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Il faut sourire pour être belle

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@Trophy Wife Barbie ©
Souris !
Alors, on a perdu son sourire ?
Tu serais tellement plus jolie si tu souriais…

Quelle femme n’a jamais fait les frais de cette fameuse injonction à sourire, qu’elle émane d’un.e proche ou d’un.e inconnu.e ?

En tant qu’individus de sexe féminin, notre fonction première est esthétique. Nous devons être décoratives, avenantes, d’un abord agréable. Nous devons occuper l’espace avec grâce et harmonie, à la manière d’un philodendron astucieusement placé dans un coin de la salle à manger.

Au départ, personne n’attend de nous que nous fassions de grandes choses ; que nous nous réalisions par le travail, la passion, l’aventure ; que nous nous consacrions d’abord à nous-mêmes, à nos vies, à nos désirs et à nos ambitions. Personne n’attend de nous des réalisations, des opinions, des œuvres, des réflexions, des colères, des positions tenues fermement.

Nous naissons avec la lourde tâche de plaire, non pas à nous-mêmes mais aux autres – c’est-à-dire les hommes.

Et les hommes ne nous veulent pas seulement souriantes. Le sourire n’est pas une fin en soi, mais un moyen ; un symbole de la soumission, de l’obéissance et de la politesse servile qui est attendue de nous. Il est aussi, plus encore, un gage d’innocuité. L’assurance que nous resterons bien à « notre » place, sans causer de vagues ni brandir aucune revendication.

Quel signe d’obédience est en effet plus fort qu’un sourire, accroché aux lèvres en toutes circonstances, même lorsque la douleur et la colère sourdent ?

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Le sourire des femmes se serait popularisé à la fin du 19ème siècle, lors de l’avènement de la publicité. Il était alors utilisé pour présenter et valoriser les produits, constituant ainsi un nouvel argument de vente. Avant cela, le sourire féminin était considéré comme suspicieux, voire immoral  – particulièrement lorsqu’il s’affichait dans l’espace public.

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Depuis, les sphères de la publicité, des médias et de la culture continuent gaiement sur cette lancée, en cantonnant les femmes à un rôle de bibelot destiné à égayer le paysage, et distraire un regard masculin conçu comme unité de mesure universelle.   

Mais les femmes ne doivent pas seulement être plaisantes à regarder : elles doivent aussi être accortes, serviables, dociles. On pense aux hôtesses d’accueil, déployées dans les entreprises, les salons et autres raouts médiatiques pour accueillir le visiteur avec un sourire décoratif. On pense également aux intelligences artificielles, qui sont la plupart du temps genrées au féminin. De Cortana (Microsoft) à Alexa (Amazon), en passant par le GPS programmé avec une voix féminine par défaut, les assistants vocaux renforcent les stéréotypes de genre en associant automatiquement le féminin à l’assistanat. Pensés et programmés par des ingénieurs, ces robots genrés sont la transcription matérielle du droit que les hommes pensent détenir sur les femmes : celui d’être assisté, bichonné et diverti par elles.

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Dans la « vraie vie », l’injonction à sourire nous dépouille pernicieusement de notre droit à être une personne à part entière, avec une humeur variable et des émotions propres. Elle nous contraint à délégitimer et mettre à distance nos sentiments, puisque nous ne serions de toute façon pas importantes – moins, en tout cas, que le bien-être et la satisfaction d’autrui.

Mais elle met aussi en exergue, peut-être plus encore que d’autres injonctions sexistes, la façon dont les femmes sont (encore) considérées.

Lorsque certains hommes se permettent d’exiger que de totales inconnues (ou même des proches) leur sourient, ils les réduisent au statut de biens publics, manœuvrables à loisir et disponibles pour le tout-venant. Elles ne sont pas des personnes à part entière, mais des objets ayant pour fonction première de divertir, enjoliver, décorer.

Imaginerait-on un homme se faire interpeller par un.e illustre inconnu.e pendant sa balade du dimanche, pour le sommer de « faire un p’tit sourire » ? Ce scénario paraît presque relever de la science-fiction, car personne n’attend des hommes qu’ils se montrent disponibles pour répondre aux exigences du premier péquenaud croisé dans la rue, ni qu’ils décorent agréablement l’espace.

En sommant les femmes de sourire, les hommes expriment publiquement le droit qu’ils pensent détenir sur le corps de celles-ci. Le corps : celui de toutes et de personne à la fois, une chose publique indifférenciée.

En réalité, l’injonction à sourire est une forme de contrôle social de la féminité, au même titre que ces artefacts esthétiques que sont le maquillage, les talons hauts ou les soutiens-gorges. Ce n’est pas un hasard si la poupée Barbie affiche un sourire XXL en toutes circonstances. Ni si les magazines féminins publient régulièrement des articles dans lesquels on peut lire que « le sourire, c’est l’accessoire le plus important ! » – assimilant ainsi une manifestation humaine de joie ou de bien-être à un sac à main en cuir souple. Enfin, ce n’est pas non plus un hasard si la publicité montre en permanence des femmes au bord de l’orgasme, confites dans une béatitude presque idiote, même lorsqu’elles ne font que manger un yaourt ou programmer une machine.

Le message sous-jacent est clair : sois belle et tais-toi.  

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Il y a donc deux volets à cette problématique : l’injonction à sourire en tant que telle, mais aussi l’injonction plus globale à être agréable, accorte, divertissante. Prendre en charge, arrondir les angles, apaiser, soulager, adoucir, décorer, enjoliver. Prouver que l’on vient en paix, qu’on est par conséquent inoffensive, obéissante, dépourvue de griefs, de pouvoir, de colère. De toutes ces choses dont la société ne sait jamais que faire lorsqu’elles émanent des femmes.

Les métiers de service, souvent occupés par des femmes (hôtesses d’accueil, serveuse, opératrice en centre d’appel, hôtesse de l’air…) sont particulièrement touchés par l’injonction à afficher un sourire en toutes circonstances. La sociologue Arlie Hochschild a ainsi théorisé le concept de « charge émotionnelle », en étudiant les domaines professionnels dans lesquels les salarié.e.s doivent réprimer ou moduler leurs émotions pour favoriser le bien-être de leurs client.e.s.

Sur ce sujet, une étude américaine récente a d’ailleurs montré un lien entre consommation d’alcool et métiers nécessitant d’afficher un visage jovial en toutes circonstances. Selon cette étude, les personnes travaillant au contact du public – et devant passer une partie non négligeable de leur temps à sourire – consomment plus d’alcool que les autres, et ressentent plus le besoin de boire un verre ou plusieurs à la sortie du travail. En cause, notamment, le stress induit par le fait de devoir réprimer ses émotions et de porter un « masque » au travail.

Cette charge émotionnelle se retrouve aussi dans le couple, lorsque les femmes prennent en charge le bien-être physique et mental de leur partenaire… au détriment du leur.

Mais les injonctions à sourire et à être agréable ne touchent pas que les métiers de service. Quel que soit le poste qu’elles occupent, nous attendons de toutes les femmes qu’elles se montrent attentives, souriantes et pleines de sollicitude. Politiques, vendeuses,  artistes, dirigeantes ou employées de bureau, les femmes sont perpétuellement sommées d’afficher un visage affable, qu’importe que les circonstances s’y prêtent ou non : et si elles échouent à se conformer à ce code de la « bonne » féminité, les sanctions sociales ne tardent pas à tomber. 

Jennifer Pierce, une sociologue américaine, a ainsi démontré dans une étude que s’il est attendu des avocats qu’ils se montrent « dominants » et « agressifs », les avocates tendent à être pénalisées si elles adoptent le même comportement que leurs homologues masculins.

En somme, nous ne tolérons pas que les femmes sortent de ce carcan de la féminité traditionnelle fait de politesse, de charme et d’aménité, ni qu’elles transgressent le rôle de genre qui leur a été dévolu à la naissance. Les doubles standards de la beauté nous le montrent bien : une femme, c’est fait pour être joli et accommodant, pas pour afficher des opinions fortes et des émotions propres.

Elle est sommée de paraître pour le bon plaisir et le divertissement des autres, mais sa liberté d’être passe en second.

À côté, les hommes ont toute latitude pour être qui ils veulent, dans les conditions qu’ils veulent, et cela inclut notamment de ressentir des émotions négatives, d’opposer au monde un visage neutre, ou tout simplement de faire la gueule.

« Les femmes, qui doivent se montrer polies à la fois dans leurs actes et dans leurs paroles, sont enjointes plus que les hommes à sourire. Quand elle écoute quelqu’un, une femme hochera souvent la tête en souriant pour exprimer son attention. Si elle ne sourit pas, elle pourra être perçue comme étant « en colère » explique ainsi l’historienne américaine Londa Schiebinger.

Dans un article du magazine Bustle, une femme témoigne de la mésaventure qu’elle a vécue à l’aéroport. Alors qu’elle venait d’écourter un voyage suite au décès de sa grand-mère, elle demande de l’aide à un agent… qui lui répond : « d’abord, vous devez me faire un sourire ».

« Je venais de prendre un vol de dernière minute, je voyageais depuis dieu sait combien de temps à ce moment-là, je voulais simplement me rendre à mon prochain vol sans me mettre à pleurer en public, et ce connard a exigé que je lui fasse un sourire avant même de répondre à ma question. […] Alors je lui ai fait un putain de sourire et j’ai pleuré dans le métro, parce que j’étais humiliée et en colère. J’avais des marques et des poches bien visibles sous les yeux après avoir passé des jours à pleurer, mais la seule chose dont se souciait cet homme, c’était que je ne lui avais pas demandé de l’aide assez gracieusement à son goût ». 

Personnellement, je ne compte plus les fois où l’on m’a demandé de sourire – fait intéressant, la requête provenait aussi bien d’hommes que de femmes (jamais les dernières quand il s’agit de sexisme intériorisé). Quand j’étais enfant, mon visage neutre n’était apparemment pas assez conforme à ce qu’on attend d’une petite fille – se montrer exquise, sémillante, perpétuellement rieuse – puisque j’étais très régulièrement rappelée à l’ordre… Jusqu’à ce que mon deuxième prénom devienne presque « Souris ». N’ayant pas conscience de la dimension sexiste de la chose, il m’arrivait de m’exécuter à contrecœur. Mais au fond de moi, je trouvais tout de même étrange que des personnes que je ne connaissais pas plus que ça puissent se permettre d’exiger de moi quelque chose d’aussi intime, subjectif et personnel qu’un sourire. Depuis que je suis adulte, ce genre de sommation s’est considérablement raréfié – bien qu’elle n’ait pas, rassurez-vous, totalement disparue. De là à établir un lien entre la malléabilité inhérente à l’enfance et l’exercice décomplexé du sexisme qu’elle permet, il n’y a qu’un pas… que je franchirais allégrement.

Et puisqu’on y est, le saviez-vous ? Marcher dans la rue, acheter des tampons au supermarché du coin ou manger une salade – aussi goûteuse soit-elle – ne sont pas des situations qui provoquent spontanément le sourire humain.

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Quoi qu’en dise ce genre de publicité débile.

Non, nous ne vous ferons pas un grand ni un petit sourire et non, vous ne demanderiez jamais la même chose à un homme.

Ce n’est pas un secret que le sexisme se cristallise largement sur le corps des femmes. En exigeant d’elles qu’elles se comportent en permanence comme des androïdes souriants,  on leur dénie le droit à la colère, aux émotions, à la liberté de disposer de soi-même. 

Le droit de faire la gueule, d’être moche, énervée, fatiguée, ou tout simplement de ne rien ressentir de spécial.

Le droit d’être une personne à part entière, dotée d’une autonomie et d’une volonté propres.

*

Votre sourire n’appartient qu’à vous : vous ne le devez à personne, que l’individu qui pense pouvoir l’exiger de vous soit un.e proche ou bien un.e illustre inconnu.e. Sachez que la seule réponse qu’amène un « souris ! » arbitraire, qui n’est rien de plus qu’une injonction sexiste à remplir convenablement votre rôle de femme, est un simple regard vide pouvant aisément se traduire par « je t’emmerde ».

Quant à vous, les mecs, sachez que la femme à laquelle vous tentez d’extorquer un sourire ne vous doit rien, si ce n’est la plus belle des indifférences.

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Quelque chose de pourri dans la masculinité

 

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Juste un « rapide » article pour évoquer l’affaire de la « Ligue du LOL » (qui est quand même, au-delà de son aspect tragique, du pain bénit pour la réflexion féministe…)

Pour celles et ceux qui auraient réussi à passer à côté (!), voici un bref rappel des faits :

La ligue du LOL est au départ un groupe Facebook privé, créé en 2009 par un journaliste. Il réunissait « une trentaine de personnes, pour la plupart issues de nombreuses rédactions parisiennes, du monde de la publicité ou de la communication », selon le journal Libération qui a révélé l’affaire. Les membres de ce groupe ne se contentaient pas d’échanger en privé : ils organisaient aussi des blagues téléphoniques et des « raids » de harcèlement, sur Twitter notamment, et envoyaient des insultes, des railleries et des commentaires dégradants à leurs nombreuses cibles (des femmes en majorité, mais aussi quelques hommes). Cela a duré plusieurs années, au cours desquelles les victimes ont souvent été « contraintes » de quitter les réseaux sociaux, sans parler des conséquences parfois dévastatrices sur leur estime d’elles-mêmes.

Ces faits de harcèlement n’auraient rien « d’exceptionnel ». Suite à ces révélations, des étudiantes de l’école de journalisme de Grenoble ont témoigné de l’existence d’un groupe Facebook privé dans lequel certains de leurs camarades postaient du contenu à caractère sexiste (photos, commentaires dégradants, insultes, etc), visant principalement les femmes de l’école – élèves et professeures.

Des faits similaires ont également été dévoilés au sein des médias Vice et Huffington Post.

Mais le milieu du journalisme n’est pas le seul à être en cause. Ne nous leurrons pas : des « ligues du LOL », il en existe partout – dans les médias, les grandes écoles, les entreprises, la politique, et tous les lieux de pouvoir en général. Elles ne sont que l’expression d’une domination masculine qui entend bien résister à la mixité et à la prise de pouvoir des femmes. Une sorte de « backlash » organisé, qui compte sur la force du groupe pour mieux régner.

Au-delà d’une possible réflexion sur la classe sociale (il y aurait sans doute des choses à dire sur les milieux privilégiés, sur le sentiment de toute-puissance et d’impunité qu’éprouve « l’élite » intellectuelle de la société), cette affaire est surtout l’occasion de réfléchir à la domination masculine et à la façon dont elle s’organise.

À mon sens, l’affaire de la « ligue du LOL » met parfaitement en exergue la façon dont certains hommes utilisent l’oppression en bande organisée pour structurer une solidarité masculine qui leur permet :

  • De renforcer leurs liens et leur sentiment d’appartenance, en se regroupant autour de « valeurs » communes
  • De s’entraider pour gravir les échelons et monter dans la hiérarchie
  • D’exclure tous ceux qui ne leur ressemblent pas, c’est-à-dire qui ne correspondent pas à une masculinité perçue comme représentant le « neutre » et l’universel. Et, ce faisant, de conserver leurs privilèges.

Ce « boys club » permet donc aux hommes de se coopter, se promouvoir, se protéger, et bien sûr de monter dans la hiérarchie – un système particulièrement efficace, puisqu’il ne se fonde ni sur le mérite ni sur les compétences.

Ainsi, la domination masculine est pyramidale. Ce sont des hommes qui se font la courte échelle, s’aident mutuellement à grimper, se recommandent les uns les autres, tissent une toile autour de leurs « adversaires » (les femmes, les gays, les « minorités ») pour mieux les exclure des sphères qu’ils entendent être les seuls à occuper.

Si la forme diffère (sexisme insidieux ou harcèlement, mépris voilé ou hostilité manifeste), le fond reste toujours le même. Le but est de créer et de nourrir un entre soi permettant d’obtenir (et, par la suite, de conserver) des privilèges, d’avancer dans sa carrière, d’infiltrer les sphères de pouvoir, de briguer les postes de direction, mais aussi – et c’est peut-être là sa fonction principale – d’attester de son adhésion aux codes de la masculinité traditionnelle. Et, ce faisant, d’affirmer son appartenance au groupe des dominants. 

L’identité masculine se construit encore et toujours sur l’esprit de corps, qui lui-même se fonde sur la dévalorisation de ce qui est « autre » – c’est à dire de ce qui n’est pas viril.  

Les homos ne sont pas virils, les femmes ne sont pas viriles, les hommes qui ne correspondent pas au modèle classique de la masculinité (conquérante, dure, exclusive, dominatrice, égocentrée) ne sont pas virils. Autant « d’ennemis » à combattre, que ce soit par la moquerie, l’insulte, l’exclusion et/ou le harcèlement.

Cette dynamique de groupe est particulièrement pernicieuse, puisqu’elle suggère qu’on ne peut devenir homme (et pas n’importe lequel : un homme, un vrai) qu’en exerçant une domination sur les autres. C’est cette virilité moutonnière, à la définition étroite et aux conséquences potentiellement destructrices qu’il faut aujourd’hui s’atteler à déconstruire.

On a beaucoup parlé ces derniers temps de masculinité toxique, en se représentant cette dernière comme le fait d’une poignée de ploucs mal éduqués, biberonnés au foot, à la bière, au rap misogyne et à la castagne à la sortie des boites de nuit.  Mais qu’on ne s’y trompe pas : celle-ci infuse aussi les milieux aisés, « intellectuels », éduqués, a priori ouverts d’esprit et sensibilisés aux questions de discriminations. Même si elle est capable de s’exprimer de manière adroite, voire châtiée, elle est basée sur la même idée archaïque : celle d’une supériorité masculine intrinsèque. De fait, elle est décorrélée de l’âge, de la profession et de la classe sociale. Seule son expression change.

La masculinité toxique, loin d’être nécessairement caricaturale, explicite et stéréotypée, avance donc aussi masquée sous les traits d’hommes progressistes, éveillés, voire même pro-féministes. Ne nous leurrons pas. Il en faut peu pour réveiller le sexisme latent, inoculé dès l’enfance. Il en faut peu pour que des hommes « normaux » se transforment en sentinelles médiocres de la domination masculine, le fiel aux lèvres et la volonté d’en découdre avec toutes celles et ceux qui aspirent aux mêmes chances, au même pouvoir, à la même considération qu’eux. Il en faut peu pour que l’effet de groupe, particulièrement fort lorsqu’il s’agit de « prouver » sa virilité, ne réveille les ardeurs misogynes de certains hommes.

*

S’il reste encore des gens pour affirmer que le sexisme n’existe plus, que l’égalité entre les femmes et les hommes est entérinée, cette triste affaire vient montrer tout le chemin qu’il reste à parcourir. Toutes les couches de masculinité purulente qu’il reste à arracher, tout le sexisme crasse qu’il faut encore désamorcer, toute l’éducation qu’il faut encore faire. L’entièreté d’un système à rebâtir.

Quelques jours après les premières révélations, plusieurs licenciements à l’encontre d’anciens membres de cette « ligue » ont déjà été prononcés. Les rédactions ne veulent plus prendre de risques : aujourd’hui, le sexisme, ça fait mauvais genre. Le mouvement #MeToo est bel et bien passé par là. Sans la puissance de cette lame de fond, et sans la prise de conscience collective qui a suivi, il y a fort à parier que cette affaire de harcèlement sexiste aurait été reléguée dans un fond de tiroir entre les onglets « blague potache » et « trucs de mecs immatures » – voire, serait restée tue à jamais.

Mais aujourd’hui, l’espoir est là.

L’espoir d’une société plus inclusive, dans laquelle le pouvoir est équitablement partagé et non plus concentré entre les mains de quelques mâles blancs qui se couvrent les uns les autres pour garder leur pré carré.

L’espoir d’un monde qui voit dans le sexisme, le racisme et l’homophobie, non plus des « blagues de gamin » ou des signes « d’immaturité » sans grande incidence, mais l’expression d’une bêtise crasse. 

L’espoir de pouvoir un jour abolir les codes de la virilité, pour qu’au-delà de l’adhésion contrainte à des normes de genre, il ne reste plus que la liberté d’être qui l’on veut.

L’espoir, aussi, que les rédactions dans lesquelles ces mecs ont proliféré comme des cafards engagent enfin un travail de diversification des profils recrutés et promus. Plus que jamais, nous avons besoin du talent et de la vision des femmes. Plus que jamais, nous avons besoin d’elles dans les postes de direction. Plus que jamais, nous avons besoin de pulvériser ce « boy’s club » qui agit en toute impunité – dans combien de sphères encore ?

L’espoir, enfin, que les milieux « intellectuels » cessent d’être gouvernés par une cohorte grouillante de petits caïds qui n’ont de brillant que leurs fronts apeurés maintenant que les langues se délient.

Maintenant que les femmes parlent.   

Masculinité toxique : quand il faut baiser pour être un homme

Masculinité toxique : quand il faut baiser pour être un homme

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L’attentat de Toronto du 23 avril 2018, au cours duquel un homme conduisant un camion bélier a renversé une vingtaine de personnes, faisant 10 mort-e-s dont 8 femmes, a mis en lumière une communauté dont on aurait préféré ne jamais entendre parler, les « incels » (contraction de « involutary celibate », célibataire involontaire). Le conducteur faisait en effet partie de ces groupes d’hommes qui se réunissent sur des forums virtuels pour discuter de leur célibat, mais aussi et surtout de leur haine des femmes, qu’ils tiennent pour responsables de leur situation.

Ces groupuscules préconisent notamment d’organiser des viols collectifs pour soulager leur frustration, propageant ainsi des idées fausses, dangereuses et pourtant déjà communément acceptées par la société selon lesquelles le viol est une réponse à une pulsion irrépressible ou une insondable frustration sexuelle. Rectification : le viol est un outil de domination, qui répond à une volonté du violeur d’asseoir sa supériorité sur la victime.

A bien des égards, les incels partagent des points communs avec les bien mal nommés « pick up artists », ces hommes qui se réunissent (majoritairement sur Internet) pour apprendre l’art de la drague. Plus que la volonté d’apprendre à séduire, ce qui pourrait être leur dénominateur commun, le dessein de ces groupes d’apprentis « séducteurs » semble être de se réunir entre hommes et de propager leurs idées rigides sur ce qu’est la masculinité. On retrouve au sein de ces groupuscules l’idée rance selon laquelle la société se serait « trop féminisée » et les hommes auraient conséquemment perdu une grande partie de leur puissance. Ainsi, la haine des femmes et la séduction (deux notions semble-t-il opposées) servent à ces hommes de vecteurs de validation virile, seul but réellement recherché dans leurs entreprises respectives.

Depuis quelques temps, le terme de « masculinité toxique » s’impose de plus en plus dans le paysage médiatique, dans le but de déconstruire ces injonctions à la masculinité responsables de bien des maux. Le récent attentat de Toronto est l’occasion (regrettable) de se pencher une fois de plus sur le versant nuisible et mortifère de la masculinité, entendue ici comme construction culturelle, et plus particulièrement sur les injonctions sexuelles qui la composent.

Baiser. Pour être un homme, il faut baiser. C’est d’ailleurs l’une des seules inquiétudes qui est ressortie des débats post-Weinstein, avec des hommes terrifiés non pas à l’idée que tant de femmes subissent des violences sexuelles, mais que l’effondrement du patriarcat leur confisque à jamais la possibilité de séduire, c’est-à-dire baiser.

Et pour baiser, beaucoup, tout le temps, avec des partenaires sans cesse renouvelées (car l’Homme, le vrai, ne saurait se contenter d’une seule femme), il est nécessaire de s’enfermer dans un système où les femmes, en tant qu’objets sexuels, sont à la disposition des hommes et n’ont pas besoin de manifester leur consentement pour être « utilisées » ; où la douleur engendrée par des semaines, des mois ou des années sans baise confine à l’insupportable ; où l’unique dessein des hommes consiste à baiser, baiser et encore baiser, car telle est, semble-t-il, la mission qui leur a été confiée. Mais attention, il ne s’agit pas de coucher avec n’importe qui : ce serait bien trop facile. Les femmes hors des canons de beauté habituels sont ainsi disqualifiées d’office. Les femmes « baisables », pour reprendre leur rhétorique déshumanisante, sont quant à elles disponibles pour le tout-venant, telles d’appétissantes marchandises attendant d’être consommées.

Ces hommes imputent leur malheur à leur insuccès auprès de la gent féminine, d’autant plus vécu comme profondément inique que la société leur a inculqué dès le plus jeune âge que les femmes étaient par nature disponibles. Qu’importe l’âge, la beauté, la condition physique ou la personnalité de l’homme qui les convoite : ces critères, s’ils ont de l’importance dans le sens inverse, n’existent pas pour les femmes qui n’ont pas d’autre choix que d’accepter les avances du premier mâle venu, comme une plante verte « accepte » passivement d’être arrosée.

Les anglophones ont un mot pour qualifier cette attitude typiquement masculine qui consiste à croire que les femmes ne sont pas autre chose que des objets disponibles pour le tout-venant : entitlement. En français, on pourrait grossièrement traduire cette notion par l’expression « croire que tout vous est dû ». L’entitlement masculin appliqué aux relations amoureuses se traduit donc par le comportement d’un homme qui, de manière tout à fait autocentrée, va exiger d’une femme qu’elle lui « donne » du sexe, de l’attention et/ou de l’affection. « J’ai été gentil », « je lui ai payé le resto », « je lui ai fait des compliments », « j’ai appliqué toutes les techniques trouvées dans un obscur Ebook sur la séduction trouvé sur Internet » : les raisons ne manqueront jamais pour que l’homme entitled pense que la chose qu’il désire (du sexe, donc) lui revient de droit. Le fait que la femme sur laquelle il a jeté son dévolu puisse ne pas vouloir de lui, pour quelque raison que ce soit, ne lui traverse même pas l’esprit. Parce que dans notre société sexiste, le postulat est simple : les femmes ne sont pas des êtres humains disposant d’un libre arbitre et de préférences personnelles, mais des objets, des « cibles » résolument passives qu’il revient au mâle viril de conquérir.

Une question se pose alors : comment la société a-t-elle pu fabriquer de tels monstres ?

La réponse n’est malheureusement pas si simple, car le système sexiste dans lequel nous vivons est fait de racines multiples. La publicité, les médias, la pornographie, le cinéma, les jeux vidéo… ces diverses composantes, prises dans leur ensemble, concourent à forger une certaine vision de l’homme et de la femme et des rapports qui les lient entre eux. Ce qu’il faut dénoncer aujourd’hui, c’est un système solidement ancré, composé d’une multitude d’éléments qui peuvent être isolés les uns des autres mais non tenus individuellement pour responsables.

Il en est ainsi de la pop culture, qui infuse nos vies au quotidien pour y déverser son lot de représentations et de tropismes sexistes, ce qui contribue à la normalisation d’une inexorable asymétrie entre femmes et hommes. Romances littéraires gorgées de stéréotypes de genre, films mettant en scène des relations femme-homme largement asymétriques (comment ne pas évoquer ici le très problématique 50 nuances de Grey ?) et légitimant les violences sexuelles, émissions de télé où les femmes sont reléguées au rang de faire-valoir, imagerie porno disponible en deux clics sur Internet… Face à l’abondance de ces messages, nos subconscients n’ont pas d’autre choix que d’intérioriser la différence homme-femme, au travers de laquelle se trouvent légitimés de nombreuses inégalités et clichés de genre.

La perpétuation du fameux mythe de la « misère sexuelle » est également problématique. Si l’envie d’aimer, d’être aimé-e et d’avoir des rapports sexuels est bien évidemment humaine, le sexe n’est pas un droit, ni même un devoir.
Certes, l’existence du marché prostitutionnel et la sexualisation du corps féminin à des fins mercantiles pourrait faire croire aux hommes que le sexe – et donc les femmes – peut s’acheter, comme n’importe quel bien ou service. Mais il n’y a pas plus de misère sexuelle qu’il n’existe de droit inaliénable à baiser, ou de besoin irrépressible de baiser. On peut avoir des orgasmes, même – et surtout ? – sans partenaire. Certes, la frustration sexuelle et/ou amoureuse existent, il n’est pas question ici de le nier. Mais qui ne l’a jamais connue ? Les femmes aussi peuvent en être victimes, et elles ne fomentent pas pour autant des actes terroristes contre ces salopards d’hommes qui refusent de les pénétrer.

Le besoin irrépressible de sexe (dont les femmes seraient miraculeusement préservées – comme c’est étonnant) n’est pas une réalité biologique, mais une construction sociale et culturelle. Ainsi, de la Grèce antique jusqu’au début du 19e siècle, les femmes étaient vues comme des créatures dotées d’irrépressibles besoins sexuels, au contraire des hommes qui représentaient la maîtrise de soi et la pondération. Le stéréotype a fini par se renverser vers les années 1890, pour des raisons quelque peu nébuleuses (voir cet article à ce sujet).

L’idée contemporaine selon laquelle les hommes auraient des « besoins » (notamment celui de se vider régulièrement, comme s’il était possible de mourir d’un trop-plein de sperme) sert surtout d’excuse aux comportements prédatoires, parmi lesquels les agressions sexuelles et les viols. Ce que l’on ne dit pas, c’est que la grande majorité des violeurs ont des rapports sexuels réguliers. Ils ne violent pas parce qu’ils sont acculés par un besoin biologique qui les dépasse, mais parce qu’ils sont mus par la volonté consciente de dominer, d’écraser, d’anéantir leur victime.

Ceci posé, précisons s’il est encore besoin que personne n’est mort-e de n’avoir pas baisé pendant X années ou d’être resté-e vierge jusqu’à 35 ans : de ce fait, le sexe ne peut décemment être comparé à un besoin primaire, au même titre que le besoin de manger ou de boire. En revanche, les hommes sont socialisés pour vouloir du sexe, car le sexe est le moyen par lequel ils doivent prouver leur valeur – donc leur virilité. Le sexe étant entendu comme un rapport sexuel avec pénétration vaginale, Saint-Graal absolu à l’aune duquel se mesure la réussite dudit rapport.

Les injonctions à la masculinité changent au gré de l’Histoire. Aujourd’hui, il s’avère qu’il faut coucher avec des femmes pour être un homme. La virilité telle que prescrite par la société contemporaine est en effet hétérosexuelle, vigoureuse et dominatrice. Elle s’exprime par le biais du corps, et plus précisément par la pénétration vaginale. Comme toutes les normes, celles qui encadrent la virilité sont aléatoires, donc nécessairement absurdes. Pour les hommes, le sexe est donc un moyen, et non une fin en soi. Ils ne désirent pas du sexe pour le plaisir ou le sentiment de liberté que cela peut leur procurer. Ils désirent du sexe parce qu’il s’agit d’un des biais par lesquels ils peuvent, par lesquels ils doivent s’affirmer en tant qu’hommes. Ainsi, désobéir à cette injonction revient à nier la validité de sa propre existence.

L’injonction à baiser, donc. Elle est profondément toxique, et ceci à plusieurs égards : non seulement elle stigmatise les hommes qui ne s’y conforment pas (par contrainte ou par choix), mais elle créé en outre une asymétrie de fait dans les rapports amoureux entre femmes et hommes. L’intériorisation de cette injonction peut en effet conduire les hommes à ne plus considérer leurs partenaires potentielles comme des êtres humains dignes d’intérêt, mais comme des « cibles » de chair qu’il convient d’accrocher à son tableau de chasse. La dimension humaine et émotionnelle des rapports amoureux, qui créé pourtant toute leur richesse et leur complexité, est occultée au profit d’un utilitarisme sinistre, peu apte à procurer de l’épanouissement.

De plus, l’injonction à baiser est un terreau propice aux violences et coercitions sexuelles, dont sont victimes de très nombreuses femmes. Elle infuse les rapports entre femmes et hommes de stéréotypes nocifs et les structure selon une hiérarchie uniquement profitable au sexe masculin. Dans notre configuration actuelle, aux hommes la « conquête » amoureuse (et donc le choix), aux femmes la passivité docile (et donc l’attente). Aux hommes l’injonction à prouver sa virilité au travers d’une succession d’actions gravées dans le marbre de l’inconscient collectif, comme payer l’addition au restaurant, prendre l’initiative du premier baiser ou du premier rapport sexuel, bander fort lors dudit rapport sexuel. Aux femmes de suivre, dans une acceptation tacite, les « règles » édictées par l’homme dans le rapport de séduction ; d’être prises en charge et protégées ; d’être donc passives, inertes, sans maîtrise de leurs désirs. Ces rôles prédéfinis lèsent les femmes tout autant que les hommes, en ce qu’ils et elles se retrouvent enfermé-e-s dans un compartiment étroit dont il est très difficile de s’échapper.

Il découle en somme de cette injonction virile à avoir des rapports sexuels, en filigrane de laquelle se lit l’injonction à dominer (et donc à se comporter comme un homme, un vrai), de nombreux comportements genrés que l’on impute injustement à la biologie : l’infidélité, le désintérêt pour la vie de couple, l’appétit sexuel intarissable, l’incapacité à percevoir les femmes comme des êtres à part entière, etc. Ces codes genrés font des ravages, sur les individus en particulier et sur la façon dont ils appréhendent leurs relations amoureuses en général.

Et si les hommes avaient été socialisés pour croire que le sexe est accessoire, ou du moins sans rapport direct avec leur valeur en tant qu’être humain ? Si les hommes avaient été socialisés pour voir les femmes autrement qu’à travers le prisme corporel et sexuel ? Et si le sexe n’était pas une valeur cardinale de notre société, ni un marché sur lequel les femmes s’offrent languissamment, sans que personne ne se soucie de leur consentement ? Et si nos sociétés n’étaient pas infusées par le sexe, si les injonctions à baiser n’existaient pas, si les corps n’étaient pas des monnaies d’échange, si la sexualité (ou l’absence de) de chacun-e n’appartenait pas à la sphère publique ?
Ces groupuscules existeraient-ils seulement ? La réponse est : probablement pas.

Nous n’avons pas à en vouloir aux hommes qui sont victimes d’un système qui les empêche d’être simplement eux-mêmes. En revanche, nous devons dire non à la culture du viol et aux injonctions genrées, non à cette mouvance sectaire qui semble gagner chaque jour un peu plus de terrain, non à ces hommes endoctrinés, confits dans leur haine d’eux-mêmes et de l’autre, persuadés que l’unique salut de leurs vies misérables viendra d’une pénétration vaginale.

Il paraît inutile de devoir le préciser, mais répétons-le tout de même : les femmes ne sont pas responsables du célibat durable de certains hommes. La violence, bien que non nécessaire, devrait ainsi être retournée contre le système patriarcal, celui-là même qui a donné naissance aux injonctions toxiques dont ces hommes sont victimes. La violence devrait être utilisée pour déconstruire la masculinité. Pourtant, peu d’hommes s’y attellent, tout simplement parce qu’ils regardent dans la mauvaise direction.

Dans un système sexiste, il est en effet si facile de blâmer les femmes.