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Violences faites aux femmes : l’impunité des puissants

 

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L’actrice Adèle Haenel

 

Le 4 novembre dernier, l’actrice Adèle Haenel témoignait dans une vidéo publiée sur le site de Mediapart des abus sexuels qu’elle a subis lorsqu’elle était adolescente, au moment où elle tournait son premier film.

Un témoignage puissant, presque aussitôt salué par la presse, ainsi qu’une partie du milieu du cinéma. « Fer de lance du mouvement Me Too en France », « La naissance d’une héroïne », « Fin de l’omerta dans le cinéma français », « Une icône de la liberté »… Les médias, d’habitude plutôt prompts à faire le silence sur les affaires de violences sexuelles, font preuve d’une solidarité nouvelle avec l’actrice. Quant à son agresseur, Christophe Ruggia, il est rapidement exclu de la Société des réalisateurs de films, laquelle a manifesté « son soutien total » à Adèle Haenel.

Soudain, les médias semblent touchés par une lumineuse épiphanie. Ils se demandent tout excités si le mouvement Me Too, qu’on pensait naïvement enterré, est « ravivé en France ». Ils s’interrogent sur les violences faites aux femmes dans le milieu du cinéma, ébahis par le continent qui s’ouvre devant eux, tel Christophe Colomb découvrant l’Amérique. 

Comme si, en réalité, aucune femme n’avait jamais dénoncé des actes similaires. Comme si le silence paisible qui régnait jusqu’alors était dû au fait que tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, et pas à notre incapacité collective à écouter les femmes victimes de violences.

Reste que ce soutien massif est une (agréable) surprise.

D’habitude, les victimes sont des menteuses. Elles exagèrent. Elles distordent les faits. Elles sont animées des plus vils desseins. Elles veulent la gloire, l’argent, l’attention médiatique. Elles ne dénoncent pas comme il faut : trop tôt, trop tard, avec trop d’incohérences, sur les réseaux sociaux au lieu d’un commissariat de police. Elles parlent trop, elles nous bassinent avec leurs histoires d’agressions, c’est pas bientôt fini tout ça ?

D’habitude, les victimes retrouvent le silence aussi vite qu’elles ont tenté d’en sortir. Les médias les ignorent, le public les méprisent, la justice s’empresse de classer leur plainte sans suite. Une traînée de poudre et puis s’en va. Ainsi, les enquêtes pour viol et agressions sexuelles visant Gérard Depardieu, Luc Besson, Philippe Caubère (pour le milieu du cinéma), Gérald Darmanin, Nicolas Hulot (pour le milieu politique) et tant d’autres ont toutes été classées, « faute de preuves ».

Faute de preuves, ou par complicité désabusée avec des hommes qui représentent un certain pouvoir ?

Je me suis rendu compte que les violences sexuelles, si elles avaient évidemment un lien étroit avec le système patriarcal, avaient moins à voir avec les hommes et les femmes qu’avec le pouvoir.

C’est le pouvoir de la victime qui déterminera si elle sera entendue, et c’est le pouvoir de l’agresseur qui déterminera s’il sera collectivement absous. L’agresseur pouvant justement agresser parce qu’il exerce un pouvoir (hiérarchique, financier, émotionnel…) sur la victime, et les hommes étant généralement les détenteurs du pouvoir, on voit vite ce que ce cercle peut avoir de vicieux.

Mais cette fois-ci, voilà que les rôles s’inversent.

 

Le pouvoir du silence

Qu’est-ce qui a changé ? Pourquoi se range t-on cette fois-ci du côté de la victime (ce qui est, entendons-nous bien, on ne peut plus normal) et pas du côté de l’agresseur ?

Tout simplement : le pouvoir.

Pour la première fois la victime est plus visible, plus forte, plus influente socialement que son agresseur. Personne ne sait qui est Christophe Ruggia, tandis qu’Adèle Haenel est une actrice reconnue.

Son pouvoir est un totem : il lui confère une légitimité. L’actrice le reconnaît d’ailleurs sans problème : [son influence sociale], en l’espèce, « c’est la condition même de la parole ».

Le pouvoir intimide. Le pouvoir fait peur. Le pouvoir tient en respect. Le pouvoir des uns réduit les autres au silence.

Le milieu du cinéma n’a rien d’exceptionnel à cet égard. Il n’a pas le monopole des violences sexuelles. Il n’est probablement pas plus toxique ni plus misogyne que n’importe quel autre milieu. En tant que lieu où le pouvoir achète l’impunité, où l’influence génère le silence, où ceux qui dominent n’achètent pas seulement le silence des autres, mais aussi la peur, l’omission, la réticence et la résignation, il est en réalité d’une banalité confondante.

C’est comme ça : les individus se sont toujours rangés du côté du pouvoir. La nature pusillanime de l’être humain est ainsi faite que nous ne voulons rien avoir à faire avec les perdant.es, par crainte qu’ils ne nous contaminent, ou que notre solidarité ne nous désignent comme l’un.e des leurs.

De fait, l’omerta sur les violences faites aux femmes (et sur les violences du pouvoir en général) n’est pas spécifique à un milieu professionnel.

Au moment même où j’écris ces lignes, des milliers de salopards dans des milliers de structures différentes sont probablement en train d’exercer leur domination sur des personnes qu’ils savent incapables de répliquer, puisque dépourvues de pouvoir. C’est à dire dépourvues de parole. Dépourvues de légitimité. Dépourvues de valeur.

Ils le font parce qu’ils le peuvent. Ils le font parce qu’ils savent que leur pouvoir les immunise contre l’indignation d’abord, et la justice ensuite.

Mais qui sait comment aurait réagi l’opinion publique si l’agresseur d’Adèle Haenel avait été plus influent, plus puissant, plus connu que Christophe Ruggia ? Qui sait comment aurait réagi l’opinion publique si l’agresseur d’Adèle Haenel avait été… Roman Polanski ?

 

L’art et la violence

Dans le même temps, Roman Polanski sortait en effet son nouveau film, J’accuse. C’est à cette occasion que la photographe Valentine Monnier a décidé de dénoncer les violences dont elle a été victime de la part du réalisateur : elle l’accuse de l’avoir frappée et violée dans son chalet suisse, en 1975, alors qu’elle avait 18 ans. Des faits malheureusement prescrits par la loi. 

Cette accusation vient s’ajouter à une liste déjà longue (au moins six femmes accusent Polanski de viols et agressions sexuelles – la plus jeune avait 10 ans au moment des faits). Et à une condamnation effective aux États-Unis, en 1977, pour avoir drogué et violé une mineure de 13 ans, à la suite de laquelle le réalisateur a fui vers la France.

Disons-le clairement : Polanski est un pédocriminel qui n’a jamais répondu de ses actes. Pourtant, l’indignation reste tiède, et peine à dépasser le cercle féministe militant. Certes, la promotion de son film a été annulée. Mais le réalisateur peut toujours compter sur de nombreux soutiens – aucune personnalité ne l’a, du reste, publiquement désavoué. Par ailleurs, J’accuse a réalisé plus de 500 000 entrées en une semaine, soit un excellent démarrage.

Polanski a aujourd’hui 86 ans. Quelle que soit l’issue de cette affaire, il aura vécu son existence dans l’impunité la plus totale.

Car Polanski est puissant. Polanski a beaucoup plus de pouvoir – et, surtout, de visibilité – que ses victimes. Il n’a pas seulement le pouvoir de faire disparaître ses actes ignominieux derrière son statut d’artiste : il a aussi le pouvoir de s’entourer de courtisan.e.s qui, telle une chambre d’écho, clament à l’envi son innocence.

Dans son dernier essai « The mother of all questions », l’écrivaine américaine Rebecca Solnit (à qui l’on doit l’invention du terme « mansplaining ») écrit de très belles pages sur le silence. Celui auquel on condamne les victimes, et celui qui nourrit l’impunité des agresseurs.

« Silence is violence », écrit-elle, et tout semble contenu dans cette simple phrase. Le silence est la violence car le silence est la complicité, l’assentiment, la connivence, la solidarité de fait, l’acceptation tacite de ce qui ne devrait pas être acceptable. Il est aussi, pour les victimes, l’impossibilité de raconter leur histoire et de demander réparation pour les blessures qu’on leur a infligées. Il est négation de ce qui est arrivé et, par extension, négation de la personne à qui c’est arrivé.

 

Une révolte à géométrie variable

Ce que nous apprend les « affaires » Adèle Haenel et Roman Polanski, c’est que le facteur qui détermine si l’on vous écoutera (que vous soyez une victime ou un agresseur), c’est le pouvoir.

La parole d’Adèle Haenel n’aurait probablement pas eu un tel retentissement si cette dernière avait été une actrice de seconde zone. Opportunisme ! Elle veut de l’argent ! Elle cherche à se faire connaître ! se serait-on empressés de crier. D’autres actrices, moins connues, moins respectées, moins légitimes, ont déjà tenté de dénoncer les violences sexuelles dont elles avaient été victimes : mais elles se sont cassé les dents sur le mur du silence. Il n’y a pas de solidarité possible avec les personnes qui ne viennent de nulle part.

De même, il y a fort à parier que le cas Roman Polanski susciterait beaucoup moins la complaisance s’il n’était qu’un citoyen lambda, dépourvu de ces armes justificatrices que sont le talent et la renommée. 

En réalité, notre indignation est comme la météo en ce mois de novembre : étonnamment variable. Nous ne nous scandalisons des violences sexuelles que lorsque celles-ci sont perpétrées par des agresseurs qui ne comptent pas, n’ont pas de pouvoir, pas d’argent, pas de « circonstance atténuante ». Qui correspondent à l’archétype de l’agresseur tel que nous l’avons toujours conçu, un homme peu éduqué, socialement inapte, qui porte sa misère sur lui comme un étendard.

Personne ne s’opposera au fait que le viol et la pédocriminalité sont des crimes graves, très graves, abjects et répugnants. Mais ils le sont un petit peu moins lorsque l’agresseur est riche et célèbre. Lorsqu’il est un artiste talentueux, qu’il fait des films intelligents, des tableaux somptueux, des chansons d’une grande beauté, des livres passionnants. C’est un artiste torturé, dit-on alors. C’était il y a longtemps. C’était une autre époque – comme s’il y avait des époques « acceptables » pour droguer et sodomiser des gamines de 13 ans. Et puis merde, elle faisait beaucoup plus que son âge ! Argument imparable. Elle faisait plus que son âge, elle avait l’air majeure, il avait donc le droit de la violer.

Puis revient l’éternel débat sur la séparation entre l’homme et l’artiste. Peut-on lire, écouter, regarder avec plaisir les œuvres d’un criminel ? Peut-on admirer l’art d’un être qui, dans sa vie privée, commet les pires horreurs ? (Je crois qu’il est possible de le faire, mais en ayant pleinement conscience de l’ambivalence de son geste. En ne laissant pas le plaisir que l’on retire de la consommation d’une œuvre engendrer une quelconque sympathie pour l’être humain qui l’a créée. Et surtout, sans se chercher des excuses. Reste que, selon moi, la honte devrait surtout peser sur les instances qui facilitent la création de ces œuvres, en les subventionnant par exemple).

On peut concéder le fait que Polanski a fait de bons films. On peut reconnaître le fait que certaines chansons de Noir Désir sont magnifiques. Mais cela ne doit pas occulter les circonstances qui entourent la création de ces œuvres. Cela ne doit pas excuser. Cela ne doit pas nous rendre complices. Cela ne doit pas absoudre l’artiste – qui ne mène pas une existence séparée de l’homme – des crimes qu’il a commis. L’art n’est pas un expédient. Et la célébrité ne devrait en aucun cas être un passe-droit.

Nous ne pouvons plus accepter que le seul facteur qui détermine si une victime de violences sera entendue, c’est son pouvoir.

Arrêtons d’être complices. Arrêtons de nourrir le silence. Arrêtons de choisir nos victimes. Toutes méritent d’être écoutées, entendues, soutenues. Arrêtons de choisir nos agresseurs, aussi. Le talent, la richesse, la carrière, la respectabilité sociale, le temps qui passe, rien ne doit excuser l’inexcusable.

Et surtout, arrêtons de nous trouver des excuses. Arrêtons cette complaisance qui ne profite qu’aux puissants et à leur sentiment d’impunité. Arrêtons de dissocier le statut social de l’agresseur de ses méfaits. Arrêtons-en avec ces semi-indignations hésitantes et versatiles, comme si les violences pouvaient, dans certains cas limitatifs, être admissibles.

Il ne peut pas y avoir deux poids, deux mesures en matière de violences faites aux femmes.

Il faut briser ce putain de silence.

 

PS : Je me permets, pour finir, de faire un parallèle avec une « affaire » récente.

Le 20 novembre dernier, Solène Mauget, épouse du maire de Cabourg, a été condamnée en appel pour « violences volontaires », suite à la plainte qu’elle avait déposée contre son mari après que celui-ci l’ait frappée en pleine rue. 

Le tribunal de grande instance de Caen l’a condamnée à 1500 euros d’amende, dont 1000 euros avec sursis et 500 euros de dommages et intérêts pour préjudice moral. En première instance, son mari avait écopé de trois mois de prison avec sursis, sans aucune peine d’inéligibilité. Il exerce toujours ses fonctions de maire.

Les hommes violents sont-ils protégés par leur pouvoir ?

La justice se montre t-elle complice des puissants ?

Je vous laisse en juger par vous-mêmes.

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L’amour et la violence

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Illustration : Julia Geiser ©

À l’heure où j’écris ces lignes, en France, depuis le début de l’année, 75 femmes ont péri sous les coups de leur conjoint ou ex-conjoint.
Terrible décompte, qui marque le paroxysme d’une domination masculine à l’œuvre jusque dans les relations amoureuses.

La partie immergée de l’iceberg, ce sont ces centaines de milliers de femmes qui subissent, chaque année, des violences conjugales (en 2017, 219 000 femmes majeures ont déclaré avoir été victimes de violences physiques et/ou sexuelles par leur conjoint ou ex-conjoint sur une année).

En Île de France, 88% des victimes de violences commises par le partenaire enregistrées par les services de police sont des femmes ; 96% des personnes condamnées pour des faits de violences (de toute nature) entre partenaires sont des hommes.

Une femme sur huit est victime de violences psychologiques dans son couple (INSEE).

Les femmes sont ainsi plus exposées que les hommes au risque d’être l’objet de violences psychologiques. Elles sont aussi plus souvent victimes de violences physiques ou sexuelles, ces violences s’accompagnant plus fréquemment d’atteintes psychologiques ou d’agressions verbales.

Au-delà de ces froides statistiques, nous avons toutes et tous dans notre entourage des femmes malmenées (physiquement ou psychologiquement) par leur partenaire, et qui pourtant restent obstinément enfermées dans cette boucle de l’enfer. Nous connaissons toutes et tous cette femme qui ne tombe que sur des « connards » et enchaîne les relations toxiques ; cette femme qui souffre de dépendance affective, et préférera toujours être mal accompagnée plutôt que seule. Nous avons toutes et tous eu au moins une amie dont le partenaire contrôlait la tenue, les sorties, les loisirs, les horaires ; dont la laide jalousie passait pour une « preuve d’amour » ; dont les remarques froides et humiliantes ont laissé des traces profondes. Nous avons toutes et tous en tête ce stéréotype de la « femme blessée », qui n’a pas d’autre choix, croit-on, que d’accepter son sort avec fatalité.

Et parfois, cette femme, c’est nous.

*

Je ne suis pas une parfaite féministe – de toute façon, une telle chose n’existe pas. Ainsi, je l’avoue, je me pose souvent cette question : mais pourquoi tant de femmes sont-elles victimes de violences conjugales (violences psychologiques incluses) ? Pourquoi tant de femmes se retrouvent-elles sous l’emprise d’un conjoint qui les contrôle ou les maltraite ? Pourquoi, comble du pire, font-elles même parfois des enfants avec ?

Je ne me demande pas pourquoi les femmes restent – ça, je le sais. Je connais le phénomène d’emprise, la difficulté de partir quand on est dépendante financièrement et/ou quand on a des enfants, le danger qu’accompagne la fuite (la rupture étant l’un des principaux facteurs déclenchants du féminicide). Non : je me demande pourquoi elles acceptent, dès le départ, d’entrer dans ce type de relation.

Si le féminisme part du postulat que les femmes ne sont pas par nature plus faibles, plus timorées ni plus « soumises » que les hommes, alors il doit s’interroger sur la manière dont cette faiblesse se construit, sur la manière dont elle créé une porosité à la violence masculine, et surtout : sur la façon dont les femmes peuvent y échapper.
Car les chiffres des violences conjugales ne procèdent pas d’un malheureux hasard, ni d’une triste fatalité.

A la source, se trouvent la masculinité toxique mais aussi la féminité traditionnelle, cette construction sociale qui prépare et asservit les femmes à un destin prétendument inéluctable. Ce que nous avons fait du genre masculin est un problème, mais il n’est pas le seul. La construction du féminin, entre insatisfaction de soi, vulnérabilité et recherche permanente de protection, en est un autre.

Et ce que nous avons créé, nous pouvons maintenant le défaire.

 

La violence, une expression de la domination masculine

Les violences conjugales (1) sont un continuum. Elles ne commencent ni ne finissent pas toutes par des coups, des cris, du sang. Il faut avant tout les voir comme une échelle, une sorte de verre gradué qui commence avec la violence psychologique et/ou verbale.

Mais qu’est-ce que la violence psychologique ? Nous en avons souvent une image distordue, « fantasmée », alors même qu’elle possède de nombreux visages. Certaines manifestations peuvent à ce titre paraître anodines, parce qu’elles sont banalisées, voire romantisées par la société : par exemple, la jalousie, le contrôle de l’autre, le paternalisme ou la possessivité. Pourtant, elles s’inscrivent pleinement dans le cadre de la domination masculine – dont elles sont d’ailleurs l’un des symptômes. Ainsi, certains hommes commettent des violences parce qu’ils considèrent que les femmes (leurs femmes) sont des choses, qui peuvent à ce titre être contrôlées, muselées et mises sous tutelle.

Dévaloriser l’autre, le critiquer, l’humilier, lui imposer des contraintes (ne sors pas après telle heure, ne porte pas tel vêtement, n’achète pas tel objet, arrête de voir cette amie, ne parle pas aux hommes…), le tirer vers le bas, lui parler mal voire l’insulter, lui faire du chantage, outrepasser son consentement, contrôler ses allées et venues, ses conversations, son téléphone, son compte en banque, son historique Internet… constituent des violences psychologiques. Bien évidemment, un reproche ou un mot plus haut que l’autre ne constituent pas en tant que tels des violences. C’est la récurrence de la situation, notamment, qui permet de les qualifier.

Lisez cet article éclairant sur les cyberviolences, que l’on connaît finalement mal.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que la violence psychologique procède du même mécanisme que la violence physique : toutes deux composent les facettes d’une même pièce. Même si la première ne débouche pas nécessairement sur la seconde, elles sont interdépendantes.

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Cartographie des comportements violents dans le couple

 

*

Constat terrible, mais réel : les femmes sont conditionnées à tolérer la violence masculine. Par exemple, les romances auxquelles nous sommes biberonnées depuis le plus jeune âge nous donnent souvent à fantasmer sur des comportements problématiques, comme le contrôle et la possessivité – deux éléments qui n’ont rien à faire dans une relation saine. De Twilight à 50 nuances de Grey en passant par After, les romances pour adolescentes et jeunes adultes sont la plupart du temps coulées sur le même modèle hétéro-patriarcal, avec un héros « viril » qui domine de manière décomplexée sa partenaire, et une jeune femme naïve et inexpérimentée qui se soumet entièrement à lui – tout en étant censée aimer ça.

Ou comment notre environnement façonne des fantasmes et des désirs qui, sur le long terme, peuvent s’avérer dangereux.

(1) Les violences conjugales sont protéiformes : elles ne sont pas seulement physiques mais peuvent aussi être verbales, sexuelles, psychologiques, économiques… (voir tableau plus bas)

 

Victime, nom féminin

On rappelle souvent les chiffres des féminicides ou les statistiques des violences conjugales sans vraiment se préoccuper du cadre dans lesquelles elles s’exercent. Pourtant, les violences faites aux femmes sont indissociables du système patriarcal : elles n’existent que parce que la domination masculine a encore cours.

Depuis quelques années, nous remettons de plus en plus en cause la masculinité toxique et ses fruits pourris. C’est une excellente chose – et une première étape. Mais nous ne devons pas seulement éduquer les hommes. Nous devons aussi donner du pouvoir aux femmes.

J’entre maintenant sur un terrain miné. Le sujet est délicat, voire tabou. Et pourtant : impossible de dissocier le pouvoir exercé par les hommes sur les femmes de la soumission de celles-ci. Les hommes ne peuvent dominer que parce que les femmes acceptent, de manière tacite, d’être dominées. Et c’est particulièrement vrai dans le cadre du couple, lieu « sanctuarisé » s’il en est. 

Le but n’est évidemment pas de dire que de nombreuses femmes sont violentées parce qu’elles l’ont bien cherché ou parce qu’elles l’ont voulu. Il n’y a qu’un seul coupable, et ce sera TOUJOURS l’agresseur. Néanmoins, beaucoup trop de femmes « acceptent » encore d’être dominées au nom de l’amour. Comme s’il s’agissait d’une fatalité inhérente à leur condition de femme, une sorte d’héritage immatériel venu du fond des siècles. Subir. Se persuader que c’est « normal ». C’est comme ça. On finit par s’y habituer.

Les femmes n’entrent pas dans des relations abusives de manière consciente, parce qu’elles aiment être brimées, qu’elles sont naturellement soumises ou un peu maso sur les bords. Elles ne se disent pas : « chouette ! encore un sombre connard » lorsqu’elles se mettent en couple avec un homme toxique. Tout cela s’opère de manière inconsciente, parce que la société les a éduquées à avoir un seuil de tolérance particulièrement haut et un niveau d’exigence corollairement bas. À voir dans des comportements abusifs de l’amour. À être dépendante des autres – particulièrement des hommes. À se détester en silence. À ne pas pouvoir se suffire à elles-mêmes (la dépendance émotionnelle des femmes est une manne formidable pour le patriarcat). Et, par-dessous-tout, à considérer le célibat comme la pire des humiliations – tout, plutôt que d’être seule.

Et cela donne pléthore d’articles dans les magazines féminins (du style : « Pourquoi vous ne tombez que sur des connards » ou, version plus poétique, « Comment être enfin heureuse en amour »), faisant ainsi passer un problème politique pour une simple problématique individuelle.

 

Redonner du pouvoir

Nous ne saurions évoquer le système patriarcal (et ses conséquences) sans pointer du doigt l’une des branches sur lesquels il est assis : la dévalorisation du féminin.

À ce titre, la confiance en soi est un sujet politique pour les femmes.

Jusqu’à il y a peu, je levais les yeux au ciel lorsque j’entendais dire qu’il est « difficile d’avoir confiance en soi quand on est une femme ». Victimisation inutile, me disais-je. Je ne voyais pas le rapport. Et puis j’ai fini par comprendre. Quand l’élément féminin est dévalorisé par la société, quand les femmes sont sommées dès le plus jeune âge d’être belles, douces, minces, parfaites, quand leur physique est régulièrement scruté, quand elles reçoivent des remarques sexistes, quand leurs décisions sont remises en cause, leurs trajectoires strictement codifiées (quoi ? à 35 ans, tu n’es toujours pas mariée ?) ou leurs accomplissements dévalués (tu as obtenu une promotion ? c’est bien ma chérie, mais quand est-ce que tu fais un enfant ?), la confiance en soi peut être difficile à acquérir.

Dévalorisées par la société, les femmes finissent alors, par un effet miroir, à se dévaloriser elles-mêmes. À penser qu’elles ne sont pas assez, qu’elles ont peu de mérite, qu’elles ne doivent pas trop en demander. C’est dans cette vulnérabilité construite de toutes pièces que se trouve la faille.

Ne pas s’aimer est un risque. Il y a, j’en suis convaincue, une forte corrélation entre l’estime que l’on se porte et la qualité de nos relations amoureuses.

Le début de ma vie amoureuse fut à ce titre largement insatisfaisant : aucun abus (on en viendrait presque à se trouver chanceuse pour ça), mais une constellation de mini-relations ayant l’intérêt et la saveur d’un cornet de frites molles. Mes besoins, mes envies n’étaient pas respectées – par les autres, certes, mais avant tout par moi-même. J’étais cette fille qui tapait « comment faire tomber amoureux un homme » dans Google et prenait de bon cœur les miettes qu’un type médiocre consentait à lui offrir.
Est-ce un hasard si, à l’époque, encore conditionnée par les injonctions à la féminité traditionnelle, je manquais de confiance en moi ?

Je suis convaincue que non.

 

Amour, genre et violences

Par peur de culpabiliser les victimes, nous détournons le regard.

Nous le dirigeons uniquement vers les hommes – et c’est une nécessité puisqu’ils représentent l’immense majorité des auteurs de violence, mais ce n’est pas suffisant. La lutte restera vaine si nous ne donnons pas du pouvoir aux femmes ; si nous ne leur fournissons pas les outils pour s’émanciper. Si nous ne nous saisissons pas des attendus de la féminité traditionnelle, si nous ne concédons pas qu’ils puissent représenter un danger.

La masculinité et la féminité en tant que constructions sociales agissent comme des vases communicants. Nous apprenons aux hommes à être des agresseurs, et aux femmes à se faire proies. C’est dans cette « dualité » socialement construite que les genres se nourrissent l’un de l’autre. Et c’est pour cette raison que nous devons sortir de la rhétorique fataliste, qui sous-entend que nous sommes dépourvu.es de toute marge de manœuvre, pour nous intéresser à la façon dont nous devons enfin armer les femmes. De savoir ; de confiance ; de connaissances ; de pouvoir.

Car nous n’expliquons pas aux femmes ce qu’est une histoire d’amour « normale », c’est à dire saine et équilibrée.

Nous ne leur apprenons pas à repérer les signaux d’alarme dans une relation amoureuse. Nous les gavons dès la naissance d’une vision sexiste et distordue de l’amour hétérosexuel, censé justifier les pires comportements.

La complaisance de la société envers les hommes dominateurs et violents joue également un rôle : de manière collective, nous finissons par considérer des situations abusives comme des « histoires de couple » ou de banals conflits conjugaux. Ignorant les mécanismes systémiques – et réversibles – qu’il y a derrière.

Maintenir les femmes dans l’exaltation d’une féminité obéissante, désarmée, dépendante, dans cette vulnérabilité construite de toutes pièces, et dans l’ignorance de ce qu’est l’amour et le respect, permet la pérennisation de ces violences.

 

*

Que faire maintenant ?

Nous devons éduquer les femmes à prendre confiance et à trouver le pouvoir en elles, à repérer les « red flags » (drapeaux rouges, en anglais) qui annoncent une relation toxique, et à exiger le respect et le bonheur qu’elles méritent. Une relation amoureuse bascule très rarement dans la violence d’un seul coup, comme on actionnerait un interrupteur. Les signes « avant-coureurs » sont connus : apprenons aux femmes à les repérer. Et à les refuser.

Les normes sociales qui enferment les femmes dans des trajectoires rigides doivent également être remises en cause : cessons de faire du couple hétérosexuel l’aboutissement suprême, arrêtons d’abreuver les filles de contes de fées puis de romances toxiques, cessons de voir les femmes comme de futures épouses en puissance pour les considérer enfin comme des êtres à part entière, cessons de glorifier les relations amoureuses et le mariage, cessons d’en faire les indispensables jalons de toute vie de femme réussie. N’oublions pas que le couple ne met pas les femmes à l’abri : en fait, c’est même le contraire. Statistiquement, les femmes sont plus en danger dans leur propre foyer que partout ailleurs.

À ce titre, l’entourage a un rôle important à jouer : trop de proches des victimes les culpabilisent encore, les enjoignent à se montrer « plus conciliantes » et « moins exigeantes » lorsqu’elles rapportent des abus, balaient le problème en proposant des solutions stériles (« allez voir un psy », « essaye de rallumer la flamme avec de la lingerie sexy », « prenez du temps à deux »…), voire se montrent complaisants à l’égard des hommes violents.

Souvenons-nous enfin qu’il n’y a pas de déterminisme : la violence et la volonté de dominer ne sont pas intrinsèques aux hommes, tout comme la soumission n’est pas inhérente aux femmes. Nous ne faisons que reproduire des modèles genrés, fruits d’un conditionnement vieux de plusieurs milliers d’années.

Enfermer les femmes dans un rôle de victime « par essence » (impuissante, inerte, dépourvue de libre arbitre), comme le font de nombreux mouvements féministes, ne résoudra jamais rien – nous jouons cette partition depuis des années, et les chiffres des violences, tout comme ceux des féminicides, ne baissent pas. Les femmes ne tombent pas dans le piège des violences conjugales comme on tomberait dans un trou, sans préambule, sans conditionnement préalable, au gré d’un hasard inéluctable.

Éduquons donc les hommes à ne pas dominer, et les femmes à n’accepter aucun abus.

C’est certainement dans cette recherche d’un équilibre nouveau, que se niche l’un des combats contre les violences conjugales.

 

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Anatomie de la victime

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Précision liminaire : le mot « victimes » dans l’article fait référence aux femmes, celles-ci représentant la grande majorité des victimes de violences sexuelles. 
Cependant, il convient de noter que les hommes victimes de violences sexuelles, bien que plus rares, peinent également à être pris au sérieux lorsqu’ils dénoncent de tels faits. En cause, l’idée répandue selon laquelle un homme, de par sa force et son caractère (supposément) dominant, ne peut pas être une victime.

 

Présumée coupable

Dans notre société patriarcale, il est une constante : lorsqu’une femme est victime de violences sexuelles, sa parole est désavouée, délégitimée, quand elle n’est pas tout simplement passée sous silence. Ce déni individuel et collectif est devenu un réflexe primitif, un bouclier que l’on dégaine à chaque tentative d’avancée féministe. La négation du vécu des victimes est peut-être l’un des tropismes sexistes les plus archaïques, et les plus tenaces.

L’affaire Weinstein, elle-même déclencheur du mouvement « Me Too », n’aura servi à rien de ce point de vue – en France, du moins. Le pays de la « séduction » et des « gauloiseries » (euphémismes sexy pour désigner des comportements prédatoires), toujours à la traîne en matière de féminisme, n’aura pas profité de cette triste occasion pour remettre en question sa vieille culture patriarcale, et s’interroger sur les actions à mettre en œuvre pour que les femmes n’aient plus besoin de balancer leurs porcs.

Alors qu’une plainte pour viol et agression sexuelle a été déposée le 27 août dernier contre Gérard Depardieu (la victime serait une jeune actrice de 22 ans), l’agent de « stars » Dominique Besnehard s’est récemment fendu d’un coup de gueule sur Facebook : « Et cela continue. Maintenant c’est Gerard Depardieu qui est accusé de tentative de viol. À quel moment ces apprenties comédiennes arrivistes vont-elles cesser de proférer des accusations pour se faire connaître ? »

Quand on cessera de les agresser, probablement ?

Bon.
Si l’envie se fait forte de distribuer quelques coups de pied au cul, posons-nous tout de même un instant pour analyser la façon dont le système patriarcal défend les agresseurs, tout en condamnant les victimes au silence.

Ainsi, on constate que la rhétorique utilisée par Besnehard suit un schéma tristement classique de délégitimation de la victime :

1) Tout d’abord, on prend la défense de l’agresseur présumé en arguant qu’il serait incapable de tels agissements : « C’est un excellent père de famille », « C’est un citoyen modèle », « Il ne ferait pas de mal à une mouche », « Je le connais, c’est quelqu’un de bien »… Parfois, c’est la vie professionnelle irréprochable ou le talent dudit agresseur qui sont convoqués à titre de justifications, comme si ces éléments pouvaient de facto excuser des comportements délictueux et/ou criminels.

2) Lorsque la réputation de l’agresseur présumé est enfin « lavée », on passe à la seconde étape : le dénigrement de la victime. Il faut faire croire que l’acte qu’elle a subi n’existe que dans son imagination, ou a minima qu’elle exagère grandement les faits. Lorsque ce ne sont pas son passé ou ses comportements sexuels qui sont évoqués (« c’est une allumeuse », « elle couche avec tout ce qui bouge »), on invoque sa cupidité, son ambition, son désir acharné de « se faire connaître ». Comme si une plainte pour viol constituait une autoroute certaine pour la gloire, la richesse et le succès.

3) Une fois l’agresseur présumé mis hors de cause par le biais d’arguments plus ou moins solides et la victime roulée dans la boue, vient la dernière étape : l’étouffement de l’affaire. Les médias, après s’être fait l’écho de la parole de la défense, ont un dernier rôle à jouer pour faire sombrer l’affaire dans les limbes de l’oubli. C’est bien simple : il suffit de ne plus en parler. Surtout pas d’articles pour documenter la suite de l’affaire, ni d’allusions qui pourraient plomber l’agresseur présumé. Silence. Le rideau finit par tomber.

Mélangez le tout, secouez vigoureusement et vous obtenez un agresseur lavé de ses potentiels péchés, et une victime présumée coupable.

Et l’on continue à nous prédire la fin du monde lorsque surgissent des accusations de violences sexuelles.
Faisons le compte : combien d’hommes ont-ils été obligés de fuir le pays après le mouvement Me Too, poursuivis par des hordes de furies prêtes à leur arracher les couilles ? Combien d’avions remplis d’hommes injustement accusés, le souffle court et les joues brûlées par l’humiliation, ont-ils dû être affrétés pour mettre à l’abri les malheureux susmentionnés ? Questions inutiles, bien entendu – je ne fais que m’amuser, parce qu’il vaut mieux en rire. Et dans l’hypothèse hautement improbable où nous aurions assisté à de tels scénarios : n’est-il pas logique d’être sanctionné après avoir commis un acte moralement et légalement répréhensible ? Crie-t-on au scandale lorsque l’auteur d’un crime est dénoncé et éventuellement condamné par la justice ? S’insurge-t-on du fait que sa vie risque d’être gâchée, éprouvons-nous du ressentiment à l’égard de la victime, ? Non – nous nous contentons plus probablement de penser qu’il a eu ce qu’il méritait. Alors, pourquoi sommes-nous incapables d’appliquer le même raisonnement face aux auteurs de violences sexuelles ?

Il est d’ailleurs hilarant de constater que les opposants au « tribunal populaire » de Balance ton porc deviennent également tout rouges et tout fâchés lorsque les victimes utilisent les moyens légaux (une plainte, dans l’espoir d’accéder à la suite logique : un procès équitable) pour dénoncer les violences subies. En réalité, ces personnes ne souhaitent qu’une chose : que les femmes se taisent. Femmes agressées, violées, flouées, bafouées : qu’importe, tant que règne le silence, et que les hommes puissent continuer à abuser de leur pouvoir.

Ne nous leurrons pas. Les hommes qui s’insurgent du fait que leurs amis puissent être visés par des accusations de violences sexuelles ne font pas seulement preuve d’un basique réflexe de solidarité masculine. Ils pleurent également la (possible) fin de leurs privilèges, à la façon de ces enfants gâtés que l’on prive de dessert. Ils sont gênés par l’égalité qu’ils voient arriver comme une menace, déboussolés après avoir entendu que le pouvoir, la violence, la coercition sexuelle ne sont pas des prérogatives dont ils peuvent bénéficier en toute impunité. C’est qu’ils ont bâti leur identité sur le pouvoir qu’ils détiennent sur les femmes. On s’y habitue vite, à tout cela. On se sent fort, puissant, ça fait tourner les têtes l’illusion de la domination, ça fait jouir la peur dans les yeux de l’autre. Qu’on essaie de leur retirer cette satisfaction, et c’est toute leur virilité qu’on arrache. On les laisse exsangues, sans identité propre. C’est stupidement fragile, un homme qui se veut puissant.

Les victimes de violences sexuelles dérangent, bien plus que les hommes qui les commettent. Elles sont des « mauvaises » victimes, car elles mettent le doigt sur les déficiences de notre société – les dynamiques de pouvoir inégalitaires, le sexisme, la culture du viol. Pire encore, elles sont des traîtres, puisqu’elles se désolidarisent publiquement du système patriarcal.

En outre, par leur nature même, les violences sexuelles constituent une catégorie « à part » dans le répertoire des délits et des crimes. En effet, nous sommes conditionné-e-s à voir le sexe (contraint ou consenti) comme une souillure pour les femmes. Une idée qui trouve ses racines dans les grandes religions monothéistes, et infuse encore aujourd’hui notre société. Ainsi, lorsqu’une femme a des relations sexuelles, elle est considérée comme « sale », avilie, méprisable – quand bien même ces relations auraient été forcées. Son corps n’est plus un temple sacré ; il est contaminé par la honte et le déshonneur. C’est une « femme de petite vertu », une « salope », « une pute », une « tentatrice » : autant de termes péjoratifs qui visent à frapper du sceau de la honte la sexualité féminine, tout en déresponsabilisant les hommes. Notre héritage patriarcal biaise le regard que l’on porte sur les victimes de violences sexuelles, et explique – mais ne justifie pas – l’attitude que nous adoptons à leur égard, mélange de défiance, de rejet et de désapprobation.

Si la parole des victimes de violences sexuelles dérange autant, c’est donc parce qu’elle brise un silence opportun. Elle vient dire que les femmes n’appartiennent pas aux hommes. Elle vient dire que les hommes n’ont aucun droit sur le corps des femmes. Elle vient dire que les hommes ne peuvent pas coucher avec les femmes sans leur consentement exprès. Elle vient dire que les femmes sont libres de dire non. Elle vient dire que le corps des femmes n’est pas une monnaie d’échange. Ce qui devrait nous offenser, c’est qu’en 2018, cette parole n’est toujours pas audible.

 

La vérité sur les violences sexuelles

Qu’on ne s’y trompe pas : la menace ne vient pas des femmes, mais bien des agresseurs. Si hystérie collective il y a, elle est plutôt à chercher du côté des tenants d’un ordre ancien, ceux qui s’acharnent à protéger les agresseurs et paniquent à la simple évocation d’une société plus égalitaire.
Le féminisme n’est un danger que pour les hommes qui ont des choses à se reprocher. Aux autres, il n’arrivera rien – sinon la promesse d’un monde apaisé et de relations plus épanouies entre les deux sexes. Mais nous en sommes encore loin.
Combien de vies masculines ont-elles été « gâchées » par des accusations de viols (réelles ou imaginaires), et combien de vies féminines ont-elles été détruites par des viols effectivement subis ? Question annexe : peut-on légitimement se plaindre des conséquences d’un acte que l’on a commis en toute clairvoyance ?

Le mythe de l’homme injustement traîné dans la boue a vécu. La réalité, c’est que c’est rarement l’agresseur (présumé ou reconnu comme tel par une décision de justice) qui trinque dans ce genre d’affaires. En revanche, la dénonciation de violences a toujours un coût – a minima émotionnel – pour la victime. Insultes, menaces, pressions, défiance collective, isolement social, intimidations, questions intrusives lors du dépôt de plainte ou du procès… Ironiquement, par une inversion de la culpabilité dont le patriarcat a le secret, c’est la victime qui paye le prix de l’acte qu’elle a subi. En plus du traumatisme engendré par les violences en elles-mêmes (voir post-scriptum), il lui faut également faire face à la réprobation du corps social. Elle subit donc une double peine.

A toutes fins utiles, rappelons quelques chiffres :

Une victime de viol ou de tentative de viol sur dix dépose plainte (selon l’enquête « Cadre de vie et sécurité » de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales, qui étudie la période entre 2011 et 2015).

82% des victimes ont mal vécu le dépôt de plainte et 70% ne se sont pas senties reconnues comme victimes par la police et la justice (selon l’enquête « Impact des violences sexuelles de l’enfance à l’âge adulte » menée en 2015 par l’association Mémoire traumatique et victimologie).

• Seuls 3 % des viols ayant donné lieu à un dépôt de plainte débouchent sur un procès en cour d’assises. Si l’on observe le nombre de plaintes enregistrées pour viol ou tentative de viol (11 510 pour l’année 2013) et les condamnations prononcées par la justice (1196 la même année), on constate qu’il existe un fort écart entre les deux (enquête « Violences et rapports de genre » de l’INED publiée en 2016). Non seulement la majorité des viols ne sont pas reportés, mais lorsqu’ils le sont, ils restent majoritairement impunis.

• Si aucune étude d’ampleur n’a été menée sur les fausses accusations de viol, les chiffres consolidés par le blog Crêpe Georgette rapportent qu’elles concerneraient entre 2 et 10 % des plaintes déposées.

• Enfin, mon côté cynique m’enjoint à vous faire part d’une statistique de mon cru : 0 % de femmes sont devenues riches et célèbres suite à une plainte pour viol. En revanche, une victime de viol a quatre fois plus de chance de se donner la mort qu’une autre femme.

 

Si l’on regarde les chiffres, on constate donc qu’il y a non seulement une absence de réponse juridique (les agresseurs restent majoritairement impunis), mais aussi une absence de réprobation sociale concernant les violences sexuelles. Bien au contraire, le blâme repose sur la victime, que l’on soupçonne presque automatiquement « d’exagérer », « d’inventer des choses », de faire preuve « d’opportunisme », d’agir par appât du gain. On continue de penser que les femmes qui dénoncent les violences sexuelles qu’elles ont subies le font pour obtenir quelque chose – de l’attention, de l’argent, de la notoriété. Notre conditionnement sexiste nous pousse à faire preuve de défiance envers les victimes, alors même que d’un point de vue purement statistique, celle-ci devrait être tournée vers les agresseurs présumés.

Procéder à une inversion des rôles (les femmes détiendraient le pouvoir de briser tout homme qui aurait le malheur de croiser leur route, en proférant de fausses accusations à leur encontre ; les hommes seraient les victimes d’une conspiration menée par des femmes vengeresses) est une stratégie comme une autre, qui n’en demeure pas moins fallacieuse. C’est méconnaître, en effet, les rouages du système dans lequel nous vivons, au sein duquel les hommes détiennent encore la majorité des pouvoirs. Dont celui de rendre des décisions de justice favorables aux agresseurs, et d’étouffer la voix des victimes.

En France, malgré les nécessaires soubresauts du mouvement Me Too, le statu quo est donc toujours de mise. On connaît la chanson, elle n’a pas changé depuis des siècles : les victimes sont coupables, et les coupables sont victimes. Le ronron amorphe d’un système odieux, qu’il ne tient qu’à nous de changer enfin.

Post-scriptum ♦ Une étude sur l’impact des violences sexuelles sur la santé des femmes

Féminicide : quand les mots tuent une seconde fois

Féminicide : quand les mots tuent une seconde fois

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Eugenia Loli ©

 

La victime était presque parfaite

« Crime affectif », « crime d’amour »
« Drame conjugal »
« Crime passionnel »
« Il la tue parce qu’il n’en peut plus »
« La violence, physique, verbale, posturale, est inévitable dans le couple [sic], car le couple est le lieu de sentiments nombreux, intenses et parfois contradictoires »
« Les hommes n’ont pas le même rapport à l’acte mortel, et peut-être aussi à la mort que les femmes. »
« Meurtre accidentel », « c’est un garçon formidable »
« Alexia avait une personnalité écrasante »
« Il faut se garder de tout jugement. On ne sait pas comment fonctionnait ce couple. On ne sait pas s’il n’y a pas eu une souffrance de son côté à lui. »

Le traitement médiatique du meurtre d’Alexia Daval est un symptôme, celui d’une société viciée par son sexisme ordinaire. Si ordinaire qu’elle ne le voit pas. Ne l’entend pas. Si ordinaire que des termes comme « crime affectif », « drame conjugal » ou des tentatives de justifications telles que « on ne sait pas s’il n’y a pas eu une souffrance de son côté à lui [Jonathann Daval] » ne dérangent personne, ou presque.

C’est aussi le symptôme d’une absence cruelle de réflexion sur la question des violences faites aux femmes, d’un refus aveugle de prendre en compte le caractère systémique de ces violences, de considérer que ces sinistres « faits divers » s’inscrivent dans un continuum de violences sexistes dont il faut enfin prendre la mesure, car ce que l’on refuse de voir et ce que l’on refuse de nommer ne peut décemment exister.
Un homme tue sa compagne, et le spectre du crime passionnel ne tarde pas à venir hanter le débat. Un homme tue sa femme, et les expert-e-s se réunissent autour d’une table ronde pour tenter de déterminer les raisons qui auraient pu le pousser à passer à l’acte. On dissèque les présumés défauts de la victime, l’historique de la vie de couple, on cherche avec frénésie des justifications à un acte qui n’en souffre aucune. On fouille le passé des amants jusqu’à s’en faire saigner les ongles, à la recherche de raisons qui justifieraient la mort de la victime puisque, dans l’inconscient collectif, une femme qui se fait tuer l’a forcément un peu cherché.

Une femme tue son compagnon, et c’est l’indignation collective. Les menaces de mort pleuvent, la condamnation sociétale s’abat telle une chape de plomb sur la meurtrière, quand bien même elle aurait subi au préalable des décennies de violences et d’abus (à ce titre, rappelons que sur les 28 hommes tués en 2016 par leur compagne, au moins 17, soit 60% d’entre eux étaient eux-mêmes auteurs de violences).

Il suffit de se rappeler le traitement médiatique réservé à l’affaire Jacqueline Sauvage, cette femme condamnée à dix ans de réclusion pour le meurtre de son mari violent avant d’être finalement graciée par François Hollande. Ici, la victime avait eu le mauvais goût de rester en vie. Elle avait même poussé l’indécence jusqu’à abattre son bourreau, après des décennies de maltraitance et de sévices en tous genres. A-t-on jamais parlé de « crime affectif » ou de « drame conjugal » dans l’affaire Jacqueline Sauvage ? A-t-on jamais, lorsqu’il s’agissait de gloser sur l’affaire, convoqué à la table des réflexions les justifications habituelles sur l’amour qui fait mal, la « violence inévitable du couple » et le désespoir qui emporte ? La réponse est non. Parce que Jacqueline Sauvage est une femme, la violence ne fait pas partie de ses prérogatives.

L’existence de ce sinistre double standard nous amène à nous poser deux autres questions : pourquoi la violence conjugale la plus commune se transforme-t-elle en crime passionnel lorsqu’elle est le fait des hommes ? Plus encore : d’où vient cette obstination collective à trouver des excuses aux meurtriers présumés dans les affaires de violences faites aux femmes ?

La réponse pourrait tenir en un seul mot : patriarcat. Mais il ne s’agit peut-être pas de la seule et unique raison. Selon la psychiatre américaine Judith Lewis Herman, auteure de « Trauma and Recovery », « il est tentant de prendre le parti du coupable. Ce dernier ne demande qu’une chose : de la passivité. Il parle à notre propension universelle à ne rien voir, dire ou entendre. La victime, au contraire, demande au spectateur de partager le fardeau de sa souffrance. Elle exige des actes, de l’engagement, de la mémoire. […] ». En outre, accepter le fait que le gentil voisin du 3e ou le collègue propre sur lui soit un agresseur potentiel suppose que nous remettions en question nos schémas de pensée et nos idées préconçues sur ce qu’est un meurtrier – un individu forcément échevelé, asocial, monstrueux, hors de la norme. Or, quand les coupables présumés sont des hommes a priori bien sous tous rapports, à mille lieux du stéréotype de l’agresseur marginal et patibulaire, il nous faut chercher des explications ailleurs. Comment pouvons-nous intégrer dans nos systèmes de pensée la survenue d’un meurtre sans aucun mobile apparent ? Nous nous lançons alors dans un vaste tricot mental, cherchant des justifications, des raisons concrètes au passage à l’acte du meurtrier – un processus qui suppose bien souvent le dénigrement de la victime. Ajoutons à cela le fait que les violences faites aux femmes soient culturellement banalisées, et nous comprendrons pourquoi l’opinion publique se montre souvent clémente face aux hommes coupables de violence conjugale.

 

Pour une reconnaissance sociale du féminicide

Le féminicide est le « meurtre d’une femme parce qu’elle est une femme », selon la définition de Diana Russell, écrivaine et activiste sud-africaine ayant longuement travaillé sur cette problématique. Cette définition n’est peut-être pas la plus nuancée, car elle pourrait laisser penser que tous les meurtres de femme sont des féminicides. Or, pour être qualifié comme tel, le meurtre doit avoir un caractère genré manifeste. Le meurtre d’une femme tuée par son compagnon après qu’elle ait décidé de le quitter rentre par exemple dans la catégorie de féminicide ; pas celui d’une femme tuée après avoir été renversée par une voiture.

Si la notion de féminicide a été introduite dans le Code pénal de certains pays, notamment d’Amérique Centrale et du Sud (Chili, Costa-Rica, Mexique, Brésil, Pérou…), elle n’est toujours pas reconnue par le droit français. Les indignes expressions « crime passionnel » (qui selon la page que lui consacre Wikipédia « désigne un meurtre ou une tentative de meurtre dont le mobile avancé par le tueur est la passion ou la jalousie amoureuse »), « crime d’amour », « crime affectif » sont souvent employées à la place, que ce soit par les médias ou par certain-e-s avocat-e-s, ce qui dénote une méconnaissance profonde des mécanismes à l’œuvre derrière les violences conjugales.

Notre Code pénal reconnaît toutefois depuis janvier 2017 le sexisme comme étant une circonstance aggravante d’un crime ou d’un délit. En outre, le meurtre commis par un-e conjoint-e ou concubin-e (sans distinction de sexe) constitue au regard de la loi une circonstance aggravante. Un premier pas, peut-être, vers la reconnaissance des meurtres genrés.

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« Ophélia », de John Everett Millais

Si certains féminicides ont un caractère « évident » (on pense par exemple à la tuerie de l’école Polytechnique de Montréal en 1989), ce n’est pas le cas pour tous – ce qui les rend parfois difficiles à identifier. Ainsi, Jonathann Daval et les centaines d’hommes qui tuent leur compagne chaque année n’ont probablement pas conscience du caractère sexiste qui dirige leurs actes. Ils ne se disent pas consciemment : « je vais tuer cette femme parce qu’elle est une femme ». Ils la tuent parce qu’ils sont les produits d’un système où le rôle de chaque individu lui est assigné dès la naissance en fonction de son sexe, un rôle qui se nourrit d’une inégalité déguisée en complémentarité : la force contre la faiblesse, le droit contre le devoir, la liberté contre l’asservissement. Ils sont les produits d’une société où les hommes comptent plus que les femmes, où les femmes appartiennent aux hommes, où la liberté d’une femme d’être et agir vaut moins que la liberté d’un homme de la tuer. Ils sont les produits d’une société qui condamne avec une tiède indifférence les violences conjugales, et ne les punit pas ou peu. Ils sont les produits d’une société où les femmes tuées par leurs compagnons sont reléguées aux pages faits divers, sous les caractères gras d’un titre souvent racoleur, comme s’il s’agissait là d’une normalité inévitable. Ils sont, enfin, les produits d’une culture qui définit la masculinité comme biologiquement violente, supérieure, dominante et débordée par ses propres pulsions – et ne peut qu’en excuser les « dérapages ».

Ils tuent leurs femmes parce qu’à leurs yeux, elles n’ont de valeur qu’à travers leur statut d’objet leur appartenant.
Ils tuent leurs femmes parce que la société les y autorise, parce que le vernis irisé de la passion contrite, de la jalousie romantique, de l’amour contrarié, sera aussitôt apposé sur leurs actes.
Ils tuent leurs femmes parce que la violence [des hommes envers les femmes] est solidement ancrée dans notre structure sociale.
Pour grandir, cette violence a besoin d’un terreau : l’inégalité des sexes. Cette inégalité est socialement construite, nourrie en partie par les stéréotypes de genre, et se loge au quotidien dans une succession de détails en apparence anodins. Le partenaire le plus faible sur l’échiquier social et économique devient de fait une proie facile, presque « autorisée ». On la tue non pas à cause de la passion ou d’un accès de désespoir, mais parce qu’on pense qu’elle ne mérite pas autre chose.

En France, tous les trois jours, une femme meurt sous les coups de son conjoint : voilà pourquoi il est nécessaire d’utiliser le terme de féminicide. Voilà pourquoi il est nécessaire de replacer chaque meurtre de femme commis par son partenaire dans le contexte spécifique dans lequel il s’inscrit, celui d’un système patriarcal où les hommes (au sens de catégorie sociale) s’arrogent le droit de vie et de mort sur les femmes. Si l’on veut lutter efficacement contre ce mal, il faut d’abord lui donner un nom.

Si l’on peut discuter de la nécessité de qualifier juridiquement le féminicide, il est temps que le terme se démocratise a minima dans la société. Il est temps que soit éradiquée la passion des prétoires, pour se concentrer enfin sur l’existence du seul et unique mobile des violences faites aux femmes : la misogynie. Il est temps de faire la peau aux expressions « crime passionnel » et « crime affectif » qui ne traduisent en rien le caractère systémique – et odieux – de ces violences. Il est temps que les journalistes prennent leurs responsabilités dans la façon dont ils couvrent ces meurtres, pour que le grand public comprenne qu’il ne s’agit pas là « d’affaires privées », mais de faits sociaux dont le caractère politique ne peut être occulté. Il est bon de rappeler que l’amour et la passion n’ont rien à voir avec la violence ; que la mort n’a rien de romantique. Quand on aime, on ne tue pas.

Les femmes violentées par leurs conjoints ne sont pas uniquement des statistiques sans nom et sans visage. Elles sont aussi et surtout des victimes d’une domination masculine qui se porte encore bien, en dépit des progrès certains de l’égalité. Il est donc temps de tordre le cou à ces croyances populaires selon lesquelles les femmes seraient en danger dès qu’elles mettent le pied dehors, pour faire leur jogging, pour aller au travail, pour voyager seules ou simplement flâner dans les rues. Le rôdeur qui les attend dans un parking sombre pour les égorger est un fantasme largement relayé : mais les chiffres font état d’une tout autre réalité, où les femmes sont statistiquement plus en danger chez elles qu’au-dehors, plus à même d’être violentées au sein de leur propre foyer que dans une forêt sombre. Rappelons ainsi qu’en matière de violences sexuelles, les femmes connaissaient leur agresseur dans 80% des cas. Des études réalisées en Afrique du Sud, en Australie, au Canada, aux États-Unis et en Israël ont également démontré qu’entre 40% et 70% des meurtres commis sur les femmes le sont par leur conjoint (source : OMS). Enfin, toujours selon l’OMS, plus de 35 % des femmes tuées dans le monde le seraient par leur partenaire.

Il n’est pas question, bien entendu, d’affirmer que toutes les femmes sont des victimes et que tous les hommes sont des monstres en puissance. Une telle assertion serait non seulement fausse, mais aussi préjudiciable.
Il n’est pas plus question d’affirmer que le meurtre d’une femme est plus « grave » ni plus « important » que le meurtre d’un homme.

Il est seulement question de reconnaître une dynamique, de relier entre eux une constellation d’événements que l’on pourrait croire isolés ; de regarder au travers d’une perspective systémique un fait social ayant un caractère par trop récurrent. De réinscrire dans un contexte donné des supposés « faits divers » qui, mis côte à côte, deviennent un phénomène social dévastateur. Pour les femmes qui en sont victimes, pour les gens qui les aimaient, et pour la société tout entière.
Il est question de mettre des mots sur ce mal silencieux, pour mieux le combattre. Il est question de nommer pour comprendre ; de désigner pour mieux lutter.

Pour qu’Alexia et ses consœurs d’infortune, passées, présentes et futures, dorment enfin en paix en sachant que ce n’est pas l’amour qui les a tuées.