent même parfois, jusqu’à en faire un symbole crâne de virilité, les femmes persistent à avoir honte du leur.

Autre absurdité de l’industrie de la beauté, les régimes, qui malgré leur inefficacité démontrée continuent à nourrir un marché incroyablement rentable. Dans ce domaine, les innovations sont continuelles : « cure » de jus de légumes, substituts de repas bourrés de conservateurs, pilules coupe-faim, mono-diètes, régimes hyperprotéinés, marques soi-disant « minceur » (type Taillefine et Special K) qui malgré leur image vertueuse sont en réalité bourrées de mauvais sucres et d’additifs… Bombardées de publicités pour les nouveaux yaourts minceur ou les nouvelles gélules brûleuses de graisse dont la presse féminine ne manque jamais de se faire le relais, les femmes sont sans cesse incitées à surveiller leur poids et donc le contenu de leur assiette.

La presse féminine, justement. Il suffit d’ouvrir un Elle ou un Cosmo pour constater que la nourriture y est constamment diabolisée, présentée non pas comme une source de plaisir potentielle mais comme une dangereuse menace. Tous les plats vecteurs de plaisir (steak-frites, lasagnes, mousse au chocolat…) sont ainsi présentés comme dangereux et hostiles, même si l’humour est couramment utilisé pour faire passer le message. Les femmes sont donc incitées à voir la nourriture comme quelque chose de tentant mais néfaste, et à associer le plaisir avec la culpabilité. Ce qui est en réalité un processus naturel et a priori agréable (manger) devient une source d’angoisse, de contrariétés et de culpabilité. Doit-on être surpris que ce fléau qu’est l’anorexie touche des femmes dans 9 cas sur 10 ? Il ne s’agit pas d’un malheureux hasard.

 

Une vraie femme est une femme belle

Les femmes qui ne correspondent pas aux standards de beauté contemporains (parce qu’elles sont trop vieilles, trop grandes, trop grosses, trop racisées…) sont mises à l’écart, invisibilisées, ignorées. On ne leur porte pas d’intérêt, et pour cause : elles sont dépourvues de ce qui confère aux femmes leur potentielle valeur sociale – la beauté. Elles ne « servent à rien » puisqu’on ne peut pas les admirer, ni fantasmer sur la possibilité de les séduire un jour. Or, comme l’a écrit Bourdieu dans « La domination masculine », “les femmes existent d’abord par et pour le regard des autres, c’est-à-dire en tant qu’objets accueillants, attrayants, disponibles”.

Les femmes laides ne subissent pas seulement la réprobation du corps social (elles ne font pas ce que l’on attend d’elles, c’est-à-dire être désirables), elles sont aussi sciemment écartées. Leur « disgrâce » se rappellera à elles dans une pluralité de détails a priori anodins : l’homme qui ne vous tient pas la porte parce qu’il juge que ça n’en vaut pas la peine, le recruteur qui ne retient pas votre candidature en dépit de vos compétences, l’homme qui ne s’arrête pas pour vous aider lorsqu’il voit que vous êtes perdue, l’agent immobilier qui dépose votre dossier en dessous de la pile, le serveur qui ne prend pas la peine d’être aimable… J’ai personnellement expérimenté le ridicule de cette situation : plus je suis « jolie », et plus les hommes sont agréables avec moi. Prêts, parfois, à se plier en quatre. Mais que je décide de sortir en jogging, sans maquillage, et je (re)deviens une citoyenne invisible. Inutile, selon leurs critères. Si un homme s’intéresse à moi, m’offre son aide ou me témoigne sa compassion, bref me fait l’honneur d’une interaction sociale somme toute banale, c’est parce qu’il me trouve jolie et qu’il attend quelque chose de moi en retour.

C’est que la beauté des femmes se mesure en réalité à l’aune des hommes – ce qu’ils préfèrent, ce qu’ils attendent, ce qu’ils désirent. Elle est censée leur profiter en premier lieu, par le regard (les hommes disposent d’un droit implicite à regarder, examiner, disséquer les femmes qui les entourent), mais aussi, de manière plus directe, par la fréquentation des femmes jugées belles (car la virilité des hommes est validée, entre autres, par la beauté des femmes avec lesquelles ils entretiennent des relations).

On pourrait se dire que les normes de beauté ne s’appliquent pas tout le temps, ni partout. Par exemple, elles ne sont pas censées impacter la vie professionnelle des femmes, hormis celles qui décident de se lancer dans le mannequinat. Pourtant, l’injonction à la beauté est particulièrement prégnante dans certains corps de métiers : l’hôtessariat ou le secteur commercial, par exemple. D’un point de vue légal, l’employeur est d’ailleurs habilité à apporter des limites à la liberté de se vêtir de la salariée, ces restrictions devant être justifiées « par la nature de la tâche à accomplir et proportionnées au but recherché ». Concrètement, cela signifie qu’une entreprise peut exiger de ses salarié-e-s le port d’une tenue ou d’un accessoire spécifique (talons, maquillage…). En outre, même si la sélection sur le physique est illégale, de nombreuses agences de recrutement d’hôtesses continuent à exiger des candidates qu’elles remplissent des critères précis de taille, de poids et d’âge.

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Des femmes objectifiées au Salon de l’Automobile

Mais cette injonction à la beauté n’est pas réservée qu’aux secteurs requérant un contact étroit avec la clientèle : on la retrouve aussi dans les professions « intellectuelles » qui supposent une exposition au grand public. Ainsi, les femmes journalistes, présentatrices, comédiennes, etc., ne doivent pas seulement être compétentes dans leur domaine : elles doivent aussi être belles, et jeunes. Inutile de préciser que leurs homologues masculins ne sont pas tenus aux mêmes standards. Un homme n’a pas besoin d’être beau, ni jeune pour exercer sa profession : ses compétences se suffisent à elles-mêmes.

Le sociologue Jean-François Amadieu, qui a enquêté sur les discriminations basées sur l’apparence (sans perspective de genre), rapporte dans son ouvrage « La société du paraître » les résultats d’un testing pour un poste de comptable : une « belle » candidate obtenait ainsi 52 % de taux de réponse positive, contre 26 % pour une postulante jugée moins séduisante. D’autres testings ont également prouvé que les femmes apprêtées et maquillées sur la photo de leur CV recevaient plus de réponses que les autres. Enfin, d’après une étude parue en 2016, les femmes en surpoids auraient moins de chance d’être recrutées pour un emploi impliquant une relation client que les hommes en surpoids. En matière de discriminations sur le physique, les femmes sont les grandes perdantes.

La sphère professionnelle n’est pas la seule à être impactée par les représentations sociales du genre féminin. Car les médias contribuent (et continuent) à façonner l’image d’une femme nécessairement belle, jeune, mince et blanche, qui n’existerait que pour la fixation des fantasmes d’autrui. La réification du corps féminin par la presse, la publicité, le cinéma, etc., emporte deux conséquences distinctes :

1) Elle perpétue l’idée selon laquelle les femmes ne valent que pour leur corps ; qu’elles ne sont pas des sujets pensants, mais de simples objets voués à n’exister que par le regard d’autrui. Lesquels peuvent, comme tous les objets, être touchés, pris, décomposés, manipulés, observés, disséqués sans qu’il soit nécessaire de s’assurer de leur consentement – de toute façon, un objet ne peut pas consentir par nature. Cette idée sert d’assise pour la culture du viol, c’est-à-dire une culture dans laquelle les violences sexuelles envers les femmes sont banalisées, tacitement acceptées et constamment justifiées.

2) Elle propage des standards de beauté inatteignables pour le commun des mortelles et engendre de fait une pression sur les femmes qui n’intériorisent que trop bien le message tacite : si vous n’êtes pas belle, vous ne valez rien. Commence alors ce cycle sans fin d’achats de produits de beauté, de régimes minceur, de privations, de souffrances auto-infligées dans le seul but de toucher du doigt, un jour, la beauté telle qu’on nous l’a vendue et qui doit constituer le remède à tous nos maux.

Le simple fait de sortir non maquillée dans la rue peut devenir une épreuve. Nous avons en effet intériorisé que notre visage au naturel est disgracieux, impropre à être dévoilé au grand jour. Les magazines people en ont même fait une rubrique à part, source tout à la fois de plaisanteries et d’effarement : « 20 photos de stars sans maquillage ! » ; « XXX sans maquillage : son vrai visage révélé ! ». Lorsque nous refusons de « faire des efforts », nous ne faisons pas seulement preuve de paresse : par le non-accomplissement de notre devoir principal (être belle, ou du moins entretenir l’illusion que nous le sommes), nous trahissons également notre genre. C’est alors que la sanction tombe : nous serions « moches », avec tout ce que ce mot comporte de définitif, catégorique, réprobateur. Moches, donc non valables.

Car le regard des hommes n’est jamais très loin : il est là pour vous rappeler que vous avez mis une jupe courte (et que vous êtes donc un peu trop sexy), mais aussi pour vous rappeler que vous n’avez pas fait d’effort (et que vous n’êtes donc pas baisable). Le regard masculin, c’est l’épreuve du feu, le jugement suprême, la validation (ou non-validation) ultime. Tout homme est légitime à commenter le physique des femmes, peu importe que lui-même soit laid comme un pou et/ou que vous ne le connaissiez ni d’Eve ni d’Adam. Cela fait partie des prérogatives que lui confèrent notre société sexiste. Dans la rue, en boite de nuit, chez des amis : le mâle dominant est là pour donner son avis forcément nécessaire sur le physique des femmes qui l’entourent.

Les hommes ne connaîtront jamais cette angoisse de sortir dans la rue sans maquillage, de se réveiller un matin aux côtés d’une nouvelle personne, le visage désespérément nu, de faire son entrée dans une pièce remplie d’inconnu-e-s et de se demander si l’on est assez belle, d’être jugée sur son physique, partout, tout le temps, en toutes circonstances. Les hommes ne connaîtront jamais ce désespoir qui s’empare de certaines femmes, et qui les pousse à réorganiser toute leur vie autour d’une quête – sans fin – de la beauté.

L’ironie, c’est que si le patriarcat enjoint les femmes à être (et rester) belles, il les punit aussi lorsqu’elles le sont trop. Une femme très belle sera ainsi jugée stupide, ou moins compétente que ses homologues plus ordinaires, ou pleinement responsable de son malheur en cas de viol/d’agression sexuelle – depuis Eve, la figure de la tentatrice colonise à loisir nos représentations sociales… La beauté féminine est un sacerdoce, un devoir qui mérite punition lorsqu’il est exécuté avec trop de zèle.

 

Contrôler son corps

Les normes de beauté féminines sont avant tout un instrument de pouvoir des hommes sur les femmes (quoique les femmes l’utilisent aussi contre elles-mêmes ; on le verra plus bas avec l’exemple des magazines féminins). Il s’agit ici de contrôler, de surveiller le corps des femmes. De s’assurer qu’elles restent à la place qui leur a été assignée ; qu’elles n’empiètent pas trop sur les territoires des hommes, aux mains desquels le pouvoir doit rester concentré.

Un corps féminin désirable est donc un corps maîtrisé, lissé, domestiqué. Il n’a pas de poils, pas d’odeurs et peu de rondeurs – ou du moins, uniquement à des endroits ciblés. Il doit être engoncé dans des vêtements serrés, inconfortables et peu pratiques. Il est entravé par sa nécessité d’être beau, qui passe avant sa nécessité d’être libre. Talons aiguilles, soutiens-gorge inconfortables, strings, sacs à main, vêtements dépourvus de poches et non adaptés aux aléas de la vie quotidienne… La liste de ces objets créés pour sublimer et entraver le corps des femmes est longue.
Le sang des règles doit être invisible, le corps doit être inodore, propre, maîtrisé. La peau doit être lisse, les parties intimes doivent être – comble de l’absurdité – parfumées ou du moins inodores. Les manifestations naturelles du corps doivent être cachées, passées sous silence. Les vraies femmes n’ont pas d’appareil digestif. Elles ne pètent pas, ne rotent pas, ne sont jamais malades, ne font jamais caca. Pipi, allez, à la rigueur : mais toujours dans le silence et la componction.

Le corps ne doit pas prendre trop de place, une allégorie de la situation des femmes dans la société.

L’ironie encore une fois, c’est que les victimes de l’injonction à la beauté – les femmes, donc – sont peut-être aussi les premières à la défendre. Voire même à la nourrir. La presse féminine est un exemple classique, mais tout à fait parlant. Elle est ainsi l’un des seuls médias qui relaie régulièrement, sous la forme de mots ou d’images, la liste sans fin des normes de beauté – les normes anciennes, les normes actuelles, les normes futures. Elle n’est pas seulement messagère : elle est aussi prescriptrice. Ainsi, elle contribue activement au maintien des normes esthétiques féminines, tout en en créant de nouvelles. Le système est donc nourri en permanence par ses propres victimes.

La presse féminine se défend pourtant de toute forme d’oppression : selon le discours officiel, elle est là pour « encourager, libérer, affranchir » les femmes. La contradiction extrême de son positionnement ne semble pas la déranger. Ainsi, depuis quelques années, on voit fleurir dans la presse féminine des articles incitant les femmes à se libérer de leurs complexes, à être fières de leur corps, à ignorer les injonctions nocives : Être bien dans sa peau ! Se libérer de ses complexes ! Se sentir belle ! Ces mêmes magazines féminins qui, quelques pages plus loin, proposent un énième article sur les meilleurs régimes minceur ou les crèmes anti-cellulites les plus efficaces, et continuent à mettre en couverture des femmes à la beauté inatteignable.

L’obsession de la minceur, parlons-en. C’est l’un de ces diktats esthétiques qui aurait peut-être pu tomber en désuétude si la presse féminine ne s’en était pas emparé avec autant de vigueur. Parce que cela fait vendre. Beaucoup. Une simple recherche « Magazine santé 2018 » dans Google donne les résultats suivants :

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« Mincir tout de suite, Non à la prise de poids, La ménopause sans les kilos, 100 bons réflexes alimentaires pour avoir la ligne, On s’affine du bas, Je dégomme mon petit ventre »… Impossible d’échapper à ces multiples injonctions à la minceur. En filigrane, cette idée séculaire d’une femme qui doit se contrôler, brider sa sensualité et son accès au plaisir, dompter son corps pour l’empêcher de prendre trop de place. Car une femme muselée est une femme faible, qui ne représente aucun danger pour la société.

 

Conclusion

Si la beauté dans son acception individuelle peut être synonyme de joie, de plaisir et de liberté, elle reste, en tant que système, un corset dans lequel on enferme les femmes pour mieux les contrôler. Et si les hommes ont eux aussi leurs injonctions, la portée de celles-ci ne peut décemment être comparée avec celle des femmes. Car la laideur (ou, à tout le moins, l’absence de beauté) des hommes ne les empêche pas d’avoir des opportunités dans quelque domaine que ce soit, de séduire, d’exercer un métier, d’apparaître dans les médias, d’être considérés comme compétents, intéressants, attirants, légitimes en tant qu’êtres humains. Si disgrâce il y a, ils ne sont pas niés par celle-ci.

C’est pourquoi je réfute toute idée de symétrie dans les injonctions à la beauté qui pèsent sur les femmes et les hommes. Les hommes laids et/ou vieux ne sont ni lésés ni invisibilisés comme le sont les femmes laides et/ou vieilles : il suffit d’allumer sa télé pour s’en convaincre. De même, personne n’attend des hommes en tant que groupe social qu’ils soient beaux avant toute chose. C’est une différence nette avec les femmes, dont la fonction décorative revêt une importance capitale dans les sociétés occidentales. Nous sommes bel et bien face à un double standard.

L’exigence de beauté qui pèse sur les femmes a bien vocation à les asservir. Si elles ne sont pas assez belles, si elles ne correspondent pas aux standards de beauté, elles seront « punies ». Mais si elles sont trop belles, trop sexy, trop attirantes, elles devront également faire face à la réprobation sociale.

Le mythe de la beauté, par ses contraintes et ses implications économiques, sociales et psychologiques, est donc bien un instrument visant à affaiblir les femmes et à les éloigner du pouvoir, attribut historiquement réservé au genre masculin.

 

 

A lire pour aller plus loin :

Beauté fatale, les nouveaux visages d’une aliénation féminine – Mona Chollet
The Beauty Myth : How Images of Beauty Are Used Against Women – Naomi Wolf
L’impuissance comme idéal de beauté des femmes – Antisexisme.net

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La domination masculine dans le couple (Partie III)

Si l’on pourrait logiquement croire que l’amour protège les femmes de la misogynie, les chiffres indiquent le contraire.
Une femme est tuée par son conjoint ou son ex-conjoint tous les trois jours (ce chiffre lancinant ne baisse toujours pas). En moyenne, 225 000 femmes âgées de 18 à 75 ans déclarent chaque année avoir été victimes de violences physiques et/ou sexuelles par leur conjoint ou ex-conjoint. 70% des faits de violences volontaires commis sur une femme âgée de 20 à 50 ans est le fait de son partenaire ou ex-partenaire. 83 % des femmes victimes de viol ou de tentative de viol connaissaient leur agresseur au moment des faits, et dans 31% des cas, il s’agissait de leur conjoint (source : Ministère de l’intérieur). Enfin, selon l’OMS, plus de 35 % des femmes tuées dans le monde le seraient par leur partenaire.

S’il s’agit là des cas les plus « extrêmes » (et pourtant tristement ordinaires), le couple n’en demeure pas moins un lieu de reproduction des inégalités de genre. En effet, la sphère privée est le premier endroit où nous retranscrivons ce que nous avons appris dans la sphère publique : les normes et les rôles de genre, les stéréotypes sexués, l’opposition entre le masculin et le féminin. Le couple hétérosexuel étant basé sur le principe de l’altérité, il est facile – et tentant – d’exagérer les différences qui sont supposées séparer les femmes des hommes, et d’endosser le rôle de genre que la société nous a dévolu. Quitte à ce qu’il nous desserve.
Le sexisme ne s’arrête pas à la porte du couple : tel un insidieux poison, il s’infiltre dans les moindres recoins. Cela ne signifie pas que les hommes et les femmes ne peuvent pas s’aimer de manière sincère, ni que toutes les relations hétérosexuelles sont frappées du sceau de l’inégalité. Cela signifie simplement que les relations amoureuses, comme tout endroit qui réunit en son cœur les femmes et les hommes, sont des lieux « à risque » pour la reproduction des inégalités de genre.

Démonstration en quatre points.

 

ARTICLE DOMINATION PARTIE 3

 

L’injonction à être en couple : les femmes sont les premières cibles

Dans nos sociétés contemporaines, le couple est célébré, sanctifié, convoité. Il représente une sorte de Graal à atteindre, tout en s’imposant comme la configuration de vie « par défaut », comme si tous les êtres humains allaient forcément par paires. C’est aussi une valeur refuge. L’injonction « au couple » est donc particulièrement forte, même si l’on observe des variations selon les milieux sociaux. Mais les hommes et les femmes ne sont pas égaux face à cette injonction. En effet, les femmes sont beaucoup plus incitées, et ce depuis leur plus jeune âge, à faire des relations amoureuses un but premier – quitte pour cela à sacrifier leur épanouissement personnel, et à mettre leurs aspirations en sourdine. L’ombre du Prince charmant plane au-dessus des têtes féminines comme le but ultime à atteindre, comme s’il était impossible d’être complète, « valable », sans un partenaire à ses côtés.

La figure de la femme célibataire est d’ailleurs régulièrement raillée : on la dépeint tour à tour comme une personne désespérée, disgracieuse et aigrie, une hystérique soumise aux tics-tacs incessants de son horloge biologique, une paumée sympathique et vaguement dysfonctionnelle. La femme non accompagnée est forcément anormale : quelque chose ne va pas chez elle, même lorsque son célibat est choisi et assumé. Elle ne peut pas ne pas vouloir être en couple. « Un jour, mon Prince viendra » : tout est résumé dans cette célèbre phrase. Les femmes sont dressées à attendre l’amour et à tout attendre de l’amour. A la source, l’idée – datée et sexiste – qu’une femme a nécessairement besoin d’un homme pour exister, pour être légitime en tant qu’être humain.

Les hommes subissent nettement moins cette pression à être en couple, même lorsqu’ils atteignent le « palier » fatidique de la trentaine. « C’est un électron libre », « Il ne veut pas se poser », « Il préfère enchaîner les conquêtes », « C’est quelqu’un d’indépendant, il n’a besoin de personne » : les hommes célibataires sont généralement regardés avec une tendresse amusée, quand ce n’est pas avec envie. On admire leur indépendance, leur vie (que l’on suppose) riche et mouvementée, leur liberté à toutes épreuves.

L’amour et le romantisme sont connotés « féminin », donc non viril. Vouloir être en couple, accorder de l’importance à sa relation, être romantique, ce sont des « trucs de fille ». Les hommes, eux, apprennent très tôt à être au-dessus de toutes ces contingences. Ils sont éduqués à faire preuve d’indépendance, à refouler leurs émotions, à ne pas s’attacher outre-mesure, mais aussi à voir le couple comme une sorte de prison dorée.

D’où la récurrence de comportements genrés dans les relations amoureuses, qui ne sont pas imputables à la biologie mais à l’éducation différenciée :

• Les hommes ont plus tendance à chercher des coups d’un soir, des plans cul, des relations légères, et à avoir peur de « l’engagement », tandis que les femmes ont plus tendance à chercher des relations sérieuses et à rêver de leur futur mariage (collectivement présenté comme « le plus beau jour de la vie d’une femme »)
• Les hommes ont moins tendance à faire preuve de romantisme et à prendre soin de leur couple, tandis que les femmes sont socialisées à veiller au maintien de la relation amoureuse, notamment par la prise en charge des besoins émotionnels de leur compagnon
• Les hommes ont plus tendance à tromper leur partenaire, encouragés par l’idée (fausse) que les hommes ont « des besoins » et que la fidélité n’est pas une valeur virile – mais aussi par la relative indulgence dont bénéficie l’infidélité masculine dans notre culture
• Les femmes ont plus tendance à accepter des comportements abusifs de la part de leur partenaire, car elles ont plus de pression à être en couple – et à le rester
• Dans la même veine, les femmes ont plus tendance à se contenter de ce qu’on veut bien leur donner (une miette d’attention, un demi-effort…) et à mettre leurs attentes au second plan

Un autre comportement genré consiste pour de nombreuses femmes à abandonner leur identité propre dès lors qu’elles se mettent en couple. Parce qu’elles ont intériorisé leur rôle de réceptacle passif de l’amour, elles se coulent dans cette entité nouvelle qu’est le couple pour ne plus faire qu’un avec elle. Dès lors, il ne sera plus question de « je » mais de « nous ». Les sorties entre amies, les loisirs individuels, les éventuels projets d’avenir, tout ce qui constituait leur vie d’avant sera abandonné comme s’il s’agissait d’un bagage superflu. « Je suis en couple, donc je ne peux plus mettre de jupe courte/sortir en boite de nuit/avoir des amis masculins/faire des choses seules/partir en week-end avec d’autres personnes que mon partenaire » : la liste de ce que les femmes en couple ne peuvent plus faire, en vertu d’une norme sociale implicite – et sexiste – est longue comme le bras. Elle se transmet en silence, triste emblème de la soumission volontaire.

Car les femmes intériorisent très tôt leur nécessaire dépendance à l’autre. C’est leur partenaire qui les définit en tant que personne, et doit dicter leur conduite présente et future.

 

La sexualité hétérosexuelle, un instrument de domination ?

La pénétration demeure le point d’orgue des relations sexuelles entre hommes et femmes. Sans elle, point de salut : elle définit de manière quasi-universelle ce qu’est un « véritable » rapport sexuel. Or, seulement 25% des femmes parviennent régulièrement à jouir par ce biais (50% jouissent « parfois » avec la pénétration, 20% ne jouissent jamais par ce biais et les 5% restants n’ont jamais d’orgasmes, quel que soit le moyen utilisé) (source : The Case of the Female Orgasm, Harvard University Press).

La réalité biologique est inéluctable : la pénétration, érigée comme mesure ultime de l’acte sexuel, apporte plus de plaisir aux hommes qu’aux femmes. Et si le clitoris – seul organe humain dédié exclusivement au plaisir, rappelons-le – commence à se tailler sa part du lion, il n’en demeure pas moins l’un des grands oubliés de la sexualité. Il y a donc, dès le départ, une inégalité dans la façon dont nous faisons l’amour. Et dont nous accédons au plaisir.

Mais cela n’est rien en comparaison des autres inégalités qui ont cours dans la sexualité hétérosexuelle. Viols conjugaux (voir les chiffres au début de l’article), coercition sexuelle, rapports sexuels qui tournent au rapport de forces avec des coups, des insultes, des pratiques non consenties, influence grandissante du porno mainstream qui promeut une vision déshumanisante du sexe, mais aussi des femmes, revenge porn, prévalence de la hookup culture

Avec, en point d’orgue, le risque toujours présent d’une grossesse non désirée. Ce sont bien les femmes qui sont le plus à risque en matière de sexualité, même lorsqu’elles pensent avoir des rapports avec une personne « de confiance ». La misogynie qui structure notre société se retrouve en effet jusque dans les relations les plus intimes. Faire l’amour, en dépit de ce que l’expression pourrait laisser imaginer, ne signifie pas toujours faire corps avec une personne qui vous respecte, et se soucie de votre consentement et de votre plaisir. Cet article du blog Antisexisme.net est à ce sujet très éclairant.

Questionnons également « l’attrait » de la soumission pour les femmes. Des quelques études qui ont été réalisées sur le BDSM (bondage, domination, soumission, sadomasochisme), il ressort qu’une majorité d’hommes (61%) affirment être exclusivement ou principalement dominants, tandis qu’une majorité de femmes se disent exclusivement ou principalement soumises (69%).

Un hasard ? Certainement pas. S’il est facile de refourguer ces chiffres sous le tapis de la préférence individuelle, il convient de s’interroger sur ce qui pousse les femmes à se complaire dans une position de soumission. Parce qu’elles ont intégré leur (supposée) infériorité sociale ? Parce qu’on leur a appris que le pouvoir n’est pas censé être un attribut féminin ? Parce qu’elles sont si habituées aux oppressions, aux diktats, à la sujétion, qu’il leur est difficile de ne pas reproduire ce modèle dans l’intimité de la chambre à coucher ? Cela peut paraître anodin, d’autant plus lorsque cette pratique est consentie, mais le fait que tant de femmes éprouvent de l’excitation à se faire traiter de « chienne » ou de « grosse salope » par leur partenaire durant les ébats dit bien quelque chose de notre société sexiste. Et si une femme peut elle aussi insulter son partenaire, ce schéma semble beaucoup plus rare – de toute façon, les insultes à connotation sexuelle à destination des hommes n’existent quasiment pas.

De là à dire que les inégalités de genre se reproduisent dans les chambres à coucher des individus, il n’y a qu’un pas que je m’autorise largement à franchir.

Enfin, la sexualité des femmes est encore et toujours utilisée pour les punir. Si elles sont vierges, ce sont des coincées. Si elles ont des rapports sexuels, ce sont des putes. Si elles sont violées, c’est forcément leur faute. Si elles tombent enceintes, elles l’ont bien cherché. Si elles souhaitent avorter, on tente parfois de les culpabiliser et de leur mettre des bâtons dans les roues. Bref, comme disent les Américains : you can’t win. Le sexe est tour à tour utilisé comme une mesure de rétribution, un vecteur de honte, et un instrument de domination.

 

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Partage des tâches, enfants et carrière

En France, selon une étude de 2016 de l’OCDE, 73% des tâches ménagères sont réalisées par les femmes. Ces tâches restent très genrées : les femmes sont 83% à trier le linge et faire la lessive contre 21% des hommes, 81% à repasser contre 20% des hommes, 78% à laver les sanitaires contre 22% des hommes. En outre, selon l’INSEE, 82% des femmes en couple déclarent s’occuper des courses, et 80% de la préparation des repas. Les hommes, eux, restent préposés au bricolage et au jardinage, activités forcément plus valorisantes qu’un récurage de toilettes ou un ramassage de chaussettes sales.

A cet égard, les chiffres sont édifiants : 43% des Français-e-s estiment qu’en général les hommes ont moins de dispositions naturelles que les femmes pour les tâches ménagères et 46% pensent que les hommes ont plus d’aptitudes pour le bricolage et les femmes pour les tâches ménagères (source : Enquête Ipsos-Ariel 2018)

De fait, la logistique du foyer repose encore majoritairement sur les femmes, qu’il s’agisse de faire la cuisine, de s’occuper des cadeaux de Noël ou de prendre les rendez-vous médicaux. C’est sur leurs épaules que repose la charge des enfants, quand il y en a (elles sont considérées par défaut comme le « parent principal »), mais aussi du conjoint.

Cette attente sociétale se retrouve d’ailleurs dans de nombreux éléments de langage du quotidien. Ne dit-on pas d’un homme qu’il « aide » sa femme lorsqu’il prépare à manger ou fait le ménage, tâches qui lui incombent pourtant de manière égale ? Ne s’émerveille-t-on pas des pères qui, le temps d’un après-midi, « prennent les enfants » pour les emmener au manège ou au cinéma, comme si le simple fait pour un homme de tenter une incursion sur un territoire socialement réservé au féminin relevait de l’impensable ? A côté de l’inégalité de répartition des tâches ménagères, les femmes demeurent victimes de l’injonction à prendre soin des autres, quitte à s’oublier elles-mêmes. Elles ne doivent pas seulement « tenir le foyer » : la charge émotionnelle leur incombe également. C’est à elles qu’il revient de consoler, rassurer, écouter, panser les plaies ; d’être serviables, aimables, prévenantes. On attend d’elles une humeur égale, un soutien sans failles, une attention de tous les instants.

Mais au-delà du prosaïsme de la vie quotidienne, c’est aussi la vie professionnelle des femmes qui souffre. C’est leur carrière qui est la plupart du temps mise en parenthèses, que ce soit pour s’occuper des enfants ou suivre le conjoint dans ses tribulations professionnelles. Le caractère genré de ce type de sacrifice s’explique très simplement : les femmes françaises sont 75% à gagner moins que leur partenaire, et leur salaire – tout comme leur vie professionnelle en général – reste souvent considéré comme accessoire. Ainsi, 55% des femmes s’arrêtent de travailler ou réduisent leur temps de travail au-delà de leur congé maternité à la naissance d’un enfant. Par contraste, seuls 12% des pères modifient leur temps de travail.

Avec des carrières en dents de scie voire des arrêts complets de leur vie professionnelle, se pose la question de la dépendance économique des femmes. Car le fait de dépendre d’une tierce personne pour subvenir à ses besoins constitue un danger évident (en plus de créer une dynamique de pouvoir inégalitaire dans la relation), d’autant plus lorsqu’on sait que 45% des mariages finissent par un divorce. Et que cela réduit considérablement la possibilité de quitter la relation en cas de problème. L’autonomie financière étant une forme de pouvoir, tout ce qui l’entame (congé parental prolongé, retrait temporaire ou définitif du marché du travail, recours au temps partiel, renoncement à sa carrière pour privilégier celle du conjoint…) doit être vu comme une menace pour l’égalité.

 

Réussir son couple : un poids sur les épaules des femmes

Impossible de ne pas être tombé-e au moins une fois sur l’un de ces articles au titre évocateur : « Comment garder un homme en 10 leçons », « Comment le rendre fou amoureux de vous » ou « Comment faire durer son couple ».

C’est un fait que la charge du maintien de la relation de couple repose presque exclusivement sur les femmes. Et pour cause : c’est elles qui sont censées désirer l’amour romantique, et sa pérennité. Elles sont en tout cas éduquées dans ce sens.
C’est elles, aussi, qui sont bombarbées d’injonctions contradictoires, de conseils relationnels plus ou moins foireux, d’articles sur ce que veulent les hommes, ce que préfèrent les hommes, comment pensent les hommes, elles encore qui sont sommées de ne pas « dévoiler leurs sentiments trop vite », « d’attendre avant de coucher pour la première fois », de ne pas « se montrer trop exigeantes », d’entretenir la flamme avec « des petits plats faits maisons et des tenues sexy », de faire des « concessions » dans leur couple, de se montrer « conciliante et agréable », de « prendre sur elles », de ne pas trop « écraser l’autre ».

Les hommes sont présentés comme un peuple étrange et résolument différent ; leurs us et coutumes représentent un sujet d’étude sans fin pour la presse féminine qui contribue à légitimer cette idée d’un fossé infranchissable entre les hommes et les femmes, notamment en matière d’amour. Ainsi, pour atteindre ce qu’on leur présente depuis toujours comme le Graal – une relation de couple sérieuse et exclusive – les femmes sont enjointes à modeler leur comportement en fonction de ce qu’attendent les hommes. Elles sont sommées de cacher honteusement leurs véritables attentes, d’user de stratégies diverses et variées, de faire semblant d’être quelqu’un d’autre, de se couler silencieusement dans le moule de la fille cool, toujours prête à tailler des pipes et à cuisiner de petits plats pour son mec avec le sourire. Inutile de souligner que ces parades et ce camouflage incessants, ce travail émotionnel pour devenir non pas la meilleure version de soi-même mais l’avatar d’une femme factice, avec en ligne de mire le reniement de ses convictions profondes, sont un frein à l’épanouissement personnel.

Et pendant ce temps-là, les hommes peuvent rester avachis dans le canapé en vieux jogging, une canette de bière à la main : tout le monde se fout bien de leur potentielle désirabilité, de ce qu’ils peuvent apporter de positif dans leur couple et de la façon dont ils pourraient, eux, s’améliorer.

Il me reste encore à trouver un seul article où l’on conseille aux hommes de prendre soin de leur partenaire et de bichonner leur ego, de rester désirable et attirant en s’épilant les poils des couilles, d’être prévenant, agréable et à l’écoute, de faire des compromis, de ne pas se montrer trop exigeant, d’entretenir la flamme en organisant des dîners aux chandelles et des voyages en amoureux, en testant de nouvelles positions et en achetant des caleçons sexy. Entre autres.

L’homme en tant que référent universel est érigé en baromètre du couple, la réussite de celui-ci étant mesurée à l’aune de sa propre satisfaction. Se sent-il épanoui dans sa relation ? Ses besoins sexuels sont-ils assouvis ? Est-il suffisamment stimulé par sa compagne pour ne pas avoir envie d’aller voir ailleurs ? Cette préoccupation unilatérale pour la satisfaction de l’homme créé une asymétrie de pouvoir dans la relation, en plaçant l’homme comme unique décisionnaire du couple tandis que la femme reste désespérément soumise aux variations de ses humeurs. Ses émotions, ses états d’âme, ses frustrations potentielles sont superbement ignorées. Madame doit donner envie, mais personne ne s’inquiète de savoir si Madame elle-même mouille encore.

On retrouve d’ailleurs ce biais sexiste lorsqu’un homme marié ou en couple commet une infidélité. Au lieu de blâmer le principal coupable (l’homme infidèle), la société préfère culpabiliser sa conjointe en pointant du doigt ce qu’elle n’a pas fait correctement. Si son homme est allé voir ailleurs, c’est parce qu’elle ne lui accordait pas suffisamment d’attention / se montrait trop castratrice / ne mettait pas assez de culottes en dentelles / consacrait trop de temps à sa carrière / se laissait aller physiquement / ne faisait pas assez d’efforts pour entretenir le désir (la liste des potentiels manquements est bien entendu non exhaustive…).

Comme si les relations amoureuses étaient un jeu vidéo dans lequel le personnage féminin devait marquer le maximum de points, sous peine de voir son partenaire lui échapper à jamais. Comme si les histoires d’amour n’étaient pas le fait de deux personnes, mais d’une seule – celle qui possède un sexe féminin.

 

Conclusion

Au travers de ces exemples non exhaustifs, on constate donc que les relations amoureuses entre les femmes et les hommes ne sont pas épargnées par le système patriarcal.

Le couple, loin d’être un rempart aux oppressions sexistes, peut ainsi se révéler un véritable catalyseur d’inégalités. C’est souvent au cœur de cet endroit intime que les femmes performent, puis « confirment » le rôle qui leur a été assigné, celui d’une ménagère, d’une citoyenne de l’ombre, d’un deuxième sexe.

Sans parler des cas les plus extrêmes (violences physiques et mentales, mise sous dépendance…), le couple est aussi l’un des lieux où les femmes apprennent la docilité, en pensant parfois faire de simples concessions. Un lieu où elles apprennent à parfaire leur rôle de femme, rôle socialement et culturellement construit mais dont les conséquences ne sont pas moins réelles. Un lieu qui exacerbe les spécificités du genre, et qui met en exergue, peut-être plus qu’aucun autre, les contrastes artificiels entre féminin et masculin.

C’est aussi dans le couple que de nombreuses femmes expérimentent pour la première fois l’inégalité. Parce qu’elles se retrouvent à prendre en charge la quasi-totalité des tâches ménagères. Parce qu’elles sont celles dont la carrière et les aspirations passent en second. Parce qu’elles ont moins de pouvoir économique – et donc moins de pouvoir de décision – que leur conjoint. Parce que leur « rôle » finit par les rattraper, un jour ou l’autre, et que la pression sociale les exhorte à s’en emparer sans faire de bruit.

Quelle solution, alors ? Avoir conscience de ses propres biais et stéréotypes sexistes est un commencement. On peut – et on doit – faire l’effort de combattre ses automatismes, de repousser ses réflexes, d’harmoniser les rôles. Bien choisir son partenaire semble également important. Avant de s’engager sur le chemin cahoteux de la vie avec un partenaire potentiel, il faut s’assurer que nos idées, nos aspirations, nos attentes concordent. La communication – mais aussi l’observation – sont la clé. Et sans vouloir faire la promotion des hommes féministes (ils restent rares, il n’y en aura donc pas pour tout le monde) : ne sont-ils pas censés être de meilleurs partenaires ? A bon entendeur !