L’amour (et les femmes) au temps du numérique

L’amour (et les femmes) au temps du numérique

 

A qui profite aujourd’hui la liberté sexuelle ? Le féminisme est-il compatible avec les applications de rencontre ? Le sexe sans attaches est-il réellement vecteur d’émancipation pour les femmes ?

Autant d’épineuses questions qu’il convient aujourd’hui de se poser… Car les nouvelles du front ne sont pas bonnes.

Aux États-Unis, la psychologue spécialisée en sciences comportementales Clarissa Silva a sondé 500 utilisatrices et utilisateurs d’applications de rencontre. Après 9 mois d’utilisation, 65% d’entre eux assimilaient la fréquentation de ces sites à un travail à plein temps – avec le côté rébarbatif qui va avec.

Une étude parue en 2019 dans le Journal of Social and Personal Relationships rapporte quant à elle que l’utilisation compulsive d’applications de rencontres est susceptible de mener à un sentiment de solitude accru.

Enfin, de nombreuses personnes – notamment des femmes – se plaignent de plus en plus de ces nouveaux schémas amoureux caractérisés par une prétendue « légèreté ». Un ressenti corroboré par la science, plusieurs études ayant mis en évidence un lien entre sexe sans attaches et anxiété et dépression (aussi bien chez les femmes que chez les hommes).

Une lassitude collective que les Anglo-saxons nomment « dating burnout », et qui survient souvent après de longs mois à écumer les sites de rencontre (ou les bars), entretenir des centaines de conversations virtuelles et multiplier les rendez-vous sans intérêt. Un utilisateur de Tinder témoignait de cet accablement dans le magazine Causette :

« J’étais constamment occupé par des relations qui n’avaient pas de sens, ni de chance de devenir autre chose que ce qu’elles étaient puisque j’étais déjà en tranches, morcelé, divisé à l’intérieur. Au bout d’un mois et demi, je ne dormais presque plus. J’ai eu de l’eczéma sur le sexe. J’étais en contradiction avec moi-même […] je somatisais »

« Je me suis inscrite une fois sur un site de rencontre, j’ai tenu 48h avant de tout quitter », déplore une jeune femme. « Les mecs qui sont soudainement fous amoureux de toi, ceux qui te balancent des remarques sexistes, ceux qui te complimentent puis t’insultent deux secondes après que tu leur aies dit non, etc… Je n’y arrive pas »

« C’est impossible d’avoir une relation stable. Tout ça, c’est la faute de Tinder ! » renchérit une autre.

Si cette lassitude est susceptible de concerner aussi bien les hommes que les femmes, ces dernières sont peut-être plus vulnérables sur le marché de l’amour virtuel, et les comportements qu’il engendre.

 

Nouveaux déboires amoureux

C’est un fait : le paysage romantico-sexuel a changé. Fini l’époque où l’on se mariait à peine sorti.e de l’école, et où l’on passait sa vie avec la même personne (et c’est indéniablement une bonne chose). Désormais, nous avons le choix : d’être en couple ou non, de la (ou les) personne(s) avec qui l’on partagera sa vie, des modalités de cette union, et du temps qu’elle durera. Bien sûr, je vous fais la version courte et simplifiée – dans les faits, le célibat reste très mal vu, particulièrement pour les femmes, tout comme le fait de ne pas avoir l’intention de se reproduire. 

Le couple reste donc la norme dans une société paradoxalement de plus en plus souple et ouverte, et dans laquelle émerge de nouveaux schémas.

 

Fait intéressant, ce nouveau paradigme amoureux caractérisé par le virtuel, la multiplicité des rencontres et la réticence à s’engager, est également livré avec son propre langage (riche en termes anglophones).

Ainsi, après vous être fait ghostée (1) par un fuckboy (2), peut-être aurez-vous la (mal)chance de voir un obscur ex revenir faire de l’orbiting (3). Qu’à cela ne tienne, vous continuez à swiper sur Tinder dans l’espoir de rencontrer l’amour. Mais vous tombez malheureusement sur un homme qui, après une relation faite de pocketing (4), disparaît en mode slow fade (5)pour mieux revenir un an après comme si de rien n’était, en bon prowler (6) qu’il est.

Vous n’avez rien compris ? Ce jargon vous semble aussi excitant qu’une notice technique pour chauffe-eau ? C’est normal : ce lexique « amoureux » est aussi aride que les pratiques qu’il décrit. Pourtant, il semblerait bien que les relations dépourvues de sens – et surtout d’avenir – soient en train de devenir la norme, particulièrement dans les grands centres urbains.

Bien sûr, les mecs toxiques, les téléphones qui ne sonnent pas et les relations sans lendemain n’ont pas attendu l’essor du numérique pour exister. Mais nul doute que Tinder et la prétendue « liberté sexuelle » qu’il porte en étendard facilitent leur propagation

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Personnellement, je n’ai jamais pu « tenir » plus de quelques semaines sur une application de rencontre. Qu’y a t-il de plus déprimant en effet que de faire défiler d’un geste mécanique des profils de mecs en slip devant leur miroir, dans une conscience aiguë de sa propre solitude, sans même la certitude que ce manège débouchera sur une rencontre intéressante ?

Ces espaces virtuels et froids nous transforment en Sisyphe modernes, poussant notre rocher en haut de la montagne dans l’espoir inavoué d’y trouver un trésor. Mais la nuit tombe bien assez vite, il n’y a rien au sommet et l’on recommence alors… Encore et encore.

Après les énièmes profils de l’étudiant à HEC qui n’est pas là pour se prendre la tête, du mec qui pose noyé dans sa bande d’amis (qui est qui ?) ou au bras d’une charmante demoiselle (qu’est-on censée en déduire ?), du cœur tendre posant avec son chat/son neveu/sa guitare en pensant que cela va le transformer en piège à filles, du fuckboy livré avec option fautes d’orthographe et du baroudeur posant négligemment devant le Macchu Pichu (est-ce que tout le monde part en vacances au Pérou désormais ?!), j’ai fini par ressentir cette désagréable sensation qu’on éprouve après avoir trop mangé. Trop de choix, trop de possibilités, et pourtant aucune ne me faisait envie. Pire encore : toutes me repoussaient.

 

La hook-up culture, ou la fausse liberté des femmes

Hook-up culture est une expression qui nous vient des États-Unis, et qui signifie en bon français culture du coup d’un soir. C’est une culture qui encourage les relations sexuelles sans attachement ni connexion émotionnelle – et sans lendemain, cela va sans dire. Aux États-Unis, elle est particulièrement utilisée pour décrire la sexualité des étudiant.es sur les campus universitaires. Mais elle peut être étendue à d’autres contextes.

Démocratisé par les applications de rencontre, le casual sex (ou relations sans lendemain) s’impose désormais comme la norme. On ne se met plus en couple avant de coucher : on couche ensemble avant de se mettre en couple. Même le fait de présenter quelqu’un à ses ami-es n’est plus une preuve d’engagement. 

Entre le sexe sans attaches et la relation conjugale trône désormais un nouvel hybride relationnel, sans nom ni définition officielle, qui consiste à « voir quelqu’un ». Sortir ensemble, sans être en couple. Se voir, sans savoir où l’on va. Partager le lit de l’autre, tout en étant tenu.e à l’écart de ses pensées.

Si ces pratiques permettent une plus grande flexibilité, elles engendrent aussi beaucoup d’incertitude et de difficultés à choisir… et donc à s’engager.

L’amour reste paradoxalement une valeur sûre, un idéal indétrônable. Pour plus de 50% des Français-e-s entre 15 et 34 ans, les relations amoureuses sont « importantes » (et même « primordiales » pour 25% d’entre eux et elles). Néanmoins, le paradigme amoureux a changé, et la nouvelle norme repose sur un équilibre instable qui peut générer beaucoup d’inconfort.

(Notamment au niveau des parties génitales : en moins de 4 ans, les infections sexuellement transmissibles ont en effet explosé en France. En 2016, selon une enquête de Santé Publique France, près de 268 000 cas de chlamydia ont été diagnostiqués chez les plus de 15 ans, contre 77 000 en 2012). 

 

EUGENIALLOLI

 

Mais venons-en à la question qui nous intéresse : en quoi ces nouveaux comportements sont-ils particulièrement délétères pour les femmes ?

Tout d’abord, le modèle standard de relations (amoureuses et/ou sexuelles) sans engagement va à l’encontre de la façon dont les femmes sont socialisées. Celles-ci grandissent en effet – et sont ensuite pressurisées par la société – avec l’idée qu’elles doivent trouver l’amour, le grand chevalier blanc. Elles sont éduquées à surinvestir la sphère amoureuse, leur identité sociale y étant étroitement liée

Or, la connexion véritable à laquelle nombre d’entre elles aspirent est peu compatible avec la logique consumériste actuelle.

Et puisque la sexualité féminine n’a toujours pas fait son entière révolution, les femmes se retrouvent désormais au cœur d’un immense paradoxe. Incitées à laisser libre cours à leurs désirs et à profiter d’une liberté sexuelle censée être à leur avantage, elles sont pourtant punies lorsqu’elles abusent de cette liberté – ou le font sans la discrétion qu’on attend d’elles. Entre la « fille facile » et la femme libérée, pas si facile de trouver une place…

Les hommes, en revanche, bénéficient de ce modèle. Non seulement leur sexualité n’est frappée d’aucun interdit moral, mais ils sont en plus bombardés d’injonctions à l’indépendance émotionnelle, l’autonomie et la séduction (hétérosexuelle). Il faut coucher avec des femmes en grande quantité pour être un homme : c’est en effet dans l’accumulation de partenaires que se joue la masculinité contemporaine. Cette logique de performance virile répond parfaitement à ce nouveau schéma amoureux qui place la consommation en son centre. 

De fait, la culture du hook-up rejoint la façon dont la majorité des garçons sont socialisés : vision utilitaire du sexe comme outil de performance, consommation et objectification des femmes, qui ne sont plus des individus spécifiques mais des corps indéterminés, nécessité de cumuler les « conquêtes » non pas pour le plaisir, mais pour prouver sa virilité. Ce qui n’est pas la meilleure façon de rencontrer l’autre ni de bâtir des relations saines, vous en conviendrez…

Bien sûr, de nombreuses femmes trouvent aussi leur compte dans ce modèle qui leur laisse une grande liberté. Mais lorsqu’elles cherchent quelque chose de plus consistant, elles se heurtent à la surreprésentation statistique des hommes désireux de ne pas se prendre la tête (nom de code pour : partager un lit, et rien d’autre). Soucieuses de ne pas faire peur à leurs prétendants potentiels, elles taisent alors leurs véritables désirs et besoins. Quitte à se retrouver embarquées dans des relations dont elles n’ont pas défini les termes, et qui ne leur conviennent pas.

Par ailleurs, les relations sans attaches semblent peu propices au plaisir des femmes. Une étude américaine d’envergure a ainsi montré que 55% des hommes avaient reçu du sexe oral lors de leur dernière relation sexuelle (sans engagement), contre seulement 19% des femmes. Et 80% des hommes avaient eu un orgasme lors de leur dernière relation sexuelle, contre 40% des femmes.

Quand tant d’hommes ignorent tout des spécificités du sexe féminin – et notamment du clitoris – peut-on vraiment s’attendre à ce qu’un amant de passage, possiblement biberonné au porno et possiblement plus intéressé par son plaisir que par le nôtre, nous envoie au septième ciel ? Ou même qu’il en ait simplement l’intention ?

Le bon sexe étant celui qui prend le temps de découvrir le corps de l’autre, dans le respect de son consentement, on peut légitimement s’interroger sur les vertus des rencontres éclairs…

D’autre part, la démocratisation du porno et des pratiques autrefois « atypiques » comme le BDSM ou la sodomie amènent de nouvelles exigences dans la chambre à coucher. Comme l’a plusieurs fois souligné l’autrice Maïa Mazaurette, ces pratiques présentées comme cool, voire émancipatrices sont souvent douloureuses voire violentes pour les femmes, qui peuvent pourtant ressentir une certaine pression à y consentir (personne n’a envie de passer pour un.e coincé.e en matière de sexe).

Enfin, on peut déplorer que la liberté sexuelle, qui se targue d’être un vecteur d’émancipation des corps, ait paradoxalement fini par se transformer en une énième injonction – à prendre son pied, à explorer, à s’amuser (selon une conception universelle de l’amusement qui en laisse beaucoup sur le carreau).

Je me suis longtemps sentie anormale de ne pas avoir envie de m’éclater avec des coups d’un soir, une activité présentée comme éminemment cool et indissociable d’une jeunesse réussie. Car la liberté sexuelle à la mode 2020 est synonyme de consommation effrénée : il ne faut pas seulement multiplier les partenaires, il faut aussi tester des choses. Rien ne serait plus triste que de rester coincé.e dans les affres de ce qu’on appelle péjorativement le sexe « vanille », c’est à dire traditionnel, sans gaines en latex ni sex-toys à insérer dans divers orifices. Alors, pourquoi est-ce que je préfère rester chez moi avec un livre alors que je pourrais être en train de tester le bondage japonais ?

Il m’a fallu du temps avant de comprendre que l’injonction au sexe, dans un monde où l’on peut accéder aussi facilement à une relation sexuelle qu’à un menu frites-Coca, était aussi délétère que les injonctions à se « préserver ». Et que les individus ne peuvent rentrer dans le goulot étroit d’une norme sexuelle qui se veut universelle, étant donné que la sexualité est, par définition, profondément intime et subjective.

 

It’s (not) raining men

Mais attendez, ce n’est pas fini ! Un autre problème se pose. En effet, les femmes sont désormais plus diplômées que les hommes dans de nombreux pays – en France, en 2015, elles étaient majoritaires dans le supérieur (55%), et plus particulièrement aux niveaux de formation les plus élevés (59% en master). L’écrivain américain Jon Birger, auteur de l’ouvrage Date-onomics (non traduit en français), émet alors l’hypothèse que les femmes célibataires doivent désormais faire face à une « pénurie » d’hommes (plus précisément d’hommes correspondant à leurs critères, les individus ayant tendance à rechercher un.e conjoint.e du même groupe social).

« La hook-up culture, la baisse du nombre de mariages chez les femmes diplômées, et la pénurie d’hommes éduqués et désirant s’engager, sont le produit du déséquilibre des ratios hommes-femmes et d’une offre insuffisante d’hommes diplômés du supérieur« , écrit-il ainsi. On peut bien sûr déplorer le caractère partial de son analyse, ainsi que le paternalisme dont il fait preuve lorsqu’il enjoint les femmes à choisir leur lieu d’études en fonction du ratio hommes-femmes (!). Mais ne touche t-il pas là une réalité sensible ? Combien de fois ai-je entendu cette conversation sur le « déclin des hommes valables » et la « difficulté à trouver un mec bien »… ?

Sauf que, plutôt que de s’interroger uniquement sur le niveau d’études, on pourrait aussi se poser la question de l’influence du porno, des rôles de genre, des injonctions sociales et du numérique sur nos comportements amoureux… Autant d’éléments qui jouent sur l’évolution de nos pratiques. 

Cécile Guéret, journaliste, psychothérapeute et autrice du livre « Aimer, c’est prendre le risque de la surprise », explique qu’à force de « cocher des filtres selon le physique, l’appartenance sociale, les passions, à force de minimiser les risques, nous cherchons à rationaliser le coup de foudre ». Une rationalisation bien peu compatible avec l’essence même du sentiment amoureux. Alors, les algorithmes finiront-ils par avoir la peau de l’amour ? Les nouveaux schémas amoureux et sexuels sont-ils solubles dans nos aspirations romantiques – et particulièrement celles des femmes ?

Bien sûr, la fin de la morale sexuelle et la multiplication des possibles dans le champ amoureux sont des progrès qu’il n’est pas question de remettre en cause. Mais il y a peu de chances que les femmes soient les grandes gagnantes de cette « révolution » sexuelle. Et ce, pour une raison simple : celle-ci a été élaborée selon les termes des hommes, en ne laissant à l’autre moitié de l’humanité pas d’autre choix que de s’y plier. En matière d’amour 2.0, femmes et hommes ne jouent donc pas à jeu égal.

Alors, osera t-on plaider pour l’avènement d’une véritable liberté – celle de coucher avec qui on veut, mais aussi de préférer l’amour au sexe sans attaches ?

 

 

 ♥ ♥ ♥

(1) Le ghosting consiste à couper les ponts avec une personne du jour au lendemain.

(2) Fuckboy : Homme peu porté sur le romantisme et principalement intéressé par la perspective de tirer son coup – quitte à sortir les violons pour arriver à ses fins. 
(3) L’orbiting consiste à suivre activement l’activité d’une personne sur les réseaux sociaux (exemple : liker ses posts) tout en l’ignorant dans la vie réelle.
(4) Le pocketing est une forme de relation non officielle, dans laquelle les termes ne sont jamais clairement énoncés. Ça ressemble à une relation amoureuse… sans toutefois en être une, car l’autre vous empêche d’accéder à son intimité. En clair, il vous garde au chaud dans sa poche : vous êtes donc caché.e, dissimulé.e au reste du monde, en attendant mieux.
(5) Le slow fade est une manière de couper les ponts avec quelqu’un, de manière moins brutale que le ghosting. Elle consiste à disparaître lentement mais sûrement du paysage, en repoussant par exemple les rendez-vous ou en ne répondant plus qu’à un message sur deux.
(6) De l’anglais « to prowl » qui signigie rôder, le prowling consiste à disparaître du jour au lendemain (alors que la relation semblait suivre son cours normal), pour mieux revenir comme si de rien n’était quelques semaines ou mois plus tard. 

 

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Entre nos jambes

 

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Crédit illustration : Meghan Willis©

 

Où est le sexe féminin ?

Si l’on voit des bites partout (griffonnées à la va-vite dans les toilettes publiques, taguées sur les murs de bâtiments désaffectés, dessinées sur les bureaux des écoliers, et parfois même, en gros plan sur l’écran de nos téléphones portables), nos sexes de femmes restent largement invisibles, silencieux, transparents.

On ne sait même pas quel nom leur donner.

Comment appelle-t-on le sexe féminin ? Le vagin ? La vulve ? Plus félin : la chatte ? Le minou ? Plus fruitier : l’abricot ? Plus enfantin : la foufoune ? Plus vulgaire : la teuch, la techa ? Je n’ai jamais vraiment su. Le mot « vulve » me fait penser à un escargot baveux, les sonorités austères et cliniques du mot « vagin » m’évoquent un instrument en métal. J’aime bien « clitoris », qui me fait penser à une fleur, mais il m’intimide quand je le prononce à voix haute. La société patriarcale a fait du sexe féminin un innommé.

Paradoxalement, le champ lexical des organes sexuels féminins semble infini, alors même qu’aucun mot réellement populaire n’existe pour les désigner dans leur totalité.

Certes, le sexe féminin a ceci de particulier qu’il est plusieurs choses en même temps. La vulve n’est pas le vagin, et le vagin n’est pas le clitoris. Mais l’existence de cette pénurie de mots pour nommer le sexe féminin est un symptôme, celui d’une méconnaissance du corps des femmes. Et d’un désintérêt collectif pour celui-ci – sauf lorsqu’il s’agit de le contrôler.

Adolescente, j’employais (avec certes un peu d’ironie) le mot « couille » pour désigner mon sexe. Oui. Couille. C’est une habitude que j’ai heureusement perdue aujourd’hui, mais qui continue de m’interroger.

Sommes-nous à ce point à court de mots que nous soyons obligé-e-s de désigner le sexe féminin par le nom d’un attribut… masculin ?

Encore aujourd’hui, je n’appelle pas mon sexe. Parfois, c’est une « chatte ». Souvent, il n’est tout simplement pas nommé. Alors même que le sexe masculin est convoqué et exhibé à tout bout de champ, sous diverses dénominations (zizi, bite et queue semblant tenir le haut du panier), le sexe féminin est tu. Comme s’il n’avait pas d’existence autonome. Comme s’il n’était qu’une salle d’attente, un élément passif, annexe, n’existait que par ses relations éventuelles avec un sexe masculin, et n’avait par conséquent pas besoin d’être désigné.

Voilà, c’est comme s’il était aux abonnés absents, condamné à une vie d’ombre et de silence, d’accueil, de réception, de bonnes manières – s’ouvrir en cas de sollicitation, et quand tout est fini, refermer doucement les vannes. Jusqu’à la prochaine fois.

Comment représente-t-on une vulve ? Comme dessine-t-on un sexe qui nous est inconnu ? Si nous n’avons même pas les mots pour parler de cette partie si intime de notre corps, comment peut-on savoir à quoi elle ressemble, et plus encore comment elle fonctionne ?

On peut parler de bite, de couilles, de sperme au restaurant, raconter par le menu comment on a niqué hier soir, mais les femmes sont priées de taire tout ce qui a un rapport avec leur anatomie. Prière de ne pas parler de règles à l’apéro, ou vous risquez de vous heurter à une vague de regards choqués. Pendant ce temps-là, le clitoris continue à être majoritairement représenté comme un « bouton minuscule »  – quand on prend la peine de le représenter ; les supermarchés regorgent de produits d’hygiène destinés à se décaper la vulve ; la fellation fait partie intégrante du répertoire sexuel, quand le cunnilingus reste le parent pauvre de la sexualité hétéro ; et les cabinets de chirurgie esthétique proposent aimablement aux femmes de raccourcir leurs lèvres, botoxer leur vagin et même « reconstruire » leur hymen.

Loin d’inculquer aux filles puis aux femmes la fierté de leur sexe, notre société les pousse à en tirer de la honte, de la gêne, de l’insatisfaction.

De fait, la chatte est mise de côté, reléguée au second plan, sa puissance délibérément ignorée. On ne sait trop qu’en faire, on ose à peine la regarder. Ça marche comment, ce truc ? On la veut lisse, propre, sans odeurs. Domptée. Sage et discrète, au contraire du phallus qui est enjoint à prendre le plus de place possible. A être vu. On explique encore aux petits garçons que les filles n’ont « rien » entre les jambes, on convoque encore parfois le spectre archaïque de Freud et sa ridicule « envie de pénis ». Mais en 2018, on ne peut plus croire qu’il manque quelque chose au corps des femmes.

Heureusement, nous sommes bel et bien arrivé-e-s à un point de bascule dans l’histoire du corps – et du féminisme. La révolution du corps féminin est tangible : de plus en plus il se montre, s’expose, se nomme, raconte sa réalité. Sans peur et sans excuses. Une déferlante de livres sur les règles a surgi l’année dernière, le clitoris sort enfin du bois, les Américaines défilent avec des pussy hat pour protester contre l’intronisation de Donald Trump, et les femmes commencent à exiger leur droit à la jouissance, à revendiquer leur droit d’avoir des poils, de baiser pendant les règles, de ne pas mettre de soutien-gorge ; en somme, de s’extirper des entraves créées par le système patriarcal pour dompter leurs corps. Il était plus que temps.

 

Puissance inconnue

Alors que les représentations collectives font du sexe féminin un endroit « caché », sorte de grotte humide et obscure qui ne serait qu’une annexe au saint pénis, la réalité est toute autre.

On sait maintenant que le clitoris, qui possède la même origine embryonnaire que le pénis, n’est pas qu’un petit gland surmonté d’un capuchon – sa partie visible. Composé d’une paire de corps caverneux et de deux bulbes qui forment une double arche entourant partiellement le vagin et l’urètre, il mesure en réalité une dizaine de centimètres (11 en moyenne) au repos. Doté d’une capacité érectile, gonflant sous l’effet de l’excitation, il concentre également 7000 à 8000 terminaisons nerveuses… soit plus que le sexe masculin !

On sait aussi que les femmes sont capables d’avoir des orgasmes multiples, c’est-à-dire de jouir plusieurs fois au cours d’un même rapport sexuel ou d’une même séance de masturbation.

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Représentation d’un clitoris en 3D, développé par la chercheuse Odile Fillod

En outre, loin de n’être qu’un réceptacle attendant passivement d’être rempli, le vagin est surtout un organe entouré de muscles qu’il est possible de renforcer. Plus les muscles du périnée (qui entourent une partie du vagin) sont fortifiés, plus la contraction musculaire est forte, et plus le plaisir sexuel est grand. En somme : on peut faire faire des abdos à son vagin !

Il est donc temps d’en finir avec cette idée que le désir des femmes serait complexe, spirituel, solidement rattaché aux « choses de l’esprit ». Ce cliché est surtout une manière pour les hommes d’ignorer qu’ils ne savent pas y répondre, ou du moins qu’ils le font de manière lacunaire. C’est un fait : il ne suffit pas de jouer au marteau-piqueur avec ses doigts tout en pinçant un sein pour provoquer une excitation féminine de qualité. Et encore moins un orgasme. Les « méthodes » mises en exergue par le porno ne résultent que de fantasmes masculins, qui tiennent plus de la mécanique que du désir et ignorent tout de la réalité du corps féminin. Car les femmes aussi bandent, mouillent, désirent, jouissent, à condition que l’on sache prendre en compte les spécificités de leur sexe – ce qui suppose, fatalement, de se détourner quelques minutes du sacro-saint pénis.

Notre conception phallocentrée des rapports sexuels, qui fait de la pénétration puis de la jouissance masculine l’épicentre de toute sexualité hétérosexuelle, laisse malheureusement de côté le plaisir des femmes. Le clitoris, seul organe humain uniquement conçu pour le plaisir, ne sert littéralement à rien pendant une pénétration « simple ». Imaginerait-on une sexualité où les hommes seraient enjoints à ne pas utiliser leur pénis ?

De fait, le fameux « coup de bite curatif » (« elle aurait bien besoin d’être baisée » ; « c’est une mal-baisée », etc.) n’est qu’un fantasme de toute-puissance masculine, puisque les femmes jouissent mieux et plus vite… sans pénétration (sur mille femmes interrogées dans cette étude américaine, trois quarts d’entre elles affirment que la stimulation du clitoris est soit une condition sine qua none pour jouir, soit un moyen d’accéder plus facilement à la jouissance – en revanche, moins d’une femme sur cinq a un orgasme par la pénétration seule). C’est un fait que nos représentations sociales de la sexualité hétérosexuelle ignorent sciemment : le pénis est (souvent) accessoire à la jouissance des femmes.

 

Réhabiliter le sexe féminin

Selon un rapport du Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes de 2017, une fille de 15 ans sur quatre ignore qu’elle a un clitoris, et 84% des filles de moins de 13 ans ne savent pas comment représenter leur sexe. Pas très étonnant, dans une société obsédée par le phallus. D’ailleurs, il a fallu attendre 2017 (!) pour qu’un manuel de SVT daigne enfin représenter le clitoris sur les planches d’anatomie féminine. Et encore : sur huit maisons d’édition de manuels scolaires, Magnard est la seule à avoir représenté entièrement l’appareil génital féminin.

Considéré comme un simple « trou » (ou, dans sa version fantasmatique, un « dévoreur de pénis »), le sexe féminin a longtemps été sous-estimé, voire moqué. Pourtant, sa puissance est réelle, et ses potentialités multiples. Il suffit… d’en avoir conscience. Et c’est là, souvent, que le bât blesse.

On nous a confisqué nos sexes, mais nous pouvons – nous devons – nous les réapproprier. A commencer par leur nom. Comment s’appellent-ils ? A quoi ressemblent-ils ? Comment fonctionnent-ils ? Que nous font-ils ressentir ?

Nous devons être fières de nos vagins, de nos clitoris, de nos utérus. Nous devons en parler, d’eux-mêmes et de tout ce qui s’y rattache. Le plaisir comme la douleur, la puissance comme la faiblesse. Les fluides corporels, les règles, les odeurs, les poils, la chair, la beauté, la laideur, la jouissance, l’inconfort. Nous devons sortir nos chattes du silence gêné auquel une société sexiste et pudibonde les a condamnées.

Fini le temps – pas si lointain – où les femmes ignoraient tout de leur sexe et s’accommodaient d’une vie de silence et d’absence de plaisir. Si l’ombre de l’obscurantisme sexuel plane toujours au-dessus de nos têtes (hello, la Manif pour Tous), nos libertés de femmes passent aujourd’hui par la connaissance de nos corps, et la revendication de notre plaisir. A nous d’inventer de nouvelles sexualités, de nouvelles jouissances, de nouvelles fiertés, de nouvelles images et pourquoi pas de nouveaux mots, si le cœur nous en dit.

Le corps est politique, et la chair, à n’en pas douter, un chemin vers l’égalité.

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Le sexe et la domination masculine

Disclaimer : Cet article se focalise uniquement sur la sexualité hétérosexuelle.

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Crédit illustration : Julia Geiser ©

 

La sexualité est l’une des grandes inconnues de la théorie féministe. En dehors du discours béat selon lequel le sexe est – ou peut être – un outil d’émancipation pour les femmes, point de salut. On nous répète qu’il faut se réapproprier nos corps, se concentrer sur nos orgasmes, s’éclater au lit. On ne s’appesantit jamais sur le fait que le sexe est considéré (et utilisé) par un certain nombre d’hommes comme un instrument de domination. Que la sexualité hétérosexuelle, loin de libérer les femmes, peut aussi les enfermer, les diminuer, les dégrader.

Bien sûr, avec le bon partenaire, le sexe peut être une formidable aventure. Mais même dans un endroit aussi intime, nous ne pouvons jamais nous débarrasser totalement de notre héritage patriarcal. Les conséquences en sont multiples.

Au travers de trois angles différents (la dissociation entre sexe « sale » et sexe convenable ; la violence dans le sexe ; l’obsession de la pureté), analysons donc la façon dont le système patriarcal a fait de la sexualité féminine un objet de honte et du sexe un vecteur de domination.

La maman et la putain

A la source de la fameuse dichotomie entre la maman (que l’on respecte) et la putain (que l’on salit), se trouve l’idée hélas répandue que le sexe dégrade les femmes. Plus une femme a de partenaires, plus elle est « souillée ». C’est une salope, toute la ville lui est passée dessus, son vagin est béant d’avoir été trop visité, etc. En revanche, plus un homme a de partenaires, plus il est respectable et respecté. Le sexe ne le salit pas : il le virilise, donc le grandit. Judicieuse invention du patriarcat que ce double standard pour contrôler le corps des femmes, tout en s’assurant qu’elles n’acquièrent pas trop d’expérience sexuelle – ce qui pourrait, entre autres, leur donner matière à comparaison…

C’est parce qu’ils ont intégré l’idée que le sexe est déshonorant pour les femmes que certains hommes ne parviennent pas à se lancer dans des pratiques sexuelles qui sortent du répertoire adéquat (le missionnaire dans un lit aux draps propres) avec leur conjointe officielle. La justification la plus souvent utilisée est qu’ils auraient l’impression, en s’éloignant du schéma sexuel dit classique, de lui « manquer de respect ». Les pratiques sexuelles moins ordinaires, moins socialement acceptées (sodomie, BDSM, éjaculation faciale, sexe en extérieur…) sont alors réservées à un imaginaire secret, ou bien à une amante passagère. Ce besoin de dissocier le sexe respectable du sexe « sale » est symptomatique de la misogynie qui structure notre société.
Il y a pourtant une faille dans ce « raisonnement » (si j’ose employer ce terme). Si les femmes sont salies lorsqu’elles couchent avec des hommes, cela ne signifie-t-il pas, en toute logique, que les hommes sont… sales ?

Sémantique de la violence sexuelle

Baiser, niquer, fourrer, pilonner, défoncer… Le champ lexical du sexe est souvent dépréciatif et mâtiné de violence, comme si la pénétration avait vocation à souiller les femmes. A les humilier, à leur faire du mal. D’ailleurs, et ce n’est pas un hasard, on utilise les expressions « se faire baiser » ou « se faire niquer » pour dire qu’on s’est fait avoir, pour signifier qu’on nous a pris quelque chose.

Certains hommes, parce qu’ils ont été biberonnés au porno ou parce qu’ils ont grandi dans une société sexiste (voire les deux en même temps, ce qui n’arrange pas nos affaires), sont ainsi incapables de dissocier le sexe de la domination. Ils ne font pas l’amour : ils baisent. Pour frimer auprès des potes, pour se prouver quelque chose à eux-mêmes, pour se sentir plus « homme », pour répondre à une injonction sociale, pour tenter de correspondre aux canons contemporains d’une virilité axée sur la performance sexuelle. Performance qui doit se traduire par la quantité, et non par la qualité. Ces hommes ne cherchent pas à apporter du plaisir ni même de la considération à leur partenaire : au contraire, ils cherchent à lui soutirer quelque chose. Ils ne partagent pas un moment : ils se l’accaparent pour eux tout seuls, que ce soit pour se sentir plus « viril » ou tout simplement pour jouir. Leur partenaire est objectifiée, accessoire à leur plaisir. Elle ne représente pas plus qu’un vulgaire territoire à conquérir – vite, et sans gloire.

Certaines pratiques ont d’ailleurs explicitement vocation à nuire. C’est le cas par exemple du stealthing, « tendance » qui consiste à retirer son préservatif pendant un rapport sexuel sans prévenir sa ou son partenaire. Les motivations des hommes qui le pratiquent sont quelque peu obscures (désir mégalomane de « répandre sa semence », volonté de se sentir en position de pouvoir, etc.) mais elles sont assimilables à la satisfaction ressentie par les violeurs, qui voient dans le fait d’imposer quelque chose à leur partenaire une manière d’asseoir leur domination. Au-delà des risques sanitaires évidents (grossesse non désirée, VIH, infections sexuellement transmissibles…), l’acte est symboliquement violent, et potentiellement traumatisant pour la personne qui le subit. D’autres hommes « s’amusent » également à cacher la contraception de leur compagne, voire même à substituer – à son insu – ses pilules contraceptives par des comprimés neutres.

Les femmes aussi intériorisent ce lien entre sexualité et domination. Une étude australienne sur la pratique du BDSM a ainsi démontré qu’une grande majorité de femmes occupait le rôle de « soumis.e », tandis que les hommes occupaient en majorité le rôle de dominant. Précédées par les inégalités qu’elles subissent dans la vie « réelle », les femmes semblent avoir du mal à se sentir à l’aise dans un rôle de dominante, comme si elles avaient intégré l’idée qu’elles ne pouvaient pas avoir le dessus – dans tous les sens du terme.

Idem pour la violence au lit, que de nombreuses femmes ont intégré comme faisant partie du schéma sexuel « normal ». Voire ont appris à réclamer. Il en va ainsi des insultes, pratique depuis longtemps banalisée. Mais le fait qu’une pratique soit « courante » ne la dépouille pas pour autant de son sexisme originel. Si les insultes au lit sont quasi-exclusivement dirigées vers les femmes, ce n’est pas un hasard. Les salope, chienne, petite pute, etc. peuvent bien être un jeu pour celui qui les prononce et celle qui les reçoit, ils n’en demeurent pas moins des termes dégradants, visant à signifier à la personne auxquels ils s’adressent son infériorité présumée. Idem pour les gestes violents comme les claques, le tirage de cheveux et les mains autour du cou pour mimer un étranglement. Ces gestes, tout consentis qu’ils soient, ne sont-ils pas l’expression (conscientisée ou non) d’une éducation au mépris des femmes ?

Certes, certain-e-s diront que le sexe est un « monde à part », et que les fantasmes n’ont pas de prise avec la vie réelle. Que la seule chose qui importe est le consentement mutuel des partenaires. Ce n’est qu’à moitié vrai, car le sexisme ne s’arrête pas à la porte de la chambre à coucher – nos gestes, nos fantasmes, nos paroles ne débarquent jamais de nulle part. Nous avons grandi et nous vivons dans une société sexiste qui a conditionné tous les aspects de notre vie, y compris notre sexualité. Un homme ne pense peut-être pas à mal lorsqu’il traite sa partenaire de « salope » pendant un rapport sexuel, mais il perpétue malgré lui l’idée que la sexualité féminine doit être méprisée. D’ailleurs, on aura beau s’en défendre, le fait même d’érotiser des insultes sexistes et d’être sexuellement stimulé-e par la violence (quand bien même elle est jouée, donc artificielle) n’est pas anodin.

On peut bien sortir la carte du jeu, du fantasme, de l’irréel, il est difficile de ne pas voir dans le sexe hétérosexuel une réplique à peine voilée de la vie sociale et politique, au sein de laquelle règne une inégalité de genre encore prégnante. Et un lieu de reproduction de ces rôles sociaux auxquels nous ne réfléchissons même plus tant ils nous semblent aller de soi, femmes soumises et objectifiées, hommes décisionnaires et dominants.

Sois vierge et tais-toi

Les injonctions auxquelles sont soumises les femmes en matière de sexualité ont beaucoup à voir avec la « pudeur », la « préservation » de soi – comme si la sexualité était une souillure, une pratique infamante. Les femmes vierges sont ainsi considérées comme « pures », un élément de langage qui n’a rien d’anodin puisqu’il suppose que la non-virginité est une vilenie. Bien que le mythe de la virginité soit de moins en moins prégnant dans nos sociétés occidentales, nous avons toujours tendance à fétichiser les femmes vierges, comme si le simple fait qu’elles n’aient jamais eu de rapport sexuel leur conférait une aura, une valeur particulière. De même, il n’est pas rare de se heurter aux éloges discrets de la virginité féminine : « ça veut dire que tu te respectes » (comme si faire l’amour traduisait un manque de respect à son propre égard), « c’est important de ne pas faire sa première fois avec n’importe qui », « c’est bien aussi de se préserver » (de quoi ? des mauvais coups ?), etc. L’obsession patriarcale de la virginité se cristallise sur l’hymen, cette fine membrane située à l’entrée du vagin dont la rupture est censée provoquer des saignements. Ces dernières années ont d’ailleurs vu une inquiétante recrudescence des hymenoplasties, ces opérations chirurgicales visant à reconstruire un hymen assoupli par les rapports sexuels – et même à « restaurer la virginité » (sic), selon le site Internet d’une clinique parisienne peu scrupuleuse. Une aberration, puisque de nombreuses femmes ne saignent pas lors de leur premier rapport sexuel.

Si l’on n’est plus vierge, il faut au moins prétendre que le sexe ne nous intéresse pas plus que ça. Le magazine Marie-Claire, en 2011, a ainsi tenté de résoudre cet épineux dilemme en proposant à ses lectrices un article intitulé « Aimer le sexe sans passer pour une fille facile ». Ce titre honteux mais toujours d’actualité résume toutes les contradictions de notre société patriarcale. Être un bon coup, oui ; être un bon coup enthousiaste, non. Car assumer ses désirs ne fait pas partie de la panoplie de la femme convenable. Les comportements attendus des femmes visent à prouver qu’elles n’aiment pas vraiment le sexe ; en effet, plus leur degré de résistance aux avances sexuelles est élevé, plus leur valeur augmente. Le but est donc de faire croire que leur sexualité fonctionne naturellement sur un mode chasseur/proie, le sexe étant une concession faite au mâle qui l’aurait réclamé, un abandon de soi à demi consenti, presque un sacrifice. Ne pas coucher trop vite, ne pas montrer trop de peau, ne pas montrer trop d’enthousiasme au lit, ne pas en réclamer plus, ne pas se mettre en avant, ne pas exprimer ouvertement ses désirs. Les femmes marchent en permanence sur un fil d’équilibriste, sommées d’avoir une sexualité épanouie tout en voyant l’expression de celle-ci réprimée par le corps social.

Et les hommes, dans tout cela ? Il y a un paradoxe édifiant dans la façon dont ils sont sommés de considérer le sexe. Ces derniers sont en effet censés vouloir des relations sexuelles avec les femmes – et n’en avoir jamais assez, à tel point qu’ils « doivent » parfois faire appel à des prostituées. Prostituées qui, malgré le fait qu’elles leur fournissent un service supposément nécessaire, continuent à être humiliées, battues, violées, considérées comme des sous-êtres. Comme si le fait même de fournir du sexe – ce qui arrange pourtant bien les hommes qui en bénéficient – méritait une punition. On peut faire un parallèle avec le cliché de la femme rejetée par l’homme avec lequel elle vient de coucher, comme si, après un rapport sexuel, elle avait soudain perdu tout intérêt. Cela n’a rien à voir avec le sexe en lui-même : c’est de pouvoir dont il s’agit. Dans le jeu de la séduction, les hommes sont en effet incités à considérer l’acte « final » (le rapport sexuel) comme un signe de reddition de leur partenaire. Celle-ci ayant cédé, elle ne présente plus d’intérêt notable ; voire même, elle est à blâmer.

Pour ces hommes, le sexe n’est pas un partage : c’est un vecteur de domination. Leur virilité est légitimée chaque fois que l’une de leur partenaire cède (c’est ainsi qu’ils voient la chose) à leurs avances. Cependant, comme le sexe déshonore les femmes en même temps qu’il anoblit les hommes, chacune des partenaires avec lesquelles ils ont eu un rapport sexuel doit être punie – par le mépris, l’ignorance, l’irrespect ou le manque de considération. Cela aboutit à ce système ubuesque dans lequel la sexualité des femmes est désirée, recherchée, poursuivie par les hommes, tout en étant fermement désapprouvée par ceux-ci.

Il est d’ailleurs étonnant de constater que les hommes (au sens de groupe social) méprisent à ce point des personnes dont ils recherchent pourtant avidement la présence, à tel point qu’ils sont prêts à les payer. Les hommes ne méprisent pas le sexe en tant que tel : ils méprisent les personnes avec lesquelles ils ont des rapports sexuels, c’est-à-dire les femmes. Peut-être faut-il lire dans ce paradoxe l’idée, intégrée par beaucoup d’hommes, que le sexe est une affaire essentiellement masculine. Une affaire de testostérone, de puissance, de virilité, dans laquelle les femmes sont certes nécessaires mais cependant importunes, comme toute personne faisant effraction sur un territoire qui lui est interdit (doit-on rappeler que, de la Grèce antique jusqu’au début du 19e siècle, les femmes étaient réputées pour leur appétit sexuel insatiable, au contraire des hommes qui étaient censés avoir la pleine maîtrise de leurs désirs ?). Et pourtant, ils continuent à vouloir baiser avec des femmes, et à rejeter avec véhémence tout ce qui a trait à l’homosexualité. La contradiction est forte. De quoi est-elle le nom ? Que dit-elle sur notre rapport malade à la sexualité, sur l’influence délétère du discours patriarcal, pornographique et religieux sur nos représentations sociales ?

Conclusion

Le contrôle du corps et de la sexualité féminine est l’un des outils les plus avidement utilisés par le système patriarcal pour entraver l’émancipation des femmes. Comment est-il possible d’agir librement, en effet, lorsque nos corps sont pris dans les rets d’injonctions perpétuelles ? Peut-on vivre une sexualité épanouie lorsqu’il faut aimer le sexe sans le montrer, suivre ses envies sans pouvoir les nommer, perdre sa virginité pas trop tôt mais pas trop tard, montrer son corps mais pas trop, coucher mais sans le dire, entre autres sommations limitantes et contradictoires ?

Evidemment, cet article ne prétend pas qu’il est impossible d’avoir une sexualité saine dans un système patriarcal, ni que tous les hommes sont des tyrans sexuels avides de domination et toutes les femmes des victimes sans défenses. En revanche, il est intéressant d’analyser les mécanismes de domination parfois subtils qui sont à l’œuvre dans la sexualité hétérosexuelle. Non pas nécessairement pour s’en prémunir : on peut consentir avec joie à sa propre domination dans un cadre intime, et cela ne regarde que nous-même. Néanmoins, en avoir conscience nous laisse libre de choisir comment nous voulons vivre notre sexualité.

Masculinité toxique : quand il faut baiser pour être un homme

Masculinité toxique : quand il faut baiser pour être un homme

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L’attentat de Toronto du 23 avril 2018, au cours duquel un homme conduisant un camion bélier a renversé une vingtaine de personnes, faisant 10 mort-e-s dont 8 femmes, a mis en lumière une communauté dont on aurait préféré ne jamais entendre parler, les « incels » (contraction de « involutary celibate », célibataire involontaire). Le conducteur faisait en effet partie de ces groupes d’hommes qui se réunissent sur des forums virtuels pour discuter de leur célibat, mais aussi et surtout de leur haine des femmes, qu’ils tiennent pour responsables de leur situation.

Ces groupuscules préconisent notamment d’organiser des viols collectifs pour soulager leur frustration, propageant ainsi des idées fausses, dangereuses et pourtant déjà communément acceptées par la société selon lesquelles le viol est une réponse à une pulsion irrépressible ou une insondable frustration sexuelle. Rectification : le viol est un outil de domination, qui répond à une volonté du violeur d’asseoir sa supériorité sur la victime.

A bien des égards, les incels partagent des points communs avec les bien mal nommés « pick up artists », ces hommes qui se réunissent (majoritairement sur Internet) pour apprendre l’art de la drague. Plus que la volonté d’apprendre à séduire, ce qui pourrait être leur dénominateur commun, le dessein de ces groupes d’apprentis « séducteurs » semble être de se réunir entre hommes et de propager leurs idées rigides sur ce qu’est la masculinité. On retrouve au sein de ces groupuscules l’idée rance selon laquelle la société se serait « trop féminisée » et les hommes auraient conséquemment perdu une grande partie de leur puissance. Ainsi, la haine des femmes et la séduction (deux notions semble-t-il opposées) servent à ces hommes de vecteurs de validation virile, seul but réellement recherché dans leurs entreprises respectives.

Depuis quelques temps, le terme de « masculinité toxique » s’impose de plus en plus dans le paysage médiatique, dans le but de déconstruire ces injonctions à la masculinité responsables de bien des maux. Le récent attentat de Toronto est l’occasion (regrettable) de se pencher une fois de plus sur le versant nuisible et mortifère de la masculinité, entendue ici comme construction culturelle, et plus particulièrement sur les injonctions sexuelles qui la composent.

Baiser. Pour être un homme, il faut baiser. C’est d’ailleurs l’une des seules inquiétudes qui est ressortie des débats post-Weinstein, avec des hommes terrifiés non pas à l’idée que tant de femmes subissent des violences sexuelles, mais que l’effondrement du patriarcat leur confisque à jamais la possibilité de séduire, c’est-à-dire baiser.

Et pour baiser, beaucoup, tout le temps, avec des partenaires sans cesse renouvelées (car l’Homme, le vrai, ne saurait se contenter d’une seule femme), il est nécessaire de s’enfermer dans un système où les femmes, en tant qu’objets sexuels, sont à la disposition des hommes et n’ont pas besoin de manifester leur consentement pour être « utilisées » ; où la douleur engendrée par des semaines, des mois ou des années sans baise confine à l’insupportable ; où l’unique dessein des hommes consiste à baiser, baiser et encore baiser, car telle est, semble-t-il, la mission qui leur a été confiée. Mais attention, il ne s’agit pas de coucher avec n’importe qui : ce serait bien trop facile. Les femmes hors des canons de beauté habituels sont ainsi disqualifiées d’office. Les femmes « baisables », pour reprendre leur rhétorique déshumanisante, sont quant à elles disponibles pour le tout-venant, telles d’appétissantes marchandises attendant d’être consommées.

Ces hommes imputent leur malheur à leur insuccès auprès de la gent féminine, d’autant plus vécu comme profondément inique que la société leur a inculqué dès le plus jeune âge que les femmes étaient par nature disponibles. Qu’importe l’âge, la beauté, la condition physique ou la personnalité de l’homme qui les convoite : ces critères, s’ils ont de l’importance dans le sens inverse, n’existent pas pour les femmes qui n’ont pas d’autre choix que d’accepter les avances du premier mâle venu, comme une plante verte « accepte » passivement d’être arrosée.

Les anglophones ont un mot pour qualifier cette attitude typiquement masculine qui consiste à croire que les femmes ne sont pas autre chose que des objets disponibles pour le tout-venant : entitlement. En français, on pourrait grossièrement traduire cette notion par l’expression « croire que tout vous est dû ». L’entitlement masculin appliqué aux relations amoureuses se traduit donc par le comportement d’un homme qui, de manière tout à fait autocentrée, va exiger d’une femme qu’elle lui « donne » du sexe, de l’attention et/ou de l’affection. « J’ai été gentil », « je lui ai payé le resto », « je lui ai fait des compliments », « j’ai appliqué toutes les techniques trouvées dans un obscur Ebook sur la séduction trouvé sur Internet » : les raisons ne manqueront jamais pour que l’homme entitled pense que la chose qu’il désire (du sexe, donc) lui revient de droit. Le fait que la femme sur laquelle il a jeté son dévolu puisse ne pas vouloir de lui, pour quelque raison que ce soit, ne lui traverse même pas l’esprit. Parce que dans notre société sexiste, le postulat est simple : les femmes ne sont pas des êtres humains disposant d’un libre arbitre et de préférences personnelles, mais des objets, des « cibles » résolument passives qu’il revient au mâle viril de conquérir.

Une question se pose alors : comment la société a-t-elle pu fabriquer de tels monstres ?

La réponse n’est malheureusement pas si simple, car le système sexiste dans lequel nous vivons est fait de racines multiples. La publicité, les médias, la pornographie, le cinéma, les jeux vidéo… ces diverses composantes, prises dans leur ensemble, concourent à forger une certaine vision de l’homme et de la femme et des rapports qui les lient entre eux. Ce qu’il faut dénoncer aujourd’hui, c’est un système solidement ancré, composé d’une multitude d’éléments qui peuvent être isolés les uns des autres mais non tenus individuellement pour responsables.

Il en est ainsi de la pop culture, qui infuse nos vies au quotidien pour y déverser son lot de représentations et de tropismes sexistes, ce qui contribue à la normalisation d’une inexorable asymétrie entre femmes et hommes. Romances littéraires gorgées de stéréotypes de genre, films mettant en scène des relations femme-homme largement asymétriques (comment ne pas évoquer ici le très problématique 50 nuances de Grey ?) et légitimant les violences sexuelles, émissions de télé où les femmes sont reléguées au rang de faire-valoir, imagerie porno disponible en deux clics sur Internet… Face à l’abondance de ces messages, nos subconscients n’ont pas d’autre choix que d’intérioriser la différence homme-femme, au travers de laquelle se trouvent légitimés de nombreuses inégalités et clichés de genre.

La perpétuation du fameux mythe de la « misère sexuelle » est également problématique. Si l’envie d’aimer, d’être aimé-e et d’avoir des rapports sexuels est bien évidemment humaine, le sexe n’est pas un droit, ni même un devoir.
Certes, l’existence du marché prostitutionnel et la sexualisation du corps féminin à des fins mercantiles pourrait faire croire aux hommes que le sexe – et donc les femmes – peut s’acheter, comme n’importe quel bien ou service. Mais il n’y a pas plus de misère sexuelle qu’il n’existe de droit inaliénable à baiser, ou de besoin irrépressible de baiser. On peut avoir des orgasmes, même – et surtout ? – sans partenaire. Certes, la frustration sexuelle et/ou amoureuse existent, il n’est pas question ici de le nier. Mais qui ne l’a jamais connue ? Les femmes aussi peuvent en être victimes, et elles ne fomentent pas pour autant des actes terroristes contre ces salopards d’hommes qui refusent de les pénétrer.

Le besoin irrépressible de sexe (dont les femmes seraient miraculeusement préservées – comme c’est étonnant) n’est pas une réalité biologique, mais une construction sociale et culturelle. Ainsi, de la Grèce antique jusqu’au début du 19e siècle, les femmes étaient vues comme des créatures dotées d’irrépressibles besoins sexuels, au contraire des hommes qui représentaient la maîtrise de soi et la pondération. Le stéréotype a fini par se renverser vers les années 1890, pour des raisons quelque peu nébuleuses (voir cet article à ce sujet).

L’idée contemporaine selon laquelle les hommes auraient des « besoins » (notamment celui de se vider régulièrement, comme s’il était possible de mourir d’un trop-plein de sperme) sert surtout d’excuse aux comportements prédatoires, parmi lesquels les agressions sexuelles et les viols. Ce que l’on ne dit pas, c’est que la grande majorité des violeurs ont des rapports sexuels réguliers. Ils ne violent pas parce qu’ils sont acculés par un besoin biologique qui les dépasse, mais parce qu’ils sont mus par la volonté consciente de dominer, d’écraser, d’anéantir leur victime.

Ceci posé, précisons s’il est encore besoin que personne n’est mort-e de n’avoir pas baisé pendant X années ou d’être resté-e vierge jusqu’à 35 ans : de ce fait, le sexe ne peut décemment être comparé à un besoin primaire, au même titre que le besoin de manger ou de boire. En revanche, les hommes sont socialisés pour vouloir du sexe, car le sexe est le moyen par lequel ils doivent prouver leur valeur – donc leur virilité. Le sexe étant entendu comme un rapport sexuel avec pénétration vaginale, Saint-Graal absolu à l’aune duquel se mesure la réussite dudit rapport.

Les injonctions à la masculinité changent au gré de l’Histoire. Aujourd’hui, il s’avère qu’il faut coucher avec des femmes pour être un homme. La virilité telle que prescrite par la société contemporaine est en effet hétérosexuelle, vigoureuse et dominatrice. Elle s’exprime par le biais du corps, et plus précisément par la pénétration vaginale. Comme toutes les normes, celles qui encadrent la virilité sont aléatoires, donc nécessairement absurdes. Pour les hommes, le sexe est donc un moyen, et non une fin en soi. Ils ne désirent pas du sexe pour le plaisir ou le sentiment de liberté que cela peut leur procurer. Ils désirent du sexe parce qu’il s’agit d’un des biais par lesquels ils peuvent, par lesquels ils doivent s’affirmer en tant qu’hommes. Ainsi, désobéir à cette injonction revient à nier la validité de sa propre existence.

L’injonction à baiser, donc. Elle est profondément toxique, et ceci à plusieurs égards : non seulement elle stigmatise les hommes qui ne s’y conforment pas (par contrainte ou par choix), mais elle créé en outre une asymétrie de fait dans les rapports amoureux entre femmes et hommes. L’intériorisation de cette injonction peut en effet conduire les hommes à ne plus considérer leurs partenaires potentielles comme des êtres humains dignes d’intérêt, mais comme des « cibles » de chair qu’il convient d’accrocher à son tableau de chasse. La dimension humaine et émotionnelle des rapports amoureux, qui créé pourtant toute leur richesse et leur complexité, est occultée au profit d’un utilitarisme sinistre, peu apte à procurer de l’épanouissement.

De plus, l’injonction à baiser est un terreau propice aux violences et coercitions sexuelles, dont sont victimes de très nombreuses femmes. Elle infuse les rapports entre femmes et hommes de stéréotypes nocifs et les structure selon une hiérarchie uniquement profitable au sexe masculin. Dans notre configuration actuelle, aux hommes la « conquête » amoureuse (et donc le choix), aux femmes la passivité docile (et donc l’attente). Aux hommes l’injonction à prouver sa virilité au travers d’une succession d’actions gravées dans le marbre de l’inconscient collectif, comme payer l’addition au restaurant, prendre l’initiative du premier baiser ou du premier rapport sexuel, bander fort lors dudit rapport sexuel. Aux femmes de suivre, dans une acceptation tacite, les « règles » édictées par l’homme dans le rapport de séduction ; d’être prises en charge et protégées ; d’être donc passives, inertes, sans maîtrise de leurs désirs. Ces rôles prédéfinis lèsent les femmes tout autant que les hommes, en ce qu’ils et elles se retrouvent enfermé-e-s dans un compartiment étroit dont il est très difficile de s’échapper.

Il découle en somme de cette injonction virile à avoir des rapports sexuels, en filigrane de laquelle se lit l’injonction à dominer (et donc à se comporter comme un homme, un vrai), de nombreux comportements genrés que l’on impute injustement à la biologie : l’infidélité, le désintérêt pour la vie de couple, l’appétit sexuel intarissable, l’incapacité à percevoir les femmes comme des êtres à part entière, etc. Ces codes genrés font des ravages, sur les individus en particulier et sur la façon dont ils appréhendent leurs relations amoureuses en général.

Et si les hommes avaient été socialisés pour croire que le sexe est accessoire, ou du moins sans rapport direct avec leur valeur en tant qu’être humain ? Si les hommes avaient été socialisés pour voir les femmes autrement qu’à travers le prisme corporel et sexuel ? Et si le sexe n’était pas une valeur cardinale de notre société, ni un marché sur lequel les femmes s’offrent languissamment, sans que personne ne se soucie de leur consentement ? Et si nos sociétés n’étaient pas infusées par le sexe, si les injonctions à baiser n’existaient pas, si les corps n’étaient pas des monnaies d’échange, si la sexualité (ou l’absence de) de chacun-e n’appartenait pas à la sphère publique ?
Ces groupuscules existeraient-ils seulement ? La réponse est : probablement pas.

Nous n’avons pas à en vouloir aux hommes qui sont victimes d’un système qui les empêche d’être simplement eux-mêmes. En revanche, nous devons dire non à la culture du viol et aux injonctions genrées, non à cette mouvance sectaire qui semble gagner chaque jour un peu plus de terrain, non à ces hommes endoctrinés, confits dans leur haine d’eux-mêmes et de l’autre, persuadés que l’unique salut de leurs vies misérables viendra d’une pénétration vaginale.

Il paraît inutile de devoir le préciser, mais répétons-le tout de même : les femmes ne sont pas responsables du célibat durable de certains hommes. La violence, bien que non nécessaire, devrait ainsi être retournée contre le système patriarcal, celui-là même qui a donné naissance aux injonctions toxiques dont ces hommes sont victimes. La violence devrait être utilisée pour déconstruire la masculinité. Pourtant, peu d’hommes s’y attellent, tout simplement parce qu’ils regardent dans la mauvaise direction.

Dans un système sexiste, il est en effet si facile de blâmer les femmes.