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L’amour et la violence

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Illustration : Julia Geiser ©

À l’heure où j’écris ces lignes, en France, depuis le début de l’année, 75 femmes ont péri sous les coups de leur conjoint ou ex-conjoint.
Terrible décompte, qui marque le paroxysme d’une domination masculine à l’œuvre jusque dans les relations amoureuses.

La partie immergée de l’iceberg, ce sont ces centaines de milliers de femmes qui subissent, chaque année, des violences conjugales (en 2017, 219 000 femmes majeures ont déclaré avoir été victimes de violences physiques et/ou sexuelles par leur conjoint ou ex-conjoint sur une année).

En Île de France, 88% des victimes de violences commises par le partenaire enregistrées par les services de police sont des femmes ; 96% des personnes condamnées pour des faits de violences (de toute nature) entre partenaires sont des hommes.

Une femme sur huit est victime de violences psychologiques dans son couple (INSEE).

Les femmes sont ainsi plus exposées que les hommes au risque d’être l’objet de violences psychologiques. Elles sont aussi plus souvent victimes de violences physiques ou sexuelles, ces violences s’accompagnant plus fréquemment d’atteintes psychologiques ou d’agressions verbales.

Au-delà de ces froides statistiques, nous avons toutes et tous dans notre entourage des femmes malmenées (physiquement ou psychologiquement) par leur partenaire, et qui pourtant restent obstinément enfermées dans cette boucle de l’enfer. Nous connaissons toutes et tous cette femme qui ne tombe que sur des « connards » et enchaîne les relations toxiques ; cette femme qui souffre de dépendance affective, et préférera toujours être mal accompagnée plutôt que seule. Nous avons toutes et tous eu au moins une amie dont le partenaire contrôlait la tenue, les sorties, les loisirs, les horaires ; dont la laide jalousie passait pour une « preuve d’amour » ; dont les remarques froides et humiliantes ont laissé des traces profondes. Nous avons toutes et tous en tête ce stéréotype de la « femme blessée », qui n’a pas d’autre choix, croit-on, que d’accepter son sort avec fatalité.

Et parfois, cette femme, c’est nous.

*

Je ne suis pas une parfaite féministe – de toute façon, une telle chose n’existe pas. Ainsi, je l’avoue, je me pose souvent cette question : mais pourquoi tant de femmes sont-elles victimes de violences conjugales (violences psychologiques incluses) ? Pourquoi tant de femmes se retrouvent-elles sous l’emprise d’un conjoint qui les contrôle ou les maltraite ? Pourquoi, comble du pire, font-elles même parfois des enfants avec ?

Je ne me demande pas pourquoi les femmes restent – ça, je le sais. Je connais le phénomène d’emprise, la difficulté de partir quand on est dépendante financièrement et/ou quand on a des enfants, le danger qu’accompagne la fuite (la rupture étant l’un des principaux facteurs déclenchants du féminicide). Non : je me demande pourquoi elles acceptent, dès le départ, d’entrer dans ce type de relation.

Si le féminisme part du postulat que les femmes ne sont pas par nature plus faibles, plus timorées ni plus « soumises » que les hommes, alors il doit s’interroger sur la manière dont cette faiblesse se construit, sur la manière dont elle créé une porosité à la violence masculine, et surtout : sur la façon dont les femmes peuvent y échapper.
Car les chiffres des violences conjugales ne procèdent pas d’un malheureux hasard, ni d’une triste fatalité.

A la source, se trouvent la masculinité toxique mais aussi la féminité traditionnelle, cette construction sociale qui prépare et asservit les femmes à un destin prétendument inéluctable. Ce que nous avons fait du genre masculin est un problème, mais il n’est pas le seul. La construction du féminin, entre insatisfaction de soi, vulnérabilité et recherche permanente de protection, en est un autre.

Et ce que nous avons créé, nous pouvons maintenant le défaire.

 

La violence, une expression de la domination masculine

Les violences conjugales (1) sont un continuum. Elles ne commencent ni ne finissent pas toutes par des coups, des cris, du sang. Il faut avant tout les voir comme une échelle, une sorte de verre gradué qui commence avec la violence psychologique et/ou verbale.

Mais qu’est-ce que la violence psychologique ? Nous en avons souvent une image distordue, « fantasmée », alors même qu’elle possède de nombreux visages. Certaines manifestations peuvent à ce titre paraître anodines, parce qu’elles sont banalisées, voire romantisées par la société : par exemple, la jalousie, le contrôle de l’autre, le paternalisme ou la possessivité. Pourtant, elles s’inscrivent pleinement dans le cadre de la domination masculine – dont elles sont d’ailleurs l’un des symptômes. Ainsi, certains hommes commettent des violences parce qu’ils considèrent que les femmes (leurs femmes) sont des choses, qui peuvent à ce titre être contrôlées, muselées et mises sous tutelle.

Dévaloriser l’autre, le critiquer, l’humilier, lui imposer des contraintes (ne sors pas après telle heure, ne porte pas tel vêtement, n’achète pas tel objet, arrête de voir cette amie, ne parle pas aux hommes…), le tirer vers le bas, lui parler mal voire l’insulter, lui faire du chantage, outrepasser son consentement, contrôler ses allées et venues, ses conversations, son téléphone, son compte en banque, son historique Internet… constituent des violences psychologiques. Bien évidemment, un reproche ou un mot plus haut que l’autre ne constituent pas en tant que tels des violences. C’est la récurrence de la situation, notamment, qui permet de les qualifier.

Lisez cet article éclairant sur les cyberviolences, que l’on connaît finalement mal.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la violence psychologique procède du même mécanisme que la violence physique : toutes deux composent les facettes d’une même pièce. Même si la première ne débouche pas nécessairement sur la seconde, elles sont interdépendantes.

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Cartographie des comportements violents dans le couple

 

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Constat terrible, mais réel : les femmes sont conditionnées à tolérer la violence masculine. Par exemple, les romances auxquelles nous sommes biberonnées depuis le plus jeune âge nous donnent souvent à fantasmer sur des comportements problématiques, comme le contrôle et la possessivité – deux éléments qui n’ont rien à faire dans une relation saine. De Twilight à 50 nuances de Grey en passant par After, les romances pour adolescentes et jeunes adultes sont la plupart du temps coulées sur le même modèle hétéro-patriarcal, avec un héros « viril » qui domine de manière décomplexée sa partenaire, et une jeune femme naïve et inexpérimentée qui se soumet entièrement à lui – tout en étant censée aimer ça.

Ou comment notre environnement façonne des fantasmes et des désirs qui, sur le long terme, peuvent s’avérer dangereux.

(1) Les violences conjugales sont protéiformes : elles ne sont pas seulement physiques mais peuvent aussi être verbales, sexuelles, psychologiques, économiques… (voir tableau plus bas)

 

Victime, nom féminin

On rappelle souvent les chiffres des féminicides ou les statistiques des violences conjugales sans vraiment se préoccuper du cadre dans lesquelles elles s’exercent. Pourtant, les violences faites aux femmes sont indissociables du système patriarcal : elles n’existent que parce que la domination masculine a encore cours.

Depuis quelques années, nous remettons de plus en plus en cause la masculinité toxique et ses fruits pourris. C’est une excellente chose – et une première étape. Mais nous ne devons pas seulement éduquer les hommes. Nous devons aussi donner du pouvoir aux femmes.

J’entre maintenant sur un terrain miné. Le sujet est délicat, voire tabou. Et pourtant : impossible de dissocier le pouvoir exercé par les hommes sur les femmes de la soumission de celles-ci. Les hommes ne peuvent dominer que parce que les femmes acceptent, de manière tacite, d’être dominées. Et c’est particulièrement vrai dans le cadre du couple, lieu « sanctuarisé » s’il en est. 

Le but n’est évidemment pas de dire que de nombreuses femmes sont violentées parce qu’elles l’ont bien cherché ou parce qu’elles l’ont voulu. Il n’y a qu’un seul coupable, et ce sera TOUJOURS l’agresseur. Néanmoins, beaucoup trop de femmes « acceptent » encore d’être dominées au nom de l’amour. Comme s’il s’agissait d’une fatalité inhérente à leur condition de femme, une sorte d’héritage immatériel venu du fond des siècles. Subir. Se persuader que c’est « normal ». C’est comme ça. On finit par s’y habituer.

Les femmes n’entrent pas dans des relations abusives de manière consciente, parce qu’elles aiment être brimées, qu’elles sont naturellement soumises ou un peu maso sur les bords. Elles ne se disent pas : « chouette ! encore un sombre connard » lorsqu’elles se mettent en couple avec un homme toxique. Tout cela s’opère de manière inconsciente, parce que la société les a éduquées à avoir un seuil de tolérance particulièrement haut et un niveau d’exigence corollairement bas. À voir dans des comportements abusifs de l’amour. À être dépendante des autres – particulièrement des hommes. À se détester en silence. À ne pas pouvoir se suffire à elles-mêmes (la dépendance émotionnelle des femmes est une manne formidable pour le patriarcat). Et, par-dessous-tout, à considérer le célibat comme la pire des humiliations – tout, plutôt que d’être seule.

Et cela donne pléthore d’articles dans les magazines féminins (du style : « Pourquoi vous ne tombez que sur des connards » ou, version plus poétique, « Comment être enfin heureuse en amour »), faisant ainsi passer un problème politique pour une simple problématique individuelle.

 

Redonner du pouvoir

Nous ne saurions évoquer le système patriarcal (et ses conséquences) sans pointer du doigt l’une des branches sur lesquels il est assis : la dévalorisation du féminin.

À ce titre, la confiance en soi est un sujet politique pour les femmes.

Jusqu’à il y a peu, je levais les yeux au ciel lorsque j’entendais dire qu’il est « difficile d’avoir confiance en soi quand on est une femme ». Victimisation inutile, me disais-je. Je ne voyais pas le rapport. Et puis j’ai fini par comprendre. Quand l’élément féminin est dévalorisé par la société, quand les femmes sont sommées dès le plus jeune âge d’être belles, douces, minces, parfaites, quand leur physique est régulièrement scruté, quand elles reçoivent des remarques sexistes, quand leurs décisions sont remises en cause, leurs trajectoires strictement codifiées (quoi ? à 35 ans, tu n’es toujours pas mariée ?) ou leurs accomplissements dévalués (tu as obtenu une promotion ? c’est bien ma chérie, mais quand est-ce que tu fais un enfant ?), la confiance en soi peut être difficile à acquérir.

Dévalorisées par la société, les femmes finissent alors, par un effet miroir, à se dévaloriser elles-mêmes. À penser qu’elles ne sont pas assez, qu’elles ont peu de mérite, qu’elles ne doivent pas trop en demander. C’est dans cette vulnérabilité construite de toutes pièces que se trouve la faille.

Ne pas s’aimer est un risque. Il y a, j’en suis convaincue, une forte corrélation entre l’estime que l’on se porte et la qualité de nos relations amoureuses.

Le début de ma vie amoureuse fut à ce titre largement insatisfaisant : aucun abus (on en viendrait presque à se trouver chanceuse pour ça), mais une constellation de mini-relations ayant l’intérêt et la saveur d’un cornet de frites molles. Mes besoins, mes envies n’étaient pas respectées – par les autres, certes, mais avant tout par moi-même. J’étais cette fille qui tapait « comment faire tomber amoureux un homme » dans Google et prenait de bon cœur les miettes qu’un type médiocre consentait à lui offrir.
Est-ce un hasard si, à l’époque, encore conditionnée par les injonctions à la féminité traditionnelle, je manquais de confiance en moi ?

Je suis convaincue que non.

 

Amour, genre et violences

Par peur de culpabiliser les victimes, nous détournons le regard.

Nous le dirigeons uniquement vers les hommes – et c’est une nécessité puisqu’ils représentent l’immense majorité des auteurs de violence, mais ce n’est pas suffisant. La lutte restera vaine si nous ne donnons pas du pouvoir aux femmes ; si nous ne leur fournissons pas les outils pour s’émanciper. Si nous ne nous saisissons pas des attendus de la féminité traditionnelle, si nous ne concédons pas qu’ils puissent représenter un danger.

La masculinité et la féminité en tant que constructions sociales agissent comme des vases communicants. Nous apprenons aux hommes à être des agresseurs, et aux femmes à se faire proies. C’est dans cette « dualité » socialement construite que les genres se nourrissent l’un de l’autre. Et c’est pour cette raison que nous devons sortir de la rhétorique fataliste, qui sous-entend que nous sommes dépourvu.es de toute marge de manœuvre, pour nous intéresser à la façon dont nous devons enfin armer les femmes. De savoir ; de confiance ; de connaissances ; de pouvoir.

Car nous n’expliquons pas aux femmes ce qu’est une histoire d’amour « normale », c’est à dire saine et équilibrée.

Nous ne leur apprenons pas à repérer les signaux d’alarme dans une relation amoureuse. Nous les gavons dès la naissance d’une vision sexiste et distordue de l’amour hétérosexuel, censé justifier les pires comportements.

La complaisance de la société envers les hommes dominateurs et violents joue également un rôle : de manière collective, nous finissons par considérer des situations abusives comme des « histoires de couple » ou de banals conflits conjugaux. Ignorant les mécanismes systémiques – et réversibles – qu’il y a derrière.

Maintenir les femmes dans l’exaltation d’une féminité obéissante, désarmée, dépendante, dans cette vulnérabilité construite de toutes pièces, et dans l’ignorance de ce qu’est l’amour et le respect, permet la pérennisation de ces violences.

 

*

Que faire maintenant ?

Nous devons éduquer les femmes à prendre confiance et à trouver le pouvoir en elles, à repérer les « red flags » (drapeaux rouges, en anglais) qui annoncent une relation toxique, et à exiger le respect et le bonheur qu’elles méritent. Une relation amoureuse bascule très rarement dans la violence d’un seul coup, comme on actionnerait un interrupteur. Les signes « avant-coureurs » sont connus : apprenons aux femmes à les repérer. Et à les refuser.

Les normes sociales qui enferment les femmes dans des trajectoires rigides doivent également être remises en cause : cessons de faire du couple hétérosexuel l’aboutissement suprême, arrêtons d’abreuver les filles de contes de fées puis de romances toxiques, cessons de voir les femmes comme de futures épouses en puissance pour les considérer enfin comme des êtres à part entière, cessons de glorifier les relations amoureuses et le mariage, cessons d’en faire les indispensables jalons de toute vie de femme réussie. N’oublions pas que le couple ne met pas les femmes à l’abri : en fait, c’est même le contraire. Statistiquement, les femmes sont plus en danger dans leur propre foyer que partout ailleurs.

À ce titre, l’entourage a un rôle important à jouer : trop de proches des victimes les culpabilisent encore, les enjoignent à se montrer « plus conciliantes » et « moins exigeantes » lorsqu’elles rapportent des abus, balaient le problème en proposant des solutions stériles (« allez voir un psy », « essaye de rallumer la flamme avec de la lingerie sexy », « prenez du temps à deux »…), voire se montrent complaisants à l’égard des hommes violents.

Souvenons-nous enfin qu’il n’y a pas de déterminisme : la violence et la volonté de dominer ne sont pas intrinsèques aux hommes, tout comme la soumission n’est pas inhérente aux femmes. Nous ne faisons que reproduire des modèles genrés, fruits d’un conditionnement vieux de plusieurs milliers d’années.

Enfermer les femmes dans un rôle de victime « par essence » (impuissante, inerte, dépourvue de libre arbitre), comme le font de nombreux mouvements féministes, ne résoudra jamais rien – nous jouons cette partition depuis des années, et les chiffres des violences, tout comme ceux des féminicides, ne baissent pas. Les femmes ne tombent pas dans le piège des violences conjugales comme on tomberait dans un trou, sans préambule, sans conditionnement préalable, au gré d’un hasard inéluctable.

Éduquons donc les hommes à ne pas dominer, et les femmes à n’accepter aucun abus.

C’est certainement dans cette recherche d’un équilibre nouveau, que se niche l’un des combats contre les violences conjugales.

 

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Pères encensés, mères épuisées

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360brain ©

 

Papa, maman : un double standard particulièrement prégnant

L’idée de cet article m’est venue alors que je lisais Voici dans la salle d’attente du dentiste sur mon canapé. En une du magazine, des photos du comédien Gad Elmaleh se promenant au parc avec son fils : « Gad Elmaleh : un papa solo qui assure ». Jusque-là, tout va bien.

Mais en lisant cet article dithyrambique, une sensation d’agacement a commencé à m’envahir. Déjà, l’expression « papa solo » est à relativiser puisque G.E n’a pas la charge exclusive de son fils, et qu’il vit en plus… à 9000 km de celui-ci. Mais la véritable question est celle-ci : est-on si en retard que nous en sommes encore à nous extasier d’un père qui emmène jouer son fils au parc ? A-t-on jamais vu un magazine people tomber en pâmoison devant une star qui emmènerait sa fille manger une glace ?

Je n’ai rien contre Gad Elmaleh, mais il est temps de dénoncer ce double standard parental qui consiste à glorifier les pères qui font une fois ce que les mères font tous les jours. 

Loue-t-on fréquemment la dévotion des mères qui préparent des purées de carotte à leur enfant ? A-t-on l’habitude de se pâmer devant une femme qui promène un landau dans la rue ? (diantre ! elle s’occupe de son enfant !) Qualifie-t-on « d’héroïnes » ces femmes qui mènent tout de front à la maison, de la préparation des repas à l’aide aux devoirs, en passant par les trajets école-maison et le récurage de la salle de bains ? (alors même que leur conjoint, pourtant tout aussi responsable en théorie, sirote tranquillement son café sur le canapé) (désolée pour le cliché) (qui se vérifie souvent)

Bien sûr, ces questions sont purement rhétoriques. Dans l’inconscient collectif, l’idée que les femmes doivent se vouer à leurs enfants est une évidence, tandis qu’il n’est attendu des hommes en la matière qu’un investissement minimal.

*

Pour illustrer ce double standard, prenons un exemple simple. Imaginons un couple lambda, doté de deux charmants enfants, et mettons les en situation. Supposons que le travail de papa l’emmène en voyage professionnel pour quelques jours : personne ne s’extasiera sur le fait que sa conjointe s’occupe entièrement des mômes pendant ce temps-là. En fait, tout le monde considérera cette situation comme normale, bêtement évidente. C’est son rôle, après tout, non ?

Maintenant, inversons les rôles. Imaginons que maman parte en voyage d’affaires ou pire ! en week-end entre copines. Le pauvre papa écope de la charge des enfants, et les réactions se font tout d’un coup différentes, allant de la pitié (elle le laisse seul avec les gamins ?) à l’admiration (il a réussi à survivre à une soirée couches et coquillettes ?). À la fin, le bonhomme se fait acclamer par la foule en délire comme s’il venait de mettre au point un vaccin contre le sida.

« Si je sors une fois en la laissant à son père, c’est un père courage, et moi je suis une mère pas assez impliquée (pensez-vous : je suis sortie sans mon enfant pour aller au cinéma !) » écrit ainsi une jeune mère sur Internet…

 

Oui, nous en sommes encore là : une mère qui s’absente une ou deux soirées par semaine pour se consacrer à ses loisirs est un monstre en puissance, mais un père qui s’occupe de son nourrisson une fois par mois mérite une médaille. C’est qu’il est un homme, voyez-vous, et les hommes ont autre chose à faire que de torcher des fesses pleines de caca (tandis que les femmes accèdent à une forme de transcendance en manipulant de la merde, c’est bien connu).

Et de fait, ils sont nombreux, ces hommes, à s’absenter dans la semaine ou à rentrer très tard du travail, laissant leur compagne se débrouiller avec l’intendance domestique et enchaîner les « doubles journées » comme une coureuse de marathon. Une situation qui peut vite conduire à des rancœurs larvées et des conflits… puis à l’explosion.

La « faute » ne revient pas aux hommes pris dans leur individualité (même si certains profitent à n’en pas douter d’une situation dans laquelle ils sont de facto avantagés), mais à un système inégalitaire qui infériorise, dans la théorie comme dans la pratique, le féminin.

L’équation est simple à résoudre : si les femmes sont globalement moins payées, si leurs carrières sont considérées comme moins importantes, si l’option « rester à la maison » leur revient par une sorte d’automatisme alors même qu’elle n’est jamais conçue comme une possibilité pour leur conjoint, si l’éducation des enfants continue d’être vue comme une tâche naturellement « féminine », alors il n’est guère étonnant que les femmes continuent à prendre en charge les deux tiers du temps parental (un déséquilibre qui s’accroît avec le nombre d’enfants).

Avant d’être un problème individuel, c’est un problème sociétal et systémique.

 

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Mon père, ce héros

L’existence de ce double standard se révèle particulièrement dans la sémantique : un homme qui s’occupe de ses enfants est un héros, une femme qui fait la même chose est juste… une mère.

Et les petites phrases du quotidien en disent long sur nos représentations collectives des rôles parentaux :

« Mon mari garde les enfants ce soir » (variante : « mon mari fait du baby-sitting »)

« Je culpabilise de lui avoir laissé les enfants pour le week-end » (comme s’il s’agissait de lui refourguer un colis encombrant dont il n’avait jamais fait la commande)

« Il ne m’aide pas beaucoup à la maison » (le verbe « aider » sous-entendant qu’il revient aux femmes de se taper l’ensemble des tâches ménagères et que les hommes n’ont qu’une fonction accessoire dans l’affaire : or, un homme n’a pas à « aider », mais simplement à faire sa part, celle qui lui revient de fait)

 

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L’héroïsme à géométrie variable

 

Papa change les couches ? Cuisine des petits pots maison ? Se lève la nuit pour donner le biberon ? C’est un HÉROS.

Mais quand maman fait la même chose, point de regards attendris. Elle ne fait qu’accomplir son « devoir » : la société n’attend pas autre chose de sa part. En revanche, qu’elle faillisse à sa mission, ne serait-ce que pour un jour, et le monde entier lui tombera dessus.

Il y a tout de même quelque chose de fascinant dans ce système patriarcal qui se débrouille toujours pour retourner les choses à son avantage. Ainsi, les activités estampillées « féminines » comme la cuisine, la couture ou l’éducation des enfants sont dévalorisées quand elles sont exercées par des femmes, mais elles gagnent instantanément en prestige dès lors que des hommes s’en emparent.

 

(Dé)charge mentale

L’investissement des pères, même minimal, même gratifiant – j’emmène ma fille jouer au cerf-volant plutôt que de me taper la réunion parents-profs – est donc un peu comme certains mots au Scrabble : il compte triple. De fait, il reste considéré comme une singularité qu’il convient de pointer du doigt et de récompenser, alors même que l’investissement des mères est considéré comme allant de soi. 

Le problème vient du fait que nous continuons à genrer la parentalité au féminin.

Ironie de l’histoire, cependant, plus la tâche à effectuer est intéressante et/ou valorisante (partager des loisirs, régler un conflit, imposer son autorité, inculquer des savoirs …), plus nous consentons à inclure les pères.

Selon une étude de 2013 de la DREES (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques), les activités parentales restent une prérogative féminine : les femmes passent 2,1 fois plus de temps que les hommes à s’occuper des enfants. Mais il n’y a pas qu’une différence de durée : les activités réalisées ne sont pas non plus les mêmes.

Ainsi, les temps parentaux liés aux soins et aux déplacements sont plutôt réalisés par les femmes, tandis que les temps parentaux liés aux loisirs incombent plutôt aux hommes.

En résumé, les mères s’occupent de la logistique pénible du quotidien (prendre les rendez-vous médicaux, donner à manger, changer les couches, faire la lessive, etc) tandis que les pères écopent de la partie plus « fun » de la parentalité, à savoir les jeux, la détente et la transmission des savoirs.

Sans oublier la fameuse charge mentale, ce nuage invisible qui vient se greffer à l’intendance tangible du foyer et dont les femmes écopent en grande majorité : penser aux courses à faire, au rendez-vous à prendre, au pantalon à recoudre, au dîner à préparer, au rappel de vaccin à faire, aux cadeaux d’anniversaire à acheter, etc.

 

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« Fallait demander », Emma ©

 

Cette division inégalitaire des tâches n’est pas le fruit d’un processus « naturel ». Ce qui est en cause, c’est un modèle culturel séculaire qui fait de la mère le parent et référent principal et du père un élément accessoire, presque décoratif. Une sorte d’arrière-plan aux lignes floues : on sait qu’il est là, on sait qu’il existe, mais son rôle reste indéfini. Plusieurs éléments sont à blâmer :

  • L’absence de représentations des pères dans les médias – ou en tout cas le manque de variété de celles-ci, le modèle « standard » restant le père occupé par sa carrière et peu impliqué dans l’éducation de ses enfants
  • Le peu d’informations disponibles sur la paternité, qu’il s’agisse de livres, de magazines, de sites Internet ou d’émissions télé
  • L’encadrement insuffisant des pères à la maternité
  • La durée ridiculement courte du congé paternité.

Mais aussi une culture et une tradition sexiste bien ancrée, qui associe les femmes à une maternité omnipotente, totale et instinctive, comme si celles-ci avaient le maniement de la couche Pampers et l’expertise en prise de rendez-vous médicaux dans le sang.

Ainsi, lorsque j’étais enfant, dans les années 90/2000, la fin de la journée d’école était nommée « l’heure des mamans ». J’ignore ce qu’il en est désormais, mais lorsque je passe devant l’école de mon quartier, les personnes qui attendent devant sont quasiment toutes… des femmes.

Cette inégale répartition de la charge parentale se traduit notamment par l’existence de nombreux forums et blogs de « mamans » et par une avalanche de magazines, livres et manuels d’éducation qui ne s’adressent pas aux parents, mais aux mères.

Comment s’étonner que les hommes se n’investissent pas dans leur rôle de père, si on omet de les inclure dans les discussions sur la parentalité ? Nous avons un effort colossal à faire pour apposer un caractère neutre à la parentalité, et redonner aux pères la place qui leur incombe. 

 

La soumission consentie des femmes à un destin maternel

Un problème demeure : la soumission volontaire des femmes à leur (unique) rôle de mère. Beaucoup se complaisent en effet dans cette fonction, y trouvant une identité pour laquelle elles seront socialement reconnues et valorisées.

Si les femmes sont toujours perdantes à ce jeu, et si d’ailleurs beaucoup souffrent des sacrifices qu’elles ont dû faire à la naissance de leurs enfants, il reste qu’endosser le rôle de la « mère de famille parfaite », le nez dans ses petits pots maison et sa poussette high-tech, est souvent l’option la plus facile – plus facile, en tout cas, que de revendiquer son droit à une carrière épanouissante, du temps pour soi ET une vie de famille.

La pression sociale, ce monstre aux crocs acérés, veille en effet au grain…

 

A l’occasion de la Fête des mères, la marque Playtex – pensant sans doute faire une bonne action – a publié sur son compte Facebook la phrase suivante : « Maman (n.f) : Femme accomplissant bénévolement les tâches de 20 personnes au quotidien »

Dans les commentaires, personne ou presque n’a relevé le fait que cette phrase en apparence innocente contribuait à banaliser l’exploitation domestique des femmes, celle-ci étant supposée, en plus, faire tendrement sourire – ah ! être une esclave, dans la joie et la bonne humeur

De manière tout à fait sournoise, ce genre de petite phrase peut en effet passer pour une valorisation émue des « qualités » dites féminines, comme l’esprit de sacrifice, la dévotion, la patience et la minutie. Qu’on ne tombe pas dans le piège : la fameuse glorification de « l’essence féminine » ne sert qu’à nous asservir un peu plus.

En effet, ces qualités ne sont pas innées : elles sont savamment inculquées, au travers d’une éducation qui prépare les femmes à leur futur rôle d’épouse et de mère. En outre, l’assignation des femmes au travail domestique ne peut fonctionner sans son corollaire, à savoir l’exclusion de ces dernières des sphères du pouvoir.

Tant que les femmes continueront à consentir avec bonne humeur à leur propre servitude, rien ne changera – les lois pourront nous aider, mais sans le changement de mentalité qui doit les accompagner, elles resteront d’un piètre secours.

Prenons conscience de ceci : romantiser ou même tourner en dérision l’exploitation domestique des femmes n’apportera jamais rien, si ce n’est toujours plus d’exploitation.

 

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*

Plus je lis à ce sujet, plus je suis convaincue que la maternité est la principale entrave à l’égalité réelle entre les femmes et les hommes. La première étape est donc de changer les mentalités : la seconde, de modifier les structures existantes.

Le but étant que les hommes et les femmes s’occupent des enfants et des tâches ménagères à part égale, et que les femmes, en conséquence, ne souffrent plus d’un « malus maternité » sur leur carrière (et leur temps de loisir, et leur liberté) en mettant au monde un enfant.

C’est pour cela que nous devons militer pour une modification substantielle du congé paternité (il s’élève aujourd’hui à 11 misérables jours et n’est pas obligatoire). Las, le gouvernement paraît s’en tamponner comme de son premier conseil des ministres : Emmanuel Macron s’est récemment opposé à un projet de directive européenne prévoyant d’instaurer dans chaque pays membre un congé parental de quatre mois, dont deux non transférables d’un parent à l’autre.

En attendant, la naissance d’un enfant continue à creuser les inégalités dans les couples hétérosexuels – et par extension, entre les femmes et les hommes. Comment lutter aujourd’hui contre l’asservissement progressif des jeunes mères, elles qui se retrouvent très souvent seules à la maison pendant plusieurs semaines ou mois, tandis que leur conjoint retourne vaquer à ses occupations extérieures ? Une fois que les premières habitudes sont prises, une fois que chaque parent s’est installé dans son rôle « traditionnel » (avec le manque de temps, de sommeil, d’énergie, il est en effet plus facile d’aller vers le stéréotype), il est difficile d’impulser un changement de dynamique.

En 1981, l’écrivaine Annie Ernaux décrivait déjà dans « La femme gelée » sa condition de femme et de mère enchaînée au travail domestique.

Trente-huit ans plus tard, quels progrès avons-nous réellement fait ?

 

Nota Bene : Évidemment, il existe aussi de nombreux de pères impliqués, qui ne se reposent pas éhontément sur leur compagne et prennent leur part de manière égale.  Certains font même le choix de rester au foyer. Et pour ces hommes, un autre problème se pose : le mépris social qu’engendre leur « inactivité », et les soupçons de « démasculinité » qui pèsent sur eux, faute de correspondre au modèle archaïque de l’homme alpha qui sue toute la journée pour ramener le bifteck à la maison. Mais c’est encore un autre sujet…
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Girls don’t kill

La violence féminine est-elle un oxymore ?

Elle reste, en tout cas, largement (pour ne pas dire uniquement) traitée sous le prisme de la pathologie. Les femmes violentes, meurtrières, infanticides, criminelles, ou tout simplement délinquantes, énervées, fermement politisées, ayant le poing et la répartie faciles, sont souvent vues comme des « anomalies ». Monstres de foires, objets de curiosité morbides, elles n’ont le choix que d’être folles, ou victimes.

 

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Jacqueline Sauvage, Véronique Courjeault (la fameuse affaire des « bébés congelés »), Cécile Bourgeon (mère de la petite Fiona, qui fut battue à mort avant d’être enterrée), Fabienne Kabou (qui abandonna son bébé sur une plage de Berck à la marée montante), Michelle Martin (ex-épouse et complice de Marc Dutroux), mais aussi les « filles » de la secte de Charles Manson…

Ces femmes tristement populaires, qui ont toutes en commun d’avoir tué, ont été décrites par les médias comme « instables », « fragiles », « influençables », souvent « sous emprise ». Leur violence fut présentée comme un effet collatéral, comme la résultante d’une pathologie qui les dépasse : elle ne peut pas exister pour elle-même, ni naître en réaction à un élément extérieur. En cela, elle doit nécessairement être précédée par leur psychisme fragile, leurs traumatismes passés, leur extrême vulnérabilité.

Victimes d’elles-mêmes, ou des autres.

Quand elles ne sont pas les jouets ni les extensions de la violence masculine, donc, les femmes violentes sont malades  – un mot fourre-tout, qui permet d’expliquer tout et n’importe quoi.

Leur violence est pathologisée, « justifiée » par des troubles divers, des traumatismes anciens, des enfances martyres. Leur monstruosité doit s’expliquer par des éléments parfaitement rationnels, pour contrer l’absence de sens qu’elle représente par son existence même.

Pourquoi cette absence de nuance ? Que dit de nos biais de genre la façon dont nous traitons la violence des femmes ?

Pour voir poindre une (toute petite) ébauche de réponse, commençons par analyser le traitement journalistique et/ou artistique de certaines affaires criminelles impliquant des femmes.

Prenons le cas Michelle Martin (ex-femme de Marc Dutroux), surnommée « la servante du diable ». Son surnom l’indique : elle ne fait que servir. Pour un peu, on pourrait presque la croire irresponsable. On s’aperçoit d’ailleurs, quand on lit les articles qui lui ont été consacrés, que les journalistes lui dénient toute autonomie, tout libre-arbitre en sous-entendant largement qu’elle ne mesurait pas la portée de ses actes. On dit d’elle qu’elle a foncé dans le tas sans réfléchir, sans se rendre compte de ce qu’elle faisait, folle amoureuse d’un diable et soumise à ses moindres désirs. Sous emprise.

Cécile Bourgeon, elle, est décrite comme étant une « compagne sous influence », une femme « fragile » qui n’avait plus son « libre-arbitre ». Ce qui ne l’a pas empêchée de commettre des maltraitances sur sa fille, puis d’enterrer son corps mort.

Quant aux adeptes de Charles Manson (responsables, avec un autre homme, du massacre de Sharon Tate en 1969), elles sont des « adolescentes paumées et immatures », des « vestales », qui « torturent et tuent en [son] nom et sur [son] ordre ». Deux livres sont récemment parus à ce sujet : « The girls », d’Emma Cline, et « California Girls » de Simon Liberati, qui contribuent – sans nécessairement le vouloir – à romantiser cette ignoble affaire. 

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Même dans le glauque, le sale, la barbarie la plus absolue, ne pas oublier de romancer la féminité, de la rendre vaguement rock, glamour et sexy – avec un soupçon de mythologie romaine, si possible –, de lui conférer un parfum de soufre, de l’associer à la soumission, la perdition, la servilité la plus crue. Ne pas émettre l’hypothèse que, peut-être, ces filles-là savaient parfaitement ce qu’elles faisaient.

Qu’elles étaient peut-être moins paumées que nous devant cette réalité qu’elles mettent au jour, à savoir que la violence n’a pas de genre.

 

 

Le cas des femmes parties en Syrie rejoindre Daech est à ce titre parlant. Celles-ci ont souvent été présentées dans les médias comme « les femmes des combattants de l’EI », un surnom qui les exonère discrètement de toute responsabilité individuelle, en plus de faire d’elles de simples accessoires dépendants de la pensée et de la volonté d’autrui.

Dans les articles qu’on leur consacre, elles sont généralement décrites comme des « proies faciles », des femmes « perdues », « à la personnalité fragile », « sous emprise de la propagande développée par les djihadistes ».

Vulnérables, ignorantes, incapables de saisir la portée de leurs actes. De funestes idiotes.

C’est oublier (ou à ne pas croire à) leur détermination, leur violence, le tranchant de leur pensée, la radicalité de leurs convictions.

Ces femmes bénéficient également d’une tolérance plus grande de la part de l’opinion publique, peut-être grâce à leurs enfants – desquels on peine à les dissocier – et à la vulnérabilité dont on les affuble : globalement, nous sommes plus prompts à voir dans leurs actes une cruelle erreur de jeunesse.

Et lorsqu’on découvre que certaines d’entre elles sont à l’origine d’un projet d’attentat (en septembre 2016, deux femmes de 29 et 19 ans ont tenté de mettre le feu à une voiture remplie de bonbonnes de gaz aux abords de Notre dame de Paris), on tombe des nues : quoi, comment ? Des femmes terroristes ?

On cherche l’homme qui, en arrière-plan, doit nécessairement tirer les ficelles. Ne le trouvant pas, on s’offusque alors de ce monde qui part à vau-l’eau, de ces filles qui se masculinisent (la seule et unique référence étant évidemment le masculin), se gorgent de violence, se modifient génétiquement.

Un mystère insondable.

 

 

Discours genrés

Globalement, le discours dominant consiste à exonérer –  ou a minima justifier par des éléments extérieurs – la responsabilité individuelle des femmes violentes, comme si leur essence même excluait chez elles toute velléité de violence. 

Quand on déroule le fil de leur vie, le scénario est presque toujours le même : enfants puis adolescentes fragiles, elles mènent une vie de tâtonnements avant de rencontrer leur futur partenaire. C’est là, rideau noir, que leur vie bascule. Elles n’étaient pourtant pas destinées à faire le mal. S’il n’y avait pas eu cette funeste rencontre, elles seraient restées dans le droit chemin, fidèles à ce que la société attend des femmes : bonnes citoyennes, bonnes épouses, bonnes mères, sages et bien peignées. Mais le destin en a voulu autrement, faisant d’elles les marionnettes de la folie d’autrui.

Dans ces récits, il y a presque toujours un mentor, un chef d’orchestre qui, à la faveur d’une rencontre, referme ses griffes sur une pauvre femme égarée et la modèle à son image, lave son cerveau de toute morale, l’éduque à la monstruosité. Le grand méchant loup et la brebis égarée. Le Mal qui pervertit le Bien.

Lorsque nous évoquons la violence des femmes (que nous dissocions soigneusement de la violence humaine, la femme étant l’Autre, le particulier), nous y apposons une éternelle vision genrée. Ainsi, nous sommes incapables de voir les criminelles autrement que comme les avatars des hommes violents, comme si elles ne pouvaient pas exister par et pour elles-mêmes.

*

Les hommes tuent parce qu’ils sont en colère, déçus, trahis, trompés. Leur fureur est légitime, socialement comprise et excusée. L’horreur qui surgit ne constitue aux yeux de la société qu’une réaction banale et prévisible face aux lâches manquements des autres : une femme qui se dérobe, un voisin qui fait du bruit, un enfant qui désobéit. L’abjecte expression « crime passionnel », qu’on rencontre encore souvent dans les rubriques faits divers, contient à elle seule toutes les justifications apportées par la société aux accès de violence, aux désirs de destruction des hommes.

Les femmes violentes, a contrario, forment une constellation de taches noires sur la ligne droite de la normalité sociétale, et tout particulièrement sur la normalité du genre. Lorsqu’elles tuent, c’est parce qu’elles sont en proie à la folie, au délire, à la maladie, ou parce qu’elles ont subi un lavage de cerveau. Lorsque les femmes manifestent de la violence, c’est soit un effet de leurs névroses, soit un effet de leur soumission, de leur dépendance à autrui, de leur faiblesse en fin de compte. Il lui a dit de tuer, et elle l’a fait. Il l’a poussé à commettre des actes terribles, elle s’est exécutée. Elle ne se rendait pas compte. Elle était prise dans ses filets. Il la manipulait.

Dans tous les cas, elles ne sont pas « normales », puisqu’elles contreviennent aux prescriptions genrées qui voient les femmes uniquement comme des victimes, et non comme des bourreaux.  

Certes, la violence naît souvent sur le terreau de la souffrance psychique. Mais « déresponsabiliser » les femmes de leurs actes, en invoquant la folie, la maladie, l’emprise, revient aussi à leur nier tout libre-arbitre, toute maîtrise d’elles-mêmes, toute indépendance dans les actes comme dans les idées. À faire de la violence une prérogative exclusivement masculine. Comme si les femmes ne pouvaient faire preuve de violence, de cruauté, de barbarie que lorsqu’elles y sont contraintes – par un tiers, ou par un jeu malheureux de circonstances.

Comme si la violence ne pouvait pas naître dans un système féminin.

Une étude française de 2012 a d’ailleurs montré que les juges sont plus indulgent.e.s avec les femmes, en comparant les sanctions prononcées en comparutions immédiates à l’encontre de 1228 prévenu.e.s (hommes et femmes confondus).

La conclusion est claire : en prenant en compte quatre critères (infraction commise, antécédent judiciaire, situation professionnelle et nationalité), les femmes sont moins condamnées, ou bien condamnées à des peines moins lourdes que leurs homologues masculins. A situation comparable, elles bénéficient plus souvent d’une relaxe ou d’une peine de prison assortie d’un sursis.

« Cette indulgence vis-à vis des femmes se vérifie d’autant plus que le délit est perçu comme ‘masculin‘, a expliqué l’un des auteurs de l’enquête, Thomas Léonard. « Moins une femme est crédible dans l’infraction qui lui est reprochée, plus elle sera jugée de manière clémente ». Ainsi, « les délits avec violences sont, dans l’imaginaire collectif, associés aux hommes ».

*

En réalité, les magistrat-e-s ne font que calquer leurs propres biais de genre sur des réalités aussi complexes que disparates. Nous pensons aux femmes comme des êtres doux, inoffensifs, empathiques, maternels (où que l’on se place, la sempiternelle figure de la mère n’est jamais très loin). L’idée même qu’elles puissent être animées de mauvaises intentions, qu’elles puissent tuer, violenter, torturer sans y avoir été précédemment contraintes dépasse notre système de pensée.  La violence des femmes, pourtant bien réelle, se heurte à la vision archaïque que nous entretenons du féminin.

Même les milieux féministes tendent à nier la violence des femmes ou à l’excuser, contribuant ainsi à renforcer les stéréotypes de genre : Elle n’a jamais voulu aller aussi loin. Elle ne se rendait pas compte de ce qu’elle faisait. C’était une femme fragile et abîmée par la vie. 

Pourtant, vouloir défendre les femmes à tout prix parce qu’elles sont femmes ne sert pas la cause féministe : bien au contraire.

 

 

 

Politique de la violence

Enfin, il y a le cas de la « violence ordinaire ».

Quand les femmes descendent dans la rue, quand elles manifestent, quand elles crient, quand elles protestent, quand elles cognent, on s’étonne ainsi de les trouver là, dans cette agora où elles sont d’habitudes si peu visibles.

On les observe alors d’un œil circonspect, tentant de disséquer leurs motivations, se lançant à corps perdu dans de grandes analyses sur l’élan qui les anime. Que veulent-elles ? Pourquoi crient-elles ? La femme politisée est toujours objet de curiosités, parce qu’elle transcende sa condition millénaire : en refusant d’être cantonnée à l’ombre et au silence, elle rejoint la lumière, le mouvement, la cité, les clameurs, autant d’éléments qui ont longtemps été réservés aux hommes.

Ainsi, il y a les gilets jaunes, et il y a les femmes gilets jaunes. Tout comme il y a le peuple algérien (sous-entendu : les hommes) qui proteste, et il y a les Algériennes qui protestent.

Une division (pas si) subtile, qui renvoie à la différenciation sexuée et sexiste que nous opérons entre les hommes (l’universel, le neutre) et les femmes (l’autre, l’additionnel, le particulier).

Mais opposer les femmes aux hommes dans le champ des revendications politiques revient à opérer une scission qui n’a plus lieu d’être. Il est acté, dans la loi et dans les mœurs, que les femmes appartiennent tout autant à la sphère publique que les hommes ; à cet égard, la citoyenneté, la politique, les idées ne sont plus l’apanage du masculin depuis longtemps. Et d’ailleurs, les différences biologiques entre femmes et hommes ne les ont jamais empêché.e.es de se rejoindre dans cette chose universelle qu’est la colère.

Dans « La violence des femmes : occultations et mises en récit », publié en 2011, les sociologues Coline Cardi et Geneviève Pruvost écrivent très justement :

« L’un des moyens de préserver la distinction entre les sexes, puisque tel est l’un des ressorts de l’invisibilisation des femmes violentes par les institutions du contrôle social, peut être à l’inverse de réduire la focale à quelques cas spectaculaires, en associant la violence féminine à des figures, significativement dotées d’un prénom, d’un nom propre qui les particularisent, et à un répertoire d’action typiquement féminin : sans décliner la variété des classifications qui traversent les époques et des mondes sociaux, on se contentera de citer l’infanticide, le crime passionnel, l’empoisonnement, l’avortement. Ces crimes seraient le domaine réservé des femmes. Parce qu’ils sont liés à la scène domestique et conjugale, ils ne contreviennent pas aux stéréotypes de sexe. »

Elles démystifient également la violence féminine, en rappelant que sa rareté relative ne doit pas pour autant nous inciter à nier son existence ou à l’enrober de jolis atours.  En effet, si elle est bien « soumise à davantage d’obstacles organisationnels et symboliques », la violence féminine n’en est pas moins possible. Et réelle. 

Et de rappeler, de manière fort à propos, que « les femmes violentes sont [en effet] doublement déviantes : déviantes par rapport à la loi ou aux règlements qui proscrivent l’usage de la violence, déviantes par rapport aux frontières de genre qu’elles transgressent en usant d’un attribut masculin : la violence ».

Et c’est vrai que la violence des femmes semble beaucoup moins bien digérée que celle des hommes : peut-être parce qu’elle apparaît, dans l’inconscient collectif, comme « contre-nature ».

Quoique cela n’ait pas valeur d’étude sociologique, il suffit pour s’en rendre compte de lire les commentaires sous les articles traitant des femmes criminelles – le « pire » sort étant réservé aux mères infanticides : des tombereaux d’insultes, d’appels à un retour de la peine de mort, de crachats envenimés. Elles engendrent une rage incandescente, une haine aveugle, comme si leur faute ne se situait pas seulement dans le fait d’avoir enfreint la morale et donc la loi, mais aussi d’avoir outrepassé leur « place » de femme.

De s’être aventurées au-delà des frontières du genre, en se dressant violemment contre la sagesse, la douceur et la réserve que l’on prescrit aux femmes.

Et transgressant, par là, l’un des plus vieux tabous du monde. 

 

NB : en cherchant des images libres de droit pour illustrer cet article, les mots clés « femme violente » ne m’ont menée qu’à des images de femmes terrifiées, roulées en boule, courbées sous la menace d’un poing masculin. Une preuve de plus que, si la violence des hommes est acceptée voire banalisée [en particulier lorsqu’elle s’exerce sur les femmes], celle des femmes reste aujourd’hui un impensé.
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Victoire de l’obscur

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Quelque chose est en train de se passer.

Il y a eu l’élection de Trump en 2016 aux Etats-Unis, suivie par celle de Bolsanaro au Brésil en 2018, et à côté, toute une nébuleuse d’extrême droite qui prend lentement racine en Europe – en Hongrie, en Pologne, en Autriche, en Italie.

En France, c’est le Rassemblement National – ex Front National – (un changement de nom qui fait l’effet d’un pansement sur une jambe de bois) qui, le 26 mai dernier, est arrivé en tête des élections européennes.

Inquiétante époque où les partis nationalistes et d’extrême droite prolifèrent plus vite dans les sondages – et les hémicycles – que des cafards dans une pièce humide.

Certes, si l’on recontextualise, l’extrême droite ne sera pas majoritaire au Parlement européen – et l’on peut, en outre, trouver un certain optimisme dans la percée des écologistes.

Il n’empêche que le résultat de ces élections est une mauvaise nouvelle pour l’avenir.

À chaque nouveau scrutin, l’extrême droite grignote un peu plus de place, engrange un peu plus de voix, s’installe un peu plus confortablement, lisse un peu plus son image. Jusqu’à devenir un parti lambda, qu’on invite à la table des négociations pour causer démocratie, futur de l’Union Européenne et libertés individuelles. Le suprématisme blanc, la xénophobie, la misogynie, l’ignorance, les mensonges, le mépris pour la justice emballés dans du papier à bonbon, pour faire un peu plus joli, pour faire moins peur. Et ça glisse tout seul : même pas besoin de lubrifiant.

Jusqu’où iront-ils ? À ce rythme-là, ne peut-on pas imaginer l’extrême droite au pouvoir dans 15, 20, 30 ans ?

C’est vrai qu’ils ne font plus vraiment peur, maintenant. Jean-Marie le Pen et son œil de verre, les chambres à gaz qui ne seraient qu’un « détail de l’histoire », la violence crue, les accointances avec les néo-nazis… tout ça c’est fini, terminé (ou, en tout cas, ça se passe désormais en privé, loin du regard des votant.e.s).

Désormais, on se la joue sympathiques et souriants, à la bonne franquette, en amis – voire pire, en sauveurs – du petit peuple. Le fait que les dirigeant.e.s du FN n’aient jamais fait partie du petit peuple et que l’attrait du pouvoir soit la seule chose qui les guide importe peu : ils et elles obtiennent de plus en plus de suffrages.

On pourrait juste se dire, avec colère et mauvaise foi, que de toute façon les gens sont cons et balayer le problème d’un revers de la main, avant de remonter dans sa tour de verre. Mais c’est loin d’être si simple. La stratégie de dédiabolisation du RN a parfaitement fonctionné, puisque de plus en plus d’électeurs et d’électrices votent pour eux – sans même adhérer à l’ensemble de leurs idées ni connaître leur histoire, semble t-il.

Ou comment l’extrême droite est peu à peu devenue synonyme d’espérance : faut-il vraiment que notre société soit au bout du rouleau. 

En 2019, on n’a plus besoin d’être raciste, sexiste, antisémite, homophobe, négationniste ou xénophobe pour glisser un bulletin RN dans l’urne. D’ailleurs, je l’avoue – même si j’en ai honte aujourd’hui : après les attentats du 13 novembre à Paris, ma rage était telle que je m’étais promis de leur donner ma voix aux prochaines élections. Je n’écoutais que leurs discours sur la sécurité, l’immigration, la cohésion nationale, et à l’époque, l’écho de ces paroles avait du sens, elles qui résonnaient entre les blessures froides d’un pays encore occupé à compter ses morts. Et puis, le temps passant, la brûlure et l’angoisse diminuant, j’ai compris que je ne pourrais jamais faire ça. Je me suis trouvée stupide d’avoir ne serait-ce qu’envisagé cette idée ; j’ai ri de mon ignorance. Mais combien de personnes sont restées coincées dans l’œil noir de la colère ?

Aujourd’hui, on vote RN parce qu’on est dans la merde, parce qu’on est en colère, parce qu’on veut protester contre la sclérose d’un système incapable de se renouveler, d’aller vers le mieux. Ça, l’extrême-droite l’a très bien compris en élaborant une stratégie d’opposition au gouvernement en place en tant que seule et unique alternative possible. Si vous voulez exprimer votre mécontentement, votez pour nous ! disent-ils en substance. Et ça marche.

Mais quand on glisse un bulletin RN dans l’urne, il faut savoir pour quelle histoire, quelles valeurs, quelles pensées, quelle idéologie on donne sa voix. Il faut avoir conscience qu’on ne vote pas seulement pour la défense de ses propres intérêts, pour la mise en valeur de sa belle colère, pour le refus de la politique actuelle, pour dire « dégage » à Emmanuel Macron et son arrogance.

Voilà contre quelles mesures a voté le RN durant la mandature précédente (Le Monde en fait un résumé très clair) :

♦ La baisse de 55 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030

♦ L’adoption d’un texte qui fixe un socle de droits sociaux dans l’Union Européenne (grands principes non contraignants pour inciter les Etats à améliorer leurs règles sociales)

♦ L’harmonisation des sanctions pénales contre le blanchiment d’argent

♦ La condamnation des dérives et menaces contre l’Etat de droit du gouvernement hongrois

♦ Un texte réclamant un renforcement des obligations légales en matière de vaccination

♦ Le rapport Noichl sur l’égalité entre les femmes et les hommes, qui promeut notamment une lutte contre les stéréotypes, contre les discriminations anti-LGBT et une ouverture de la PMA à tous/toutes.

Et quelle surprise, elle s’est en majorité abstenue lors du vote d’un texte protégeant la liberté et le pluralisme des médias.

Sachez-le : c’est pour tout cela que vous donnez votre voix.

 

*

L’extrême droite (parce que le Rassemblement National est un parti d’extrême droite, bien qu’ils s’en défendent mollement désormais) est une « famille idéologique de partis, mouvements et groupuscules qui ont en commun une critique radicale de la démocratie au nom d’une idéologie autoritaire, raciste et nationaliste tendant à exclure une partie des individus de la nation […] Leurs discours, plus ou moins violents, expriment à des degrés divers et selon les cas la dénonciation de la « décadence » actuelle en parallèle avec la nostalgie d’un âge d’or, l’apologie des sociétés élitaires et de la force virile, la peur du métissage, la censure des mœurs, notamment sexuelles (homosexualité), et le rejet des intellectuels » (j’emprunte ici l’excellente définition du Monde diplomatique).

On sait très bien à quoi ressemblent les États dans lesquels l’extrême droite est au pouvoir : il suffit pour cela d’ouvrir un livre d’histoire. On connaît de ces politiques les tristes contours, le goût de brûlé, la vilenie stérile. Plus encore, on sait à quelles issues elles mènent. Et si l’on préfère la contemporanéité, il suffit de jeter un œil aux systèmes en place (en Pologne et en Hongrie notamment) pour se délecter de ce qu’il s’y passe : autoritarisme, restrictions au droit à l’avortement, valorisation d’un modèle familial archaïque, menaces sur la liberté de la presse et des médias, remise en cause de l’indépendance de la justice, distribution de manuels scolaires officiels dans lesquels on peut lire que « le rôle des femmes est de s’occuper de la maison et de faire des enfants » (en Hongrie)…

Haro donc sur les droits des femmes, qui sont réduites dans ces systèmes à de vulgaires poules pondeuses (la flippante dystopie de « La servante écarlate » transposée dans le réel), mais pas seulement. Car l’extrême-droite représente aussi l’opposition à la culture, à l’éducation, à la liberté de la presse, à l’ouverture d’esprit, au progrès, à l’écologie, aux libertés individuelles. Et, par un triste corollaire, le retour nauséeux de la religion et de son insupportable étau, de l’ordre moral traditionnel, de l’obscurantisme, de tout ce que nous avons tenté de fuir au gré des avancées de l’Histoire.

Bêtise crasse, misogynie ordurière, restrictions des libertés, mépris de la culture et de l’éducation.

C’est donc vers cela que la France tend amoureusement les bras ? C’est donc à ça que rêve le peuple ?

Mon pays mérite bien mieux.

 

*

Nous n’avons pas fait tout ce chemin intellectuel, tous ces progrès en matière sociale, en matière de paix, de droits des femmes, de droits humains tout court, d’intelligence collective pour revenir subitement en arrière. Ça n’a pas de sens.

Il n’y a pas de logique à contester le système politique actuel tout en souhaitant le remplacer par quelque chose de pire. Bien d’autres partis sont contre le libéralisme sauvage, contre la casse sociale, sans prescrire dans le même temps un obscurantisme crasse.

Étrange paradoxe que cette société qui évolue à vitesse grand V, tout en se repliant sur elle-même comme un nourrisson démuni. Assisterait-on aux préludes d’un backlash général ?

Je ne peux m’empêcher de penser que l’espèce humaine est tout de même fascinante. Elle est la seule qui consent à sa propre servitude, sa propre destruction, la seule qui évolue pour ensuite revenir cent pas en arrière, la seule qui allume la lumière pour finalement décider de l’éteindre, la seule capable d’assister à l’horreur et au chaos et de ne pas en tirer les leçons nécessaires. D’y retourner.

De recommencer, tel Sisyphe poussant obstinément son rocher. Lentement, mais sûrement.

Un cycle sans cesse renouvelé. 

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Elles vécurent heureuses et n’eurent pas d’enfants

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Il y a quelques semaines, l’actrice Sand Van Roy, qui accuse Luc Besson de l’avoir violée dans une suite du palace le Bristol, a été soumise à une expertise psychiatrique. Étrange inversion des rôles, mais passons, ce n’est pas le sujet de l’article. Ce qui nous intéresse, ce sont les conclusions rendues par l’expert :

« Le sujet ne se vit pas comme future mère, ce qui révèle un état névrotique histrionique essentiellement tourné vers la réussite professionnelle ».

Non, vous ne rêvez pas : ces lignes n’ont pas été écrites en 1687, mais bien en 2019.

En 2019, nous sommes capables d’envoyer des fusées dans l’espace, mais pas de comprendre que le désir d’enfant n’est pas universel.

En 2019 toujours, nous continuons à qualifier les femmes pourvues d’ambitions autres que maternelles de « névrotiques ». Rien à faire : elles ne passent pas le contrôle technique de la féminité.

Mais oui ! Forcément malades, traumatisées, dysfonctionnelles, celles qui se refusent à la si merveilleuse aventure de la maternité – à laquelle on les dresse pourtant depuis le plus jeune âge.

Passons sur l’absence de lien entre les accusations portées par la victime et sa non-envie de devenir mère (non, décidément : on ne voit pas), pour nous intéresser à ce sujet encore tabou : les femmes qui ne veulent pas d’enfants 

Je dis bien « femmes », car les hommes sans enfants, s’ils peuvent recevoir quelques commentaires étonnés à l’occasion, sont loin de subir la même pression sociale. Un homme qui ne veut pas devenir père n’est pas un sujet : tout au plus, il sera un objet de curiosité fugace. C’est que l’identité masculine n’est pas directement corrélée à la paternité – en tout cas, elle est loin de se réduire à ce seul élément.

En effet, les hommes ont le droit – on pourrait même dire le devoir – d’être bien autre chose que des pères : on attend d’eux des ambitions, des projets, des entreprises, des rêves plus hauts que la ligne d’horizon de la banlieue résidentielle à laquelle on persiste à cantonner les femmes.

D’ailleurs, pour eux, la paternité est souvent considérée comme la fin des réjouissances, le glas de la jeunesse, un piège dans lequel ils finiront probablement par tomber, au mitan de leur paisible vie d’adulte, poussés par quelque femelle machiavélique.

Il y a donc là un véritable double standard. Qui sert habilement, comme nous le verrons ensuite, la cause de la domination masculine.

*

En réalité, cet article ne devrait pas faire plus de 2 lignes : il y a des femmes qui veulent des enfants, et d’autres qui n’en veulent pas. Les êtres humains ont des aspirations différentes, et c’est bien normal en plus d’être souhaitable.

Hélas, dans une société patriarcale comme la nôtre, ce qui devrait n’être qu’un simple état de fait devient tout de suite un sujet politique.

Car la féminité a été socialement construite en association avec la maternité, et le destin des femmes subséquemment réduit à leurs fonctions biologiques. Cela dure depuis des temps immémoriaux, et nous ne parvenons toujours pas à sortir des ornières de ce mythe archaïque.

Pourtant, il est important de dissocier la maternité, une possibilité naturelle qui n’est ni « obligatoire » ni inéluctable, du cadre dans lequel elle s’exerce (1). Nous avons choisi d’associer la féminité à la maternité, tout comme nous avons choisi d’associer la masculinité à la force et à l’ambition. Nous sommes né.e.s dans un monde qui nous présente les choses de manière catégoriquement binaire : il y a les hommes qui partent chasser le mammouth d’un côté, et les femmes qui élèvent les enfants de l’autre. Et c’est vrai qu’il est tellement plus facile, pour notre cerveau paresseux, de ranger les individus dans des petites boites (les neurosciences ont effectivement confirmé que notre cerveau est conditionné pour adhérer aux stéréotypes). Le problème, c’est que nous perdons les pédales lorsque nous voyons des personnes qui dérogent à ce script genré – en théorie – parfaitement huilé. Notre vision du monde s’en trouve bouleversée, ce qui nous affole. Quoi ? C’est une femme et elle ne veut pas d’enfant ? Quoi ? C’est un homme et il ne sait pas conduire ? Mais… ce n’est pas ce qu’on m’a appris !

 

(1) A ce sujet, l’argument de la « nature » peut vite être mis au tapis : si les hommes produisent environ 100 millions de spermatozoïdes par jour, il semblerait que cela ne les voue pas pour autant à un instinct de reproduction dévastateur. En tout cas, nous insistons beaucoup moins sur le sujet.

 

Obligation

Les femmes et les enfants d’abord, donc. On en est encore là.

Ça commence à faire longtemps, pourtant, qu’on s’est attaquées à déconstruire la maternité et ses prétendus délices universels. Betty Friedan l’a fait de façon magistrale dans son livre « La femme mystifiée » (lisez cet ouvrage féministe indispensable, qui vient d’être réédité aux éditions Belfond) en décrivant le « malaise féminin qui ne dit pas son nom » des mères au foyer des années 60 noyées dans l’alcool et les antidépresseurs. D’autres ont suivi, comme la sociologue israélienne Orna Donath et son étude « Regretting Motherhood » (Regretter la maternité), qui se penche sur les femmes qui regrettent d’avoir enfanté, n’ayant pas trouvé dans la maternité l’évidence merveilleuse qu’on leur avait promise.

Aujourd’hui, la parole se libère de plus en plus, sur Internet notamment. Formidable espace de liberté où l’on peut se délester, enfin, de tout ce que la société refuse d’entendre. Ce sont des femmes que les gosses indiffèrent, des femmes qui regrettent d’être devenues mères, des femmes qui aiment la compagnie des enfants mais n’en veulent pas pour autant, des femmes qui n’ont jamais ressenti l’envie – prétendument inexorable – d’être mère, des femmes qui en ont le ras le bol d’être réduites à leur utérus, ras le bol d’être infantilisées, humiliées, sermonnées par le corps médical pour avoir fait un choix qui ne regarde qu’elles.  La parole comme catharsis. Et puis on remonte à la surface, dans le grand bain de la vraie vie, et l’on se cogne à la réalité crue d’une société nataliste et patriarcale (les deux allant généralement de pair), qui voit dans le ventre des femmes une propriété collective. Non, rien n’a vraiment changé depuis l’an 1687.

Ils sont toujours là, les « et toi, tu t’y mets quand ? » des inconnu.e.s qui vous posent la question la bave aux lèvres, pressé.e.s de vous voir rentrer dans le moule, les gynécologues qui vous exhortent à penser à votre « projet d’enfant » (comme on parlerait d’acheter un nouveau canapé d’angle, ou de changer le carrelage de sa salle de bains) sitôt passée la barre des 30 ans, la cousine qui vous cale de force son môme dans les bras parce que « ça te va si bien » et « il faut que tu te prépares », les magazines féminins qui titrent « Mère, mon plus beau rôle » à côté de la photo de Julia Roberts en omettant de préciser que c’est facile de l’avoir, le beau rôle, quand on a les moyens d’engager une armada de nounous qui changent les couches à votre place.

Le droit à la contraception et à l’IVG – et plus globalement le droit des femmes à disposer d’elles-mêmes – a beau être consacré, la société continue à exercer un droit de regard sur le ventre des femmes. Et à ostraciser, purement et simplement, celles qui se dérobent aux injonctions reproductives.

Même dans les quelques articles qu’on leur consacre, on tente désespérément d’apporter des justifications à ce choix de vie iconoclaste : ces femmes ont eu une enfance difficile, elles sont focalisées sur leur réussite professionnelle, elles n’ont pas eu de modèles de maternité positifs autour d’elles, elles sont un peu traumatisées, les pauvres, comment voulez-vous que la nature s’exprime chez de tels sujets ? Surtout, surtout, penser à rationaliser, intellectualiser, justifier, excuser, ramener un tant soit peu de logique dans ce choix de vie vu comme irrationnel. Si l’envie de se reproduire ne leur pince pas l’utérus, c’est forcément qu’il y a une anomalie quelque part, un défaut de fabrication.

Presque jamais la question de l’envie, pourtant logique, pourtant simple, pourtant implacable, n’est abordée. Écrire que ces femmes n’ont tout simplement pas envie, et qu’il n’y a rien d’autre à ajouter, c’est encore trop audacieux.

Alors, on pathologise leur absence de désir, comme si celui-ci ne pouvait nécessairement s’expliquer que par une expérience douloureuse, une enfance difficile ou un traumatisme ancien. Comme s’il ne pouvait tout simplement pas exister en lui-même.

Parfois, à court d’arguments, on finit par leur prêter des désirs inconscients, en avançant qu’au fond elles ont envie de devenir mères, mais qu’elles ne s’en sont pas encore rendu compte – ces gourdasses !  Une bonne thérapie, et tout reviendra à la normale.

 

Soumission

Mais pourquoi faisons-nous tout un foin de la maternité ? Pourquoi ne laissons-nous pas les femmes… choisir, tout simplement ?

Et les hommes : pourquoi ne sont-ils pas soumis aux mêmes injonctions, à la même pression à enfanter dans un cadre temporel ridiculement restreint, aux mêmes mythes tenaces sur l’horloge biologique ?

En réalité, pas besoin d’avoir bac + 8 en féminisme pour deviner pourquoi. En 1949, Simone de Beauvoir dénonçait déjà dans Le deuxième sexe la « morale sociale et artificielle qui se cache sous ce pseudo-naturalisme », écrivant que « l’infériorité de la femme [vient] originellement de ce qu’elle s’est d’abord bornée à répéter la vie tandis que l’homme inventait des raisons de vivre, à ses yeux plus essentielles que la pure facticité de l’existence » et que « enfermer la femme dans la maternité, ce serait perpétuer cette situation. »

En effet, conférer à la maternité un caractère « obligatoire » (parce que supposément naturel) permet d’acculer les femmes – avec leur propre consentement – à la sphère privée, où elles tiendront un rôle nécessairement réduit et parfaitement inoffensif.

La domination masculine a besoin de sacraliser la maternité pour continuer à exister. Elle a besoin de glorifier la nature douce et maternelle des femmes pour les délégitimer dans les postes de pouvoir, pour les dissuader d’avoir d’autres projets que celui de fonder une famille, et pour leur ôter du temps, du pouvoir, de l’autonomie – en somme, pour les contraindre à la passivité.  De tous temps, les hommes ont utilisé la maternité comme un instrument de soumission des femmes. Il est vrai qu’alourdie par une grossesse, puis « empêchée » par un ou plusieurs enfants dont on a la charge quasi-exclusive, il est bien plus difficile de se consacrer à sa carrière, ses projets, ses opinions politiques, et tout ce qui relève historiquement du « territoire masculin ».

Alors, le conditionnement doit commencer dès le plus jeune âge, avec des poupées, des dînettes, des petits boulots de baby-sitting, des injonctions à être serviable et attentionnée. Avec des petites phrases, semées çà et là comme les cailloux du Petit Poucet : Tu verras quand tu auras des enfants… Quand tu seras maman… Et ça marche : les femmes s’emparent avec soulagement de cette « identité » maternelle qu’on leur confère, y trouvant sans doute le réconfort d’être enfin validées, reconnues et approuvées par le corps social.

Enfin, un rôle qu’elles pourront occuper en toute légitimité. 

Mais qu’on ne s’y trompe pas : qu’elles soient conscientisées ou non, les injonctions à la procréation ne sont que l‘expression d’une misogynie institutionnalisée, qui voit dans les femmes non pas des personnes à part entière, mais des utérus à combler.

Interchangeables.

Assigner les femmes à la maternité, c’est donc asseoir la division du genre et ainsi légitimer les inégalités (de salaires, d’emploi, de répartition des tâches…), par l’excuse fallacieuse de la « nature ».

 

 

Mystifications

En dépit des immenses progrès du féminisme ces dernières décennies, nous sommes resté.e.s bloqué.e.s plusieurs siècles en arrière en ce qui concerne la maternité.

Malgré quelques (timides) tentatives de démystification, nous restons désespérément englué.e.s dans un archaïsme primaire, un fatalisme naturaliste dépassé qui réduit les individus (les femmes, en réalité) à leurs seules fonctions biologiques. Si elles ont un utérus, c’est nécessairement qu’elles devront s’en servir un jour. Si elles peuvent avoir des enfants, c’est forcément qu’elles le veulent. Et si ce n’est pas le cas aujourd’hui, ça le sera demain – comme si, au fond, nous n’étions rien d’autre que les proies d’une nature tyrannique.

Et l’influence de la psychanalyse, discipline depuis longtemps confite dans un sexisme crasse, n’aide pas à dépasser cette conception. « L’essence féminine », « le désir inconscient de grossesse », « l’instinct maternel » sont des idées encore largement relayées, même si l’on sait aujourd’hui qu’elles ne sont que des constructions sociales… et sexistes.

Quant au féminisme, s’il a beaucoup évolué depuis une cinquantaine d’années, il a étonnamment laissé de côté la question de la maternité, la remettant peu en cause, si ce n’est pour affirmer que le corps des femmes leur appartient et qu’elles auront un enfant si elles le veulent, quand elles le veulent. Manque de conviction ou peur de s’attaquer à un tabou millénaire ?

Peu de féministes ont osé remettre en cause de manière frontale l’assignation des femmes à la maternité, si ce n’est quelques militantes radicales dont la voix porte peu au-delà de leur sphère d’influence.  La plupart des groupes féministes, s’ils se réjouissent évidemment du droit des femmes à disposer de leur propre corps, échouent à remettre en question ce qui constitue pourtant une source majeure d’inégalités – voire, dans certains cas, un piège en bonne et due forme. Et continuent à associer les femmes aux enfants et à réclamer à cors et à cris qu’on protège les « mères », renforçant ainsi d’antiques stéréotypes sur la vulnérabilité féminine.

Certains courants essentialistes vont même jusqu’à porter aux nues une prétendue mystique féminine qui trouverait sa source dans le pouvoir de donner la vie.

Oubliant de préciser que pouvoir n’est pas vouloir.

Résultat : le sujet de la maternité reste aujourd’hui un angle mort du féminisme.

Et si, avant de se plaindre que les femmes continuent à avoir la charge des enfants et que rien ne change, on commençait par rappeler que la maternité n’est en rien une obligation ?

 

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Sorcières

Si les femmes sans enfants dérangent, c’est parce qu’elles dérogent à l’ordre social, à ces trajectoires réglementées (naître ; se reproduire ; mourir) qu’un héritage commun a gravées au fer rouge dans nos cerveaux. Il y a cette peur irrationnelle, aussi, d’une « grève des ventres » qui provoquerait un effondrement de la civilisation. Pourtant, la surpopulation grandissante (nous serons 11 milliards d’humains en 2100) devrait plutôt nous inciter à appeler de nos vœux une baisse globale de la natalité

Mais il y a aussi et surtout le fait que ces femmes s’émancipent des attendus sociaux de la féminité. Elles ne sont pas seulement libres et indépendantes (donc dangereuses) : elles sont aussi dans la transgression d’un tabou. Sans enfants, donc sans attaches, elles seront plus à même de s’aventurer sur les territoires masculins du pouvoir, de la politique, de l’ambition (dans l’imaginaire collectif en tout cas : car on peut très bien n’avoir aucune ambition particulière tout en étant « childfree »). En somme, elles seront libres de devenir des hommes comme les autres.

La docteure en psychologie Edith Vallée, qui étudie le non-désir d’enfant depuis les années 70, explique à ce sujet : « L’injonction à faire des enfants pour que la société se renouvelle reste un inconscient collectif archaïque qui perdure car il est profond. Les femmes childfree perturbent l’ordre du monde […] elles bouleversent ce qui était attendu d’elles ».

On le constate en lisant sur Internet les nombreux témoignages postés sur les forums « childfree », où les femmes relatent leur difficulté à assumer leur choix dans une société pro-maternité :

« Quand j’en ai parlé à ma psy, elle m’a dit qu’il devait y avoir une raison à ma non-envie d’avoir des enfants. Selon elle, si on en trouve l’origine, je pourrais me « débloquer » et envisager enfin d’en avoir ».

« On me dit que je ne suis pas normale, on me traite d’égoïste »

« L’autre jour, je parlais avec un collègue. Il m’a demandé mon âge. Quand j’ai répondu que j’avais 28 ans, il m’a dit qu’il « serait peut-être temps de nous faire un môme ».

« Mon mari ne reçoit jamais de réflexion sur le fait qu’il n’ait et ne veuille pas d’enfants, très peu de gens abordent le sujet avec lui alors que pour moi c’est différent. »

« Récemment, j’ai commencé les démarches pour la contraception définitive (stérilisation). J’ai dû pour ça obtenir une lettre de mon généraliste, qui me permettait de faire ma demande à un chirurgien. J’ai cru que je lui demandais l’autorisation de me faire couper un membre ! Je passe sur les réflexions du genre  » et si un jour vous êtes avec un homme qui veut des enfants ? « 

« J’ai un stérilet au cuivre pour 5 ans, il m’en reste actuellement 2. Ma gynéco m’a fait comprendre à mon dernier rendez-vous qu’en décembre qu’en 2020, date butoir, elle me l’enlève et ne m’en remet pas car c’est pour elle ma seule chance d’avoir un enfant (à cause d’un souci de santé, je n’ai « droit » qu’à une seule grossesse). J’ai l’impression de ne pas avoir le choix. »

 

Mais si nous étions réellement tenaillé.e.s par l’envie de nous reproduire – de manière fatale, inexorable, prédéterminée – les injonctions à la maternité n’existeraient pas. Nous y passerions toutes, dans le calme et l’intimité, sans qu’il n’y ait besoin de nous « convaincre ». Et les hommes, tout êtres humains qu’ils sont, ressentiraient aussi cette envie.  Or, ce que nous appelons « l’horloge biologique » semble ne faire entendre son tic-tac obsédant qu’aux seules femmes.

Bienheureux hasard.

*

Non, toutes les femmes ne veulent pas avoir des enfants. Non, il n’y a aucun problème avec celles qui ne se voient pas mères, si ce n’est notre vision courte et nos croyances sexistes. Et oui, elles vont bien, peut-être même mieux, d’ailleurs, que celles qui se sont engouffrées dans la parentalité sans jauger leurs envies profondes ni mesurer les bouleversements que cela implique, en réponse à une pression sociale parfois suffocante.

Car si l’on peut regretter de n’être jamais devenue mère, on peut aussi regretter d’avoir eu un enfant. 

Lorsque nous associons par réflexe les femmes à la maternité, nous raisonnons avec notre cerveau archaïque. Mais rappelons-nous que nous sommes au XXIe siècle. Avoir la possibilité de donner la vie ne signifie pas qu’on doit ni qu’on désire le faire.

De nombreuses vies gâchées, tragédies, maltraitances, difficultés pourraient être évitées si l’on cessait de réglementer si strictement les trajectoires féminines.

Car c’est très simple en réalité. Répétez après moi : il y a des femmes qui veulent des enfants, et d’autres qui n’en veulent pas.