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Voyage au féminin singulier

 

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Un lever de soleil, quelque part au Mexique

La première fois que j’ai vraiment voyagé seule, j’ai haï l’expérience, non pas tant à cause de la solitude que de l’absence de moyens qui me condamnait à dormir dans un dortoir glauque et à bouffer des chips à tous les repas. Pas de bol, je détestais également la ville dans laquelle j’avais échoué : Oslo, capitale scandinave ayant le charme d’un surgelé. Il faut dire que le voyage avait plutôt mal commencé, lorsqu’un groupe d’agents des douanes m’avait arrêtée à l’aéroport pour m’entraîner dans une petite pièce où ils entreprirent de fouiller ma valise.

– Qu’est-ce qui vous amène ici ? m’a-t-on demandé d’un ton faussement badin.
– Je viens visiter.
– Ah oui, visiter ! (ils ne me croyaient pas du tout). Visiter quoi ?
– Euh, je ne sais pas encore, je n’ai pas fait de programme.
– Vous avez des amis ici ?
– Non.
– Donc vous voyagez seule ?
– Oui.

Alerte rouge, une jeune femme de 22 ans voyageant seule ! Cela cache forcément quelque chose.
Après plusieurs minutes de réponses agacées (pour moi) et de fouilles improductives (pour eux), les douaniers durent se rendre à l’évidence : non, je ne transportais ni liasses de billets ni héroïne dans ma valise et oui, j’étais une honnête citoyenne. Ils finirent néanmoins par m’avouer, penauds, qu’ils m’avaient soupçonné d’être une prostituée. Voilà : vous êtes une femme jeune qui débarque seule dans un pays étranger, et pour la plupart des gens, vous ne pouvez pas être autre chose qu’une pute.

A l’issue de ces quelques jours sans joie, j’ai regagné l’aéroport pour passer la journée entière à attendre, comme une délivrance, l’avion qui me ramènerait chez moi. Cette expérience ne m’a pas découragée.

Quelques années plus tard, je suis partie seule à Rome, où j’ai marché une vingtaine de kilomètres par jour et mangé des gelati au Kinder dans la lumière de la fin d’été. Le studio que j’avais loué ressemblait à une cellule de prison, mais je l’avais pour moi toute seule : un progrès par rapport à mon premier voyage solo.

Et puis j’ai fini par traverser les océans. Plusieurs fois.

On commence petit, et puis ça ne manque jamais : on veut aller plus loin. A chaque fois pourtant, je bois l’angoisse à la petite cuillère. Je respire mal, j’ai mal au ventre, je me flagelle mentalement pour avoir eu cette idée stupide. Mais pourquoi je fais ça ? Pourquoi ? Mais il y a l’excitation, aussi. L’adrénaline. C’est ça qui vous accroche.
Je ne me suis jamais vraiment vue comme une femme qui voyage, dans toutes les limites que mon genre est censé comporter. Je n’ai pas peur. Je ne pense pas à toutes les choses horribles qui sont censées m’arriver, aux limitations que la société voudrait m’imposer. C’est vrai, lorsque des hommes viennent me parler, je les considère toujours avec méfiance. Quelle idée a-t-il en tête ? Qu’est-ce qu’il me veut ? Allez, barre-toi ! Toujours la peur, intégrée dès l’enfance, de l’agression sexuelle, du viol, du meurtre. Du caractère universel de la barbarie masculine. Les œuvres littéraires et cinématographiques, les mythes culturels, l’actualité : tout concourt à nous rappeler qu’il arrive des choses horribles aux femmes qui s’aventurent seules dans le monde. C’est le fameux mythe de la joggeuse, cette femme que le simple fait de se mouvoir, seule, expose aux plus terribles dangers.

Lorsque l’angoisse et le sentiment de solitude s’étiolent, c’est là que naissent ces fulgurances qui rendent le voyage solitaire si précieux. C’est un coucher de soleil rose sur le lac Ontario, ce sont des rencontres fugaces qui ne laissent rien d’autre qu’un sourire. C’est rouler sur des routes désertes, avoir peur et se sentir libre. La joie, la fierté, la puissance. C’est débarquer à 9h du matin sur une plage déserte du Mexique, et se prendre la beauté du monde en plein visage. Le sourire que j’ai esquissé à cet instant-là ne se perdra jamais : il est gravé en moi. C’est se féliciter dans l’avion du retour, remplie d’une incommensurable fierté. Je l’ai fait. Je n’ai besoin de personne. C’est vouloir aussi parfois avoir quelqu’un près de soi, devoir gérer seule l’angoisse des files d’aéroport, des chambres d’hôtel vides, des silences qui se prolongent, des nuits qui tombent trop tôt, de la solitude qui se referme comme un piège.

« – Tu pars avec qui ? » 
« – Toute seule. »

Je dois avouer n’avoir jamais vraiment eu de réaction négative à mes velléités de voyage en solitaire, si ce n’est le classique regard étonné. La lueur d’incompréhension dans le regard. Une femme ? Seule ? Mais pourquoi ? Cela défie la logique. Même si elle tend à se démocratiser, la figure de la femme indépendante étonne – et dérange – toujours.

La femme seule fait peur : elle est souvent brandie comme un épouvantail, une menace à l’encontre de celles qui refusent de rentrer dans le rang. On craint, souvent de manière inconsciente, sa désobéissance, son libre-arbitre, son pouvoir. Comme les sorcières que l’on « chassait » autrefois, elle ne dépend de personne et ne répond d’aucune autorité. Elle a tout le loisir de réfléchir, et donc de se rebeller. Dans une société où les femmes sont encore largement vues comme les extensions des hommes, le fait qu’elles puissent manifester une volonté propre et exister pleinement en dehors de ces derniers étonne. Voire suscite l’hostilité.

Aventures solitaires

Les femmes voyageant seules sont entourées de mythes tenaces. Autrefois, on les considérait comme des prostituées ou des inadaptées sociales. Celles qui manifestaient des velléités d’aventure étaient frappées du sceau de la réprobation – c’était particulièrement le cas pour les femmes mariées, dont l’existence dépendait de celle de leur époux. En France, jusqu’en 1938, elles ne pouvaient d’ailleurs pas obtenir de passeport sans l’autorisation de celui-ci. Il a fallu attendre le 19e siècle pour que les femmes sortent de leur foyer, en nombres infimes et toujours sous le regard désapprobateur de leurs pairs.

Dans un numéro du périodique l’Année littéraire de 1867, on trouve la phrase suivante au sujet des voyageuses en solitaire : « S’il leur arrive quelque mésaventure, la pitié que l’on ressent est moins grande : elles n’avaient qu’à rester chez elles ». Cent cinquante ans plus tard, les mentalités n’ont pas tellement changé. C’est la même culpabilisation qui a cours pour les femmes à qui il arrive des « mésaventures » : elles n’avaient qu’à faire attention, elles n’avaient qu’à s’habiller autrement, elles n’avaient qu’à pas laisser un homme entrer chez elles, elles n’avaient qu’à dire non, elles n’avaient qu’à pas se promener seule à cette heure-ci, oh et puis tant qu’à faire, elles n’avaient qu’à pas exister.

Aujourd’hui cependant, le mythe de la voyageuse a changé de visage. Si elle n’est plus vue comme une aberration, les motivations qui la poussent à partir sont encore réputées avoir quelque chose à voir avec sa vie privée : elle voyage pour fuir quelque chose, ou pour conjurer un évènement douloureux (rupture, deuil, etc.). Pas pour elle-même. Le voyage « féminin » serait une forme de transcendance, un moyen de se reconnecter à soi-même après des années passées dans le brouillard. En témoignent les très populaires récits de voyage « Wild » et « Mange, prie, aime », dans lesquels l’impulsion du départ est causée par des évènements personnels douloureux. Peu de femmes semblent voyager pour leur propre plaisir, par simple envie de découvrir le monde ou de se découvrir soi. Sans doute préfère-t-on croire que les femmes ne partent pas à l’aventure « naturellement ». Il faut que quelque chose les y contraigne, les y pousse avec insistance. Qu’elles n’aient, en somme, pas vraiment le choix. Pourtant, le voyage solo « plaisir » existe bel et bien : il est simplement peu documenté. De nombreuses femmes, dont je crois faire partie, ne voyagent ni pour fuir ni pour se consoler d’une quelconque blessure. Elles voyagent avant tout pour la beauté du geste, pour la beauté du monde, et par amour pour la liberté. Leur liberté.

Face à la figure universelle de l’aventurier (un homme, forcément), la voyageuse en solitaire dénote encore. En témoignent les rubriques dédiées aux « femmes seules » dans les guides touristiques, qui l’informent des mesures à prendre en matière de sécurité ou des tenues à éviter. Eviter de sortir le soir, ne pas dévoiler trop de peau, ne pas traîner seule dans certains quartiers, éviter les tenues « aguichantes », ne pas se montrer trop avenante avec les hommes, porter une fausse alliance… Ces injonctions à la peur, à la tempérance (sous forme de conseils bienveillants) entérinent l’idée selon laquelle les femmes seraient secondaires, supplétives, fragiles, par opposition aux hommes dont le caractère universel leur permet d’endosser tous les rôles. Dont celui bien connu de l’aventurier sans peurs et sans reproches. Bien évidemment, ces conseils peuvent s’avérer tout à fait pertinents selon les pays. Qu’on le veuille ou non, les femmes restent encore des proies à l’échelle globale. Mais il est faux de croire qu’elles sont forcément plus en sécurité chez elles qu’à l’autre bout du monde.

Les études le prouvent. On sait qu’en matière de violences sexuelles, l’agresseur est connu de la victime dans plus de 80% des cas. Le chiffre tombe à 74% pour ce qui concerne le viol en particulier. Dans la plupart des cas, il s’agit du conjoint, ex-conjoint ou d’un membre de la famille (source : Collectif Féministe contre le Viol). D’un point de vue statistique, il est donc beaucoup plus probable qu’une femme se fasse agresser dans son propre foyer qu’à 10 000 km de chez elle. Finalement, les conseils de « sécurité » et les invitations à ne pas prendre de risques inconsidérés, à éviter certains secteurs à la nuit tombée et à faire preuve de bon sens ne sont-ils pas valables partout dans le monde ? Peut-être faut-il simplement se faire confiance, d’autant plus qu’en tant que femmes dressées à la peur et à l’anticipation du pire, nous savons mieux que quiconque repérer les situations à risque.

Quel avenir pour le voyage en solitaire ? Au vu de la vitesse à laquelle grossissent les réseaux de voyageuses sur les réseaux sociaux (plus de 110 000 membres pour le groupe Facebook We are Backpackeuses), il semble en tout cas connaître un bel essor. Et il y a fort à parier que la « tendance » est partie pour durer.

Il n’y a pas si longtemps que les femmes ont découvert le plaisir de l’indépendance et de la liberté. En voyageant seules, en faisant fi des normes de genre et des injonctions à la peur, elles découvrent leur propre puissance. Le voyage en solitaire doit alors être vu comme une formidable manière de conquérir l’espace, mais aussi, de manière métaphorique, une manière de se saisir d’un pouvoir trop longtemps confisqué.
Loin de chez elles, les femmes découvrent que cette hypothétique essence féminine qui les tiendrait éloignées du monde, de l’extérieur, des risques, du pouvoir et de l’autonomie n’est qu’une absurde construction sociale. Elles ne laisseront personne leur couper les ailes : le voyage en solitaire est aujourd’hui un de leurs totems.

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Pourquoi la grossesse est-elle toujours présentée comme un heureux évènement ?

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Crédit photo : Julia Geiser ©

Quand une femme annonce sa grossesse, les réactions sont en général unanimes : joie, enthousiasme, grands sourires et félicitations d’usage. On suppose que cette grossesse a été désirée, que la future mère est forcément extatique et que cette annonce marque le début d’une nouvelle étape jalonnée de pétales de roses, de douce allégresse et de gazouillis d’enfant. Ne dit-on pas que l’on attend « un heureux évènement » ?

C’est cette représentation sociale de la grossesse comme aboutissement ultime d’une vie de femme qui est utilisée dans les publicités pour tests de grossesse, comme si un résultat positif était nécessairement une bonne nouvelle.

Le scénario est peu ou prou toujours le même : une femme pleure des larmes de joie en regardant le bâtonnet sur lequel elle vient de faire pipi, avant de s’en aller annoncer la nouvelle à son partenaire et/ou à une amie. Images pastel d’un indicible bonheur, parfois accompagnées d’une voix off résolument niaise vantant la fiabilité dudit test. Yeux mouillés, grandes effusions, tout ce petit monde ronronne de bonheur et s’étreint allègrement.

Une question se pose alors : que fait-on de toutes celles qui ne veulent justement pas tomber enceintes, et qui sont tout autant susceptibles d’utiliser des tests de grossesse ? Ne pourrait-on pas proposer une représentation plus neutre, plus contrastée, moins stéréotypée de la réalité ?

En effet, les choses sont beaucoup plus nuancées que ce que laisse croire l’expression « attendre un heureux évènement » : si l’on se place dans une perspective globale, 25% des grossesses dans le monde se terminent par un avortement. Preuve évidente qu’une grossesse peut être, aussi, un malheureux évènement.
En France, le taux de grossesses non désirées serait de 15 à 20% (INED, 2008). Une grossesse sur cinq environ aboutirait à une IVG (INED, 2010).
De façon intéressante, une étude américaine publiée en 2018 dévoile que 67% des répondantes âgées de 18 à 44 ans ont ressenti de l’angoisse et/ou de la panique dans les moments où elles pensaient être enceintes. En moyenne, les femmes ayant répondu à l’enquête ont passé 2 ans de leur vie à essayer de tomber enceinte, contre presque 13 ans à tenter d’éviter une grossesse.

Si aucune statistique n’existe à ma connaissance sur l’utilisation des tests de grossesse, il est évident que toutes les femmes qui y ont recours ne souhaitent pas avoir un enfant – on peut faire des tests de grossesse de manière régulière pour se rassurer, ou après un rapport à risque pour s’assurer que l’on n’est pas enceinte. Combien de femmes ont-elles poussé un soupir de soulagement, voire crié de joie après avoir constaté que le résultat de leur test de grossesse était négatif ? (beaucoup, si vous voulez mon avis).

Dès lors, pourquoi présenter la découverte d’une grossesse comme un évènement nécessairement heureux, prélude à une vie nouvelle faite de bonheur et d’épanouissement ?

 

Tu enfanteras, ma fille

Au-delà des raisons marketing évidentes (imaginerait-on une publicité dans laquelle une femme éclate en sanglots puis se roule par terre après avoir lu le résultat de son test de grossesse ?) et du caractère particulièrement conservateur du milieu de la pub, on est en droit de s’interroger sur les raisons pour lesquelles la maternité continue à être présentée comme l’apothéose de toute destinée féminine.

Sexisme ou simple paresse intellectuelle ? Toujours est-il que ces images sans cesse démultipliées d’attente fébrile et d’embrassades joyeuses contribuent à renforcer des stéréotypes de genre ayant largement dépassé la date de péremption. Ainsi, toutes les femmes sans exception souhaiteraient devenir mères, à n’importe quel moment de leur vie. L’essence de la féminité, le point culminant de toute existence féminine résiderait dans la maternité et nulle part ailleurs, comme si le bonheur, l’épanouissement, la satisfaction ne pouvaient être atteintes que par la procréation. Chaque femme attendrait le moment où elle tomberait enceinte comme le Messie, son ventre arrondi devenant soudain le nouvel épicentre de son existence, son ultime raison d’être. Pas de place dans nos représentations sociales pour les déviantes qui ne veulent pas d’enfants, ni même celles qui en veulent, mais pas maintenant. Une grossesse est un heureux évènement (surtout pour les non-concerné-e-s), point à la ligne !

Ce qui est étrange, c’est que loin de la puissance institutionnelle des médias et de la publicité, les femmes elles-mêmes contribuent à légitimer le cliché de la grossesse-bonne nouvelle. Ainsi, il suffit de se balader sur Internet et d’aller lire les réponses aux messages postés sur les forums par des femmes soupçonnant d’être enceintes : « tu as tous les symptômes d’une grossesse, félicitations ! » ; « tout ce que tu décris me fait penser à ma première grossesse. Je te souhaite beaucoup de bonheur ! » ; « Bravo ! », « On dirait bien que tu attends un heureux évènement »

L’enthousiasme est toujours de mise, comme si l’auteure du message initial était forcément enchantée par la perspective d’être enceinte – or, souvent, rien dans ses propos ne le laisse présager. Comme s’il était tout à fait inenvisageable qu’une grossesse puisse être, non pas une heureuse nouvelle, mais bien un coup de massue dans la gueule suivie d’une forte envie de ressortir ses aiguilles à tricoter.

De même, les articles sur Internet qui répertorient les signes de grossesse adoptent souvent un ton exalté et complice, comme si l’intégralité des femmes qui les consultaient voulaient nécessairement tomber enceinte (visiblement, les grossesses non désirées n’existent pas dans leur monde). « Vous rêvez d’un enfant et vous écoutez les moindres signes de votre corps. Quels sont les premiers signes de la grossesse ? » (Doctissimo), « Cela fait des mois que vous essayez de faire un bébé et cette fois, vous pensez que ça y est, une grossesse est en route. Mais quels sont donc ces symptômes annonciateurs de grossesse ? » (Auféminin.com), « Vous souhaitez avoir un enfant et cela fait plusieurs mois que vous essayez de concevoir avec votre partenaire, soudainement vous avez des doutes et vous vous sentez différente, est-ce votre désir profond de tomber enceinte ou l’êtes-vous vraiment ? Pour le savoir c’est plutôt simple, il existe des signes qui ne trompent pas. » (My-pharma)…

C’est que l’assignation des femmes à la maternité est toujours prégnante, même en 2018, même après plusieurs révolutions féministes. Une femme sans enfant est encore considérée comme une femme incomplète, lacunaire, inachevée. Par son refus de se consacrer à quelqu’un d’autre qu’elle-même, par l’indépendance dont elle bénéficie du fait de son absence d’attaches familiales, elle trahit en quelque sorte sa condition. Libre, dépossédée des contraintes inhérentes à la parentalité, elle constitue une menace pour le patriarcat. On a déjà vu que la glorification de la maternité était une forme de contrôle social visant à entériner l’assignation des femmes à la sphère domestique. Mais au-delà des stéréotypes sexistes, l’idéologie chrétienne qui imprègne encore fortement notre société nous enjoint à considérer la « vie » comme un cadeau, tout inattendu et indésirable qu’il fût.

 

Refus et regrets

Sauf que. Toutes les femmes ne veulent pas d’enfants – certaines n’en veulent pas du tout, d’autres n’en veulent pas à l’instant T. De fait, si une grossesse est une excellente nouvelle lorsqu’elle est désirée, elle peut aussi être une catastrophe, une source de malheur et de désespoir profond. Ne pas vouloir d’enfant ? Le sujet est encore éminemment tabou. Pourtant, les voix « dissidentes » sont bien plus nombreuses qu’on ne le croit – il suffit d’aller les chercher. Par exemple, les recherches « je ne veux pas d’enfant » et « je regrette d’avoir eu des enfants » donnent respectivement 93 400 000 et 13 800 000 résultats dans le moteur de recherche Google. Les recherches associées sont tout aussi éloquentes : « je regrette d’être enceinte », « je regrette d’être mère », « regret d’être parent ». Cachés dans les limbes d’Internet, des milliers de témoignages affleurent timidement pour dire le regret d’être enceinte ou d’avoir eu des enfants, la difficulté à être mère, les désillusions face à l’ampleur de la tâche, le manque d’intérêt trouvé à la maternité, le bonheur qui ne vient pas et la nostalgie de la vie d’avant.

Il va falloir s’y faire : parmi les millennials, de plus en plus de femmes (mais aussi d’hommes) remettent en cause l’injonction à la parentalité, censée parachever toute vie d’adulte qui se respecte. Si la parole des « sans enfants volontaires » (childfree en anglais) est globalement ignorée par les grands médias, elle résonne de plus en plus dans les canaux « souterrains » que forment les forums, les blogs et les groupes Facebook.
Les phrases : « je ne veux pas d’enfants » ou (version un peu plus trash) « si je tombais enceinte, j’avorterais » passent toujours très mal à la machine à café, et même dans l’alcôve feutrée des conversations entre proches. Entouré-e-s que nous sommes d’injonctions à la natalité, de mythes sur la maternité comme accomplissement, de faire-part de naissance aux couleurs pastel et de pubs Clearblue où des femmes annoncent leur grossesse des trémolos dans la voix, nous pouvons avoir l’impression de déranger.

Pourtant, il est temps que la parole se libère sur le sujet. Celles qui regrettent d’être mères doivent pouvoir le dire, tout comme celles qui n’ont jamais voulu l’être, celles qui voient dans la grossesse un cauchemar de chair et de sang, et dans l’enfant une contrainte plutôt qu’un enchantement. La honte, que ce soit celle du regret, de la mélancolie, de l’avortement ou du non-désir n’a plus lieu d’exister.

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Les réseaux sociaux libèrent-ils les femmes ?

 

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Alors qu’Internet était censé ouvrir le champ des possibles pour les femmes, Youtube, Instagram et consorts les ont renvoyées à la maison pour faire des cupcakes, créer des compositions florales, perfectionner leur maîtrise de l’eye-liner et s’occuper de leurs enfants. Tutos maquillage et décoration intérieure, recettes de cuisine, « vlogs » documentant au détail près leur grossesse… Les « influenceuses », aux apparences si modernes, semblent hélas bloquées dans les ornières d’une féminité traditionnelle et passéiste.

A l’heure de la massification des réseaux sociaux, c’est un triste constat qu’il nous est donné de faire. Alors que la liberté (supposée) offerte par Internet aurait pu aider à donner un coup de pied aux stéréotypes de genre et offrir un boulevard aux femmes – comme aux hommes – désireuses de s’aventurer hors des « domaines » auxquels leur genre les assigne, chacun-e s’est sagement installé-e dans sa case traditionnellement réservée. Aux hommes les contenus sur les jeux vidéo, les sciences, la culture, la politique et les sujets de société, pendant que les femmes se chargent de la beauté, de la mode, de la nutrition (avec la perte de poids comme horizon) et l’éducation des enfants. Il existe bien évidemment des exceptions ; mais cela ne change rien au fait que chaque sexe a (ré)investi sur Internet les domaines auxquels il est socialement et culturellement assigné.

Les plus optimistes objecteront que les réseaux sociaux offrent un espace unique de parole pour les femmes (quand elles ne sont pas obligées de fermer leurs comptes pour cause de cyber-harcèlement – j’y reviendrai plus bas).

Mais doit-on voir cela comme un progrès, quand on constate à quoi elles en sont réduites ?

Une exaltation de la féminité normative

La multiplication des comptes « fitness » ou « body positive » (certes consacrés à la célébration de tous les corps féminins, ils n’en traduisent pas moins une obsession collective des femmes pour leur poids, leur corps, et leur apparence en général) sur Instagram pose à ce titre une vraie question. D’un côté, on peut se réjouir du fait que les femmes investissent un domaine – l’activité physique – traditionnellement dévolu aux hommes. Mais le fait que des femmes acquièrent du pouvoir (c’est-à-dire une popularité, une influence et un capital financier) en exploitant un diktat sexiste et notoirement néfaste est-il un progrès ?

Plus encore, doit-on se réjouir de voir des millions d’adolescentes rivées à leurs écrans, captivées par des vidéos de femmes qui, derrière leur posture « libérée », reproduisent et exploitent des normes patriarcales (se maquiller et faire du shopping pour être la plus belle possible, passer en revue les meilleures astuces, pratiques sportives et régimes pour maigrir, documenter sa grossesse au détail tout en célébrant la maternité comme étant l’apogée de la vie de toute femme, etc.) ? Que peut-on déduire de cette « division sexuelle » des domaines d’intérêt à l’heure du virtuel ?

La réalité, c’est que l’apparente modernité des réseaux sociaux et la liberté que ceux-ci promettent aux femmes ne sont qu’une jolie illusion. On ne se défait pas de milliers d’années de conditionnement patriarcal si facilement : même dans des lieux virtuels a priori exempts des normes sexistes « de la vraie vie », le conservatisme rôde, prêt à reprendre la main à tout moment. Ainsi, les codes de la féminité ne s’arrêtent pas à la porte d’Internet. Le virtuel n’est finalement qu’une extension du réel, et c’est pour cette raison que les injonctions sexistes et la division sexuelle du travail et des tâches ne sauraient se diluer dans l’eau trouble des réseaux sociaux.
De plus, l’audience à laquelle on s’adresse sur Internet (nécessairement plus large que son cadre privé) et la pression de se savoir potentiellement scruté.e par de nombreuses personnes engendrent une forte pression, à laquelle il est aisé de répondre en se conformant aux codes sociétaux en vigueur. Est-ce un hasard si les « influenceuses » les plus connues correspondent toutes aux standards de la féminité conventionnelle ? Elles sont jeunes, minces, soigneusement maquillées, coiffées, habillées, épilées : la femme parfaite telle que décrite par le patriarcat. Non pas que se maquiller ou s’intéresser à la mode soit un mal : c’est l’aspect systémique et l’absence de diversité dans les modèles proposés aux jeunes filles qui doit être considéré comme un problème.

Quel message cette exhibition de modèles uniformes (censés représenter l’acmé de la réussite féminine) renvoie-t-il aux femmes ? Hors d’une féminité conventionnelle exacerbée, point de salut ?

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La blogueuse beauté et entrepreneure Huda Kattan

On peut également s’interroger sur l’envers du décor. Derrière les images léchées des réseaux sociaux, derrière cette vitrine alléchante d’une vie a priori parfaite, ne peut-on pas imaginer la pression monumentale que les « influenceuses » portent sur leurs épaules pour être tout le temps belles, minces, apprêtées, heureuses, épanouies ? Les ravages de la chirurgie esthétique, des troubles alimentaires, de l’anxiété, de la pression sociale existent aussi (et surtout ?) chez ces femmes que l’on pense intouchables, car supposément parfaites.

Chasse gardée

Si le nombre de blogueuses beauté et « lifestyle » donne le tournis, les femmes influentes dans la sphère virtuelle de la culture, des sciences, de la politique, de l’économie (des domaines traditionnellement considérés comme « masculins ») se font rares. Pourtant, Internet – et la société en général – aurait tout à gagner à voir des femmes exposer leur savoir plutôt que leur corps sculpté par de nombreuses heures de gym et leur maquillage parfaitement exécuté. Les rares qui s’y attellent sont souvent, hélas, rappelées à l’ordre pour occuper une place qui ne leur revient pas. Quoi qu’elles disent, et quelle que soit la pertinence de leurs propos, c’est souvent leur physique que l’on commente en premier lieu. Elles sont ainsi ramenées à leur condition de femme, nécessairement inférieure. Importune, intruse, indésirable. De fait, si elles ne sont pas jolies, elles n’ont pas le « droit » de s’exposer ; et si elles sont au contraire trop jolies, elles manquent cruellement de crédibilité.

Le fait que le script du genre se répète et se rejoue à l’infini, même dans des espaces neutres, a priori affranchis de nos normes sociétales, témoigne de son importance souveraine. Et de la difficulté qu’il y a à s’en échapper, même juste un peu. Le genre est un territoire, qui obéit à une cartographie stricte. Ses frontières sont résolument étanches. Ses règles inflexibles.

Les femmes ont fièrement investi les réseaux sociaux, et elles y sont plus visibles que jamais : ce devrait être un progrès. Mais le fait qu’elles affluent massivement vers les champs du corps, de la beauté, du soin témoigne aussi d’une forme de résignation face aux contraintes du genre. Et d’une forte léthargie de la société, peu prompte à faire la révolution quand il s’agit d’égalité des sexes et de stéréotypes genrés.

On peut aussi voir cette mise en exergue sur les réseaux sociaux d’une féminité normative – et donc forcément restreinte, dans le fond comme dans la forme – comme un retour en arrière. Ou, du moins, comme un statu quo mortifère. Car pendant que les femmes louent leurs qualités de bonnes ménagères sur Instagram, le patriarcat se frotte les mains : nul besoin de propagande pour les convaincre de rester à la place qui leur a été assignée, elles s’en chargent elles-mêmes ! Les mécanismes de mimétisme social s’occupent du reste, et l’acceptation collective de ce que doit être la féminité « standard » fait boule de neige.

Le retour en force de la maternité

L’avènement des réseaux sociaux a aussi remis au goût du jour la vieille figure traditionnelle de la « maman » (ou « mom » en anglais, car s’exprimer en anglais sur Facebook ou Instagram fait toujours plus chic), qu’on croyait pourtant enterrée dans sa cuisine sous une pile de marmites refroidies. Las : les injonctions à la maternité n’ont paradoxalement jamais été aussi fortes que depuis la popularisation des réseaux sociaux, vitrines pailletées d’une vie arrangée, maquillée, frelatée. Pour prétendre à une vie remplie et digne d’intérêt quand on est une femme, il faut donc être enceinte ou avoir des enfants (ça tombe bien : c’est la suite logique). Dans ce cas, il convient de partager les images de son bonheur (la maternité est uniquement synonyme de bonheur sur les réseaux sociaux) à coups de hashtags agressifs qui se déclinent à l’infini : #mom, #momlife, #motherhood, #maternity, #kids, #momstyle, #momtobe, etc. Les enfants sont ainsi instrumentalisés pour exposer à sa communauté un bonheur sans failles et une vie épanouie, tous les aspects moins glamour de la chose étant savamment occultés.

Sur Instagram, point de cuisine sale, de fatigue, de gastro hivernale, de poches sous les yeux, de chaussettes qui traînent, d’émotions négatives, de disputes qui tournent mal : si on n’en parle pas, c’est donc que cela n’existe pas. La vie domestique, nécessairement dévolue aux femmes, ressemble à un havre de paix brodé de fil d’or.
Le danger ? La diffusion massive d’un modèle rétrograde et culpabilisant de ce que doit être la « bonne » féminité. Et un retour en arrière qui se pare d’atouts glamour, après tant d’années de lutte pour avancer vers des horizons moins restreints. Comme si les injonctions à la domesticité n’étaient pas déjà suffisamment fortes pour les femmes hors du cadre virtuel. Comme s’il n’était possible d’être une femme, une vraie, qu’en la possession de tout un attirail normatif fait d’enfants aux joues roses, de petits fours colorés et de bouquets de fleurs luxuriants.

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Mince, enceinte et sportive : la femme idéale selon Instagram

Le risque, c’est que les réseaux sociaux renvoient sournoisement les femmes à la maison, en mettant en exergue une conception rétrograde – et faussement glamour – de la féminité.

S’exposer mais pas trop : la menace du cyber-harcèlement

Les journalistes Nadia Daam, Anaïs Condomines et Marion Séclin, la gameuse Kayane…. Ces dernières années, de nombreuses femmes publiques se sont vues prises à partie par des trolls dont la violence – et la misogynie crasse – n’a hélas rien de virtuel. Leur « tort » ? Avoir osé exprimer des opinions féministes peu populaires, ou – sacrilège ! – s’être aventurées sur des territoires traditionnellement réservés aux hommes. Les insultes, menaces, commentaires et photomontages dégradants publiés sur Internet se prolongent bien souvent dans « la vie réelle » par des actes de harcèlement concrets, ce qui accentue encore le sentiment d’insécurité de la victime.

Le cyberharcèlement ne concerne pas uniquement les femmes exerçant un métier public, bien que leur visibilité accrue les expose tout particulièrement : n’importe quelle femme, de n’importe quel âge et n’importe quel statut est susceptible d’être prise à partie. Car Internet tolère les femmes, à condition qu’elles correspondent aux codes édictés par le système patriarcal : si elles sont grosses, si elles ne s’épilent pas, si elles ne correspondent pas aux canons de beauté actuels, si elles tiennent un discours un peu trop innovant, si elles s’emparent d’un sujet traditionnellement réservé aux hommes (et leur font l’affront d’être meilleures qu’eux), si elles sont féministes, elles n’ont pas droit de cité et les nombreux trolls présents sur la Toile le leur feront savoir à coups de menaces de viol et de mort. Dans une relative impunité, jusqu’à présent.

En somme, la situation des femmes sur le Net n’est qu’une extension de celle de la « vraie vie », où les femmes peuvent théoriquement circuler librement, exercer n’importe quelle profession, s’habiller comme elles le souhaitent, mais restent soumises à une liste d’injonctions et de codes normatifs très rigides. S’exposer, mais uniquement dans un cadre prédéfini. S’exprimer, mais pas trop. S’assumer, mais dans la retenue et la pudeur. Partager son point de vue, mais seulement s’il correspond à ce qui est socialement acceptable pour une femme. Empiéter sur les territoires masculins que sont le Savoir, l’Expression et l’Exposition publique, mais sans trop de panache, d’ambition, de fierté, et surtout pas dans un esprit de conquête.

Doit-on, dès lors, s’étonner que les femmes qui ont le courage – car il en faut – de s’exposer sur Internet préfèrent rester dans les cases rassurantes qui leur ont été assignées ? Doit-on s’étonner de la présence massive des femmes dans les domaines traditionnels de la beauté, la maternité, la décoration, la lecture (de romance ou de chick lit, forcément), lorsqu’on connaît le prix à payer pour s’écarter des normes de genre ? La division sexuelle du travail sur les réseaux sociaux est-elle si surprenante, au regard de la pression qui pèse sur les femmes à se conformer à ce que doit être la « bonne » féminité ?

Finalement, les réseaux sociaux et Internet en général ne sont rien de moins qu’une réplique exacte de notre société structurée par des codes sexistes : une Agora où les hommes sont visibles et libres de s’exprimer sur une variété de sujets, pendant que les femmes, ces citoyennes de seconde zone, occupent les recoins qu’on a bien voulu leur accorder.

Les copines du patriarcat

Les copines du patriarcat

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« Alors la femme glissa dans la résignation. Et, pour éviter la blessure, dans la complicité. […] Le sort des femmes n’échappait pas à la règle qui perpétue les grandes oppressions de l’Histoire : sans le consentement de l’opprimé – individu, peuple, ou moitié de l’humanité – ces oppressions ne pourraient s’étendre, ou même durer. » Gisèle HALIMI, « La cause des femmes », 1973

L’asservissement volontaire (des femmes) est une notion peu discutée dans les cercles féministes. Parce qu’elle dérange. Parce qu’elle est peu intelligible. Parce qu’elle met à mal certaines théories.
Pourtant, l’acquiescement des femmes à leur propre servitude est une réalité. Bourdieu lui-même l’avait théorisé dans son livre « La domination masculine », en posant l’idée que les classes dominées ne peuvent l’être qu’avec leur accord tacite.

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Pour en finir avec la « Maman »

Pour en finir avec la « Maman »

En cette veille de Fête des mères, créée dans les années 20 après la Première Guerre Mondiale pour soutenir la politique nataliste française et institutionnalisée par le maréchal Pétain en 1941 (il est bon de le rappeler…), questionnons-nous sur l’importance de la figure de la mère dans la société française. 71EuuTY5uhL._SL1000_

Identités de femmes, identités d’hommes

A 70 ans, Hillary Clinton peut se targuer d’avoir une impressionnante carrière à son actif. Après avoir été sénatrice de l’Etat de New York, puis secrétaire d’Etat pendant le second mandat de Barack Obama, de 2009 à 2013, elle s’est imposée comme un véritable role model pour de nombreuses jeunes filles en devenant en 2016 la première femme candidate du parti démocrate pour le poste de président.e des Etats-Unis et en remportant la majorité des suffrages populaires au plan national (sans toutefois emporter la présidentielle).

Sur sa biographie Twitter, elle se définit pourtant ainsi : « Wife, mom, grandma, women+kids advocate, FLOTUS, Senator, SecState, hair icon, pantsuit aficionado, 2016 presidential candidate ».

Aussi surprenant que cela puisse paraître, Hillary Clinton, femme politique d’expérience s’il en est, se perçoit donc avant tout comme une « épouse, mère, grand-mère et première dame ». Son plus grand accomplissement professionnel à ce jour (avoir été la première femme candidate du parti démocrate à la présidentielle des Etats-Unis), fait la grise mine en queue de peloton, s’excusant presque d’être mentionné.
Hillary Clinton est loin d’être la seule femme puissante à se définir en premier lieu par rapport à sa situation familiale et plus largement ses relations sociales. De nombreuses femmes brillantes, qu’elles soient politiques, artistes, entrepreneuses, militantes, affichent fièrement sur les réseaux sociaux leur statut de mère et d’épouse, souvent même avant leur activité professionnelle. Un léger parfum de régression – à moins que nous n’ayons en fait jamais réellement avancé ? Quoi qu’il en soit, à l’ère du digital, la mise en exergue de son statut personnel ressemble de plus en plus à un passage obligé pour les femmes publiques. On ne s’étonne plus de lire, sur les réseaux sociaux, des descriptions de cet acabit : « XXX, épouse et mère de 3 enfants – accessoirement Prix Nobel de Littérature 2018 et triple championne olympique de patinage artistique ».

On peine à imaginer un Bill Clinton, un Emmanuel Macron ou tout autre homme puissant se définir en premier lieu comme un « dad of 3 » ou un « époux comblé ». Et pour cause : les hommes tendent à se définir par leurs activités et leurs réalisations, et non par les relations qu’ils entretiennent. La façon qu’ont les hommes et les femmes de s’envisager, de se décrire, de construire et de situer leur identité n’est pas l’œuvre du hasard ni de la biologie. Elle est le fruit de milliers d’années de conditionnement sociétal, pendant lesquelles les hommes ont été valorisés pour leurs accomplissements et leur capacité à faire, à se suffire à eux-mêmes, et les femmes louées pour leur capacité à incarner une essence, à être (une mère, une épouse, une fille de…). Ainsi, et même si cela tend heureusement à changer, les femmes ne sont pas socialement valorisées pour leurs réalisations personnelles, mais pour les liens qu’elles entretiennent dans la sphère privée. On le remarque notamment avec ces éléments de langage, certes datés mais caractéristiques : une femme « fait un beau mariage » quand un homme, lui, est un « bon parti ». Derrière la théorie de la « complémentarité des sexes » se cache en filigrane l’idée que les femmes sont des objets, par opposition aux hommes qui, eux, sont des sujets représentant l’universalité.

Dans les médias, les femmes sont encore souvent représentées en tant que « femmes de », figurines muettes et sacrificielles posant dans l’ombre d’un individu de sexe masculin, objets décoratifs de peu d’exigences et d’accomplissements. De la muse à la First Lady, en passant par la figure immémoriale de l’épouse (la fameuse « femme de »), les représentations sociales des femmes ont longtemps été uniformes. Elles apparaissaient en effet majoritairement comme les accessoires des hommes, et non comme des personnes à part entière. Il n’est pas étonnant dans ces conditions qu’elles aient fini par intérioriser leur fonction supplétive, leur statut d’objet rattaché à un sujet – un homme, des enfants, une famille. Et qu’elles n’aient d’autre choix que de mettre en avant l’une des seules identités pour lesquelles elles seront unanimement reconnues, admirées et valorisées.

Ainsi s’est construite la figure séculaire de la « maman ». De la vierge Marie à la figure mythique de la mère de famille, les modalités de représentation des femmes – dans l’art, les médias, la culture de masse – ont très longtemps été restreintes à leur seul statut de mères. Les choses changent depuis plusieurs années, et c’est tant mieux : mais il reste de cet héritage séculaire de nombreux résidus. Comme des traces de sang dans la neige, les milliers d’années d’histoire et d’oppression qui nous précédent ne s’effacent pas si aisément. Aujourd’hui encore, certes dans une moindre mesure, on n’attend pas des femmes qu’elles deviennent des génies, des écrivaines, des exploratrices, des scientifiques, des voyageuses au long cours, des entrepreneures. On attend d’elles qu’elles deviennent des mères, et surtout qu’elles le restent. Le non-désir d’enfant est d’ailleurs collectivement observé et analysé – quand on veut bien en parler – comme s’il s’agissait d’une cocasserie doucement pathétique. En 2018, la réflexion sur ce sujet est au mieux timide et hésitante, au pire complètement absente du débat public.

« Maman, c’est mon plus beau rôle » ; « Tu comprendras quand tu auras des enfants » ; « La maternité a changé ma vie » ; « depuis que j’ai des enfants, je vois les choses différemment » ; « on ne touche pas aux mamans ».

La rhétorique sacralisante sur la maternité qui « transforme, bouleverse, ouvre les yeux, apaise, rend meilleure » n’est pas nouvelle. Au-delà de sa véracité individuelle qu’il n’est pas question de remettre en cause, ce discours a priori innocent demeure le produit d’un système patriarcal qui essentialise les femmes et porte aux nues leurs qualités supposément « naturelles » pour mieux les dissuader de s’aventurer sur les plates-bandes des hommes, réputés si différents. En somme : à chacun son pré carré. Une stratégie plutôt fine puisqu’elle permet d’assurer, par la sacralisation d’un prétendu éthos féminin, la domination des femmes avec leur propre consentement.

C’est que la maternité reste pour l’instant la seule identité dont les femmes peuvent se prévaloir avec l’assentiment général. Dans nos sociétés sexistes, la maternité nimbe d’une aura particulière, et de nombreuses femmes s’emparent avec soulagement de cette identité qui leur confère, peut-être pour la première fois de leur vie, une importance.

Comme le souligne en effet la féministe américaine Andrea Dworkin dans son fort déprimant – mais non pas moins pertinent – ouvrage « Les femmes de droite« , « avoir des enfants demeure la seule contribution sociale créditée aux femmes – c’est l’assise même de leur valeur sociale ». Si les lignes sont indéniablement en train de bouger, il n’en reste pas moins que mettre en avant ses ambitions professionnelles, ses compétences ou ses accomplissements de toute nature ne va pas de soi pour les femmes, que le corps social se figure plus aisément en madones entourées de tendres enfants qu’en cheffes d’entreprise féroces. Le fait est là : appliqué à une femme, le mot « ambition » perd ses beaux atours pour se muer en un qualificatif peu louangeur. Et si les modèles féminins mis en avant par les médias sont de plus en plus variés, la réalité dans laquelle nous vivons est toujours celle d’un monde qui repose sur les clivages de genre. Il est alors facile voire même logique qu’après des années de combat, les femmes décident de se rabattre sur le seul et unique bastion sur lequel elles ont le plein contrôle – et le pouvoir : la maternité.

S’il y a bien une question sur laquelle les féminismes peinent à s’accorder, c’est celle-ci. Comme tout ce qui touche au charnel, au corps, à la vie dans son aspect le plus organique, le plus férocement intime, primal, le sujet de la maternité est épidermique, et difficile à approcher. Il n’en demeure pas moins passionnant, en ce qu’il est au cœur même de la réflexion féministe et des questions qui s’y rattachent. Deux principaux courants s’affrontent à ce sujet : les féministes universalistes, dont Simone de Beauvoir est la figure de proue, qui postulent que la maternité est un levier de la domination des hommes sur les femmes, et les féministes différencialistes (aussi appelées essentialistes), pour qui la capacité des femmes à mettre au monde touche au sacré, et doit être célébrée en tant que tel. Pour la modeste féministe que je suis, il en va du mythe de la « maman » comme du mythe de la vierge, ces figures féminines censées représenter un idéal patriarcal de pureté docile. La sacralisation de la maternité nage maladroitement contre les avancées du féminisme, en ce qu’elle met en exergue une essence féminine qui n’a rien de naturel, et contribue insidieusement à légitimer les inégalités de genre.

 

Avoir (ou pas) des enfants : la glorification de la maternité comme vecteur de sexisme

La maternité comme identité féminine fondamentale est ainsi l’une des allégories les plus puissantes du sexisme bienveillant. Cette forme de sexisme, à l’opposé du sexisme hostile que l’on connaît tous et toutes, est une attitude subjectivement positive, qui semble différencier les femmes de manière favorable mais ne fait en réalité que « maintenir les inégalités sociales entre les genres » (voir à ce sujet l’étude de Marie Sarlet et Benoît Dardenne). C’est une forme de contrôle social, qui avance masqué pour mieux opérer. La célébration de la nature « féminine », supposément douce et maternante, et du rôle capital de la mère de famille est donc un piège dans lequel les femmes sautent à pieds joints. Forums, magazines, comptes Facebook et Instagram dédiés exclusivement aux « mamans » … l’existence de ces multiples canaux sans réels équivalents masculins en témoigne : devenir mère confine un statut particulier aux femmes. Mais de la mère mystifiée au sexisme ordinaire (« tu vas demander une promotion ? mais qui va garder les enfants ? »), il n’y a souvent qu’un pas.

D’ailleurs, il convient de respecter les règles patriarcales en la matière pour que la valorisation sociale opère, comme une mayonnaise bien tournée. Si vous continuez à travailler à un rythme effréné, vous avez perdu : vous n’êtes pas la « maman » idéale, celle dont raffole Instagram et ses filtres irisés. La maternité n’est glorifiée que dans la mesure où elle correspond aux canons patriarcaux de sujétion, de douceur, de dépendance et de sacrifice. Elle n’a vocation à être un vecteur d’épanouissement pour les femmes que si elle s’opère dans un cadre parfaitement normé, structuré, en un mot : prédéfini.

Il n’est pas question ici de nier la dose de courage et d’énergie nécessaires à l’éducation d’un ou plusieurs enfants, mais plutôt d’interroger les fondements ce « culte » moins innocent qu’il n’en a l’air. Encore aujourd’hui, la maternité demeure le prisme universel au travers duquel sont perçues les femmes, qu’elles souhaitent devenir mères ou non. Comme un liquide incolore, le sexisme se niche aussi dans cette contrainte au fatalisme biologique, qu’il est bien utile de convoquer lorsqu’on souhaite remettre les femmes à « leur place » – c’est-à-dire dans la sphère privée. L’essentialisation des caractéristiques féminines n’est en effet pas sans conséquences, puisqu’elle offre une justification facile et catégorique à l’existence des inégalités structurelles entre les sexes. Le plafond de verre ? C’est parce que les femmes ne sont pas aussi ambitieuses que les hommes et qu’elles préfèrent rester chez elles à s’occuper de leurs gosses. La division sexuée du travail ? C’est la nature, enfin ! L’assistanat sied bien mieux aux femmes que les postes de direction du fait de leur nature douce et obligeante. Quant aux inégalités de salaire, pourquoi payerait-on une femme autant qu’un homme, puisqu’elle va très certainement s’arrêter en milieu de carrière pour élever ses enfants ?

Il n’est pas toujours facile de débusquer les pièges du sexisme bienveillant, ni d’en comprendre les implications profondes : et c’est là toute sa force. Pourtant, nous devons entreprendre cet important travail de déconstruction si nous voulons atteindre un jour – et non pas seulement effleurer – l’égalité réelle entre les sexes, dans tous les domaines.
Dont la parentalité.

Les femmes ne sont probablement pas plus enclines génétiquement à désirer avoir des enfants – et à savoir s’en occuper – que les hommes. Là où l’on convoque la nature, c’est en réalité la culture qui s’exprime. Les femmes sont en effet socialisées depuis leur plus jeune âge à s’envisager comme des mères potentielles, au travers de jeux qui leur sont spécifiquement dédiés (poupées, dînette, etc.) et de discours réitérés sur la nature du rôle qui leur est dévolu dans la société. Il n’est jamais aisé de différencier le désir pur, intime du désir façonné par le conditionnement social. Mais il est possible de déconstruire les mythes qui façonnent notre société, afin d’assurer à chacun la capacité d’être libre, épanoui et de faire des choix éclairés.

 

Papa, où t’es ?

Une question se pose : où sont les pères, dans tout ça ? La parentalité ne réserverait-elle son fabuleux effet rédempteur qu’aux seules femmes ? Non : si ces dernières (sur)investissent la maternité, c’est avant tout parce que c’est accessible, confortable, attendu, et qu’elles seront valorisées socialement pour cela. Elles endossent le rôle gratifiant de la « maman » qu’on les a conditionnées à devenir depuis leur plus tendre enfance, lorsqu’elles jouaient avec des poupées, des dînettes et des chauffe-biberons miniatures. Elles se revêtent de cette identité comme on se love dans un plaid après une dure journée, poussées par la conscience qu’il s’agit de ce que l’on attend d’elles, convaincues après des années de contrôle social que leur accomplissement passe nécessairement par ce chemin ; que leurs réussites passées ne seront jamais rien à côté de leur nouveau statut de mère, collectivement envisagé comme une forme d’adoubement.

Etre fière de ses enfants, de la famille qu’on s’est créée est un sentiment naturel. Il n’est pas question ici de questionner les ressorts intimes de la maternité et du désir d’enfant, mais plutôt d’observer les implications de ce mythe au travers du prisme social et politique. Car n’envisager les femmes qu’au travers de leur seul statut de mère est un problème – encore plus lorsque les femmes elles-mêmes se repaissent de cette identité comme on se barbouille de chantilly, avidement, joyeusement, candidement, participant ainsi sans le savoir à leur propre oppression. Là où l’on glorifie la mère, on efface l’individu dans tout ce qui le compose, tout ce qui le rend unique : son histoire, ses désirs, ses réussites, ses échecs, ses talents, ses failles, ses forces, ses blessures, son potentiel, son avenir. On le relègue dans une pièce aveugle dont il ne pourra jamais sortir malgré tous ses efforts, on l’élague, le réduit, le comprime.

Cette réification des femmes au travers de leur utérus créé, en outre, une ligne de démarcation fortement clivante entre celles dont le glorieux organe s’est déjà fait terre d’accueil et celles qui, de manière délibérée ou non, n’ont jamais connu la maternité. Celles qui savent, et celles qui ignorent. Celles qui ont réussi, et celles qui ont perdu. Le mythe de la maternité est puissant, parce qu’il a fait sienne cette devise martiale : diviser [les femmes] pour que [les hommes puissent] mieux régner.

J’ai parlé plus haut du danger que constitue le fait de circonscrire son identité à celle des autres, de se voir comme une contingence, un trait d’union et non comme une personne à part entière. Il ne faut pas non plus oublier qu’à trop accorder d’importance aux « mamans », on finit par en oublier les « papas ». Or, c’est un fait indéniable que l’égalité des sexes n’est pas soluble dans les stéréotypes de genre. Offrir un traitement différencié à l’un ou l’autre sexe, c’est légitimer en filigrane les inégalités femmes-hommes. Soit l’on reconnaît aux femmes des qualités spécifiques que n’ont pas les hommes – au risque encore une fois d’offrir une justification aux inégalités de genre, soit l’on concède une bonne fois pour toutes que, au-delà du fait biologique, les hommes et les femmes ne possèdent de différences que celles que les stéréotypes de genre leur accordent. En somme : que les mères ne sont pas plus importantes que les pères, et que les hommes ne sont pas moins « sachants » que les femmes en matière de parentalité. Qu’il n’y a que des individus aussi curieux, égarés et émus les uns que les autres face à ce vaste tableau blanc.

 

Construire librement son identité

Je ne suis pas certaine de vouloir des enfants un jour, comme des milliers d’autres jeunes femmes qui revendiquent aujourd’hui leur non-désir ou leur indifférence sur la question. A la place de cet instinct, de ce désir viscéral que je serais supposée ressentir, il n’y a qu’un grand silence.
Un silence qui n’est pas le néant : un silence dans lequel il y a tout simplement autre chose.

Pour cette raison, je revendique mon souhait d’évoluer dans un monde où les femmes ne sont pas sans cesse ramenées à leur condition biologique, où la maternité n’est pas communément présentée comme l’apogée de toute une vie, où les modèles et représentations sociales des femmes vont bien au-delà d’une déclinaison d’identités restreintes : la « maman qui travaille », la « maman au foyer », la « mompreneur », la « jeune femme pas encore maman mais qui se demande déjà comment elle va concilier ses ambitions professionnelles avec les futures exigences de sa vie personnelle » et enfin la « femme qui ne veut pas être maman ». Et si l’on exigeait des horizons plus vastes ?

Sans nier les désirs de chacun.e, nous devons faire un effort d’imagination pour voir les femmes au-delà de ce qu’elles doivent être, au-delà des stéréotypes et des normes sociétales qui ont dessiné au fil du temps les pourtours d’une identité féminine prétendument universelle qui gêne comme un vêtement trop petit. Nous ne pouvons trouver acceptable le fait d’amputer 52% de la population mondiale d’une partie de son identité, en lui faisant endosser des attributs et/ou des aspirations qui ne sont pas nécessairement les siennes.

C’est un fait : la grande majorité des femmes seront mères un jour. Mais d’autres ne le deviendront jamais, par contrainte ou par choix. Pour que ce choix reste intime, individuel et non influencé, et parce que la maternité doit être affaire de désir et non de contrainte sociale, cessons enfin d’assimiler les femmes à des « mamans » – celles qu’elles sont, celles qu’elles deviendront un jour, celles qu’elles ne veulent pas être, ou bien celles qu’elles ne seront jamais.