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Droit à l’IVG : Indignons-nous !

 

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Une journée ordinaire au cœur du patriarcat.

Mardi 12 mars, le Syngof, 1er syndicat des gynécologues obstétricien-nes en France, a appelé dans un email adressé à ses 1600 membres à une grève des interruptions volontaires de grossesse : « Préparez-vous à ce que le syndicat vous donne l’ordre d’arrêter les IVG si la ministre de la Santé refuse de nous recevoir ».

La raison de ce chantage : des revendications liées au plafonnement des garanties du FAPDS (Fonds de garantie des dommages consécutifs à des actes de prévention, de diagnostic ou de soins dispensés par des professionnels de santé), une assurance professionnelle qui sert à indemniser les patient.es en cas de préjudice grave.

Si ce n’était pas si tragique, on aurait presque pu croire à une farce.

Dans quel monde des professionnels de santé dotés d’obligations éthiques et déontologiques, ainsi que d’un devoir de représentation, peuvent-ils se penser légitimes à bafouer le droit des femmes à disposer d’elles-mêmes pour faire entendre leurs petites revendications ? Quelques jours après la Journée internationale des droits des femmes, la moitié de la population française se voit donc prendre en otage par un syndicat composé de médecins dont l’activité première consiste à soigner et aider les femmes. Quelle douce ironie.

Passons sur le fait que ce syndicat soit composé pour majorité d’hommes, ce qui est à peu près aussi ridicule que si une majorité de femmes dirigeaient le syndicat des andrologues (qui n’existe pas, mais c’est une autre histoire), ou décidaient d’ordonner l’arrêt à grande échelle des vasectomies.

Passons également sur le fait que des hommes adultes, et a priori dotés d’une intelligence en bon état de marche, n’aient rien trouvé de mieux que de prendre les femmes pour otages symboliques de leurs doléances, un peu comme si celles-ci n’étaient pas des êtres humains mais des objets à hypothéquer.

Ces propos honteux sous-entendent que l’IVG serait un droit optionnel, accessoire, négligeable. Pas vraiment un droit, d’ailleurs, mais une concession péniblement faite aux femmes, susceptible d’être révoquée par la simple volonté d’autrui.

Ils démontrent également l’absence de considération qu’ont ces médecins pour leurs patientes, et tout le mépris paternaliste, la bêtise, la négligence et le sexisme crasse qui les animent. Rappelons que l’actuel président du Syngof, Bertrand de Rochambeau, s’était illustré pour ses propos anti-IVG (qu’il comparait avec force nuance à un homicide) au micro de Quotidien en septembre dernier.

Qu’est-ce qui ne va pas avec cette bande de guignols pour qu’ils trouvent normal de brandir avec désinvolture la menace d’un arrêt des IVG, un peu comme on menacerait de priver de dessert un enfant récalcitrant ? Nous ne parlons pas seulement d’un acte médical ordinaire, quoique cela serait suffisant pour s’indigner : nous parlons aussi et surtout d’un droit fondamental.

« Si on ne fait pas des menaces qui inquiètent la société, nous ne sommes pas entendus », s’est défendu Jean Marty, ancien président du Syngof, à France Info.

Alors OK mon gars, mais les droits des femmes ne sont pas un épouvantail que l’on agite en tapant du pied quand on veut être « entendu ». De par ta profession, tu devrais en avoir conscience mieux que quiconque. Aux dernières nouvelles, tu es un foutu professionnel de santé doté de responsabilités importantes, pas un gamin de 5 ans qui menace de piquer une crise quand il n’est pas content.

Pour information, sache que le corps des femmes n’est pas et ne sera jamais un support aux revendications politiques d’autrui. On ne peut pas faire grève en privant un groupe de personnes d’un droit fondamental dont elles ont la pleine jouissance : dans ton monde malade, c’est peut-être une possibilité attrayante, mais cela n’existe pas dans un Etat de droit comme le nôtre. Et puis enfin, menace-t-on d’émasculer les hommes à la scie sauteuse pour faire entendre nos revendications féministes ? Je ne crois pas.

Pour rappel, une femme meurt toutes les 9 minutes d’un avortement clandestin dans le monde. Cet appel à la grève des interruptions volontaires de grossesse est donc particulièrement malvenu, en plus d’être illégal. En France, le droit à l’avortement existe depuis 1975 : il est le fruit d’une histoire difficile et d’une lutte de longue haleine. Même entériné par la loi, il est hélas régulièrement menacé et remis en question. Et c’est précisément la raison pour laquelle le Syngof s’est cru légitime à pouvoir appeler ses adhérent.e.s à une « grève » des IVG. S’il est rentré dans la loi, ce droit n’est (toujours) pas rentré dans les mœurs. En témoigne la stigmatisation dont font l’objet les femmes qui y ont recours, même lorsqu’elles sont sûres de leur choix, même lorsqu’elles le vivent tout à fait bien, même lorsqu’elles en ressortent libres et soulagées.

Et qu’importe que le statut professionnel de ces médecins les soumette à certaines obligations déontologiques – dont celle, essentielle, de respecter la volonté des patient.e.s. Les droits des femmes sont si peu importants à leurs yeux qu’ils peuvent clamer haut et fort leur volonté de pratiquer le délit d’entrave à l’IVG de manière organisée, sans en ressentir aucune honte ni gêne.

C’est dire l’estime qu’ils portent à leurs patientes.

*

Puisque des professionnel.lle.s de santé peuvent apparemment exercer leur métier à la carte, et selon leurs desiderata, on attend donc avec impatience la grève des transplantations cardiaques, la grève des prises de sang, la grève des IRM et la grève des consultations de médecins généralistes.

Mais… OH, attendez ! Ce pourrait-il que le droit des femmes à disposer de leur propre corps soit le cœur même de cette sinistre affaire ? Pourquoi ne pas avoir plutôt réclamé une grève des frottis ou une grève des accouchements ?

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La réponse est simple : parce que l’IVG est encore et toujours le diable des actes médicaux, et qu’il n’est toujours pas considéré comme un droit « comme les autres », un droit « qui va de soi », mais plutôt comme une largesse concédée aux femmes, soumise à conditions et surtout à la bonne volonté de celui ou celle qui le pratique.

Une ambivalence légitimée par l’existence de la clause de conscience, qui permet aux médecins de refuser de pratiquer une interruption volontaire de grossesse (tout en contribuant à diaboliser cet acte médical pourtant « ordinaire »). N’y a t-il pas là une contradiction dérangeante ? Un droit fondamental peut-il être révoqué par la seule volonté d’un individu ?

Par ailleurs, si un.e gynécologue répugne à pratiquer des IVG de par ses « convictions », ne devrait-il/elle pas plutôt se diriger vers l’expertise-comptable ? Il paraît qu’on y fait également de très belles carrières.

*

Les mecs – je dis « les mecs » parce qu’il y a apparemment peu de femmes dans votre petit cénacle, ce qui est un peu ironique sachant qu’elles sont les premières concernées… mais vous nous direz quand on sera autorisées à prendre des décisions sur nos propres corps, hein ! –, sachez qu’aucun mot ne pourra jamais exprimer la force et l’intensité de mon mépris. Allez, du balai ! Il est temps que cette médecine de l’ancien monde disparaisse pour laisser enfin place à des professionnel.lle.s de santé dignes et engagé.e.s, qui ont à cœur de soigner et aider les femmes qui en ont besoin, et qui surtout ne voient pas dans leur profession l’opportunité d’occuper une position de pouvoir qui répond à leurs vieux fantasmes merdiques de domination.

Parce qu’il y en a assez.

Assez que les hommes aient la mainmise sur les corps des femmes.

Assez que le droit à l’IVG soit manipulé comme un vulgaire épouvantail. Un droit (durement) acquis n’a pas à être remis en cause, ni soumis à conditions.

Assez que des professionnels de santé décident des tâches qu’ils veulent bien accomplir dans le cadre de leur travail, comme si celui-ci était à la carte.

Assez que les femmes subissent jusque dans leur chair la misogynie crasse et la volonté de domination de certains hommes.

Assez que les décisions qui concernent le corps des femmes soient majoritairement prises par des hommes (âgés et – souvent – réactionnaires, pour ne rien arranger). Cette ingérence est aussi ridicule qu’insupportable.

Assez que les lieux où s’exerce le pouvoir et où se prennent les décisions ne laissent entrer que les femmes au compte-goutte, alors que celles-ci représentent 52% de la population mondiale.

Assez.

A l’heure où j’écris cet article, l’Ordre des médecins a fermement rappelé à l’ordre le Syngof dans un communiqué dénonçant une « contravention claire aux obligations déontologiques » des gynécologues. « Quelles que soient les revendications des médecins adhérents au Syngof quant à leur couverture assurantielle, ils ne sauraient à ce seul motif mettre en difficulté des femmes, en se retirant de soins auxquels la loi leur donne accès », précise-t-il.

La ministre de la santé Agnès Buzyn a quant à elle dénoncé le « caractère inadmissible de ces menaces ».

Et s’il n’est pas question de jeter le discrédit sur toute une profession, je ne saurais que trop vous encourager à consulter des sages-femmes, qui sont, rappelons-le, aptes à s’occuper du suivi gynécologique des femmes en bonne santé (dépistage, frottis, information sur la contraception, etc).

Une militante du Groupe F, Anaïs Leleux, a également conçu un formulaire qui permet d’envoyer un mail automatique enjoignant l’Ordre des médecins à prendre des mesures vis-à-vis des Dr Marty, de Rochambeau et de la Secrétaire générale du syndicat, Elisabeth Paganelli. À vos claviers !

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Cette étrange absence du corps des hommes

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On parle beaucoup du corps des femmes.

C’est toute une mystique qui l’entoure.  Il fait peur, ce corps, il fascine, il obsède, il dérange, il scandalise. On le dénigre, on l’insulte, on le jauge, on le contrôle, on l’enferme, on le cache, on l’exhibe. Parfois, dans un étrange moment d’accalmie, on le porte aux nues. Il y a là bien plus qu’une véritable contradiction : une obsession collective.

Le corps des femmes est partout : dans les médias, dans la rue, dans les publicités, les livres, les films, sur les trottoirs, dans les conversations, dans les lois. Il n’est jamais comme il faut, trop gros, trop maigre, trop vieux, trop excitant, trop pudique, trop présent ; dégoûtant lorsqu’il saigne, lorsqu’il donne la vie, lorsqu’il prend de la place, lorsqu’il exhibe ses poils, sa chair, son sang ; outrageant lorsqu’il se montre, lorsqu’il fait l’amour, lorsqu’il exprime de l’ambition, lorsqu’il refuse d’être limité à ses fonctions biologiques, lorsqu’il se tient fièrement.

Cela lui laisse bien peu d’occasions d’être regardé avec tendresse.

Liberté sexuelle, liberté de se vêtir, désir, virginité, natalité, reproduction, IVG… Le corps des femmes se trouve à l’entrecroisement d’un grand nombre de sujets sociétaux. Partout on le commente, on l’analyse, on le scrute. On l’apprécie (de temps en temps), on le réprimande (beaucoup). On chante ses louanges lorsqu’il se conforme aux normes esthétiques et morales édictées par le patriarcat ; on le décrie dès qu’il s’en écarte. Pour les femmes, c’est un véritable exercice d’équilibriste. On l’utilise pour vendre, on l’exploite jusqu’à la dernière goutte de sang, tout en blâmant l’impertinence du procédé. On inspecte ses contours, on légifère sur ses droits, ses non-droits, ses limites ; on le traîne même, à certains endroits du monde, dans les prétoires.

Mais quelque chose ne va pas.

Partout où l’on regarde, nous ne pouvons que constater l’absence du corps des hommes. Ce corps qui n’est ni examiné, ni contrôlé, ni même regardé. Son esthétique, sa morale qui échappent à toute codification. Il n’est pas seulement silencieux : il est aussi inexistant. Impensé. C’est un fantôme qui plane sur nos représentations mentales.

À côté du corps des femmes, à l’endroit où devrait se trouver celui des hommes, il n’y a qu’un trou béant.

 

Une question de désir

La récente « affaire » Yann Moix nous a fait prendre conscience d’une chose : si les hommes ont toute latitude pour se penser comme sujets désirants, leur statut de dominant leur permet d’oublier qu’eux-mêmes ont un corps. 

Cette asymétrie se retrouve logiquement dans nos schémas amoureux : les femmes sont désirables (et doivent tout faire pour le rester), les hommes sont désirants. Les unes sont passives et objectifiées par le regard de l’autre, les autres sont actifs et centrés sur leurs envies. Elles sont sommées de tendre en permanence vers un certain seuil de désirabilité (et de s’y maintenir), ils sont dispensés de cet effort.

Il est frappant de constater que, dans l’imaginaire collectif, les femmes restent des coquilles vides, des réceptacles au désir des hommes auxquels la notion de consentement – et encore moins de désir actif – ne s’applique pas. Le cinéma, la littérature, le porno nous montrent des femmes dont le propre désir importe si peu qu’elles peuvent baiser avec des hommes de 60 ans lorsqu’elles-mêmes en ont 17.

Tout se passe comme si elles n’étaient pas des sujets pensants, dotés d’envies et de préférences propres, mais des automates programmés pour le désir (et le plaisir) des autres.

Virginie Despentes dénonce cette inégalité de regard dans son essai « King Kong Théorie » : […] les hommes, en tout cas ceux de mon âge et plus, n’ont pas de corps. Pas d’âge, pas de corpulence. N’importe quel connard rougi à l’alcool, chauve à gros bide et look pourri, pourra se permettre des réflexions sur le physique des filles, des réflexions désagréables s’il ne les trouve pas assez pimpantes, ou des remarques dégueulasses s’il est mécontent de ne pas pouvoir les sauter ».

L’important pour les hommes n’est pas ce qu’ils valent, mais ce qu’ils veulent. De fait, leur désirabilité n’est jamais une question : mais le désir qu’ils éprouvent en est une, et elle est capitale. 

Si les femmes apprennent très tôt à questionner leur propre désirabilité, les hommes apprennent quant à eux à interroger leur propre désir. De quoi ont-ils envie ? De qui ont-ils envie ? C’est là une différence fondamentale dans la construction des genres : les hommes apprennent à être autonomes dans la détermination de leur désir, les femmes à dépendre de celui des autres.

 

*

Personne n’exige des hommes qu’ils soient désirables, au contraire des femmes à qui cette injonction est martelée dès le plus jeune âge.

Dès l’enfance, on dresse les femmes à la nécessité de la beauté, on les pousse à s’envisager uniquement au travers de ce prisme – une façon d’assurer, entre autres, leur soumission au regard masculin. Elles ont donc une conscience particulièrement aiguisée de leur corps, de ce qu’il représente dans le monde, de la valeur qu’on lui confère, des gains qu’il peut leur apporter, de la manière dont il faut le surveiller pour qu’il continue à être « comme il faut ». Cette conscience échappe aux hommes, qui sont habitués à se définir avant tout par leurs qualités intrinsèques et/ou leurs activités. Il leur est donc possible de dissocier leur corps de leur personnalité, leur apparence de leur « valeur », voire même d’oublier complètement leur enveloppe corporelle, de n’en faire qu’un détail sans incidence. Et d’avoir de leur corps une utilisation purement pragmatique : aller d’un point A à un point B, manger, dormir, courir…

Cependant, les hommes sont soumis à une autre injonction : celle de séduire, et plus particulièrement de multiplier les conquêtes. Et même si l’on pourrait penser qu’il existe nécessairement un lien entre désirabilité et séduction, leur apparence n’entre que rarement dans l’équation. Habitués à oublier leur corps, les hommes peuvent « exiger » des femmes de 25 ans quand eux-mêmes en ont 50, des ventres plats et des fesses rebondies quand eux-mêmes se trimballent avec leurs trois poils sur le caillou et leurs bides à bière. Si ce schéma fonctionne, c’est aussi parce que les femmes ont été éduquées à accorder plus d’importance au désir qu’elles suscitent qu’au désir qu’elles ressentent.

L’âge, les caractéristiques physiques, « la beauté » en général jouent un rôle strict dans la mesure de la désirabilité des femmes, mais celle des hommes est décorrélée du corps. Elle se situe plutôt dans leurs attributs extérieurs : statut social, personnalité, talent, pouvoir…

Dans les clivages de genre que nous avons institués, les hommes ont pour eux la spiritualité, l’intellectualisation des concepts, la production d’idées et d’opinions, tandis que les femmes sont cantonnées à la chair, ramenées sans cesse à leur enveloppe corporelle et à toutes les limites que cela comporte.

Voilà pourquoi il existe tant de couples désassortis ; tant de femmes jeunes et belles aux bras d’hommes vieux et laids. Voilà pourquoi des hommes hideux peuvent se permettre de juger l’apparence des femmes qui les entourent, et pourquoi des hommes de 50 ans peuvent affirmer tranquillement que les femmes de leur âge sont « trop vieilles ». Voilà pourquoi un homme qui ressemble à une gargouille peut se sentir légitime à créer Facemash (l’ancêtre de Facebook), un site permettant de comparer les photos de plusieurs étudiantes et de voter pour la plus « sexy ».

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Le système patriarcal autorise les hommes à oublier leur apparence, à évacuer la question – ô combien terre à terre et limitante – de la désirabilité, à se penser en tant qu’individu à part entière et non comme simple objet de désir. On leur dit et leur répète que leurs désirs prévalent, qu’ils n’ont qu’à l’exprimer pour provoquer une réaction chez les femmes qu’ils convoitent. Vous vous souvenez ? Elles sont désirables, ils sont désirants.  De fait, leur désir n’a aucunement besoin de s’inscrire dans une logique de réciprocité – c’est du moins le message qu’on leur répète depuis toujours.

Mais ce n’est pas seulement le corps des hommes qui est absent : c’est aussi leur sensualité. On sait ce qui les « fait monter au septième ciel », grâce aux magazines féminins qui nous abreuvent de conseils pour bien réussir nos fellations. Mais tout cela reste très technique. S’ils sont sexualisés, c’est uniquement pour parler de ce vers quoi tend leur désir ; de ce qu’ils préfèrent ; de ce qui les excite. En d’autres termes, l’érotisation du corps des hommes lorsqu’elle advient n’a vocation qu’à servir leurs propres intérêts. 

On note que les corps masculins sont cruellement absents des médias et de la culture – en tant qu’objets de désir, du moins. Ensemble, ils échappent au regard collectif, à l’imaginaire fantasmatique, aux photographies langoureuses, aux descriptions romancées. Comme s’ils ne pouvaient pas, eux aussi, susciter le désir. Comme s’ils ne devaient pas susciter le désir – peut-être parce que cela leur ôterait une forme de pouvoir, d’assise. Parce que s’exposer au regard d’autrui, c’est se rendre vulnérable. Et la vulnérabilité n’est pas le fait des hommes.

Et puis, l’érotisation du masculin demeure suspecte. En ligne de mire, se trouve la « menace » de l’homosexualité, donc de l’effémination… et donc de la perte de pouvoir.

 

De la chair

Mais l’absence du corps masculin dans nos sociétés est aussi symbolique.

Encore aujourd’hui, les hommes sont massivement exclus des discussions sur la reproduction, la contraception et l’IVG – sauf, bien sûr, lorsqu’il s’agit de légiférer sur ces sujets. 

Ils sont pourtant directement concernés par ces questions. En effet, à défaut de les porter, les hommes peuvent bel et bien faire des enfants. Et même – incroyable ! – les élever. À partir du moment où l’enfant sort du corps de sa mère (et on me souffle dans l’oreillette que cela survient assez rapidement, après une période de neuf mois en général), il est sous la responsabilité de ses deux parents. Dans d’autres circonstances, les réacs n’insistent-ils pas lourdement sur l’importance d’avoir un papa et une maman ?

Mais si on exclut les hommes de ces sphères, c’est avant tout parce que la parentalité n’est pas constitutive de leur identité. La reproduction et la charge parentale ont été instituées comme étant une affaire de femmes – par conséquent, c’est à elles qu’en incombe la responsabilité. Et c’est bien commode : non seulement les hommes s’épargnent encore majoritairement les corvées de couches sales, mais ils s’excluent aussi des discours difficiles (et souvent culpabilisants) sur la reproduction. Une capote qui craque ? Un enfant non désiré qui s’annonce ? Silence : ils sont déjà loin. Comme s’ils n’avaient eu aucun rôle à jouer dans l’affaire.

Il est ainsi frappant de constater que les discussions sur l’avortement n’incluent jamais les hommes. Certes, ce sont bien les femmes qui tombent enceintes – elles sont, de fait, concernées dans leur chair. Mais la responsabilité des hommes dans la procréation est bien égale à celle des femmes : il n’y a pas de fécondation possible sans spermatozoïdes. Un rapport sexuel fécondant n’est jamais le fait d’une seule personne, pas plus qu’un embryon n’est censé être une punition (d’ailleurs, n’est-il pas inquiétant que nous en soyons encore à rappeler que le sexe n’est pas forcément corrélé à une volonté de reproduction… ?)

La réalité, c’est qu’il faut être deux pour faire un enfant, mais il faut être une femme pour en subir toutes les conséquences.

Les conservateurs qui protestent avec force contre le droit à l’IVG oublient un peu vite que les femmes ne font pas des enfants seules. Pourtant, c’est sur leurs corps que l’on exprime publiquement un désir de mainmise. Ce sont leurs corps que l’on veut contrôler et punir. Ce sont sur elles que l’on crache parce qu’elles ne se sont pas « protégées », parce qu’elles n’ont pas « fait attention », parce qu’elles ont osé faire l’amour. Ce sont elles que l’on culpabilise, elles que l’on couvre de remontrances lorsqu’elles se retrouvent enceintes et qu’elles veulent avorter : « quand on a des relations sexuelles, on assume », « fallait pas écarter les cuisses ».

Et l’homme, dans l’histoire ? Est-il grondé pour n’avoir pas su garder son pénis dans son caleçon ? Est-il sermonné pour avoir fait preuve d’inattention ? N’essayez pas de retrouver sa trace : le bienheureux n’est jamais mentionné. Il n’existe pas. N’a jamais existé. Quand on est un homme, on peut faire ce qu’on veut avec ses organes génitaux. On peut être négligent dans la contraception, et irresponsable partout ailleurs. Quoi que l’on fasse, on s’épargnera la culpabilisation des bigots anti-IVG qui voient dans l’enfant à naître un châtiment pour avoir eu – horreur ! – une relation sexuelle potentiellement fécondante.

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On constate cette même absence du corps masculin dans les discussions sur la reproduction « volontaire ».

L’obsession des états pour la natalité se cristallise ainsi sur le ventre des femmes, comme si ces dernières faisaient les enfants seules. Le rôle du père est savamment écarté, tant dans la reproduction que dans l’éducation du futur enfant.

De même, si l’on n’a de cesse de mesurer et commenter l’âge des mères (et de s’affoler du fait qu’il est de plus en plus avancé), l’âge des pères reste une donnée obscure, qui reste encore peu étudiée.

« L’horloge biologique » (qui, on le rappelle, est une pure construction sociale) est toujours évoquée sous l’angle féminin, tout comme le sujet de la parentalité « tardive ». Un homme de 60 ans peut bien devenir père, cela ne choquera jamais autant qu’une femme de 45 ans qui décide de se reproduire. D’ailleurs, la littérature scientifique consacrée à ce sujet en est encore à ses balbutiements. On attend encore la version masculine de l’article « Grossesse tardive » sur Wikipedia…

Même constat pour les discours sur l’infertilité et les fausses couches, qui sont toujours abordés du point de vue féminin. Ce sont uniquement les femmes que l’on exhorte à faire des enfants « tôt » (quoi que cela veuille dire) et à surveiller leur hygiène de vie pour « mettre toutes les chances de leur côté ». Pourtant, la fertilité masculine baisse aussi avec l’âge, et des études commencent à mettre en évidence un lien entre mauvaise qualité du sperme et problèmes de fertilité, notamment en ce qui concerne les fausses couches à répétition

Concernant le déclin progressif de la fertilité des hommes, plusieurs études commencent tout juste à remettre en cause nos idées reçues.

Extrait de l’article « Stérilité, fertilité : la part des hommes » : « Pour l’homme, la fertilité est maximum à 30-34 ans (indice à 100), puis elle diminue lentement. À 55-59 ans, l’homme a une fertilité deux fois plus faible (indice à 47) que celle observée à 30-34 ans« .

Pourquoi, alors, ne pousse-t-on pas les hommes à prendre soin d’eux et de leur hygiène de vie, comme nous le faisons – avec tant d’insistance – auprès des femmes ? Pourquoi leur laissons-nous toute latitude pour ignorer le vieillissement de leur corps, l’inéluctable altération de leurs capacités ?

La réponse est – à mon sens – double : non seulement les hommes échappent aux injonctions à la procréation parce qu’ils n’ont pas besoin d’être maintenus dans la sphère domestique (1), mais ils bénéficient, en plus, d’un mythe très ancien qui pose le corps masculin comme infaillible et parfait. (2)

De manière générale, la propension que nous avons à ignorer le corps des hommes, à absoudre ces derniers de toute responsabilité lorsque cela leur est profitable, est la marque d’un système qui stigmatise le féminin pour mieux déresponsabiliser le masculin.

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Le corps des femmes s’est très vite imposé dans l’histoire comme un parfait vecteur de domination. C’est bien pour cela qu’il cristallise toutes les obsessions misogynes : atteindre l’autre dans sa chair, c’est un moyen facile de le placer – et le maintenir – dans une position de sujétion. Car on n’est rien sans la liberté de disposer de son propre corps.

De fait, l’interdiction de l’IVG et/ou de la congélation des ovocytes pour toutes les femmes, la codification des comportements sexuels, le contrôle de l’apparence, l’infantilisation médicale (notamment par un contrôle régulier des organes sexuels féminins), l’obsession de la virginité, la culpabilisation des femmes qui font ce qu’elles veulent de leur corps… tout participe de la même entreprise de domination. Les hommes surveillent, contrôlent, instrumentalisent l’apparence, le corps et les fonctions reproductives des femmes parce que ce sont des endroits qu’il est facile d’atteindre et  de saisir, au contraire de l’esprit. Et parce que l’autonomie corporelle est à la base de tout. Ne pas avoir de contrôle sur son corps, c’est ne pas avoir de contrôle sur sa vie.

Globalement, on constate que la sexualité est un domaine où le corps des femmes est omniprésent, tandis que celui des hommes est relégué à l’état de simple contingence.

Il n’est pas seulement symboliquement absent : il est aussi concrètement, tangiblement, réellement absent. Et ce n’est pas un hasard : pouvoir oublier son corps, dans quelque domaine et à quelque instant que ce soit, c’est bien un luxe de dominant. Être autonome, avoir le choix, pouvoir décider d’avoir un enfant ou de ne pas en avoir, savoir que notre corps nous appartient, mais qu’il ne nous définit pas pour autant et qu’il ne nous freine pas dans nos entreprises personnelles, c’est un aspect fondamental de la liberté individuelle.

Il y a bien une asymétrie criante dans la façon dont nous considérons le corps des femmes et celui des hommes. Or, l’égalité des sexes commence par l’égalité des corps. Sans cela, aucune avancée féministe au long cours ne sera possible.

 

 

 

(1) On remarque d’ailleurs que les hommes sont très peu mis en avant dans les études et articles consacrés au non-désir d’enfant, comme si leur « défection » face à une parentalité socialement imposée questionnait moins que celle des femmes.

(2) Au contraire de celui des femmes qui serait par opposition imparfait, voire pathologique. Dans l’imaginaire collectif façonné – notamment – par les religions, nous continuons à voir le corps féminin comme une annexe à celui de l’homme. Comme tout ce qui est accessoire, il serait fragile, faillible. L’hystérie, la nymphomanie, les « vapeurs », le syndrome de l’utérus vagabond… Le corps des femmes a longtemps été accablé des pires maux, même s’ils n’étaient la plupart du temps qu’une projection des croyances sexistes de l’époque. Tout cela a achevé de façonner l’image d’un corps féminin pathologique par essence, dont il est nécessaire de surveiller les débordements.

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Quelque chose de pourri dans la masculinité

 

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Juste un « rapide » article pour évoquer l’affaire de la « Ligue du LOL » (qui est quand même, au-delà de son aspect tragique, du pain bénit pour la réflexion féministe…)

Pour celles et ceux qui auraient réussi à passer à côté (!), voici un bref rappel des faits :

La ligue du LOL est au départ un groupe Facebook privé, créé en 2009 par un journaliste. Il réunissait « une trentaine de personnes, pour la plupart issues de nombreuses rédactions parisiennes, du monde de la publicité ou de la communication », selon le journal Libération qui a révélé l’affaire. Les membres de ce groupe ne se contentaient pas d’échanger en privé : ils organisaient aussi des blagues téléphoniques et des « raids » de harcèlement, sur Twitter notamment, et envoyaient des insultes, des railleries et des commentaires dégradants à leurs nombreuses cibles (des femmes en majorité, mais aussi quelques hommes). Cela a duré plusieurs années, au cours desquelles les victimes ont souvent été « contraintes » de quitter les réseaux sociaux, sans parler des conséquences parfois dévastatrices sur leur estime d’elles-mêmes.

Ces faits de harcèlement n’auraient rien « d’exceptionnel ». Suite à ces révélations, des étudiantes de l’école de journalisme de Grenoble ont témoigné de l’existence d’un groupe Facebook privé dans lequel certains de leurs camarades postaient du contenu à caractère sexiste (photos, commentaires dégradants, insultes, etc), visant principalement les femmes de l’école – élèves et professeures.

Des faits similaires ont également été dévoilés au sein des médias Vice et Huffington Post.

Mais le milieu du journalisme n’est pas le seul à être en cause. Ne nous leurrons pas : des « ligues du LOL », il en existe partout – dans les médias, les grandes écoles, les entreprises, la politique, et tous les lieux de pouvoir en général. Elles ne sont que l’expression d’une domination masculine qui entend bien résister à la mixité et à la prise de pouvoir des femmes. Une sorte de « backlash » organisé, qui compte sur la force du groupe pour mieux régner.

Au-delà d’une possible réflexion sur la classe sociale (il y aurait sans doute des choses à dire sur les milieux privilégiés, sur le sentiment de toute-puissance et d’impunité qu’éprouve « l’élite » intellectuelle de la société), cette affaire est surtout l’occasion de réfléchir à la domination masculine et à la façon dont elle s’organise.

À mon sens, l’affaire de la « ligue du LOL » met parfaitement en exergue la façon dont certains hommes utilisent l’oppression en bande organisée pour structurer une solidarité masculine qui leur permet :

  • De renforcer leurs liens et leur sentiment d’appartenance, en se regroupant autour de « valeurs » communes
  • De s’entraider pour gravir les échelons et monter dans la hiérarchie
  • D’exclure tous ceux qui ne leur ressemblent pas, c’est-à-dire qui ne correspondent pas à une masculinité perçue comme représentant le « neutre » et l’universel. Et, ce faisant, de conserver leurs privilèges.

Ce « boys club » permet donc aux hommes de se coopter, se promouvoir, se protéger, et bien sûr de monter dans la hiérarchie – un système particulièrement efficace, puisqu’il ne se fonde ni sur le mérite ni sur les compétences.

Ainsi, la domination masculine est pyramidale. Ce sont des hommes qui se font la courte échelle, s’aident mutuellement à grimper, se recommandent les uns les autres, tissent une toile autour de leurs « adversaires » (les femmes, les gays, les « minorités ») pour mieux les exclure des sphères qu’ils entendent être les seuls à occuper.

Si la forme diffère (sexisme insidieux ou harcèlement, mépris voilé ou hostilité manifeste), le fond reste toujours le même. Le but est de créer et de nourrir un entre soi permettant d’obtenir (et, par la suite, de conserver) des privilèges, d’avancer dans sa carrière, d’infiltrer les sphères de pouvoir, de briguer les postes de direction, mais aussi – et c’est peut-être là sa fonction principale – d’attester de son adhésion aux codes de la masculinité traditionnelle. Et, ce faisant, d’affirmer son appartenance au groupe des dominants. 

L’identité masculine se construit encore et toujours sur l’esprit de corps, qui lui-même se fonde sur la dévalorisation de ce qui est « autre » – c’est à dire de ce qui n’est pas viril.  

Les homos ne sont pas virils, les femmes ne sont pas viriles, les hommes qui ne correspondent pas au modèle classique de la masculinité (conquérante, dure, exclusive, dominatrice, égocentrée) ne sont pas virils. Autant « d’ennemis » à combattre, que ce soit par la moquerie, l’insulte, l’exclusion et/ou le harcèlement.

Cette dynamique de groupe est particulièrement pernicieuse, puisqu’elle suggère qu’on ne peut devenir homme (et pas n’importe lequel : un homme, un vrai) qu’en exerçant une domination sur les autres. C’est cette virilité moutonnière, à la définition étroite et aux conséquences potentiellement destructrices qu’il faut aujourd’hui s’atteler à déconstruire.

On a beaucoup parlé ces derniers temps de masculinité toxique, en se représentant cette dernière comme le fait d’une poignée de ploucs mal éduqués, biberonnés au foot, à la bière, au rap misogyne et à la castagne à la sortie des boites de nuit.  Mais qu’on ne s’y trompe pas : celle-ci infuse aussi les milieux aisés, « intellectuels », éduqués, a priori ouverts d’esprit et sensibilisés aux questions de discriminations. Même si elle est capable de s’exprimer de manière adroite, voire châtiée, elle est basée sur la même idée archaïque : celle d’une supériorité masculine intrinsèque. De fait, elle est décorrélée de l’âge, de la profession et de la classe sociale. Seule son expression change.

La masculinité toxique, loin d’être nécessairement caricaturale, explicite et stéréotypée, avance donc aussi masquée sous les traits d’hommes progressistes, éveillés, voire même pro-féministes. Ne nous leurrons pas. Il en faut peu pour réveiller le sexisme latent, inoculé dès l’enfance. Il en faut peu pour que des hommes « normaux » se transforment en sentinelles médiocres de la domination masculine, le fiel aux lèvres et la volonté d’en découdre avec toutes celles et ceux qui aspirent aux mêmes chances, au même pouvoir, à la même considération qu’eux. Il en faut peu pour que l’effet de groupe, particulièrement fort lorsqu’il s’agit de « prouver » sa virilité, ne réveille les ardeurs misogynes de certains hommes.

*

S’il reste encore des gens pour affirmer que le sexisme n’existe plus, que l’égalité entre les femmes et les hommes est entérinée, cette triste affaire vient montrer tout le chemin qu’il reste à parcourir. Toutes les couches de masculinité purulente qu’il reste à arracher, tout le sexisme crasse qu’il faut encore désamorcer, toute l’éducation qu’il faut encore faire. L’entièreté d’un système à rebâtir.

Quelques jours après les premières révélations, plusieurs licenciements à l’encontre d’anciens membres de cette « ligue » ont déjà été prononcés. Les rédactions ne veulent plus prendre de risques : aujourd’hui, le sexisme, ça fait mauvais genre. Le mouvement #MeToo est bel et bien passé par là. Sans la puissance de cette lame de fond, et sans la prise de conscience collective qui a suivi, il y a fort à parier que cette affaire de harcèlement sexiste aurait été reléguée dans un fond de tiroir entre les onglets « blague potache » et « trucs de mecs immatures » – voire, serait restée tue à jamais.

Mais aujourd’hui, l’espoir est là.

L’espoir d’une société plus inclusive, dans laquelle le pouvoir est équitablement partagé et non plus concentré entre les mains de quelques mâles blancs qui se couvrent les uns les autres pour garder leur pré carré.

L’espoir d’un monde qui voit dans le sexisme, le racisme et l’homophobie, non plus des « blagues de gamin » ou des signes « d’immaturité » sans grande incidence, mais l’expression d’une bêtise crasse. 

L’espoir de pouvoir un jour abolir les codes de la virilité, pour qu’au-delà de l’adhésion contrainte à des normes de genre, il ne reste plus que la liberté d’être qui l’on veut.

L’espoir, aussi, que les rédactions dans lesquelles ces mecs ont proliféré comme des cafards engagent enfin un travail de diversification des profils recrutés et promus. Plus que jamais, nous avons besoin du talent et de la vision des femmes. Plus que jamais, nous avons besoin d’elles dans les postes de direction. Plus que jamais, nous avons besoin de pulvériser ce « boy’s club » qui agit en toute impunité – dans combien de sphères encore ?

L’espoir, enfin, que les milieux « intellectuels » cessent d’être gouvernés par une cohorte grouillante de petits caïds qui n’ont de brillant que leurs fronts apeurés maintenant que les langues se délient.

Maintenant que les femmes parlent.   

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Le blues de la jeune diplômée

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Crédit photo : 360brain ©

 

Aujourd’hui, je voudrais proposer un article sans lien avec le féminisme, mais dans lequel certaines personnes pourront peut-être trouver un écho (vous pouvez vous faire un thé, voire deux, ça risque d’être long).

 

Voilà : j’ai le blues.

Le blues de la jeune diplômée.

Et à regarder autour de moi, je me rends bien compte que nombre de mes comparses, qu’ils aient 25, 30 ans ou plus, souffrent de la même affliction.

J’ai fait 6 ans d’études. C’était bien. C’était exigeant. C’était stimulant. Ce n’étaient pas seulement les cours, les dissertations, les mémoires, le savoir. C’étaient aussi les voyages, la découverte de soi, des autres, l’apprentissage de la vie. De la liberté. Les rares stages que j’ai fait avant mon entrée sur le marché du travail m’ont laissé un goût amer : « alors c’est à ça que je me prépare depuis des années ? » Envie de rester étudiante à perpétuité. « On verra bien, me disais-je alors, repoussant la question d’une pichenette mentale. Je trouverais une porte de sortie. J’écrirais. Je monterais ma boite. Blablablabla ».

Sauf que le temps passe, passe, passe, et arrive le moment fatidique où il faut bien commencer à gagner sa croûte.

La suite était donc (relativement) logique : travailler dans un bureau. Non pas que cela m’ait toujours fait rêver : au contraire, moi qui suis farouchement attachée à ma liberté, j’ai toujours associé le travail salarié à une forme d’emprisonnement. Pourtant, voilà que je m’y enferme de mon plein gré. Et en même temps, ai-je vraiment le choix ? Quand la contrainte financière prévaut, on choisit l’option la plus simple.

Depuis, pourtant, je déprime en contemplant ce qu’est devenue ma vie. Il faut dire que le décalage entre ce que l’on demande aux étudiant.e.s et aux jeunes diplômé.e.s lors de leur entrée sur le marché du travail a tout du grand écart latéral.

On pourrait se dire qu’après tout, les études n’ont vocation qu’à façonner un individu, à l’instruire, et qu’il faudrait les voir comme une antichambre à la vie adulte et non un préambule aux exigences de sa future vie professionnelle. Mais même en prenant ces précautions, comment ne pas tomber de haut ? Dans leur ouvrage The Stupidity Paradox, les chercheurs britannique et suédois André Spicer et Mats Alvesson ont pointé l’existence de ce paradoxe selon lequel les entreprises cherchent à recruter les diplômé.e.s les plus brillant.e.s pour leur demander, en fin de compte, de laisser leur cerveau sur le pas de la porte et de se consacrer à des tâches – souvent – abrutissantes et routinières.

La conclusion de cette étude est sans appel : pour survivre en entreprise, mieux vaut remiser son intelligence au fin fond de sa poche.

*

Alors, nous en sommes là. Je tourne en rond comme un lion en cage, je me désespère de l’uniformité de mes journées, des décors de ma vie et du caractère punitif qu’a désormais le temps (semaine : pénitence ; week-end : libération), j’échafaude de multiples tentatives d’évasion.

Et puis, lorsque je me décide enfin à tout plaquer pour reprendre des études de journalisme, je lis un énième témoignage de pigiste condamné.e à vivre avec 500 euros par mois et à bouffer des patates à l’eau (agrémentées de ketchup les jours de fête). Alors je retourne à mon asservissement volontaire en me disant que, au moins, je peux payer mon loyer.

Autour de moi, la même insatisfaction gronde. Démission, reconversion, burn-out, bore-out et autres tourments cachés derrière des anglicismes froids, rêves de grandeur qui s’écrasent sur la moquette d’un bureau encaustiqué…

Ce malaise n’est pas le signe que quelque chose ne va pas chez les « jeunes » – nous serions dans ce cas nombreux et nombreuses à souffrir de déficience. Il est plutôt le signe que le monde du travail, à force de mutations qui n’ont pas pris en compte le besoin croissant de sens, d’indépendance, d’utilité et d’autonomie des individus, n’est plus adapté au monde contemporain. Et qu’il ne peut désormais plus se prévaloir d’être un vecteur d’épanouissement personnel, si tant est qu’il l’ait jamais été.

Les entreprises ont beau sentir le vent tourner et soigner leur image à grands renforts de « communication institutionnelle », plus grand-monde n’est dupe. Et pour cause : le plateau serti d’épanouissement personnel, de stimulation intellectuelle, d’impact sur le monde et de réalisation de soi que l’on prétend nous servir n’est bien souvent qu’un mirage.

Un mirage qui ne dit rien des tâches abstraites et de l’ennui assommant qu’elles engendrent, des couches de processus absurdes qui s’empilent les unes sur les autres, du café froid, des supérieurs aussi pénibles qu’un ongle incarné, de la culture du présentéisme, des réunions qui ne servent qu’à fixer la prochaine réunion, des conversations stériles, de la sédentarité, des corps qui s’avachissent devant l’ordinateur, des regards en coin, des jalousies larvées, de la production de tableaux Excel, Powerpoint et autres documents qui finiront oubliés dans les entrailles d’un obscur serveur, et de l’impression de passer à côté de sa vie à force d’être exploité.e par quelqu’un autre. Ces images glacées montrant des salarié.e.s qui sourient devant leur ordinateur, une tasse de café à la main, ont beau être esthétiquement parfaites, elles ne reflètent pas la réalité de ce qu’est – souvent – le travail aujourd’hui : une aberration.  

L’entrée dans la vie adulte coïncide souvent avec l’entrée sur le marché du travail. C’est là que le champ des possibles se réduit soudain, l’existence se trouvant désormais circonscrite à un périmètre – physique et temporel – étroit. Immobilité, stagnation : l’horizon se fige lentement. Qu’y a-t-il au-delà ? La construction d’une « carrière » (et la possibilité de devenir un jour manager, c’est-à-dire de passer encore plus de temps dans des réunions qui ne servent à rien), le prêt immobilier, l’achat d’une voiture, la vie conjugale ? Est-ce vraiment ce qui nous fait vibrer ? Nos désirs ont-ils le temps d’éclore, et sont-ils bien les nôtres, ou n’appartiennent-ils qu’à la société ?

Après l’école, le collège, le lycée, puis éventuellement la fac, voilà que vous travaillez désormais dans une « boite » – la métaphore de l’enfermement est éloquente. La boucle est bouclée ! Mais à quel moment fait-on l’apprentissage, dans nos vies, de la liberté ? À quel moment se retrouve-t-on libre de tout engagement, de toute structure, de toute contrainte ? Quand avons-nous la possibilité d’expérimenter autre chose que la confiscation – de soi, du temps, du plaisir ?

À peine sortis d’un long cursus académique et à peine formé.e.s en tant qu’adultes, nous voilà de nouveau réduits au statut d’enfant soumis à l’autorité de ses encadrants. Entretiens d’embauche inquisitoires, contrôle des horaires, notation (les fameux « entretiens annuels »), sanctions en cas de mauvais comportements… Loin d’être une libération, notre entrée sur le marché du travail sonne le début d’un nouveau processus d’infantilisation. Une aliénation nécessaire pour « dompter » la population salariée, qui n’est jamais aussi efficace que lorsqu’elle obtempère sans poser de questions.

 

Un monde du travail sclérosé

En 2013, l’économiste et anthropologue David Graeber a fait sensation avec un article intitulé On the phenomenon of bullshit jobs Le phénomène des jobs à la con »).

En préambule, il rappelait la prophétie de l’économiste John Keynes, qui avait fait le pari en 1930 que les évolutions technologiques nous permettraient de faire des semaines de 15 heures d’ici la fin du siècle. Or, poursuit-il, c’est tout l’inverse qui s’est produit : la technologie, désormais au service du système capitaliste, a été manipulée pour nous faire travailler plus en créant une myriade de jobs inutiles, aliénants et dépourvus de sens. Ces jobs sont pour l’essentiel des métiers « de bureau » qui n’ont vocation qu’à manipuler de l’immatériel, et qui disposent d’une valeur sociale paradoxalement élevée.

David Graeber explique qu’au lieu « de permettre une réduction massive des heures de travail pour libérer la population mondiale afin qu’elle poursuive ses propres projets, plaisirs, visions et idées, nous avons pu observer le gonflement, non seulement des industries de « service », mais aussi du secteur administratif, et la création de nouvelles industries comme les services financiers, le télémarketing, ou l’expansion sans précédent de secteurs comme le droit corporatiste, les administrations universitaires et de santé, les ressources humaines ou encore les relations publiques ».

Le résultat ? Une insatisfaction grandissante des salarié.e.s (pour le « mieux ») et une explosion des pathologies liées au travail (pour le pire). Les jeunes diplômé.e.s se retrouvent aux premières loges de ce mécontentement général. Selon une étude Ipsos, 43% des jeunes actifs estiment que leur travail enrichit leur employeur mais qu’il ne leur apporte pas grand-chose à eux-mêmes, et 51% estiment manquer de reconnaissance au travail.

Par conséquent, de plus en plus de diplômé.e.s du supérieur se réorientent vers des métiers manuels, considérés comme plus utiles et porteurs de sens. Ces réorientations, sur lesquelles l’Association pour l’emploi des cadres (APEC) a enquêté en 2015, constituent « un phénomène non négligeable » : 14% des jeunes diplômé.e.s de niveau bac+5 ou plus déclarent avoir vécu un changement d’orientation significatif dans les deux années suivant l’obtention de leur diplôme.

« Quel que soit le type de parcours, le dénominateur commun est la déception » rapporte Pierre Lamblin, directeur du département études de l’APEC.

Déception : le mot est lâché. Et il ressemble fort à un euphémisme.

Dans son livre « La révolte des premiers de la classe », le journaliste Jean-Laurent Cassely raconte les parcours de ces ultra-diplômés qui décident de troquer leur carrière de cadre pour un métier manuel, dans la pâtisserie, la boulangerie ou l’artisanat. Cet exode progressif vers des métiers « concrets », ancrés dans le réel (et paradoxalement peu valorisés par la société) doit se lire comme la traduction d’un malaise diffus, après que les jobs à la con aient fini par coloniser toutes les strates de l’entreprise.

Bureaucratisation rampante, parcellisation des tâches, règles et processus absurdes, couches de « métiers » aux titres ronflants qui s’empilent les unes sur les autres et divisent à l’infini des tâches dont la finalité finit par échapper complètement, existence d’une hiérarchie rigide faite de chef.fe.s, de sous- chef.fe.s et de sous-sous-chef.fe.s, modes de management dépassés, non-flexibilité des horaires… La souffrance spirituelle induite par le travail contemporain (lequel reste, dans sa forme, terriblement archaïque) ne doit pas être catégorisée comme un énième caprice des classes moyennes à aisées. S’il est évidemment préférable de passer ses journées derrière un bureau qu’au fond d’une mine, nous devons résister à la tentation d’établir une impossible hiérarchie des souffrances.

La douleur de l’esprit n’est certes pas comparable aux douleurs du corps, mais cela n’en invalide pas pour autant son caractère délétère. Qu’est-ce que la société peut bien attendre d’une population aliénée par le travail ? N’y a-t-il pas, au-delà de la problématique individuelle, un véritable enjeu sociétal ?

 

Le travail comme identité fondamentale

Le sociologue Max Weber écrivait : « l’idée du devoir professionnel erre dans notre vie comme un fantôme des croyances religieuses d’autrefois ». Il faisait ici référence à l’éthique protestante, qui considère le travail – dans sa dimension la plus sacrificielle – comme une fin en soi.

Aujourd’hui, dans une société en mal de valeurs et de repères, le travail a en quelque sorte remplacé la religion. Il est devenu l’instrument à l’aune duquel on mesure la légitimité, la valeur et la désirabilité d’un individu. 

Il faut « travailler », qu’importe ce que cela nous en coûte, qu’importe que ledit travail soit abrutissant et/ou parfaitement inutile, voire même nocif pour la société. Et si l’on n’a pas de travail, tous les moyens sont bons pour en trouver un – il suffirait, d’ailleurs, de « traverser la rue », peu importe la nature de ce qui nous attend de l’autre côté. Ce nivellement par le bas n’est possible que parce que dans notre société, les individus tirent leur seule légitimité de la fonction qu’ils exercent – alors même que la prolifération des jobs à la con et l’augmentation des maladies professionnelles tentent de nous rappeler que nous faisons fausse route.

L’asservissement volontaire des individus à ce qu’on appelle la « valeur travail », qui bien souvent n’est évoquée qu’en termes de temps passé au bureau et non de productivité effective, n’est possible que parce que le travail a été institué comme l’un des seuls éléments permettant à une personne de se définir.

À ce titre, le compte Twitter Disruptive Humans of Linkedin est particulièrement significatif. Ce dernier épingle les messages les plus « bullshit » postés sur le réseau social professionnel LinkedIn, écrits dans une novlangue faussement conviviale par des individus qui tentent désespérément de se persuader de leur utilité sociale.

On y croise une « experte en biodiversité des talents », des « réuniologues », des « digital evangelist & speaker », une « chief emotional officer », un « coach en stratégie de réussite humaine », ou encore un « gladiateur digital » (sic). L’un se vante de n’avoir pris que 4 semaines de vacances en 6 ans, l’une poste des maximes « inspirantes » sur le « capital bonheur au travail », l’autre enfin rapporte avec une fausse contrition les mots de sa fille de 6 ans qui lui demande pourquoi il « travaille tout le temps ».

Tout affligeant qu’il soit, ce compte est révélateur de la décrépitude d’un monde du travail où pullulent aujourd’hui les bullshit jobs. Plutôt que de laisser les individus maîtres de leur vie – et de leur temps, le système capitaliste s’est arrangé pour engendrer une kyrielle d’emplois stériles, qui n’ont vocation qu’à « occuper » une population à qui il serait sans doute dangereux d’accorder une trop grande liberté.

Mais la plus grande réussite de ce système est d’avoir convaincu les individus eux-mêmes de la valeur cardinale du travail, même lorsque celui-ci est inutile, absurde ou néfaste pour la société, et de l’importance de s’y vouer corps et âme, de s’y sacrifier dans le ravissement.    

Il faut dire que la société ne laisse pas le choix aux individus de se définir autrement que par le travail – celui qu’ils font, ou ne font pas. La question « qu’est-ce que tu fais dans la vie ? » est à cet effet éloquente : alors qu’une multitude de réponses seraient possibles (« j’ai un groupe de musique / j’écris / je fais du théâtre / je voyage/ j’élève mes trois enfants / je m’occupe de mon potager/ je me passionne pour la littérature américaine contemporaine… »), la seule réponse attendue concerne la fonction professionnelle exercée. Limité et limitant ? Certainement. Pas étonnant, dans ces conditions, que le travail soit devenu pour tant de personnes une case étroite et inconfortable, dont il est si délectable de s’extirper une fois le week-end venu.

Quant aux personnes qui n’ont pas de travail, les regards de pitié qu’elles rencontrent en disent long sur l’ostracisation sociale qui a cours lorsqu’on ne peut plus se prévaloir d’une identité « réglementaire », d’une case à occuper sur le grand échiquier de la société.

Pourtant, l’absence de possibilité laissée aux individus de se définir autrement que par le travail est un vrai danger. Travaille, ou tu ne seras personne ! Cette conception particulièrement réductrice de l’être humain provoque un réel nivellement par le bas en poussant les individus à accepter des conditions de travail dégradantes, voire parfois illégales, dans le simple espoir de rentrer enfin « dans le rang ». Elle est à l’origine de la valorisation sociale des maux du travail, comme le manque de sommeil, le fait d’être débordé.e ou de n’avoir « pas le temps » – pas le temps de lire un livre, pas le temps d’aller voir cette expo, pas le temps de cuisiner, pas le temps de profiter des bas plaisirs de la vie. On en arrive à l’avènement d’une société dans laquelle la souffrance, l’absence et le manque sont sublimés, et le bien-être et le plaisir considérés avec mépris. 

Tout cela donne une population qui prête volontairement le flanc aux vexations du travail, en acceptant de sacrifier sa vie personnelle et sa santé à sa fonction professionnelle.  Pourtant, il n’y a rien de glorieux dans le fait de se transformer en un automate servile et hébété, qui à force de privations oublie de se ressourcer, de nourrir ses centres d’intérêts, de se cultiver, de prendre soin de lui-même et des autres. Bref, de vivre.

L’année dernière, le patron d’une start-up s’est fait étriller sur Twitter après avoir publié un tweet dans lequel il déclarait avoir « décidé de passer à une alimentation équilibrée mais surtout qui me prenne moins de 120 secondes par repas de manière à gagner 30h par mois » : l’occasion de vanter les mérites d’une marque de repas en poudre à prendre sur le pouce, avec laquelle il avait manifestement conclu un partenariat. Ce tweet, tout navrant qu’il est, en dit long sur la façon dont notre société a fait de notre temps une denrée exploitable, et de nous des esclaves d’un capitalisme qui étend son territoire jusqu’à l’absurde.

Il est pourtant dangereux de réduire le « travail » au temps que nous passons dans nos bureaux. Combien de cadres passent l’essentiel de leur journée à surfer sur Facebook, en prenant l’air affecté de celui ou celle qui croule sous le boulot ? Il est bien dommage que les activités non rémunérées que nous effectuons pour notre propre compte ne soient pas incluses dans notre définition collective du « travail », que ce soit repeindre sa salle de bains, élaborer un repas pour plusieurs personnes, écrire un blog (clin d’œil appuyé) ou un roman, construire un meuble, composer de la musique, créer des bijoux, etc, etc. Car ces activités demandent bel et bien de produire un effort, qu’il soit physique ou intellectuel.

Il n’est pas question ici de nier la dimension identitaire que revêt parfois le travail, ni l’importance qu’il peut avoir pour certaines personnes – après tout, dans un monde idéal, le travail devrait être un vecteur d’épanouissement et non une corvée. En revanche, nous devons nous interroger sur ce totalitarisme du travail à tout prix, auquel nous devrions nous vouer corps et âme même lorsque celui-ci nous brise, nous use, nous assomme, nous tue à petit feu. Je pense ne pas trop m’avancer en affirmant que, sur leur lit de mort, la plupart des gens ne regretteront pas de ne pas avoir passé plus de temps dans les couloirs de leur entreprise… mais plutôt de ne pas avoir assez pris le temps de vivre, de voyager, de lire, de découvrir le monde, de s’occuper de ses proches, de cultiver ses centres d’intérêt, de se faire du bien. D’être heureux, tout simplement.

 

Statu quo

Si un nombre grandissant de personnes (particulièrement les jeunes) se trouvent désabusées par le monde du travail, c’est aussi parce que celui-ci ne nous laisse pas la possibilité d’être nous-mêmes.

Et parce qu’il n’évolue pas.

D’où cette impression, partagée par beaucoup, de devoir se battre en permanence contre des moulins à vent, tout en enfouissant ses valeurs sous mille couches de silence. C’est qu’en entreprise, tout devient politique et donc potentiellement fâcheux, même les sujets qui devraient a priori faire consensus : l’égalité des sexes, la diversité des profils, le refus des discriminations, etc. La simple évocation des agissements sexistes et/ou du harcèlement sexuel fait trembler. « Il n’y en a pas chez nous », « ce n’est pas un sujet », « il ne faut pas trop en faire non plus ». La plupart des entreprises ont beau se targuer d’être innovantes et disruptives, elles demeurent avant tout des environnements confits dans la peur du changement. Si l’on fait semblant de vouloir changer les choses – et on le fait bien, les réformes sont souvent vues comme une menace à l’ordre établi. Le souci de l’image dicte en effet les conduites et les décisions à prendre, ce qui favorise le règne d’un éternel statu quo.

L’entreprise est aussi un endroit où se reproduisent à l’envi les stéréotypes et les préjugés – et donc les inégalités. Un lieu où se jouent et se rejouent en permanence les mêmes scènes ; un lieu où se répètent les discours, au risque de barrer le passage à toute velléité de progrès social. Il est d’ailleurs intéressant de noter que des préoccupations sociales majeures comme l’écologie, la justice, la préservation des ressources naturelles, l’égalité femme-homme et plus globalement la lutte contre les discriminations aient tant de mal à pénétrer l’entreprise, comme si le progrès était une sorte de virus qui risquait de tout contaminer.  Le parallèle avec le monde politique est d’ailleurs frappant : même atemporalité, même rejet voilé du progressisme et des idées nouvelles.

Mais le travail dans des environnements plus modernes, comme les start-up, ne garantit pas pour autant l’accès à des valeurs plus progressistes ni même à un meilleur épanouissement. De nombreuses dérives ont déjà été pointées du doigt : fort recours aux contrats précaires, fausse bonne ambiance, charge de travail écrasante, management tyrannique…  Apparemment, les tables de ping-pong, le tutoiement convivial et les afterworks aux relents de bière tiède ne suffiraient pas à apporter aux individus le sens qu’ils et elles recherchent dans leur travail. Ce serait, avouons-le, un peu trop facile…

 

Par ailleurs, si l’on parle de plus en plus de « masculinité positive » et de déconstruction des mythes de la virilité, il me semble intéressant de noter que le monde du travail reste résolument campé sur une vision archaïque de la masculinité : blanche, hétérosexuelle, dominante, dépourvue de tout affect, ultra-disponible, voire zélée. Un homme, ça travaille jusque tard dans la soirée et ça ne s’occupe pas de ses enfants. Un homme, ça dirige, ça pilote, ça prend les décisions importantes. Un homme, ça sacrifie sa vie personnelle à son travail. Un homme, ça se fait assister – par une femme. Il y a les présidents et les directeurs  (fonctions que l’on peine encore à accorder au féminin), et de l’autre côté du spectre, les assistantes. Une division sexuelle que l’on retrouve dans presque tous les environnements, comme s’il s’agissait d’une fatalité.

Mais la génération Y, plus ouverte, plus militante, et surtout plus à l’aise avec les questions de genre, peine à se retrouver dans ce binarisme conservateur.

 

Et après ?

On parle beaucoup du chômage des jeunes diplômé.e.s, de l’obligation pour certains et certaines de prendre des jobs alimentaires en attendant mieux. Il n’est pas question de nier ce fléau. En revanche, il me semble important de mettre en avant une problématique afférente dont on ne parle pas assez (même si cela tend à changer), parce qu’elle est peu connue, peu comprise et surtout qu’elle fait honte. À une époque où avoir un emploi – a fortiori de cadre – est considéré comme un privilège, se plaindre du manque de sens de sa fonction et de l’ennui qu’elle génère fait lever les yeux. Quelle ingratitude ! Tu penses à ceux qui n’ont pas de travail ?

Oui, la sécurité financière est un élément important du bien-être. Mais elle ne fait pas tout. La frustration, l’ennui, le manque de sens et/ou l’impression d’être inutile rongent tout autant que l’inactivité professionnelle : il serait temps de le reconnaître.

*

Il reste à se demander pourquoi l’organisation du travail reste si archaïque (notamment sur la rigidité des horaires et la compartimentation des temps de travail), alors même que le digital a opéré dans nos vies des mutations profondes, qui pourraient nous libérer.

Je ne crois absolument pas que tous les métiers « de bureau » doivent absolument s’exercer au sein d’une fenêtre temporelle stricte, 5 jours sur 7, de 9h à 18h, selon une logique fordiste des plus primaires. Et si nous commencions par mesurer le travail produit, et non plus les heures passées au bureau ? Et si nous lâchions enfin la bride, si nous organisions notre temps librement ? Si la possibilité nous était donnée d’évoluer dans des environnements où confiance, autonomie, progrès et bienveillance sont les maîtres mots ? Si nous pouvions redonner au travail ses lettres de noblesse, au lieu d’affecter une masse croissante d’individus par ailleurs compétents et motivés à des tâches à la con ?

C’est à cet instant, et seulement à cet instant que nous retrouverons le sens que nous avons perdu.

*

On dit que cette insatisfaction est générationnelle : peut-être. Peut-être que nous ne voyons pas les choses de la même manière que nos parents, et encore moins nos grands-parents. Peut-être que nous avons fait du sens, de l’utilité, du bien-être, de l’enthousiasme les prérequis pour un travail qui implique nécessairement de sacrifier une part de sa liberté. Peut-être que nous avons compris, avant même d’en avoir fait l’expérience, que nos vies sont plus importantes que n’importe quel boulot, aussi valorisant socialement et bien payé fût-il. Et c’est une excellente chose.

Mais il faut également prendre en compte les profonds changements qu’a subi le travail ces dernières décennies. Nous n’évoluons plus dans le même contexte. Nous n’avons pas grandi dans le même monde, ni avec les mêmes perspectives. Par ailleurs, la technologie a tout révolutionné, tandis que les modes de management et d’organisation du travail sont restés les mêmes. Ce décalage absurde a contribué à creuser cette faille sur laquelle grandit l’insatisfaction des jeunes diplômé.e.s.

Devra-t-on attendre le point de non-retour ? 

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Le mythe de l’horloge biologique, ou la coercition à la maternité

 

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Et toi, quand est-ce que tu t’y mets ? Collègue de travail

Vous avez déjà 34 ans, si vous voulez un enfant c’est maintenant. Gynécologue

A ton âge, tu devrais commencer à y penser. Amie d’enfance

L’horloge biologique des femmes n’est pas un mythe. Elle fait réellement tic-tac ! Présente dans l’organisme, elle se régule à partir de l’hypothalamus, une glande du cerveau. Cet élément corporel nous dicte nos actes et nos réactions. Avant 35 ans, vous avez plus de chances de tomber enceinte. Votre corps en a conscience. Site Internet sur la « co-parentalité »

Bon, quand est-ce que vous nous faites un petit ?  Tante relou lors d’un repas de famille

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Ces petites phrases, toute femme ayant atteint le seuil fatidique des 30 ans les a probablement déjà entendues. Car il n’y a pas – semble-t-il – de norme plus prégnante, plus impérieuse et plus infusée dans le corps social que celle de la maternité.

L’expression « horloge biologique » s’invite souvent à la table des grands débats sur la fertilité des femmes, sans qu’on sache vraiment ce que recouvre cette notion. De quel mécanisme parle-t-on, in fine ? Cette fameuse horloge est-elle un fait scientifique avéré ou bien une invention destinée à faire naître chez les femmes la peur (celle de ne pas réussir à avoir d’enfants) et la culpabilité (celle de n’en avoir pas voulu au moment dit opportun) ?

A première vue, en tout cas, l’horloge biologique ressemble surtout… à la somme des injonctions à la maternité qui pèsent sur les femmes.

Ces injonctions commencent très tôt, de façon diffuse. Les filles sont éduquées à prendre soin des autres, dressées à s’intéresser très tôt au monde de la petite enfance. On leur offre des poupons à Noël, on leur confie le soin de s’occuper de leurs frères et sœurs, puis, plus tard, on leur permet de s’aventurer hors de la sphère familiale pour faire leurs premières heures de baby-sitting – petit boulot féminin par excellence. Ce chemin parfaitement jalonné doit leur permettre de faire progressivement l’apprentissage de la maternité, en prévision de leur futur rôle social.

Les femmes qui ne veulent pas d’enfants enfreignent donc les lois qui préexistent à leur destin. Leur refus est vécu comme une insurrection, comme la transgression d’une puissante loi tacite.

Non seulement le désintérêt pour la maternité (ou le regret de s’y être aventurée) demeure une terra incognita dans l’histoire de la pensée, mais le désir d’enfant est aussi le seul dans notre société à n’être jamais remis en cause, comme si celui-ci devait prévaloir sur toute considération logique. Pourtant, les maltraitances et violences sur enfants, et a fortiori les infanticides (qu’aucun outil statistique ne permet malheureusement de tracer en France) font état d’une réalité poisseuse : celle de parents qui n’auraient jamais dû le devenir.

Peut-être faudrait-il s’interroger, dans un premier temps, sur le caractère délétère que revêt la pression de la maternité sur les femmes, qui leur fait croire qu’il s’agit de la seule finalité possible de leur existence. Et les condamne à endosser une fonction qu’elles ne désirent pas toujours, mais dont la puissance mythologique continue d’exercer sa tyrannie.

Peut-être faudrait-il ensuite s’interroger sur le caractère éminemment social du désir d’enfant, lequel est précédé d’un tel conditionnement qu’il ne laisse guère la place à la volonté et à la réflexion individuelles.

Hélas, ce sujet éminemment tabou reste le grand impensé de nos sociétés contemporaines. Proposons donc ici une ébauche de réflexion sur l’injonction sociétale à la maternité et les conséquences délétères du mythe de l’horloge biologique.

Tu l’as vue, ma grosse natalité ?

Depuis des années, les Etats se battent à coups d’indicateurs de fécondité et de taux de natalité, dans une pantomime qui n’est pas sans rappeler les classiques concours de pénis. Dans cette course effrénée, c’est en effet à celui qui aura la plus grosse (natalité). Pourtant, alors que la planète semble sur le point d’imploser – et que les prévisions de l’ONU font état d’une population mondiale de 11,2 milliards habitant.e.s en 2100 –, les préoccupations natalistes, qui étaient certes légitimes après-guerre, semblent aujourd’hui ridiculement archaïques.

Considéré comme un indicateur de puissance (de virilité ?) étatique, le taux de natalité est devenu au fil du temps un enjeu géopolitique. Pourtant, n’est-il pas quelque peu dérangeant, d’un point de vue éthique, de faire du taux de natalité et de fécondité un indicateur que l’on soupèse, commente, analyse, compare et soumet à des objectifs chiffrés ? Les femmes – et les hommes – ne se reproduisent pas, a priori, pour des raisons politiques, ni pour aider leur pays à atteindre un quelconque objectif démographique…

Lorsque paraît un énième article catastrophiste sur la chute de la natalité dans les pays européens, que doit-on en conclure ? Est-on censée (j’accorde volontairement au féminin) se sentir responsable ? La maternité est-elle un devoir citoyen ou un droit personnel ? Le corps des femmes doit-il être utilisé à des fins politiques ? Peut-on décemment mesurer et commenter la fécondité des femmes, comme si celle-ci était au service de l’Etat ? Enfin : peut-on vraiment gérer la natalité d’un pays comme on gère une entreprise, avec toutes les potentielles dérives éthiques que cela comporte ?

C’est que le contrôle du corps des femmes, vieille tradition commune à presque toutes les nations, trouve dans la mesure de la natalité un lieu idéal pour se déployer et exercer sa mainmise. Le ventre des femmes est ainsi envisagé comme une propriété collective, un monopole public. Par ailleurs, la coercition à la maternité, qui s’exerce aussi bien par le corps social, médical et politique que par l’entourage proche est un moyen (pas nécessairement conscientisé) de maintenir les femmes dans une position subalterne. En effet, pendant que les femmes font des enfants, elles ont moins de temps pour pénétrer les sphères politiques, économiques et culturelles, construire leur carrière et prendre le pouvoir. Bien entendu, fonder une famille ne condamne pas à une vie domestique hermétique à tout élément extérieur. Mais sans un conjoint qui prend sa part, c’est indéniablement plus difficile… Or, en France, plus d’une mère sur deux d’enfants de moins de huit ans s’est arrêtée de travailler après la naissance de ses enfants ou a réduit temporairement son temps de travail.

Elle est aussi un moyen très efficace de maintenir les femmes et les hommes dans leurs rôles de genre traditionnels. Et, ainsi, d’empêcher tout bouleversement sociétal dans lequel les femmes prendraient (enfin) la part de pouvoir qui leur revient.

Les préoccupations natalistes permettent en tout cas de mettre en lumière une volonté d’appropriation collective du corps des femmes, qui se traduit – entre autres – par le contrôle de leur fécondité. Et l’incitation à procréer à tout prix, notamment quand vous correspondez au modèle-type de la bonne pondeuse : blanche, jeune, hétérosexuelle et éduquée. (1)

La peur comme vecteur de coercition

Depuis quelques temps, les études et articles catastrophistes se multiplient : effondrement de la natalité, terribles difficultés à concevoir après 35 ans, ne pas s’y mettre trop tôt mais surtout pas trop tard non plus, l’âge du premier enfant recule, les femmes préfèrent se consacrer à leur carrière (n’importe quoi !) ou même à leurs loisirs (encore pire !), important de ne pas attendre trop longtemps, fenêtre de fertilité, date de péremption, horloge biologique, tic-tac tic-tac, pensez-y entre la liste de courses, le dossier à rendre et le dîner à préparer. Et voici une pression de plus à mettre sur le dos des femmes, comme si la liste n’était pas déjà assez longue.

Une de mes connaissances ayant à peine dépassé le stade des 25 ans a fait les frais de cette « coercition » à la grossesse. Son gynécologue ayant décelé chez elle une anomalie au niveau des ovaires, il lui a presque intimé l’ordre de procréer dans les deux années à venir. « Déjà aujourd’hui, ça risque d’être difficile. Si vous attendez, vous risquez de ne jamais avoir d’enfant ». La peur au ventre, et bien que n’ayant pas le projet d’enfanter dans les années à venir, elle a alors arrêté la pilule. Elle est tombée enceinte presque instantanément.

« Aujourd’hui, on décide de faire des enfants de plus en plus tard. Attention, la fertilité des femmes commence à ralentir dès 30 ans. » (Doctissimo)
« Les probabilités de concevoir un bébé chutent significativement entre le début de la trentaine et l’approche de la quarantaine. Au fil des années, la fertilité d’une femme baisse énormément. C’est pourquoi les experts en fertilité conseillent aux femmes entre 30 et 39 ans de ne pas trop attendre […] » (Babycenter.fr)

C’est bien la peur qu’on nous accroche au ventre, à cet endroit même où la société étend son territoire et ensevelit ses racines. Et qu’on ne s’y trompe pas, ces perpétuelles incitations à la grossesse ne viennent pas d’une volonté d’œuvrer pour la santé publique en faisant de la prévention sur les problèmes de fertilité : même sans être forcément conscientisées, elles tirent bien leur source d’une volonté séculaire de contrôler le corps des femmes.

La maternité – qu’on a peint comme une suite de délices ininterrompus – est en réalité une parfaite excuse pour maintenir les femmes sous le joug de la société. En remplaçant le désir individuel par un désir social, construit et affiné avec les années, on s’assure d’une soumission consentie des femmes à leur destin procréateur, et donc à leur confinement dans la sphère privée.

À l’origine, l’horloge biologique, ou horloge interne, désigne l’ensemble des mécanismes qui génèrent chez l’être humain un certain nombre de réactions biologiques régulées par cycles (comme le sommeil). On parle aussi d’horloge circadienne, ou de cycles circadiens. Elle existe donc bel et bienmais elle n’est pas celle qu’on croit !

L’expression que nous employons pour parler de la fertilité féminine est récente : elle est apparue pour la première fois en 1978 dans un article intitulé « The Clock Is Ticking for the Career Woman » (« l’horloge tourne pour la femme qui fait carrière ») paru dans le Washington Post. Cet article – écrit par… un homme – avait pour but de dépeindre les difficultés rencontrées par les femmes à faire coïncider l’avancement de leur carrière avec leur volonté d’avoir une vie de famille. Elle a ensuite été reprise, jusqu’à devenir ce mythe populaire à mi-chemin entre la métaphore et le phénomène scientifique que nous connaissons aujourd’hui.

L’horloge biologique féminine, que l’on a fait passer au fil des années pour un phénomène scientifique avéré, n’est donc initialement qu’une figure de style destinée à évoquer la difficile conciliation entre vie professionnelle et vie privée.

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Désir d’enfant, entre nature et culture

Les soubresauts de « l’horloge biologique », que l’on dépeint souvent comme une bombe à retardement nichée dans le corps des femmes (mais où exactement ?), font donc partie des mythes populaires de notre culture. Il est temps désormais de mettre au jour son caractère fallacieux.

En effet, aucune étude scientifique n’a pu confirmer l’existence d’un phénomène biologique/hormonal qui conduirait les femmes à désirer un enfant de manière irrationnelle à partir d’un certain âge. Ce désir que l’on présente comme viscéral, insondable et ancré dans la chair serait en réalité une pure construction sociale.

Une étude conduite sur une décennie et publiée en 2011 dans la revue académique Emotion confirme que le désir d’enfant se réveille souvent de manière abrupte et imprévisible, chez les femmes comme chez les hommes. Sauf que ce ne sont pas « les hormones » qui sont en jeu, mais bien l’exposition aux enfants ainsi que le désir d’expérimenter la parentalité, en tant qu’étape fondatrice de la vie d’adulte. En résumé, plus les individus ont l’occasion d’interagir avec des enfants et/ou d’observer les personnes de leur entourage devenir parents, plus leur désir d’enfant devient fort. Une étude suédoise réalisée en 2010 a d’ailleurs révélé que les femmes étaient plus susceptibles de tomber enceintes au moment où leurs collègues de travail commençaient à avoir des enfants. Mimétisme social ou véritable envie suscitée par l’observation de ses pairs ?

Quoi qu’il en soit, ce n’est pas la « nature » qui est le facteur prédéterminant dans notre désir d’avoir des enfants, mais bien la culture.

Le psychologue américain Frederick Wyatt (1911-1993), dont les travaux portaient notamment sur la maternité, disait à ce sujet : « Quand une femme dit qu’elle ressent l’envie viscérale d’avoir un enfant, elle recourt au langage de la biologie pour mettre en mots ce qui relève de la psychologie ».

Le sociologue et ex-président de l’Association américaine de sociologie William Goode (1917-2003), lui, écrivait de son côté : « Il existe chez l’être humain des réflexes, comme le clignement des yeux, ou des besoins, comme le sexe. Mais il n’y a pas de besoin viscéral d’enfanter. Autrement, la pression sociale à se reproduire n’existerait pas. »

Forger la peur : des études biaisées

Si l’injonction sociale à procréer vise avant tout les femmes, c’est pour mieux les remettre à leur « place ». Et cette injonction va de pair avec la terreur distillée par les médias quant au déclin rapide de la fertilité féminine. Pourtant, les informations anxiogènes dont ils se font l’écho s’avèrent souvent inexactes.

Loin du catastrophisme ambiant, les chiffres font en effet état d’une réalité nettement plus positive.

La psychologue américaine Jean Twenge raconte dans cet article la stupeur qu’elle a ressentie en analysant un certain nombre d’études scientifiques portant sur le déclin de la fertilité féminine. Au fil de ses recherches, elle s’est rendu compte que ces études étaient la plupart du temps biaisées, basées sur des sources critiquables et/ou interprétées de manière incorrecte. Prenons par exemple cette étude parue en 2004 dans la revue Human Reproduction, qui conclut qu’une femme sur trois ayant entre 35 et 39 ans échouera à tomber enceinte au bout d’un an. Celle-ci a été reprise partout, contribuant à alimenter la paranoïa sur les (prétendues) difficultés à concevoir après 35 ans. Ce que cette étude ne précise pas, c’est que pour aboutir à un tel résultat, elle se base sur des calculs réalisés à partir d’actes de naissance français datant de 1670 à 1830. Des sources bancales et vieilles de 300 ans ? Pour la rigueur scientifique, on repassera.

Jean Twenge a également découvert que les études faisant état de résultats « optimistes » sur la fertilité des femmes étaient étonnamment peu citées, ou bien tout simplement réarrangées par les journalistes. Elle s’étonne ainsi que l’étude du statisticien David Dunson, conduite dans les années 2000 sur 780 femmes venant de sept pays européens différents, soit si peu citée dans les médias. Car les résultats de celle-ci sont bien plus rassurants : 82% des femmes âgées de 35 à 39 ans tomberaient enceintes naturellement en l’espace d’un an, contre 86% pour les femmes de la tranche d’âge 27-34 ans. La différence entre les deux groupes d’âge (4%) est minime, ce qui contredit l’idée reçue selon laquelle il serait particulièrement difficile de concevoir après 35 ans.

D’autres études récentes semblent corroborer ces résultats. Celle-ci, menée au Danemark sur 3000 participantes, rapporte ainsi que 72% des femmes de 35 à 40 ans tomberaient enceintes naturellement dans les douze mois (78% pour celles qui avaient pris soin de synchroniser leurs rapports sexuels sur leur période d’ovulation).

Dans son article, Jean Twenge raconte avoir eu 3 enfants, tous nés après ses 35 ans. Malgré ses craintes, nourries par ses lectures et par le pessimisme de son entourage, ils furent conçus de manière naturelle et sans difficultés particulières.

Il faut donc retenir de tout cela que la plupart des femmes ayant entre 35 et 40 ans (voire plus) peuvent tomber enceintes naturellement, sans rencontrer de difficultés spécifiques.

Car il semblerait en réalité que l’âge ne soit pas en cause chez la grande majorité des femmes qui peinent à tomber enceintes. Les coupables peuvent être une perturbation hormonale non liée à l’âge, une endométriose (souvent non diagnostiquée) ou bien des lésions utérines causées entre autres par d’anciennes infections sexuellement transmissibles non traitées. Sans oublier les facteurs externes, dont l’influence croissante n’est pas à négliger : pollution, pesticides, perturbateurs endocriniens, etc. En somme, une femme de 38 ans qui éprouve des difficultés à tomber enceinte aurait probablement eu les mêmes… à 28 ans.

Enfin, la moitié des problèmes de fertilité viendraient des hommes (c’est fou comme on a tendance à oublier que les femmes ne font pas des bébés toutes seules !). Si l’âge n’est pas le seul déterminant, il ne faut pas oublier que la qualité du sperme décline avec les années. Comme le souligne l’article Stérilité, fertilité : la part des hommes« pour l’homme, la fertilité est maximum à 30-34 ans (indice à 100), puis elle diminue lentement. À 55-59 ans, l’homme a une fertilité deux fois plus faible (indice à 47) que celle observée à 30-34 ans. La fertilité des couples diminue donc avec l’âge de l’homme, même si cette diminution est moins importante et plus tardive que celle observée avec l’âge de la femme ». 

Étrange que l’on n’exhorte pas autant les hommes à faire des enfants « jeunes », au moment où la qualité de leur sperme est à son apogée !

Ceci étant posé, il reste que la fertilité féminine n’est pas la même à 40 ans qu’à 25. Et qu’elle est, bien évidemment, limitée dans le temps. C’est une injustice biologique contre laquelle nous ne pouvons rien. Lorsque nous voyons des stars pouponner à 50 ans bien tassés, nous devons avoir conscience qu’il y a une entourloupe quelque part ! Par ailleurs, le risque de fausse couche et d’anomalies chromosomiques augmente avec l’âge (de la femme… et de l’homme). Est-ce pour autant qu’il faut absolument « se dépêcher » et planifier toute son existence autour de potentiels enfants à venir, quitte à passer à côté de certaines opportunités ? Est-ce pour autant qu’à partir de 35 ans, les dés sont jetés, et avec eux l’espoir de devenir mère un jour ? Les chiffres nous fournissent la réponse, et elle tient en trois lettres : non.

Trop tard

L’exaltation de la maternité et son corollaire, l’injonction à procréer « rapidement » ou du moins dans le temps imparti, tirent leurs racines d’une vision sexiste des femmes comme simples incubateurs. Le corps social ne voit d’elles que leur utérus et leur capacité à procréer. C’est pourquoi il exige leur soumission au cadre temporel dans lequel la maternité doit s’exercer – grosso modo, entre 25 et 33 ans.

Les femmes qui font des enfants « tard » par rapport à la norme sont donc sermonnées, punies par le corps médical et social pour leur négligence. « Faire un enfant à 40 ans, c’est irresponsable », « il fallait y penser plus tôt », « elle sera une vieille mère », chuchote-t-on avec désapprobation. Et c’est là qu’apparaît la réalité crue : la pression de l’horloge biologique est avant tout une pression sociale, utilisée contre les femmes pour les infantiliser et blâmer les choix qu’elles font en toute autonomie. La règle est valable dans tous les domaines : lorsqu’une femme dévie de la norme et tente d’échapper au contrôle social en traçant son propre chemin, elle est ostracisée.

Mais les femmes ne sont pas stupides. Celles qui font des enfants « sur le tard » le font généralement en toute connaissance de cause, soit parce qu’elles n’en avaient pas envie avant (et c’est une raison suffisante), soit parce qu’elles ont mis du temps avant de rencontrer le bon partenaire. L’injonction à la maternité – pas trop tôt, mais surtout pas trop tard – pose une question intéressante : est-ce qu’avoir « le bon âge » ou « la bonne situation » est une raison suffisante pour faire des enfants ? Plus généralement, doit-on faire passer la norme sociale avant ses propres désirs – si seulement nous sommes encore capables de les distinguer ?

Une des « excuses » les plus communément avancées pour justifier la tendance des maternités tardives est celle de la carrière. « Avec l’allongement des études, les femmes commencent leur carrière plus tard et repoussent donc en conséquence la maternité », peut-on lire dans les articles consacrés à ce sujet. Jamais, cependant, n’aborde-t-on le sujet autrement : envie de profiter de sa jeunesse, de voyager, non-désir d’enfant qui a perduré jusque tard, désintérêt pour la maternité, envie de se consacrer avant tout à soi-même ou à son couple. Non pas que les femmes qui ne veulent pas d’enfants aient à se justifier de quoi que ce soit : simplement, il est curieux d’opposer sans cesse la maternité à la carrière, comme si ces deux notions allaient nécessairement de pair, comme des briques de Lego. Vous n’êtes pas particulièrement ambitieuse et/ou vous n’avez pas de travail ? Faites un pas en avant et placez-vous sur la case « mère » : le champ est libre, il est temps de mettre votre utérus à profit ! A contrario, vous avez plutôt l’intention de vous consacrer à votre carrière ? Vous voilà placée d’office dans l’autre camp, celui des Wonder women montées sur stilettos, obsédées par la réussite, prêtes à prendre le premier avion pour aller faire congeler leurs ovocytes et renvoyer toute idée de grossesse aux calendes grecques.

Mais les choses sont évidemment bien plus complexes que cela. On peut n’avoir pas spécialement envie de se consacrer à sa carrière (ou préférer se consacrer à ses loisirs et ses voyages), sans désirer non plus avoir un enfant. À l’inverse, de fortes ambitions professionnelles ne sont pas incompatibles avec le fait de fonder une famille. Les intérêts des femmes ne sont pas réductibles à ce binarisme absurde qui oppose les langes à l’attaché-case. Comme s’il n’y avait que deux voies possibles, dans ce monde aux opportunités multiples.

Dans une société patriarcale qui voit avant tout dans les femmes des mères et des épouses, cette conception des choses est pourtant peu intelligible. Le désintérêt (ou, a minima, l’intérêt tardif) de certaines femmes pour la maternité doit nécessairement s’expliquer par des raisons concrètes, rationnelles et pragmatiques. Le fait que certaines femmes n’aient tout simplement pas envie d’avoir des enfants semble encore relever de la science-fiction. Notre cerveau collectif est resté bloqué au seuil du XXIe siècle, à une époque où les rôles de genre étaient strictement définis par la société… et où le bonheur et l’épanouissement individuel s’en trouvaient aussi, souvent, compromis.

Dans le champ de l’intime

S’il y a bien un champ dans lequel les influences extérieures ne devraient pas avoir de prise, c’est bien celui de l’intime. Le désir ou non-désir d’enfant (l’INED évalue à 5% de la population la proportion de femmes et d’hommes qui ne veulent pas devenir parents) ne devrait en aucun cas être contrôlé, observé, analysé, soupesé par des parties extérieures. Il n’y a pas d’ingérence qui soit acceptable en matière d’aspirations intimes. Et quoi de plus intime que le désir (ou non-désir) de devenir parent ?

Il m’a toujours semblé étrange, puis révoltant que la société s’immisce avec une telle impudence dans la vie privée des individus. Mais si le désir d’enfant existe par défaut chez les femmes, s’il est réellement constitutif de leur identité, pourquoi ce besoin de les rappeler sans cesse à l’ordre ?

Instinct maternel, horloge biologique… tous les mythes sont bons, en réalité, pour renforcer l’idée naturaliste de la maternité comme destin irrévocable. Si une femme exprime son indifférence ou pire, son hostilité à l’égard de la maternité, on cherchera à la psychanalyser pour mieux comprendre d’où vient cette terrible faille. On s’évertuera ensuite à poser un diagnostic permettant de justifier sa réticence (enfance dysfonctionnelle, traumatisme ancien, relations familiales douloureuses, peurs inconscientes…) puis, dans une ultime tentative pour la sauver, à lui trouver des substituts à la maternité (création artistique, écriture, travail avec des enfants, etc). C’est bien simple : l’inconscient collectif réfute l’idée qu’une femme puisse ne pas être mère, ne serait-ce que symboliquement.

Pourtant, il n’y a pas plus de raison(s) au désir d’enfant qu’au non-désir d’enfant. Il est ou il n’est pas : c’est tout. Et que de vies gâchées auraient pu être évitées sans les crochets empoisonnés de la pression sociale !

Doit-on accepter que les femmes continuent à être infantilisées par les discours alarmistes des « experts » en fertilité (presque tous des hommes, bizarrement), par les remontrances agacées du corps médical qui les presse de procréer dans les limites d’une fenêtre temporelle convenable, par les études angoissées sur la baisse de la natalité ? La société a-t-elle seulement une part à prendre dans l’intimité du corps des femmes ? Et si oui, dans quel but exactement ?

Mais dans ce débat, d’autres questions se posent aussi. Et celle-ci est éminemment politique : la société doit-elle se porter garante du désir d’enfant des individus ? Doit-elle être responsable de la capacité (ou incapacité) de chacun.e à procréer ?

Conclusion

L’horloge biologique féminine est bien un mythe, en ce qu’elle relève d’une construction imaginaire. En 40 ans d’existence, elle a su s’imposer comme un puissant vecteur de contrôle et de domination du corps féminin. A tel point que les femmes elles-mêmes ont fini par l’intérioriser, persuadées après de longues campagnes de terreur que leurs organes reproducteurs commencent à se nécroser dès l’âge canonique de 30 ans.

Mais ce mythe les dessert à plusieurs niveaux. Premièrement, il contribue à renforcer cette conception – sexiste – d’une femme irrationnelle, gouvernée par ses hormones, qui ne pense qu’à partir à la chasse au géniteur les babines retroussées. Deuxièmement, il abîme les relations entre les femmes et les hommes, qui à partir d’un certain âge se retrouvent entachées de cette ombre inconfortable. Qui n’a jamais entendu cette phrase cruelle : « moi, je ne sors pas avec des femmes de plus de 30 ans, elles ne pensent qu’à faire des gosses » ? De l’autre côté du spectre, qui n’a jamais vu de femme se ronger les sangs à propos de la date de péremption apposée sur sa fertilité, encouragée dans ses tourments par sa famille, ses ami.e.s, son gynécologue ? Enfin, il pose sur les femmes une intolérable pression, tout en les reléguant à leur seul rôle de mère potentielle. En effet, l’injonction à procréer rapidement sous-entend que les femmes ne peuvent être « conformes » et « honorables » qu’en devenant mères. Tout refus de remplir ce rôle, mais aussi tout retard dans l’accomplissement de cette mission les condamnera alors à un ostracisme social certain. C’est un constat désespérant qu’il nous est donné de faire là : plus d’un demi-siècle après les premières révolutions féministes, la place des femmes demeure circonscrite à un minuscule pré carré.

Et si nous donnions un (gros) coup de balai dans nos représentations mentales ? Si les femmes ne seront pas fécondes toute leur vie, il n’est sans doute pas nécessaire de faire peser sur elles seules le fardeau de la fertilité. Leur corps a beau fonctionner différemment, les hommes aussi ont une part à prendre.

Il est grand temps, aussi, que la société nous lâche l’utérus : nous aurons un enfant quand nous le voulons, mais surtout si nous le voulons.

A bon entendeur !

 

 

(1) Ce pan de l’histoire française est peu connu, mais des milliers d’avortements et de stérilisations non consenties ont été pratiquées dans les années 60-70 sur des femmes noires et pauvres de la Réunion. Ces procédures médicales étaient soutenues par les pouvoirs publics, qui poursuivaient dans les colonies françaises un objectif de décroissance démographique. Pendant ce temps-là, en France métropolitaine, l’avortement et la contraception étaient criminalisés. Deux poids, deux mesures…