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Girls don’t kill

La violence féminine est-elle un oxymore ?

Elle reste, en tout cas, largement (pour ne pas dire uniquement) traitée sous le prisme de la pathologie. Les femmes violentes, meurtrières, infanticides, criminelles, ou tout simplement délinquantes, énervées, fermement politisées, ayant le poing et la répartie faciles, sont souvent vues comme des « anomalies ». Monstres de foires, objets de curiosité morbides, elles n’ont le choix que d’être folles, ou victimes.

 

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Jacqueline Sauvage, Véronique Courjeault (la fameuse affaire des « bébés congelés »), Cécile Bourgeon (mère de la petite Fiona, qui fut battue à mort avant d’être enterrée), Fabienne Kabou (qui abandonna son bébé sur une plage de Berck à la marée montante), Michelle Martin (ex-épouse et complice de Marc Dutroux), mais aussi les « filles » de la secte de Charles Manson…

Ces femmes tristement populaires, qui ont toutes en commun d’avoir tué, ont été décrites par les médias comme « instables », « fragiles », « influençables », souvent « sous emprise ». Leur violence fut présentée comme un effet collatéral, comme la résultante d’une pathologie qui les dépasse : elle ne peut pas exister pour elle-même, ni naître en réaction à un élément extérieur. En cela, elle doit nécessairement être précédée par leur psychisme fragile, leurs traumatismes passés, leur extrême vulnérabilité.

Victimes d’elles-mêmes, ou des autres.

Quand elles ne sont pas les jouets ni les extensions de la violence masculine, donc, les femmes violentes sont malades  – un mot fourre-tout, qui permet d’expliquer tout et n’importe quoi.

Leur violence est pathologisée, « justifiée » par des troubles divers, des traumatismes anciens, des enfances martyres. Leur monstruosité doit s’expliquer par des éléments parfaitement rationnels, pour contrer l’absence de sens qu’elle représente par son existence même.

Pourquoi cette absence de nuance ? Que dit de nos biais de genre la façon dont nous traitons la violence des femmes ?

Pour voir poindre une (toute petite) ébauche de réponse, commençons par analyser le traitement journalistique et/ou artistique de certaines affaires criminelles impliquant des femmes.

Prenons le cas Michelle Martin (ex-femme de Marc Dutroux), surnommée « la servante du diable ». Son surnom l’indique : elle ne fait que servir. Pour un peu, on pourrait presque la croire irresponsable. On s’aperçoit d’ailleurs, quand on lit les articles qui lui ont été consacrés, que les journalistes lui dénient toute autonomie, tout libre-arbitre en sous-entendant largement qu’elle ne mesurait pas la portée de ses actes. On dit d’elle qu’elle a foncé dans le tas sans réfléchir, sans se rendre compte de ce qu’elle faisait, folle amoureuse d’un diable et soumise à ses moindres désirs. Sous emprise.

Cécile Bourgeon, elle, est décrite comme étant une « compagne sous influence », une femme « fragile » qui n’avait plus son « libre-arbitre ». Ce qui ne l’a pas empêchée de commettre des maltraitances sur sa fille, puis d’enterrer son corps mort.

Quant aux adeptes de Charles Manson (responsables, avec un autre homme, du massacre de Sharon Tate en 1969), elles sont des « adolescentes paumées et immatures », des « vestales », qui « torturent et tuent en [son] nom et sur [son] ordre ». Deux livres sont récemment parus à ce sujet : « The girls », d’Emma Cline, et « California Girls » de Simon Liberati, qui contribuent – sans nécessairement le vouloir – à romantiser cette ignoble affaire. 

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Même dans le glauque, le sale, la barbarie la plus absolue, ne pas oublier de romancer la féminité, de la rendre vaguement rock, glamour et sexy – avec un soupçon de mythologie romaine, si possible –, de lui conférer un parfum de soufre, de l’associer à la soumission, la perdition, la servilité la plus crue. Ne pas émettre l’hypothèse que, peut-être, ces filles-là savaient parfaitement ce qu’elles faisaient.

Qu’elles étaient peut-être moins paumées que nous devant cette réalité qu’elles mettent au jour, à savoir que la violence n’a pas de genre.

 

 

Le cas des femmes parties en Syrie rejoindre Daech est à ce titre parlant. Celles-ci ont souvent été présentées dans les médias comme « les femmes des combattants de l’EI », un surnom qui les exonère discrètement de toute responsabilité individuelle, en plus de faire d’elles de simples accessoires dépendants de la pensée et de la volonté d’autrui.

Dans les articles qu’on leur consacre, elles sont généralement décrites comme des « proies faciles », des femmes « perdues », « à la personnalité fragile », « sous emprise de la propagande développée par les djihadistes ».

Vulnérables, ignorantes, incapables de saisir la portée de leurs actes. De funestes idiotes.

C’est oublier (ou à ne pas croire à) leur détermination, leur violence, le tranchant de leur pensée, la radicalité de leurs convictions.

Ces femmes bénéficient également d’une tolérance plus grande de la part de l’opinion publique, peut-être grâce à leurs enfants – desquels on peine à les dissocier – et à la vulnérabilité dont on les affuble : globalement, nous sommes plus prompts à voir dans leurs actes une cruelle erreur de jeunesse.

Et lorsqu’on découvre que certaines d’entre elles sont à l’origine d’un projet d’attentat (en septembre 2016, deux femmes de 29 et 19 ans ont tenté de mettre le feu à une voiture remplie de bonbonnes de gaz aux abords de Notre dame de Paris), on tombe des nues : quoi, comment ? Des femmes terroristes ?

On cherche l’homme qui, en arrière-plan, doit nécessairement tirer les ficelles. Ne le trouvant pas, on s’offusque alors de ce monde qui part à vau-l’eau, de ces filles qui se masculinisent (la seule et unique référence étant évidemment le masculin), se gorgent de violence, se modifient génétiquement.

Un mystère insondable.

 

 

Discours genrés

Globalement, le discours dominant consiste à exonérer –  ou a minima justifier par des éléments extérieurs – la responsabilité individuelle des femmes violentes, comme si leur essence même excluait chez elles toute velléité de violence. 

Quand on déroule le fil de leur vie, le scénario est presque toujours le même : enfants puis adolescentes fragiles, elles mènent une vie de tâtonnements avant de rencontrer leur futur partenaire. C’est là, rideau noir, que leur vie bascule. Elles n’étaient pourtant pas destinées à faire le mal. S’il n’y avait pas eu cette funeste rencontre, elles seraient restées dans le droit chemin, fidèles à ce que la société attend des femmes : bonnes citoyennes, bonnes épouses, bonnes mères, sages et bien peignées. Mais le destin en a voulu autrement, faisant d’elles les marionnettes de la folie d’autrui.

Dans ces récits, il y a presque toujours un mentor, un chef d’orchestre qui, à la faveur d’une rencontre, referme ses griffes sur une pauvre femme égarée et la modèle à son image, lave son cerveau de toute morale, l’éduque à la monstruosité. Le grand méchant loup et la brebis égarée. Le Mal qui pervertit le Bien.

Lorsque nous évoquons la violence des femmes (que nous dissocions soigneusement de la violence humaine, la femme étant l’Autre, le particulier), nous y apposons une éternelle vision genrée. Ainsi, nous sommes incapables de voir les criminelles autrement que comme les avatars des hommes violents, comme si elles ne pouvaient pas exister par et pour elles-mêmes.

*

Les hommes tuent parce qu’ils sont en colère, déçus, trahis, trompés. Leur fureur est légitime, socialement comprise et excusée. L’horreur qui surgit ne constitue aux yeux de la société qu’une réaction banale et prévisible face aux lâches manquements des autres : une femme qui se dérobe, un voisin qui fait du bruit, un enfant qui désobéit. L’abjecte expression « crime passionnel », qu’on rencontre encore souvent dans les rubriques faits divers, contient à elle seule toutes les justifications apportées par la société aux accès de violence, aux désirs de destruction des hommes.

Les femmes violentes, a contrario, forment une constellation de taches noires sur la ligne droite de la normalité sociétale, et tout particulièrement sur la normalité du genre. Lorsqu’elles tuent, c’est parce qu’elles sont en proie à la folie, au délire, à la maladie, ou parce qu’elles ont subi un lavage de cerveau. Lorsque les femmes manifestent de la violence, c’est soit un effet de leurs névroses, soit un effet de leur soumission, de leur dépendance à autrui, de leur faiblesse en fin de compte. Il lui a dit de tuer, et elle l’a fait. Il l’a poussé à commettre des actes terribles, elle s’est exécutée. Elle ne se rendait pas compte. Elle était prise dans ses filets. Il la manipulait.

Dans tous les cas, elles ne sont pas « normales », puisqu’elles contreviennent aux prescriptions genrées qui voient les femmes uniquement comme des victimes, et non comme des bourreaux.  

Certes, la violence naît souvent sur le terreau de la souffrance psychique. Mais « déresponsabiliser » les femmes de leurs actes, en invoquant la folie, la maladie, l’emprise, revient aussi à leur nier tout libre-arbitre, toute maîtrise d’elles-mêmes, toute indépendance dans les actes comme dans les idées. À faire de la violence une prérogative exclusivement masculine. Comme si les femmes ne pouvaient faire preuve de violence, de cruauté, de barbarie que lorsqu’elles y sont contraintes – par un tiers, ou par un jeu malheureux de circonstances.

Comme si la violence ne pouvait pas naître dans un système féminin.

Une étude française de 2012 a d’ailleurs montré que les juges sont plus indulgent.e.s avec les femmes, en comparant les sanctions prononcées en comparutions immédiates à l’encontre de 1228 prévenu.e.s (hommes et femmes confondus).

La conclusion est claire : en prenant en compte quatre critères (infraction commise, antécédent judiciaire, situation professionnelle et nationalité), les femmes sont moins condamnées, ou bien condamnées à des peines moins lourdes que leurs homologues masculins. A situation comparable, elles bénéficient plus souvent d’une relaxe ou d’une peine de prison assortie d’un sursis.

« Cette indulgence vis-à vis des femmes se vérifie d’autant plus que le délit est perçu comme ‘masculin‘, a expliqué l’un des auteurs de l’enquête, Thomas Léonard. « Moins une femme est crédible dans l’infraction qui lui est reprochée, plus elle sera jugée de manière clémente ». Ainsi, « les délits avec violences sont, dans l’imaginaire collectif, associés aux hommes ».

*

En réalité, les magistrat-e-s ne font que calquer leurs propres biais de genre sur des réalités aussi complexes que disparates. Nous pensons aux femmes comme des êtres doux, inoffensifs, empathiques, maternels (où que l’on se place, la sempiternelle figure de la mère n’est jamais très loin). L’idée même qu’elles puissent être animées de mauvaises intentions, qu’elles puissent tuer, violenter, torturer sans y avoir été précédemment contraintes dépasse notre système de pensée.  La violence des femmes, pourtant bien réelle, se heurte à la vision archaïque que nous entretenons du féminin.

Même les milieux féministes tendent à nier la violence des femmes ou à l’excuser, contribuant ainsi à renforcer les stéréotypes de genre : Elle n’a jamais voulu aller aussi loin. Elle ne se rendait pas compte de ce qu’elle faisait. C’était une femme fragile et abîmée par la vie. 

Pourtant, vouloir défendre les femmes à tout prix parce qu’elles sont femmes ne sert pas la cause féministe : bien au contraire.

 

 

 

Politique de la violence

Enfin, il y a le cas de la « violence ordinaire ».

Quand les femmes descendent dans la rue, quand elles manifestent, quand elles crient, quand elles protestent, quand elles cognent, on s’étonne ainsi de les trouver là, dans cette agora où elles sont d’habitudes si peu visibles.

On les observe alors d’un œil circonspect, tentant de disséquer leurs motivations, se lançant à corps perdu dans de grandes analyses sur l’élan qui les anime. Que veulent-elles ? Pourquoi crient-elles ? La femme politisée est toujours objet de curiosités, parce qu’elle transcende sa condition millénaire : en refusant d’être cantonnée à l’ombre et au silence, elle rejoint la lumière, le mouvement, la cité, les clameurs, autant d’éléments qui ont longtemps été réservés aux hommes.

Ainsi, il y a les gilets jaunes, et il y a les femmes gilets jaunes. Tout comme il y a le peuple algérien (sous-entendu : les hommes) qui proteste, et il y a les Algériennes qui protestent.

Une division (pas si) subtile, qui renvoie à la différenciation sexuée et sexiste que nous opérons entre les hommes (l’universel, le neutre) et les femmes (l’autre, l’additionnel, le particulier).

Mais opposer les femmes aux hommes dans le champ des revendications politiques revient à opérer une scission qui n’a plus lieu d’être. Il est acté, dans la loi et dans les mœurs, que les femmes appartiennent tout autant à la sphère publique que les hommes ; à cet égard, la citoyenneté, la politique, les idées ne sont plus l’apanage du masculin depuis longtemps. Et d’ailleurs, les différences biologiques entre femmes et hommes ne les ont jamais empêché.e.es de se rejoindre dans cette chose universelle qu’est la colère.

Dans « La violence des femmes : occultations et mises en récit », publié en 2011, les sociologues Coline Cardi et Geneviève Pruvost écrivent très justement :

« L’un des moyens de préserver la distinction entre les sexes, puisque tel est l’un des ressorts de l’invisibilisation des femmes violentes par les institutions du contrôle social, peut être à l’inverse de réduire la focale à quelques cas spectaculaires, en associant la violence féminine à des figures, significativement dotées d’un prénom, d’un nom propre qui les particularisent, et à un répertoire d’action typiquement féminin : sans décliner la variété des classifications qui traversent les époques et des mondes sociaux, on se contentera de citer l’infanticide, le crime passionnel, l’empoisonnement, l’avortement. Ces crimes seraient le domaine réservé des femmes. Parce qu’ils sont liés à la scène domestique et conjugale, ils ne contreviennent pas aux stéréotypes de sexe. »

Elles démystifient également la violence féminine, en rappelant que sa rareté relative ne doit pas pour autant nous inciter à nier son existence ou à l’enrober de jolis atours.  En effet, si elle est bien « soumise à davantage d’obstacles organisationnels et symboliques », la violence féminine n’en est pas moins possible. Et réelle. 

Et de rappeler, de manière fort à propos, que « les femmes violentes sont [en effet] doublement déviantes : déviantes par rapport à la loi ou aux règlements qui proscrivent l’usage de la violence, déviantes par rapport aux frontières de genre qu’elles transgressent en usant d’un attribut masculin : la violence ».

Et c’est vrai que la violence des femmes semble beaucoup moins bien digérée que celle des hommes : peut-être parce qu’elle apparaît, dans l’inconscient collectif, comme « contre-nature ».

Quoique cela n’ait pas valeur d’étude sociologique, il suffit pour s’en rendre compte de lire les commentaires sous les articles traitant des femmes criminelles – le « pire » sort étant réservé aux mères infanticides : des tombereaux d’insultes, d’appels à un retour de la peine de mort, de crachats envenimés. Elles engendrent une rage incandescente, une haine aveugle, comme si leur faute ne se situait pas seulement dans le fait d’avoir enfreint la morale et donc la loi, mais aussi d’avoir outrepassé leur « place » de femme.

De s’être aventurées au-delà des frontières du genre, en se dressant violemment contre la sagesse, la douceur et la réserve que l’on prescrit aux femmes.

Et transgressant, par là, l’un des plus vieux tabous du monde. 

 

NB : en cherchant des images libres de droit pour illustrer cet article, les mots clés « femme violente » ne m’ont menée qu’à des images de femmes terrifiées, roulées en boule, courbées sous la menace d’un poing masculin. Une preuve de plus que, si la violence des hommes est acceptée voire banalisée [en particulier lorsqu’elle s’exerce sur les femmes], celle des femmes reste aujourd’hui un impensé.
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Victoire de l’obscur

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Quelque chose est en train de se passer.

Il y a eu l’élection de Trump en 2016 aux Etats-Unis, suivie par celle de Bolsanaro au Brésil en 2018, et à côté, toute une nébuleuse d’extrême droite qui prend lentement racine en Europe – en Hongrie, en Pologne, en Autriche, en Italie.

En France, c’est le Rassemblement National – ex Front National – (un changement de nom qui fait l’effet d’un pansement sur une jambe de bois) qui, le 26 mai dernier, est arrivé en tête des élections européennes.

Inquiétante époque où les partis nationalistes et d’extrême droite prolifèrent plus vite dans les sondages – et les hémicycles – que des cafards dans une pièce humide.

Certes, si l’on recontextualise, l’extrême droite ne sera pas majoritaire au Parlement européen – et l’on peut, en outre, trouver un certain optimisme dans la percée des écologistes.

Il n’empêche que le résultat de ces élections est une mauvaise nouvelle pour l’avenir.

À chaque nouveau scrutin, l’extrême droite grignote un peu plus de place, engrange un peu plus de voix, s’installe un peu plus confortablement, lisse un peu plus son image. Jusqu’à devenir un parti lambda, qu’on invite à la table des négociations pour causer démocratie, futur de l’Union Européenne et libertés individuelles. Le suprématisme blanc, la xénophobie, la misogynie, l’ignorance, les mensonges, le mépris pour la justice emballés dans du papier à bonbon, pour faire un peu plus joli, pour faire moins peur. Et ça glisse tout seul : même pas besoin de lubrifiant.

Jusqu’où iront-ils ? À ce rythme-là, ne peut-on pas imaginer l’extrême droite au pouvoir dans 15, 20, 30 ans ?

C’est vrai qu’ils ne font plus vraiment peur, maintenant. Jean-Marie le Pen et son œil de verre, les chambres à gaz qui ne seraient qu’un « détail de l’histoire », la violence crue, les accointances avec les néo-nazis… tout ça c’est fini, terminé (ou, en tout cas, ça se passe désormais en privé, loin du regard des votant.e.s).

Désormais, on se la joue sympathiques et souriants, à la bonne franquette, en amis – voire pire, en sauveurs – du petit peuple. Le fait que les dirigeant.e.s du FN n’aient jamais fait partie du petit peuple et que l’attrait du pouvoir soit la seule chose qui les guide importe peu : ils et elles obtiennent de plus en plus de suffrages.

On pourrait juste se dire, avec colère et mauvaise foi, que de toute façon les gens sont cons et balayer le problème d’un revers de la main, avant de remonter dans sa tour de verre. Mais c’est loin d’être si simple. La stratégie de dédiabolisation du RN a parfaitement fonctionné, puisque de plus en plus d’électeurs et d’électrices votent pour eux – sans même adhérer à l’ensemble de leurs idées ni connaître leur histoire, semble t-il.

Ou comment l’extrême droite est peu à peu devenue synonyme d’espérance : faut-il vraiment que notre société soit au bout du rouleau. 

En 2019, on n’a plus besoin d’être raciste, sexiste, antisémite, homophobe, négationniste ou xénophobe pour glisser un bulletin RN dans l’urne. D’ailleurs, je l’avoue – même si j’en ai honte aujourd’hui : après les attentats du 13 novembre à Paris, ma rage était telle que je m’étais promis de leur donner ma voix aux prochaines élections. Je n’écoutais que leurs discours sur la sécurité, l’immigration, la cohésion nationale, et à l’époque, l’écho de ces paroles avait du sens, elles qui résonnaient entre les blessures froides d’un pays encore occupé à compter ses morts. Et puis, le temps passant, la brûlure et l’angoisse diminuant, j’ai compris que je ne pourrais jamais faire ça. Je me suis trouvée stupide d’avoir ne serait-ce qu’envisagé cette idée ; j’ai ri de mon ignorance. Mais combien de personnes sont restées coincées dans l’œil noir de la colère ?

Aujourd’hui, on vote RN parce qu’on est dans la merde, parce qu’on est en colère, parce qu’on veut protester contre la sclérose d’un système incapable de se renouveler, d’aller vers le mieux. Ça, l’extrême-droite l’a très bien compris en élaborant une stratégie d’opposition au gouvernement en place en tant que seule et unique alternative possible. Si vous voulez exprimer votre mécontentement, votez pour nous ! disent-ils en substance. Et ça marche.

Mais quand on glisse un bulletin RN dans l’urne, il faut savoir pour quelle histoire, quelles valeurs, quelles pensées, quelle idéologie on donne sa voix. Il faut avoir conscience qu’on ne vote pas seulement pour la défense de ses propres intérêts, pour la mise en valeur de sa belle colère, pour le refus de la politique actuelle, pour dire « dégage » à Emmanuel Macron et son arrogance.

Voilà contre quelles mesures a voté le RN durant la mandature précédente (Le Monde en fait un résumé très clair) :

♦ La baisse de 55 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030

♦ L’adoption d’un texte qui fixe un socle de droits sociaux dans l’Union Européenne (grands principes non contraignants pour inciter les Etats à améliorer leurs règles sociales)

♦ L’harmonisation des sanctions pénales contre le blanchiment d’argent

♦ La condamnation des dérives et menaces contre l’Etat de droit du gouvernement hongrois

♦ Un texte réclamant un renforcement des obligations légales en matière de vaccination

♦ Le rapport Noichl sur l’égalité entre les femmes et les hommes, qui promeut notamment une lutte contre les stéréotypes, contre les discriminations anti-LGBT et une ouverture de la PMA à tous/toutes.

Et quelle surprise, elle s’est en majorité abstenue lors du vote d’un texte protégeant la liberté et le pluralisme des médias.

Sachez-le : c’est pour tout cela que vous donnez votre voix.

 

*

L’extrême droite (parce que le Rassemblement National est un parti d’extrême droite, bien qu’ils s’en défendent mollement désormais) est une « famille idéologique de partis, mouvements et groupuscules qui ont en commun une critique radicale de la démocratie au nom d’une idéologie autoritaire, raciste et nationaliste tendant à exclure une partie des individus de la nation […] Leurs discours, plus ou moins violents, expriment à des degrés divers et selon les cas la dénonciation de la « décadence » actuelle en parallèle avec la nostalgie d’un âge d’or, l’apologie des sociétés élitaires et de la force virile, la peur du métissage, la censure des mœurs, notamment sexuelles (homosexualité), et le rejet des intellectuels » (j’emprunte ici l’excellente définition du Monde diplomatique).

On sait très bien à quoi ressemblent les États dans lesquels l’extrême droite est au pouvoir : il suffit pour cela d’ouvrir un livre d’histoire. On connaît de ces politiques les tristes contours, le goût de brûlé, la vilenie stérile. Plus encore, on sait à quelles issues elles mènent. Et si l’on préfère la contemporanéité, il suffit de jeter un œil aux systèmes en place (en Pologne et en Hongrie notamment) pour se délecter de ce qu’il s’y passe : autoritarisme, restrictions au droit à l’avortement, valorisation d’un modèle familial archaïque, menaces sur la liberté de la presse et des médias, remise en cause de l’indépendance de la justice, distribution de manuels scolaires officiels dans lesquels on peut lire que « le rôle des femmes est de s’occuper de la maison et de faire des enfants » (en Hongrie)…

Haro donc sur les droits des femmes, qui sont réduites dans ces systèmes à de vulgaires poules pondeuses (la flippante dystopie de « La servante écarlate » transposée dans le réel), mais pas seulement. Car l’extrême-droite représente aussi l’opposition à la culture, à l’éducation, à la liberté de la presse, à l’ouverture d’esprit, au progrès, à l’écologie, aux libertés individuelles. Et, par un triste corollaire, le retour nauséeux de la religion et de son insupportable étau, de l’ordre moral traditionnel, de l’obscurantisme, de tout ce que nous avons tenté de fuir au gré des avancées de l’Histoire.

Bêtise crasse, misogynie ordurière, restrictions des libertés, mépris de la culture et de l’éducation.

C’est donc vers cela que la France tend amoureusement les bras ? C’est donc à ça que rêve le peuple ?

Mon pays mérite bien mieux.

 

*

Nous n’avons pas fait tout ce chemin intellectuel, tous ces progrès en matière sociale, en matière de paix, de droits des femmes, de droits humains tout court, d’intelligence collective pour revenir subitement en arrière. Ça n’a pas de sens.

Il n’y a pas de logique à contester le système politique actuel tout en souhaitant le remplacer par quelque chose de pire. Bien d’autres partis sont contre le libéralisme sauvage, contre la casse sociale, sans prescrire dans le même temps un obscurantisme crasse.

Étrange paradoxe que cette société qui évolue à vitesse grand V, tout en se repliant sur elle-même comme un nourrisson démuni. Assisterait-on aux préludes d’un backlash général ?

Je ne peux m’empêcher de penser que l’espèce humaine est tout de même fascinante. Elle est la seule qui consent à sa propre servitude, sa propre destruction, la seule qui évolue pour ensuite revenir cent pas en arrière, la seule qui allume la lumière pour finalement décider de l’éteindre, la seule capable d’assister à l’horreur et au chaos et de ne pas en tirer les leçons nécessaires. D’y retourner.

De recommencer, tel Sisyphe poussant obstinément son rocher. Lentement, mais sûrement.

Un cycle sans cesse renouvelé. 

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Elles vécurent heureuses et n’eurent pas d’enfants

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Il y a quelques semaines, l’actrice Sand Van Roy, qui accuse Luc Besson de l’avoir violée dans une suite du palace le Bristol, a été soumise à une expertise psychiatrique. Étrange inversion des rôles, mais passons, ce n’est pas le sujet de l’article. Ce qui nous intéresse, ce sont les conclusions rendues par l’expert :

« Le sujet ne se vit pas comme future mère, ce qui révèle un état névrotique histrionique essentiellement tourné vers la réussite professionnelle ».

Non, vous ne rêvez pas : ces lignes n’ont pas été écrites en 1687, mais bien en 2019.

En 2019, nous sommes capables d’envoyer des fusées dans l’espace, mais pas de comprendre que le désir d’enfant n’est pas universel.

En 2019 toujours, nous continuons à qualifier les femmes pourvues d’ambitions autres que maternelles de « névrotiques ». Rien à faire : elles ne passent pas le contrôle technique de la féminité.

Mais oui ! Forcément malades, traumatisées, dysfonctionnelles, celles qui se refusent à la si merveilleuse aventure de la maternité – à laquelle on les dresse pourtant depuis le plus jeune âge.

Passons sur l’absence de lien entre les accusations portées par la victime et sa non-envie de devenir mère (non, décidément : on ne voit pas), pour nous intéresser à ce sujet encore tabou : les femmes qui ne veulent pas d’enfants 

Je dis bien « femmes », car les hommes sans enfants, s’ils peuvent recevoir quelques commentaires étonnés à l’occasion, sont loin de subir la même pression sociale. Un homme qui ne veut pas devenir père n’est pas un sujet : tout au plus, il sera un objet de curiosité fugace. C’est que l’identité masculine n’est pas directement corrélée à la paternité – en tout cas, elle est loin de se réduire à ce seul élément.

En effet, les hommes ont le droit – on pourrait même dire le devoir – d’être bien autre chose que des pères : on attend d’eux des ambitions, des projets, des entreprises, des rêves plus hauts que la ligne d’horizon de la banlieue résidentielle à laquelle on persiste à cantonner les femmes.

D’ailleurs, pour eux, la paternité est souvent considérée comme la fin des réjouissances, le glas de la jeunesse, un piège dans lequel ils finiront probablement par tomber, au mitan de leur paisible vie d’adulte, poussés par quelque femelle machiavélique.

Il y a donc là un véritable double standard. Qui sert habilement, comme nous le verrons ensuite, la cause de la domination masculine.

*

En réalité, cet article ne devrait pas faire plus de 2 lignes : il y a des femmes qui veulent des enfants, et d’autres qui n’en veulent pas. Les êtres humains ont des aspirations différentes, et c’est bien normal en plus d’être souhaitable.

Hélas, dans une société patriarcale comme la nôtre, ce qui devrait n’être qu’un simple état de fait devient tout de suite un sujet politique.

Car la féminité a été socialement construite en association avec la maternité, et le destin des femmes subséquemment réduit à leurs fonctions biologiques. Cela dure depuis des temps immémoriaux, et nous ne parvenons toujours pas à sortir des ornières de ce mythe archaïque.

Pourtant, il est important de dissocier la maternité, une possibilité naturelle qui n’est ni « obligatoire » ni inéluctable, du cadre dans lequel elle s’exerce (1). Nous avons choisi d’associer la féminité à la maternité, tout comme nous avons choisi d’associer la masculinité à la force et à l’ambition. Nous sommes né.e.s dans un monde qui nous présente les choses de manière catégoriquement binaire : il y a les hommes qui partent chasser le mammouth d’un côté, et les femmes qui élèvent les enfants de l’autre. Et c’est vrai qu’il est tellement plus facile, pour notre cerveau paresseux, de ranger les individus dans des petites boites (les neurosciences ont effectivement confirmé que notre cerveau est conditionné pour adhérer aux stéréotypes). Le problème, c’est que nous perdons les pédales lorsque nous voyons des personnes qui dérogent à ce script genré – en théorie – parfaitement huilé. Notre vision du monde s’en trouve bouleversée, ce qui nous affole. Quoi ? C’est une femme et elle ne veut pas d’enfant ? Quoi ? C’est un homme et il ne sait pas conduire ? Mais… ce n’est pas ce qu’on m’a appris !

 

(1) A ce sujet, l’argument de la « nature » peut vite être mis au tapis : si les hommes produisent environ 100 millions de spermatozoïdes par jour, il semblerait que cela ne les voue pas pour autant à un instinct de reproduction dévastateur. En tout cas, nous insistons beaucoup moins sur le sujet.

 

Obligation

Les femmes et les enfants d’abord, donc. On en est encore là.

Ça commence à faire longtemps, pourtant, qu’on s’est attaquées à déconstruire la maternité et ses prétendus délices universels. Betty Friedan l’a fait de façon magistrale dans son livre « La femme mystifiée » (lisez cet ouvrage féministe indispensable, qui vient d’être réédité aux éditions Belfond) en décrivant le « malaise féminin qui ne dit pas son nom » des mères au foyer des années 60 noyées dans l’alcool et les antidépresseurs. D’autres ont suivi, comme la sociologue israélienne Orna Donath et son étude « Regretting Motherhood » (Regretter la maternité), qui se penche sur les femmes qui regrettent d’avoir enfanté, n’ayant pas trouvé dans la maternité l’évidence merveilleuse qu’on leur avait promise.

Aujourd’hui, la parole se libère de plus en plus, sur Internet notamment. Formidable espace de liberté où l’on peut se délester, enfin, de tout ce que la société refuse d’entendre. Ce sont des femmes que les gosses indiffèrent, des femmes qui regrettent d’être devenues mères, des femmes qui aiment la compagnie des enfants mais n’en veulent pas pour autant, des femmes qui n’ont jamais ressenti l’envie – prétendument inexorable – d’être mère, des femmes qui en ont le ras le bol d’être réduites à leur utérus, ras le bol d’être infantilisées, humiliées, sermonnées par le corps médical pour avoir fait un choix qui ne regarde qu’elles.  La parole comme catharsis. Et puis on remonte à la surface, dans le grand bain de la vraie vie, et l’on se cogne à la réalité crue d’une société nataliste et patriarcale (les deux allant généralement de pair), qui voit dans le ventre des femmes une propriété collective. Non, rien n’a vraiment changé depuis l’an 1687.

Ils sont toujours là, les « et toi, tu t’y mets quand ? » des inconnu.e.s qui vous posent la question la bave aux lèvres, pressé.e.s de vous voir rentrer dans le moule, les gynécologues qui vous exhortent à penser à votre « projet d’enfant » (comme on parlerait d’acheter un nouveau canapé d’angle, ou de changer le carrelage de sa salle de bains) sitôt passée la barre des 30 ans, la cousine qui vous cale de force son môme dans les bras parce que « ça te va si bien » et « il faut que tu te prépares », les magazines féminins qui titrent « Mère, mon plus beau rôle » à côté de la photo de Julia Roberts en omettant de préciser que c’est facile de l’avoir, le beau rôle, quand on a les moyens d’engager une armada de nounous qui changent les couches à votre place.

Le droit à la contraception et à l’IVG – et plus globalement le droit des femmes à disposer d’elles-mêmes – a beau être consacré, la société continue à exercer un droit de regard sur le ventre des femmes. Et à ostraciser, purement et simplement, celles qui se dérobent aux injonctions reproductives.

Même dans les quelques articles qu’on leur consacre, on tente désespérément d’apporter des justifications à ce choix de vie iconoclaste : ces femmes ont eu une enfance difficile, elles sont focalisées sur leur réussite professionnelle, elles n’ont pas eu de modèles de maternité positifs autour d’elles, elles sont un peu traumatisées, les pauvres, comment voulez-vous que la nature s’exprime chez de tels sujets ? Surtout, surtout, penser à rationaliser, intellectualiser, justifier, excuser, ramener un tant soit peu de logique dans ce choix de vie vu comme irrationnel. Si l’envie de se reproduire ne leur pince pas l’utérus, c’est forcément qu’il y a une anomalie quelque part, un défaut de fabrication.

Presque jamais la question de l’envie, pourtant logique, pourtant simple, pourtant implacable, n’est abordée. Écrire que ces femmes n’ont tout simplement pas envie, et qu’il n’y a rien d’autre à ajouter, c’est encore trop audacieux.

Alors, on pathologise leur absence de désir, comme si celui-ci ne pouvait nécessairement s’expliquer que par une expérience douloureuse, une enfance difficile ou un traumatisme ancien. Comme s’il ne pouvait tout simplement pas exister en lui-même.

Parfois, à court d’arguments, on finit par leur prêter des désirs inconscients, en avançant qu’au fond elles ont envie de devenir mères, mais qu’elles ne s’en sont pas encore rendu compte – ces gourdasses !  Une bonne thérapie, et tout reviendra à la normale.

 

Soumission

Mais pourquoi faisons-nous tout un foin de la maternité ? Pourquoi ne laissons-nous pas les femmes… choisir, tout simplement ?

Et les hommes : pourquoi ne sont-ils pas soumis aux mêmes injonctions, à la même pression à enfanter dans un cadre temporel ridiculement restreint, aux mêmes mythes tenaces sur l’horloge biologique ?

En réalité, pas besoin d’avoir bac + 8 en féminisme pour deviner pourquoi. En 1949, Simone de Beauvoir dénonçait déjà dans Le deuxième sexe la « morale sociale et artificielle qui se cache sous ce pseudo-naturalisme », écrivant que « l’infériorité de la femme [vient] originellement de ce qu’elle s’est d’abord bornée à répéter la vie tandis que l’homme inventait des raisons de vivre, à ses yeux plus essentielles que la pure facticité de l’existence » et que « enfermer la femme dans la maternité, ce serait perpétuer cette situation. »

En effet, conférer à la maternité un caractère « obligatoire » (parce que supposément naturel) permet d’acculer les femmes – avec leur propre consentement – à la sphère privée, où elles tiendront un rôle nécessairement réduit et parfaitement inoffensif.

La domination masculine a besoin de sacraliser la maternité pour continuer à exister. Elle a besoin de glorifier la nature douce et maternelle des femmes pour les délégitimer dans les postes de pouvoir, pour les dissuader d’avoir d’autres projets que celui de fonder une famille, et pour leur ôter du temps, du pouvoir, de l’autonomie – en somme, pour les contraindre à la passivité.  De tous temps, les hommes ont utilisé la maternité comme un instrument de soumission des femmes. Il est vrai qu’alourdie par une grossesse, puis « empêchée » par un ou plusieurs enfants dont on a la charge quasi-exclusive, il est bien plus difficile de se consacrer à sa carrière, ses projets, ses opinions politiques, et tout ce qui relève historiquement du « territoire masculin ».

Alors, le conditionnement doit commencer dès le plus jeune âge, avec des poupées, des dînettes, des petits boulots de baby-sitting, des injonctions à être serviable et attentionnée. Avec des petites phrases, semées çà et là comme les cailloux du Petit Poucet : Tu verras quand tu auras des enfants… Quand tu seras maman… Et ça marche : les femmes s’emparent avec soulagement de cette « identité » maternelle qu’on leur confère, y trouvant sans doute le réconfort d’être enfin validées, reconnues et approuvées par le corps social.

Enfin, un rôle qu’elles pourront occuper en toute légitimité. 

Mais qu’on ne s’y trompe pas : qu’elles soient conscientisées ou non, les injonctions à la procréation ne sont que la traduction d’une misogynie institutionnalisée, qui voit dans les femmes non pas des personnes à part entière, mais des utérus à combler.

Interchangeables.

Assigner les femmes à la maternité, c’est donc asseoir la division du genre et ainsi légitimer les inégalités (de salaires, d’emploi, de répartition des tâches…), par l’excuse fallacieuse de la « nature ».

 

 

Mystifications

En dépit des immenses progrès du féminisme ces dernières décennies, nous sommes resté.e.s bloqué.e.s plusieurs siècles en arrière en ce qui concerne la maternité.

Malgré quelques (timides) tentatives de démystification, nous restons désespérément englué.e.s dans un archaïsme primaire, un fatalisme naturaliste dépassé qui réduit les individus (les femmes, en réalité) à leurs seules fonctions biologiques. Si elles ont un utérus, c’est nécessairement qu’elles devront s’en servir un jour. Si elles peuvent avoir des enfants, c’est forcément qu’elles le veulent. Et si ce n’est pas le cas aujourd’hui, ça le sera demain – comme si, au fond, nous n’étions rien d’autre que les proies d’une nature tyrannique.

Et l’influence de la psychanalyse, discipline depuis longtemps confite dans un sexisme crasse, n’aide pas à dépasser cette conception. « L’essence féminine », « le désir inconscient de grossesse », « l’instinct maternel » sont des idées encore largement relayées, même si l’on sait aujourd’hui qu’elles ne sont que des constructions sociales… et sexistes.

Quant au féminisme, s’il a beaucoup évolué depuis une cinquantaine d’années, il a étonnamment laissé de côté la question de la maternité, la remettant peu en cause, si ce n’est pour affirmer que le corps des femmes leur appartient et qu’elles auront un enfant si elles le veulent, quand elles le veulent. Manque de conviction ou peur de s’attaquer à un tabou millénaire ?

Peu de féministes ont osé remettre en cause de manière frontale l’assignation des femmes à la maternité, si ce n’est quelques militantes radicales dont la voix porte peu au-delà de leur sphère d’influence.  La plupart des groupes féministes, s’ils se réjouissent évidemment du droit des femmes à disposer de leur propre corps, échouent à remettre en question ce qui constitue pourtant une source majeure d’inégalités – voire, dans certains cas, un piège en bonne et due forme. Et continuent à associer les femmes aux enfants et à réclamer à cors et à cris qu’on protège les « mères », renforçant ainsi d’antiques stéréotypes sur la vulnérabilité féminine.

Certains courants essentialistes vont même jusqu’à porter aux nues une prétendue mystique féminine qui trouverait sa source dans le pouvoir de donner la vie.

Oubliant de préciser que pouvoir n’est pas vouloir.

Résultat : le sujet de la maternité reste aujourd’hui un angle mort du féminisme.

Et si, avant de se plaindre que les femmes continuent à avoir la charge des enfants et que rien ne change, on commençait par rappeler que la maternité n’est en rien une obligation ?

 

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Sorcières

Si les femmes sans enfants dérangent, c’est parce qu’elles dérogent à l’ordre social, à ces trajectoires réglementées (naître ; se reproduire ; mourir) qu’un héritage commun a gravées au fer rouge dans nos cerveaux. Il y a cette peur irrationnelle, aussi, d’une « grève des ventres » qui provoquerait un effondrement de la civilisation. Pourtant, la surpopulation grandissante (nous serons 11 milliards d’humains en 2100) devrait plutôt nous inciter à appeler de nos vœux une baisse globale de la natalité

Mais il y a aussi et surtout le fait que ces femmes s’émancipent des attendus sociaux de la féminité. Elles ne sont pas seulement libres et indépendantes (donc dangereuses) : elles sont aussi dans la transgression d’un tabou. Sans enfants, donc sans attaches, elles seront plus à même de s’aventurer sur les territoires masculins du pouvoir, de la politique, de l’ambition (dans l’imaginaire collectif en tout cas : car on peut très bien n’avoir aucune ambition particulière tout en étant « childfree »). En somme, elles seront libres de devenir des hommes comme les autres.

La docteure en psychologie Edith Vallée, qui étudie le non-désir d’enfant depuis les années 70, explique à ce sujet : « L’injonction à faire des enfants pour que la société se renouvelle reste un inconscient collectif archaïque qui perdure car il est profond. Les femmes childfree perturbent l’ordre du monde […] elles bouleversent ce qui était attendu d’elles ».

On le constate en lisant sur Internet les nombreux témoignages postés sur les forums « childfree », où les femmes relatent leur difficulté à assumer leur choix dans une société pro-maternité :

« Quand j’en ai parlé à ma psy, elle m’a dit qu’il devait y avoir une raison à ma non-envie d’avoir des enfants. Selon elle, si on en trouve l’origine, je pourrais me « débloquer » et envisager enfin d’en avoir ».

« On me dit que je ne suis pas normale, on me traite d’égoïste »

« L’autre jour, je parlais avec un collègue. Il m’a demandé mon âge. Quand j’ai répondu que j’avais 28 ans, il m’a dit qu’il « serait peut-être temps de nous faire un môme ».

« Mon mari ne reçoit jamais de réflexion sur le fait qu’il n’ait et ne veuille pas d’enfants, très peu de gens abordent le sujet avec lui alors que pour moi c’est différent. »

« Récemment, j’ai commencé les démarches pour la contraception définitive (stérilisation). J’ai dû pour ça obtenir une lettre de mon généraliste, qui me permettait de faire ma demande à un chirurgien. J’ai cru que je lui demandais l’autorisation de me faire couper un membre ! Je passe sur les réflexions du genre  » et si un jour vous êtes avec un homme qui veut des enfants ? « 

« J’ai un stérilet au cuivre pour 5 ans, il m’en reste actuellement 2. Ma gynéco m’a fait comprendre à mon dernier rendez-vous qu’en décembre qu’en 2020, date butoir, elle me l’enlève et ne m’en remet pas car c’est pour elle ma seule chance d’avoir un enfant (à cause d’un souci de santé, je n’ai « droit » qu’à une seule grossesse). J’ai l’impression de ne pas avoir le choix. »

 

Mais si nous étions réellement tenaillé.e.s par l’envie de nous reproduire – de manière fatale, inexorable, prédéterminée – les injonctions à la maternité n’existeraient pas. Nous y passerions toutes, dans le calme et l’intimité, sans qu’il n’y ait besoin de nous « convaincre ». Et les hommes, tout êtres humains qu’ils sont, ressentiraient aussi cette envie.  Or, ce que nous appelons « l’horloge biologique » semble ne faire entendre son tic-tac obsédant qu’aux seules femmes.

Bienheureux hasard.

*

Non, toutes les femmes ne veulent pas avoir des enfants. Non, il n’y a aucun problème avec celles qui ne se voient pas mères, si ce n’est notre vision courte et nos croyances sexistes. Et oui, elles vont bien, peut-être même mieux, d’ailleurs, que celles qui se sont engouffrées dans la parentalité sans jauger leurs envies profondes ni mesurer les bouleversements que cela implique, en réponse à une pression sociale parfois suffocante.

Car si l’on peut regretter de n’être jamais devenue mère, on peut aussi regretter d’avoir eu un enfant. 

Lorsque nous associons par réflexe les femmes à la maternité, nous raisonnons avec notre cerveau archaïque. Mais rappelons-nous que nous sommes au XXIe siècle. Avoir la possibilité de donner la vie ne signifie pas qu’on doit ni qu’on désire le faire.

De nombreuses vies gâchées, tragédies, maltraitances, difficultés pourraient être évitées si l’on cessait de réglementer si strictement les trajectoires féminines.

Car c’est très simple en réalité. Répétez après moi : il y a des femmes qui veulent des enfants, et d’autres qui n’en veulent pas.

 

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Il faut sourire pour être belle

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@Trophy Wife Barbie ©

 

Souris !
Alors, on a perdu son sourire ?
Tu serais tellement plus jolie si tu souriais…

Quelle femme n’a jamais fait les frais de cette fameuse injonction à sourire, qu’elle émane d’un.e proche ou d’un.e inconnu.e ?

En tant qu’individus de sexe féminin, notre fonction première est esthétique. Nous devons être décoratives, avenantes, d’un abord agréable. Nous devons occuper l’espace avec grâce et harmonie, à la manière d’un philodendron astucieusement placé dans un coin de la salle à manger.

Au départ, personne n’attend de nous que nous fassions de grandes choses ; que nous nous réalisions par le travail, la passion, l’aventure ; que nous nous consacrions d’abord à nous-mêmes, à nos vies, à nos désirs et à nos ambitions. Personne n’attend de nous des réalisations, des opinions, des œuvres, des réflexions, des colères, des positions tenues fermement.

Nous naissons avec la lourde tâche de plaire, non pas à nous-mêmes mais aux autres – c’est-à-dire les hommes.

Et les hommes ne nous veulent pas seulement souriantes. Le sourire n’est pas une fin en soi, mais un moyen ; un symbole de la soumission, de l’obéissance et de la politesse servile qui est attendue de nous. Il est aussi, plus encore, un gage d’inoffensivité. L’assurance que nous resterons bien à « notre » place, sans causer de vagues ni brandir aucune revendication.

Quel signe d’obédience est en effet plus fort qu’un sourire, accroché aux lèvres en toutes circonstances, même lorsque la douleur et la colère sourdent ?

 

*

Le sourire des femmes se serait popularisé à la fin du 19ème siècle, lors de l’avènement de la publicité. Il était alors utilisé pour présenter et valoriser les produits, constituant ainsi un nouvel argument de vente. Avant cela, le sourire féminin était considéré comme suspicieux, voire immoral  – particulièrement lorsqu’il s’affichait dans l’espace public.

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Depuis, les sphères de la publicité, des médias et de la culture continuent gaiement sur cette lancée, en cantonnant les femmes à un rôle de bibelot destiné à égayer le paysage, et distraire un regard masculin conçu comme unité de mesure universelle.   

Mais les femmes ne doivent pas seulement être plaisantes à regarder : elles doivent aussi être accortes, serviables, dociles. On pense aux hôtesses d’accueil, déployées dans les entreprises, les salons et autres raouts médiatiques pour accueillir le visiteur avec un sourire décoratif. On pense également aux intelligences artificielles, qui sont la plupart du temps genrées au féminin. De Cortana (Microsoft) à Alexa (Amazon), en passant par le GPS programmé avec une voix féminine par défaut, les assistants vocaux renforcent les stéréotypes de genre en associant automatiquement le féminin à l’assistanat. Pensés et programmés par des ingénieurs, ces robots genrés sont la transcription matérielle du droit que les hommes pensent détenir sur les femmes : celui d’être assisté, bichonné et diverti par elles.

 

*

Dans la « vraie vie », l’injonction à sourire nous dépouille pernicieusement de notre droit à être une personne à part entière, avec une humeur variable et des émotions propres. Elle nous contraint à délégitimer et mettre à distance nos sentiments, puisque nous ne serions de toute façon pas importantes – moins, en tout cas, que le bien-être et la satisfaction d’autrui.

Mais elle met aussi en exergue, peut-être plus encore que d’autres injonctions sexistes, la façon dont les femmes sont (encore) considérées.

Lorsque certains hommes se permettent d’exiger que de totales inconnues (ou même des proches) leur sourient, ils les réduisent au statut de biens publics, manœuvrables à loisir et disponibles pour le tout-venant. Elles ne sont pas des personnes à part entière, mais des objets ayant pour fonction première de divertir, enjoliver, décorer.

Imaginerait-on un homme se faire interpeller par un.e illustre inconnu.e pendant sa balade du dimanche, pour le sommer de « faire un p’tit sourire » ? Ce scénario paraît presque relever de la science-fiction, car personne n’attend des hommes qu’ils se montrent disponibles pour répondre aux exigences du premier péquenaud croisé dans la rue, ni qu’ils décorent agréablement l’espace.

En sommant les femmes de sourire, les hommes expriment publiquement le droit qu’ils pensent détenir sur le corps de celles-ci. Le corps : celui de toutes et de personne à la fois, une chose publique indifférenciée.

En réalité, l’injonction à sourire est une forme de contrôle social de la féminité, au même titre que ces artefacts esthétiques que sont le maquillage, les talons hauts ou les soutiens-gorges. Ce n’est pas un hasard si la poupée Barbie affiche un sourire XXL en toutes circonstances. Ni si les magazines féminins publient régulièrement des articles dans lesquels on peut lire que « le sourire, c’est l’accessoire le plus important ! » – assimilant ainsi une manifestation humaine de joie ou de bien-être à un sac à main en cuir souple. Enfin, ce n’est pas non plus un hasard si la publicité montre en permanence des femmes au bord de l’orgasme, confites dans une béatitude presque idiote, même lorsqu’elles ne font que manger un yaourt ou programmer une machine.

Le message sous-jacent est clair : sois belle et tais-toi.  

 

*

Il y a donc deux volets à cette problématique : l’injonction à sourire en tant que telle, mais aussi l’injonction plus globale à être agréable, accorte, divertissante. Prendre en charge, arrondir les angles, apaiser, soulager, adoucir, décorer, enjoliver. Prouver que l’on vient en paix, qu’on est par conséquent inoffensive, obéissante, dépourvue de griefs, de pouvoir, de colère. De toutes ces choses dont la société ne sait jamais que faire lorsqu’elles émanent des femmes.

Les métiers de service, souvent occupés par des femmes (hôtesses d’accueil, serveuse, opératrice en centre d’appel, hôtesse de l’air…) sont particulièrement touchés par l’injonction à afficher un sourire en toutes circonstances. La sociologue Arlie Hochschild a ainsi théorisé le concept de « charge émotionnelle », en étudiant les domaines professionnels dans lesquels les salarié.e.s doivent porter un masque et réprimer ou moduler leurs émotions pour favoriser le bien-être de leurs client.e.s.

Sur ce sujet, une étude américaine récente a d’ailleurs montré un lien entre consommation d’alcool et métiers nécessitant d’afficher un visage jovial en toutes circonstances. Selon cette étude, les personnes travaillant au contact du public – et devant passer une partie non négligeable de leur temps à sourire – consomment plus d’alcool que les autres, et ressentent plus le besoin de boire un verre ou plusieurs à la sortie du travail. En cause, notamment, le stress induit par le fait de devoir réprimer ses émotions et de porter un « masque » au travail.

Cette charge émotionnelle se retrouve aussi dans le couple, lorsque les femmes prennent en charge le bien-être physique et mental de leur partenaire… au détriment du leur.

Mais les injonctions à sourire et à être agréable ne touchent pas que les métiers de service. Quel que soit le poste qu’elles occupent, nous attendons de toutes les femmes qu’elles se montrent attentives, souriantes et pleines de sollicitude. Politiques, vendeuses,  artistes, dirigeantes ou employées de bureau, les femmes sont perpétuellement sommées d’afficher un visage affable, qu’importe que les circonstances s’y prêtent ou non : et si elles échouent à se conformer à ce code de la « bonne » féminité, les sanctions sociales ne tardent pas à tomber. 

Jennifer Pierce, une sociologue américaine, a ainsi démontré dans une étude que s’il est attendu des avocats qu’ils se montrent « dominants » et « agressifs », les avocates tendent à être pénalisées si elles adoptent le même comportement que leurs homologues masculins.

En somme, nous ne tolérons pas que les femmes sortent de ce carcan de la féminité traditionnelle fait de politesse, de charme et d’aménité, ni qu’elles transgressent le rôle de genre qui leur a été dévolu à la naissance. Les doubles standards sur la beauté nous le montrent bien : une femme, c’est fait pour être joli et accommodant, pas pour afficher des opinions fortes et des émotions propres.

Elle est sommée de paraître pour le bon plaisir et le divertissement des autres, mais sa liberté d’être passe en second.

À côté, les hommes ont toute latitude pour être qui ils veulent, dans les conditions qu’ils veulent, et cela inclut notamment de ressentir des émotions négatives, d’opposer au monde un visage neutre, ou tout simplement de faire la gueule.

« Les femmes, qui doivent se montrer polies à la fois dans leurs actes et dans leurs paroles, sont enjointes plus que les hommes à sourire. Quand elle écoute quelqu’un, une femme hochera souvent la tête en souriant pour exprimer son attention. Si elle ne sourit pas, elle pourra être perçue comme étant « en colère » explique ainsi l’historienne américaine Londa Schiebinger.

 

Dans un article du magazine Bustle, une femme témoigne de la mésaventure qu’elle a vécue à l’aéroport. Alors qu’elle venait d’écourter un voyage suite au décès de sa grand-mère, elle demande de l’aide à un agent… qui lui répond : « d’abord, vous devez me faire un sourire ».

« Je venais de prendre un vol de dernière minute, je voyageais depuis dieu sait combien de temps à ce moment-là, je voulais simplement me rendre à mon prochain vol sans me mettre à pleurer en public, et ce connard a exigé que je lui fasse un sourire avant même de répondre à ma question. […] Alors je lui ai fait un putain de sourire et j’ai pleuré dans le métro, parce que j’étais humiliée et en colère. J’avais des marques et des poches bien visibles sous les yeux après avoir passé des jours à pleurer, mais la seule chose dont se souciait cet homme, c’était que je ne lui avais pas demandé de l’aide assez gracieusement à son goût ». 

Personnellement, je ne compte plus les fois où l’on m’a demandé de sourire – fait intéressant, la requête provenait aussi bien d’hommes que de femmes (jamais les dernières quand il s’agit de sexisme intériorisé). Quand j’étais enfant, mon visage neutre n’était apparemment pas assez conforme à ce qu’on attend d’une petite fille – se montrer exquise, sémillante, perpétuellement rieuse – puisque j’étais très régulièrement rappelée à l’ordre… Jusqu’à ce que mon deuxième prénom devienne presque « Souris ». N’ayant pas conscience de la dimension sexiste de la chose, il m’arrivait de m’exécuter à contrecœur. Mais au fond de moi, je trouvais tout de même étrange que des personnes que je ne connaissais pas plus que ça puissent se permettre d’exiger de moi quelque chose d’aussi intime, subjectif et personnel qu’un sourire. Depuis que je suis adulte, ce genre de sommation s’est considérablement raréfié – bien qu’elle n’ait pas, rassurez-vous, totalement disparue. De là à établir un lien entre la malléabilité inhérente à l’enfance et l’exercice décomplexé du sexisme qu’elle permet, il n’y a qu’un pas… que je franchirais allégrement.

Et puisqu’on y est, le saviez-vous ? Marcher dans la rue, acheter des tampons au supermarché du coin ou manger une salade – aussi goûteuse soit-elle – ne sont pas des situations qui provoquent spontanément le sourire humain.

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Quoi qu’en dise ce genre de publicité débile.

 

Non, nous ne vous ferons pas un grand ni un petit sourire et non, vous ne demanderiez jamais la même chose à un homme.

Ce n’est pas un secret que le sexisme se cristallise largement sur le corps des femmes. En exigeant d’elles qu’elles se comportent en permanence comme des androïdes souriants,  on leur dénie le droit à la colère, aux émotions, à la liberté de disposer de soi-même. 

Le droit de faire la gueule, d’être moche, énervée, fatiguée, ou tout simplement de ne rien ressentir de spécial.

Le droit d’être une personne à part entière, dotée d’une autonomie et d’une volonté propres.

 

*

Votre sourire n’appartient qu’à vous : vous ne le devez à personne, que l’individu qui pense pouvoir l’exiger de vous soit un.e proche ou bien un.e illustre inconnu.e. Sachez que la seule réponse qu’amène un « souris ! » arbitraire, qui n’est rien de plus qu’une injonction sexiste à remplir convenablement votre rôle de femme, est un simple regard vide pouvant aisément se traduire par « je t’emmerde ».

Quant à vous, les mecs, sachez que la femme à laquelle vous tentez d’extorquer un sourire ne vous doit rien, si ce n’est la plus belle des indifférences.

 

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Championnes de l'(in)égalité

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Depuis le 1er mars 2019, les entreprises françaises de plus de 1000 salarié.e.s doivent publier sur leur site Internet leur « index de l’égalité homme-femme », un outil créé par la loi du 5 septembre 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel, qui permet d’évaluer les différences de rémunération dans chaque entreprise – et de les corriger, le cas échéant. Il s’agit de passer d’une obligation de moyen à une obligation de résultat en matière d’égalité salariale.

Cet index attribue une note globale sur 100 qui se base sur cinq critères différents : écart de rémunération entre les femmes et les hommes, écart dans les augmentations annuelles et dans les promotions, augmentation des salariées au retour de congé maternité et présence d’au moins 4 femmes parmi les plus 10 hautes rémunérations de l’entreprise. La note minimum à atteindre est de 75/100 : en dessous de ce seuil, les entreprises disposent d’un délai de 3 ans pour résorber les écarts.  

Parmi les entreprises qui ont dévoilé leur note, on constate avec surprise que la majorité brille par ses superbes résultats : la Maif obtient par exemple une note de 99/100, Sodexo Hygiène et Propreté 100/100, Alstom 95/100, L’Oréal 90/100 et Monoprix, 98/100. Étonnant, dans une société où les inégalités au travail sont une réalité minutieusement documentée. 

Tout irait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes ? Nous serions-nous rapproché.e.s de l’égalité pleine et entière ces dernières années, sans même nous en être rendu compte ?

Eh bien en fait… non.

Tout d’abord, si les notes affichées paraissent aussi exemplaires, c’est parce que l’index  de l’égalité hommes-femmes présente des biais importants :

  • L’existence de seuils de pertinence de 5 points pour le calcul des écarts de rémunération. Si l’écart est de 15 % entre les femmes et les hommes cadres dans une entreprise donnée, on n’en retiendra donc que 10 %. Et à âge et poste comparable, un écart de 5% entre les femmes et les hommes sera considéré comme inexistant (!).
  • Un manque de transparence : en effet, les entreprises sont uniquement tenues de publier la note globale de leur index, et non le calcul détaillé. Des contrôles sont certes prévus par l’inspection du travail, mais cela n’empêchera probablement pas quelques petits arrangements avec la réalité… Par ailleurs, pour avoir vu de l’intérieur comment une entreprise calcule son index, je peux affirmer qu’elle ne le fait pas en se demandant comment elle pourrait profiter de l’occasion pour résorber les écarts de salaire existants, mais comment elle pourrait bidouiller pour obtenir le plus haut score possible et s’éviter ainsi 1) de payer une pénalité financière, 2) de se taper la honte auprès du grand public.
  • Il n’existe pas de critère sur le nombre de femmes dirigeantes. Or, le plafond de verre est une réalité tenace, qui constitue le paroxysme des inégalités au travail et participe – entre autres – de la moindre rémunération des femmes sur le marché du travail. Les femmes ne veulent pas seulement des salaires égaux : elles veulent aussi, et cela va avec, des évolutions de carrière égales.
  • Comme dit plus haut, le score minimum à atteindre est de 75/100 (en dessous, les entreprises s’exposent à une pénalité financière pouvant aller jusqu’à 1% de la masse salariale). Ces dernières ne sont donc pas incitées à atteindre l’égalité réelle, le 100/100 qui ne s’accommode d’aucun seuil de « tolérance » –  comme si l’on pouvait tolérer un petit peu d’inégalités. L’égalité salariale n’aurait-elle qu’une importance relative, puisque certaines insuffisances sont acceptables en la matière ?

Enfin, cet index est également biaisé en ce qu’il ne propose aucun outil pour mesurer – et corriger – la division sexuée du travail, c’est-à-dire le cloisonnement des filières par genre. Il se contente de mesurer des niveaux de « responsabilité » équivalents. Or, certains postes ne sont pas comparables, tant en termes de contenu que d’évolution de carrière. Par exemple, un poste de technicien de maintenance ne saurait être comparé à un poste d’assistante administrative (je genre volontairement au masculin et au féminin), même si les niveaux de responsabilité sont en théorie similaires. On sait que la division sexuée du travail contribue fortement à la persistance des inégalités salariales. Tant que les femmes resteront majoritairement cantonnées aux fonctions les moins valorisées et les moins rémunératrices des entreprises, l’égalité restera un vain mot.

Une fois qu’on a dit tout cela, on se rend compte que même des entreprises « bien notées » pourront donc, en réalité, cacher des disparités de salaire – et de carrière – importantes.

Prenons le cas de LVMH, par exemple, qui affiche une note de 90/100 à l’index de l’égalité hommes-femmes. Au premier abord, on pourrait avoir envie de saluer la performance –  d’autant que 65 % de ses cadres sont des femmes.

Mais quelle est la réalité en interne ? Que cachent ces chiffres – a priori – positifs ?

Il suffit de se pencher sur la composition des instances dirigeantes de l’entreprise pour déchanter : son conseil d’administration ne compte que 40 % de femmes (elles étaient 23,5% en 2015) et son comité exécutif, haut lieu de décision stratégique par excellence, ne compte que deux femmes sur douze membres. En matière d’égalité, on a vu mieux.

Quant à l’entreprise Alstom, qui se targue d’avoir obtenu une note de 95/100, elle ne compte pourtant qu’une seule femme sur les 17 membres de son équipe de direction !

Y a t-il vraiment de quoi se féliciter ? Est-ce cela qu’on entend par « égalité entre les femmes et les hommes au travail » ?

À moins, bien sûr, que notre société n’ait de cette égalité une conception particulière – qui serait satisfaisante même sous la forme d’une égalité relative, partielle, incomplète (liste d’oxymores non exhaustive), il est difficile de se réjouir du tableau offert par le paysage des entreprises françaises.

Et si l’idée de départ était intéressante, force est de constater que ce nouvel index fait flop. Incomplet et paresseux dans ses ambitions, instrumentalisé par les entreprises à des fins de communication, il n’engendre pour l’instant que des discussions superficielles et des distributions de bons points non mérités – tout en évitant les profondeurs d’un débat qui mériterait pourtant plus de sérieux.

 

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Une entreprise dont le conseil d’administration est présidé par un homme, dont 2 vice-président.e.s sur 3 sont des hommes, tout comme les 3 administrateurs délégués auprès du président, obtient un score « maximal »

 

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Que ferions-nous sans cet acteur majeur, dont l’équipe de direction ne compte qu’une femme sur 8 membres ¯\_(ツ)_/¯

 

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Ouvrons le débat, justement.

On justifie souvent les inégalités au travail par l’autocensure des femmes, qui « n’oseraient pas », « limiteraient leurs ambitions », « manqueraient de confiance en elles ». Assurément, l’autocensure (et le manque d’assurance) des femmes est une réalité, qui découle en partie de la façon dont elles sont éduquées. Mais elle ne saurait justifier à elle seule l’ensemble des inégalités au travail. Rejeter la responsabilité d’une domination structurelle sur les sujets dominés (en l’occurrence les femmes) est certes commode – rien de mieux pour clore la discussion – mais c’est aussi particulièrement malhonnête.

Il suffit de se pencher sur les études qui ont été menées sur le sujet des inégalités professionnelles pour s’en rendre compte : ce qui est à l’œuvre, ce n’est pas une timidité féminine « naturelle » ou un manque d’appétence des femmes pour les postes de pouvoir, mais bien un système de domination qui dépasse largement la sphère de la responsabilité individuelle.

Par exemple, plusieurs études ont montré que les femmes sont aussi ambitieuses que les hommes lorsqu’elles débutent leur carrière et ce, quel que soit le poste qu’elles occupent. Mais leur ambition décroît au fil des années à cause des obstacles auxquels elles doivent faire face au travail. Fatiguées de composer avec les aléas de la misogynie ordinaire, les femmes finissent (souvent) par se décourager. La professeure de psychologie sociale Michelle Ryan, qui a longuement travaillé sur le sujet, explique que la baisse graduelle d’ambition des femmes serait due « au manque de soutien, de mentors ou de modèles féminins auxquels s’identifier, mais aussi aux préjugés auxquels [les femmes] sont régulièrement confrontées ».  Fait intéressant : par comparaison, l’ambition des hommes… augmente avec le temps !

Dans la même veine, le cabinet de conseil Bain & Company a interrogé plus de 1000 femmes et hommes sur leurs ambitions futures, en leur posant les questions suivantes : « Aspirez-vous à obtenir un haut poste dans une grande entreprise ? » et « Avez-vous confiance dans le fait d’obtenir un jour un tel poste ? ». Les femmes ayant moins de 2 ans d’expérience professionnelle répondaient positivement, leurs ambitions dépassant même légèrement celles des hommes. Mais les femmes ayant plus de 2 ans d’expérience voyaient leurs aspirations et leur confiance chuter de respectivement 60 et 50%, ce déclin étant indépendant des changements personnels comme le mariage ou la maternité. Par comparaison, les hommes voyaient leurs ambitions baisser de 10% seulement.

De là à dire que seules 2 années d’expérience professionnelle suffisent pour saper l’ambition et la confiance des femmes en leurs capacités… il n’y a qu’un pas !

 

 « Oui mais quand même, les femmes ont tendance à manquer d’assurance », nous rétorquera-t-on. « Elles osent moins, demandent moins d’augmentations et de promotions que les hommes. Au travail, il faut savoir s’imposer ».

Eh bien, permettez-moi de vous suggérer d’aller jeter un œil à cette étude parue en 2018  dans la Harvard Business Review. 

On y apprend que, contrairement à une idée reçue tenace, les femmes demandent autant d’augmentations que les hommes… mais sont moins susceptibles de les obtenir que leurs homologues masculins.

Une autre étude confirme ces résultats, tout en montrant que les femmes tendent à être jugées (et récompensées) pour leurs résultats effectifs, tandis que les hommes le sont pour leur potentiel présumé.

De quoi mettre à mal ce cliché qu’on nous ressert souvent comme une mauvaise soupe, selon lequel les inégalités au travail trouveraient leur source principale dans les innombrables « manques » (de confiance, de volonté, d’assurance, d’ambition…) des femmes. 

 

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La rhétorique égalitaire des entreprises – qui procède avant tout d’un certain opportunisme, comme une leçon apprise par cœur – ne doit pas nous faire oublier que de nombreuses inégalités perdurent en matière de qualification des emplois, de carrière, de rémunération, de temps et de conditions de travail.

En France, aucune femme n’est PDG d’une entreprise du CAC 40, et l’on continue à parler des « grands patrons », une précision langagière qui, pour paraître anodine, n’en demeure pas moins révélatrice. Seules Isabelle Kocher et Sophie Bellon, qui sont respectivement directrice générale d’Engie et présidente du conseil d’administration de Sodexo, dirigent de grandes entreprises. Fait notable, cette dernière est aussi la fille de Pierre Bellon, fondateur du groupe Sodexo. Sans remettre en cause ses compétences, ne peut-on pas s’interroger sur le fait que le népotisme soit souvent l’une des seules portes d’accès des femmes à des postes de pouvoir ?

À l’autre bout du spectre hiérarchique, les postes d’assistante et de secrétaire restent très majoritairement occupés par des femmes. Le schéma archaïque des petites mains féminines qui soutiennent et épaulent le travail réalisé par les hommes demeure, comme gravé dans la pierre. À quand une généralisation des hommes assistant des femmes de pouvoir ?

C’est ce que l’on appelle la ségrégation verticale. Ainsi, dans les plus hautes strates de ce mille-feuilles qu’est l’entreprise, les femmes sont comme l’oxygène au sommet : elles se raréfient.  Leur part dans les instances de direction des grandes entreprises est en effet très faible : au total, elles représentent 13,9 % des membres de ces instances et 11,9% des membres des comités exécutifs.

Historiquement, le pouvoir a toujours été considéré comme intrinsèquement masculin. De fait, l’incursion massive des femmes dans le monde professionnel, bien qu’elle soit aujourd’hui socialement acceptée, ne va pas sans rencontrer de résistances. Des résistances individuelles, bien sûr, mais aussi collectives et structurelles. Invisibles, elles sont plus difficiles à discerner – et donc à combattre.

Mais il n’est plus possible aujourd’hui de trouver normale la (relative) absence des femmes aux plus hauts postes et lieux de décisions ; plus possible de croire que leur mise à l’écart des instances dirigeantes n’est qu’un malheureux hasard, alors même qu’elles sont statistiquement plus diplômées que les hommes. Comment ne pas voir dans cette « éviction » de la moitié de la population mondiale un acte délibéré, qui s’inscrit dans l’héritage consenti d’un système global de domination des hommes sur les femmes ?

En 2019, nous ne pouvons plus trouver « normal » que des entreprises du CAC 40 ne comptent aucune femme au sein de leur comité exécutif (Airbus, Arcelor Mittal, Bouygues, Solvay, STMicroelectronics, Vinci et Vivendi pour ne pas les nommer). Qu’est-ce que cette situation nous dit du pouvoir, et de la façon dont nous le concevons ? Qu’est-ce qu’elle nous dit de nos représentations des femmes ?

Nous devons enfin comprendre que ce différentiel grossier n’est pas la conséquence inévitable d’un ordre « naturel », ni d’un déterminisme qui nous dépasse fâcheusement, mais bien une construction sociale et sexiste qu’il ne tient qu’à nous de renverser.

Non, la rareté des femmes aux postes de pouvoir n’a rien d’une fatalité, ni d’un malheureux concours de circonstances. Elle n’est que l’un des fruits du système patriarcal, qui a donné lieu à cet insidieux mécanisme qu’on appelle « plafond de verre » – soit les barrières invisibles qui excluent les femmes des niveaux hiérarchiques les plus élevés des organisations. Autrement dit, la responsabilité revient aux entreprises de mettre fin à cette phallocratie organisée.

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Nous avons beaucoup parlé du plafond de verre, mais quelles sont les autres inégalités subies par les femmes sur le marché du travail ?    

Tout d’abord, elles occupent plus souvent que les hommes des emplois en CDD (12,9 % contre 8,8 %) et à temps partiel (30 % contre 8,3 % pour les hommes). Elles constituent aussi 80% des travailleurs pauvres.

En France, elles touchent en moyenne un salaire inférieur de 19 % à celui des hommes (en équivalent temps plein). Un écart qui s’élève à 9% à poste et compétences égales, chiffre considéré comme l’application directe de la discrimination.

On impute souvent les inégalités de salaire aux temps partiels subis, à la division sexuée du travail et à la maternité. Certes, ces éléments ont une influence évidente. Mais ce que l’on dit moins, c’est que le fossé des salaires se créé dès le début de la vie active.

Selon l’INSEE, pendant leurs six premières années de vie active, les hommes ont des salaires médians supérieurs de 10 % à ceux des femmes : 1 380 euros par mois, toutes primes comprises, pour les hommes contre 1 260 euros pour les femmes (chiffres de 2008).

Les écarts de salaire entre hommes et femmes débutants sont les plus élevés aux deux extrémités des niveaux de diplôme (sans diplôme et diplômés du supérieur). En moyenne entre 2003 et 2008, les hommes non diplômés gagnaient en début de vie active 23 % de plus que les femmes de même niveau.

À l’issue des masters et des thèses, enfin, les hommes touchent des salaires supérieurs de 16 % à ceux des femmes. Le temps partiel, peu fréquent chez les jeunes diplômé.e.s, ne peut pas expliquer à lui seul cet écart.

Et les femmes n’ont pas seulement des salaires inférieurs à ceux des hommes : elles sont aussi plus susceptibles d’effectuer dans le cadre de leur travail des tâches « subalternes » ou du moins sans rapport avec leurs compétences professionnelles, comme prendre des notes pendant une réunion, ranger la salle après un pot de départ, poster le courrier ou préparer le café. Il y a comme une transposition de la (supposée) domesticité féminine dans le cadre du travail, comme si l’essence même des femmes les condamnait à la réalisation de tâches accessoires, et ce même lorsqu’elles n’ont pas été embauchées pour ça.

Petite anecdote désespérante :

En poste dans un grand groupe français (pourtant très à cheval sur l’égalité homme-femme, comme quoi), je devais recruter un.e assistant.e juridique. Alors que je proposais le CV d’un candidat à la DRH, celle-ci m’a arrêtée en me disant d’un air gêné : « ah non, on ne peut pas prendre un garçon pour ce poste, il y a des missions d’assistanat, il va s’ennuyer ».  Après une pause de quelques secondes, elle a repris : « quoique, un garçon, ça changerait pour une fois ! », avant d’écarter à nouveau le CV du candidat.

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Et c’est bien sûr une femme – dotée d’un diplôme d’avocate, comme le candidat écarté ! – qui fut embauchée.

Ce micro-évènement est symptomatique de notre culture sexiste, qui ne cesse de cantonner les femmes – même brillantes, même surdiplômées – à des postes subalternes, où elles « aident », « assistent », « secondent », « soulagent ». Elle a un vagin ? Elle fera le café. Sera payée 20% de moins que son homologue masculin. Puis, le moment venu, se heurtera le crâne avec fracas contre le plafond de verre, qui joue les videurs invisibles de cet insupportable boy’s club à la sauce corporate. Un homme, à l’inverse, possède aux yeux de la société un potentiel de leader supposément naturel qui l’exclut de l’assistanat et des tâches élémentaires. Il n’a rien à prouver, quand bien même il serait d’une nullité crasse : son genre le légitime de facto. Cette présomption de légitimité du masculin explique sans doute en partie les carrières plus rapides et plus « ascendantes » des hommes.

Mais la naturalisation des compétences que nous opérons – et reproduisons – avec automatisme ne doit pas nous enfermer dans un fatalisme primaire : elle reste un construit social, tenace certes, mais auquel il est possible de mettre fin.

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Recours au temps partiel, autocensure, maternité (voire même soupçon de maternité)… On aura beau tenter de justifier les inégalités au travail par une pluralité d’éléments exogènes, il reste que nos propres stéréotypes produisent une part importante des discriminations genrées. Faisons notre examen de conscience, même si c’est inconfortable : toutes et tous autant que nous sommes, nous avons une responsabilité dans la reproduction des inégalités au travail.

Certes, nous vivons au cœur d’un système de domination qui nous dépasse en tant qu’individu. Mais si les obstacles rencontrés par les femmes sur le marché du travail sont structurels, cela ne nous dispense pas d’une réflexion sur nos comportements individuels.

En attendant, ne soyons pas dupes face au feminism washing (1) opéré par les entreprises : si certaines, plus vertueuses que d’autres, ont effectivement à cœur de promouvoir l’égalité entre les femmes et les hommes, d’autres n’y voient qu’une occasion facile de redorer leur image.

Méfions-nous des belles annonces : entre ce qui est affiché et la réalité en interne, le fossé est parfois immense.

 

(1) Récupération du féminisme par opportunisme et/ou à des fins mercantiles, sans qu’il n’y ait de conviction réelle sur le sujet.

 

 Un podcast à écouter pour aller plus loin