L’amour (et les femmes) au temps du numérique

L’amour (et les femmes) au temps du numérique

 

A qui profite aujourd’hui la liberté sexuelle ? Le féminisme est-il compatible avec les applications de rencontre ? Le sexe sans attaches est-il réellement vecteur d’émancipation pour les femmes ?

Autant d’épineuses questions qu’il convient aujourd’hui de se poser… Car les nouvelles du front ne sont pas bonnes.

Aux États-Unis, la psychologue spécialisée en sciences comportementales Clarissa Silva a sondé 500 utilisatrices et utilisateurs d’applications de rencontre. Après 9 mois d’utilisation, 65% d’entre eux assimilaient la fréquentation de ces sites à un travail à plein temps – avec le côté rébarbatif qui va avec.

Une étude parue en 2019 dans le Journal of Social and Personal Relationships rapporte quant à elle que l’utilisation compulsive d’applications de rencontres est susceptible de mener à un sentiment de solitude accru.

Enfin, de nombreuses personnes – notamment des femmes – se plaignent de plus en plus de ces nouveaux schémas amoureux caractérisés par une prétendue « légèreté ». Un ressenti corroboré par la science, plusieurs études ayant mis en évidence un lien entre sexe sans attaches et anxiété et dépression (aussi bien chez les femmes que chez les hommes).

Une lassitude collective que les Anglo-saxons nomment « dating burnout », et qui survient souvent après de longs mois à écumer les sites de rencontre (ou les bars), entretenir des centaines de conversations virtuelles et multiplier les rendez-vous sans intérêt. Un utilisateur de Tinder témoignait de cet accablement dans le magazine Causette :

« J’étais constamment occupé par des relations qui n’avaient pas de sens, ni de chance de devenir autre chose que ce qu’elles étaient puisque j’étais déjà en tranches, morcelé, divisé à l’intérieur. Au bout d’un mois et demi, je ne dormais presque plus. J’ai eu de l’eczéma sur le sexe. J’étais en contradiction avec moi-même […] je somatisais »

« Je me suis inscrite une fois sur un site de rencontre, j’ai tenu 48h avant de tout quitter », déplore une jeune femme. « Les mecs qui sont soudainement fous amoureux de toi, ceux qui te balancent des remarques sexistes, ceux qui te complimentent puis t’insultent deux secondes après que tu leur aies dit non, etc… Je n’y arrive pas »

« C’est impossible d’avoir une relation stable. Tout ça, c’est la faute de Tinder ! » renchérit une autre.

Si cette lassitude est susceptible de concerner aussi bien les hommes que les femmes, ces dernières sont peut-être plus vulnérables sur le marché de l’amour virtuel, et les comportements qu’il engendre.

 

Nouveaux déboires amoureux

C’est un fait : le paysage romantico-sexuel a changé. Fini l’époque où l’on se mariait à peine sorti.e de l’école, et où l’on passait sa vie avec la même personne (et c’est indéniablement une bonne chose). Désormais, nous avons le choix : d’être en couple ou non, de la (ou les) personne(s) avec qui l’on partagera sa vie, des modalités de cette union, et du temps qu’elle durera. Bien sûr, je vous fais la version courte et simplifiée – dans les faits, le célibat reste très mal vu, particulièrement pour les femmes, tout comme le fait de ne pas avoir l’intention de se reproduire. 

Le couple reste donc la norme dans une société paradoxalement de plus en plus souple et ouverte, et dans laquelle émerge de nouveaux schémas.

 

Fait intéressant, ce nouveau paradigme amoureux caractérisé par le virtuel, la multiplicité des rencontres et la réticence à s’engager, est également livré avec son propre langage (riche en termes anglophones).

Ainsi, après vous être fait ghostée (1) par un fuckboy (2), peut-être aurez-vous la (mal)chance de voir un obscur ex revenir faire de l’orbiting (3). Qu’à cela ne tienne, vous continuez à swiper sur Tinder dans l’espoir de rencontrer l’amour. Mais vous tombez malheureusement sur un homme qui, après une relation faite de pocketing (4), disparaît en mode slow fade (5)pour mieux revenir un an après comme si de rien n’était, en bon prowler (6) qu’il est.

Vous n’avez rien compris ? Ce jargon vous semble aussi excitant qu’une notice technique pour chauffe-eau ? C’est normal : ce lexique « amoureux » est aussi aride que les pratiques qu’il décrit. Pourtant, il semblerait bien que les relations dépourvues de sens – et surtout d’avenir – soient en train de devenir la norme, particulièrement dans les grands centres urbains.

Bien sûr, les mecs toxiques, les téléphones qui ne sonnent pas et les relations sans lendemain n’ont pas attendu l’essor du numérique pour exister. Mais nul doute que Tinder et la prétendue « liberté sexuelle » qu’il porte en étendard facilitent leur propagation

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Personnellement, je n’ai jamais pu « tenir » plus de quelques semaines sur une application de rencontre. Qu’y a t-il de plus déprimant en effet que de faire défiler d’un geste mécanique des profils de mecs en slip devant leur miroir, dans une conscience aiguë de sa propre solitude, sans même la certitude que ce manège débouchera sur une rencontre intéressante ?

Ces espaces virtuels et froids nous transforment en Sisyphe modernes, poussant notre rocher en haut de la montagne dans l’espoir inavoué d’y trouver un trésor. Mais la nuit tombe bien assez vite, il n’y a rien au sommet et l’on recommence alors… Encore et encore.

Après les énièmes profils de l’étudiant à HEC qui n’est pas là pour se prendre la tête, du mec qui pose noyé dans sa bande d’amis (qui est qui ?) ou au bras d’une charmante demoiselle (qu’est-on censée en déduire ?), du cœur tendre posant avec son chat/son neveu/sa guitare en pensant que cela va le transformer en piège à filles, du fuckboy livré avec option fautes d’orthographe et du baroudeur posant négligemment devant le Macchu Pichu (est-ce que tout le monde part en vacances au Pérou désormais ?!), j’ai fini par ressentir cette désagréable sensation qu’on éprouve après avoir trop mangé. Trop de choix, trop de possibilités, et pourtant aucune ne me faisait envie. Pire encore : toutes me repoussaient.

 

La hook-up culture, ou la fausse liberté des femmes

Hook-up culture est une expression qui nous vient des États-Unis, et qui signifie en bon français culture du coup d’un soir. C’est une culture qui encourage les relations sexuelles sans attachement ni connexion émotionnelle – et sans lendemain, cela va sans dire. Aux États-Unis, elle est particulièrement utilisée pour décrire la sexualité des étudiant.es sur les campus universitaires. Mais elle peut être étendue à d’autres contextes.

Démocratisé par les applications de rencontre, le casual sex (ou relations sans lendemain) s’impose désormais comme la norme. On ne se met plus en couple avant de coucher : on couche ensemble avant de se mettre en couple. Même le fait de présenter quelqu’un à ses ami-es n’est plus une preuve d’engagement. 

Entre le sexe sans attaches et la relation conjugale trône désormais un nouvel hybride relationnel, sans nom ni définition officielle, qui consiste à « voir quelqu’un ». Sortir ensemble, sans être en couple. Se voir, sans savoir où l’on va. Partager le lit de l’autre, tout en étant tenu.e à l’écart de ses pensées.

Si ces pratiques permettent une plus grande flexibilité, elles engendrent aussi beaucoup d’incertitude et de difficultés à choisir… et donc à s’engager.

L’amour reste paradoxalement une valeur sûre, un idéal indétrônable. Pour plus de 50% des Français-e-s entre 15 et 34 ans, les relations amoureuses sont « importantes » (et même « primordiales » pour 25% d’entre eux et elles). Néanmoins, le paradigme amoureux a changé, et la nouvelle norme repose sur un équilibre instable qui peut générer beaucoup d’inconfort.

(Notamment au niveau des parties génitales : en moins de 4 ans, les infections sexuellement transmissibles ont en effet explosé en France. En 2016, selon une enquête de Santé Publique France, près de 268 000 cas de chlamydia ont été diagnostiqués chez les plus de 15 ans, contre 77 000 en 2012). 

 

EUGENIALLOLI

 

Mais venons-en à la question qui nous intéresse : en quoi ces nouveaux comportements sont-ils particulièrement délétères pour les femmes ?

Tout d’abord, le modèle standard de relations (amoureuses et/ou sexuelles) sans engagement va à l’encontre de la façon dont les femmes sont socialisées. Celles-ci grandissent en effet – et sont ensuite pressurisées par la société – avec l’idée qu’elles doivent trouver l’amour, le grand chevalier blanc. Elles sont éduquées à surinvestir la sphère amoureuse, leur identité sociale y étant étroitement liée

Or, la connexion véritable à laquelle nombre d’entre elles aspirent est peu compatible avec la logique consumériste actuelle.

Et puisque la sexualité féminine n’a toujours pas fait son entière révolution, les femmes se retrouvent désormais au cœur d’un immense paradoxe. Incitées à laisser libre cours à leurs désirs et à profiter d’une liberté sexuelle censée être à leur avantage, elles sont pourtant punies lorsqu’elles abusent de cette liberté – ou le font sans la discrétion qu’on attend d’elles. Entre la « fille facile » et la femme libérée, pas si facile de trouver une place…

Les hommes, en revanche, bénéficient de ce modèle. Non seulement leur sexualité n’est frappée d’aucun interdit moral, mais ils sont en plus bombardés d’injonctions à l’indépendance émotionnelle, l’autonomie et la séduction (hétérosexuelle). Il faut coucher avec des femmes en grande quantité pour être un homme : c’est en effet dans l’accumulation de partenaires que se joue la masculinité contemporaine. Cette logique de performance virile répond parfaitement à ce nouveau schéma amoureux qui place la consommation en son centre. 

De fait, la culture du hook-up rejoint la façon dont la majorité des garçons sont socialisés : vision utilitaire du sexe comme outil de performance, consommation et objectification des femmes, qui ne sont plus des individus spécifiques mais des corps indéterminés, nécessité de cumuler les « conquêtes » non pas pour le plaisir, mais pour prouver sa virilité. Ce qui n’est pas la meilleure façon de rencontrer l’autre ni de bâtir des relations saines, vous en conviendrez…

Bien sûr, de nombreuses femmes trouvent aussi leur compte dans ce modèle qui leur laisse une grande liberté. Mais lorsqu’elles cherchent quelque chose de plus consistant, elles se heurtent à la surreprésentation statistique des hommes désireux de ne pas se prendre la tête (nom de code pour : partager un lit, et rien d’autre). Soucieuses de ne pas faire peur à leurs prétendants potentiels, elles taisent alors leurs véritables désirs et besoins. Quitte à se retrouver embarquées dans des relations dont elles n’ont pas défini les termes, et qui ne leur conviennent pas.

Par ailleurs, les relations sans attaches semblent peu propices au plaisir des femmes. Une étude américaine d’envergure a ainsi montré que 55% des hommes avaient reçu du sexe oral lors de leur dernière relation sexuelle (sans engagement), contre seulement 19% des femmes. Et 80% des hommes avaient eu un orgasme lors de leur dernière relation sexuelle, contre 40% des femmes.

Quand tant d’hommes ignorent tout des spécificités du sexe féminin – et notamment du clitoris – peut-on vraiment s’attendre à ce qu’un amant de passage, possiblement biberonné au porno et possiblement plus intéressé par son plaisir que par le nôtre, nous envoie au septième ciel ? Ou même qu’il en ait simplement l’intention ?

Le bon sexe étant celui qui prend le temps de découvrir le corps de l’autre, dans le respect de son consentement, on peut légitimement s’interroger sur les vertus des rencontres éclairs…

D’autre part, la démocratisation du porno et des pratiques autrefois « atypiques » comme le BDSM ou la sodomie amènent de nouvelles exigences dans la chambre à coucher. Comme l’a plusieurs fois souligné l’autrice Maïa Mazaurette, ces pratiques présentées comme cool, voire émancipatrices sont souvent douloureuses voire violentes pour les femmes, qui peuvent pourtant ressentir une certaine pression à y consentir (personne n’a envie de passer pour un.e coincé.e en matière de sexe).

Enfin, on peut déplorer que la liberté sexuelle, qui se targue d’être un vecteur d’émancipation des corps, ait paradoxalement fini par se transformer en une énième injonction – à prendre son pied, à explorer, à s’amuser (selon une conception universelle de l’amusement qui en laisse beaucoup sur le carreau).

Je me suis longtemps sentie anormale de ne pas avoir envie de m’éclater avec des coups d’un soir, une activité présentée comme éminemment cool et indissociable d’une jeunesse réussie. Car la liberté sexuelle à la mode 2020 est synonyme de consommation effrénée : il ne faut pas seulement multiplier les partenaires, il faut aussi tester des choses. Rien ne serait plus triste que de rester coincé.e dans les affres de ce qu’on appelle péjorativement le sexe « vanille », c’est à dire traditionnel, sans gaines en latex ni sex-toys à insérer dans divers orifices. Alors, pourquoi est-ce que je préfère rester chez moi avec un livre alors que je pourrais être en train de tester le bondage japonais ?

Il m’a fallu du temps avant de comprendre que l’injonction au sexe, dans un monde où l’on peut accéder aussi facilement à une relation sexuelle qu’à un menu frites-Coca, était aussi délétère que les injonctions à se « préserver ». Et que les individus ne peuvent rentrer dans le goulot étroit d’une norme sexuelle qui se veut universelle, étant donné que la sexualité est, par définition, profondément intime et subjective.

 

It’s (not) raining men

Mais attendez, ce n’est pas fini ! Un autre problème se pose. En effet, les femmes sont désormais plus diplômées que les hommes dans de nombreux pays – en France, en 2015, elles étaient majoritaires dans le supérieur (55%), et plus particulièrement aux niveaux de formation les plus élevés (59% en master). L’écrivain américain Jon Birger, auteur de l’ouvrage Date-onomics (non traduit en français), émet alors l’hypothèse que les femmes célibataires doivent désormais faire face à une « pénurie » d’hommes (plus précisément d’hommes correspondant à leurs critères, les individus ayant tendance à rechercher un.e conjoint.e du même groupe social).

« La hook-up culture, la baisse du nombre de mariages chez les femmes diplômées, et la pénurie d’hommes éduqués et désirant s’engager, sont le produit du déséquilibre des ratios hommes-femmes et d’une offre insuffisante d’hommes diplômés du supérieur« , écrit-il ainsi. On peut bien sûr déplorer le caractère partial de son analyse, ainsi que le paternalisme dont il fait preuve lorsqu’il enjoint les femmes à choisir leur lieu d’études en fonction du ratio hommes-femmes (!). Mais ne touche t-il pas là une réalité sensible ? Combien de fois ai-je entendu cette conversation sur le « déclin des hommes valables » et la « difficulté à trouver un mec bien »… ?

Sauf que, plutôt que de s’interroger uniquement sur le niveau d’études, on pourrait aussi se poser la question de l’influence du porno, des rôles de genre, des injonctions sociales et du numérique sur nos comportements amoureux… Autant d’éléments qui jouent sur l’évolution de nos pratiques. 

Cécile Guéret, journaliste, psychothérapeute et autrice du livre « Aimer, c’est prendre le risque de la surprise », explique qu’à force de « cocher des filtres selon le physique, l’appartenance sociale, les passions, à force de minimiser les risques, nous cherchons à rationaliser le coup de foudre ». Une rationalisation bien peu compatible avec l’essence même du sentiment amoureux. Alors, les algorithmes finiront-ils par avoir la peau de l’amour ? Les nouveaux schémas amoureux et sexuels sont-ils solubles dans nos aspirations romantiques – et particulièrement celles des femmes ?

Bien sûr, la fin de la morale sexuelle et la multiplication des possibles dans le champ amoureux sont des progrès qu’il n’est pas question de remettre en cause. Mais il y a peu de chances que les femmes soient les grandes gagnantes de cette « révolution » sexuelle. Et ce, pour une raison simple : celle-ci a été élaborée selon les termes des hommes, en ne laissant à l’autre moitié de l’humanité pas d’autre choix que de s’y plier. En matière d’amour 2.0, femmes et hommes ne jouent donc pas à jeu égal.

Alors, osera t-on plaider pour l’avènement d’une véritable liberté – celle de coucher avec qui on veut, mais aussi de préférer l’amour au sexe sans attaches ?

 

 

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(1) Le ghosting consiste à couper les ponts avec une personne du jour au lendemain.

(2) Fuckboy : Homme peu porté sur le romantisme et principalement intéressé par la perspective de tirer son coup – quitte à sortir les violons pour arriver à ses fins. 
(3) L’orbiting consiste à suivre activement l’activité d’une personne sur les réseaux sociaux (exemple : liker ses posts) tout en l’ignorant dans la vie réelle.
(4) Le pocketing est une forme de relation non officielle, dans laquelle les termes ne sont jamais clairement énoncés. Ça ressemble à une relation amoureuse… sans toutefois en être une, car l’autre vous empêche d’accéder à son intimité. En clair, il vous garde au chaud dans sa poche : vous êtes donc caché.e, dissimulé.e au reste du monde, en attendant mieux.
(5) Le slow fade est une manière de couper les ponts avec quelqu’un, de manière moins brutale que le ghosting. Elle consiste à disparaître lentement mais sûrement du paysage, en repoussant par exemple les rendez-vous ou en ne répondant plus qu’à un message sur deux.
(6) De l’anglais « to prowl » qui signigie rôder, le prowling consiste à disparaître du jour au lendemain (alors que la relation semblait suivre son cours normal), pour mieux revenir comme si de rien n’était quelques semaines ou mois plus tard.