Image

Pourquoi les hommes ne peuvent pas être victimes de sexisme

 

 

IMAGE ARTICLE SEXISME HOMMES

Depuis peu, je travaille dans le service « diversité » d’une grande entreprise – j’aurais peut-être l’occasion d’en reparler, il est possible que ce poste me fournisse de la matière pour de futurs articles… À cette occasion, donc, j’ai pris connaissance du fait que certains hommes exprimaient « leur difficulté d’être un homme au milieu de plein de femmes dans une entreprise » (NB : l’entreprise dont on parle compte… 23% de femmes dans ses effectifs) et leur « regret qu’on ne parle jamais des « hommes qui sont eux aussi victimes de sexisme ».

giphy.gif

Bon. Reprenons donc les bases – c’est l’heure de la fiche mémo féministe.

Passons sur l’individu qui éprouve des « difficultés à être un homme » dans une entreprise dont les effectifs ne comptent même pas un tiers de femmes, et concentrons-nous sur l’allégation selon laquelle les hommes seraient eux aussi victimes de sexisme.

En réalité, les choses sont très simples : non, les hommes ne peuvent pas être victimes de sexisme, tout comme les poissons ne peuvent pas voler. En premier lieu, il est important de savoir de quoi on parle, car les mots ont du sens. Qu’est-ce que le sexisme ? C’est une attitude discriminatoire fondée sur le sexe. Or, les hommes ne peuvent pas être discriminés sur la base de leur sexe puisque nous vivons dans un système patriarcal, c’est à dire créé par et pour les hommes, et encore largement dirigé par ces derniers. En tant que groupe social dominant les sphères politiques, économiques et culturelles, les hommes ne peuvent pas faire l’objet d’oppressions systémiques – cela paraît finalement logique.

Quelques exemples très concrets :

Un homme ne sera jamais écarté d’un processus de recrutement parce qu’il « est un homme ».

Un homme ne verra jamais sa légitimité remise en cause à cause de son sexe.

Un homme ne subira jamais le plafond de verre.

Un homme ne sera jamais réduit à son apparence physique et/ou son âge, au mépris de ses talents et compétences.

Un homme ne sera jamais discriminé parce qu’il a des enfants (au contraire  : en anglais, on appelle cela le « fatherhood bonus », soit le bonus de paternité), ou qu’il est susceptible d’en avoir.

Un homme qui monte son entreprise n’obtiendra jamais de financements moindres parce qu’il est un homme.

Un homme ne se fera jamais harceler sexuellement dans la rue ou le métro.

Un homme ne gagnera jamais moins d’argent qu’une femme à cause de son sexe.

Un homme n’aura jamais besoin d’adapter sa tenue en fonction de ses déplacements (« je dois prendre le métro tard ce soir ? alors je vais éviter de mettre ce pantalon qui me moule un peu trop les fesses »)

Un homme ne se verra jamais dire qu’il ne peut pas faire telle ou telle chose parce qu’il est un homme.

Etc, etc.

Tout cela ne signifie évidemment pas que les hommes ne peuvent pas être discriminés. Ils peuvent l’être sur la base de leur âge, de leur milieu social, de leurs origines, de leur apparence, etc, mais pas sur la base de leur sexe (et que l’on ne vienne pas me sortir le couplet habituel sur les malheureux hommes qui doivent payer un droit d’entrée en boite et sur les sites de rencontre : si c’est la seule « discrimination » dont vous pouvez vous prévaloir, estimez-vous heureux).

Si l’on parle plus spécifiquement de sexisme au travail, il me semble – corrigez-moi si je me trompe – que les ambiances délétères avec option attitudes discriminatoires et blagues sexistes à la machine à café ne ciblent que les femmes (1 sur 3 a déjà été victime de harcèlement sexuel au travail). Déjà, les blagues sexistes sur les hommes n’existent quasiment pas, et pour cause : les stéréotypes masculins sont considérés dans notre société comme « positifs » (les hommes sont courageux, forts, déterminés, résistants…), ce qui donne peu de matière pour les blagues dégradantes. En revanche, les stéréotypes et préjugés sur le genre féminin étant « négatifs » (les femmes sont frivoles, stupides, vénales, faibles, pleurnicheuses…), il est facile de les utiliser comme prétexte à des attitudes discriminatoires et d’en tirer matière à plaisanteries.

En réfléchissant deux secondes, je peux me souvenir d’une bonne dizaine de blagues sur les blondes, mais aucune blague sur les hommes ne me vient à l’esprit (si ce n’est cette blague misandre probablement très peu connue au-delà des cercles militants, dont je vous fais cadeau en cette période de Noël : quelle est la différence entre un homme cis et une boite de pâtée pour chien ? Dans la pâtée pour chien, il y a du cœur et de la cervelle). Voilà voilà.

Ce qui est vrai en revanche, c’est que les hommes peuvent être victimes des codes de genre… ceux-là même qui forment l’ossature du système patriarcal. Il ne faut donc pas parler de sexisme mais de masculinité toxique, ce concept théorique qui définit ce que sont les hommes – « les vrais ». La masculinité toxique regroupe tous ces codes de virilité délétères qui interdisent aux hommes de manifester de la tendresse et de la vulnérabilité, de pleurer, de s’écarter du chemin balisé de l’hétérosexualité, de demander de l’aide, d’avoir une vie en dehors de leur boulot, d’aller chercher leurs gamins à l’école, d’être pères au foyer, d’aimer le rose, les comédies romantiques et les bougies parfumées, etc. L’équation est simple : non viril = femme. Femme = ridicule. Et voilà où se niche le sexisme dans notre société : dans l’exaltation d’un genre (le genre masculin) au profit de l’autre (le genre féminin). Le jour où le genre féminin sera considéré comme le genre « supérieur », dans la théorie comme dans la pratique, alors nous pourrons commencer à évoquer l’existence d’un sexisme anti-hommes. Mais pour l’instant, nous en sommes très loin.

Les normes de « masculinité » (tout comme les normes de « féminité ») n’existent que parce que nous vivons dans un système qui exalte la binarité homme-femme, en prêtant à chaque genre des caractéristiques propres. Or, en contraignant les individus à se ranger dans des cases étroites, elles les empêchent d’être pleinement eux-mêmes, les amputent d’une partie de leur liberté d’être humain. Quand un homme souffre des attentes qui pèsent sur son genre, il n’est pas victime de sexisme, mais des normes genrées. Et ce sont deux choses tout à fait différentes.

D’ailleurs, le féminisme, en se battant contre les stéréotypes de genre, se bat aussi pour la liberté des hommes à être qui ils veulent. Vous pouvez nous dire merci, les mecs, de faire le sale boulot à votre place !

*

Les hommes doivent cesser de nous faire croire qu’eux aussi sont les victimes systémiques des violences sexuelles (les statistiques les contredisent aisément), qu’ils se sentent mal à l’aise, diminués et dégradés lorsqu’ils sont en présence d’une majorité de femmes, qu’ils souffrent de discrimination, de remarques libidineuses, de drague confinant au harcèlement, bref, qu’ils sont devenu le sexe vulnérable, leurs couilles recroquevillées face à la terrifiante puissance féminine. Ils doivent cesser de nous faire croire qu’il existe un équivalent chez les hommes du sexisme subi par les femmes, une symétrie parfaite du système de hiérarchisation des genres célébré par le patriarcat.

Car lorsqu’un homme est discriminé, humilié, agressé, frappé, menacé, harcelé, il ne l’est pas parce qu’il est un homme, c’est-à-dire à cause de la supposée infériorité de son genre. Et c’est là une différence nette avec les violences subies par les femmes, qui ne se perpétuent que parce qu’elles sont encore, à bien des égards, normalisées et légitimées par la société.

Bien sûr, un homme peut être violé, agressé et/ou harcelé sexuellement. Bien sûr, un homme peut être la victime de violences physiques ou morales. Aucun individu, quel que soit son sexe, n’est immunisé contre la violence d’autrui. En revanche, si l’on se place dans une perspective systémique, la violence commise à l’encontre des hommes n’est pas sous-entendue par un impératif de genre : c’est là la grande différence avec les violences faites aux femmes. C’est là, aussi, la variable qui fait du sexisme une discrimination dont seules les femmes peuvent être les récipiendaires.

Qu’est-ce que les hommes cherchent à dire, alors, lorsqu’ils se prétendent victimes de discriminations ? Quel message cherchent-ils à faire passer, quel ressenti expriment-ils ?

En réalité, il ne faut pas voir autre chose dans ces prises de parole que la traduction d’une gêne face à la perspective de l’égalité – perçue collectivement comme une menace. Cette parole n’est que le symptôme du refus des hommes de céder du terrain, une tentative de (re)prendre un pouvoir qu’ils pensent confisqué. Elle n’illustre pas autre chose que leur agacement face à l’ampleur croissante que prennent la parole, le pouvoir et la colère des femmes.

Le féminisme n’empêche aucunement les hommes de dénoncer les violences qu’ils ont subies, ni les normes de genre et injonctions à la masculinité qui les pénalisent. Bien au contraire : il leur laisse toute latitude pour le faire ! Mais le fait qu’ils ne prennent la parole qu’à l’instant où les femmes dénoncent les inégalités qu’elles subissent, comme par un jeu de miroir, laisse à penser que leurs intentions sont ailleurs. En somme, ces hommes ne parleraient pas tant pour défendre leurs intérêts… que pour décrédibiliser la parole des femmes.

Si le sexisme anti-hommes n’existe pas, quid alors de la misandrie ? Là encore, il convient de distinguer les deux. Comme nous l’avons vu, le sexisme est une attitude discriminatoire envers une personne en raison de son sexe et des stéréotypes qui s’y rattachent. La misandrie, en revanche, est une attitude de défiance, de haine et /ou de mépris envers les hommes. Les différentes entre ces deux notions sont nettes :

Le sexisme est collectif, c’est un système, une structure ; la misandrie est individuelle.

Le sexisme est répandu ; la misandrie est anecdotique.

Le sexisme oppresse ; la misandrie ne produit aucun effet systémique.

Autre différence, et pas des moindres : le sexisme et la misogynie tuent, au contraire de la misandrie qui évite les hommes la plupart du temps.

Par ailleurs, la misandrie naît souvent d’un vécu, d’un traumatisme ou d’une succession d’expériences négatives avec les hommes. Elle se développe très rarement ex nihilo, c’est-à-dire sans raison.

*

Le refus des hommes de prendre acte des inégalités de genre dit quelque chose de la façon dont s’exerce aujourd’hui la domination masculine. Elle n’est plus dans la revendication explicite, dans le rejet hostile, dans le cri sonore et violent. Non, le paradigme a changé : elle passe désormais par l’implicite, le déni souriant, la discussion plaisante, le sophisme aimable.

Qu’est-ce qui anime ces hommes ? Il y a la peur de l’égalité, en premier lieu. Mais aussi le manque de temps et de volonté pour s’éduquer sur la question, qui va de pair avec l’inconfort procuré par le fait de regarder la réalité en face. Et puis, soyons honnêtes : la plupart des hommes n’en ont surtout rien à foutre. C’est simple, ils ne sont pas (directement) concernés. Beaucoup plus facile alors, et plus rapide aussi, de nier l’existence du sexisme ou de décentrer le débat en s’en prétendant aussi victimes.

Quand je discute avec un homme non sensibilisé aux questions de genre (et ils sont hélas nombreux), je peux être certaine qu’il va réfuter tous mes arguments pour m’opposer que « la situation n’est pas si dramatique », « faut pas trop exagérer non plus », « dans mon entreprise on est paritaire », « je connais une femme qui gagne plus que son mari », etc. A chaque fois, on s’écarte de l’analyse politique et sociale pour gloser sur sa petite situation personnelle, son aveuglement confortable et obstiné, sa vision du monde qui ne signifie rien. On quitte le territoire du débat, de l’étude, du discours, pour entrer dans un rade médiocre où l’on donne son avis sur des sujets qu’on ne maîtrise pas autour d’une bière tiède et de cacahuètes molles.

Ce qui ne cessera jamais de me surprendre, c’est l’assurance avec laquelle ces hommes tiennent leur position, alors même qu’ils n’y connaissent que dalle, n’ont jamais lu sur le sujet, ne connaissent du féminisme que les seins des Femen, n’ont jamais déconstruit leurs propres stéréotypes, n’ont aucune notion en sociologie de genre. Or, le féminisme, ce n’est pas seulement revendiquer l’égalité entre les femmes et les hommes : c’est aussi une véritable discipline (1), qui mêle politique, sociologie, histoire et psychologie, et s’appuie sur une multitude d’études, de chiffres, d’articles, de statistiques, de données officielles. Ce n’est pas pour rien, d’ailleurs, qu’il existe aujourd’hui de nombreux masters et doctorats en études de genre.

On croit qu’on en sait assez sur le sujet, qu’on a lu suffisamment de livres et ingurgité assez de théorie, que nos connaissances sont à jour. Mais c’est faux : il y a toujours quelque chose à apprendre, toujours quelque chose à découvrir. C’est un véritable puits sans fond.

Il n’y a rien de mal à n’être pas renseigné sur un sujet, ou à ignorer certaines réalités crues. Notre expérience de la société est, par définition, subjective et incomplète. A-t-on pour autant le droit de nier sciemment une réalité rapportée par des personnes qui la vivent au quotidien ? Est-ce que l’on n’enfreint pas son devoir de citoyen-ne lorsque l’on refuse de prendre la mesure du monde autour de soi, lorsque l’on s’entête à voir dans les contours étrécis de son existence une réalité objective et universelle ?

Bien sûr que ma situation est plus confortable que celle de bien des hommes. Mais je ne suis pas devenue féministe pour mon seul compte. Je le suis devenu pour toutes celles qui ne sont pas moi, je le suis devenu pour toutes celles dont je me suis approprié l’histoire, le passé, le vécu, la rage, la tristesse et le dénuement.

Quand je parle des femmes, je ne parle pas uniquement de moi en tant que femme.

Quand je parle de discriminations, je ne parle pas nécessairement de celles que je subis ou suis susceptible de subir. Je parle pour toutes celles qui n’ont pas ma chance, je parle pour toutes celles qui n’ont pas ma voix. Bien sûr que moi, je n’ai pas – pour l’instant – à me plaindre. Mais je ne me bats pas uniquement pour moi : je me bats pour toutes. Parce que quand une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son conjoint, c’est à mon genre que l’on s’en prend. Parce que quand une femme se fait insulter dans la rue, c’est moi que l’on insulte. Parce que quand une femme se heurte au plafond de verre, c’est mon avenir et toutes ses potentialités que l’on condamne.

Parce que je suis, par la force des choses, concernée par tout cela. Parce que toute la société est concernée.

Les luttes politiques en général et le féminisme en particulier demandent que nous regardions au-delà de notre expérience, notre avis, notre vision. Pour les êtres égocentriques que nous sommes, c’est une difficulté certaine. Elles demandent que nous ouvrions les yeux – et l’esprit, que nous écoutions les autres, que nous prenions acte de notre impuissance. Elles sont un véritable exercice d’humilité et de modestie.

*

Lors de ma dernière année d’études, j’ai présenté en cours d’anglais un exposé sur le plafond de verre. À la fin de celui-ci, le prof, manifestement gêné par ma terrible audace, a alors demandé à la classe :

– Quel est le métier que vous n’aimeriez faire pour rien au monde ?

Après un silence – personne ne semblait voir le rapport avec la choucroute –, celui-ci a repris :

– Vous pensez certainement à des métiers comme celui-ci : éboueur, ouvrier dans un abattoir, mineur… Eh bien, ces métiers sont exclusivement occupés par des hommes. Ce sont aussi les hommes qui partent à la guerre.

Je ne me souviens plus ce qu’il a ajouté, mais c’était probablement quelque chose comme : « je crois qu’il est donc important de nuancer ce propos », ou bien « les hommes aussi sont désavantagés sur certains aspects, ne l’oublions pas ». Pas un mot sur mon exposé, qui rendait pourtant compte d’une réalité factuelle. Non : ce qui a jailli comme un réflexe, c’est la réaction de base du mâle qui se sent menacé. Le déni. La défense de son territoire de dominant. La tentative d’établir une impossible symétrie des causes.

Parlez des femmes, ils évoqueront les hommes. Discutez des inégalités de genre, et ils viendront se plaindre qu’eux aussi en souffrent.

Mais mon gars, les femmes aussi ont des métiers de merde. Le soin à la personne, le ménage, les temps partiels, la précarité, les salaires et les retraites tronquées, tu crois que c’est pour qui ? Certaines font même l’esclave ménagère, assignée à domicile, et gratuitement avec ça.

Il faut s’interroger sur cette réticence des hommes à réfléchir aux inégalités de genre. Il faut s’interroger sur leur inconfort, leur gêne, leur déni, leurs ruades contrariées, leur colère aussi parfois. Ce totalitarisme de l’aveuglement satisfait dans lequel ils se complaisent, ce promontoire sur lequel ils se dressent lorsque les femmes font entendre leurs revendications. Car toutes ces réactions en disent plus long que les mots, plus long que tous les beaux discours.

Et légitiment, par leur âpreté, l’existence même du féminisme.

 

(1) Il faut cependant noter qu’en France, les études de genre n’ont commencé à véritablement émerger qu’il y a une dizaine d’années. Un retard intellectuel certain par rapport au monde anglo-saxon, qui a vu les gender studies se développer à partir des années 70, jusqu’à devenir une discipline académique à part entière.

♠  A lire sur le même sujet

Image

Des mots, rien que des mots

Capture
Crédit illustration : Artem Pozdniakov ©

 

Comment le langage invisibilise les femmes, et pourquoi la règle du « masculin neutre »… n’a rien de neutre

 

On a beaucoup entendu parler, ces derniers temps, de l’écriture inclusive (aussi appelée langage épicène, ou langage non-sexiste). Novlangue illisible ou nécessaire outil d’inclusion pour les un.e.s, « péril mortel » pour les autres, le sujet ne laisse personne indifférent. Son pouvoir de crispation semble même dépasser celui des discussions sur la politique : c’est dire à quel point son potentiel d’agacement collectif est élevé.

Mais pourquoi ce sujet provoque-t-il des réactions aussi viscérales ? D’ailleurs… qu’est-ce que l’écriture inclusive exactement ?

Le point « écriture inclusive pour les nul.les » :

L’hystérisation des débats sur le fameux « point médian » ne doit pas faire oublier que l’écriture inclusive vise avant tout, comme son nom l’indique… à inclure les femmes dans la langue parlée et écrite. Elle consiste en des règles relativement simples :

♥ Accorder en genre les noms de fonctions, grades, métiers et titres (« présidente », « directrice », « avocate », « préfète »…), et de manière générale, féminiser les mots

Veiller à utiliser de manière équitable le féminin et le masculin

♥ Utiliser le point médian ou la double flexion (« elles et ils », « les Français et les Françaises », « les femmes et les hommes »…)

♥ Préférer l’utilisation de termes épicènes (« les personnes », « les membres », « les élèves », « les droits humains »…), plutôt que l’utilisation de la règle du masculin neutre

 

Une brève histoire de la misogynie

Comme on le voit, l’écriture inclusive va bien plus loin que l’utilisation du point médian, à laquelle elle a été très injustement réduite. Elle n’est pas non plus une nouveauté : quand Charles de Gaulle commençait ses discours par « Françaises, Français », il utilisait le langage inclusif. Pareillement, les noms et adjectifs n’ont pas attendu le XXIe siècle pour se doter d’une forme féminine. Bien au contraire.

Autrice, huissière, médecine (le féminin de médecin), procureuse, mairesse, maréchale, officière… Ces mots étaient couramment utilisés entre le XIII et XVIIe siècle, car il existait alors une version féminine et masculine pour chaque titre ou profession. S’ils ont ensuite été effacés de la langue, c’est en raison d’une volonté politique de faire primer le masculin sur le féminin, tant dans la métaphore que dans la pratique. De fait, la règle du « masculin neutre » que nous opposent rageusement certaines personnes, n’existe en français que depuis le XVIIe siècle, époque à laquelle le primat du masculin dans le langage a été établi. À l’époque, Nicolas Beauzée écrit dans « La grammaire générale » (1767) que « le masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle ». Bon sang mais c’est bien sûr ! CQFD.

On le voit, le masculin (soi-disant) neutre ne se base donc sur aucune considération objective ni logique particulière : il est simplement le résultat d’une instrumentalisation de la langue à des fins politiques.

En plus de l’utilisation du féminin et de la double flexion, l’accord de proximité (qui vise à accorder les adjectifs avec le nom le plus proche, comme dans « les garçons et les filles sont belles ») a également été l’usage dans la langue française pendant des siècles, jusqu’à disparaître progressivement à partir du XVIIe siècle. Au nom de la même idéologie misogyne.

En 1789, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen est adoptée en France. Comme son nom le laisse supposer, les femmes en sont purement et simplement écartées. La militante Olympe de Gouges répliqua alors avec une version féminine – et féministe – intitulée « La déclaration des droits de la femme et de la citoyenne ». Le premier article en est le suivant : « La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. » En 1793, soit deux ans après la publication de cette déclaration, Olympe de Gouges est guillotinée pour ses écrits politiques. Triste fin pour cette visionnaire qui avait déjà perçu l’étroitesse du lien entre la grammaire et la façon dont sont considérées les femmes.

Aujourd’hui encore, nous continuons à évoquer fièrement la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (qui a valeur constitutionnelle dans notre droit), alors même qu’elle écarte sciemment de sa portée la moitié de la population.

Il y a plus de 200 ans, les femmes qui réclamaient des droits ainsi qu’une plus grande visibilité étaient menées à la guillotine. Aujourd’hui, on se « contente » de leur asséner de petites tapes sur la tête en leur disant qu’elles se trompent de combat et qu’elles feraient mieux de retourner à des occupations moins frivoles. La forme a (heureusement) changé, mais le fond reste le même.

 

Pourquoi la langue n’est pas un détail

Plusieurs siècles ont passé depuis que la domination masculine dans le langage a été instituée. Depuis, les femmes ont largement pris (ou repris ?) leur place dans la société, mais la langue actuelle ne reflète pas ces évolutions et tout le chemin que nous avons parcouru depuis des années. Ou plutôt, elle refuse de redonner aux femmes tout ce qu’elle leur a enlevé.

Certain.e.s prétendront qu’il y a « plus urgent » que ces histoires d’écriture ; qu’il y a des femmes qui sont violentées, bafouées, privées des droits les plus élémentaires partout dans le monde et qu’il importe de ne pas « se tromper de combat ». Comme si l’avis ultra-objectif des adversaires de notre cause avait une quelconque valeur. Ce qu’il faut comprendre une bonne fois pour toutes, c’est que les inégalités femme-homme sont un continuum.

0cc4650b01132a10f5911e07449117f6

Les violences faites aux femmes existent notamment parce que l’infériorité de celles-ci a été entérinée par la langue – entre autres outils symboliques. Elles s’inscrivent dans la continuité d’un processus d’invisibilisation des femmes, que l’on place dans l’ombre pour bien signifier leur caractère accessoire. Si l’on écarte les femmes de la langue, on les bannit aussi, de manière métaphorique, de toutes les autres sphères.

L’effacement du féminin dans le langage est un symbole fort. Pourquoi inclurait-on les femmes dans la vie politique, culturelle et sociale si nous n’admettons déjà pas qu’elles existent au travers de la langue ?

Le langage qui exclue, c’est la partie immergée de l’iceberg.

Si l’on doit commencer à établir une hiérarchie des priorités dans le combat féministe, rien ne sera jamais fait. Jamais. Parce qu’il y a trop de boulot. Par ailleurs, l’argument qui vise à décrédibiliser un combat en le faisant passer pour futile au regard de tous les autres ne tient pas en matière de féminisme. Parce que le féminisme, c’est comme les Lego : toutes les luttes, grandes ou petites, s’imbriquent. Aucune n’est moins importante qu’un autre, puisqu’elles forment un seul et même bloc, puisqu’elles sont reliées entre elles comme par un cordon ombilical. Si l’on change la langue, on change aussi les mentalités. Si l’on change les mentalités, on fait reculer les inégalités femme-homme. La bête immonde qu’est le sexisme cesse d’être alimentée dès lors qu’on inclue, représente et met en évidence les femmes, dès lors qu’on admet leur importance.

*

Pourquoi vouloir confiner la langue à l’anecdotique, pourquoi la réduire à un pion microscopique sur l’échiquier de l’égalité des sexes lorsqu’elle charrie tant de symboles et de messages sous-jacents ?

Nous savons que son aspect politique ne peut pas être occulté. Car le langage ne nous sert pas juste à désigner des objets ou à communiquer avec autrui : il est aussi et surtout un puissant outil de transmission de nos représentations sociales. Nous l’utilisons tous les jours pour dire, penser, rêver, conceptualiser des idées. Il est le véhicule de notre culture, de nos lois, de nos concepts, de nos valeurs, de nos codes sociaux. Il transmet une grille de lecture de notre société en traduisant par des signes nos perceptions, nos schémas de pensée et nos rôles sociaux. Il est le reflet de chaque culture : c’est la raison pour laquelle des mots existent dans certaines langues et sont inconnus dans d’autres.

Mais si le langage a le pouvoir de renforcer les stéréotypes, il possède aussi celui de les déconstruire. Ainsi, plus nous accordons au féminin la place qui lui revient dans la langue, jusqu’à ce que les mots autrice, docteure, cheffe, ingénieure deviennent des passagers ordinaires, et plus il devient facile de casser nos préjugés et idées reçues.

Je ne sais pas vous, mais personnellement les mots « chef », « ingénieur » et « directeur » ne m’évoquent… que des hommes. Je ne pense quasiment jamais à une femme lorsque je les lis – et pourtant, je suis féministe ! Voilà pourquoi la langue n’est pas un détail : à force de les employer uniquement sous leur forme masculine, nous finissons par associer certains titres et métiers à la population homme, et à chaque fois que nous utilisons ces mots, nous renforçons les stéréotypes et les biais de genre, nous les engraissons jusqu’à la nausée.

Que dirait-on d’une langue qui utilise le féminin comme l’élément (soi-disant) neutre ? Que dirait-on d’une langue qui relègue les hommes dans l’ombre, qui les nomme « directrice » et « avocate » en niant leur identité propre ? Absurde, dites-vous ? Mais cela n’a pas plus de sens que de demander aux femmes de se satisfaire d’une langue qui les efface et leur demande d’être des hommes à la place.

Malheureusement, la gratitude humide que l’on a toujours exigée des femmes ne fait pas exception en la matière. Vous pourriez vous montrer satisfaites de votre sort, après tout il y a pire ailleurs ! Vous au moins vous avez des droits, c’est déjà pas si mal ? Vous n’auriez pas l’audace de demander plus, tout de même ? Un peu de reconnaissance serait la bienvenue – et puis un sourire aussi, tant qu’on y est !

Mais je le dis haut et fort : je n’ai aucune envie d’être assimilée au masculin. Le masculin ne dit pas qui je suis, il m’efface et me réduit au silence. Me demander de me fondre dans le masculin est tout aussi aberrant que de demander à un homme de parler de lui au féminin.

Résistance collective

Ne nous leurrons pas : les résistances provoquées par la dilution du féminin dans la langue française n’expriment pas autre chose que le refus de l’égalité. Doit-on vraiment s’en étonner ? Nous sommes les légataires d’un héritage politique profondément misogyne, qui a laissé sa trace poisseuse à de nombreux endroits.

Si les plus hautes fonctions ne peuvent être déclinées au féminin, c’est au nom de l’infériorité sociale et politique des femmes. Cette réticence est le signe que l’égalité fait encore peur, et plus généralement n’est pas admise. On veut bien que les hommes et les femmes aient chacun.e leur pré carré, leur domaine réservé, mais pas qu’ils et elles se mélangent. Ni, surtout, que les femmes aient du pouvoir. Si l’on tient tant à garder la règle du masculin neutre, c’est avant tout pour préserver la supériorité de celui-ci, car cette règle que fait que sceller dans le langage l’existence d’une domination masculine réglementaire.

Il faut revoir cette séquence datant de 2015 pendant laquelle un député du Vaucluse persiste à appeler la présidente de séance « Madame le président », malgré plusieurs rappels à l’ordre (l’histoire ne dit pas ce qu’il est devenu) (j’avoue que je n’ai pas cherché à savoir) (parce que je m’en fous). C’est ainsi que l’aspect politique de la langue, et la façon dont des règles de grammaire arbitraires peuvent servir à légitimer la misogynie la plus crasse apparaissent au grand jour.  

 

DavidAbikerAutrice-1-610x366
Ce qu’il faut lire en filigrane : touche pas à ma domination masculine !

 

Les fervents défenseurs de la langue française auraient-ils avant tout un problème avec… l’égalité des sexes ? En effet, on ne les entend jamais s’offusquer qu’il existe une version féminine des fonctions peu valorisées : infirmière, assistante, secrétaire, poissonnière, institutrice, pour n’en citer que quelques-unes. Étrangement, point de crispations quand il s’agit d’accorder au féminin des titres peu prestigieux, dont les hommes eux-mêmes n’ont jamais voulu. Mais une femme présidente directrice générale ? Une femme ingénieure ? Une femme écrivaine (pire : autrice) ? Une femme qui se ferait appeler Madame la maire ? Horrible, offensant, insupportable ! 

Elle et lui

Personnellement, je comprends que tout le monde n’ait pas envie d’utiliser l’écriture inclusive dans sa forme la plus poussée – je ne le fais pas moi-même. Soyons parfaitement honnêtes, l’écriture inclusive peut être aussi lourde qu’un triple cheeseburger.

En revanche, l’effort d’inclusion des femmes dans la langue française ne devrait pas être matière à débat. Refuser que les femmes soient représentées de manière équitable dans la langue, c’est se positionner clairement contre l’égalité des sexes. Refuser de décliner le titre de Directeur ou Président au féminin, c’est arguer que les femmes ne sont pas légitimes à occuper ces professions. Utiliser la règle du « masculin neutre », c’est accepter l’idée que les hommes représentent l’universel, la norme, le tout. Et que les femmes n’en sont, par extension, que les annexes.

Il semble pourtant logique d’inclure la moitié de la population dans le langage. Quel message politique véhicule une langue qui nie l’existence des femmes ?

Le masculin neutre, qui engloberait autant les hommes que les femmes, n’est plus une règle recevable au XXIe siècle. Je suis une femme, je suis « elle » et pas « lui ». Si j’écris, je ne suis pas écrivain, mais écrivaine. Que j’existe dans ma propre langue, que je sois représentée et reconnue par les mots me semble relever de la logique la plus primaire. Je refuse de disparaître derrière le masculin, qui est aussi universel qu’une taille XS. Si le genre féminin existe, ce n’est pas pour décorer en de rares occasions : il doit être utilisé. C’est tout.

Rappelons qu’au Québec, l’écriture inclusive est utilisée quasiment partout, sans que cela ne suscite de réactions outragées. Peut-être faudrait-il s’interroger, au-delà de notre héritage sexiste, sur cette résistance au changement qui est devenue pour nous une sorte de réflexe primaire, un automatisme abêtissant.

Des femmes au masculin

Dans les entreprises et les sphères politiques, qui sont rarement à la pointe de l’égalité des sexes (ceci est un euphémisme), les titres et fonctions se déclinent péniblement au féminin. Le masculin constitue le mode par défaut : combien de femmes sont-elles encore « adjoint », « directeur », « ingénieur », « avocat » ? Parfois, ce sont les femmes elles-mêmes qui rechignent à genrer leur métier au féminin. Je m’arrache les cheveux tous les jours en me heurtant à des femmes « délégué », « directeur » et « conseiller ». Sexisme intériorisé ou peur de faire des vagues ? Les justifications varient : « Ça n’a pas d’importance », « ce sont des détails », « ça fait plus prestigieux »… Il faut s’interroger sur cette assimilation du masculin au prestige, au pouvoir, à la prestance. Plus nous propagerons cette idée et plus nous contribuerons à faire du féminin un sous-genre, presque un objet de honte. Or, le genre féminin n’est pas moins prestigieux que le genre masculin, si ce n’est que nous l’avons institué comme tel. Il ne revient qu’à nous, par notre utilisation de la langue, de révoquer ce stéréotype. Car utiliser le masculin quand on est une femme, c’est renforcer l’idée selon laquelle le genre masculin n’est en réalité pas neutre… mais supérieur.

Le langage non sexiste, c’est aussi une question d’habitude. Moins nous serons exposé.e.s aux mots et fonctions déclinées au féminin et plus leurs sonorités nous apparaîtront étranges, comme des écorchures à nos oreilles. Il suffit de les dire, de les répéter, de jouer avec du bout de la langue, jusqu’à se les approprier une bonne fois pour toutes. Comme beaucoup d’autres choses, la langue et l’écriture s’apprivoisent avec le temps.

Les réacs ont beau resserrer leurs mains griffues sur des règles obsolètes et misogynes vieilles de trois siècles, comme si une idéologie en vogue au XVIIe siècle pouvait justifier que l’on continue à invisibiliser les femmes de manière aveugle, la société a déjà pris le train en marche. C’est un fait : l’écriture inclusive est de plus en plus utilisée, à tous les niveaux de la société. Quelle ne fut pas ma surprise – et ma satisfaction ! – lorsque j’ai constaté que même ma modeste boulangerie de quartier s’y était mise, via une pancarte affichée en vitrine sur laquelle était écrit : « Recherche vendeur.se expérimenté.e ». Ça n’a l’air de rien, mais ce sont toutes ces micro-initiatives qui, mises bout à bout, parviendront à faire changer les mentalités. Est-ce un hasard si l’écriture inclusive rencontre autant de succès, à une époque où le féminisme n’a jamais été aussi populaire et où les individus n’ont jamais autant pris la mesure des inégalités femme-homme ?

La bonne nouvelle, c’est qu’on n’est pas obligé.e.s d’utiliser le kit complet, ni même de faire du zèle avec ce point médian qui rend tout le monde dingue : l’important reste d’inclure, autant que possible, les femmes dans le langage écrit et parlé. Une femme n’est pas directeur, elle est directrice. Une femme n’est pas écrivain, elle est écrivaine, auteure ou autrice. Etc, etc.

C’est cela qu’il faut retenir, et c’est de cela dont nous devons nous réjouir : nous avons toutes et tous un rôle à jouer dans le grand combat pour l’égalité.

Image

Pourquoi la confiance en soi est un enjeu féministe

We-Can-Do-It-Rosie-the-Riveter-Wallpaper-2

« Nous apprenons aux filles à se diminuer, à se sous-estimer. Nous leur disons : Tu peux être ambitieuse, mais pas trop. Tu dois réussir, mais pas trop. Sinon, tu seras une menace pour les hommes ». Chimamanda Ngozie Adichie

 

Un sujet politique

La confiance en soi : a priori, c’est un sujet qui n’a pas de rapport direct avec le féminisme.

Pourtant, de nombreuses études ont démontré que les femmes avaient moins confiance en elles que les hommes.

Nous connaissons toutes et tous de nombreuses femmes formidables, talentueuses et compétentes qui souffrent pourtant du « syndrome de l’imposteur ». Qui « n’osent pas », parce qu’elles se retrouvent souvent paralysées par le doute. Qui sont persuadées de n’être pas assez : pas assez belle, pas assez compétente, pas assez bosseuse, pas assez douée, pas assez ambitieuse, etc, etc. Qui repoussent chaque compliment, persuadées au fond de ne pas les mériter. Qui attribuent leur réussite à des éléments extérieurs ou à l’intervention d’un tiers. Qui ne cessent de se répéter : je le ferai plus tard, quand je serai [plus riche], [plus mince], [plus expérimentée]. Et finalement ne le font jamais.

Les femmes ont même intégré (somatisé) dans leur corps ce manque de confiance, qui s’exprime par des attitudes comme parler doucement, raser les murs, s’efforcer de prendre peu de place, marcher vite dans l’espace public, s’excuser souvent, se faire discrète dans une assemblée, hésiter avant de prendre la parole, etc.

Après avoir interrogé des centaines de femmes pour leur essai « The confidence code », publié aux Etats-Unis, les autrices Katy Kay et Claire Shipman sont ainsi parvenues à la conclusion que les femmes en général souffrent d’un déficit de confiance en soi. Un déficit qui se traduit entre autres par une attitude plus réservée que celle des hommes, une sensation de malaise à l’idée de se mettre en avant, une sous-estimation de leurs capacités, et l’impression de ne jamais être vraiment prête pour une promotion, un examen ou tout autre projet. Or, le succès (entendu comme la réalisation des objectifs que l’on s’est fixés) est tout autant une histoire de compétences que de confiance en soi. De nombreux individus l’ont prouvé : on peut réussir en étant tout à fait médiocre, pourvu qu’on ait confiance en ses capacités et qu’on agisse avec assurance.

Les hommes, quant à eux, semblent beaucoup moins touchés par tous ces doutes et hésitations. Bien évidemment, tous ne regorgent pas de confiance en eux : il ne s’agit ici que d’une tendance propre à un groupe social.

En anglais, on nomme ce différentiel « the confidence gap », littéralement l’écart de confiance en soi. Pour trouver des études et ressources détaillées sur le sujet, il faut surtout regarder du côté du monde anglophone. Pour illustrer ce préambule, citons donc – de manière non exhaustive – trois études :

1) La première a été menée aux US par la professeure d’économie Linda Babcock. Cette dernière a ainsi démontré, en analysant le comportement d’étudiant.e.s en école de commerce, que les hommes négociaient leur salaire quatre fois plus souvent que les femmes. Et quand celles-ci négocient, elles demandent un salaire 30% moins élevé que leurs homologues masculins.

2) La seconde a été réalisée par la psychologue américaine Brenda Major, qui a commencé à étudier le « confidence gap » lorsqu’elle était encore une jeune professeure. Avant un examen, elle demandait à ses élèves ce qu’ils pensaient obtenir comme résultats et notait leurs prédictions. Elle a alors constaté que les hommes surestimaient constamment leurs capacités et performances ultérieures, lorsque les femmes les sous-estimaient à chaque fois.

3) Enfin, citons une étude publiée en 2011 par le professeur américain Ernesto Reuben, dans laquelle il rapporte que ses élèves masculins avaient tendance à surestimer de 30% leurs performances avant de résoudre un problème mathématique donné. Les femmes, quant à elles, avaient tendance à surestimer leurs performances de 15%, soit moitié moins. L’étude rapporte que ce résultat semble révélateur de la tendance globale qu’ont les hommes à surévaluer leurs performances, quel que soit le domaine concerné. On parle alors « d’excès de confiance sincère » (honest overconfidence).

Mais au-delà des études officielles, nous connaissons tous des hommes stupides et incompétents qui semblent avoir pleinement confiance en leurs capacités. Et qui parfois, comble de l’ironie, affichent une insolente réussite. Quoi qu’on pense de sa politique, Donald Trump est un excellent exemple de cette situation contradictoire.

Fait intéressant, une étude menée par le cabinet Zenger Folkman a démontré que la confiance en soi féminine augmente avec l’âge (et donc l’expérience). 


https___blogs-images.forbes.com_jackzenger_files_2018_04_Screen-Shot-2018-04-08-at-4.13.07-PM

Comme si les femmes attendaient d’être expérimentées, ou d’avoir vécu plusieurs accomplissements pour se permettre d’avoir enfin confiance en elles. On voit qu’à l’inverse, la confiance en soi des hommes suit un parcours tout à fait linéaire. Elle n’attend pas : elle existe par défaut.

 

La possibilité d’être médiocre

Je ne compte plus le nombre d’hommes que j’ai vu proférer des propos médiocres ou avancer des conneries ahurissantes, l’air parfaitement sûrs d’eux. Cela est probablement dû au fait que leur parole a plus de valeur dans l’espace public, mais aussi plus de résonance. De manière globale, les hommes ont tendance à être plus écoutés que les femmes, car leur parole est considérée d’office comme importante – même s’ils n’ont rien à dire ou disent n’importe quoi. Ils disposent, de fait, d’une présomption de légitimité

Depuis Cassandre, la parole des femmes a tendance en revanche à être reléguée au second plan : on les soupçonne d’être moins « savantes », d’avoir moins de choses intéressantes à dire ou tout simplement de mentir (on le voit avec les victimes de violences sexuelles, dont la parole est quasiment toujours remise en cause). Il faut parfois qu’un homme répète ce qu’une ou plusieurs femmes ont déjà dit plusieurs fois pour que le message passe enfin, comme si la parole masculine détenait un pouvoir de légitimation.

Je me souviendrais toujours de mon oral de bac de français. Avant de passer devant l’examinatrice, peu inspirée par le sujet qui m’avait été assigné, j’écoutais d’une oreille discrète le candidat qui me précédait. Celui-ci était d’une nullité crasse : incapable de répondre aux questions (pourtant faciles), il était tout aussi incapable de formuler une phrase correcte, tant son vocabulaire était pauvre. Pourtant, l’examinatrice se montrait d’une étonnante amabilité avec lui, lui tendant de nombreuses perches, lui souriant pour le mettre à l’aise, acquiesçant à chacun de ses médiocres bafouillages. Lorsque vint mon tour, j’eus droit à un traitement quelque peu différent. Certes, je n’étais pas très au point sur Molière, mais j’avais au moins pour moi une capacité d’analyse et de réflexion que n’avait pas le candidat précédent. Et je faisais des efforts. Hélas, ma tête semblait ne pas revenir à l’examinatrice : ses sourires et ses questions faciles avaient disparu. Pressante, pas aimable, me poussant dans mes retranchements, elle semblait vouloir me tendre un piège.

Je ne sais pas s’il s’agissait d’une démonstration de sexisme intériorisé, ou d’une preuve que le niveau d’exigence est plus haut avec les filles, mais cet exemple me permettra de soutenir mon propos. Pourquoi est-ce que je raconte ça ? Quel rapport avec le sujet de la confiance en soi ? C’est simple : s’il suffit aux hommes d’être médiocres pour être considérés et valorisés, alors il ne leur est pas difficile de douter de leur valeur. En revanche, si l’on attend des femmes qu’elles soient parfaites pour commencer à leur accorder de l’attention, et si la parole de celles-ci est sans cesse sous-estimée, ignorée ou remise en cause, qu’est-ce que cela dit de leur potentielle valeur ? N’est-il pas difficile, dans ces circonstances, d’acquérir une solide confiance en soi ?

Une fois, une amie m’avait dit avec ironie : « mon frère pourrait faire caca sur la table, ma mère trouverait ça génial ». Sans tomber dans le cliché vaseux ni la généralisation à l’emporte-pièce, je pense que l’adoration des mères pour leurs fils (semble-t-il assez courante), et la puissance du regard admiratif que pose l’entourage sur les garçons joue également un rôle. Parce que le masculin est (sur)valorisé dans notre société, de nombreuses familles tendent à tomber dans ce schéma de l’homme-prodige, cajolé, bichonné et regardé avec admiration quoi qu’il fasse.

*

La secrétaire d’Etat à l’égalité femme-homme Marlène Schiappa disait dans une interview quelque chose que je trouve très juste : comment une femme peut-elle arriver le matin à son travail pleine d’énergie et de confiance lorsqu’elle a probablement subi au cours de son trajet domicile-travail plusieurs micro-agressions sexistes ? Ces agressions, qui peuvent prendre de nombreuses formes différentes (se faire siffler, harceler ou insulter dans la rue, passer régulièrement devant des panneaux publicitaires montrant des femmes objectifiées, voir son ou ses collègue(s) masculin(s) s’approprier son travail ou avancer plus vite à compétences et expériences égales, se taper toute la charge mentale sans que personne ne manifeste de gratitude, recevoir des conseils ou des remarques non sollicitées sur son physique, lire des magazines remplis d’injonctions à la beauté, recevoir des insultes sexistes sur Internet, etc, etc) s’accumulent dans la vie de toute femme comme autant de cailloux empoisonnés. Ils finissent par alourdir les poches et freiner le pas. Car ces situations dévalorisantes de la vie quotidienne ne préparent pas – et c’est un euphémisme – à la confiance en soi.

Mais le problème se trouve peut-être aussi dans l’éducation. Les filles sont moins incitées à faire du sport, à partir à l’aventure, à faire preuve d’indépendance, à explorer le monde extérieur et donc à prendre des risques. Elles ne sont pas éduquées à se débrouiller seules, sans l’aide ni la protection d’un tiers. On les conditionne à se penser fragiles, dépendantes, vulnérables – et à le devenir.

Jouer à la poupée ou à la dînette (autant de jeux estampillés « féminins ») développe-t-il la confiance en soi ? Si ces jeux permettent indubitablement de développer tout un panel de compétences relevant du care (1), et donc d’apprendre à s’occuper des autres, je ne suis pas sûre qu’ils aident dans la construction de sa propre assurance. Au lieu d’inculquer aux petites filles le soin des autres – souvent au détriment d’elles-mêmes – et l’abnégation, ce qui peut avoir des conséquences négatives pour leur vie future (2), pourquoi ne pas plutôt les inciter à explorer le monde et à prendre des risques ?

 

Confiance en soi et réussite

Les études le prouvent : la confiance en soi compte autant que les compétences et/ou le talent. Cela s’explique en partie par le fait que les personnes sûres d’elles ont tendance à adopter un certain langage corporel, à occuper l’espace avec détermination, à présenter une intonation et un regard assuré. Nous interprétons alors ces signes verbaux et non-verbaux comme des marques de compétence – à tort, parfois. Les personnes qui se pensent compétentes – même lorsqu’elles ne le sont pas – parviennent ainsi à « duper » leur entourage par l’assurance qu’elles dégagent. Mais elles vont aussi avoir plus tendance à oser, à prendre des risques, à se lancer dans des projets sans être en permanence freinées par le doute.

Cela a beau être injuste, une personne douée et talentueuse a peu de chance de réussir si elle n’a pas confiance en elle. En effet, la réussite passe par le fait de savoir se mettre en avant, et donc « se vendre », mais aussi d’avoir suffisamment confiance en soi pour croire que tout va bien se passer. Il ne suffit pas de faire semblant : cette croyance doit être sincère pour agir ensuite comme une prophétie auto-réalisatrice.

Les études montrent par ailleurs que le perfectionnisme est un fléau qui touche en majorité les femmes. Or, il est très mauvais pour la confiance en soi. Les filles sont en effet socialisées dès leur plus jeune âge à être « parfaites », c’est à dire soigneuses, débrouillardes, exigeantes, minutieuses. Des petites filles modèles, selon l’expression consacrée. Elles sont également punies (ou tout simplement « remises à leur place ») si elles se montrent un peu trop énergiques et entreprenantes. En raison de cette éducation genrée, elles sont moins enclines que les garçons à prendre des risques, à entreprendre et à faire des erreurs. Or, le fait d’oser, d’échouer, de recommencer et persévérer permet de construire sa confiance en soi. Plus tard, cela donne des femmes qui n’osent pas se mettre en avant, ni exposer leurs idées en réunion, ni parler sans être sûres qu’elles ont bel et bien quelque chose de pertinent à dire, ni se lancer dans un quelconque projet sans être certaines d’avoir toutes les compétences requises. Ces dernières années, les images glacées d’Instagram où la compétition pour le plus beau corps, le plus gâteau, le plus bel appartement, le plus bel enfant, la plus belle vie semble faire rage, ont certainement concouru à solidifier un perfectionnisme féminin déjà bien ancré.

*

C’est un cercle vicieux, car les femmes qui font preuve de confiances en elles sont souvent taxées d’autoritaires – ou tout simplement dénigrées. On les soupçonne d’être dures, sévères, égocentriques. Hillary Clinton en a fait les frais pendant la campagne présidentielle américaine de 2016, lorsque de simples démonstrations d’assurance, de fermeté et de détermination lui ont valu d’être qualifiée de « sorcière ». Entre autres.

A votre échelle, faites le test. La prochaine fois qu’un homme vous fait un compliment, répondez : « je sais, merci » avec un grand sourire. L’attitude de celui-ci a de grandes chances de changer du tout au tout : « tu pourrais être un peu plus modeste », « redescends sur terre », « tu as un peu trop confiance en toi », etc. C’est un peu comme si le monde entier voulait que les femmes soient des petites choses charmantes et fragiles, dotées d’un minuscule ego en cristal et d’une confiance en elles proche de zéro – qui sait, avec de l’assurance, elles pourraient faire de grandes choses.

 

Une question individuelle

Cela étant, attention à ne pas tomber dans l’essentialisme en partant du postulat que toutes les femmes manquent de confiance en elles. Car c’est faux. De nombreuses femmes ont pleinement conscience de leurs capacités et agissent avec assurance au quotidien – et encore heureux ! Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il s’agit d’une tendance au sein d’un groupe social, et non d’une règle absolue.

Par exemple, on connaît ces chiffres tirés d’un rapport interne de la firme Hewlett Packard, selon lequel les hommes postuleraient pour un job ou une promotion quand ils estiment posséder 60% des compétences requises, lorsque les femmes ne postuleraient que si elles pensent réunir 100% de ces compétences. Ces chiffres ont été très souvent repris et relayés, alors même qu’ils ne concernent à la base qu’un nombre restreint d’individus. Ils ne mettent pas au jour une réalité absolue et inexorable : tout au plus, une vague tendance. Je ne m’y retrouve pas personnellement (ai-je déjà postulé à un job pour lequel je n’avais même pas 50% des compétences requises ? tout à fait), tout comme de nombreuses femmes de ma connaissance. Il faut donc faire preuve de nuance et de subtilité dans ce débat.

Car l’excuse du manque de confiance en soi a parfois bon dos. On a en effet tendance à l’utiliser pour justifier l’existence du sexisme institutionnel et de ses manifestations tangibles, comme le plafond de verre… Mais elle n’explique pas pourquoi de nombreuses femmes compétentes et déterminées ne parviennent pas à accéder aux mêmes postes que leurs homologues masculins. C’est qu’en réalité, leurs ambitions professionnelles se heurtent à certains obstacles structurels : discrimination, présentéisme exacerbé dans les organisations, entre-soi masculin, influence négative des stéréotypes de genre, déficit de confiance de la part des managers, etc. La rareté des femmes dans les plus hautes sphères s’explique donc plus par la misogynie institutionnelle que par leur prétendu « manque de confiance » en elles.

Tout ceci me fait penser à ces entreprises ou organismes qui créent et vendent à la pelle des formations consacrées aux « carrières féminines ». Apparemment, c’est la grande mode – si vous travaillez dans une grande entreprise, vous avez certainement eu vent de l’existence de « réseaux de femmes », d’ateliers sur « comment négocier une augmentation salariale quand on est une femme » ou de formations sur le « management au féminin ». Si ces initiatives partent d’une bonne intention, elles tendent à déplacer une responsabilité collective et politique sur les épaules des femmes, qui seraient les seules responsables de leur réussite (ou non-réussite). Sans forcément le vouloir, elles imputent les inégalités femme-homme à une potentielle autocensure et un déficit d’ambition des femmes, en ignorant les mécanismes sous-jacents qui freinent leur mobilité. Or, les choses ne sont pas si simples.

Le présupposé manque d’ambition et/ou de confiance en soi des femmes cache en fait une réalité plus abrupte. A savoir, un monde où les institutions ont été créées par et pour les hommes sur la base de modèles et de valeurs traditionnellement « masculins » comme la disponibilité, l’investissement, l’individualisme, la compétition, dans lesquelles prédomine encore l’entre-soi masculin et où les femmes peinent en conséquence à pénétrer les plus hauts cercles. La stigmatisation des femmes et la cristallisation de leurs différences supposées, notamment par le biais de réseaux et formations qui leur sont spécifiquement dédiés, pourrait donc se révéler une stratégie infructueuse.

La différenciation des sexes sur la base d’une prétendue nature tend en outre à agir sur les femmes comme une prophétie autoréalisatrice. A force d’entendre qu’elles sont moins ambitieuses, moins confiantes, moins attirées par le pouvoir, et que leur style de « leadership » est nécessairement différent de celui des hommes, les femmes ne risquent-elles pas d’intégrer ces schémas de pensée et de voir leurs actions et décisions inconsciemment influencées par de tels biais ?

 

Conclusion

Ce qu’il faut retenir de tout ça, c’est que les femmes ont effectivement tendance à avoir moins confiances en elles que les hommes, et que cela peut les pénaliser dans les différentes sphères de leur vie. Cependant, tous les obstacles rencontrés par les femmes au cours de leur existence – notamment dans le milieu professionnel – ne s’expliquent pas par ce déficit de confiance. Attention, donc, à ne pas prendre certaines discriminations et inégalités de traitement pour les simples conséquences d’un manque d’assurance.

Si la confiance en soi est un enjeu féministe, c’est parce que les femmes sont capables de beaucoup de choses. Mais si elles sont persuadées du contraire et continuent à se sous-estimer, quelles conséquences cela peut-il avoir sur leur vie ? Notre monde ne gagne rien à voir la moitié de sa population douter de sa valeur.

A tous les parents qui élèvent des petites filles, faites-leur ce cadeau de la confiance en soi. Pour réussir dans la vie, quel que soit le sens que l’on attache au mot « réussite », elles n’auront besoin de rien d’autre.

Et puis, il n’est jamais trop tard. Les femmes adultes aussi peuvent travailler leur confiance en soi : comme un muscle, elle se développe au moyen d’exercices et de travail réguliers.

 

(1) Mot anglais désignant notamment le soin, l’éducation, la sollicitude, l’attention à autrui. Par extension, on parle de plus en plus des « métiers du care », c’est-à-dire les métiers de la santé, du travail social et de l’éducation, à grande majorité occupés par des femmes.

(2) Je n’ai pas d’étude sous la main pour étayer mon propos, mais combien de femmes restent-elles dans des situations de couple abusives (par exemple) parce qu’elles sont persuadées de ne pas mériter mieux, ou parce qu’elles se pensent responsables ?
A lire pour aller plus loin : The Confidence Gap 

 

 

Image

Pourquoi les hommes ont-ils peur de l’égalité ?

 

eugenia
Crédit illustration : Eugenia Loli ©

 

Le féminisme peut se définir comme la lutte pour l’amélioration et l’extension du rôle et des droits des femmes dans la société, et l’obtention d’une égalité de fait avec les hommes.

Une revendication qui, en soi, paraît on ne peut plus légitime. Pourtant, plus de 150 ans après les débuts du féminisme moderne, l’égalité entre les femmes et les hommes n’est toujours pas acquise. Certes, elle a bien été entérinée par le droit. Mais lorsqu’on se penche sur les faits, qui restent nettement plus parlants qu’un corpus de lois, on se rend compte que la place des femmes n’est toujours pas égale à celle des hommes, que ce soit dans la sphère publique ou privée.

Les progrès de ces cinquante dernières années ont été fulgurants, c’est un fait. Néanmoins, les femmes se heurtent encore et toujours à de nombreuses inégalités en matière de carrière, de rémunération, de répartition des tâches domestiques, de choix reproductif, de distribution du pouvoir. Sans parler des violences physiques, sexuelles, psychologiques dont elles restent les principales victimes, et de la complaisance des institutions judiciaires face aux manifestations les plus abruptes de la domination masculine.

Pourquoi, alors la société aurait logiquement dû évoluer sur la question de l’égalité entre les femmes et les hommes au gré des batailles féministes, le système patriarcal se maintient-il si fermement ? S’il n’existe pas une seule et unique réponse à cette question, l’une des clés se trouve peut-être dans la résistance de nombreux hommes face à l’idée que les femmes puissent être leur égale dans tous les domaines. On a déjà vu que les femmes aussi pouvaient être misogynes et s’opposer à l’émancipation de leur propre genre  – il est désormais temps de s’intéresser à la question de la résistance masculine à l’idée d’une égalité pleine et entière entre les sexes.

Quand l’égalité devient une menace

Si les réacs ne cessent de geindre sur la « féminisation » de la société (en réalité, elle a simplement accordé aux femmes le rôle qui aurait dû leur revenir depuis toujours) et l’hypothétique transformation des hommes en baudruches dégonflées, ce n’est pas tant qu’ils s’interrogent sur une dévaluation du masculin. Ils savent au fond d’eux que la domination masculine se porte toujours fièrement : il suffit de regarder autour de soi pour s’en apercevoir. Non – ce qui les chagrine, c’est simplement que les femmes ont commencé à gagner en puissance. Qu’elles font tous les jours la démonstration de leur pouvoir, de leur intelligence, de leurs compétences, et donc de leur parfaite égalité théorique avec les hommes. De nombreuses femmes exercent le même métier que les hommes, font état d’un même niveau de ressources (matérielles, financières, intellectuelles), voire PIRE, réussissent mieux qu’eux. Inconcevable, pour ces intégristes de la masculinité « traditionnelle » à qui l’on a appris que leur rôle était de protéger les femmes, ces êtres éternellement faibles. Voilà donc où se trouve la menace : dans l’égalité.

Mais pourquoi, vous demanderez-vous, ces pauvres hommes la craignent-ils tant ? L’égalité n’est pas la domination : c’est simplement un partage paritaire de prérogatives, de droits et de privilèges. Autrement dit, on ne retire à personne sa part du gâteau – on ne fait que proposer à un nombre plus élevé de personnes d’y goûter. Alors ?

Pour mieux comprendre ce mécanisme de pensée, il faut revenir à la racine et s’intéresser à la façon dont les hommes sont élevés. Très tôt, les petits garçons sont incités à développer des compétences telles que le courage, la ténacité, la responsabilité, l’autonomie et à se construire en opposition aux petites filles, qui sont censées représenter la vulnérabilité, la délicatesse, la dépendance et l’émotivité. Soit l’antithèse de ce qu’on leur inculque. Les hommes grandissent dans un environnement qui ne cesse de leur répéter qu’ils sont le « sexe fort ». Or, s’il y a un sexe fort, il y a nécessairement un sexe faible. Les hommes construisent donc leur identité sur la façon dont ils « dominent » les femmes, que ce soit physiquement, intellectuellement, ou socialement. Plus ils les dominent, et plus ils sont des hommes, des vrais.

Cette idée est éminemment toxique, et pourtant : elle est nécessaire pour la pérennisation du système patriarcal. On fait donc comprendre aux garçons, dès leur plus jeune âge, que c’est dans les brèches de l’altérité femme-homme que se niche leur puissance, leur virilité – pour ne pas dire leur supériorité. D’ailleurs, les « pick-up artists » et autres « incels » ne se définissent pas autrement que par rapport aux femmes – celles qu’ils ont réussi à séduire, celles qu’ils projettent de séduire, et celles qu’ils ne parviennent pas à séduire. C’est dans leur rapport aux femmes que se construit (ou pas) leur identité virile, c’est-à-dire leur pouvoir.

Voilà pourquoi tant d’hommes – et de femmes ayant intériorisé les normes du système patriarcal – tiennent autant à cette idée de « sexes complémentaires ». C’est en effet cette assise théorique qui permet de justifier la hiérarchisation des sexes, et donc la domination masculine.

L’égalité représente donc une menace pour les hommes – du moins, ceux qui ont construit leur identité masculine sur la domination (ou l’illusion de la domination) des femmes. Elle est une menace parce qu’elle attente aux fondations mêmes de leur identité. S’ils ne dominent plus personne, qui sont-ils ? Que reste-t-il d’eux-mêmes ?
Si les femmes ont les mêmes d’opportunités professionnelles, le même niveau d’indépendance financière, la même autonomie, les mêmes avantages sociaux et politiques, la même considération et le même pouvoir que les hommes, alors ces derniers ne peuvent plus dominer – dans toutes les dimensions que cette domination comporte. Ils ne peuvent plus harceler, agresser, violer sans devoir en subir les conséquences, ils ne peuvent plus s’accaparer le pouvoir, ils ne peuvent plus prendre des décisions de manière unilatérale, ils ne peuvent plus s’approprier la main-d’œuvre féminine dans la sphère domestique, ils ne peuvent plus se gorger de l’illusion de leur supériorité, celle-là même qui constitue le fondement de leur identité. Si les femmes n’ont plus besoin d’eux, ils perdent non seulement une partie de leur identité « virile », mais aussi l’intégralité ou presque de leurs privilèges.

C’est un fait : une femme à égalité parfaite avec son conjoint (en matière de carrière, de rémunération et de perspectives, pour ne parler que de la sphère professionnelle) fera beaucoup moins souvent le « choix » de rester à la maison pour s’occuper des gosses et/ou prendre en charge l’intégralité des tâches domestiques. Or, de nombreux hommes ne peuvent avoir une carrière et des responsabilités prenantes que parce qu’ils bénéficient du soutien logistique, domestique et affectif de leur compagne. Enlevez-la du tableau, que reste-t-il ? Une pile de machines à faire tourner, d’enfants à élever, de ménage et des courses à faire, de chemises à repasser, et fatalement, beaucoup moins de temps disponible pour diriger le monde.

La question de l’hypergamie

Autrefois, la tendance consistait pour les femmes à choisir un partenaire qui leur était « supérieur » en termes de niveau d’études, de profession et de classe sociale (en sciences sociales, on nomme cela l’hypergamie). Le corollaire logique était que les hommes choisissaient plutôt comme partenaire une femme qui leur était « inférieure » dans les domaines susmentionnés (ce que l’on appelle l’hypogamie).

Cette tendance peut sans doute être lue comme une manifestation subtile de la domination masculine, c’est-à-dire un besoin (conscient ou non) des hommes de se sentir supérieurs à leur conjointe. En effet, comme on l’a vu plus haut, cette sensation de supériorité est directement corrélée à la virilité. Plus un homme se sent « dominant » (parce que c’est lui qui ramène l’argent au foyer, ou parce qu’il a une carrière plus prestigieuse que celle de sa compagne), plus il se sent viril. C’est ainsi qu’on lui a appris à considérer les choses. Cela ne signifie pas que les hommes qui recherchent la supériorité dans le couple sont nécessairement toxiques, malsains ou violents. Cela signifie en revanche que cela fait très peu de temps qu’on a commencé à décorréler le couple des logiques de domination. Fatalement, les vestiges de notre ancien système perdurent.

Je me rappelle mon incrédulité d’adolescente lorsque, observant les couples d’adultes autour de moi, j’ai constaté qu’ils étaient très souvent composés d’un homme pourvu d’une profession et d’un statut social relativement prestigieux et d’une femme dotée d’un emploi moins qualifié, d’un niveau d’études inférieur et/ou d’une classe sociale moins élevée. Cela semblait être la norme. L’expression « chef de famille » (pour désigner le mari) a beau avoir été effacée du Code civil en 1970, l’idée de l’homme qui représenterait le membre « dominant » de la cellule familiale perdure dans les faits.

Si aujourd’hui cette tendance s’efface au profit de relations plus égalitaires, certains hommes continuent à préférer prendre pour compagnes des femmes qui leur sont intellectuellement et socialement « inférieures ». Parce qu’il s’agit là, sans doute, du seul outil qu’ont trouvé ces hommes pour pouvoir briller, à la manière d’un phare qui clignote faiblement dans la nuit. Combien de fois a-t-on entendu ce tropisme sexiste de la femme « trop » intelligente, « trop » ambitieuse qui ferait peur aux hommes ?

L’exemple de Me Too, ou pourquoi les hommes craignent pour leurs privilèges

La raison pour laquelle on a entendu tant d’hommes s’émouvoir des conséquences possibles du mouvement Me Too est simple : ils craignent l’avènement d’une égalité réelle, et non plus seulement théorique. Ces hommes savent pertinemment que la probabilité que leur monde s’effondre en cas d’accusations de violences sexuelles est faible, voire nulle – du moins en France, où la complaisance avec les agresseurs semble plus forte qu’aux Etats-Unis.

En France donc, aucune affaire de ce genre, qu’elle ait été statuée ou ait résulté en un non-lieu, n’a brisé durablement la vie de l’agresseur (et ne parlons même pas de ces hommes anonymes qui, après avoir harcelé et/ou agressé l’une de leurs collaboratrices, continuent à évoluer pépère dans la hiérarchie de leur entreprise pendant que leur victime se voit contrainte de démissionner, quand elle n’est pas tout simplement limogée). Dans la grande majorité des cas, les violences faites aux femmes sont tout simplement impunies. La vie de la victime, en revanche, est durablement impactée.

Tout cela, les hommes le voient bien – personne ne peut être aveugle à ce point. La complaisance de la Justice (qui est à distinguer du droit, lequel doit lui-même être distingué de la morale individuelle) avec les hommes auteurs de violences n’est plus à démontrer. De nombreuses ressources, études et statistiques sont disponibles sur le sujet. Ce que ces hommes craignent, ce n’est donc pas d’être la « victime » de fausses accusations (tout cela n’est qu’un fantasme maculé de mauvaise foi), mais bien qu’on leur confisque des privilèges dont ils jouissent depuis des milliers d’années. Des privilèges financiers, sociaux, politiques, des privilèges de sexe, des privilèges de violence, des privilèges de domination, le tout dans un système qui ferme opportunément les yeux sur les conséquences de la domination masculine.

Voilà pourquoi le retour de bâton n’a pas tardé à apparaître, quelques mois à peine après cette fameuse « libération » de l’écoute des femmes. Il n’y a que des hommes effrayés, inquiets pour leurs privilèges et leurs passe-droits pour venir expliquer aux femmes dans quel cadre doit s’exercer leur prise de parole. Si elles parlent trop fort, si elles racontent tout, si on les écoute trop, le système patriarcal tel que nous le connaissons aujourd’hui commencera à s’ébranler. Et c’est précisément cette échéance qu’ils repoussent.

Conclusion

Pour toutes ces raisons, le mouvement féministe ne peut aujourd’hui faire l’économie d’une déconstruction de la masculinité. Exiger que les droits des femmes progressent, oui, évidemment : mais un travail de remise en cause de la virilité telle que nous l’entendons aujourd’hui doit aussi être entrepris, car ces deux thématiques sont indissociables l’une de l’autre. Lorsque les hommes n’auront plus besoin de dominer pour se sentir pleins et entiers, et lorsque les femmes prendront conscience qu’elles sont complètes même sans un homme à leur côté, alors nous aurons fait un pas en avant. L’idée d’une prétendue complémentarité des sexes doit être enterrée : les hommes ne complètent pas les femmes, et les femmes ne complètent pas les hommes. Il est temps de se libérer des entraves du genre et de la structure immuable, sclérosée, dans laquelle il se forme depuis des milliers d’années. Il est temps, aussi, que les hommes cessent de se nourrir de la chair et du sang des femmes pour se sentir exister.

Osons dire cette vérité qui dérange : si l’égalité réelle existait, aucune femme n’accepterait de tenir compagnie à des hommes médiocres. De fait, l’appropriation par les hommes du temps, de la main-d’œuvre et du soutien émotionnel des femmes, sur laquelle repose notre système actuel, ne serait plus envisageable. Ce sont les fondations mêmes de notre société qui seraient impactées. De quoi éprouver quelques frissons, n’est-ce pas ?

Mais il y a aussi la vérité suivante : si l’égalité réelle existait, chacun et chacune serait bien plus heureux.se et épanoui.e. Et non, aucun homme ne serait privé de son pouvoir – si ce n’est celui de dominer. Et c’est bien là le nœud du problème. Ces derniers mois nous ont donné à voir un triste spectacle, celui d’une caste masculine qui ne peut supporter de se voir spoliée de ses privilèges de domination. On déplore ainsi la fin d’une culture qui permettait aux hommes non pas de cohabiter paisiblement avec les femmes, mais d’exercer leur pouvoir avec l’assentiment d’une majorité silencieuse.

Voilà pourquoi l’égalité fait si peur. La lutte ne fait que commencer.

Image

Voyage au féminin singulier

 

IMG_9724 - Copie
Un lever de soleil, quelque part au Mexique

La première fois que j’ai vraiment voyagé seule, j’ai haï l’expérience, non pas tant à cause de la solitude que de l’absence de moyens qui me condamnait à dormir dans un dortoir glauque et à bouffer des chips à tous les repas. Pas de bol, je détestais également la ville dans laquelle j’avais échoué : Oslo, capitale scandinave ayant le charme d’un surgelé. Il faut dire que le voyage avait plutôt mal commencé, lorsqu’un groupe d’agents des douanes m’avait arrêtée à l’aéroport pour m’entraîner dans une petite pièce où ils entreprirent de fouiller ma valise.

– Qu’est-ce qui vous amène ici ? m’a-t-on demandé d’un ton faussement badin.
– Je viens visiter.
– Ah oui, visiter ! (ils ne me croyaient pas du tout). Visiter quoi ?
– Euh, je ne sais pas encore, je n’ai pas fait de programme.
– Vous avez des amis ici ?
– Non.
– Donc vous voyagez seule ?
– Oui.

Alerte rouge, une jeune femme de 22 ans voyageant seule ! Cela cache forcément quelque chose.
Après plusieurs minutes de réponses agacées (pour moi) et de fouilles improductives (pour eux), les douaniers durent se rendre à l’évidence : non, je ne transportais ni liasses de billets ni héroïne dans ma valise et oui, j’étais une honnête citoyenne. Ils finirent néanmoins par m’avouer, penauds, qu’ils m’avaient soupçonné d’être une prostituée. Voilà : vous êtes une femme jeune qui débarque seule dans un pays étranger, et pour la plupart des gens, vous ne pouvez pas être autre chose qu’une pute.

A l’issue de ces quelques jours sans joie, j’ai regagné l’aéroport pour passer la journée entière à attendre, comme une délivrance, l’avion qui me ramènerait chez moi. Cette expérience ne m’a pas découragée.

Quelques années plus tard, je suis partie seule à Rome, où j’ai marché une vingtaine de kilomètres par jour et mangé des gelati au Kinder dans la lumière de la fin d’été. Le studio que j’avais loué ressemblait à une cellule de prison, mais je l’avais pour moi toute seule : un progrès par rapport à mon premier voyage solo.

Et puis j’ai fini par traverser les océans. Plusieurs fois.

On commence petit, et puis ça ne manque jamais : on veut aller plus loin. A chaque fois pourtant, je bois l’angoisse à la petite cuillère. Je respire mal, j’ai mal au ventre, je me flagelle mentalement pour avoir eu cette idée stupide. Mais pourquoi je fais ça ? Pourquoi ? Mais il y a l’excitation, aussi. L’adrénaline. C’est ça qui vous accroche.
Je ne me suis jamais vraiment vue comme une femme qui voyage, dans toutes les limites que mon genre est censé comporter. Je n’ai pas peur. Je ne pense pas à toutes les choses horribles qui sont censées m’arriver, aux limitations que la société voudrait m’imposer. C’est vrai, lorsque des hommes viennent me parler, je les considère toujours avec méfiance. Quelle idée a-t-il en tête ? Qu’est-ce qu’il me veut ? Allez, barre-toi ! Toujours la peur, intégrée dès l’enfance, de l’agression sexuelle, du viol, du meurtre. Du caractère universel de la barbarie masculine. Les œuvres littéraires et cinématographiques, les mythes culturels, l’actualité : tout concourt à nous rappeler qu’il arrive des choses horribles aux femmes qui s’aventurent seules dans le monde. C’est le fameux mythe de la joggeuse, cette femme que le simple fait de se mouvoir, seule, expose aux plus terribles dangers.

Lorsque l’angoisse et le sentiment de solitude s’étiolent, c’est là que naissent ces fulgurances qui rendent le voyage solitaire si précieux. C’est un coucher de soleil rose sur le lac Ontario, ce sont des rencontres fugaces qui ne laissent rien d’autre qu’un sourire. C’est rouler sur des routes désertes, avoir peur et se sentir libre. La joie, la fierté, la puissance. C’est débarquer à 9h du matin sur une plage déserte du Mexique, et se prendre la beauté du monde en plein visage. Le sourire que j’ai esquissé à cet instant-là ne se perdra jamais : il est gravé en moi. C’est se féliciter dans l’avion du retour, remplie d’une incommensurable fierté. Je l’ai fait. Je n’ai besoin de personne. C’est vouloir aussi parfois avoir quelqu’un près de soi, devoir gérer seule l’angoisse des files d’aéroport, des chambres d’hôtel vides, des silences qui se prolongent, des nuits qui tombent trop tôt, de la solitude qui se referme comme un piège.

« – Tu pars avec qui ? » 
« – Toute seule. »

Je dois avouer n’avoir jamais vraiment eu de réaction négative à mes velléités de voyage en solitaire, si ce n’est le classique regard étonné. La lueur d’incompréhension dans le regard. Une femme ? Seule ? Mais pourquoi ? Cela défie la logique. Même si elle tend à se démocratiser, la figure de la femme indépendante étonne – et dérange – toujours.

La femme seule fait peur : elle est souvent brandie comme un épouvantail, une menace à l’encontre de celles qui refusent de rentrer dans le rang. On craint, souvent de manière inconsciente, sa désobéissance, son libre-arbitre, son pouvoir. Comme les sorcières que l’on « chassait » autrefois, elle ne dépend de personne et ne répond d’aucune autorité. Elle a tout le loisir de réfléchir, et donc de se rebeller. Dans une société où les femmes sont encore largement vues comme les extensions des hommes, le fait qu’elles puissent manifester une volonté propre et exister pleinement en dehors de ces derniers étonne. Voire suscite l’hostilité.

Aventures solitaires

Les femmes voyageant seules sont entourées de mythes tenaces. Autrefois, on les considérait comme des prostituées ou des inadaptées sociales. Celles qui manifestaient des velléités d’aventure étaient frappées du sceau de la réprobation – c’était particulièrement le cas pour les femmes mariées, dont l’existence dépendait de celle de leur époux. En France, jusqu’en 1938, elles ne pouvaient d’ailleurs pas obtenir de passeport sans l’autorisation de celui-ci. Il a fallu attendre le 19e siècle pour que les femmes sortent de leur foyer, en nombres infimes et toujours sous le regard désapprobateur de leurs pairs.

Dans un numéro du périodique l’Année littéraire de 1867, on trouve la phrase suivante au sujet des voyageuses en solitaire : « S’il leur arrive quelque mésaventure, la pitié que l’on ressent est moins grande : elles n’avaient qu’à rester chez elles ». Cent cinquante ans plus tard, les mentalités n’ont pas tellement changé. C’est la même culpabilisation qui a cours pour les femmes à qui il arrive des « mésaventures » : elles n’avaient qu’à faire attention, elles n’avaient qu’à s’habiller autrement, elles n’avaient qu’à pas laisser un homme entrer chez elles, elles n’avaient qu’à dire non, elles n’avaient qu’à pas se promener seule à cette heure-ci, oh et puis tant qu’à faire, elles n’avaient qu’à pas exister.

Aujourd’hui cependant, le mythe de la voyageuse a changé de visage. Si elle n’est plus vue comme une aberration, les motivations qui la poussent à partir sont encore réputées avoir quelque chose à voir avec sa vie privée : elle voyage pour fuir quelque chose, ou pour conjurer un évènement douloureux (rupture, deuil, etc.). Pas pour elle-même. Le voyage « féminin » serait une forme de transcendance, un moyen de se reconnecter à soi-même après des années passées dans le brouillard. En témoignent les très populaires récits de voyage « Wild » et « Mange, prie, aime », dans lesquels l’impulsion du départ est causée par des évènements personnels douloureux. Peu de femmes semblent voyager pour leur propre plaisir, par simple envie de découvrir le monde ou de se découvrir soi. Sans doute préfère-t-on croire que les femmes ne partent pas à l’aventure « naturellement ». Il faut que quelque chose les y contraigne, les y pousse avec insistance. Qu’elles n’aient, en somme, pas vraiment le choix. Pourtant, le voyage solo « plaisir » existe bel et bien : il est simplement peu documenté. De nombreuses femmes, dont je crois faire partie, ne voyagent ni pour fuir ni pour se consoler d’une quelconque blessure. Elles voyagent avant tout pour la beauté du geste, pour la beauté du monde, et par amour pour la liberté. Leur liberté.

Face à la figure universelle de l’aventurier (un homme, forcément), la voyageuse en solitaire dénote encore. En témoignent les rubriques dédiées aux « femmes seules » dans les guides touristiques, qui l’informent des mesures à prendre en matière de sécurité ou des tenues à éviter. Eviter de sortir le soir, ne pas dévoiler trop de peau, ne pas traîner seule dans certains quartiers, éviter les tenues « aguichantes », ne pas se montrer trop avenante avec les hommes, porter une fausse alliance… Ces injonctions à la peur, à la tempérance (sous forme de conseils bienveillants) entérinent l’idée selon laquelle les femmes seraient secondaires, supplétives, fragiles, par opposition aux hommes dont le caractère universel leur permet d’endosser tous les rôles. Dont celui bien connu de l’aventurier sans peurs et sans reproches. Bien évidemment, ces conseils peuvent s’avérer tout à fait pertinents selon les pays. Qu’on le veuille ou non, les femmes restent encore des proies à l’échelle globale. Mais il est faux de croire qu’elles sont forcément plus en sécurité chez elles qu’à l’autre bout du monde.

Les études le prouvent. On sait qu’en matière de violences sexuelles, l’agresseur est connu de la victime dans plus de 80% des cas. Le chiffre tombe à 74% pour ce qui concerne le viol en particulier. Dans la plupart des cas, il s’agit du conjoint, ex-conjoint ou d’un membre de la famille (source : Collectif Féministe contre le Viol). D’un point de vue statistique, il est donc beaucoup plus probable qu’une femme se fasse agresser dans son propre foyer qu’à 10 000 km de chez elle. Finalement, les conseils de « sécurité » et les invitations à ne pas prendre de risques inconsidérés, à éviter certains secteurs à la nuit tombée et à faire preuve de bon sens ne sont-ils pas valables partout dans le monde ? Peut-être faut-il simplement se faire confiance, d’autant plus qu’en tant que femmes dressées à la peur et à l’anticipation du pire, nous savons mieux que quiconque repérer les situations à risque.

Quel avenir pour le voyage en solitaire ? Au vu de la vitesse à laquelle grossissent les réseaux de voyageuses sur les réseaux sociaux (plus de 110 000 membres pour le groupe Facebook We are Backpackeuses), il semble en tout cas connaître un bel essor. Et il y a fort à parier que la « tendance » est partie pour durer.

Il n’y a pas si longtemps que les femmes ont découvert le plaisir de l’indépendance et de la liberté. En voyageant seules, en faisant fi des normes de genre et des injonctions à la peur, elles découvrent leur propre puissance. Le voyage en solitaire doit alors être vu comme une formidable manière de conquérir l’espace, mais aussi, de manière métaphorique, une manière de se saisir d’un pouvoir trop longtemps confisqué.
Loin de chez elles, les femmes découvrent que cette hypothétique essence féminine qui les tiendrait éloignées du monde, de l’extérieur, des risques, du pouvoir et de l’autonomie n’est qu’une absurde construction sociale. Elles ne laisseront personne leur couper les ailes : le voyage en solitaire est aujourd’hui un de leurs totems.