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Pourquoi les hommes ne s’occupent-ils toujours pas des tâches ménagères ?

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Au début du confinement, tous les espoirs étaient permis. Les hommes, enfermés dans cette sphère domestique à laquelle ils échappent d’habitude, allaient enfin se rendre compte de la charge de travail que représente la gestion d’un foyer. Ils allaient voir que les repas ne se cuisinent pas tous seuls, que les frigos ne se remplissent pas par eux-mêmes, que les toilettes ne sont pas récurées par un lutin magique, que les enfants sont des êtres exigeants qui doivent être maintenus en vie, etc, etc. Les hommes, tout autant confinés que les femmes, n’allaient plus avoir d’excuses pour ne pas lever le petit doigt chez eux. Plus de « mais je rentre tard, moi ! » Plus de présentéisme opportun, plus de réunions à rallonge, plus de virées entre potes au café du coin.

Las : la révolution ne semble pas avoir eu lieu. De nombreuses femmes rapportent, au contraire, se sentir plus débordées que jamais, et avoir une charge mentale de la taille d’un stade de foot.

Une enquête Harris Interactive destinée à mesurer l’impact du confinement sur les inégalités a même révélé que « 54% des femmes consacrent plus de deux heures par jour aux tâches domestiques ou éducatives, contre seulement 35% des hommes ». 63% des femmes interrogées rapportent par ailleurs être celles qui « préparent le plus souvent les repas », et elles sont 56% à estimer passer plus de temps sur l’aide aux devoirs.

Et à côté de ça, aux Etats-Unis, le monde de la recherche voit ses membres masculins soumettre 50% de publications en plus que d’ordinaire, comme s’ils bénéficiaient soudain d’un excès de temps libre.

« J’ai l’impression de vivre la vie d’une femme au foyer des années 1950, entièrement dévouée et dédiée à la maison et aux enfants », rapporte Carole, 38 ans, dans un article publié sur Madame Figaro.

Les femmes interrogées par les médias sont nombreuses à partager ce ressenti : l’impression de crouler sous les tâches domestiques, de voir leur profession passer au second plan, et plus globalement de ne plus avoir une minute à elles – alors même que le temps devrait, en cette période inédite, revenir enfin en leur possession.

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Depuis trente ans, les chiffres en matière d’inégalités domestiques ne bougent pas. Les femmes réalisent toujours 72% des tâches domestiques et 65% des tâches parentales. En onze ans, le temps moyen consacré par les femmes aux tâches ménagères a baissé de 22 minutes (il est passé de 3h48 en 1999 à 3h26 en 2010), alors que celui des hommes n’a augmenté que d’une minute, passant de 1h59 à 2h.

Et c’est là que se pose la question. LA grande question.

Mais que foutent les hommes ? (OK, j’attrape mes pincettes : la majorité des hommes). Comment se fait-il qu’ils ne prennent toujours pas leur part, même lorsqu’ils passent leurs journées à la maison ? Comment peut-on expliquer le fait que, même retranchés chez eux, ils continuent à dédaigner des tâches domestiques et éducatives qui leur reviennent pourtant de manière égale ?

Face à ce térébrant mystère, voici quelques éléments de réponse. 

I – Nous n’éduquons pas les hommes aux tâches domestiques

Depuis des siècles, il a été décidé que la sphère domestique serait le royaume des femmes. Celles-ci ont été assignées aux tâches ménagères et au soin des enfants, sous la justification bien commode que c’est « dans leurs gènes ». Leurs compétences ainsi naturalisées, il n’est guère étonnant qu’elles se retrouvent assignées d’office aux tâches domestiques au moment de la mise en couple. Des siècles de conditionnement patriarcal nous contemplent…

A l’opposé, les hommes grandissent dans l’idée que leur « place » ne se trouve pas à l’intérieur du foyer, mais à l’extérieur. Le travail, l’esprit, l’aventure, voilà qui est leur domaine – ce à quoi ils sont voués. Bien joué les gars, il est vrai que la sphère publique est un peu plus excitante que la salle à manger ! Le foyer familial est le lieu de reproduction de cette division sociale. Quand on grandit dans un environnement dit « traditionnel » – papa au boulot, maman aux fourneaux – comment ne pas reproduire ensuite le même schéma ? Comment élargir une vision de l’ordre social qui a été cultivée dès la prime enfance ? 

Et d’ailleurs… pourquoi décideraient-ils de changer les choses ? 

Cette attitude n’est finalement que pragmatique. Personne n’aurait idée de remettre en cause un système qui lui confère de confortables prérogatives. Certes, les hommes n’ont pas été éduqués à prendre en charge l’intendance domestique et se retrouvent donc dépourvus des compétences attenantes (1). Mais qu’importe, puisqu’il est attendu que leur compagne s’en chargera à leur place ?

Je ne pense pas que les hommes démissionnaires ne fassent pas exprès, ne se rendent pas compte, ni qu’ils soient, au fond, de bonne volonté. Je pense, au contraire, qu’ils ont parfaitement conscience de la charge qu’ils représentent pour leur conjointe. A moins d’être complètement aveugle, il est facile de voir quand un partage des tâches est inégalitaire – ou qu’il n’y a pas de partage du tout.

La question est : pourquoi modifieraient-ils leur comportement, puisque personne n’attend d’efforts de leur part ? Pourquoi abandonneraient-ils leurs privilèges, quand les femmes de leur vie acceptent – même à contrecœur – de les pérenniser ?

J’ai longtemps été un homme démissionnaire, ce qui fait que je les comprends d’autant mieux. J’ai en effet été éduquée à ne rien faire. Jusqu’à mes 18 ans, âge où j’ai quitté le foyer familial, je ne savais pas me nourrir seule. Je n’avais jamais touché ni machine à laver, ni balai, ni serpillière : la sphère domestique était pour moi une terre inconnue.

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Moi, fut un temps.

 

J’ai tout appris par moi-même. Ce fut long, et fastidieux.

Et si je n’aime toujours pas faire le ménage, j’en suis désormais au point où je cuisine mon propre granola – une magnifique progression, incontestablement.

Mais aurais-je eu la volonté d’acquérir ces compétences si j’avais su que, un jour, quelqu’un se chargerait de cuisiner, balayer, nettoyer, ranger, organiser pour moi ? Si je m’étais dit que cette période n’était que transitoire, jusqu’à ce que je puisse de nouveau mettre les pieds sous la table… ?

(1) Oui, ce sont bien des compétences qui s’acquièrent au fil d’un apprentissage plus ou moins long : personne ne naît avec le gène des courses, de l’aspirateur et du récurage de chiottes.

II- On accepte qu’ils soient des boulets

On connaît toutes et tous le cliché de l’emmanché incapable de faire cuire des pâtes sans mettre le feu à son lotissement, et de laver son gamin sans le noyer dans la baignoire.

C’est un ressort comique usé jusqu’à la corde, que la culture populaire continue pourtant d’exploiter ad nauseam – récemment, nous avons eu droit au film « 10 jours sans maman », dans lequel un DRH campé par Frank Dubosc se retrouve à gérer sa maison et ses quatre enfants pendant 10 jours (terrible – rendez-vous compte !). Capable de mener sa carrière d’une main de maître mais pas de laver ses slips, le pauvre se retrouve démuni devant l’ampleur de la tâche à accomplir. C’est qu’il n’a jamais eu à lever le petit doigt dans son foyer ! Là où une femme aussi incompétente se ferait immoler sur la place publique (monstre ! égoïste ! sorcière !), le papa abruti n’inspire qu’une tendresse amusée. La preuve : on en fait des films – supposément – comiques.

Les hommes bénéficient d’une incroyable indulgence de la société quand il est question de responsabilités domestiques. Certes, ils subissent un autre type de pression, dont il n’est pas question de nier le caractère délétère : ils sont en effet enjoints à jouer les mâles alpha, à surenchérir une virilité surannée qui s’accomplit dans le travail et les gros sous, et à étouffer leur vulnérabilité. Mais là où les hommes sont « uniquement » sommés de travailler, les femmes doivent travailler et faire tourner le foyer et s’occuper des enfants – c’est la fameuse « double journée ». Des injonctions multiples et un empilement des responsabilités qui les mènent parfois droit au burn-out. 

Là encore, pourquoi les hommes décideraient-ils d’endosser leurs responsabilités domestiques quand leur incompétence dans ce domaine est non seulement acceptée, mais aussi encouragée ? Pire encore : quand le travail invisible et gratuit des femmes leur bénéficie directement, en termes de carrière et de finances ? 

Et puis, quel meilleur alibi qu’une nullité supposément génétique pour continuer… à ne rien foutre ?

III- Les compétences « domestiques » sont dévalorisées

Un travail déconsidéré

Les compétences que réclame le travail domestique ont toujours été dévalorisées, précisément parce qu’elles sont considérées comme intrinsèquement « féminines ». Or, si les femmes savent d’instinct préparer les repas et plier le linge, pourquoi attacher une quelconque valeur à ce travail ? D’autant que ce dernier n’a pas vocation à produire quoi que ce soit et doit être répété tous les jours, perpétuant de ce fait un cycle éternel.

Sans aller jusqu’à exalter le travail ménager – chiant, mais nécessaire – nous pourrions au moins nous accorder sur le fait qu’il s’agit d’un savoir-faire indispensable à tout être humain. Je ne parle pas ici de la survie qui consiste à se nourrir quotidiennement de pizzas surgelées et à nettoyer son appartement juste assez pour ne pas mourir enfoui sous la crasse. Je parle de savoir maintenir un espace de vie propre et respirable, cuisiner des repas équilibrés, laver son linge et anticiper les événements de la vie quotidienne – les courses, le paiement des factures, les rendez-vous médicaux, le passage à la Poste, etc.

Car, tout aussi prosaïque qu’il soit, le travail domestique n’en demeure pas moins indispensable. Et c’est bien pour cette raison que de nombreuses personnes le sous-traitent : quelle que soit notre profession et notre position dans la hiérarchie sociale, nous ne pouvons fonctionner sans repas pris à heures régulières, sans draps ni vêtements propres, sans structure et/ou personnel pour gérer nos enfants.

Ce travail est l’ossature invisible de notre existence. Il ne nous sert pas uniquement à survivre, mais bien à vivre, dans les meilleures conditions possibles.

Le prestige de la chaussette sale 

Ce n’est pas nouveau : il existe une division culturelle entre ce qui est « féminin » (considéré comme terre à terre, banal, quotidien) et ce qui est « masculin » (vu à l’inverse comme technique, complexe, élevé).

Prenons l’exemple du père qui change son enfant ou lui cuisine une purée de carottes maison. Alors que, réalisées par des mains féminines, ces activités restent bêtement prosaïques, elles se parent de vertus jusqu’alors insoupçonnées lorsque c’est papa qui s’y colle.

De la même manière, les femmes qui cuisinent tous les jours dans l’intimité de leur foyer n’impressionnent personne : elles ne font que remplir la « fonction » qui leur est dévolue. En revanche, le regard posé sur les hommes qui mitonnent de bons petits plats est bien plus enthousiaste, voire admiratif. Le secteur de la cuisine « professionnelle » reste à cet égard un bastion essentiellement masculin : 75% des cuisiniers professionnels sont des hommes, et seulement 10% de femmes officient dans la restauration gastronomique.

Mais dans l’intimité du foyer, elles sont celles qui préparent les repas.

N’y a t-il pas là un éclatant paradoxe ? Si les hommes cuisinent vraiment mieux que les femmes, pourquoi ne mettent-ils pas leurs compétences à profit au sein de leur foyer ?

Ce serait oublier que deux règles président à la répartition inégale des tâches :

  • toute activité se pare d’un soudain prestige social dès lors qu’elle est exercée par des hommes mais demeure triviale tant qu’elle reste pratiquée par des femmes,
  • les hommes veulent (et peuvent) bien prendre en charge certaines tâches… mais uniquement si cela s’inscrit dans une trajectoire professionnelle socialement valorisée et rémunérée, comme la cuisine. 

Or, on retire bien peu de gloire (et encore moins d’argent) à vider le lave-vaisselle et à ramasser les chaussettes sales. Pourquoi donc investir le champ de la vie domestique – invisible, gratuit, méprisé – quand tant de lauriers attendent ailleurs ?

IV – Education genrée oblige, les femmes partent avec une longueur d’avance

Enfin, les femmes apprennent beaucoup plus tôt que les hommes à s’occuper de l’intendance domestique : dès l’enfance, elles sont plus souvent incitées à débarrasser, faire le ménage, cuisiner ou s’occuper de leurs frères et sœurs. « Surentraînées », conditionnées, elles apprennent très tôt à effectuer les gestes du quotidien et à les considérer comme étant de leur ressort.

Mais au-delà de l’éducation genrée, une autre composante entre en jeu, et elle a tout à voir avec la masculinité toxique

En effet, les hommes ne sont pas incités à prendre soin d’eux, de leur santé, de leur alimentation, de leur intérieur – ce n’est pas « viril », c’est un truc de « fille », donc un sujet de moqueries.

Une négligence qu’ils paient cher : leur espérance de vie est inférieure de 6 ans à celle des femmes, et lorsqu’ils sont célibataires – donc livrés à eux-mêmes – ils se suicident deux fois plus que leurs homologues en couple, tout en étant beaucoup plus exposés aux risques de dépression et de maladie mentale

Il n’y a rien de glorieux à ne pas savoir prendre soin de soi et des autres. La crise que nous traversons en ce moment en est le glaçant rappel : nous avons toutes et tous besoin de vivre dans des conditions décentes, de nous nourrir, de nous soigner, de protéger notre santé, mais aussi de savoir veiller sur nos proches.

Le travail du care n’a rien de cosmétique : si aucun prestige social ne lui est rattaché, il n’en demeure pas moins essentiel puisqu’il est celui qui nous maintient en vie.

Aussi, nous devons à tout prix « dégenrer » ces compétences dont tout être humain a besoin pour vivre décemment.

J’aurais aimé que cette crise nous montre des hommes qui investissent massivement le champ du care – que ce soit pour coudre des masques, cuisiner pour leur famille, s’occuper de leurs enfants ou faire les courses pour leurs voisin-es. Je ne doute pas que ces hommes existent. Mais à l’échelle de la société, ils sont encore trop peu nombreux.

Oui, j’aurais aimé que la solidarité, le soin, le confort, l’intendance ne nous montrent pas qu’un visage féminin. Il nous faudra apprendre de cette épreuve. Commençons par éduquer filles et garçons de la même manière. Cessons de croire à un prétendu « ordre naturel », d’essentialiser les femmes pour obtenir leur soumission. Cessons de reproduire des schémas inégalitaires. Refusons la fatalité.

Un autre monde est possible.

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Les finances d’une féministe : cachez cet argent que je ne saurais voir

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Aujourd’hui je laisse ma plume à Juliette, une lectrice du blog, pour un article passionnant sur l’importance (trop souvent tue) de l’égalité économique entre les femmes et les hommes, et la nécessité de dépasser, enfin, le tabou de l’argent. 

Réflexions sur le tabou de l’argent dans les sphères féministes

 

S’il est a priori une seule personne dont nous serons responsables tout au long de notre vie, il s’agit de nous-même. C’est pourquoi l’indépendance financière revêt tant d’importance. Il n’est évidemment pas blâmable de se trouver temporairement à la charge d’une tierce personne à l’âge adulte, comme par exemple à la suite d’une maladie, mais ce genre de cas doit rester aussi exceptionnel que possible, par souci d’autonomie financière, sans laquelle la sécurité personnelle peut se retrouver fortement compromise.

Grâce aux combats féministes de la 1ère vague, notre statut est désormais celui d’un être humain à part entière. Finie l’éternelle dépendance au père ou au mari. La femme n’est plus cette éternelle mineure que seul le veuvage peut éventuellement libérer délivrer. Les droits de travailler, de recevoir un salaire ou d’ouvrir un compte en banque ont contribué à l’affranchissement des femmes au moins autant que l’accès à la contraception et à l’avortement.

Ainsi, à notre époque, en France, la plupart des femmes travaillent et gagnent un revenu. Cependant, lorsqu’on étudie les niveaux de vie, de salaire et de retraite chez les femmes, on constate qu’ils sont très inférieurs en moyenne à ceux des hommes de même génération et au statut social comparable. Quid de cette différence ?

Le mythe de la femme frivole, superficielle, véritable panier percé qui ne vit que pour sa virée shopping du samedi ou ses frénésies d’achat sur ASOS n’est que cela : un mythe. La taxe rose ne saurait non plus expliquer à elle seule pourquoi les femmes disposent de moins d’argent pour leurs loisirs et la construction d’un patrimoine que les hommes. En réalité, les causes de cette inégalité financière sont multi-factorielles, profondes, et systémiques. 

Le féminisme de la 1ère vague est mort, vive le féminisme ! Ainsi, celui d’aujourd’hui ne se voudrait non plus « bourgeois », mais davantage en accord avec les préoccupations des classes non dominantes. Serait-ce pour cette raison que l’argent est un sujet tabou non seulement pour la plupart des femmes, mais aussi dans les sphères féministes mainstream ?

Vous trouverez dans n’importe quel média féministe des articles sur l’épilation et le maquillage (« pour ou contre ? »), la mode (« portez ce que vous voulez ») et le sexe (« faites ce que vous voulez, avec qui vous voulez »). Cette réappropriation du corps et de la sexualité n’est en soi pas une mauvaise chose, qu’elle passe par le rejet ou au contraire la réappropriation des normes patriarcales (oui, je l’ai dit, c’est OK de se maquiller, deal with it). En soi, chaque femme devrait être libre de faire ce qui la rend heureuse, tant que cela ne nuit pas à autrui, non ?

Mais aussi intéressante et importante que soit cette émancipation par le rouge à lèvre mat, le mollet velu et les pratiques sexuelles plus ou moins subversives, sans indépendance financière, il me semble que la fête pourrait être de plus courte durée que prévu.

Qu’on le veuille ou non, Madonna avait raison quand elle chantait « we are living in a material world ». L’argent est le nerf de la guerre. Il est vecteur de pouvoir. « Pouvoir » n’est pas un gros mot, même si l’on conditionne les femmes dès l’enfance à le craindre et à le rejeter, du moins à ne pas trop en vouloir. En réalité, le pouvoir, c’est simplement le fait de disposer de plus d’options et davantage de marge de manœuvre. Si vous n’avez pas de pouvoir sur vous-même et les choix qui concernent les éléments les plus ordinaires et terre à terre de votre existence, c’est très grave, parce que cela ne signifie pas qu’ils ont disparu, mais que c’est quelqu’un d’autre qui détient ce pouvoir. Or, nous parlons ici de choix et de pouvoir sur des choses pouvant avoir impact très fort sur votre existence toute entière, sur votre santé, votre intégrité, votre vie même. Cela renvoie au problème de la dépendance évoqué plus haut et des risques qui y sont liés. 

Retenez-le une fois pour toutes : l’argent n’est pas sale. Il n’est ni une mauvaise ni une bonne chose en soi, l’argent est neutre par essence. C’est simplement l’un des rouages qui permet à la société de fonctionner, que cela vous plaise ou non. Tout dans notre société est basé sur l’argent. Et jusqu’à preuve du contraire, il est impossible de faire comme si de rien n’était car vous ne survivrez pas longtemps en habitant dans une boîte en carton, à vous nourrir d’air plus ou moins pollué et d’eau de pluie. En clair, l’argent joue un rôle majeur dans votre vie, et ce, du début jusqu’à la fin. Votre vie peut être sauvée ou au contraire écourtée grâce ou à cause de vos finances personnelles. Votre qualité de vie et par extension votre bonheur sont indissociables de votre solvabilité et de votre capacité à disposer d’un revenu sinon confortable, au moins suffisant. L’argent que l’on vilipende si facilement en France comme s’il s’agissait d’une quelconque saison des « Marseillais » vous permet de payer votre loyer ou le crédit de votre maison. Vous mangez car vous avez pu payer vos courses en espèces sonnantes et trébuchantes ou grâce au sans contact de votre carte bancaire. Vous ne mourrez pas de froid cet hiver parce que vous vous êtes acheté des vêtements chauds et que vous avez les moyens de régler la facture de votre fournisseur d’énergie.

Complément d’éducation, santé, retraite et plus généralement sécurité quotidienne : je suis la première à la déplorer, mais toutes ces choses si indispensables ne sont pas gratuites ; pour certaines d’entre elles, j’ajouterais même qu’elles s’achètent à prix d’or. Nous vivons dans un système qui contribue effectivement à quelques-unes de ces dépenses. Cependant, il me semble bien naïf et très imprudent de ne compter que sur l’Etat Providence. Nos dirigeants ont déjà prouvé leur désengagement envers la sécurité sociale et le domaine de la santé publique en général, envers l’éducation ou l’ordre public. Et la tendance ne montre pas une amélioration de la situation dans le futur, bien au contraire. 

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Dans le couple hétérosexuel, les femmes sont dans l’écrasante majorité des cas celles qui mettent leur carrière entre parenthèses lorsqu’un ou plusieurs enfants viennent au monde. Si elles ne le font pas de leur plein gré, c’est la société et l’entreprise pour laquelle elles travaillent qui se chargeront de faire stagner la carrière de la nouvelle mère. De nombreuses études ont montré qu’à diplôme égal, la carrière d’une femme cesse de progresser dès lors qu’elle devient mère, alors qu’un homme dans la même situation a plus de chances de voir sa carrière évoluer. En outre, les femmes sont souvent moins payées que leur conjoint, ou elles exercent un métier dit « féminin ». Sans surprise, ces carrières toutes tracées se déroulent dans des secteurs peu valorisés. Cela se répercute non seulement sur la fiche de paie mais se traduit aussi par le fait qu’au sein du couple, leur emploi sera considéré comme moins important que celui du conjoint. En cas de divorce, c’est bien souvent la femme qui se retrouve lésée, avec une perte de revenu et de niveau de vie, parfois avec encore des enfants à charge. Les pensions alimentaires ne sont pas toujours versées. En cas de remariage du père, la jurisprudence montre que les juges ont tendance à privilégier la nouvelle famille au détriment de l’ancienne. Les hommes, eux, voient leur niveau de vie augmenter en cas de séparation d’avec la mère de leurs enfants. A l’heure de la retraite, les femmes touchent en moyenne 40% de moins que les hommes. Cela s’explique non seulement par la différence de salaires, mais également par les retards et stagnations de carrières dues à la maternité. De plus, les femmes sont surreprésentées parmi les victimes de violences économiques. Ces dernières sont définies à l’article 1143 du Code civil, qui dispose qu’il s’agit d’un abus d’une partie envers une autre lorsque la première se sert de l’état de dépendance de la seconde afin de lui faire accepter des conditions qu’elle n’aurait pas acceptées autrement. Par souci de clarté, voici quelques exemples : 

◊ Dissimulation d’informations importantes sur la situation financière familiale ;

◊  Souscription d’un crédit par l’homme, au nom de la femme ;

◊  Demande à la conjointe de réduire son temps de travail (et donc le salaire allant avec, ainsi que les chances de développement de carrière et d’augmentation de revenus) ;

◊ Les actifs du couple sont inscrits uniquement au nom d’un seul conjoint. 

Cette liste pourrait continuer sur des dizaines, voire des centaines de lignes. Les violences économiques sapent l’autonomie de la victime, qui devient dépendante de son conjoint. Elle se retrouve piégée, incapable de quitter le foyer si nécessaire, et contrainte de subir des situations auxquelles elle n’aurait pas consenti autrement.

 

*

Que faire ? Dans un monde idéal, nous aurions des congés parentaux de longueur et de rémunération égale, quel que soit le parent qui choisirait de s’arrêter. D’ailleurs, les salaires des hommes et des femmes seraient effectivement égaux à diplômes égaux. Le plafond de verre n’existerait pas, ce qui ferait que les postes les plus rémunérateurs ne seraient plus occupés en majorité par les hommes, au détriment des femmes. Quitte à rêver, dans une utopie, chacun-e jouirait dès la naissance d’une indépendance financière et matérielle inaliénable, grâce à des mesures comme l’attribution systématique d’un logement, l’accession généralisée et encouragée à la propriété foncière, ou un revenu universel permettant à tous et toutes de vivre dignement et décemment quelle que soit sa situation personnelle et son statut marital.

Le problème est que nous ne vivons pas dans ce monde. Si nous pouvons continuer à lutter pour l’égalité des sexes en matière d’opportunités d’accès aux ressources financières, il nous faut rester réalistes et garder à l’esprit que Rome ne s’est pas construite en un jour. Or, en attendant que les générations futures réussissent à instaurer une égalité réelle entre les sexes, des personnes sont ou seront en difficulté ; ce ne sont pas de chiffres, de statistiques, mais bien d’êtres humains dont il s’agit. Si l’on veut les sauver, on n’a pas le temps d’attendre la fin du patriarcat. 

Le point commun entre pratiquement toutes ces personnes est qu’elles ont rarement reçu une éducation financière. L’école telle qu’on la connaît est plus prompte à enseigner le théorème de Thalès (très utile au quotidien) (non) que la gestion d’un budget personnel ou d’un foyer. Certaines familles, généralement issues des classes bourgeoises, possèdent d’excellentes connaissances en matière de gestion financière et les transmettent à leurs enfants, mais hélas, plus systématiquement à leurs fils qu’à leurs filles.

Du fait de l’éducation genrée, celle-là même qui transcende toutes les classes sociales, les femmes sont généralement tenues à l’écart des questions d’argent. On ne les pousse pas aussi souvent que leurs frères à poursuivre des études menant à des emplois lucratifs, même si ce point tend à changer. Plus globalement, on les conditionne dès le plus jeune âge à compter (haha) sur un homme pour gérer les finances d’un foyer. Enfin, dans la plupart des milieux, on leur assène que « l’argent ne fait pas le bonheur » et que faire du revenu un des critères de sélection dans le choix d’un partenaire est digne de la pire créature que la Terre ait jamais porté (pas le coronavirus, l’autre : la femme vénale).

En résumé : ne t’instruis pas trop. Ne fais pas de carrière brillante et rémunératrice mais travaille un peu quand même sinon tu es une paresseuse. Et surtout, fie toi à ton Prince Charmant pour ce qui est de l’argent, mais attention, sauras-tu éviter ce piège ? Seules les profiteuses discriminent à la solvabilité : une vraie lafâme, elle, aime son homme dans la richesse et dans la pauvreté.

Fuck l’amour beau et pur et déconnecté de toute réalité matérielle. Fuck l’indulgence et la complaisance envers les violences économiques, et le confort de vie sacrifié des femmes divorcées, des mères célibataires et de leurs enfants. Et fuck également le bon ton de ne pas trop regarder aux finances d’un homme avant de s’engager avec lui! Soyez exigeantes, soyez prévoyantes. Et pour cela, instruisez-vous et construisez vous-même votre indépendance.

 

I – Le savoir, c’est le pouvoir 

10 conseils pour optimiser ses finances (et protéger son indépendance)

1)Ne laissez pas dormir votre argent

Si vous avez un « excédent » d’argent (par rapport à ce dont vous avez besoin pour couvrir vos dépenses mensuelles), ne le laissez surtout pas dormir sur votre compte-courant. Non seulement il ne vous rapporte rien, mais le risque est également de tout perdre en cas de vol ou de fraude bancaire. Placez le plutôt sur un compte rémunéré, sachant que les PEL et autres Livret A ne rapportent quasiment plus rien. Un bon compromis est d’ouvrir une assurance-vie, plus rémunératrice. Attention : les fonds « débloqués » avant une période de 8 ans sont soumis à une taxation plus élevée.

Il est tout à fait possible d’ouvrir plusieurs comptes, par exemple un livret A où l’on dépose des fonds qui ont vocation à être disponibles tout de suite, et une assurance-vie où l’on dépose l’argent qu’on veut faire fructifier sur le long-terme. A noter que certains produits d’épargne, comme les assurances-vie, sont beaucoup plus intéressants dans les banques en ligne. Leur ouverture est en plus très aisée.

Enfin, si vous travaillez dans une grande entreprise, n’hésitez pas à regarder du côté des plans épargne groupe, souvent rémunérateurs. Et pourquoi ne pas ouvrir un Plan épargne en actions (PEA) ? Stop aux idées reçues : investir en bourse est accessible à tout le monde, et en plus, les performances obtenues par les femmes sont supérieures à celles des hommes

2) Eduquez-vous

Oui, pas facile quand les magazines féminins type Femme Actuelle et Cosmopolitan publient plus d’articles sur « comment épiler ses aisselles » que « comment gérer ses finances ». Mais n’hésitez pas à aller voir du côté des médias dits « masculins » ! (C’est malheureusement là où l’on parle gros sous). A ce titre, le fil Reddit consacré au budget et aux finances est une petite mine d’or.

Vous pouvez aussi consulter des sites (ou leur version papier) comme Capital, Challenges ou Le Revenu.

Enfin, si vous parlez anglais, n’hésitez pas à aller voir du côté des médias féminins américains, beaucoup plus détendus – et décomplexés – sur le sujet de l’argent. Refinery 29 est une très bonne ressource. 

3) N’écoutez pas votre banquier/votre banquière

Vous pensiez qu’il ou elle vous voulait du bien (ou au moins le bien de vos finances) ? Détrompez-vous. Les banquiers ne sont ni neutres ni désintéressés : ils doivent avant tout remplir des objectifs de vente. Faites plutôt vos recherches par vous-mêmes, et rappelez-vous que votre conseiller.e n’agit pas pour votre intérêt propre, mais pour celui de sa banque. Spéciale dédicace à cette conseillère de la Caisse d’Epargne qui a réussi à refourguer une assurance décès à mon frère alors âgé de 20 ans…

4) Economisez régulièrement

Bien évidemment, tout le monde ne peut pas le faire. Mais si votre budget vous permet de mettre un peu d’argent de côté, faites-en une priorité. Mettez en place un virement automatique tous les mois, de votre compte-courant au compte épargne de votre choix. Aucun montant n’est trop petit, d’autant que la régularité et les intérêts finissent par (littéralement) payer.

5) Surveillez votre budget

Merci, Captain Obvious ! me direz-vous. Mais lorsqu’on analyse ses comptes de manière précise, on se rend parfois compte qu’il est possible de réduire certaines dépenses. Avez-vous vraiment besoin d’aller chez Starbucks 2 fois par semaine ? D’acheter autant de produits tout faits au supermarché – beaucoup plus chers que les produits frais ? De dépenser autant d’argent chez H&M ? De continuer à souscrire cet abonnement pour une obscure plateforme de vidéos que vous n’utilisez qu’une fois par mois ? Bref, vous voyez l’idée : il y a toujours des moyens de faire des économies.

6) Optimisez votre budget avec des outils dédiés

Il existe de nombreux outils et applications pour vous aider à optimiser votre budget. Profitez-en ! Par exemple, prenez l’habitude de passer par Igraal ou EbuyClub lorsque vous faites des achats en ligne : vous récupérez ensuite un pourcentage du montant de vos achats. C’est particulièrement intéressant pour les gros achats type électroménager.

Pensez aussi à utiliser des applications d’épargne comme Birdycent, qui propose un système d’épargne automatique grâce à l’arrondi, ou Cashbee, qui vous permet de mettre facilement de l’argent de côté sur un compte rémunéré (2% les deux premiers mois, 0,6% ensuite). 

7) Ne pensez pas que les finances ne sont pas de votre ressort

Si vous vivez en couple, la tentation peut être grande de déléguer la question des finances à votre conjoint-e. Mais vous pourriez payer cher (de manière littérale) ce gain de confort en cas de séparation. Sans mettre le nez dans les comptes tous les matins, efforcez-vous de vous tenir régulièrement au courant des finances du foyer (si celles-ci sont communes). Le mot « finances » fait peur, peut-être encore plus que le mot « argent », car il a une connotation austère. Apprenez à ne plus le craindre et à voir vos finances pour ce qu’elles sont : un moyen de vivre, tout simplement.

8) Gardez un compte personnel

Ne mettez JAMAIS tout votre argent sur le compte commun que vous détenez avec votre conjoint-e. Sans argent propre, vous n’avez ni autonomie ni pouvoir. Gardez toujours un compte bancaire à votre nom.

9) Attention à la taxe rose

Par « taxe rose », je n’entends pas seulement la différence de prix entre les « produits pour femmes » et les « produits pour hommes » (vous savez, quand le pack de rasoirs roses coûte 50% plus cher que le pack de rasoirs gris). Je veux aussi parler de tous les produits inutiles que nous sommes, nous femmes, incitées à acheter à longueur de journée. Crèmes hydratantes pour les coudes, tisanes minceur à la poudre de perlimpinpin, 34e paire de chaussures à talons, sérums anti-rides infusés à la chair de baleine, gels anti-capitons… Il y a de grandes chances pour que vous n’ayez pas besoin de ces produits. Résister aux sirènes du marketing n’est pas facile, mais gardez en tête que l’industrie de la beauté ne veut pas votre bien… mais juste votre argent.

10) Apprenez à négocier

A diplôme et compétences strictement égales, les femmes touchent environ 10% de moins que les hommes. C’est pourquoi il est important de négocier son salaire. Ne vous lancez jamais dans une négociation sans avoir étudié les salaires de votre branche. Lorsque vous abordez le sujet, parlez en termes de fourchette : le bas de la fourchette est le montant minimum que vous accepteriez, et le haut de la fourchette votre montant idéal. Vous pouvez aussi négocier votre rémunération mensuelle – et non annuelle, comme le veut la tradition : par un tour de passe-passe psychologique, des chiffres moins élevés peuvent en effet influencer positivement votre interlocuteur… 

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2- La Communauté de l’anneau

Si vous devez un jour vous marier, il est de votre responsabilité d’assurer vos arrières afin d’éviter que cette union ne se transforme en noces funèbres.

Il est une option que je dois vous déconseiller absolument : c’est le régime de la communauté réduite aux acquêts (dit aussi régime de la communauté des biens). Même si les biens acquis avant le mariage vous appartiendront en propre, des ennuis apparaîtront tout de même en cas de divorce et vous pouvez vous retrouver lésée d’énormes sommes d’argent. Il se peut également que vous vous retrouviez contrainte de rembourser des dettes contractées par votre (ex) époux, puisque sous ce régime, les époux sont tenus solidairement au remboursement des créances.

Je ne peux que vous conseiller de consulter un juriste spécialisé dans le droit de la famille afin de bien connaître vos options en matière de contrat de mariage. Utilisez le droit afin de protéger vos intérêts. Ils passent avant tout. Il me semble important de souligner que si votre fiancé exprime sa désapprobation quant à ce projet, voire tente de vous forcer la main afin de mettre tous vos biens en commun, cela constitue un bon indicateur de qui il est vraiment. Un homme qui tient à vous et vous aime réellement voudra toujours ce qui est le meilleur pour vous. Il voudra que vous vous sentiez en sécurité, et que vous soyez réellement à l’abri. Une personne qui tenterait de s’opposer à votre volonté de conserver une certaine indépendance ainsi qu’une sécurité en cas de séparation pourrait ainsi ne pas être animée des meilleures intentions. La société est prompte à pointer du doigt les « femmes vénales » qui « épousent un porte-monnaie », les fameuses « michto » et autres veuves noires tout droit sorties de films hollywoodiens. A contrario, bien que les hommes qui profitent de leur conjointe financièrement et les exploitent sans vergogne sont légion, il n’existe étrangement pas de terme équivalent ni aussi dégradant et déshumanisant pour les désigner. Le fait qu’on ne parle pas de ces tristes personnages ne signifie pas qu’ils n’existent pas. Fuyez ceux que vous démasquez car ils ruineront votre vie, dans tous les sens du terme.

3 – Secret (money) Story

Beaucoup d’hommes ont une fâcheuse tendance à cacher leurs richesses afin de niquer le fisc verser la pension la moins élevée possible à leur future ex-épouse en cas de divorce ultérieur. Ils n’ont jamais de pitié pour nous : pourquoi devrions-nous avoir pitié d’eux ? Rendez-vous ce service : ayez pitié de vous-même et de vos éventuels enfants. Si guerre des sexes et guerre économique il y a, nous n’en sommes certainement pas les instigatrices, et nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes pour tirer notre épingle du jeu du patriarcat.

Ainsi, en plus de tous les conseils délivrés précédemment dans ce post, je conseille à toutes les femmes, même aux héritières d’une famille très riche ou à celles qui font leur vie aux côtés d’un multi-millionnaire, d’avoir toujours au moins un compte en banque top secret contenant une somme d’argent suffisante pour parer aux besoins les plus urgents en cas de problème, le mot-clé étant « secret ». Personne d’autre que vous ne doit connaître son existence. Cette réserve est un fond d’urgence en cas d’événement grave vous affectant vous et vous uniquement. Vous l’alimentez mais ne puisez jamais dedans. Vous l’entamez si et seulement si une catastrophe vous frappe et / ou que vous avez besoin de prendre la tangente. Cet argent servira à vous aider -ainsi que vos éventuels enfants à charge. Il n’est PAS là pour votre conjoint, ni pour vos autres proches. Je sais que le conditionnement des femmes de penser aux autres avant de penser à soi-même est bien ancré, et que cette idée peut faire tiquer nombre d’entre vous, mais c’est de bonne guerre. Ce compte en banque secret n’est pas une violence économique que vous perpétrez envers votre conjoint : c’est une soupape de sécurité.

Nous vivons dans une société où les femmes constituent 90% des victimes de violences conjugales et sexistes, et l’Etat est totalement défaillant dans la prévention et la répression des féminicides. Considérez ce fonds comme une assurance privée ultra-discrète. De toute façon, vous n’avez rien volé, vous ne privez pas votre foyer de cet argent, c’est le vôtre, vous l’avez gagné. Ce que vous en faites ne regarde personne. Vous ne pouvez pas savoir ce que l’avenir vous réserve, et mieux vaut prévenir que guérir. S’il s’avère que finalement ce fonds d’urgence vous est inutile, alors tant mieux, c’est que votre vie aura été relativement épargnée par nombre de troubles majeurs. Mais mieux vaut avoir cet argent et ne pas en avoir besoin, qu’avoir besoin de l’argent sans l’avoir.

Juliette. 

A lire également : un article éclairant sur les inégalités de patrimoine

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Une impossible quête de sens ?

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Le confinement nous pousse à faire face à nos choix de vie. Sont-ils vraiment ceux que nous voulions ? Sommes-nous égaux et égales face au destin, ou bien nos trajectoires sont-elles conditionnées… ?

 

En ces temps troublés, je vous ferais grâce de mon journal de confinement ainsi que de mes observations philosophiques sur la beauté du silence et les vertus réparatrices de la solitude (parce qu’on va arrêter de se mentir : s’il est des périodes propices au lyrisme, celle que nous traversons n’en est pas une). En revanche, j’ai pensé qu’il serait intéressant de se pencher sur la question du sens – celui que revêt nos vies, et auquel nous sommes aujourd’hui durement confronté-es.

Car cette crise, et le confinement qui en découle, nous oblige à prendre acte de certaines réalités. Des réalités que, jusqu’ici, nous n’avions pas vues… ou pas voulu voir.

Ainsi, nombre de personnes qui ont la chance de pouvoir télétravailler prennent soudain conscience que leur job n’est de toute évidence pas essentiel au fonctionnement de la société et se retrouvent à cligner des yeux devant leur écran, se demandant si envoyer des e-mails et assister à des réunions contribue vraiment à rendre le monde meilleur.  (Spoiler : non).

Les individus confinés à Paris se demandent pourquoi ils et elles restent dans une ville qui leur soutire un SMIC tous les mois pour vivre dans des conditions à peine salubres.

Les personnes coincées avec des enfants survoltés se demandent, entre ironie et effroi, ce qui les a poussées à se lancer dans la merveilleuse aventure de la parentalité.

Enfin, les couples forcés de passer 24h sur 24 ensemble commencent à se demander ce qui les a initialement attirés l’un chez l’autre, et pourquoi il ne se nourrit que de chips, et qu’est-ce que c’est que cet immonde jogging gris ?!

Cette période d’introspection forcée fera naître, sans aucun doute, des prises de conscience et des révolutions personnelles. Certain-e-s plaqueront rageusement leur bullshit job, tandis que d’autres s’empresseront de remplir les papiers du divorce une fois le confinement levé. Beaucoup réfléchiront à leurs aspirations post-crise, transi-es par l’idée que la vie ne tient bel et bien qu’à un fil. D’autres se poseront également la question des choix qu’ils ont fait jusqu’ici, tout aussi importante, sans doute, que celle de l’avenir.

Que disent nos choix de la société dans laquelle nous évoluons ? Les avons-nous vraiment fait en toute autonomie ? Les modèles que nous suivons veulent-ils vraiment notre épanouissement, ou ne sont-ils que l’expression d’une norme sociale rigide ? Autrement dit : qu’est-ce qui nous a mené-es jusqu’à notre situation actuelle, et en sommes nous satisfait-es ?

(Voilà. Prenez un papier, un crayon, et réfléchissez. De toute façon, vous n’avez que ça à faire).

Un papa, une maman, des enfants, et beaucoup d’emmerdements

Les discussions sur les effets pervers que pourrait avoir le confinement sur les femmes (charge mentale accrue, enfermement avec un conjoint violent, etc) m’ont également amenée à me demander pourquoi nous continuons à révérer le couple hétérosexuel et la famille censée allée avec, alors même qu’il n’est une garantie d’épanouissement pour personne. Il y a quelque chose d’absurde à vouloir faire d’un modèle le seul valable, alors même qu’il est pour de nombreuses personnes source de frustration, d’ennui, d’asservissement, voire pire : de violences.

Cette réflexion, je l’ai entamée en voyant fleurir les memes et autres vidéos « humoristiques » où l’on voit des hommes ironiser sur la cuisine de leur compagne (suggestion amicale : et s’ils faisaient eux-mêmes à bouffer ?), les kilos qu’elles prendront inévitablement après avoir englouti leur poids en Kinder Pingui, la pilosité néanderthalienne qu’elles arboreront à la fin du confinement, les engueulades et agacements du quotidien qui donnent envie de mettre la tête dans le four, le télétravail avec les enfants qui se transforme en épreuve du feu, l’envie de s’enfuir seul à l’autre bout du monde.

Si l’on comprend évidemment que cette situation fasse naître des tensions dans les familles, ou qu’elle exacerbe celles qui existaient déjà, on peut s’interroger sur la persistance de ce stéréotype de l’homme pris au piège de son foyer, martyrisé par une femme psychorigide et épuisé par des enfants qui exigent trop d’attention.

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Haha ! Qu’est-ce qu’on se marre 

Avec peut-être un soupçon de naïveté, on se demande : si tant d’hommes considèrent le couple – et plus globalement la famille – comme une prison, pourquoi continuent-ils à s’y jeter tête baissée ? (Les abonnés à la mauvaise foi répondront sans doute quelque chose comme : « on m’a forcé »)

Pourquoi le modèle de la famille hétéroparentale reste t-il glorifié – ceux qui s’y épanouissent le moins étant souvent ceux qui s’y accrochent le plus – alors même qu’elle échoue à garantir le confort, la sécurité, l’épanouissement et le bonheur de l’ensemble de ses membres ?

Tout cela me fait penser à cet ancien journaliste devenu skipper, parti conquérir sa nouvelle vie en mer juste après la naissance de son troisième enfant – laissant bien sûr à sa femme la charge de la vie domestique et familiale. Déçu par « le rythme métro-dodo-boulot », « appelé par l’océan », il a tout de même pris soin de se marier et de faire trois enfants avant de plaquer sa vie routinière – et d’hypothéquer sa maison, parce que quand même, pourquoi tout plaquer quand on peut aussi mettre sa famille dans la merde ?

Il est intéressant de constater l’existence de ce paradoxe selon lequel la constitution d’une famille constitue un signe de virilité et même une forme de légitimation sociale pour les hommes (l’ombre du chef de famille, quoique dépourvue de toute existence légale depuis 1970, rôde toujours au-dessus de nos têtes), tout en étant considérée comme un emmerdement, la fin des réjouissances, le début de la captivité, un truc pénible qui gêne aux entournures comme un foutu pull en laine.

Mais si les configurations familiales « classiques » échouent à satisfaire tant d’individus, pourquoi perpétuons-nous ce modèle avec insistance ?

S’il est une chose que nous apprennent les sketchs sur les emmerdements de la vie de couple et/ou de famille (outre que le sexisme se porte toujours bien), c’est qu’au fond, nous aurions été tout aussi (voire plus ?) heureux en suivant un autre modèle. Que les schémas que nous sommes habitué-es à suivre depuis la naissance ne sont pas l’oeuvre de notre libre-arbitre, mais celle d’une société qui s’occupe de désirer pour nous.

C’est ainsi que nous avançons dans la vie, cette procession de « suites logiques » comme disent certain-e-s avec une pointe de résignation dans la voix, couple cohabitant – mariage – enfants, comme par un automatisme essoufflé qui, des années plus tard, nous fera dire que rien de tout cela ne nous rend finalement heureux. Qu’autre chose était possible, que l’on n’a pas vu, ou plutôt pas été autorisé-e à voir.

Car dès l’enfance, nous sommes incité-es à envisager la vie comme une course de fond, une succession d’étapes et de cases à cocher pour acquérir ses galons d’adulte respectable. Le mariage et la vie de famille restent des étapes fondatrices, que les femmes sont socialisées à désirer plus que tout, tandis que les hommes s’y dirigent en traînant les pieds, comme contraints par une force extérieure – on leur répète bien assez tôt que l’amour, c’est un truc de meuf. 

Ironie de la situation, ce sont pourtant eux qui en bénéficient le plus, tant sur le plan de la santé physique que de la santé mentale. 

Les femmes, elles, restent les grandes perdantes du couple hétéro – a fortiori s’il y a des enfants.

La professeure de sciences politiques islandaise Anna G. Jonasdottir (citée par Emma dans sa dernière BD « Le pouvoir de l’amour »explique que les femmes sont éduquées à exprimer leur amour en prenant soin des autres (tout en sacrifiant leurs propres besoins), tandis que les hommes se nourrissent de l’amour et de l’attention de leur compagne pour conquérir le monde extérieur. Le couple, tout enfermant qu’il puisse être, leur est littéralement utile. (J’avais déjà abordé une partie de ce sujet ici). 

Mais en cette période de confinement, il n’y a plus de monde extérieur. La vie tourne autour du foyer, la seule fenêtre sur l’ailleurs consistant en un écran d’ordinateur, un téléphone et/ou un tour quotidien du pâté de maison. Il n’est plus possible de mettre à profit l’énergie dont on se nourrit dans son foyer pour la diriger vers l’extérieur. Plus possible, non plus, de s’adonner au présentéisme pour évacuer la corvée des tâches ménagères.

Beaucoup d’hommes comprennent – ou à tout le moins devraient comprendre – ce que vit leur compagne lorsque celle-ci ne travaille pas, ou bien est préposée à la vie domestique en dépit de son activité professionnelle. Un quotidien qui ressemble fort à un jour sans fin, où les miettes, la poussière et les tâches à accomplir réapparaissent chaque matin de manière inéluctable.

C’est là la nouveauté. Les empreintes dans lesquelles nous glissions nos pas ont été effacées ; les schémas que nous suivions d’un œil aveugle détricotés, et les mondes dans lesquels nous évoluions, soudain fusionnés. En ces temps confinés, les inégalités entre les hommes et les femmes ne souffrent plus d’excuses, parce que nous vivons désormais toutes et tous dans les mêmes sphères.

Tout repenser

Maintenant que nous avons du temps, ce temps dont nous sommes d’ordinaire si souvent privés, nous avons désormais toute latitude pour réfléchir à nos aspirations– ce que nous voulons, et non ce que la société veut pour nous.

A quoi rêvons-nous vraiment ? Quelle vie voulons-nous mener, et auprès de qui ? Le couple est-il vraiment le Graal, et avoir des enfants rend t-il nécessairement heureux ? Faut-il obligatoirement être marié-e et avoir des enfants pour être une famille ? Pourquoi le travail devrait-il nous faire souffrir ? Pourquoi la vie devrait être une épreuve dont il faut sortir vainqueur, et non la recherche, égoïste diront certains, profondément humaine rétorqueront les autres, de ce qui nous fait du bien ?

Et si nous profitions de cette crise pour tout foutre en l’air, dézinguer l’ancien monde avec sa course mortifère à la productivité, son aliénation à des jobs inutiles, ses schémas fondés sur des logiques de domination, ses modèles rigides et prétendument inexorables, ses pressions à se conformer à une norme délétère ?

Dans une puissante lettre écrite pour France Inter, l’écrivaine Annie Ernaux, s’adressant directement au président de la République, plaidait pour l’avènement d’un nouveau monde :

« […] C’est un temps propice aux remises en cause. Un temps pour désirer un nouveau monde. Pas le vôtre ! Pas celui où les décideurs et financiers reprennent déjà sans pudeur l’antienne du « travailler plus », jusqu’à 60 heures par semaine. Nous sommes nombreux à ne plus vouloir d’un monde dont l’épidémie révèle les inégalités criantes, nombreux à vouloir au contraire un monde où les besoins essentiels, se nourrir sainement, se soigner, se loger, s’éduquer, se cultiver soient garantis à tous, un monde dont les solidarités actuelles montrent, justement, la possibilité. »

Ce monde-là, nous pouvons faire plus que le rêver.

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Backlash : l’inévitable retour de bâton

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Alors que les coutures du vieux monde craquellent de partout, et que ses habitants s’accrochent avec désespoir à leur trône branlant (en décernant des Césars à un pédophile multirécidiviste, par exemple), les femmes qui appellent de leurs vœux un monde plus égalitaire, plus respirable et plus ouvert ne peuvent constater qu’une chose : leurs revendications font peur.

Plus que la domination masculine, plus que le viol, plus que l’abus de pouvoir.

A chaque avancée féministe, puisque c’est de cela qu’il s’agit, certains hommes (mais aussi certaines femmes) ruent dans les brancards, affolés par la perspective de devoir abandonner leur position de dominants, leurs privilèges indus, leurs fantasmes de puissance.

C’est ce qu’on appelle le backlash (ou retour de bâton en bon français). Dans son ouvrage éponyme, paru en 1991, l’autrice Susan Faludi écrivait qu’il s’agit d’un phénomène récurrent, qui « revient à chaque fois que les femmes commencent à progresser vers l’égalité, un gel apparemment inévitable des brèves floraisons du féminisme ». A cette époque, les droits des femmes subissaient une contre-offensive visant à faire croire que l’égalité avait déjà été atteinte et que « le chemin qui conduit les femmes vers les sommets ne fait que les précipiter, en réalité, au fond de l’abîme ». 

Parce qu’ils ne supportent pas l’idée d’un monde non polarisé, non fondé sur des logiques de domination (hommes/femmes, forts/faibles…), les tenant-es de l’ordre ancien n’hésitent pas à sortir les larmes de crocodile et à dégainer une rhétorique qui vise à museler les ardeurs égalitaires des femmes. On le verra, les arguments et éléments de langage auxquels ils recourent sont les mêmes depuis des décennies : consubstantiels à l’émergence du féminisme, ils n’ont jamais changé.

« On est en train de détruire l’amour et les relations hommes/femmes !

C’est la famille qu’on assassine !

Les hommes sont perdus, dépossédés d’eux-mêmes !

On ne peut plus rien dire ! »

La rhétorique anti-féministe est solidement ancrée ; elle ne varie pas d’une époque à une autre. De tous temps, les femmes aspirant à l’égalité ont été accusées de vouloir détruire les hommes, la famille, l’amour, le sexe, la paix  dans le monde (sacré pouvoir qu’on leur confie là). Qu’elles demandent le droit de vote ou le droit de pouvoir avorter, elles ont à chaque fois été accusées de nourrir des velléités de vengeance et de destruction.

La citation de l’évangéliste américain Pat Robertson, en 1992, est à cet égard devenue culte : « Le féminisme est un mouvement politique socialiste et anti-famille, qui encourage les femmes à quitter leurs maris, à tuer leurs enfants, à pratiquer la sorcellerie, à détruire le capitalisme et devenir lesbiennes ».

N’oublions pas que les droits qui nous paraissent « normaux », voire évidents aujourd’hui – voter, disposer de son propre compte en banque, pouvoir travailler sans l’accord d’un quelconque chaperon, avoir librement accès à la contraception – étaient considérés il y a quelques décennies comme une monstruosité, une défiance à l’ordre (supposément) naturel, une menace pour la société tout entière. Les affiches de propagande qui émaillent l’article en sont le douloureux témoin.

Les droits que les femmes s’acharnent désormais à conquérir – le droit de ne pas subir de violences sexistes et sexuelles, de ne pas être harcelée au travail, d’être payée autant que les hommes, d’avoir accès aux mêmes postes que les hommes, etc – se voient opposer la même résistance que celle qui avait cours autrefois pour le droit de vote, le droit d’avorter, le droit de travailler, etc.

L’Histoire se répète inlassablement ; le retour de bâton est toujours fidèle au rendez-vous.

Voyons alors, au travers des « arguments » les plus couramment usités, comment les femmes (et le féminisme en général) deviennent des boucs émissaires dès lors qu’elles commencent à revendiquer leurs droits.

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Où l’on apprend que le patriarcat est un « fantasme », que préférer le foot féminin est une tare, et où l’on ressort l’argument made in 18e siècle de la folie. 

1) LE FÉMINISME DÉTRUIT LA FAMILLE

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Selon cette affiche de propagande américaine contre le suffrage féminin, le droit de vote des femmes serait un « danger » pour le foyer, le commerce et l’emploi des hommes. Pire qu’une épidémie mondiale, en somme. Les antiféministes ont décidément le sens de la mesure

Néanmoins, il est certain que les idéaux patriarcaux d’une famille centrée sur un chef qui détient les cordons de la bourse et l’autorité (ce qui va généralement de pair), et dans laquelle la femme est assimilée aux enfants qu’elle met au monde avec la régularité d’un métronome, est plus que menacée par les revendications féministes. Mais peut-on vraiment regretter la disparition progressive de cette configuration… ?

(Question purement rhétorique. Enfin, j’espère).

Dans « The feminine mystique », paru en 1963, l’autrice américaine Betty Friedan évoquait ces foyers de banlieue que la publicité et la propagande post-Seconde Guerre Mondiale cherchaient à faire apparaître comme éminemment désirables, et dans lesquels se mouraient des millions de mères au foyer désœuvrées, shootées aux médicaments et à l’ennui. La destruction de ces poches de désespoir, où l’épouse n’était dans la plupart des cas qu’une ménagère interchangeable, me paraît être l’une des meilleures choses qui soit arrivée au 20 siècle.

A titre personnel, je remercie les combats féministes sans lesquels j’aurais probablement été condamnée à la même vie que ma grand-mère – mariée à 19 ans, mère de trois enfants à 21 ans, un avortement illégal qui a failli la tuer, et les murs de la cuisine pour seul horizon.

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Et rappelons à tous ceux qui geignent que le féminisme « éloigne les femmes de leur famille et/ou de leurs enfants », qu’il leur permet simplement de pouvoir choisir la vie qu’elles veulent mener. Le pack « mari et enfants » n’étant aucunement indispensable au bonheur, il se peut que parfois celui-ci passe à la trappe (encore plus fou : il se peut que certaines femmes ne soient pas hétérosexuelles). De plus, une famille se construit à deux et la démission des hommes en matière domestique et parentale n’est désormais plus considérée comme « naturelle », mais comme une carence. On ne peut que se réjouir que les conjoints et pères fictifs reçoivent de moins en moins d’indulgence.

Et pour cause : on sait désormais que l’absence des pères produit des effets négatifs sur le développement des enfants, mais aussi que les enfants dont les parents sont tous deux actifs sont plus heureux et réussissent mieux que les enfants dont la mère ne travaille pas. 

Oh, et les couples dans lesquels les deux membres se partagent équitablement les tâches sont les plus heureux – bonus non négligeable, ils ont aussi la vie sexuelle la plus épanouie.

Bref : si quelque chose détruit les familles (et l’amour en général), c’est surtout le système patriarcal. 

 

2) LE FÉMINISME DÉTRUIT LES RELATIONS ENTRE LES FEMMES ET LES HOMMES 

C’est l’argument classique par excellence, qui revient dans la bouche des antiféministes avec la même constance que la gastro-entérite au mois de décembre. Est généralement suivi par : « aux États-Unis, on ne peut plus prendre l’ascenseur avec une femme ! » (spoiler : c’est un mythe. Laissez les ascenseurs en dehors de tout ça).

Cet argument est d’autant plus énigmatique qu’il est souvent employé lors des discussions sur les violences faites aux femmes, comme si l’amour et la violence avaient quelque chose à voir l’un avec l’autre.

Ne nous leurrons pas : il ne s’agit ni plus ni moins que d’une tentative de faire taire les femmes, parce qu’on se sent concerné et/ou parce qu’on craint de perdre d’antiques privilèges fondateurs de la masculinité traditionnelle.

On peut s’interroger sur le fait que beaucoup d’hommes ne se sentent pleins et entiers que par l’exercice de leur domination, envisagée comme une démonstration de virilité. Je vous renvoie vers cet article sur la masculinité toxique, qui explique comment la masculinité s’appréhende et se construit en tant qu’outil de pouvoir.

Quoi qu’il en soit, les rapports femmes-hommes sont bien plus menacés par les violences que commettent les hommes sur les femmes que par la dénonciation de celles-ci. Notre indignation devrait plutôt se diriger vers l’incurie de la justice, qui transforme les victimes en coupables et punit un seul violeur (dénoncé) sur dix. 

Je ne sais pas vous, mais un monde sans domination ni violences me paraît bien plus propice à l’amour et au sexe, et plus largement aux rapports (fraternels, amicaux…) entre les femmes et les hommes.

 

 

3) LES HOMMES SONT EN CRISE A CAUSE DES REVENDICATIONS DES FEMMES

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Pour les antiféministes, les femmes ne revendiqueraient pas seulement l’égalité et la possibilité de choisir pour elles-mêmes : elles voudraient aussi prendre la place des hommes. Ce raisonnement sous-entend que les hommes et les femmes disposent d’une essence propre, d’une place spécifique et immuable qui rendrait impossible le « mélange » des genres tels qu’ils sont codifiés. 

Parce que les hommes représentent la norme dans l’inconscient collectif, le fait que les femmes manifestent le désir d’obtenir les mêmes droits – et donc de se placer au centre à leur tour – apparaît comme une défiance. Cela entraînerait de facto un brouillage des frontières qui remet en question l’ordre social tel qu’ils le conçoivent : un changement de paradigme insupportable.

Selon cette grille de lecture, les femmes ne réclament donc pas la possibilité d’être des sujets de droit : elles veulent devenir des hommes.

Les hommes se féminisent !

Les femmes se transforment en hommes !

Éjectés de leur trône, désormais inaptes à dominer, les hommes perdent leur raison d’être. L’égalité devient une menace parce qu’elle attente aux fondations mêmes de leur identité. S’ils ne peuvent plus se prévaloir d’une quelconque supériorité, qui sont-ils réellement, et à quoi servent-ils ? S’il n’y a pas de « place » attitrée pour chaque sexe, alors les fondations sur lesquelles leur vie s’est construite ne seraient-elles finalement que des mensonges ?

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Comme le démontre brillamment l’autrice Olivia Gazalé dans son ouvrage « Le mythe de la virilité », l’argument de la crise de la masculinité existe depuis des siècles. C’est une antienne bien connue, qu’on entend depuis l’époque de la Rome antique et qui a fait entendre son chant plaintif aussi bien à l’époque de la Révolution de 1789 que dans l’entre-deux guerres et les États-Unis des années 1950 – et dans le monde occidental au XXIe siècle, donc.

Si le malaise masculin existe, il est surtout l’illustration d’une impossibilité, pour certains hommes de décorréler la masculinité de la domination sur les femmes. Maintenant que la virilité n’est plus (systématiquement) synonyme de supériorité ni de privilèges, quelle place les hommes doivent-ils occuper ?

La réponse devrait être simple (celles qu’ils veulent), mais dans un monde où tout est normé, structuré, hiérarchisé, elle se heurte à de nombreuses résistances.

 

4) L’AVORTEMENT VA ETRE UTILISÉ COMME UN MOYEN DE CONTRACEPTION (OU : LES FEMMES SONT TROP STUPIDES POUR FAIRE UNE UTILISATION RATIONNELLE DE LEURS DROITS)

 

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Irrationnelles, irresponsables (oserais-je ajouter le désormais célèbre hystériques ?), les femmes ont longtemps été affublées des pires maux, censés justifier leur mise à l’écart de la vie publique.

A cet égard, la légalisation de l’avortement menacerait directement la société, puisque les femmes se transformeraient soudain en « tueuses d’enfants » (une activité sympa à caler le week-end, entre la piscine et le ciné) et utiliseraient la pilule abortive comme on gobe des Smarties.

Cet argument laborieux ne cache en réalité que la volonté de ceux qui l’emploient de contrôler la sexualité des femmes, et donc d’entraver l’autonomie de ces dernières.

Le corps féminin a en effet de tous temps été utilisé comme un outil d’asservissement par les maternités consécutives, le viol comme arme de guerre, ou encore l’impossibilité d’avorter dans de bonnes conditions sanitaires.

Si l’on regarde les chiffres, on constate que la tendance du nombre d’avortements est toujours la même, quel que soit le seuil retenu après une baisse de la fréquence des avortements au début des années 1980, les chiffres sont désormais stables. 

En France, depuis le début des années 2000, le nombre d’IVG est compris entre 215 000 et 230 000 chaque année. Avant la loi Veil de 1975, le nombre d’IVG était estimé à plus de 200 000 chaque année (difficile néanmoins d’en faire une estimation exacte, faute de données officielles). Il a donc peu varié. Mais une chose est sûre : que l’IVG soit illégale ou autorisée, les femmes ne cessent jamais d’avorter parce qu’un accident est vite arrivé, parce que le risque 0 n’existe pas, parce qu’aucun moyen de contraception n’est entièrement fiable. Pénaliser l’avortement n’a donc aucun effet, si ce n’est celui de mettre les femmes en danger.

Par ailleurs, c’est avoir une vision bien fantasmée de l’avortement que de croire qu’il peut être utilisé comme un « moyen de contraception ». D’abord, la contraception vise à rendre les rapports sexuels inféconds, et non à interrompre une grossesse déjà engagée. Ensuite, subir une IVG n’a rien d’une balade de santé : c’est une procédure qui nécessite de se rendre à l’hôpital, et qui est souvent douloureuse. A moins d’être complètement maso, aucune raison, donc, d’utiliser l’avortement comme un « moyen de contraception »… 

Il est intéressant de noter que les opposants à la légalisation de la contraception (eh oui : la contraception a été interdite jusqu’en 1967) utilisaient les mêmes arguments, arguant qu’une contraception en libre accès transformerait le pays en baisodrome géant. « Nous n’allons pas sacrifier la France à la bagatelle », tonnait alors le général de Gaulle. Plus de 50 ans plus tard, force est de constater que le pays n’a pas irrémédiablement sombré dans la luxure et la débauche, mais que la légalisation de la contraception a permis aux femmes – et aux couples en général – de choisir si et quand elles auraient des enfants. Et ça, c’est un progrès.

 

5 ) LE FÉMINISME REND LES FEMMES MALHEUREUSES (ET MOCHES, ET SEULES, ET STÉRILES)

 

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Des femmes libérées… mais à quel prix ?

C’est l’antienne préférée des médias conservateurs, qui s’entêtent à nous faire croire qu’il est impossible d’être à la fois indépendante, épanouie dans son travail et heureuse dans son couple (si on l’est en couple, ce qui n’est pas un gage de bien-être pour les femmes hétérosexuelles).

Comme si le fait d’être une femme « libre » venait nécessairement avec un prix à payer – une sorte de punition, version soft du bûcher des sorcières.

Dans les années 1980, le backlash antiféministe s’est cristallisé sur le célibat des femmes, conséquence supposée de leur quête d’indépendance. De nombreux médias se sont emparé du sujet, titrant en couverture : « La plupart des femmes célibataires de plus de 35 ans peuvent oublier le mariage » (People Magazine) ou encore « Les femmes de 40 ans ont plus de chances de mourir dans une attaque terroriste que de se marier » (Newsweek). Bien entendu, ce célibat serait source d’infinies souffrances, puisque le mariage est la seule et unique aspiration des femmes.

Depuis, les réacs ont refourbi leurs armes, probablement conscients du ridicule de leurs allégations. Mais les articles sur les femmes « surdiplômées et célibataires » ou sur les « difficultés d’être une femme indépendante » continuent de fleurir, semant l’air de rien un délicat vent de panique dans la population féminine. Le message sous-jacent est toujours le même : surtout, ne faites pas trop d’études et ne soyez pas trop intelligente, ou vous risqueriez de passer à côté de votre destin naturel. Surtout, assurez-vous de ne pas trop repousser vos projets de mariage et de maternité (et c’est là que l’horloge biologique, concept inventé dans les années 1980, entre en scène). 

Il y a quelques décennies, de nombreuses affiches de propagande dépeignaient les suffragettes comme des monstres ambulants. « Voulez-vous que les femmes deviennent comme ça ? » interroge cette affiche allemande contre le vote féminin, sur laquelle on peut voir une sorte de créature mi-femme mi-épouvantail. Le féminisme n’aurait pas seulement la faculté de détruire les foyers et d’affaiblir les hommes : il rendrait également les femmes particulièrement repoussantes.

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Au début du 20e siècle, les théories en vogue affirmaient qu’un effort mental trop intense représentait un danger pour la fertilité des femmes. Le vote risquait donc d’atrophier leurs ovaires… et de les rendre stériles.

De nos jours, on ne peut que rire de cette théorie consternante ; cependant, l’idée que le féminisme serait nocif pour les femmes, qu’il rendrait au choix infertiles, laides, malheureuses ou célibataires à vie – voire tout ça en même temps – infuse encore notre inconscient collectif.

L’assimilation des femmes indépendantes aux sorcières ne date évidemment pas d’hier. On sait que des milliers de femmes ont été brûlées à la Renaissance pour avoir manifesté des velléités d’indépendance, qu’il s’agisse de s’affranchir du mariage et de la maternité, ou d’empiéter sur le territoire professionnel des hommes.

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Qu’on les accuse de manger leurs enfants, de pratiquer la sorcellerie, de détruire la cellule familiale, de fragiliser les hommes ou n’importe quelle autre allégation fantaisiste, les féministes portent en tout cas de lourdes responsabilités sur leurs épaules.

Dommage, car l’autonomie des femmes a de réelles vertus (ah, écrire cette phrase en 2020...). On peut notamment évoquer le fait que plus les entreprises comptent de femmes dans leurs instances de direction, et plus elles sont performantes, que les femmes non mariées et sans enfants sont les plus heureuses, et que les femmes diplômées divorcent moins que les autres. 

Si les créateurs de ces jolies affiches avaient su tout ça...

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La journaliste et autrice Benoîte Groult le rappelait très justement : le féminisme n’existe qu’en réaction à la misogynie. Il n’existe pas en soi ; il n’est ni hors sol, ni décorrélé de tout contexte. La « folie » et l’agressivité qu’on prête aux féministes n’est que l’expression d’une peur, celle des hommes de devoir abandonner leurs privilèges. Cela a toujours été ainsi, en 1890 comme en 2020.

A nous, alors, de nous souvenir de cette phrase de Simone de Beauvoir : « N’oubliez jamais qu’il suffira d’une crise politique, économique ou religieuse pour que les droits des femmes soient remis en question. Ces droits ne sont jamais acquis. Vous devrez rester vigilantes votre vie durant ».

Elle est plus que jamais d’actualité. 

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Quel est le problème avec l’âge des femmes ?

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L’âge chez un homme est considéré comme un gage d’expérience ; chez une femme, il est une faute de goût.

 

Avez-vous regardé « Objectif 10 ans de moins », diffusée sur M6, une nouvelle émission qui se propose de rajeunir de dix ans (rien que ça) des femmes qui « font plus que leur âge » ?

Soins dentaires, injections, rééquilibrage alimentaire, maquillage, coiffure, relooking vestimentaire… Tous les moyens sont bons pour les aider à paraître plus jeunes, Graal absolu d’une société qui n’admet l’existence des femmes que si celles-ci sont jeunes et désirables, ou du moins tentent de le rester.

Au début de l’émission, les candidates se présentent devant un panel d’inconnu.es, lesquel.les ont la lourde tâche de déterminer leur âge en fonction de l’apparence qu’elles arborent. Bien évidemment, le panel leur donne à chaque fois 10 voire 15 ans de plus que leur âge réel (sinon c’est pas drôle), et les commentaires vont bon train sur leur physique « négligé », leur peau « relâchée », leur apparence « fatiguée ». Derrière sa télé, on s’interroge : ces candidates livrées en pâture au regard d’autrui ont-elles vraiment un problème avec l’inadéquation supposée entre leur âge et leur apparence, ou bien subissent-elles avant tout le regard inquisiteur que pose la société sur elles ? Quoi qu’il en soit, l’humiliation du procédé est réelle.

Face à une femme dont les cheveux commencent à grisonner, un homme s’exclame : « Ses cheveux blancs, je trouve que ça fait négligé ! » Le fait qu’il ait lui-même les cheveux gris ne semble pas lui venir à l’esprit.

C’est que le patriarcat confère d’invisibles privilèges, dont celui de reprocher à une femme un trait physique qu’on arbore soi-même.

*

Le vieillissement est inéluctable et universel : c’est l’une des seules certitudes inhérentes à la vie humaine. Pourtant, la société voudrait nous faire croire qu’il ne concerne que les femmes.

Celles-ci seraient les seules à voir leur peau se relâcher, leurs cheveux blanchir, leurs rides se creuser, leur apparence se modifier, et leur désirabilité décliner en conséquence – puisque seule la jeunesse est désirable.

Ces signes de vieillissement seraient entachés d’une connotation négative, et c’est pourquoi elles devraient lutter contre, voire en concevoir un rejet violent (les pratiques comme la chirurgie esthétique en étant l’émanation suprême).

Au-delà des modifications de l’apparence, le fait de prendre de l’âge serait un problème de femmes. Pour elles, vieillir serait une disgrâce ; un objet de honte et d’inconfort. Le vieillissement ne serait pas seulement un fait biologique, mais aussi un coup d’arrêt – la fin d’un règne, la fin des possibles, l’extinction de l’identité sociale. C’est pourquoi les « vieilles » sont incitées à se retirer du monde, comme des invitées devenues soudain indésirables.

Les femmes vieillissent mal ! Les cheveux blancs ne sont pas esthétiques ! Le corps des femmes de 50 ans n’est pas extraordinaire du tout ! (on se souvient de la sortie de Yann Moix) Il faut arrêter de montrer ses jambes à partir d’un certain âge ! On ne demande pas son âge à une femme !

Et les hommes, dans tout ça ? Eh bien, de la même manière qu’ils n’ont pas de corps, les hommes n’ont pas d’âge. Ils sont d’ailleurs absents de l’émission susmentionnée, à l’exception de quelques « jurés » chargés d’estimer l’âge des candidates…

Par conséquent, personne ne leur reprochera de ne pas « s’entretenir », ni de continuer à présenter des émissions de télé alors qu’ils ont largement passé l’âge de la retraite,

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Je ne vise PERSONNE.

ni de s’afficher avec des poches sous les yeux et des rides sur le front, ni de porter des marcels exhibant leur ventre mou et leurs bras lâches, ni de choisir des compagnes de 25 ans lorsque eux-mêmes en ont 55, ni enfin de devenir père à 70 ans bien tassés, comme Mick Jagger ou Gérard Darmon (imaginez, si cela était biologiquement possible, les réactions envers une femme enceinte du même âge ?).

A côté, les femmes vivent dans la peur de prendre de l’âge – et cette peur commence ridiculement tôt. Elles ont intégré que plus elles vieillissent et moins elles sont convoitables, voire dignes d’intérêt, la menace de l’invisibilité planant au-dessus de leur tête comme un oiseau de malheur.
De tous temps, les hommes se sont appliqués à expliquer aux femmes à quel point le vieillissement leur allait mal – contrairement à eux qui, Dieu soit loué, sont universellement préservés des effets cruels du temps – et à quel point elles perdaient en intérêt au fil des ans.

Qui n’a jamais étudié, à l’école, le fameux poème de Pierre de Ronsard ?

[…]
Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que votre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez votre jeunesse :
Comme à cette fleur, la vieillesse
Fera tenir votre beauté.

 

Une si précieuse jeunesse

La jeunesse féminine est donc exaltée, notamment parce qu’elle est synonyme de vulnérabilité – et donc de possibilités accrues, pour les hommes, d’asseoir leur domination.

« Une fille très jeune est plutôt gentille, même si elle devient très très vite hystérique et aussi folle que quand elle sera plus âgée » se désolait l’écrivain Gabriel Matzneff, dont on connaît désormais les « penchants » pédocriminels.

« J’aime les filles jusqu’à 17-18 ans. Après, je commence à me méfier » déplorait quant à lui Claude François. […] Après 18 ans, je me méfie parce que les filles commencent à réfléchir, elles ne sont plus naturelles. »

Elles commencent à réfléchir (quelle horreur !) : tout, en réalité, est contenu dans cette phrase. L’assurance, la connaissance de soi que l’expérience permet : voilà qui déplaît tant aux mâles (qui se veulent) dominateurs. Lorsque l’autre s’affirme, ils ne sont plus rien.

*

Une étude américaine sur la séduction en ligne a montré que si les hommes gagnent en attractivité avec l’âge (leur apogée se situant aux alentours de 50 ans), les femmes atteignent le paroxysme de leur attractivité à l’âge de 18 ans... avant que celle-ci ne décline année après année. D’ailleurs, les hommes âgés entre 22 et 30 ans recherchent presque exclusivement des femmes plus jeunes qu’eux sur les sites de rencontre, selon une autre enquête menée par le site OKCupid.

Flippant ? Oui, mais guère étonnant dans une société où les modèles culturels représentent presque exclusivement des couples composés d’un homme plus âgé et d’une femme plus jeune, et où la jeunesse des femmes a été érigée comme une condition de leur désirabilité – et leur désirabilité, comme une fonction sociale.

Ainsi, la vie des femmes semble se dérouler selon une temporalité toute spécifique, qui se découpe par paliers : la jeunesse (de 0 à 25 ans), la semi-jeunesse un peu bâtarde (de 25 à 35 ans), l’âge mur (35-45 ans), puis la vieillesse (de 45 ans à la mort, en gros). Ce qui fait beaucoup de temps passé à être vieille, vous en conviendrez.

Alors, les femmes sont constamment incitées à se dépêcher ; à inscrire leurs actions dans le cadre d’une fenêtre temporelle stricte (particulièrement lorsque cela concerne la sphère domestique : trouver un partenaire stable, se marier, avoir des enfants…) ; à surveiller leur âge comme si celui-ci risquait de leur échapper. Parce que « l’horloge biologique » tourne, parce que les hommes intéressants partent trop vite, parce qu’elles seront ensuite trop vieilles pour ceci ou cela, elles regardent les aiguilles tourner avec angoisse, pressées comme des citrons par une société qui exècre leur indépendance d’esprit et de corps.

Ironie suprême : les femmes ont beau avoir une espérance de vie supérieure à celle des hommes, on ne cesse de leur faire croire qu’elles ont moins de temps devant elles.

Un paradoxe que l’on retrouve dans l’existence des sheng nu (littéralement « celles qui restent », ou « celles dont on ne veut plus »), ces femmes célibataires que la société chinoise méprise parce qu’elles ont échoué à se marier dans un temps imparti. Le terme – sans équivalent masculin ! – est d’ailleurs officiellement inscrit dans le lexique du gouvernement, et défini comme « toute femme célibataire de plus de 27 ans » (sic).

Si, en France, cette aberration n’est évidemment pas institutionnalisée, la stigmatisation du célibat féminin – surtout à partir d’un certain âge – est une réalité partagée.

 

Les Invisibles : quand les femmes disparaissent

Une fois la jeunesse passée, point de salut ?

Dans de nombreuses industries, en tout cas, l’invisibilisation des femmes de plus de 50 ans demeure quasi-systématique. Exemple classique : les médias, et plus particulièrement la télévision. Où sont en effet les équivalents féminins de Michel Drucker, Jean-Pierre Pernaut, Jean-Jacques Bourdin ? (j’aurais pu citer Claire Chazal, si elle ne s’était pas fait évincer par TF1 à l’âge canonique de 58 ans…) Cantonnées à la météo ou condamnées à jouer les chroniqueuses, les femmes dites « mûres » se font discrètes sur le petit écran.

La réalité n’est-elle pas qu’on les écarte de la scène parce qu’elles portent moins bien la jupe pailletée et le décolleté plongeant qu’une femme de 30 ans ? Parce que le désir qu’elles provoquent est la raison première de leur présence à l’écran, avant même leurs compétences de journaliste et/ou présentatrice ? Parce que les décideurs des chaînes de télévision sont des hommes (de plus de… 50 ans), qui procèdent avant tout en fonction de leurs fantasmes ?

Au cinéma, la situation est encore plus critique. Les jeunes actrices sont fétichisées, portées aux nues entre 20 et 25 ans, avant de laisser la place à leurs plus jeunes sœurs. Le cimetière du cinéma est plein de ces jeunes espoirs féminins ayant trop tôt disparu, abruptement remplacées par de nouvelles sensations plus jeunes, plus lisses et plus aptes à flatter l’implacable regard masculin.

Quant aux femmes plus âgées, elles se font rares sur le grand écran. Sur l’ensemble des films français de 2015, seuls 8 % des rôles ont été attribués à des comédiennes de plus de 50 ans. En 2016, c’était 6 %.

 

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Un magazine pour les femmes de 50 ans et plus, incarné par des mannequins moitié moins âgées

 

Inculquer la peur de l’âge

La presse féminine inculque aux femmes qui la lisent deux grandes peurs : celle de grossir, et celle de vieillir. Pour cela, elle utilise deux principaux marronniers : le numéro spécial régime, et le numéro spécial anti-âge.

Ce dernier distille ses conseils – d’un ton à la fois docte et compassionnel – aux apprenties vieilles peaux, les incitant à corriger leur ovale (relâché), à muscler leurs bras (désagréablement fripés), à dépenser l’argent qu’elles n’ont pas dans des injections (qui les feront ressembler à des cyborgs, mais là n’est pas la question), à tester la cryolipolyse pour réduire leurs bourrelets, à colorer leurs cheveux blancs et à troquer la mini-jupe pour un accoutrement plus adapté à leur nouvelle condition de femme dite « mûre ».

Ce qui n’empêchera pas ces mêmes magazines de publier, une semaine plus tard, un article pour les enjoindre à se libérer de leurs complexes. Injonctions contradictoires, vous avez dit ?

En 2015, le marché de « l’anti-âge » était estimé à 291 milliards de dollars, dont 5 milliards pour la seule médecine esthétique. Aujourd’hui, signe d’un évident malaise dans la société, ce sont les moins de 35 ans qui ont le plus recours aux injections.

C’est que la peur du vieillissement est inculquée très tôt aux femmes, dès qu’elles ont, en réalité, suffisamment de pouvoir d’achat pour acquérir les produits proposés par l’industrie cosmétique. Une étude sur le rapport des femmes à la beauté menée en 2014 a ainsi montré que 4 femmes sur 10 déclarent avoir peur de vieillir. Et seules 23% d’entre elles déclarent se sentir belles régulièrement (27% des 18-24 ans, pour seulement 11% des 65 ans et plus).

Plus les femmes prennent de l’âge, plus le rapport qu’elles entretiennent avec leur apparence se complique. Rien d’étonnant, alors, à ce que de plus en plus de jeunes femmes décident d’anticiper ce qu’on leur présente comme les « effets pervers du temps », et de passer sur le billard le plus tôt possible.

Les effets de cette course (perdue) contre le temps sont particulièrement visibles à Hollywood, où les actrices affichent des visages figés, ruinés par le Botox, victimes d’une infernale pression qui leur interdit de vieillir.

 

Reprendre le pouvoir

Ce n’est donc pas une surprise si les femmes ont intériorisé le caractère supposément ingrat de la non-jeunesse. Nombre d’entre elles sont passées maîtres dans l’art de blaguer sur leur âge, même quand celui-ci n’a rien d’avancé (« à mon grand âge », « je sais bien que je ne suis plus comestible, mais… », « quand j’étais jeune, au temps des dinosaures… ). Manière de désamorcer ce qu’elles perçoivent comme une bombe potentielle, ou volonté de s’excuser d’exister dans une société qui porte aux nues la jeunesse féminine ?

D’autres encore font mine de s’offusquer qu’on veuille connaître leur date de naissance, en vertu d’une règle ancestrale – pourtant empreinte de sexisme – selon laquelle on ne demande pas son âge à une femme. Pensant agir par coquetterie, elles renforcent ainsi le tabou existant.

En France, une femme majeure sur deux a plus de 50 ans. Voulons-nous vraiment leur faire croire qu’elles constituent une minorité ? Voulons-nous vraiment leur dire qu’elles devraient avoir honte ?

A force de louvoyer, de cacher notre âge ou de le tourner en dérision, mais aussi de vouloir absolument paraître « plus jeune », nous faisons de l’âge un critère non seulement de désirabilité, mais aussi de légitimité sociale. Nous renforçons le jeunisme ambiant, particulièrement dévastateur pour les femmes. Nous jetons le discrédit sur nous-mêmes, invisibilisant nos propres existences, comme si la société ne s’en chargeait déjà pas toute seule.

J’ai rarement vu des hommes s’excuser de leur âge ou en concevoir de l’embarras. Preuve que ce qui est en jeu relève avant tout d’une construction sociale…

Alors, c’est vrai, la société patriarcale ne semble pas prête à abandonner ses fantasmes de jeunesse féminine – ne serait-ce que parce qu’ils sont un vecteur de soumission très efficace. Mais la façon dont nous y réagissons a son importance.

L’arbitraire des diktats sexistes n’engage que celles et ceux qui y croient. Et l’âge n’est un obstacle – au désir, au bonheur, aux possibles, à la beauté – que si nous décidons qu’il l’est.

Commençons donc par arrêter de blaguer sur notre âge, ou d’en éprouver de la honte. Cessons aussi de nourrir cette industrie dévorante qu’est le marché de « l’anti-âge », qui sous couvert d’innovations ne cesse d’accoucher de produits aussi inutiles que toxiques pour l’estime de soi. 

Rappelons-nous enfin qu’avoir 59 ans (ou 47, ou 78, ou 92) n’est ni drôle ni honteux : c’est juste un fait.