Féminisme à vendre

Féminisme à vendre

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C’est indéniable : il y a quelque chose dans l’air.

Comme une mutation de l’atmosphère, un imperceptible vacillement. Depuis le détonateur de l’affaire Weinstein-qui-a-libéré-la-parole-des-femmes (à prononcer sans reprendre son souffle), la perception qu’a l’opinion publique du féminisme tend à changer. Ce dernier n’est plus cet épouvantail que l’on avait l’habitude de brandir pour effrayer les gens et les faire fuir en poussant de hauts cris. Il n’est plus cette idéologie supposément « radicale » menée par un cortège de Furies aux seins nus, forcément haineuses et forcément misandres. Il n’est plus ce mot gênant que l’on murmure du bout des lèvres, à la façon du nom de Voldemort dans Harry Potter, ce terme repoussoir que seul-e-s quelques initié-e-s osent prononcer à la lumière du jour. Le féminisme en lui-même n’a pas changé : il est toujours cet ensemble d’idées et de revendications politiques visant à atteindre l’égalité réelle entre les femmes et les hommes.

Ce qui a changé, c’est que de plus en plus d’acteurs et actrices s’y intéressent – et pas toujours les plus vertueux.euses. La libération non pas seulement de la parole, mais aussi de la puissance, du pouvoir, de la colère et de la détermination des femmes n’a échappé à personne. Les pros du marketing n’ont pas mis longtemps avant de voir dans ce tournant de l’histoire du féminisme une nouvelle tendance, sur laquelle ils surfent aujourd’hui jusqu’à l’écœurement.

C’est un fait : depuis quelques mois, le féminisme (souvent rebaptisé « empowerment des femmes », ça fait moins peur) est la nouvelle caution marketing à la mode. Le féminisme est in. Le féminisme est glamour – enfin, seulement quand il a du rouge sur les lèvres. Récupéré sans honte par des marques qui ont vu dans ce mouvement social une aubaine marketing, le féminisme s’affiche aujourd’hui en gros sur des tee shirts, des tasses, des tote bags, des petites culottes.

Girl Pwr, Feminist, Femme, The future is female, Girls… Il suffit de pénétrer dans n’importe quelle grande enseigne de prêt-à-porter pour s’en rendre compte : les slogans célébrant une puissance féminine nouvellement entérinée explosent avec fierté sur des vêtements aux couleurs pastel. Le féminisme infuse aussi désormais le monde de la publicité : le « femvertising » (néologisme provenant de la contraction des mots anglais feminism et advertising), qui désigne une pratique par laquelle des marques s’appuient sur un discours féministe pour faire passer un message publicitaire, est un procédé de plus en plus utilisé. Dove, Adidas, Always, H&M… les marques sont ainsi nombreuses à promouvoir l’émancipation des femmes, en engageant des mannequins qui ne correspondent pas aux stéréotypes de la féminité traditionnelle ou en mettant en avant des femmes fortes et indépendantes, loin des clichés habituels sur la féminité. Définitivement enterrés, les spots de pub où les femmes (forcément minces, forcément belles, forcément fragiles et forcément stupides) frôlent l’orgasme en mangeant un yaourt ?

Dans une moindre mesure, le discours féministe se voit également récupéré par les grandes entreprises qui se découvrent un intérêt soudain pour l’égalité femmes-hommes, « incroyable vecteur de croissance et de performance » (mais pas de justice sociale, apparemment). C’est un glissement auquel on assiste depuis plusieurs années : l’achat à peu de frais par les entreprises d’une crédibilité éthique dans les domaines de l’environnement, la responsabilité sociale et l’égalité femmes-hommes, rebaptisée « diversité » pour ne pas aller trop loin dans la revendication. En effet, il n’est plus possible aujourd’hui d’ignorer ces aspects sociétaux, sous peine de passer à côté de millions de consommateurs et consommatrices potentiel-les.

Même opportunisme du côté des partis politiques. Rares étaient ainsi les candidat-e-s, lors de la campagne présidentielle de 2017, à ne pas avoir inséré un volet « égalité homme-femme » dans leur programme. Le président actuel, Emmanuel Macron, a parfaitement compris l’intérêt de se présenter publiquement comme un défenseur des droits des femmes : il a d’ailleurs déclaré l’égalité entre les femmes et les hommes « grande cause du quinquennat ». Force est de constater, toutefois, que ses actions semblent contredire ses propos : si le gouvernement est effectivement paritaire, les « occasions manquées » ne cessent de s’accumuler. Aucune journaliste femme n’était ainsi présente lors des deux dernières grandes interviews du président au mois d’avril, interviews au cours desquelles presque aucun mot n’a été prononcé sur les problématiques relatives à l’égalité des sexes. La garde rapprochée du président, composée uniquement d’hommes, et l’absence de réaction suite aux accusations de viols portées contre les ministres Nicolas Hulot et Gérard Darmanin, semble signifier qu’en dépit d’un intérêt affiché pour les droits des femmes, le président préfère se complaire dans un classique entre soi masculin. Où l’on voit qu’il est facile de se prétendre concerné par les droits des femmes, mais que la posture est vaine lorsqu’elle n’est pas suivie d’actions.

Le féminisme, une nouvelle mode ?

Les tendances se succèdent, ou se superposent : après le green washing (terme désignant le fait pour une entreprise d’utiliser abusivement des arguments écologiques et environnementaux pour soigner son image), voici venu le temps du feminism washing ! Au-delà de la volonté des entreprises de soigner leur image, ce soudain engouement pour les droits des femmes a aussi des raisons économiques. S’il est encore trop tôt pour le quantifier, le marché de l’empowerment féminin est en pleine expansion et pèse aujourd’hui un certain poids, qui ne pourra sans doute que croître au fur et à mesure que les consciences s’éveillent.

Hier idéologie politique de peu de visibilité, le féminisme s’infiltre donc aujourd’hui chez les plus grandes marques pour proposer à des jeunes femmes de vingt ans de porter en étendard ce qui apparaît comme la nouvelle tendance à suivre. Face à cet étrange glissement, on ne peut que s’interroger : le féminisme serait-il le nouveau Che Guevara (mais si, rappelez-vous ce symbole sérigraphié de vos années collège) ? Serait-il le nouveau logo à la mode, la nouvelle philosophie des filles cool, un nouvel emblème vidé de son sens ?

Alors que la parole des femmes prend de plus en plus de place dans l’espace public et que le féminisme se glamourise à vitesse grand V, notamment grâce à des figures publiques comme l’écrivaine Chimamanda Ngozie Adichie, la chanteuse Beyoncé ou l’actrice Emma Watson, les marques se voient obligées de surfer sur ce qu’elles perçoivent comme une « tendance » et de proposer de l’émancipation en tube, de l’égalité sur des morceaux de tissu et de l’empowerment sous plastique. Pourtant, combien de ces marques sont réellement vertueuses ? Combien se soucient sincèrement de l’égalité des sexes, combien appliquent de manière stricte des politiques d’égalité salariale entre femmes et hommes, combien proposent à leurs salarié-e-s des horaires flexibles, des congés paternités rémunérés, des formations à l’égalité et aux stéréotypes de genre, et combien disposent d’équipes de direction paritaires ? Combien ont réellement à cœur de proposer un discours qui promeut l’égalité des sexes et de remettre en question la représentation des femmes dans l’espace public ?

En outre, la récupération mercantile du féminisme n’est pas sans risque. Celui de voir s’ériger une nouvelle forme de féminisme « socialement acceptable », c’est-à-dire un féminisme délavé, policé, soigneusement poncé, auquel on aurait ôté les écailles… et la substantifique moelle. Un féminisme à paillettes, convenable, esthétique et perpétuellement béat. Un féminisme qui évite les sujets qui fâchent (l’avortement, les violences sexuelles et sexistes, les inégalités salariales, les injonctions à la beauté…) et ne dénonce pas les oppressions dont sont victimes les femmes ; qui ne se salit pas, ne revendique pas, ne prend pas parti. Un féminisme qui serait le partisan d’un statu quo mollasson. Un féminisme qui, comme les yaourts allégés, se serait débarrassé de sa couche de « gras » pour proposer aux masses une version de lui-même facilement digérable, et très vite oubliable.

Le problème du marketing féministe, au-delà de son hypocrisie, réside principalement dans le fait qu’il n’a pas pour but de remettre en question le système inégalitaire dans lequel nous vivons. Ses ambitions ne sont (bien souvent) que pécuniaires, donc superficielles. Il promeut un féminisme sans substance ni colonne vertébrale, sorte de limace idéologique qui ressemble à s’y méprendre à ce féminisme prôné par le magazine Glamour dans un édito publié en mars 2017, qui devrait être « doux et souriant, dénué d’agressivité, sans revanche à prendre » (sic) en attendant qu’un nouveau terme « moins lourd de clichés » fasse son apparition.
Il se contente (et l’on pourrait arguer que c’est déjà bien suffisant !) d’universaliser l’image d’une femme indépendante et responsable de ses propres choix. De glamouriser un mouvement qui ne peut pas toujours l’être, parce qu’il traite parfois de sujets difficiles, tout en invisibilisant ses combats les plus « litigieux ». De proposer une ligne de pensée simpliste, voire molle. L’égalité entre les femmes et les hommes : qui peut encore s’y opposer théoriquement ? Mais le féminisme – et ce qu’il revendique – est bien plus complexe qu’un simple message floqué sur un T-shirt.

Un discours marketing bien rodé pour de grands effets

Le marketing féministe propose un discours uniforme, selon lequel l’achat de tel produit ou tel service produirait un effet émancipateur immédiat. La notion d’« empowerment » est ainsi utilisée à toutes les sauces, pour vendre des yaourts, des tampons, du maquillage, des culottes et des maillots de bain. Achetez ce mascara et vous aurez enfin confiance en vous ! Portez notre lingerie et découvrez-vous irrésistible, prête à conquérir le monde ! Mangez ce yaourt aux fruits et vous découvrirez le pouvoir qui sommeille en vous ! Le business du féminisme voudrait faire croire aux femmes que leur salut se trouve dans la consommation, comme s’il n’existait aucun autre moyen de se libérer. Certes, on peut se sentir puissante grâce à un rouge à lèvres. Mais l’effet « émancipateur » est bien trop superficiel et limité dans le temps pour qu’il mérite d’être vanté.

Il est parfois dérangeant de voir un mouvement politique autrefois si contesté se transformer, tel un biscuit molli par l’humidité, en un vecteur marketing sans consistance, tout juste bon à refourguer des rouges à lèvres et des tee-shirts de mauvaise qualité. De constater que des idées politiques génératrices de résistance collective et de crispations individuelles puissent être récupérées sans autre forme de procès par des marques opportunistes. D’autant plus que, de manière tout à fait ironique, nombre de produits estampillés « féministes » sont des objets créés par le patriarcat : maquillage, vêtements sexy, épilateurs électriques, etc. Or, il ne suffit pas de déguiser les injonctions à la beauté en outils d’émancipation pour annuler leur effet délétère. Prétendre que des jambes parfaitement épilées et des serviettes hygiéniques parfumées libèrent les femmes envoie ainsi un message parfaitement inaudible, car justement basé sur des normes oppressives. Qu’importe les atours dont elle se pare, une marque ne peut se prétendre féministe quand elle vend des produits qui servent la cause du patriarcat.

Cependant, qu’on ne s’y trompe pas, les « vraies » marques féministes existent, et elles n’ont pas attendu l’affaire Weinstein pour sortir du bois. Parmi les médias, citons de manière non exhaustive le magazine Causette, qui après plusieurs mois de remous judiciaires et financiers vient de trouver un repreneur, les pure players Cheek et Retard Magazine, et la newsletter Les Glorieuses ; en mode, la marque française Meuf qui propose des tee-shirts inspirants et la marque américaine My Sister, qui reverse 10% de ses bénéfices à une association de lutte contre l’exploitation sexuelle des femmes. Toujours aux Etats-Unis, la marque Thinx, qui commercialise des culottes menstruelles, met en avant un discours féministe basé sur la libération des corps, tout en employant des mannequins aux physiques variés et aux vergetures apparentes.

Cette récupération marketing a, en outre, d’indéniables avantages. Premièrement, elle concourt à rendre visible un mouvement qui a longtemps été discrédité, voire condamné au silence. Si boire son café dans une tasse estampillée « Feminist » ne révolutionnera pas le monde, cela a au moins le mérite de normaliser un terme galvaudé depuis son apparition. C’est s’offrir (et offrir aux autres) la possibilité de se revendiquer avec fierté d’un mouvement qui ne cesse de se métamorphoser. Deuxièmement, elle permet de « normaliser » le féminisme, autrefois considéré comme une idéologie extrême (!), notamment auprès des plus jeunes ; de lui donner le visage joyeux, léger et fier qu’il aurait dû toujours avoir. Enfin, elle agit comme une caisse de résonance. Plus l’on parlera d’égalité entre les femmes et les hommes, de puissance féminine, de pouvoir, de liberté, et plus l’on donnera à voir aux jeunes femmes des modèles variés, loin des clichés de genre auxquels nous sommes tant habitué-e-s, plus vaste sera l’horizon des possibles. Qu’importe finalement que le dessein de ces marques soit purement mercantile : plus l’on expose les individus à une notion, plus grandes sont les chances que celle-ci devienne « mainstream », et donc accessible et désirable.

C’est aussi ouvrir la voie à des marques, entreprises et initiatives sincèrement motivées par l’envie de faire bouger les lignes en matière d’égalité femmes-hommes. Elles existent déjà, et ne cessent de faire des petits. Nul doute que la consommatrice éclairée saura séparer le bon grain de l’ivraie, et différencier l’entreprise qui lui veut du bien de celle qui s’intéresse uniquement à son pouvoir économique.

Qu’importe, finalement, que le féminisme soit devenu un argument de vente comme un autre. Les récupérations de mouvements sociaux et politiques à des fins mercantiles ont ceci de bénéfique qu’elles permettent d’exposer au grand public des notions autrefois confidentielles et de sensibiliser le plus grand nombre à une certaine idée de la justice sociale. Il en va de l’égalité des sexes comme il en va, par exemple, de la protection de l’environnement : ces idées politiques autrefois marginales se retrouvent aujourd’hui sur le devant de la scène, poussées par une importante lame de fond. Doit-on refuser que les marques s’en emparent, quels que soient leurs desseins, sous prétexte que la pureté du mouvement risque de s’en trouver galvaudée ?

Probablement pas : même si le « féminisme » de la marque Dove n’a évidemment rien à voir avec celui de Simone de Beauvoir, il offre aux consommatrices une nouvelle façon de s’envisager, à rebours des stéréotypes ordinaires. Si ce n’est certainement pas une révolution, c’est au moins un petit pas pour les femmes.

Masculinité toxique : quand il faut baiser pour être un homme

Masculinité toxique : quand il faut baiser pour être un homme

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L’attentat de Toronto du 23 avril 2018, au cours duquel un homme conduisant un camion bélier a renversé une vingtaine de personnes, faisant 10 mort-e-s dont 8 femmes, a mis en lumière une communauté dont on aurait préféré ne jamais entendre parler, les « incels » (contraction de « involutary celibate », célibataire involontaire). Le conducteur faisait en effet partie de ces groupes d’hommes qui se réunissent sur des forums virtuels pour discuter de leur célibat, mais aussi et surtout de leur haine des femmes, qu’ils tiennent pour responsables de leur situation.

Ces groupuscules préconisent notamment d’organiser des viols collectifs pour soulager leur frustration, propageant ainsi des idées fausses, dangereuses et pourtant déjà communément acceptées par la société selon lesquelles le viol est une réponse à une pulsion irrépressible ou une insondable frustration sexuelle. Rectification : le viol est un outil de domination, qui répond à une volonté du violeur d’asseoir sa supériorité sur la victime.

A bien des égards, les incels partagent des points communs avec les bien mal nommés « pick up artists », ces hommes qui se réunissent (majoritairement sur Internet) pour apprendre l’art de la drague. Plus que la volonté d’apprendre à séduire, ce qui pourrait être leur dénominateur commun, le dessein de ces groupes d’apprentis « séducteurs » semble être de se réunir entre hommes et de propager leurs idées rigides sur ce qu’est la masculinité. On retrouve au sein de ces groupuscules l’idée rance selon laquelle la société se serait « trop féminisée » et les hommes auraient conséquemment perdu une grande partie de leur puissance. Ainsi, la haine des femmes et la séduction (deux notions semble-t-il opposées) servent à ces hommes de vecteurs de validation virile, seul but réellement recherché dans leurs entreprises respectives.

Depuis quelques temps, le terme de « masculinité toxique » s’impose de plus en plus dans le paysage médiatique, dans le but de déconstruire ces injonctions à la masculinité responsables de bien des maux. Le récent attentat de Toronto est l’occasion (regrettable) de se pencher une fois de plus sur le versant nuisible et mortifère de la masculinité, entendue ici comme construction culturelle, et plus particulièrement sur les injonctions sexuelles qui la composent.

Baiser. Pour être un homme, il faut baiser. C’est d’ailleurs l’une des seules inquiétudes qui est ressortie des débats post-Weinstein, avec des hommes terrifiés non pas à l’idée que tant de femmes subissent des violences sexuelles, mais que l’effondrement du patriarcat leur confisque à jamais la possibilité de séduire, c’est-à-dire baiser.

Et pour baiser, beaucoup, tout le temps, avec des partenaires sans cesse renouvelées (car l’Homme, le vrai, ne saurait se contenter d’une seule femme), il est nécessaire de s’enfermer dans un système où les femmes, en tant qu’objets sexuels, sont à la disposition des hommes et n’ont pas besoin de manifester leur consentement pour être « utilisées » ; où la douleur engendrée par des semaines, des mois ou des années sans baise confine à l’insupportable ; où l’unique dessein des hommes consiste à baiser, baiser et encore baiser, car telle est, semble-t-il, la mission qui leur a été confiée. Mais attention, il ne s’agit pas de coucher avec n’importe qui : ce serait bien trop facile. Les femmes hors des canons de beauté habituels sont ainsi disqualifiées d’office. Les femmes « baisables », pour reprendre leur rhétorique déshumanisante, sont quant à elles disponibles pour le tout-venant, telles d’appétissantes marchandises attendant d’être consommées.

Ces hommes imputent leur malheur à leur insuccès auprès de la gent féminine, d’autant plus vécu comme profondément inique que la société leur a inculqué dès le plus jeune âge que les femmes étaient par nature disponibles. Qu’importe l’âge, la beauté, la condition physique ou la personnalité de l’homme qui les convoite : ces critères, s’ils ont de l’importance dans le sens inverse, n’existent pas pour les femmes qui n’ont pas d’autre choix que d’accepter les avances du premier mâle venu, comme une plante verte « accepte » passivement d’être arrosée.

Les anglophones ont un mot pour qualifier cette attitude typiquement masculine qui consiste à croire que les femmes ne sont pas autre chose que des objets disponibles pour le tout-venant : entitlement. En français, on pourrait grossièrement traduire cette notion par l’expression « croire que tout vous est dû ». L’entitlement masculin appliqué aux relations amoureuses se traduit donc par le comportement d’un homme qui, de manière tout à fait autocentrée, va exiger d’une femme qu’elle lui « donne » du sexe, de l’attention et/ou de l’affection. « J’ai été gentil », « je lui ai payé le resto », « je lui ai fait des compliments », « j’ai appliqué toutes les techniques trouvées dans un obscur Ebook sur la séduction trouvé sur Internet » : les raisons ne manqueront jamais pour que l’homme entitled pense que la chose qu’il désire (du sexe, donc) lui revient de droit. Le fait que la femme sur laquelle il a jeté son dévolu puisse ne pas vouloir de lui, pour quelque raison que ce soit, ne lui traverse même pas l’esprit. Parce que dans notre société sexiste, le postulat est simple : les femmes ne sont pas des êtres humains disposant d’un libre arbitre et de préférences personnelles, mais des objets, des « cibles » résolument passives qu’il revient au mâle viril de conquérir.

Une question se pose alors : comment la société a-t-elle pu fabriquer de tels monstres ?

La réponse n’est malheureusement pas si simple, car le système sexiste dans lequel nous vivons est fait de racines multiples. La publicité, les médias, la pornographie, le cinéma, les jeux vidéo… ces diverses composantes, prises dans leur ensemble, concourent à forger une certaine vision de l’homme et de la femme et des rapports qui les lient entre eux. Ce qu’il faut dénoncer aujourd’hui, c’est un système solidement ancré, composé d’une multitude d’éléments qui peuvent être isolés les uns des autres mais non tenus individuellement pour responsables.

Il en est ainsi de la pop culture, qui infuse nos vies au quotidien pour y déverser son lot de représentations et de tropismes sexistes, ce qui contribue à la normalisation d’une inexorable asymétrie entre femmes et hommes. Romances littéraires gorgées de stéréotypes de genre, films mettant en scène des relations femme-homme largement asymétriques (comment ne pas évoquer ici le très problématique 50 nuances de Grey ?) et légitimant les violences sexuelles, émissions de télé où les femmes sont reléguées au rang de faire-valoir, imagerie porno disponible en deux clics sur Internet… Face à l’abondance de ces messages, nos subconscients n’ont pas d’autre choix que d’intérioriser la différence homme-femme, au travers de laquelle se trouvent légitimés de nombreuses inégalités et clichés de genre.

La perpétuation du fameux mythe de la « misère sexuelle » est également problématique. Si l’envie d’aimer, d’être aimé-e et d’avoir des rapports sexuels est bien évidemment humaine, le sexe n’est pas un droit, ni même un devoir.
Certes, l’existence du marché prostitutionnel et la sexualisation du corps féminin à des fins mercantiles pourrait faire croire aux hommes que le sexe – et donc les femmes – peut s’acheter, comme n’importe quel bien ou service. Mais il n’y a pas plus de misère sexuelle qu’il n’existe de droit inaliénable à baiser, ou de besoin irrépressible de baiser. On peut avoir des orgasmes, même – et surtout ? – sans partenaire. Certes, la frustration sexuelle et/ou amoureuse existent, il n’est pas question ici de le nier. Mais qui ne l’a jamais connue ? Les femmes aussi peuvent en être victimes, et elles ne fomentent pas pour autant des actes terroristes contre ces salopards d’hommes qui refusent de les pénétrer.

Le besoin irrépressible de sexe (dont les femmes seraient miraculeusement préservées – comme c’est étonnant) n’est pas une réalité biologique, mais une construction sociale et culturelle. Ainsi, de la Grèce antique jusqu’au début du 19e siècle, les femmes étaient vues comme des créatures dotées d’irrépressibles besoins sexuels, au contraire des hommes qui représentaient la maîtrise de soi et la pondération. Le stéréotype a fini par se renverser vers les années 1890, pour des raisons quelque peu nébuleuses (voir cet article à ce sujet).

L’idée contemporaine selon laquelle les hommes auraient des « besoins » (notamment celui de se vider régulièrement, comme s’il était possible de mourir d’un trop-plein de sperme) sert surtout d’excuse aux comportements prédatoires, parmi lesquels les agressions sexuelles et les viols. Ce que l’on ne dit pas, c’est que la grande majorité des violeurs ont des rapports sexuels réguliers. Ils ne violent pas parce qu’ils sont acculés par un besoin biologique qui les dépasse, mais parce qu’ils sont mus par la volonté consciente de dominer, d’écraser, d’anéantir leur victime.

Ceci posé, précisons s’il est encore besoin que personne n’est mort-e de n’avoir pas baisé pendant X années ou d’être resté-e vierge jusqu’à 35 ans : de ce fait, le sexe ne peut décemment être comparé à un besoin primaire, au même titre que le besoin de manger ou de boire. En revanche, les hommes sont socialisés pour vouloir du sexe, car le sexe est le moyen par lequel ils doivent prouver leur valeur – donc leur virilité. Le sexe étant entendu comme un rapport sexuel avec pénétration vaginale, Saint-Graal absolu à l’aune duquel se mesure la réussite dudit rapport.

Les injonctions à la masculinité changent au gré de l’Histoire. Aujourd’hui, il s’avère qu’il faut coucher avec des femmes pour être un homme. La virilité telle que prescrite par la société contemporaine est en effet hétérosexuelle, vigoureuse et dominatrice. Elle s’exprime par le biais du corps, et plus précisément par la pénétration vaginale. Comme toutes les normes, celles qui encadrent la virilité sont aléatoires, donc nécessairement absurdes. Pour les hommes, le sexe est donc un moyen, et non une fin en soi. Ils ne désirent pas du sexe pour le plaisir ou le sentiment de liberté que cela peut leur procurer. Ils désirent du sexe parce qu’il s’agit d’un des biais par lesquels ils peuvent, par lesquels ils doivent s’affirmer en tant qu’hommes. Ainsi, désobéir à cette injonction revient à nier la validité de sa propre existence.

L’injonction à baiser, donc. Elle est profondément toxique, et ceci à plusieurs égards : non seulement elle stigmatise les hommes qui ne s’y conforment pas (par contrainte ou par choix), mais elle créé en outre une asymétrie de fait dans les rapports amoureux entre femmes et hommes. L’intériorisation de cette injonction peut en effet conduire les hommes à ne plus considérer leurs partenaires potentielles comme des êtres humains dignes d’intérêt, mais comme des « cibles » de chair qu’il convient d’accrocher à son tableau de chasse. La dimension humaine et émotionnelle des rapports amoureux, qui créé pourtant toute leur richesse et leur complexité, est occultée au profit d’un utilitarisme sinistre, peu apte à procurer de l’épanouissement.

De plus, l’injonction à baiser est un terreau propice aux violences et coercitions sexuelles, dont sont victimes de très nombreuses femmes. Elle infuse les rapports entre femmes et hommes de stéréotypes nocifs et les structure selon une hiérarchie uniquement profitable au sexe masculin. Dans notre configuration actuelle, aux hommes la « conquête » amoureuse (et donc le choix), aux femmes la passivité docile (et donc l’attente). Aux hommes l’injonction à prouver sa virilité au travers d’une succession d’actions gravées dans le marbre de l’inconscient collectif, comme payer l’addition au restaurant, prendre l’initiative du premier baiser ou du premier rapport sexuel, bander fort lors dudit rapport sexuel. Aux femmes de suivre, dans une acceptation tacite, les « règles » édictées par l’homme dans le rapport de séduction ; d’être prises en charge et protégées ; d’être donc passives, inertes, sans maîtrise de leurs désirs. Ces rôles prédéfinis lèsent les femmes tout autant que les hommes, en ce qu’ils et elles se retrouvent enfermé-e-s dans un compartiment étroit dont il est très difficile de s’échapper.

Il découle en somme de cette injonction virile à avoir des rapports sexuels, en filigrane de laquelle se lit l’injonction à dominer (et donc à se comporter comme un homme, un vrai), de nombreux comportements genrés que l’on impute injustement à la biologie : l’infidélité, le désintérêt pour la vie de couple, l’appétit sexuel intarissable, l’incapacité à percevoir les femmes comme des êtres à part entière, etc. Ces codes genrés font des ravages, sur les individus en particulier et sur la façon dont ils appréhendent leurs relations amoureuses en général.

Et si les hommes avaient été socialisés pour croire que le sexe est accessoire, ou du moins sans rapport direct avec leur valeur en tant qu’être humain ? Si les hommes avaient été socialisés pour voir les femmes autrement qu’à travers le prisme corporel et sexuel ? Et si le sexe n’était pas une valeur cardinale de notre société, ni un marché sur lequel les femmes s’offrent languissamment, sans que personne ne se soucie de leur consentement ? Et si nos sociétés n’étaient pas infusées par le sexe, si les injonctions à baiser n’existaient pas, si les corps n’étaient pas des monnaies d’échange, si la sexualité (ou l’absence de) de chacun-e n’appartenait pas à la sphère publique ?
Ces groupuscules existeraient-ils seulement ? La réponse est : probablement pas.

Nous n’avons pas à en vouloir aux hommes qui sont victimes d’un système qui les empêche d’être simplement eux-mêmes. En revanche, nous devons dire non à la culture du viol et aux injonctions genrées, non à cette mouvance sectaire qui semble gagner chaque jour un peu plus de terrain, non à ces hommes endoctrinés, confits dans leur haine d’eux-mêmes et de l’autre, persuadés que l’unique salut de leurs vies misérables viendra d’une pénétration vaginale.

Il paraît inutile de devoir le préciser, mais répétons-le tout de même : les femmes ne sont pas responsables du célibat durable de certains hommes. La violence, bien que non nécessaire, devrait ainsi être retournée contre le système patriarcal, celui-là même qui a donné naissance aux injonctions toxiques dont ces hommes sont victimes. La violence devrait être utilisée pour déconstruire la masculinité. Pourtant, peu d’hommes s’y attellent, tout simplement parce qu’ils regardent dans la mauvaise direction.

Dans un système sexiste, il est en effet si facile de blâmer les femmes.