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La domination masculine dans le couple (Partie I) : Sites de rencontre et sexisme

Cet article est le premier d’une série que je souhaite consacrer à la façon dont s’exprime la domination masculine dans les rapports entre les femmes et les hommes. Les liens que nous tissons avec des hommes dans notre vie privée peuvent-ils être exempts de sexisme ? L’amour, le sexe, la tendresse font-ils barrage à la misogynie, ou bien l’exacerbent-ils plus encore ? De manière plus globale, comment se manifeste la domination masculine dans les différentes strates de la rencontre amoureuse – de la phase de séduction à la réalité quotidienne du couple ?

Dans ce premier volet, abordons la question – éminemment contemporaine – des rencontres sur Internet, et de la façon dont elles réinventent le sexisme.

 

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Récemment créé, le compte Instagram Perles masculines (dont le titre, gentillet, ne rend pas hommage à son véritable contenu) répertorie, de manière bien évidemment non exhaustive, les messages sexistes reçus par les femmes sur Tinder.

« Je t’aurais bien enculée comme une salope ce soir », « Tu as une vraie tête de chienne », « T’es un peu grosse », « Je bouffe des chattes tu bouffes des huîtres », « Apprenez à remplir vos profils au lieu de montrer vos seins. Après ça s’étonne d’être prise pour un objet » … Ces phrases, tout aussi navrantes qu’elles soient, n’en sont pas moins tristement ordinaires. Elles ne sont qu’un condensé de ce que lisent et reçoivent les femmes inscrites sur des sites de rencontre, et un énième exemple de la façon dont la misogynie structure notre société. Jusque dans les rapports intimes, que l’on pourrait naïvement croire protégés d’un sexisme par ailleurs endémique. Pourtant, et ce sera le propos de cet article, les rapports homme-femme sont aussi (et surtout ?) un lieu privilégié pour l’exercice de la domination masculine.

Le compte « Perles Masculines » rappelle celui de datingafeminist (en anglais), sur lequel une jeune femme poste les messages sexistes qu’elle reçoit sur OKCupid, un site de rencontres. Et qui nous rappelle, de manière collective, que le sexisme n’est pas nécessairement une question de génération, mais bien de culture. En quoi les expériences vécues par les femmes sur les sites de rencontre peuvent-elles nous éclairer sur les rapports entre les hommes et les femmes ? Sur la façon dont les hommes – pris en tant qu’entité collective – considèrent les femmes, notamment dans leurs relations amoureuses et sexuelles ?

Séduction vs. Domination

La problématique des sites de rencontre est exactement la même que celle du harcèlement de rue. A l’instar de leurs homologues qui sifflent ou insultent les femmes dans la rue, les mecs qui envoient des messages dégradants sur Tinder ne s’inscrivent  pas dans un rapport de séduction, mais bien de domination. Certains montrent tout de suite leur véritable visage en envoyant un « tu ressembles à une salope » ou « tu suces ? », qui n’a de toute évidence pas pour but de séduire la femme à laquelle il s’adresse, mais simplement de la réduire à sa condition socialement inférieure, à la chosifier, à l’humilier. D’autres, cependant, semblent d’abord s’inscrire dans un rapport de séduction « normal », jusqu’à ce que la situation leur échappe (la femme à laquelle ils s’adressent ne répond pas à leurs messages, se montre insensible à leur charme, agit différemment de la façon dont ils estiment qu’une femme doit se comporter, ou bien refuse leur proposition d’aller boire un verre…). C’est à cet instant précis que le sexisme latent de ces tristes mecs se réveille, car il leur est insupportable que le script du genre qu’on leur a inculqué (l’homme mène la danse ; la femme se plie à ses sollicitations) puisse être bouleversé. Il leur est insupportable de constater que les femmes ne sont pas des choses à la libre disposition des hommes, mais bien des êtres humains dotés d’un libre-arbitre, de préférences personnelles et d’une capacité à consentir. Leur système de pensée ne peut même pas enregistrer le fait qu’une femme puisse ne pas s’intéresser à eux et manifester une volonté propre, car cela contredit tout ce qu’ils voient, entendent et croient depuis toujours.

Ces messages sont l’expression la plus crasse de la misogynie ordinaire, et d’une conception sexiste des rapports entre les femmes et les hommes. La société dans laquelle nous vivons ne nous a pas appris à envisager les rapports entre les femmes et les hommes au travers du prisme de l’égalité. Si les femmes et les hommes sont égaux en théorie, ils ne le sont pas en pratique, et cela se traduit directement par une asymétrie dans les rapports amoureux et sexuels. Les codes de la masculinité enjoignent ainsi les hommes à se montrer « virils », c’est-à-dire dominants, tandis que les femmes sont incitées à faire preuve de tolérance, d’humilité, de soumission. Les uns se positionnent donc comme des « conquérants », c’est-à-dire des agresseurs, tandis que les unes sont placées dans la posture de la proie que l’on chasse, et à qui l’on ne demande pas son avis.
Quand un sexe acquiert sa légitimité par la domination, l’autre l’obtient par la subordination. Si l’on se base sur ce script de genre, lequel est en outre supposé inflexible, les rapports sont donc nécessairement déséquilibrés.

Avant que les grognons de tous poils ne viennent prétendre que les sites de rencontre ont un rôle à jouer dans ce phénomène, en ce qu’ils auraient « marchandisé » les relations amoureuses et contribué à objectifier les personnes qui s’y inscrivent en les transformant en produits, rappelons qu’il n’y a aucune différence avec la façon dont les hommes abordent les femmes en vrai et sur les sites de rencontre. Les hommes sexistes n’attendent pas d’être derrière un écran pour pouvoir balancer des « t’es bonne » ou des « salope », même si le virtuel a forcément un côté désinhibant. Le sexisme n’est pas exacerbé par ce genre de sites ; un connard restera un connard qu’il se trouve dans la rue, au travail ou sur Tinder ; un homme non sexiste restera non sexiste même s’il s’inscrit sur une application de rencontres. Ce que l’on constate donc, c’est simplement la transposition d’un sexisme structurel à un espace virtuel… qui n’en demeure pas moins bien réel.

Humilier les femmes pour se sentir homme

A quel moment ces hommes se sentent-ils légitimes à envoyer des messages insultants, dégradants à des femmes qu’ils ne connaissent pas ? Comment peuvent-ils considérer cela comme « normal », dans une société où la politesse envers les inconnu.e.s est une règle de base ?
Se sentent-ils protégés par leurs écrans ? Les sites de rencontre contribuent-ils à déshumaniser les personnes, bien réelles, qui s’y trouvent ? Peut-être ; mais l’existence du harcèlement de rue nous le prouve, les hommes n’ont pas attendu les sites de rencontre pour gratifier une inconnue d’un « salope ! » ou d’un « je te baise » gratuits. Tinder n’a pas inventé le sexisme : il lui a simplement offert une énième plate-forme où se déployer.

Avant qu’on ne nous bassine avec des histoires de « séduction maladroite », de jeux « un peu immatures », de propos « graveleux mais pas bien graves », de « liberté d’importuner » et de « on ne peut plus rien dire », il convient de dissocier la séduction, une entreprise basée sur le respect mutuel et le désir sincère de découvrir l’autre, de l’agression sexiste, qui a pour seul but d’exercer une forme de domination sur une personne que l’on perçoit comme inférieure. Et la différence est nette.

La réalité, c’est que ces types n’ont aucune velléité de séduction vis-à-vis des femmes auxquelles ils s’adressent. Il suffit d’avoir un QI supérieur à celui d’un topinambour pour se rendre compte qu’une phrase d’approche telle que « tête de chienne » ou « je te baiserais bien » a statistiquement peu de chances de mener à une histoire d’amour – même pas à une relation sexuelle vite consommée dans une ruelle glauque. Leurs insultes, quasiment toujours à connotation sexuelle, et leur façon de renvoyer les femmes à leur corps, leur physique, leur sexualité, témoignent en revanche d’une volonté d’asseoir leur domination, d’assujettir l’autre à ce qu’ils considèrent être leur « pouvoir » : celui d’être un homme. Il s’agit d’une façon de nier non pas l’existence, mais la légitimité de l’autre en tant qu’être humain. De le réduire à l’état de chose, de jouet, d’outil. On s’amuse avec lui (elle, en l’occurrence) pour établir et confirmer sa domination, pour se sentir puissant, masculin, « viril ». C’est un jeu de pouvoir, dans tout ce qu’il a de plus cru et pathétique.

Leur incapacité à envisager la « séduction » autrement que comme un vecteur de domination, un moyen d’humilier l’autre, en dit long sur la façon dont notre société « fabrique » les hommes et les dresse au sexisme.

Car les injonctions à la masculinité dont on abreuve les mecs n’ont pas seulement pour but de leur expliquer comment doit se comporter un vrai mâle, mais aussi de leur expliquer comment se positionner par rapport aux femmes pour être confirmé dans leur virilité. Opprimer et humilier les femmes, leur rappeler qu’elles ne sont que des objets, c’est une façon pour eux de consacrer l’altérité, et ce faisant de se sentir homme. De nombreuses analyses sociologiques sur les « pick-up artists », ces navrants techniciens de la séduction, ont été faites en ce sens (voir notamment l’ouvrage de Mélanie Gourarier). En effet, leur but n’est pas de séduire les femmes comme on pourrait d’abord le croire, mais bien d’utiliser celles-ci comme un moyen de transcendance, un vecteur pour se sentir confirmé dans sa masculinité, pour se sentir homme. Et comment se sent-on homme, dans une société sexiste qui fait de la « valence différentielle des sexes » (selon la célèbre expression de Françoise Héritier) une valeur cardinale ? Réponse : en dominant les femmes.

L’égalité pour les nuls

On est donc face à une double problématique : le fait que ces mecs soient incapables de voir les femmes autrement que comme des objets à leur disposition, et la prévalence des injonctions à la masculinité qui incitent les hommes à entrer dans un rôle de connard pour prouver leur virilité. Car si le patriarcat dans sa forme la plus toxique leur a appris une leçon, c’est bien celle-ci : être respectueux, c’est un truc de naze. Traiter les femmes comme des égales, c’est bon pour les tarlouzes – et ça tombe bien : elles ne sont pas égales. L’égalité dans la séduction et les rapports amoureux, c’est pas un truc de mec, c’est pas viril, ça manque de courage, de testostérone, de puissance, de sueur ! Un homme, un vrai, c’est comme un éléphant dans un magasin de porcelaine : ça doit se faire remarquer, faire du bruit, mettre le bazar, montrer ses grosses couilles, et surtout ne jamais s’excuser.

Et si les hommes, les vrais, doivent nécessairement dominer et contrôler, le corollaire logique réside dans la passivité des femmes. La culture populaire nous en donne régulièrement des exemples : dans de nombreuses œuvres, qu’il s’agisse de livres, de chansons, de films ou de séries, les femmes ne sont là que pour se laisser « cueillir » par le héros masculin, pour servir de trophées, de décors, de bonbons acidulés. Cela tend à changer, bien sûr. Il n’en reste pas moins que les femmes sont encore majoritairement dépeintes comme des accessoires au désir de l’homme, des objets décoratifs dépourvus de caractère propre et de libre-arbitre. Elles sont annexes, passives, soumises au regard et au désir de l’autre. On les prend – au sens littéral comme au figuré – quand on en a envie. Elles sont là, souriantes et disponibles. Il y a juste à se servir.

Tout ceci concorde à créer un script social dans lequel les hommes et les femmes sont tenus d’endosser des rôles rigides : l’un devient celui qui poursuit, qui choisit et qui s’impose ; l’autre devient celle qui attend, qui subit et qui se rend. C’est parce que l’on nie aux femmes leur capacité à désirer et à choisir (donc leur autonomie dans le désir) que les rapports homme-femme sont encore si déséquilibrés. On ne respecte pas les objets. On les prend, on les manipule, on leur impose nos souhaits. Leur libre-arbitre importe peu, tout simplement… parce qu’il n’a pas vocation à exister.

Tant que la virilité sera uniquement admise dans son acception toxique, tant que les femmes seront considérées comme des « cibles », des « proies » qu’il faut capturer, des trophées qu’il faut exhiber, alors les rapports entre hommes et femmes resteront inégalitaires. Si le propre de l’homme est d’être « dominant », quelles que soient les conneries toxiques que l’on attache à cette notion, alors le propre de la femme sera d’être « dominée » : or, aucune relation saine ne peut se construire sur de pareilles bases. On sait depuis la deuxième vague féministe que le privé est politique.

Plus que toutes autres choses, la façon dont se rencontrent les femmes et les hommes, la façon dont ils échangent, se jaugent, se jugent, se regardent, se mesurent, se désirent, et avancent ensemble, le respect qu’ils s’accordent l’un à l’autre, la valeur qu’ils prêtent au lien qui les unit, quelle que soit la nature de celui-ci, sont un excellent indicateur de la situation politique en matière d’égalité des sexes.

La solution, comme souvent, réside dans l’éducation. Il ne faut pas éduquer les hommes : il faut éduquer les petits garçons. Prévenir et non guérir. Il faut leur apprendre le respect, l’importance du consentement, l’importance de l’autre, et surtout les élever à l’abri des stéréotypes de genre. Après ? Il est souvent trop tard.

La bonne nouvelle pour les femmes inscrites sur des sites de rencontre, c’est que les hommes épinglés par le compte « Perles Masculines » sont des filtres anti-déchets à eux tout seuls. Même pas besoin de se creuser la tête pour savoir si la personne avec qui vous échangez vaut vraiment le coup : avec eux, on sait déjà à quoi s’en tenir, et on peut les bazarder tout de suite. Car, spoiler : un homme qui envoie des messages sexistes sur un site de rencontres a 100% de chances d’être un gros con sexiste dans la « vraie vie ». Et vous savez ce que donnent les relations avec des gros cons sexistes ?

Personnellement, je ne peux qu’imaginer – et cela suffit à me donner des frissons dans le dos.

 

Balance ton Porc : plusieurs mois après, rien n’a changé

Balance ton Porc : plusieurs mois après, rien n’a changé

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Plusieurs mois ont passé depuis le mouvement Me Too et son pendant français Balance ton Porc, et les femmes et les hommes continuent à coucher ensemble, à se regarder dans la rue, à aller boire des verres, à se parler, à rire ensemble, à se séduire. La rumeur dit même qu’ils continueraient à prendre l’ascenseur ensemble, mais je ne suis pas allée vérifier si c’était bel et bien le cas.

En clair, que les hommes accrochés à leurs privilèges comme une moule à son rocher se rassurent : rien n’a changé. La révolution dévastatrice, le matriarcat sanglant qu’on nous annonçait se font toujours attendre. L’écart salarial est resté le même, le nombre de viols et d’agressions envers les femmes se porte toujours bien, les femmes sont toujours en charge de la majorité des tâches ménagères et du soin aux enfants, les postes de direction n’ont pas été massivement arrachés aux hommes par une foule de Furies aux seins bandés, et la division sexuelle du travail a toujours cours.

Rien d’étonnant, puisqu’on a passé plus de temps à gloser sur le bien-fondé des « mouvements de libération de la parole » qu’à réfléchir aux moyens d’action que nous pourrions mettre en place. Encore aujourd’hui, les réactions effrayées des mâles souffreteux (comment ça ? on n’aurait plus le droit de harceler les femmes ?!) prouvent qu’un tel mouvement était nécessaire, et continuera à l’être pendant de longues années.

En attendant, le débat est monopolisé par les geignements sans intérêt des « intellectuels » hommes qui n’ont, en réalité, rien à dire sur la question. Leurs pépiements interminables sont comme autant de freins à l’avancement des luttes féministes, ce qui relève d’une stratégie parfaitement rationnelle. C’est qu’ils craignent pour leurs privilèges, ces hommes-là, comme si l’Egalité était un délicieux gâteau au chocolat et qu’il n’y avait pas assez de parts pour tout le monde.

Et si on passait maintenant à une profondeur de débat supérieure ? Si on laissait les principales concernées s’exprimer, raconter ce qu’elles vivent ou ont vécu, si l’on cessait de penser qu’elles mentent dès qu’elles dénoncent une agression ou un viol (pour rappel, les fausses accusations de viol ne concerneraient que 2% des plaintes), si l’on osait enfin dégager les harceleurs, les agresseurs, les violeurs de leur confortable promontoire, de manière stricte, ferme et non équivoque ? Si l’on se lançait dans un débat constructif, sans que les misogynes inquiets pour leurs menus privilèges ne s’y greffent à chaque fois comme des tiques pour monopoliser la parole, rendant la discussion inaudible et surtout inutile ?

La rengaine est connue, depuis des années. Les féministes exagéraient quand elles ont réclamé le droit de vote, puis le droit d’avorter, puis le droit d’avoir un salaire égal à celui des hommes. Aujourd’hui, elles exagèrent parce qu’elles veulent la fin de la domination masculine. Demander que cesse l’oppression d’un sexe par l’autre : en voilà une exigence farfelue !

On ne sort pas de milliers d’années d’oppressions sans remous : les revendications des femmes dérangent, et c’est la raison pour laquelle la résistance s’organise, les supposés « abus » sont pointés du doigt, les luttes sont délégitimées à l’aide d’arguments spécieux et d’éléments de langage uniformes. On ne peut plus rien dire. Censure. Société puritaine. Attention à ce que la France ne devienne pas comme les Etats-Unis. Pays de la galanterie, culture de la séduction, blablabla. Vous connaissez la (médiocre) rengaine, inutile de continuer.

Que s’est-il donc passé, depuis qu’on a commencé à balancer les porcs au mois de novembre ? Une terrible ségrégation entre les sexes s’est-elle mise en place ? Les hommes et les femmes osent-ils encore se regarder dans les yeux, et plus encore, se fréquenter ? Les hommes sont-ils massivement victimes de fausses accusations de harcèlement et/ou de viol, mis au ban de la société, crucifiés sur l’autel de la délation ?

La réponse tient en un mot : non.

Présumée coupable

Ainsi, la récente affaire « Koh Lanta » a prouvé que les femmes n’étaient toujours pas prises au sérieux lorsqu’elles dénoncent des violences sexuelles. Pour rappel, le tournage de la saison 19 a été annulé suite aux accusations portées par une candidate à l’encontre d’un autre participant, qui l’aurait agressée sexuellement. Après les nombreuses discussions qui ont suivi la déferlante #Me Too, on avait l’espoir que les femmes, à qui l’on reproche paradoxalement de ne pas parler lorsqu’elles subissent des violences, seraient enfin écoutées. Que nenni : les réactions qui ont suivi la révélation de l’affaire ont toujours des relents d’obscurantisme crasse. Tout d’abord, voici ce que l’un des candidats présents sur l’île a confié à la presse : « Candide, c’est une belle petite nana. Sur le bateau, avant de sauter pour rejoindre la rive, elle était vêtue d’un fuseau orange assez moulant, on devinait ses sous-vêtements. Ça m’a choqué […] Quand on vient sur Koh-Lanta, on est pudique ». La bêtise abyssale de ces propos mérite-t-elle d’être commentée ? Je ne crois pas.

Ensuite, c’est l’agresseur présumé qui se répand dans la presse pour « livrer sa vérité » et clamer son innocence. Une prise de parole particulièrement déplacée, qui prouve néanmoins que les agresseurs (présumés) ont conscience de l’indulgence dont fait preuve la société à leur égard. Puis c’est cet autre candidat qui publie une petite blague de son cru sur Instagram : « Agression sexuelle sur Koh-Lanta. Le candidat s’explique. ‘On m’a demandé d’aller remplir la gourde, j’ai dû mal comprendre’ ». Et ce journaliste de La Dépêche qui publie un édito nauséabond sur l’affaire, dont je vous livre non sans peine les plus médiocres extraits : « Reste à savoir maintenant le poids des faits, leur réalité, la frontière ténue entre ce que l’on appelait il y a peu les « gestes déplacés » et les accusations de viol ayant éclaté au fil des nombreuses affaires révélées ces derniers mois dans le monde du cinéma, du spectacle, du sport et, bien sûr, de la politique. Une jolie fille en maillot n’est pas moins tentante qu’une femme de chambre, ce sera peut-être le titre d’un film, à succès bien sûr dans quelques années…Sauf accord toujours possible et défaut de plainte, la compétition risque fort de se poursuivre dans le cadre plus feutré mais pas moins dangereux d’un tribunal. Il y sera question de cet « élément extérieur au jeu » [l’agression présumée], de responsabilité et de dédommagements. L’argent a le pouvoir de tout sécher, même les larmes ».

Enfin, ce sont les hommes (mais aussi les femmes) qui ont cru bon d’y aller de leur indispensable commentaire, décortiquant le passé de la victime présumée, remettant en cause sa parole, tentant de trouver la faille qui mettrait à mal ses dénonciations. C’est aussi l’avocat de l’agresseur présumé, qui n’a pas hésité à exposer ses extrapolations vaseuses dans les médias : « dans n’importe quel Koh-Lanta, dans n’importe quel Secret Story […] à partir du moment où une fille accusera un garçon d’avoir tenté de l’embrasser, alors qu’elle n’était pas d’accord, on arrête le tournage ? ».
Une belle démonstration d’indécence qui prouve, si besoin était, que la parole des victimes est toujours considérée comme étant mensongère par défaut. Présumées coupables, quoi qu’il arrive.

Les tenants du « pourquoi elle n’a rien dit / pourquoi elle n’a pas porté plainte ? » ont ici leur réponse : parce que quand elle parle, on ne la croit pas. Quand elle parle, on la pense affabulatrice, capricieuse, manipulatrice, en manque d’attention. Quand elle parle, on cherche par tous les moyens à décrédibiliser sa parole.

Léthargie collective

Quant à la délation (je cite) tant crainte par nos brillants commentateurs, on attend toujours qu’elle produise ses effets délétères. Contrairement aux Etats-Unis, où quelques têtes sont bel et bien tombées – et à juste titre, la France s’accroche à ses agresseurs. Ainsi, Frédéric Haziza, présentateur suspendu de la chaîne LCP suite à la plainte d’une journaliste pour agression sexuelle, a finalement été réintégré à la chaîne sans autre forme de procès. Sans que cela ne provoque de grands émois. C’est également Eric Monier, visé par une plainte pour harcèlement sexuel et moral lorsqu’il dirigeait la rédaction de France 2, qui a été nommé directeur de la rédaction de TF1. Un bel exemple de la façon dont nos structures recyclent les déchets.

Même son de cloche pour les affaires Gérald Darmanin et Nicolas Hulot, tous deux visés par des accusations de viol (la plainte contre Hulot a été classée sans suite il y a plusieurs années). Alors que l’occasion était belle pour le Président de la République de rappeler son intransigeance vis-à-vis des agresseurs, celui-ci a superbement ignoré l’affaire. Pas un seul mot, pas un seul regard pour la prétendue « grande cause nationale du quinquennat » qu’est l’égalité femme-homme. Les deux ministres sont bien entendu toujours en place, sans que leur implication actuelle ou passée dans des affaires de viol n’ait été discutée un seul millième de seconde.

C’est enfin Luc Besson, qui fait l’objet d’une plainte pour viol depuis le mois de mai. La plaignante est une actrice de 27 ans, qui accuse le réalisateur d’avoir abusé d’elle au cours d’un rendez-vous professionnel dans un palace parisien. Ça n’a pas loupé : le quotidien « 20 minutes » s’interroge sur une possible « répercussion de l’affaire Weinstein », écrivant que le « plus international des réalisateurs français, père de cinq enfants, est à son tour touché par l’onde de choc qui s’est propagée dans le monde depuis la chute du producteur américain Harvey Weinstein ». Touché. Comme si cette plainte lui était tombée dessus, à la manière d’un pigeon qui vous chie sur l’épaule au moment où vous vous y attendiez le moins.

Ces affaires ont en tout cas un dénominateur commun : l’indifférence du corps social. Le schéma est désespérément récurrent : l’affaire sort, quelques papiers complaisants sont publiés, puis on l’étouffe ni vu ni connu – non sans avoir au préalable tenté de discréditer la victime.

D’une manière globale, et alors qu’on aurait pu espérer le contraire, les quelques accusations de violences sexuelles qui ont été portées publiquement contre des hommes ces derniers mois ont fait plop. Elles se sont en effet soldées soit par un non-lieu, soit par un profond silence (voire les deux en même temps), pendant que la victime continuait à être allégrement traînée dans la boue.
On est bien loin de l’ouragan de dénonciations calomnieuses qu’on nous avait annoncé avec horreur.

Et si les plaintes pour viols et agressions sexuelles sont en hausse (+15% au premier trimestre 2018), cela ne signifie aucunement que les victimes sont aujourd’hui mieux traitées dans les commissariats de police, ni que leurs plaintes débouchent sur une réponse judiciaire concrète. Le cruel manque de moyens de la justice et l’embourbement des mentalités freinent le combat, laissant encore la plupart des victimes de violences sur le carreau.

En conclusion : les femmes peuvent bien balancer, on continue à ne pas les croire. Quant aux agresseurs, ils dorment toujours sur leurs deux oreilles. Huit mois après la déferlante Me Too, les oreilles sont toujours bouchées, et les mentalités toujours embourbées dans les ornières de la culture du viol. La nécessaire discussion sur les violences faites aux femmes est aujourd’hui confisquée par les adversaires du féminisme, rendant ainsi impossible toute avancée sociale. Comment espérer un changement de mentalité, lorsque les seules personnes qui s’expriment – et sont écoutées – sur le sujet sont justement les réactionnaires les plus médiocres ?

Les copines du patriarcat

Les copines du patriarcat

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« Alors la femme glissa dans la résignation. Et, pour éviter la blessure, dans la complicité. […] Le sort des femmes n’échappait pas à la règle qui perpétue les grandes oppressions de l’Histoire : sans le consentement de l’opprimé – individu, peuple, ou moitié de l’humanité – ces oppressions ne pourraient s’étendre, ou même durer. » Gisèle HALIMI, « La cause des femmes », 1973

L’asservissement volontaire (des femmes) est une notion peu discutée dans les cercles féministes. Parce qu’elle dérange. Parce qu’elle est peu intelligible. Parce qu’elle met à mal certaines théories.
Pourtant, l’acquiescement des femmes à leur propre servitude est une réalité. Bourdieu lui-même l’avait théorisé dans son livre « La domination masculine », en posant l’idée que les classes dominées ne peuvent l’être qu’avec leur accord tacite.

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